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L'AUSTRASIE SOUS LES CARLOVINGIENS. ROYAUME DE LO2RAINE

A l’époque où eurent lieu les plus récentes des fondations mentionnées dans le chapitre précédent, la révolution commencée depuis longtemps dans le royaume des Francs fut accomplie sans secousse. Pépin, qui jouissait de tous les droits de la royauté, voulut en avoir le titre. Le pape Zacharie ayant donné son consentement au changement de dynastie, Pépin relégua dans le monastère de Saint-Bertin le roi Childérie III et son fils Thierry, et se fit ensuite sacrer roi par saint Boniface, métropolitain de Mayence et apôtre de la Germanie (an. 751). La nation des Francs approuva ce que l'on a appelé l’usurpation de Pépin ; il paraît cependant que certains leudes, mais en bien petit nombre, protestérent contre l'élévation du fils de Charles Martel. Wolfang ou Vulfoade eut l'imprudence de se ranger parmi lés mécontents ; et Pépin, ‘comprenant la nécessité d’affermir sa domination par des exemples de sévérité, traita Wolfang avec rigueur et l’obligea, pour obtenir la vie, de lui céder son château et l’abbaye de Saint- Mibiel, dont il fit présent à Fulrade, abbé de Saint-Denys, qui avait prié le roi de ne pas piaur Wolfang du dernier supplice (1).

(4) V. la charte de Pépin dans Calmet, Hist., t. [, preuv. . col. 274 ; v. aussi Hist. de l’abbaye de orne e Félibien, preuv., p. xxv et XXV)j.

| RUIROES Re 2. 4 RC

Le règne de Pépin et celui de son fils Charlemagne, si féconds en faits intéressants pour l’histoire générale de la France, ne fournissent pour ainsi dire rien qui se rattache à l’histoire de Lorraine. On sait seulement que Charlemagne venait de temps en temps se livrer au plaisir de la chasse et de la pêche, dans les diverses maisons royales qui existaient en Austrasie el notamment dans les Vosges. En 805, ce prince, étant parti d’Aix-la-Chapelle, vers le mois de juillet, et ayant traversé Thionville (Theodonis villa) et Metz, s’établit dans le palais de Champ, pre de Bruyères ; si toutefois on peut donner le nom de palais à une habitation située au milieu des montagnes. Il y était encore, occupé d’une de ces grandes chasses auxquelles les Mérovingiens avaient déjà coutume de se livrer, lorsque son fils aîné Charles, qui ne devait pas lui survivre, revint victorieux d'une expédition contre les slaves de Bohème. Le jeune prince alla trouver son père à Champ ; de là ils se rendirent à Remiremont, puis à Thionville pour y passer l'hiver (1). Charlemagne y fut rejoint par ses deux autres fils, Pépin et Louis, et ayant convoqué auprés de lui les principaux seigneurs francs, leur déclara qu'il allait partager ses états entre ses trois fils. L’Austrasie (Austria) fut attribuée à Charles, ainsi que d’autres pays (2) ; mais on sait que ce partage ne fut jamais exécuté.

Charlemagne donna, pendant tout son règne, une attention soutenue aux affaires de l'Eglise. Les monastères de l'empire d'Occident qui suivaient encore la règle de saint Colomban (ils étaient, du reste, en petit nombre) furent contraints de prendre la règle de saint Benoît. Pépin avait fait des efforts pour substituer, dans le royaume des Francs, la liturgie ro-

(1) V. Eginhard, ad ann. 805.

(2) V. idem, ad ann. 806 ; Capitularium anni DCCCVI (c. 3), décou-

vert à Saint -Gall par M. Pertz, et publié dans les Monumenta Germaniæ historica, Leg., t. I, p. 140-143.

maine et le chant romain à la liturgie et au chant adoptés par les églises gauloises, et Charlemagne, pour achever l'ouvrage de son père, demanda au pape Adrien [°° des hommes capables d'opérer la réforme du chant. Le souverain-pontife lui envoya Théodore et Benoit, élèves de l’école fondée par saint Grégoire lui-même, et lui offrit des antiphonaires notés avec le plus grand soin. Charlemagne plaça un de ces deux chantres à Metz et l’autre à Soissons, et ordonna aux chantres de toutes les cathédrales de se rendre près d'eux, pour apprendre les véritables principes du chant grégorien et pour faire corriger leurs antiphonaires. Selon le moine d’Angoulème et Ekkehard, l’école de chant formée à Metz devint bientôt la plus célèbre de France, et nous verrons qu’elle fut renommée pendant plusieurs siècles ; ce qu’elle dut, sahs doute, à la discipline introduite par l’évêque Chrodegang dans le chapitre de la cathédrale (1). Il paraît même, si l’on doit ajouter foi au récit du moine d’Angoulème, que l’enseignement ne se bornait pas au chant grégorien, et que l’on apprenait aux élèves de l’école de Metz à toucher de l'orgue, instrument beaucoup plus ancien qu’on ne le croyait autrefois.

Les écoles épiscopales et monastiques de la province ecclésiastique de Trèves furent aussi nombreuses qu'importantes et ont subsisté pendant longtemps. Placées au centre même de la monarchie des Francs, et sous les yeux de souverains qui firent de grands efforts pour rallumer le flambeau presque éteint de la littérature et de la science, elles furent de la part de ces princes l’objet d’une protection particulière. Les troubles dont notre patrie fut le théâtre au commencement du VIF siècle, les ravages commis par les armées, les entreprises de Charles Martel sur les droits et les biens des cathédrales et

(4) V. Caroli magni vita per monach. egolism., dans Duchesne, 1. Il, p. 75; Ekkehard, Vie du B. Notker-le-Bègae, dans les Bollandistes, au 6 avril.

des monastères avaient eu pour résultat de rendre les écoles moins fréquentées et moins florissantes; mais aussitôt que la dynastie des Carlovingiens fut solidement assise sur le trône, les études recommencèrent à jeter un vif éclat. Ce n’est pas ici le lieu de rappeler tout ce que fit Charlemagne pour les raviver et les entretcnir.-Îl ne négligea rien, ni conseils, ni exhortations, pour engager les évêques à multiplier les écoles, et à cn conficr la direction aux maîtres les plus pieux et les plus habiles. Il ramena lui-même d'Italie des professeurs de grammaire et d'arithmétique. Plusieurs des savants qu'il attira dans le pays des Francs jouissent encore d’une assez grande célébrité ; nous rappellerons seulement Paul Warnfried, plus connu sous le nom de Paul Diacre, et qui habita, probablement, la ville de MetZ, puisqu'il composa l’histoire de ses évêques, à la prière d’Angelramne, leur successeur. Si l’on en croit Casimir Oudin, ce fut aussi pendant son séjour à Metz que Paul Varnfricd rédigea l’histoire des Lombards et la collection des homélies des Saints Pères faite pour l’usage des églises. On ne possède aucun renseignement sur l’état des écoles de la cathédrale de Trèves et des différentes abbayes que l’on trouvait dans le diocèse. Alcuin, dans une pièce de vers adressée à une bretonne qu'il appelle Castula, parle, il est vrai, du monastère d'Epternach et d’un prètre appelé Samuel, qui l'habitait, et à qui Castula devait présenter les ouvrages des grammairiens Priscien ct Phocas (1); toutefois, __onne peut voir là une preuve de la célébrité des écoles ouver-

tes dans cette abbaye. Quant à l'école dé la cathédrale de Metz, qui existait déjà depuis longtemps, elle paraît avoir jeté un grand éclat au VIIF siècle, sous les épiscopats de Chrodegang et d’Angelramne. Le premier veilla à ce que son

(4) Ce petit poëme, qui renferme des détails curieux pour l’histoire littéraire de cette époque, parait être basé sur une fiction. L'abbé Lebcuf © Va publié pour la première fois dans ses Dissertations sur l’histoire ceclésiastique et civile de Paris, t. 1, p. 423-4926.

