CHAPITRE V
ÉTAT DE L’'AUSTRASIE. PROGRÈS DU CHRISTIANISME. FONDATIONS MONASTIQUES. ‘
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Dans les révolutions dont nous venons de retracer rapidement l’histoire il n’est guère question que des conquérants, et on est tenté de croire que l’Austrasie ne renfermait plus aucun reste de l’ancienne population gallo-romaine ; il n’en était rien cependant ; l’Austrasie comptait, sans doute , beaucoup d'habitants appartenant à la race franque et issus des premiers conquérants ; elle en renfermait certainement plus que la Neustrie et que la Bourgogne ; mais le gros de la population . appartenait à la race gallo-romaine , et nous n’en voulons d'autre preuve que le grand nombre de noms de forme latine que l’on reneontre dans la Première Belgique, aux VI* et VIT siècles, tels que Germanus, Optardus, Optomarus, Numerianus (1), Fibicius, Aprunculus, Nicetius, Severinus, Felicius, Rusticus, Hesperius, Villicus, Papolus, Aptatus, Dulcitius, Endulus, Fborinus, Deodatus, Desideratus, Armonius, etc. (2).
Malgré les ravages exercés au moment de linvasion, la plupart des villes n'étaient pas demeurées désertes. Trèves avait une certaine importance ; Metz, longtemps capitale du royaume d'Austrasie, avait conservé une forte population ;
(4) V. Vita s. Germani, dans Mabillon, Acta ss., sæc. 2°, p. 511.
(2) Tous ces noms ont été portés par les métropolitains de Trèves et les évêques de Metz, Toul et Verdun.
Toul avait gardé, grâce à son siège épiscopal, le titre de civitas Leucorum , quoiqu’elle fût peu peuplée ; Nasium était encore une ville, et elle est appelée civitas Nasium dans un diplôme de l’évêque de Toul saint Gauzelin, daté de 936 (1).
Quant à la condition des terres et des personnes, elle était à peu prés la même dans la Première Belgique que dans le reste de la Gaule ; et dans les diplômes et les titres de cette époque, qui sont, du reste, en assez petit nombre, nous n’avons découvert, à cet égard, aucune particularité qui mérite d'être mentionnée.
La richesse du pays consistait principalement dans l’agriculture ; il y avait peu d'industrie et de commerce ; les riches salines de la vallée de la Seille étaient néanmoins en pleine exploitation et devaient être pour le fisc, et pour les familles employées à la fabrication du sel, une source de revenus assez considérables ; aussi trouve-t-on, pendant la période mérovingienne, quatre ou cinq ateliers monétaires en activité dans ce petit pays : à Vic (Bodesius vicus, Bodesis), à Marsal, etc. Verdon est la seule ville de nos contrées qui se soit alors livrée au commerce ; toutefois, les invasions, les troubles et d’autres circonstances avaient ruiné les marchands verdunois. L'évêque saint Désiré ou Desideratus eut l’idée d'aller trouver le roi Théodebert, qui lui prêta sept mille piéces d’or. Le prélat distribua cette somme entre les négociants, auxquels elle permit de recommencer leur trafic , qui devint bientôt florissant ; et quelque temps après, saint Désiré reporta au roi les sept mille pièces d’or, mais le prince ne voulut j jamais les recevoir (2).
Ce n’est pas seulement au commerce et à l’industrie que l’arrivée des tribus germaniques avait été funeste ; la grande
(4) Ce diplôme est imprimé dans Calmet, ibid., t. 1, preuv., col. 340- 342 ; v. aussi le P. Benoît Picart, Hist. de Toul, p. 2. (2) V. Grégoire de Tours, Hist. France., lib. INT, c. 54 et 55.
invasion du commencement du V° siècle fit disparaitre presque toute culture intellectuelle dans les provinces gauloises les plus voisines de la Germanie. Les professeurs et les lettrés, effrayés et dégoûtés par les mœurs farouches et violentes des conquérants, se retirèrent dans les villes du midi, que Île flot de l’invasion avait moins maltraitées. Les écoles publiques furent fermées presque partout, et l’on ne vit plus guère d'écoles privées que dans les villes de Lyon, de Vienne , d'Arles et de Clermont. Au VE siècle, la plupart de ces écoles laïqués avaient cessé d'exister, faute de maîtres ou d’auditeurs, après avoir servi de transition entre les anciennes écoles publiques et celles que l’on venait d'ouvrir dans Îles cathédrales et les monastères. L'histoire ne nous apprend rien sur ce qui eut lieu à Trèves et à Metz ; mais il paraît que saint Pulchrone, évêque de Verdun, fonda une école sur le modèle de celles qu'avait établies son oncle saint Loup, évêque de Troyes. Saint Firmin , un des successeurs de saint Pulchrone, attacha un vif intérêt au maintien de cette école, qui jeta dés lors un certain éclat. Saint Euspice, oncle. de saint Vanne (Vito) et de saint Mesmin (Maximus), y remplissait les fonctions de professeur et forma plusieurs élèves célèbres (notamment ses neveux) et beaucoup de prêtres instruits, qui complétérent la ruine du paganisme (4). Toul avait, dès le même temps , une école semblable; nous voyons que l'évêque Firmin, dont il vient d'être parlé, avait exercé dans-cette ville les fonctions de maître de l’école épiscopale , et celle-ci avait probablement été créée par le savant évêque saint Auspice, qui entretenait un commerce épistolaire avec Sidoine-Apollinaire, évêque de Clermont (2). Pour le VI siècle, on a quelques renseignements bien incom-
(1) V. les auteurs cités par Dom Calmet, Bibl. lorr., p. vüj et col. 357 et 358. | nu V. Bibl. lorr., p. vi], col. 68 et 603 ; Benoit Picart, ibid,, p. 223-
plets sur Verdun. Saint Vanne, qui en devint évèque à la fin du V° siècle, continua de diriger l’enseignement dans la communauté des clercs de Saint-Pierre et de Saint-Paul, qui était la pépinière du clergé verdunois. Après lui, les mêmes fonctions furent remplies par saint Airy, saint Madalvé et d’autres hommes distingués qui occupèrent successivement le siège épiscopal (1). C'est au VIF siècle que l’on trouve pour la première fois des renseignements sur l’école de Trèves, quoiqu’elle existât certainement depuis un grand nombre d'années. Le métropolitain saint Modoald, contemporain du roi Dagobert [°'", s’occupait lui-même, avec sollicitude, de l'éducation et de l’instruction des jeunes gens qu’on lui confiait (2). Saint Germain, depuis abbé de Grandval, était un de ces jeunes gens, et ce fut alors qu’il commença à acquérir cette connaissance des arts libéraux qui lui valut plus tard une juste célébrité (3). Le diocèse de Trèves possédait aussi une certaine quantité d'écoles placées dans différents lieux plus ou moins importants. Dés la fin du siècle précédent, il y en avait une à Yvoy (l’ancien Epusum), sur les limites du diocèse de Verdun. C’est dans cette école que fut instruit saint Géry, qui devint plus tard évêque d'Arras et de Cambray. Le métropolitain de Trèves Magnéric, dans le cours d’une visite pastorale, admira la science de Géry, que l’on regardait comme le meilleur élève de l’école d'Yvoy, et lui conféra la cléricature (4). A Metz, il devait y avoir dès le VE siècle des éeoles renommées, car le biographe de saint Arnould rapporte que ce saint avait dans sa jeunesse fait de fort bonnes études, qui lui furent bien utiles, quand il se trouva plus
(4) Histoire de Verdun, par Roussel , publiée par l’abbé Lebeuf, p. 55, 56 et 69. | .