école fût pourvue d'excellents maîtres pour la théologie, la liturgie et le chant ecclésiastique (1). L'abbaye de Gorze, située à trois lieues de Metz et fondée par Chrodegang, eut, dès son origine, une école qui jouit d’une certaine réputation. Le moine Norgandus , qui la dirigeait, forma plusieurs élèves distingués, entr'autres Angelramne évêque de Metz et l'évêque de Toul Frotaire, qui se rendit recommandable par sa piété el sa science (2). Mais l'éclat que jetèrent ces écoles et quelques autres, dont il nous est impossible de nous occuper, fut effacé, vers la fin du VIIE siècle, par la célébrité de l’école de Sajnt-Mihiel, lorsque Smaragde fut nommé abbé de ce monastère. C’était un des hommes de confiance de Charlemagne. « Smaragde, dit M. Guizot, était un homme de même » nature et de même position que les deux évèques dont je » viens de parler (Leidrade archevèque de Lyon et Théodulf » évêque d'Orléans). On ne sait ni de quel pays il était, ni à » quelle époque Charlemagne l'avait pris à son service ; mais ..» On le voit abbé de Saint-Mihiel avant 805, et employé, en” » 809, à diverses négociations avec Rome. Il prit... un soin particulier des écoles, et dans les écoles de l’enseignement de la grammaire (3). » Avant d'être abbé de Saint-Mihiel, il avait rempli dans ce monastère les fonctions de scholastique (tel est le nom qu'on donnait alors aux professeurs), et l'avait. fait avec succés. Il expliquait aux étudiants la grammaire de Donat, et pour rendre ses leçons plus utiles et plus durables, il les rédigea et composa de la sorte un commentaire sur Donat qui est une véritable grammaire latine (4). Smaragde voulut tirer de lEcriture Sainte tous les exemples qu’il présente, afin de ménager l’aversion que plusieurs personnes ressentaient quand elles voyaient emprunter les citations à

(4) V. Hist. epise. met., dans le Spicil., édit, in fo, t. IF, col, 227. (2) V. Histoire littéraire de la France, t. IV, p. 173.

(3) V. Hist. de la civilisation en France, édit. de 1846, t. If, p. 216. - (4) V. Mabillon, Annal. Bened., t. Il, p. 429.

des auteurs païens. « Par ce moyen, remarquent les auteurs » de l'Histoire littéraire , il met ses lecteurs en état de pren- » dre une teinture des livres sacrés, en même temps qu'ils » s'instruisent des lettres humaines (1). » Il écrivit un traité intitulé Via regia, qu'il adressa à Charlemagne, et qui renferme d’excellentes instructions pour la conduite des princes ; une explication des épitres et des évangiles chantés à la messe ; un commentaire curieux sur la règle de saint Benoît, et un ouvrage, qu'il intitula Diadema Monachorum, et dont il ordonna à ses moines de lire tous les soirs, avant complies, quelques fragments, de même que tous les matins on lit, au chapitre, quelques passages de la règle bénédictine.

On ignore la date précise du décès de Smaragde , mais il

survécut assez longtemps à son maître. Charlemagne était mort au mois de janvier 844, et son fils Louis-le- Pieux lui avait succédé. On fit à Charlemagne des obsèques magnifiques, et il fut dans plusieurs églises mis au nombre des bienheu-

*reux ; il était invoqué notamment dans l’abbaye de Saint- Arnould:, où l’on a continué à célébrer sa fête jusqu’à la Révolution; tandis que le chapitre de la cathédrale de Metz faisait, tous les ans, un service pour le repos de l’âme de ce grand prince (2).

Louis-le-Pieux avait hérité du goût de son père pour la chasse et la pêche, et on le vit, comme ce dernier, venir de temps en temps se livrer à ce plaisir dans les montagnes des Vosges. En 821, après la dissolution de l’assemblée d’Aix-la- Chapelle, il traversa les Ardennes, visita Trèves et Metz, s'établit dans le château de Remiremont et chassa dans les forêts des environs, pendant une partie de l’élé et de l’automne. En 825, l’empereur fit un séjour dans les Vosges, et son fils Lothaire étant venu le rejoindre à Remiremont, ils

(1) V. tome IV, p. 446.

(2) V. Calmet, Hist., t. [, col. 589.

se rendirent ensemble à Aix-la-Chapelle (1) ; Louis chassa de nouveau dans les environs de Remiremont en 851, et les: quitta, vers l'automne, pour aller tenir une assemblée à Thionville (2). Cette assemblée ne fut pas la seule qui se réunit dans ce lieu ; il y en avait eu une première en 821 , et l’on s’occupa, dans toutes deux, des intérêts généraux de l'empire d'Occident (3). | Quoique l’immensité de l'empire obligeât les premiers Carlovingiens à résider fort souvent loin des contrées qui avaient été le berceau de leur famille, FAustrasie et surtout la ville de Metz ne cessaient pas d’être leur pays de prédilection. Drogon, fils de Charlemagne et d’une femme qui était son épouse légitime sans porter le titre d’impératrice, était chanoine de la cathédrale de Metz, lorsque le siège épiscopal de . cette ville devint vacant par le décès de Gondülf. Drogon fut choisi pour lui succéder par le clergé messin et releva encore l'éclat de cette église par ses vertus, ses talents et les fonctions importantes qu'il remplit au service de son frère (4). Une tante paternelle de Drogon, et par conséquent une sœur de Charlemagne, était abbesse d’un monastère de femmes dans la ville de Trèves (5), et une fille du même empereur fondait, vers le mêrne temps, l’abbaye de Rhétel (Rotula), située sur le bord” de la Moselle, entre Trèves et Thionville (6). | Louis-le-Pieux avait jugé à propos de distribuer à ses enfants plusieurs des royaumes qui composaient l'empire ; il avait cédé à Charles, fils de sa seconde femme Judith, une partie de la Germanie, c'est-à-dire l’Alemannie (Alamannia) ;

no) V. Eginhard, ad an. 821 et 895.

(2) V. Vita Ludovici Pii per Astron., dans Duchesne, t. Il, p. 308. Il y vint une quatrième fois en 835 ; v. idem, ibid. , p. 511.

(3) V. Eginhard, ad an. 821.

(4) V. idem, ad an. 823.

(5) V. Brower, Ann. Trev., t. [, p.693.

(6) V. idem, ibid. |

T. I. | : $ ne . 9

vers la fin de l’année 830, il y ajouta quelques lambeaux de l'Austrasie : la Voivre (Warensis), le pays de Metz (Mosellis) et celui de Trèves (Treveris). En 853, les fils aînés de Louis, mécontents de sa faiblesse pour Judith et son fils Charles, se révoltèrent contre lui et le firent déposer ; le jeune Charles lui-même fut enfermé dans l’abbaye de Prum (1).

Au commencemeut de l’année 856, l’empereur, rétabli dans la plénitude de son autorité, convoqua un coneile à Thionville, pour juger les évêques qui avaient pris part aux scènes scandaleuses de Compiègne, au moment de sa déposition. Ebbon, métropolitain de Reims, et Agobard, métropolitain de Lyon, qui avaient joué un grand rôle dans cette circonstance, furent obligés de quitter leurs sièges épiscopaux. Le dimanche suivant, le concile se transporta à Metz, afin de confirmer les décrets de Thionville dans eette cité épiscopale, qui était encore regardée jusqu'à un certain point comme la capitale des Carlovingiens. L’évèque Drogon, avant de célébrer la messe, lut à haute voix dans la cathédrale les décrets promulgués précédemment, et sept archevèques, tenant les mains éteñdues sur la tête de l’empereur, lurent les sept oraisons que l'Eglise récite pour la réconciliation des pénitents, prirent la couronne impériale, qui était déposée sur l'autel, et la placèrent sur le front de Louis (2).

En 837, ce prince, dont le second fils Pépin était mort depuis peu, voulut faire un nouveau partage de l'empire entre ses enfants. Charles eut, entr'autres pays, tout ce qui est compris entre la Meuse et la Seine, avec le Verdunois et les pagi de Toul, d’Ornois, de Beden, de Bleise, de Perthois, et les deux pagi de Bar (3). Deux ans après, en 839, il y eut un dernier partage convenu à Worms. Lothaire, fils aîné de

(1) V. Vita Ludov. Pi, dans Duchesne, t. Il, p. 310.

(2) V. idem, ibid., p. 313 ; Labbe, Concil., t. VII, col. 354. . (8) .… Quicquid inter. Mesam et Sequanam usque ad Burgundiam una cum Viridunensi consistit, et de Burgundia Tullensem, Odornensem, Be-

ES

l’empereur, obtint la plus grande partie de l’Austrasie, outre l'Italie et la Bourgogne; les Annales dé Saint Bertin citent, comme lui ayant été attribués, le comté de Portois, qui renfermait les sources de la Saône et les environs de Luxeuil et de Darney ; le comté de Saintois ; le comté de Chaumontois ; le duché de Metz, et le comté d’Ardenne (#). Louis-le-Pieux survécut peu de lemps à ce partage; il mourut, près de

Mayence, en 840, et son corps fut apporté à Metz, pour ètre enterré dans l’abbaye de Saint-Arnould, à côté de l’impératrice Hildegarde, mére de Louis. L’évèque Drogon, qui avait présidé aux funérailles de son frère, voulut aussi plus tard reposer près de lui, et l’abbaye de Saint-Arnoulf reçut encore les restes de deux sœurs et de deux tantes du prélat (2).

Quoiqué le règne de Louis ait été traversé par bien des vicissitudes et des infortunes, il ne laissa pas de jeter un certain éclat. Ce prince s’attacha notamment, avec un zèle . qui l’honore, à maintenir les institutions fondées par son père. L'état de l'instruction fut souvent l’objet de sa sollicitude ; en 823, il publia un capitulaire pour presser les évêques d'ouvrir de nouvelles écoles, destinées à l'éducation des jeunes gens et des ministres de l'Eglise, et il eur rappela les promesses qu’ils lui avaient faites à cet égard dans l’assemblée d’Attigny (3). Non content de veiller sur les écoles épiscopales et monastiques, il eut soin de maintenir dans un état convenable l’école du palais, dont l'origine remontait au VI: siècle, Amalaire, diacre de Metz, surnommé Symphosius, sans doute à cause de son inclination pour la ph fut

densem, Blesensem, Porthensem, utrosque Barrenses præfato filio suo Karolo dedit ; v. Nithard, dans Bouquet, Recueil des historiens de France, t. VI, p. 70; Annales Bertin. ad an. 837.

(1) … . Comitatam Portisionum, Comitatum. Suentisiorum, Comitatum Calmontensium , Ducatum Mosellicorum, Comitatum Arduennensium. V. Bouquet, ibid. t. VI, p. 202.

(2) V. Hist. de Metz, t. I, p. 559 et 560.

(3) V. Launoy, de Scholis celebrioribus, p. 48.

rectgur de cette école, après la retraite de Claude, qui obtint le.siège de Turin. La brillante réputation dont jouit Amalaire doit faire supposer que, sous sa direction, l’école du palais conserva son ancienne splendeur (1). L'Eglise, de son côté, ne négligea rien pour entretenir le feu sacré des études. A Trèves, les métropolitains Amalaire et Hetti, qui occupérent le siège de cette ville depuis 810 jusque vers 838, mirent tout en œuvre pour empêcher la ruine des écoles carlovingiennes et y réussirent. Amalaire était lui-même un homme savant et distingué; il fut chargé, avec l’évêque de Bâle Hatton, d’une mission près de l’empereur de Constantinople, et se fit remarquer par sa fermeté à défendre les droits de l’épiscopat et du sacerdoce contre les empiétements de tout genre (2). Sous l’épiscopat de Hetti, les écoles de Trèves paraissent avoir été dirigées par Thégan, qui écrivit les annales . du règne de Louis-le-Pieux (3). L'école épiscopale de Metz fut encore plus célèbre à-cette époque que celle de la métropole, et eut pour scholastique pendant quelque temps saint Aldric, qui fut plus tard évêque du Mans. Saint Aldric, après avoir renoncé aux fonctions qu’il exerçait à la cour impériale, vint à Metz et s’appliqua, avec tant d’ardeur, à l’étude du chant ecclésiastique, de l’Ecriture Sainte et de la grammaire, qu'au bout d’un petit nombre d’années il fut élevé à la dignité de grand-chantre de la cathédrale, emploi qui le mit à la tête des écoles et lui permit de former une foule de disciples dignes de lui (4). L'évèque Drogon veillait également avec une grande attention sur l’école de sa cathédrale, et, au rapport de Réginon de Prum, Louis-le-Pieux voulut que son petitfils Pépin y fût instruit (5). Drogon ne permit de cultiver

(1) V. Hist. lit. de la France, t. IV, p. 531 et suiv. (2) V. ibid., p. 418.

(3) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 919.

(#) V. Baluze, Miscellanea, t. IL, p. 3 et 4.

(5) V. Chronic., lib. Il, ad an. 853.

— 135 — ; que les sciences utiles et fit faire de tels progrès à l'étude du chant grégorien, que ce chant acheva de se répandre dans toutes les églises de France et prit même alors le nom de chant messin (1). Ce fut sous l’épiscopat de Drogon que l’on vit à Metz le fameux Tutelon ou Tutilon, moine de non ciseleur, sculpteur, peintre et poëte.