(2) V. Mabillon, Acta ss., sæc. 2°, p. 490.
(3) V. idem, ibid., p. 511.
(4) V. la vie de s. Géry, dans Surius et dans les Bollandistes, au 11 août. -
tard chargé en partie du gouvernement de l’Austrasie (1). Sous l’épiscopat de saint Clodulf, fils de saint Arnould, les écoles avaient acquis une brillante réputation, puisque ‘saint Remacle, évêque de Maestricht, leur confia le plus riche et le plus vertueux de ses clercs, Trudon, qui céda ses biens à la cathédrale de Metz (2). Ces biens, qui étaient immenses, comprenaient notamment une partie de vallée de la la Meuse, du côté de Liège. Quant saint Trudon eut reçu les ordres sacrés, il
se retira dans ses anciens domaines, qu’il administra pour le compte de l’église de Metz, et il fonda la célèbre abbaye qui prit ensuite son nom, et releva des évêques messins jusqu’au XII siècle. Mais c'était surtout dans l’abbaye de Tholey que les études étaient florissantes. Cette abbaye fut, pendant plus d’un siècle, comme la pépinière dont on tira les évéques de Verdun. Saint Paul, qui en fut abbé, et qui dirigeait en . même temps l’école, donna un développement remarquable à l'étude des Pères, de l’Ecriture Sainte et de la théologie en général ; et on a prétendu que le nom même de ce monastère Theologium, Monasterium Theolegiense rappelait les études qui y étaient le plus en vogue. Saint Paul forma des disciples célèbres, et la réputation de cette école devint telle que des princes de la famille mérovingienne envoyéèrent leurs enfants à Tholey, pour les y faire instruire, quoique l’école du palais fut déjà établie. Gisloald, qui succéda à saint Paul sur le siège épiscopal de Verdun, était aussi un élève de l’école de Tholey, et l’on vit la plupart de ses premiers successeurs sorür du mème monastère (3).
A l’époque à laquelle notre récit s’est arrêté, le paganisme avait cessé d'exister dans la Première Belgique. Vers le milieu du VI siècle, il y avait encore dans la forêt des Ardennes, et prés de la ville d'Yvoy, une statue de Diane, qui attirait de
(4) V. Mabillon, ibid., p. 150.
(2) V. idem, ibid., p. 491, 1075 et 1081 ; Ann. Bened., t. I! , p. 465. (3) V. idem, Acta ss., sæc. 2°, p. 87 et 271.
fervents adoraleurs, et que l’on n'avait osé renverser, à cause du fanatisme des gens du pays. Vers l’année 565, un diacre nommé. Wulphilas ou Walfroy, lombard de nation, résolut-de convertir ces malheureux idolâtres, et, pour y parvenir plus facilement, voulut les frapper par un spectacle extraordinaire. À l'exemple de saint Siméon Stylite, il monta sur une colonne isolée qui se dressait à peu de distance de la statue de Diane, et y resta pendant plusieurs années, presque toujours en prière, ne donnant au sommeil que le temps indispensable, et ne prenant aucune précaution pour se garantir du froid, dont il eut tellement à souffrir que ses ongles tombérent. Chaque fois qu’il voyait des païens venir se prosterner devant l’idole, il saisissait l’occasion de leur précher le christia- nisme. Peu à peu ses exhortations convertirent un certain nombre d'individus, et quand il jugea ses néophytes assez forts, il les engagea à renverser la statue. Il descendit mème de sa colonne pour les aider, mais reprit ensuite sa première position. Cependant, le métropolitain Magnéric, étant venu:le visiter quelque temps après, lui représenta que ce genre de vie ne pouvait convenir dans un climat aussi froid que le nord de la Gaule ; il le pria de descendre de nouveau, et, pour lui ôter l’envie de remonter sur sa colonne, il la fit abattre et ordonna à Wulphilas de demeurer avec les solitaires que le désir de recevoir les conseils du stylite austrasien avait engagés à se fixer près de lui. Telle fut l’origine du monastère de Saint- Walfroy , qui subsista jusqu’au X° siècle. Grégoire de Tours rapporte qu’en 585 il se rendit à Confluentes (Coblentz), vers le roi Childebert, avec Félix envoyé de Gontran, roi de Bourgogne, et qu’il se détourna de son chemin pour aller rendre. visite à saint Waulphilas. Grégoire ajoute qu'il y avait plus de vingt ans que ce dernier faisait profession de la vic solitaire (1).