L'école épiscopale de Toul avait peu de réputation. Cette ville eut cependant pour évêque pendant plus de trente ans Frotaire, élève du monastère de Gorze et prélat de mérite..fl avait fait une étude spéciale de l'architecture, surveilla luimême la restauration de sa cathédrale et augmenta, par ordre de Louis-le-Pieux, les bâtiments du palais d’Aix-la-Chapelle (2). Ces travaux causèrent même ou du moins hâtérent la destruction de plusieurs des monuments romains qui ornaient encore l'ancienne capitale de la Première Belgique, parce que l’empereur, connaissant la difficulté de se procurer des matériaux précieux , fit transporter à Aix-la-Chapelle la plupart des

marbres employés à la décoration des édifices dont il vient

d’être parlé (3).

Les méthodes scientifiques étaient à peu près les mêmes que dans les siècles précédents, et on n'avait pas cessé d’étudier la graminaire dans les écrits des Anciens. Le cominentaire de Smaragde sur Donat était un des livres les plus usités , mais on se servait d’autres ouvrages. Au reste, l'étude de la grammaire dégénéraït quelquefois en minutics. Le diacre Amalaire, qui a été mentionné plus haut et avait composé des livres estimables, souleva la question de savoir s’il fallait écrire

(4) V. Mabillon, Ann. Bened., t. If, p. 185.

(2) V. Benoit Picart, Hist. de Toul, p. 284. Nous croyons qu'on doit lui attribuer le plan dressé pour la reconstruction de l’abbaye de Saint- Gall, et publié par Mabillon dans le second volume des Annales ordinis sancti Bencdicti ; v. Bulletin de la société d'archéologie lorraine, t. IV, p. 126-133.

(3) V. Notes inédites de Dom Calmet sur les titres imprimés dans l'Hist. de Lorraine, ms. appartenant à la biblioth. publ. de Nancy, p. 7.

le nom de Jésus avec ou sans aspiration, et le métropolitain de Sens Jérémie, auquel il s'était adressé, ainsi qu'à Jonas d'Orléans, résolut la question en faisant connaître l'usage du philosophe Porphyre (1). Amalaire se tourmenta aussi pour déterminer si le mot Seraphim est neutre ou masculin (2). Louis-le-Pieux ne fut pas plustôt descendu dans la tombe que la discorde éclata de nouveau entre ses enfants. Louis et Charles se fussent peut-être contentés l’un de la Neustrie, l’autre de la Germanie ; mais Lothaire, qui avait le titre d'empereur, voulait posséder tous les états dont son père avait joui, et fit diverses tentatives pour dépouiller ses frères, l’un aprés l’autre. Louis et Charles paryinrent, à force de prudence et de précautions, à rendre impuissants -les efforts de Lothaire. [ls furent secondés dans leur résistance par les antipathies. réciproques des peuples qui leur obéissaient, et l’on sentit bien que la main de Charlemagne n’était plus là, et que les différentes nations que ce prince et ses prédécesseurs avaient réunies, pour en former un second empire d’Occident, allaient bientôt reprendre leur première indépendance. Pendant ces troubles et ces démèlés, qui hâtaient la décadence et la décomposition de l’empire carlovingien, les pays arrosés par la Moselle et la Meuse furent plus d’une fois parcourus, et sans doute rayagés, par les armées des fils de Louis-le-Pieux. Un des plus chauds partisans et des plus dangereux conseillers de Lothaire était Adelbert, comte de Metz. Lorsque l'empereur, qui avait traversé le Rhin pour aller attaquer son frère Louis, fut obligé de rentrer dans ses états, il laissa le comte Adelbert en Allemagne à la tête d'une armée, afin d'empêcher Louis d'opérer sa jonction avec Charles. Adelbert essaya de remplir sa mission, mais, attaqué par des

(1) V. D’Achéry, Spicil., édit. in {0, t. [, p. 330.

(2) V. Lebeuf, Dissertation sur l’état des sciences depuis la mort de Charlemagne, dans le Recueil de divers écrits pour servir d'éclaircissements à l’histoire de France, etc., t.1, p.35 et 36. .

forces supérieures près de Brégenz, il fut vaincu et périt dans le combat, avec une partie de ses soldats (4). |

Après la sanglante bataille de Fontenay, qui détruisit la suprématie de Lothaire, ce prince se retira à Aix-la-Cha pelle. El vint ensuite à Metz, où il fut rejoint par son fils Lothaire, qui lui amenait une armée de Saxons, auxquels on avait permis, pour les gagner, de retourner au paganisme (2). Quelque temps après, Charles traversa l’Austrasic pour opérer sa jonction avec Louis de Germanie. [l s’'empara de Toul, probablement sans résistance, et descendit en Alsace par Saverne. Les deux frères se rencontrérent à Strasbourg et s’unirent par une étroite alliance, afin de pouvoir résister à leur ennemi commun (3). Lothaire, n’ayant pas osé les attendre, se retira dans la cité de Lyon; Charles et Louis, maîtres d’Aix-la- Chapelle, se partagèrent les états de leur frère, et l’Austrasie à peu près entiére, c’est-à-dire tout le pays compris entre la Meuse et le Rhin, fut adjugée au roi de Germanie (4).

Cependant, Lothaire fit de nouvelles propositions à ses frères, et après bien des négociations et des conférences, dont plusieurs eurent lieu à Verdun, à Metz et à Thionville, les trois frères se rendirent, au mois d'octobre 844, dans le palais de cette dernière ville et convinrent de réunir, dans le lieu appelé Judicium (aujourd'hui Yeutz), sitaé prés de la rive droite de la Moselle et presque en face de Thionville, une espèce de concile auquel ils soumettraient leurs différends. L'assemblée se tint sous la présidence de l'évèque de Metz Drogon, et, grâce à la lassitude qui avait fini par gagner ces

(1) V. Nithard, lib. Il, dans Duchesne, t. li, p. 367 et 368; Annales Metenses, ibid., t. ILE, p. 301.

(2) V. Annal. Meténsés. ibid. ; les Annales de Fulde disent que cette jonction eut lieu à Spire ; v. Duchesne, t. IL, p. 548.

(3) V. Nithard, lib. HI, dans Duchesne, t. Il, p. 374 et 375.

(4) V. idem, lib. IV, ibid., p. 376 et 377.

princes ambitieux, on leur persuada de se contenter des pays qu'ils possédaient à la mort de leur père (1). . |

En 855, Lothaire, sentant que sa fin approchait, partagea ses états entre ses trois fils; il donna à l'aîné, nommé Louis, le titre d’empereur et le royaume d'Italie; au troisième, Charles , le royaume de Provence , qui s’étendait jusque vers Lyon; enfin, Lothaire, le second, eut l'ancienne Austrasie et divers comtés voisins (2). Comme son royaume comprenait quelques pays qui avaient autrefois dépendu de la Bourgogne et de la Neustrie, il perdit peu à peu son nom d’Austrasie, et comme on ne pouvait non plus lui imposer celui d'aucun des différents peuples qui lhabitaient, il fut appelé royaume de Lothaire (Lotharii regnum); de là se forma insensiblement, et avec l’aide des années, la dénomination de Lorraine (Lotharingia) (5).

L'empereur Lothaire se retira ensuite dans l'abbaye de Prum, se fit couper les cheveux, prit l’habit monastique, et mourut peu de temps après, en regrettant vivement l’indigne conduite qu'il avait tenue à Pégard de son père et de ses frères, conduite qui avait abrégé les jours de Louis-le-Pieux et amené la rapide décadence de l'empire d'Occident.

. Les misérables descendants de Charlemagne, au lieu de vivre en paix et de réunir toutes leurs forces, pour résister aux barbares qui allaient bientôt envahir et ravager leurs états, n'étaient occupés qu’à se tendre des embüches ‘et tàchaient sans cesse de se dépouiller mutuellement. En 859, il

(4) V. Labbe, Concil., t. VIE, col. 4800 et 1801.

(2) V. Annal. Metenses, dans Duchesne, t. II, p. 304.

(3) Cette étymologie était trop simple et trop claire pour être adoptée par tout le monde, et Thierry Alix, président de la chambre des comptes de Lorraine, prétend, dans son Histoire du Pays et Duché de Lorraine, que le nom de cette province vient d’un neveu de Jules César, qu’il appelle Lother, et qui fut mis par le dictateur en possession du pays que nous habitons. Il est bon d'ajouter que le président Alix donne plusieurs preuves de la vérité de son assertion. | | |

y eut une entrevue entre Charles-le-Chauve et Lothaire, dans une maison royale que les Annales de Saint-Bertin nomment Arcæ, et que Dom Calmet identifie, mal à propos, avec Arches, château situé entre Epinal et Remiremont; ces deux princes y conelurent une alliance, ou pour mieux dire y confirmérent une ligue déjà existante, contre Louis roi de Germanie (1). Quelques mois après, plusieurs évêques du royaume de Charles et du royaume de Lothaire tinrent une sorte de concile à Metz, et envoyérent une députation vers Louis, pour l’engager à laisser vivre -en paix les princes ses parents. Louis donna de bonnes paroles aux prélats, parmi lesquels se trouvait Adventius évêque de Metz, mais ne cessa pas de poursuivre l’accomplissement de ses projets (2). mois de juin suivant, il y eut une nouvelle assemblée d’évèques à Savonnières, près de Toul ; Charles-le-Chauve et ses neveux Charles et Lothaire, qui y assistérent, convinrent de réunir leurs ressources et leurs efforts pour résister au roi de Germanie (3). |

Lothaire, craignant que son frère ainé, l'empereur Louis, ne se joignit à ce prince, lui céda, pour se le rendre favorable, la partie de son royaume qui était située au delà du Jura, c’est-à-dire les villes de Genève et de Lausanne, le Valais et les pays. voisins, Quelques années auparavant, il avait abandonné à son frère Charles, roi de Provence, les diocèses de Belley et de Moutiers ; enfin, en 860, il conclut avec Louis de Germanie un traité par lequel il cédait la province d'Alsace à ce prince, qui avait déjà obtenu antérieurement les évêchés de Spire, de Worms et de Mayence (4). Toutes ces aliénations eurent pour résultat de restreindre eonsidérablement le

(4) V. Annal. Bertin., ad an. 859.

(2) V. Labbe, Concil., t. VIIL, col. 668 et suiv. (3) V. idem, ibid., col. 674 et suiv.

(#) V. Annal. Bertin., ad an. 857 et 860. :

royaume de Lothaire, et d'enlever à l'Austrasie une grande partie de la prépondérance qu’elle avait eue autrefois.

Lothaire, non content de démembrer -ainsi ses étais, ne craignit pas d’avilir la majesté royale par ses excès et son indigne conduite à l'égard de la reine. Il avait épousé, en 856, Theotberge ou Thietberge, sœur de Humbert duc de la Bourgogne Transjurane. Il se dégoüûta de cette vertueuse princesse, la chassa de la cour et vécut publiquement avec une concubine nommée Valdrade. Bientôt après, voulant rompre l'engagement qu’il avait contracté avec Thietberge, il l'accusa d'avoir, avant son mariage, commis un inceste avec son frère Humbert. Lothaire gagna Gunther, métropolitain de Cologne, qui parvint à entraîner Theutgaud, métropolitain de Trèves, homme simple et crédule. Les deux prélats obligèrent Thietberge à recourir, pour sa justification, à l'épreuve de l’eau bouillante. L'épreuve fut favorable à la reine, que Lothaire consentit à recevoir ; néanmoins, il n’avait pas renoncé à ses projets, et à force de menaces et de mauvais traitements, il contraignit son épouse à se reconnaître coupable du crime qu’il lui imputait. Au mois de janvier 860, il y eut à Aix-la-Chapelle une réunion de quelques évêques et abbés, devant lesquels Thietberge confessa son prétendu crime ; elle réitéra cet aveu devant une autre assemblée convoquée dans la même ville, l’année suivante ; et les prélats, les uns trompés, les autres gagnés par le roi, condamnèrent Thietberge à la pénitence publique ; mais cette princesse, qui n'avait cédé qu’à la violence, réussit à s'échapper et se réfugia dans les états de Charles-le-Chauve. Cependant, la nouvelle de cette monstrueuse procédure était parvenue au pape Nicolas [*", qui témoigna son mécontentement aux évêques lorrains, et ceux-ci se hâtérent de lui envoyer Theutgaud archevèque de Trèves et Hatton évèque de Verdun, pour justifier leur conduite. Lothaire, que ces lenteurs impatientaient, réunit à Aix-la-Chapelle, au mois d'avril 862, un concile, auxquels assistèrent les métropolitains - de Trèves et

de Cologne, et les évêques de Strasbourg, de Liège, d'Utrecht, de Metz, de Toul et de Verdun. Malgré la résistance d’Arnold évêque de Toul, les prélats déclarérent nul le mariage contracté par Lothaire et autorisèrent le roi à former d’autres liens. Le pape refusa d’approuver cette décision et annonça qu'il allait envoyer des légats qui se livreraient à un nouvel examen ; mais le roi, pensant que le résultat ne lui en serait pas favorable, épousa publiquement sa concubine, la fit couronner reine et exigea qu’elle fût traitée comme telle.

La suite de cette affaire est trop étendue, et se rattache d’ailleurs trop peu à notre sujet, pour être traitée ici avec les détails convenables ; nous ajouterons seulement que les légats du pape étant arrivés en Lorraine se laissèrent corrompre par le roi et présidérent, à Metz, une assemblée, dans laquelle on approuva les décisions prises antérieurement ; que le pape irrité convoqua à Rome un concile, qui annula les décrets des évêques lorrains et prononça la déposition de Gunther et de Theutgaud ; que Lothaire feignit d’abord d'adhérer à sa condamnation ; mais qu'il recommença ensuite à vivre avec Valdrade, et mourut, dans cet état, au mois d’août 869. Thietberge se retira dans l’abbaye de Sainte-Glossinde de Metz, y finit ses jours et y reçut la sépulture. Quant à Valdrade, elle quitta le monastère de Saint-Déicole de Lure, où elle se trouvait au moment du décès de Lothaire, se fixa à Remiremont et y vécut comme une simple religieuse, sans jamais témoigner aucun regret de sa eonduite passée (1).

Le règne de Lothaîre n’offre pas beaucoup de faits intéressants et dignes d’être racontés. En 867, les Sarrasins d'Afrique ayant fait une descente en [ialie, l'empereur Louis, qui craignait de n’être pas en mesure de leur résister, pria Lothaire de lui envoyer des secours. Celui-ci rassembla immédiatement une

(1) Tout ce qui concerne l'affaire du divorce de Lothaire est exposé ” fort en détail dans Calmet, Hist., 1. [, col. 698 et suiv.