(4) V. Hist. Frane., lib. VI, ce. 15. :
- Quelques cérémonies furent instituées pour rappeler l’'extinction du paganisme, et il faut, dit-on, considérer comme une de ces cérémonies l’usage, observé à Trèves-et à Epinal (1), de faire rouler jusque dans la Moselle, depuis le sommet d'une montagne, des roues composées de matières combustibles et auxquelles on mettait le feu. Mais quelque fût le zèle des prêtres et des évêques pour la destruction du polythéisme gallo-romain, on ne put parvenir à extirper une foule de superstitions qui restèrent très-vivaces pendant plusieurs siècles. On trouve dans les canons des conciles des peines rigoureuses contre toutes ces pratiques païennes ; il fut défendu de vénérer les arbres et les fontaines, d'y allumer des flambeaux ou d'y pratiquer d’autres rits du même genre ; et on rencontre des exhortations contre ces vestiges du polythéisme dans les homélies de saint Pirmin, qui évangélisa, au commencement du VIII* siècle, une partie du diocèse de Metz et de la vallée du Rhin (2). Un concile tenu en 742, avant la retraite de Carloman, ordonna aux évêques d'abolir les superstitions païennes ; les sacrifices profanes que l'on faisait autour des églises, à l'exemple de ceux . qui avaient lieu antérieurement autour des temples ; les sortilèges ; les enchantements; les augures ; les divinations ; les phylactères, et les feux appelés nied/yr ou nodfyr, que l’on allumait la veille de la Saint-Jean-Baptiste, et dont les cendres étaient ensuite répandues sur les terres pour faire périr les chenilles. Ces sages prescriptions furent renouvelées, en 743, dans le concile de Lestines , et, en 794 , au concile de Francfort, qui preserivit de détruire les arbres et les bois sacrés (3). |
L'histoire des nombreux évêques qui occupérent les sièges de Trèves, Metz, Toul et Verdun, pendant la période méro-
(4) Epinal n'existait pas pendant la période gallo-romaine, mais les environs étaient habités. |
(2) V. Mabillon, Analccta, p. 65.
(3) V. Labbe, Concil, &. VE, col. 1534 et 1537, t. VIE, col. 1058.
vingienne, ne fournit pas beaucoup de particularités intéressantes, outre celles que nous avons signalées. Ajoutons néanmoins que beaucoup de ces prélats se distinguérent par d’éminentes vertus et furent inscrits sur le catalogue des saints ; tels sont les métropolitains de Trèves Léonce ou Légonce, Cyrille, Milet, Modeste, Aprunculus, Nicétius, Magnéric, Hidulf, Basin et Ludwin ; les évèques de Metz Arnould, Goëric et Clodulf ; les évèques de Toul Ursus, Epvre (Aper) et Bodon-Leudin ; les évèques de Verdun Possessor , Desiré, Agericus ou Airy et saint Paul, dont il a déjà été parlé. On lit les noms et l'éloge de quelques uns de ces prélats dans les vers du poëte italien Venance-Fortunat, qui visita la Première Belgique, dans la seconde moitié du VI siècle, et fut parfaitement accueilli par le roi Sigebert (4).
Grâce à la direction de ces saints évèques, le clergé de la province ecclésiastique de Trèves se recommanda par sa régu- ‘larité ; dès l’année 740 la vie commune était introduite dans le clergé des cathédrales de Metz et de Verdun, et bientôt nous verrons l’évèque de Metz Chrodegang publier une règle, qui fut adoptée dans la plupart des cathédrales (2). A cette époque, les églises des grandes villes reçurent des donations considérables ; saint Trudon avait cédé tous ses biens à l'église de Metz; ‘Adalgise ou Grimon, qui appartenait à la maison royale et fut diacre de la cathédrale de Verdun, laissa un testament par lequel il donna des terres immenses à cette église ; il fit également des legs à plusieurs hôpitaux qu'il avait fondés à Longagio (Longuyon), à Villa Marciaco (Mercy), etc.; il remit l'administration du premier au supérieur de la communauté de Sainte-Agathe de la même ville, et défendit de . diminuer jamais le nombre de seize pauvres, pour lesquels la
(1) V. Venance-Fortunat, Carmina, lib. TL, 14-17, lib. X, 9. (2) V. Bertaire, Hist. episc. vird., dans le Spicilège de D’Achéry, {re édit., t. XIE, p.258 ; Benoit Picart, ibid., p. 272 et 274.
fondation avait été faite ; enfin, Grimon attribua aussi des domaines importants aux lépreux de Metz, de Verdun et de Maestricht ; ce qui prouve que la lèpre était malheureusement connue, commune même dans notre patrie dès le VILe siècle, et qu’elle n’a pas été apportée de l'Orient par les croisés (1).
C’est vers le même temps que la vie monastique se répandit dans la province de Trèves ; il y avait toutefois des monastères dans cette contrée pendant le siècle précédent, et on a même prétendu que l’abbaye de Saint-Maximin de Trèves existait - avant la fin du V° siècle ; qu’elle portait alors le nom de cella Sancti Hilarii, et qu’on y suivait la règle de saint Basile (2). Le VE siècle vit naître l’abbaye de Saint-Epvre de Toul, qui adopta la règle d’Agaune (3); les abbayes de Saint-Euchaire . (plus tard Saint-Mathias), de Saint-Paulin et de Saint-Martin de Trèves remontent à la même époque ; le diocèse de Metz eut, dés les premières années du VII: siècle, les monastères d'hommes de Longeville ou Glandières et de Saint-Symphorien ; les monastères de femmes de Saint-Pierre-aux-Nonains et de Sainte-Glossinde (4). Mais il faut reconnaître que l’origine de plusieurs de ces abbayes célèbres est entourée d’une certaine obscurité, et l’on n’est pas mieux instruit sur la nature de la rêgle qui y fut d'abord observée.
D’autres monastères avaient été établis dans les Vosges à la fin du VI° siècle. Saint Colomban, qui était parti d'Irlande avec douze compagnons, était venu dans le pays des Francs, où il avait été accueilli honorablement par le roi Sigebert E°°. Après un court séjour dans l’abbaye de Lérins, les treize
(4) V. le testament de Grimon dans les Mémoires de la société philomatique de Verdun, t. Il, p. 329 et suiv. Ce diplôme mérovingien a été découvert et publié par M. l’abbé Clouet de Verdun.
(2) V. Brower, Ana. Trevir., t. !, p. 421 ; Calmet, Hist. de Lorraine, t. I, col. 300 et 301. : | :
(8) V. Calmet, Notice de la Lorraine, t. 1, col. 608 et 609. :
(4) Les trois derniers de ces monastères étaient placés à Metz. V. Calmet, Hist. de Lorr., ibid., col. 302, 314, 367, 368 ct 370. |
irlandais, ayant appris que les montagnes des Vosges étaient alors presque désertes, se dirigèrent de ce côté et y construisirent le monastère d'Anagrates, qu’ils abandonnèrent, au bout de peu de temps, pour se fixer dans le lieu où s'élève la petite ville de Luxeuil. Le bruit de leurs vertus n’ayant pas tardé à se répandre, beaucoup d'hommes qui aspiraient, comme eux, après la retraite se réfugièrent auprès des solitaires, et leur nombre augmenta avec une telle rapidité, que saint Colomban fut obligé de bâtir un second monastère dans un lieu nommé Fontanas (4). On sait que, vingt ans environ après son arrivée dans les Vosges, saint Colomban fat enlevé par ordre de Brunehaut, qui ne pouvait supporter les sages remontrances du solitaire ; mais son œuvre ne devait pas disparaître avec lui. Quelques années plus tard, saint Eustaise, qui lui avait succédé comme abbé de Luxeuil, ayant fait un voyage en Italie, séjourna au fameux monastère d’Agaune ou de Saint-Maurice dans le Valais, et ramena avec lui un moine de cette abbaye appelé Amatus, et qui est connu en Lorraine sous le nom de saint Amé. Celui-ci parcourut l’Austrasie et se lia à Metz avec le leude Romaric, ami de saint Arnould. Romaric avait, depuis longtemps, formé le projet de renoncer au monde ; il quitta Metz avec saint Amé, se rendit à Luxeuil, et bientôt les deux solitaires formèrent le projet de fonder une nouvelle abbaye dans la partie la plus reculée des Vosges, sur le mont Habend ou Havend (2).
La plupart des voyageurs qui parcourent aujourd’hui les vallées des Vosges, qui visitent les villes d’Epinal, de Saint- Dié, de Remiremont, qui voient de tous côtés une multitude de bourgs et de villages, remplis d’une population industrieuse, ne se doutent guère qu’au commencement du VIF siècle, des
(1) V. Vita s. Columbani, auctore Jona monacho Bobiensi fere æquali, ‘dans Mabillon, Acta ss., sæc. 20, p. 8-10.
(2) V. Vita s. Romarici, ibid., p. 407 ; Vita s. Eustasii, ibid, , p. 121.
forêts impénétrables, des torrents, des eaux stagnantes et corrompues couvraient ces contrées maintenant si florissantes. Ils seraient étonnés, probablement, si on leur apprenait que. les Vosges furent comparées à la Thébaïde ; mais ils le seraient bien davantage si on leur disait que de pauvres moines, que d’humbles solitaires ont seuls défriché une partie de ces bois épais, facilité l'écoulement des eaux et assaini les vallées. Plusieurs faits consignés dans les biographies de saint Colomban et de saint Amé fournissent des renseignements précieux sur l’état des Vosges, au moment.où furent créées les premières abbayes. Caramtocus, abbé du monastère de Salicis (1), ayant été instruit de la détresse dans laquelle se trouvaient saint Colomban et ses disciples, ordonna au cellérier Marculf de charger quelques chariots de provisions et de les conduire dans la solitude où demeuraient les religieux. Or, Jonas raconte que les forêts étaient si épaisses, que Marculf ne put parvenir à découvrir un chemin pour arriver jusqu'à saint Colomban ; et en parlant du lieu où celui-ci s'était fixé, l’agiographe emploie les mots intra eremi vastitatem (2). Jonas mentionne souvent les promenades solitaires de son maitre dans l'épaisseur des forèts (3). Il rapporte que le saint abandonna ses disciples pendant quelque temps et se retira dans une caverne, et les expressions dont il se sert font voir com- . bien le pays était encore sauvage (4). Les mots désert (eremus) et solitude (solitudo) reviennent sans cesse: sous la plume de Jonas, qui se borne à narrer ce qu'il avait appris de saint Colomban lui-mème et de quelques uns de ses disciples (3) ;
(1) Ce monastère était situé au midi des Vosges, mais on n’en connaît pas l'emplacement d’une manière certaine.
(2) V. Vita s. Columbani, dans Mabillon, ibid., p. 9 et 13.
(3) V. idem, ibid., p. 9.
(4) Rursumque recesail a cellula, longiorique via vasta eremi penetrans, reperit saxum immane præruptaque rupis latera, aspera scopulis terga avia bominibus: V. idem, ibid., p. 9. , |
(5) V. idem, ibid., notamment p. 8 et 9,
et le moine contemporain qui a écrit la vie de saint Amé emploie les mêmes termes pour indiquer l’état des Vosges au moment où ce saint religieux y pénétra (1). On ne peut nier que les solitaires n'aient exécuté dans les montagnes des défrichements considérables, et Jonas, en enregistrant un miracle de saint Colomban, parle de la riche moisson qu'avait produite un champ nouvellement défriché (2). On sait d’ailleurs que les Colombanistes devaient journellement donner douze heures au travail des mains. Un jour, saint Colomban , arrivant au monastère de Fontanas, trouva soixante moines occupés à sarcler (3), et l'ouvrage de Jonas contient un grand nombre de détails qui concernent les travaux agricoles des colombanistes de Luxeuil (4). Les vastes forêts qui couvraient les montagnes et presque toutes les vallées servaient de repaire à une foule . d'animaux sauvages ou féroces. On y rencontrait encore des aurochs, des chamois, des élans (5) ; dans la vie de saint Colomban, il est plus d’une fois parlé de loups et d'ours (6) ; et on peut même remarquer ici que les ours ne disparurent complètement des Vosges que vers le XVI siècle.