. armée assez considérable et se rendit en Italie ; les deux frères

combattirent les Musulmans avec succès ; mais les chaleurs ex-

cessives, l’intempérie de l'air et le défaut de précautions ne tardérent pas à engendrer une dyssenterie, qui devint épidémique et enleva une grande partie de l’armée de Lothaire. Ce prince prit alors la résolution de retourner dans ses états (1).

Comme il n'avait pas d'enfants légitimes, ses deux oncles, Charles-le-Chauve et Louis de Germanie, formérent le projet de s'emparer de son royaume, aussitôt après sa mort ; dès l’année 867, les deux rois eurent une conférence à ce sujet dans l’abbaye de Saint-Arnould, à Metz. Lothaire, qui ignorait le but de la conférence et ne devait pas y assister, les laissa se réunir sans difficulté. Charles et Louis, en présence de Hincmar, archevêque de Reims, et de cinq évêques, . jurérent de partager équitablement entr'eux les états de Lothaire et de leurs autres neveux, si ces princes venaient à mourir, et de s'en rapporter sans murmure aux arbitres qu'ils chargeraient d’opérer le partage. Cependant, Lothaire ne tarda pas à apprendre ce qui venait d’avoir lieu et s’en plaigait au pape Adrien Il, lequel somma le roi de France et le roi de Germanie de s'abstenir de toute tentative pour dépouiller

leurs neveux (2). Lothaire, que cette injonction ne rassurait

pas complètement, se rendit à Francfort près du roi de Germanie et conclut avec lui un traité, dont on ignore les clauses principales (3). Enfin, en 869, il retourna en ftalie, dans l'espérance d’arracher au pape Adrien une 4pprobation de la conduite qu'il avait tenue dans l'affaire de son mariage ; il revenait dans son royaume, lorsqu'une fièvre pernicieuse le con-

(1) V. Annal. Metens., dans Duchesne, t. III, p. 310.

(2) V. Annal. Bertin., ad an. 867 ct 868 ; lettre du pape Adrien à Louis roi de Germanie, dans Duchesne, ibid., p. 856. ;

(3) V. Annal. Bertin., ad an. 867.

nn RÉ me 2 ne

M — traigpit à S 'arrêter à Plaisance et l’enleva au mois d’août comme on Fa vu plus hant (1). Fe

- Ce malheüreux prince avait à peine fermé les yeux , que l’on se disputa ses dépouilles ; son frère l'empereur Louis était lhéritier naturel; mais il était occupé au siège de la ville-de Bari, dont les Sarrasins s'étaient emparés; Louis, roï de Germanie, se trouvait engagé dans une guerre interminable contre les Vinides et ne pouvait quitter la frontière orientale de ses états. Charles-le-Chauve, qui était plus près du royaume de Lothaire, se mit en devoir de s’en emparer et s’avança ‘jusqu’au palais d’Attigny ; plusieurs seigneurs et évèques lorrains vinrent à sa rencontre et le conjurérent de s'arranger avec le roi de Germanie ; mais d’autres seigneurs et d’autres prélats, au nombre desquels était Adventius évêque de Metz, lui conseillérent de ne pas attendre Louis et de prendre les devants. Charles suivit cet avis qui flattait davantage son ambition. Arrivé aux portes de la cité de Verdun, il y fut accueilli par Hatton évêque de cette ville et par Arnold évêque de Toul; il entra à Metz, le 5 septembre, et y convoqua, pour le 9 du même . Mois, une assemblée générale, qui le proclama roi. Il se fit aussitôt sacrer dans la cathédrale par Hincmar, archevèque de Reims, que les évêques de Metz, de Toul et de Verdun engagérent à remplir cette fonction, attendu que le siège métropolitain de Trèves était alors vacant. Quelques jours après, ‘ Charles quitta Metz, alla prendre possession d’Aix-la-Chapelle, et, malgré les plaintes et les réclamations du roi de Germanie, malgré les avertissements du pape qui le menaçait de l’excommunier, il ne voulut d’abord entendre parler d’aucun accommodement (2). Toutefois, à la suite de nombreuses négociations, il se rendit à Héristal, tint des conférences avec Louis de *. Germanie, et, le 8 août 870, les deux rois, sans tenir compte

(1) V. Annal. Bertin. et Annal. Metens., ad an. 869. (2) V. Annal. Bertin., ad an. 869 ; Hincmar, Opera, t. I, p. 744 et 745.

des droits de l’empereur Louis bien plus réels que les leurs, signérent un traité par lequel ils se partageaient le royaume de Lothaire, et qui prit le nom de traité de Mersthen, parce que le roi de Germanie logeait dans ce lieu. Outre la ‘partie septentrionale de l’ancienne Austrasie, Louis obtint une portion de la Lorraine proprement dite ; ainsi on rangea dans son lot la ville et le pays de Tréves, les abbayes de Saint- Maximin, d’Epternach, d’Horréen, de Moyen-Mouticr, de Saint-Dié, de Bon-Moutier, d'Etival, de Remiremont, de Haute-Pierre , les pagi de Bittbourg , de la Nied , de la Sarre inférieure, de la Blise, des Salines (1), de l’Albe, de Saintois, de Chaumontois, de la Sarre supérieure, le pagus de l'Ornois qu'avait possédé le comte Bernard, les pagi de Soulossois et de Bassigny; plus, la cité de Metz, avec les abbayes de Saint-Pierre et de Saint-Martin, et le comté ou duché de Moselle, avec toutes ses dépendances. Charles-le-Chauve garda les cités de Toul et de Verdun, les abbayes de Montfaucon, de Saint-Mihiel et de Senones, les pagi de Scarponnois, de Verdunois, de Dormois , les deux pagi ou comtés de Voivre, celui de Mouzon, celui de Toul, le pagus d'Ornois qui avait été possédé par Tetmarus, enfin les pagi ou comtés de Barrois et de Portois (2). ‘ Pendant que Louis de Germanie et Charles-le-Chauve se disputaient ainsi des territoires qu’ils étaient hors d'état de protéger, on venait de voir apparaître sur les côtes de l’'Europe occidentale un peuple barbare, qui allait, pendant un siècle, porter la désolation, le ravage et la mort dans les états des faibles descendants de Charlemagne. Dès le mois de janvier 864, une troupe de Normands, conduite par le roi

(4) Le texte des Annales de Saint Bertin porte Saime, et l’on a voulu y voir une mention du comté de Salm ; mais l'établissement de ce comté est beaucoup plus récent que le partage de 870, et au lieu de Same il faut lire Saline, qui désigne le pagus de Saunois (Pagus Salinensis). = (2) V. Annal. Bertin., ad an. 870.

Roric ou Rurik, remonta le Rhin, pilla Dorstadt et Nimègue, massacra dans cette ville plusieurs marchands frisons qui s’y étaient réfugiés, s'avança jusqu’à Neuss ou Nuitz, un peu au dessous de Cologne et dévasta les deux rives du fleuve. À cette nouvelle, Lothaire s'était empressé d’accourir avec ce qu'il avait pu réunir de soldats, et une armée de Saxons était venue camper de l’autre côté du Rhin. Les Normands furent battus dans .une escarmouche, où ils perdirent une cenlaine d'hommes, et, craignant de voir leur retraite inter- | ceptée, ils redescendirent le Rhin et disparurent (1). Mais, en 881, une multitude de Normands, commandée par les chefs Godefroy et Sigefroy, s'établit sur la Meuse, dans la ville fortifiée d'Haslou (aujourd'hui Esloo), qu’une autre troupe de ces Barbares gardait depuis quelques années. Bientôt, ils étendirent au loin leurs courses et leurs ravages ; ils pillèrent et détruisirent les abbayes de Saint- Corneille, de Malmédy et de Stavelo, brülèrent les villes de Neuss, de Zulpich, de Bonn, de Cologne, et allèrent jusqu’à Coblentz. L'année suivante (882), ils s’emparérent de la fameuse abbaye de Prum et y restèrent trois jours, occupés à consommer les provisions du monastère et à détruire ce qu'ils ne pouvaient emporter; ils incendièrent ensuite les bâtiments et se dirigérent d’un autre côté. Le 9 avril, jour du jeudi-saint, ils entrérent dans la ville de Trèves, et la terreur qu'ils inspiraient était si grande, que l’on ne songea pas à leur opposer la moindre résistance. Comme leur arrivée était prévue, on s'était seulement hâté de mettre à l’abri de leur avidité et de leurs profanations les trésors des églises et les reliques des saints. [l y avait dans l’église de Saint-Paulin une châsse suspendue par des chaines à la vote de la crypte, et contenant les ossements de douze martyrs; et sur les murailles on lisait en lettres d’or les noms de ces bienheureux,

(4) V. Annal. Bertin., ad an. 863.

— A — on effaça aussitôt les inscriptions, et les reliques enfermées

dans la châsse furent enfouies à une certaine profondeur, avéc une lame de plomb qui rappelait les noms des douze saints. L’archevèque Bertulf sortit ensuite de Ja ville avec la plupart des habitants qui se retirèrent à Mayence, où l’on porta aussi les reliques et les trésors des églises. Les Normands ne restérent à Trèves que jusqu’au jour de Pâques, mais ce court espace de temps leur suffit pour commettre bien des dévastations. Ils pillèrent les églises et les maisons, et leur fureur s’exerça d’une manière toute particulière sur les abbayes : les monastères de Saint-Martin et de Saint-Symphorien furent complétement détruits ; l'abbaye de Saint-Maximin ne fut pas mieux traitée ; les Normands en massacrérent les moines et renversèrent une partie des bâtiments. Enfin, le jour de Pâques, ils mirent le feu à la ville et marchérent du côté de la cité de Metz, pour lui faire subir le même sort. L'archevêque Bertulf s’y était réfugié, pensant y être à l'abri. L'évêque de Metz, Wala, n’attendit pas les Barbares derrière ses murailles ; de concert avec Bertulfet le comte Adelard, il rassem- . bla un certain nombre de gens de guerre et une troupe d’hommes pleins de bravoure, mais sans expérience, et à la tête de cefte petite armée, il courut au devant des Normands, qu'il rencontra auprès du bourg de Remich, sur la rive gauche de la Moselle, un peu au dessous de Thionville. Les Barbares fondirent avec de grands cris sur les Messins, les mirent en désordre, en massacrérent beaucoup et forcérent le reste à prendre la fuite ; Wala trouva lui-même une mort glorieuse au milieu du combat, et il semblait que rien ne pouvait plus sauver la ville de Metz ; mais, contre toute attente, les Normands ne dépassérent pas Remich et tournèrent leurs pas d’un autre côté (1).

(4) V. Annal. Metens., ad an. 881 et 882; Historia Trevirensis, dans . D’Achéry, Spicil., {re édit., t. XI, p. 216et 217.

Ces Barbares n'étaient pas, au reste, les seuls enneinis dont la. Lorraine eüt à redouter les armes, et les descendants de Charlemagne ne se faisaient aucun scrupule de ravager réciproquement leurs états. L'empereur Louis étant mort au mois d'août 875, Charles-le-Chauve s'était empressé de se rendre en Italie, et ayant gagné, par des dons ou des promesses, les évêques et les seigneurs de ce pays, s'était fait eouronver comme empereur par le pape, le jour de Noël 875. À cette nouvelle, Louis roi de Germanie, qui avait convoité pour luimême la couronne impériale, réunit ses troupes et envahit la partie de la Lorraine précédemment assignée à son rival ; les Germains y commirent quantité de désordres et en auyaient commis de plus grands encore, si le retour de Charles-le- Chauve ne les eût forcés de se retirer dans leur pays (4). Le roi Louis mourut peu de temps après ; il laissait trois fils, auxquels il avait d'avance partagé ses états. Charles, le troisième, qui est connu dans l’histoire sous le nom de Charles-le-Gros, eut une portion de l’Allemagne méridionale, l'Alsace, et les cantons de la Lorraine avoisinant la ville de Metz. Quant à la Basse-Lorraine , elle avait été donnée , avec la Germanie septentrionale, à Louis, second fils du défunt roi. Ces princes se mirent tranquillement en possession de leurs états ; mais Charles-le-Chauge forma le projet de s'emparer de toute la partie de la Lorraine qu'il avait été contraint d'abandonner autrefois à san frère Louis. Ayant rassemblé une armée considérable, il pénétra subitement dans cette contrée, enleva Metz et Aiïix-la-Chapelle avant que ses neveux se fussent mis en mesure de lui résister, et se disposait à franchir le Rhin, lorsque le roi Louis, ayant lui-même traversé le fleuve, livra bataille à l’empereur, près d’Andernach, et lui fit essuyer une défaite tellement complète, que Charles-le-Chauve se réfugia presque seul dans le monastère de Saint-Lambert

(1) V. Annal. Bertin., ad an. 876. |

de Liège, et fut obligé d'abandonner toutes ses conquêtes (1).

Il ne survécut pas longtemps à cet événement ; la mort l’enleva au mois d'octobre 877, et son fils Louis-le-Bègue, lui ayänt succédé, s’empressa de conclure avec Louis de Germanie un traité, aux termes duquel les deux rois gardérent chacun la partie de la Lorraine qui avait été attribuée à son père. Louis-le-Bègue ne régna que dix-huit mois et laissa le trône à son fils Louis IIE, qui n’était qu'un enfant. Comme les circonstances étaient difficiles, et que la France avait besoin d’un souverain capable de la diriger avec habileté, plusieurs seigneurs, obéissant peut-être à.des pensées ambitieuses, résolurent de déférer la couronne aü roi de Germanie. Celui-ci : fut tenté, et, malgré la promesse qu'il avait faite à Louisle-Bègue d’être, au besoin, le protecteur de ses enfants, s’avança jusqu’à Verdun, où il reçut les hommages de quelques seigneurs français. Il était encore dans cette ville, lorsque l’évêque d'Orléans et deux comtes vinrent, de la part de Louis IIT, ou pour mieux dire des grands qui avaient embrassé les intérêts de ce jeune prince, le prier de retourner en : Germanie et lui offrir la cession de la partie de la Lorraine qui avait été possédée par Charles-le-Chauve. Louis se hâta d'accepter la proposition et fit alliance avec les deux fils de Louis-le-Bêgue (2). | e

Pendant que ces évènements s’accomplissaient, un nouveau prétendant au royaume de Lorraine parut tout-à-coup sur la scène. Ce compétiteur des rois de France et de Germanie était Hugues, fils naturel du roi Lothaire et de Vaidrade. Il soutenait que l’union de son pére avec. Valdrade avait été valide, et qu'il était légitime héritier du trône. Il ne trouva que peu de partisans, el n’essaya pas moins de faire valoir par les armes ce qu’il appelait son droit. Il s’em-

(4) V. Annal. Bertin. et Annat, Fuldenses, ad an. 876. (2) V. Annal. Bertin., ad ann. 877, 878, 879 et 880.

para d’un château fort situé près de Verdun et y mit une garnison composée de bandits, qui commencèrent à faire des courses dans les environs: À cette nouvelle, le roi Louis envoya des troupes chargées de réprimer ces brigandages ; Hugues parvint à s'échapper; mais sa forteresse fat prise, et ceux qui la défendaient furent sévèrement punis. On exila les uns et on arracha aux autres la peau du crâne (1).