La vallée où s'élève aujourd'hui ka ville de Remiremont n’était pas entiérement inhabitée, quand saint Amé et saint Romaric vinrent y construire un monastère. Romaric y possédait une habitation, un castrum, qu'il tenait de ses pères, et dont il se réserva la propriété lorsqu'il distribua ses biens aux pauvres, avant d’embrasser la vie monastique (7). Cependant, il est un fait incontestable, et qui ressort d’ailleurs
(4) V. Vita s. Amati, ibid., p. 124.
(2) Ubi et messium copiam novus ager locupletera dederat. V. Vita s. Columbani, ibid., p. 11.
(3) Reperitque fratres sexaginta serculo terram excolcre et semini futuro, confectis glebis, arva parare. V. idem, ibid., p. 14.
(4) V. idem, ibid., p. 11 et suiv.
(5) V. Schæpflin, "Alsatin illustrata, t. 1, p. 10. .
(6) V. Vita s. Columbani, ibid., passim et p. 9 et 13.
(7) V. Vita s. Romarici, ibid., p. 400.
avec évidence des biographies de saint Romaric et de saint Adelphe, écrites toutes deux par un moine contemporain ; ce fait incontestable, c’est que tout le pays, à plusieurs lieues de distance autour de la ville actuelle de Remiremont, était désert et inculte, et que la faible population que cette contrée avait conservée était réunie près du castrum d'Habend.
Quant à la vallée supérieure de la Meurthe, il serait peutêtre impossible d'affirmer qu’elle était totalement privée d’habitants au eommencement du VIL° siècle. Il est certain, en effet, que les voies romaines étaient encore visibles, et le diplôme accordé par Childéric EE à saint Gondelbert en mentionne quelques unes; il est également certain que divers lieux avaient des noms particuliers ; mais il-n’en est pas moins vrai que le canton presqu’entier appartenait au fisc royal; ce qui, prouve, d’une manière suffisante, qu’il était à peu prés abandonné.
Ces contrées avaient été fréquentées, pendant la période gallo-romaine, et l’on y a découvert des traces d'habitations, mais les invasions des Barbares n'avaient laissé pour ainsi dire aucun vestige de civilisation dans la partie des Vosges qui forme les arrondissements de Saint - Dié, de Remiremont et d’Epinal ; et les sapins n’avaicnt pas tardé à envahir de nouveau les terrains défrichés. On sait que les semences de cet arbre sont portées par les vents à des distances considérables, et que, répandues à la surface du sol, elles donnent bientôt naissance à d'innombrables rejetons, qui, si on les laissait croître, finiraient par couvrir les vallées défrichées avec tant de peine, et après plusieurs siècles de travaux continuels.
Amé et Romaric, ayant obtenu l'autorisation de l’abbé de Luxeuil, vinrent se fixer sur le mont Habend, que l'on appelle maintenant le Saint-Mont, et y bâtirent deux couvents, l’un pour les hommes, l’autre pour des vierges, qui avaient demandé aux deux solitaires de leur ouvrir un asile prés du monastère qu'ils allaient eux-mêmes habiter. Grâce aux dis-
ciples nombreux qui accoururent se ranger sous la conduite de saint Amé et de saint Romaric, les environs du castrum d’'Habend ne tardérent pas à changer de face (1); de tous côtés, les sapins tombèrent ; les religieux, la hache et la bêche à la main, défrichérent les terrains qui environnaient leur monastère ; des routes furent tracées et rendues praticables; en un mot, l'emplacement qu’occupe aujourd’hui la ville de Remiremont devint comme un oasis au milieu des forêts (2). Pour avoir une idée des travaux que les moines exécutérent alors, il suffit de jeter les yeux sur l'ouvrage que le peuple appelle le pont des fées ; c'est une chaussée d'environ quarante pieds de hauteur et de vingt pieds de largeur, toute formée de pierres que les religieux amonceférent pour établir une communication entre le Saint-Mont et la montagne voisine (3).
Telle était la situation florissante de l’abbaye de Remiremont, lorsque saint Amé mourut en 627 ; Romaric fut, malgré sa résistance, choisi pour abbé (4), et deux ans après, saint Arnould vint, comme nous l’avons vu, habiter la même solitude ; mais il ne voulut pas entrer dans l’abbaye du Saint-Mont , et, ayant réuni des hommes qui désiraient se conformer aux prescriptions de la vie monastique , il construisit sur cette montagne, et non loin de la demeure de Romeric, des cellules dans lesquelles il s'établit avec ceux dont il était devenu le chef (5). Il rassembla aussi des lépreux, qu'il servait lui-même. Après avoir ainsi vécu pendant quelque temps, il s’enferma dans une cellule et y demeura, durant plusieurs années , presque entièrement privé du commerce des hommes ; non content de tant d'austérités, il se retira seul sur une montagne sauvage et abrupte, voisine du Saint-
(4) V. idem, ibid., p. 417.
(2) V. idem, ibid., p. 418.
(3) V. Calmet, Notice de la Lorr., t. IE, col. 315.
(4) V. Vita s. Romarici, p. 418.
(5) V. Vita s. Arnulphi, dans Mabillon, ibid., p. 155.
Mont, et continua à pratiquer la pénitence ; enfin, affaibli par une maladie, il sentit que sa dernière heurè approchait, fit venir dans sa cellule Romaric et les religieux de son monastère, leur demanda de prier pour lui, disant qu’il n’avait rien fait pour mériter le ciel et expier ses fautes, et s’endormit en paix (an: 649). Romaric enleva le corps ei lui donna la sépulture danshé-monastère du Saint-Mont (1); mais une année après, saint. Goëric, successeur d’Arnould, et les évêques de Toul et de Verdun transférèrent ses reliques à Metz, dans l'abbaye des Saints-Apôtres, qui prit plus tard le nom d’abbaye de Saint-Arnould.
Saint Romaric ne survécut que che d'années à son ami; cependant il quitta encore une fois avant de mourir, le monastère qu'il avait fondé. Il avait appris, dans sa retraite, les fautes et les projets de Grimoald, maire du palais d’Austrasie, qui tentait, comme nous l'avons dit, de substituer sur le trône sa famille à celle des Mérovingiens. Romaric gémit d’abord en secret des malheurs qui menaçaient le fils de Pépin; puis, s'imaginant que ses conseils délourneraient peut-être une catastrophe, il annonça à ses religieux qu’il comptait se . rendre à Metz. Semblable à ces solitaires de la primitive église qui abandonnaïent quelquefois leurs déserts, pour faire entendre aux empereurs la voix de la modération et de la justice, il se mit en. route pour aller trouver Grimoald. Le maire du palais, qui avait connu la résolution de Romaric, voulut le prévenir, et sachant qu'il devait arriver la nuit, s’avança à sa rencontre, à la lueur des flambeaux. Il écouta ‘avec attention l'ancien leude austrasien, lui promit de suivre ses avis et de gouverner comme Pépin; mais quand Romaric eut repris le chemin des montagnes, Grimoald poursuivit le cours de ses projets et périt misérablement (2).
(À) V. idem, ibid., p. 156.
(2) V. Vita s. Romarici, ibid., p. 419.
D'autres cantons des Vosges ne tardèrent pas à voir s'élever des établissements semblables à celui de Remiremont. A la nouvelle des merveilles que les disciples de saint Colomban opéraient dans les Vosges, saint Deodatus ou saint Dié, évèque de Nevers, résigna ses fonctions et se dirigea vers cette seconde Thébaïde. Après avoir séjourné, pendant quelque temps, en Alsace, il vint se fixer dans un lieu appelé Juncturæou Jointures, parce que la Meurthe:y' recevait le Robache et d’autres ruisseaux, dont le cours est changé. Saint Dié s’était arrêté à Jointures vers l’année 659 ; il eut bientôt la satisfaction de voir une foule d'hommes de toutes conditions accourir auprès de - lui, et le prier de les recevoir dans lc monastère dont il venait de jeter les fondements, et deux années. seulement après son arrivée, en 661, il sollicita du roi Childéric H la concession des vastes forêts qui environnaient l’abbaye de Jointures. Le roi, on plutôt le maire du palais qui gouvernait en son nom, s’empressa. d'accorder à saint Dié ce qu’il demandait (1). Les terres qui lai furent concédées n'étaient que de vastes solitudes ; les eaux stagnantes, couvrant le sol de beaucoup de vallées , les rendaient inhabitables, et pour y fixer son séjour, il fallait s’être imposé d’avance l'obligation de travailler
sans relâche pour se procurer une subsistance chétive. Les
solitaires furent, avant de pouvoir tirer du sol de quoi se nourrir, obligés de lutter pendant longtemps contre les efforts des éléments, et même contre la vigueur de la végétation qui tendait à couvrir de forêts nouvelles les terres récemment défrichées. Cependant, leur courage surmonta tous les obstacles ; l'écoulement des eaux fut facilité par des travaux immenses ; les forêts s’éclaircirent, et ces lieux autrefois si sauvages commencèrent à être sillonnés par la charrue. Saint Dié passa vingt années dans le val qui a reçu son nom, et il vit plusieurs
«) Le diplôme de Childérie H est Due dans Calmet, Hist., t. E, preuv., col. 258 et 259.
monastères s'établir autour de celui qu’il avait fondé; car c’est à peu près au moment où il se fixait à Jointures que furent construites les abbayes de Bon-Moutier, d’'Etival, de Senoncs, de Moyen-Moutier et d'Offonville (1).
Bon-Moutier (Bodon-Moutier, Bodonis Monasterium) était situé dans les environs de Badonviller, sur le revers septentrional des Vosges. Il fut créé par l'évèque de Toul Bodon- Leudin, qui avait d'abord été engagé dans le monde et même marié, puis moine à Laon. Cette abbaye fut primitivement destinée à des femmes et eut pour première abbesse Thieberge, fille du fondateur. Bodon-Leudin fit aussi bâtir l’abbaye d’Offonville, qui est entièrement détruite. Ses ruines même ont disparu, et il est impossible d'indiquer sa position d’une manière précise ; tout ce qu’on sait, c'est que cette abbaye s'élevait sur les bords de la pelite rivière de Plaine, qui prend sa source au pied du Donon, et se jette dans la Meurthe auprés et un peu au dessous de Raon-l'Etape. Enfin, une dernière fondation de l’évêque Leudin est le célèbre monastère d'Etival, situé dans la vallée de Saint-Dié, sur les bords de la Meurthe, et à peu de distance de la petite ville de Raon. Leudin n'imita pas ceux qui lui avaient servi de guides, et dont l’exemple l'avait porté à créer trois abbayes dans les montagnes des Vosges; il employa tout son patrimoine à exécuter celte grande entreprise, mais n’abandonna pas son évèché, comme saint Arnould, saint Dié et d’autres prélats dont nous allons parler (2).
__ Saint Dié ne fut pas, en effet, le seul évêque du centre de la Gaule que les prodiges opérés par les solitaires des Vosges engagèrent à aller chercher dans. ces montagnes une paix et
(1) V. Vita s. Deodati, dans Surius et les Bollandistes, au D juillet; v. aussi Mabillon, Annal. Bened., t. 1, p. 496 et 497.
(2) V. Historia episcoporum tullensium, dans Calmet, Hist.,t. I, preuv., col. 128. |
une tranquillité qu’il était difficile de rencontrer alors. Saint Gondelbert, métropolitain de Sens, quitta son siège archiépiscopal et se dirigea vers cette contrée, dont on racontait des choses si extraordinaires. Il choisit pour séjour un lieu assez voisin de celui où saint Dié devait s'établir (1). Gondelbert, avec plusieurs moines qui l'avaient accompagné dans sa retraite , ou l'avaient pris pour chef depuis son arrivée dans les Vosges, bâtit un monastère, auquel il donna le nom de Ja patrie à laquelle il avait renoncé (2). Telle fut l'origine de l’abbaye de Senones. Quelques années aprés la construction du monastère, et précisément au moment où saint Dié obtenait du roi Childéric IT une charte qui lui concédait de vastes terrains incultes, Gondelbert reçut du même prince une donation semblable (3).
Saint Hidulf, dont il nous reste à parler, était né en Bavière, vers l’année 620, et appartenait à une famille distinguée; il entra dans un monastère de la ville de Trèves et se fit tellement remarquer par sa piété et ses talents, qu'il fut élevé sur le siège métropolitain de cette ville. Quelques rapports qu'il eut, en 670, avec saint Dié lui firent prendre tout-à-coup la résolution d'abandonner Trèves, et d'aller terminer sa vie au milieu des solitaires qui peuplaient la chaîne des Vosges. Il vint . se fixer dans un lieu placé entre les abbayes déjà existantes de Jointures, de Senones, de Bon-Moutier et d’'Etival. Beaucoup de solitaires accoururent presque aussitôt se ranger sous sa direction ; les chefs des abbayes voisines lui cédérent une portion des4erres et des forêts qui étaient leur propriété, et au milieu du territoire que ces différentes donations constituërent, Hidulf construisit un monastère, qui réçut le nom de Moyen- Moutier (Medianum Monasterium), parce qu’il était envi-
(1) V. Mabillon, Annal. Bened., t. I, p. 462. (2) Sens s'appelait autrefois Senones..
(3) V. Mabillon, ibid. t. I, p. 692.
| — 118 — | ” ronné par les abbayes dont nous avons rapporté successivement la fondation; Senones se ‘trouvait à l'est, Jointures ou Saint-Dié au midi , Etival à l’ouest, et Bon-Moutier au septentrion. Ces monastères formaient ainsi, en quelque sorte, une croix dont Moyÿen-Mouiier était le centre (1). Saint Hidulf et saint Dié étaient unis par les liens d’une étroite amitié; mais la mort les sépara bientôt. Saint Dié mourut en 679, après avoir confié à son ami le gouvernement : de l’abbaye de Jointures. Tous les ans, saint Hidulf, suivi des religieux de Moyen-Moutier, allait. visiter les disciples de l'ancien évêque de Nevers. Ceux-ci faisaient la moitié du chemin, portant avec honneur la tunique de leur ancien abbé. Hidulf baisait le vètement de saint Dié et se rendait à Join- tures, accompagné des religieux de ce monastère. Quand il voulait rétourner à Moyen-Moutier, les moines de Jointures le reconduisaient jusqu’au lieu où ils l'avaient rencontré, et ceux de Moyen-Moutier, qui étaient venus au devant de lui, le ramenaient dans sa cellule (2). Hidulf survécut vingt-
(4) V. Dom Humbert Bclhomme, Historia Mediani Monasterii, p. 87, 58, 79 et 101. |
(2) Les religieux des deux abbayes conservèrent pendant longtemps une coutume qu’il est bon de rappeler. Chaque année, les bénédictins de Moyen-Moutier et les chanoines dé Saint-Dié se rendaient, portant les tuniques, puis plus tard les reliques de saint Dié et de saint Hidulf, dans le lieu où saint Hidulf, quittait autrefois les religicux de l’une des deux abbayes, pour suivre ceux de l’autre. Les bénédictins et les chanoines échangeaient alors leurs précieux dépôts. On célébrait, dans une chapelle construite en ce lieu,. une messe solennelle à laquelle assistaient les habitants des deux monastères. Après l'office divin, les religieux et les chanoines reprenaient les corps de leurs patrons et s’en retournaient, les uns à Moven-Moutier, les autres à Saint-Dié. Les bénédictins ont été fidèles à cet usage plus longtemps que les chanoines, et au commencement du XVIIIe siècle ils l’observaient encore. Ajoutons que la châsse de saint Hidulf renferme. une tunique extrêmement ancienne qui appartint à un des deux solitaires, et que M. l'abbé Deblaye a décrite dans le Journal de la société d'arch. lorr., an. 1854, p. 83-104.
huit ans à son ami et ne mourut qu’au commencement . du É “VII siècle, le 44 juillet 707 (4). Son corps fut déposé et: ‘conservé dans une châsse ou coffre en pierre (2).
Saint Hidulf est le dernier des saints qui, pendant le VIE : siècle, firent éclore dans les Vosges les germes de la civilisation, et par leurs travaux jetérent les fondements de la richesse actuelle de cette belle contrée. Tous ces fondateurs d’abbayes furent secondés par un grand nombre de moines intelligents et laborieux; l’histoire nous a conservé les noms et même la vie de quelques-uns d’entr’eux, parmi lesquels nous rappellerons seulement les saints Bénigne, Jean et Spinulus, tous trois disciples de saint Hiduff.
On a beaucoup disputé, au X VILLE siècle, sur la nature de la règle qui avait été adoptée dans les abbayes vosgiennes. Les uns ont prétendu que les statuts de saint Colomban y avaient été exclusivement en vigueur ; d’autres écrivains ont, au contraire, soutenu que les premiers moines des Vosges n'avaient connu que ha règle de saint Benoît; d’autres enfin, et notamment Dom Calmet, ont pensé que l'on avait suivi dans les abbayes vosgiennes une règle mixte, dont certaines dispositions étaient prises dans la règte de saint Colomban, tandis que le reste était emprunté aux prescriptions éta- “blies par saint Benoît. Ces. trois opinions souffrent des difficultés réelles. H est incontestable, en eflet, que les disciples de saint Colomban, qui ont fondé les Finite abbayes des Vosges, n’y ont eu d’autre règle que celle de leur maitre (3); mais il paraît également certaia que vers le commencement du VILLE siècle, peut-être dès la fin du VII‘, diverses dispositions prises dans le code des Bénédictins sont venues. altérér celui de saint Celomban -et en ont ainsi préparé Ja (4) V. Hist. Mediani Monasteri, p. 19, 20, 64, 118 et 449. . (2) V. Calmet, Hist., t. IE, preuv., col. liv.
(3) Saint Colomban était autrefois en grande vénération dans les Vosges ; il est encore aujourd’hui le patron de l’église de Bains.
ruine définitive, qui est devenue générale sous les. règnes de Pépin et de Charlemagne.
Les monastères dont nous venons de retracer l’origine ne furent pas les seuls que la province ecclésiastique de Trèves vit fonder, pendant le VIF siècle et au commencement du VIIE. On y établit alors plusieurs abbayes, parmi lesquelles nous citerons celles de Pfaliz ou Palatiolum, située à peu de distance de Trèves, et ainsi nommée parce qu’elle fut construite sur l'emplacement d'un ancien palais gallo-romain (1), et celle d'Epternach, bâtie par la princesse Irmine, que l’on croit avoir été fille de Dagobert IL. Irmine donna ce monastère à saint Willibrord, pour y recevoir des moines étrangers, et à condition de nourrir un certain nombre de pauvres (2). Sans mentionner les monastères créés par le roi Sigebert II, mais situés hors des limites de la Première Belgique, la vaste forèt des Ardennes possédait quelques abbayes ‘qui jouirent plus lard d’une certaine célébrité. Saint Baldéric ou Baudry construisit dans un lieu solitaire et inculte l’abbaye de Montfaucon, qui dépendit primitivement du diocèse de Reims, mais fut ensuite réunie à celui de Verdun (3). Un écossais, nommé Roding (saint Rouin), qui avait quitté sa patrie, à l'exemple de saint Colomban, bâtit, dans un canton désigné sous le nom de Vaslogium, l’abbaye de Beaulieu-en- Argonne, dont nous aurons plus tard J'occasion de parler, à l’occasion des démélés des comtes de Bar et des rois de France (4). Mais la plus célèbre fondation qui eut lieu, vers celte époque, dans le diocèse de Verdun est celle de l’abbaye de Saint-Mihiel. C'est en 709 que le comte Wolfang ou Vul-
(1) V. Mabillon, Annal. Bened., t. E, p. 368 ; Notice de la Gaule, par D’Anville, p. 512. :
(2) V. Le Cointe, Annales eccles. Franc., t. IV, p. 348.
(3) V. Vita s. Baldrici, dans les Bollandistes, au 24 avril.
(4) V. Vita s. Rodingi, dans Ménard, Notæ ad Martyrolog. Bened. , au 17 septembre.
foade et sa femme Adalsinde firent construire sur la colline de Castellio un monastère qu'ils dotèrent richement, et qui fut dédié à la Sainte Vierge, à saint Michel , à saint Martin, à ‘saint Pierre, à saint Paul et aux autres martyrs et confesseurs (1).
Le diocèse de Metz, qui comptait déjà quelques monastères, en vit naître de nouveaux au commencement du VIIT siècle. Sigebald, évêque de cette ville, restaura l’abbaye de Saint- Nabor ou Saint-Avold, qui remonte au VI siècle, et. fonda les abbayes de Krauffthal et de Neuwiller. Cette dernière était située en Alsace et fut plus tard annexée au diocèse de Strasbourg (2). Dans les environs existait déjà celle de Maurmunster, ou Marmoutier, établie dans les premières années du VIT siècle par Léobard, disciple de saint Colomban (3).
Saint Pirmin, qui exerçait les fonctions d’évêque régionnaire sur les limites orientales des diocèses de Trèves et de Metz, et résidait ordinairement dans un lieu appelé Meltis, que l’on
-croit être Metlesheim, près de Deux-Ponts, saint Pirmin, disons-nous, réforma la plupart des abbayes d'Alsace et fonda lui-même l’abbaye de Gamundias ou Guémonde, nommée ensuite Hornbach (4).
La plupart des monastères dont on vient de rappeler l'établissement acquirent rapidement une certaine opulence, grâce aux labeurs, à l’activité, à l’économie de leurs habitants, et aux largesses des seigneurs et des rois, qui encouragèrent en général les fondations monastiques ; mais plusieurs de ces abbayes étaient dans une position bien précaire ; nous avons
cité déjà quelques faits qui prouvent cette assertion. On peut encore faire observer que certains monastères, ceux de Saint-
(1) Le titre de la fondation est imprimé dans Calmet, Hist., t. Ï, preuv., col. 264 et suiv.
(2) V. Mabillon, Annal. Bened., t. II, p. 78 et 79.
(3) V. Le Cointe, Annales eccles. Franc. t. IF, p. 315, 316 et 679.
(4) V. Hist. de l’église de Strasbourg, par Grandidier, t. E, p. 298 ct 299.
nu: — 122 — D Mihiel et de Remiremont, par exemple, furent d’abord très exigus et très-incommodes, et ne ressemblaient guère aux somptueuses abbayes qui s’élevèrent plus tard (1). Le biogra phe de saint Pirmin rapporte que cet évêque fonda, en 727, l’abbaye de Murbach, et que cet établissement monastique n’était qu’un hospitium couvert de chaume, entouré des cabanes occupées par les solitaires, el que ceux-ci étaient obligés, pour vivre, de cultiver péniblement les terres stériles qui environnent l'abbaye (2). | |
(1) V. £Imet, Not. de la Lorr., t. IT, col. 280. (2) V. Grandidier, ibid., t. 1, p. 253. . |