L'état misérable des royaumes carlovingiens exigeait des remèdes prompts et efficaces ; en conséquence, les souverains : de ces différents états se réunirent dans la maison royale de Gondreville, auprès de Toul, à l'exception de Louis roi de Germanie et de Lorraine, qui en fut empêché par une maladie. On y prit la résolution de faire une guerre incessante et vigoureuse aux ennemis de la famille impériale, et notamment à Hugues, que le mauvais succès de sa première entreprise n'avait pas découragé, et qui élevait toujours de nouvelles prétentions sur le royaume de Lorraine. Le roi de Germanie donna à Louis roi de France et. à Carloman roi de Bourgogne et d'Aquitaine une armée, à la tête de laquelle ils marchérent contre Hugues; celui-ci n’osa pas les attendre et se retira . dans des lieux inaccessibles ; mais son beau-frère Théobald, auquel il avait laissé le commandement de ses partisans, en vint aux mains avec les deux rois et essuya une sanglante défaite (2). -

Ce désastre, qui força le bâtard de Lothaire à ajourner une * seconde tentative, ne le rebuta pas. Louis, roi de Germanie et de Lorraine, mourut le 20 janvier 882, et cet événement releva les espérances de Hugues. Louis ne laissait pas d’enfants, et son héritier naturel était son frère Charles-le-Gros, roi d'Italie, qui venait d’être sacré comme empereur ; mais ce prince était au delà des Alpes; on réclamait de

(4) Ÿ. Annal. Fuldens. ., ad an. 879.:

(2) V. Anaal.. Bertin. et Annal. Faldens. , ad an, 880.

prompts secours contre les Normands, qui précisément à cette époque commirent les ravages dont il a été parlé plus haut, et les seigneurs lorrains offrirent la couronne à Carloman roi de France. Il la refusa et envoya dans la Lorraine un corps de troupes commandé par le comte Théodoric, pour la défendre en attendant l’arrivée de l’empereur. Celui-ci accourait, en effet, à la tête d’une armée considérable, et au mois de juillet il investit les Normands dans leur camp d’Haslou. Il pouvait les exterminer et délivrer pour longtemps ses états des incursions dès Barbares ; mais au moment où l’on s’attendait à le voir donner le signal du combat, il consentit à entrer en conférence’avec leurs chefs. L'un d'eux, Sigefroy, sortit du camp et promit, au nom des Normands qu'il commandait, d’évaeuer immédiatement les états de Charles-le-Gros, à condition que celui-ci lui remettrait deux mille quatre-vingts livres d'argent. Un traité fut conclu sur cette base avec Sigefroy ; quant à Godefroy, qui conduisait l'autre moitié des Normands, il offrit de se faire baptiser et de servir l’empereur, si on voulait lui céder la Frise, lui donner en mariage Gisèle, fille de Lothaire et de Valdrade et sœur de Hugues, et accorder à ce dernier les revenus de l’évèché de Metz. Charles-le-Gros accéda Jâchement à ces propositions. Il était facile de satisfaire Godefroy, en lui livrant Gisèle et en lui cédant la Frise, qui était devenue à peu près inhabitable depuis que les Normands en infestaient les rivages ; mais il n'était pas aussi aisé de trouver les deux mille quatre-vingts livres d'argent que demandait Sigefroy. L'empereur , qui ne savait comment réunir cette somme, s’avisa d'enlever le trésor de la cathédrale de Metz et ceux de quelques autres églises (4). L Charles ayant convoqué une diète à Worms , au mois de décembre, Hugues, qui ne cherchait qu’une occasion de reprendre les armes, s’y rendit et somma l’empereur d’aban-

(4) V. Annal. Metenis., Annal. Fuldens. et Annal. Bertin., ad an. 882.

donner au roi de France Carloman la portion du royaume de Lorraine qui avait appartenu à Charles-le-Chauve. On refusa, et Hugues, qui s’y attendait, résolut aussitôt de recommencer la guerre pour son propre compte. Il était d'autant plus pressé de le faire, que le siège de Metz, vacant par la mort de Wala tué au combat de Remich, fut rempli au commencement de l'année 885, et que les revenus cessèrent d’être remis à Hugues. Pour avoir plus de succès que la première fois, il travailla et réussit à gagner un grand nombre de seigneurs lorrains, entre lesquels on nomme les comtes Etienne , Robert, Vicbert, Théobald, et deux frères appelés Etienne et Albéric. Il réunit aussi une multitude de bandits et de vagabonds, à la tête desquels il ravagea le royaume qu'il revendiquait. Les annalistes du temps comparent la conduite des partisans de Hugues à celle des Normands, mais ajoutent toutefois que les premiers s’abstenaient du meurtre et de l'incendie, quand cela était possible. Hugues était lui-même un homme abominable et bien digne de commander à de pareilles gens ; il (ua le comte Vicbert, quoiqu'ils fussent amis d’enfance, et fit assassiner un autre seigneur nommé Berner, pour avoir sa femme qui était d'une beauté remarquable. Les Lorrains, révoltés de tant d'indigaités, refusèrent de se soumettre à Hugues; certains auteurs ont même cru, mais à tort, qu’il fut obligé de se retirer en France l’année suivante (884), et qu’il se trouvait dans l’assemblée des évêques et des seigneurs qui, après la mort de Carloman, déférèrent la couronne à l’empereur Charles-le- Gros. Celui-ei- partit pour prendre possession de ses nouveaux états et s'arrêta dans le palais de Gondreville, où il reçut le serment de fidélité des seigneurs français (1).

Hugues ne tarda pas à faire uie troisième tentative pour s'emparer de la Lorraine. Il engagea dans ses intérêts le normand Godefroy, qui avait épousé sa sœur Gisèle, et lui pro-

(1) V. les mêmes annales, ad an. 882, 883 et 884.

mit que, s’il l'aidait dans son entreprise, et que cette entreprise fût couronnée de succès, il lui céderait une partie de la Lorraine. Godefroy prêta l'oreille à la proposition, et pour se mettre en mesure d'ouvrir les hostilités avec plus d'avantage, pria l’empereur, sous un prétexte spécieux, de lui vendre Coblentz et quelques villes voisines. Charles-le-Gros déméla les intentions de Godefroy, lui fit une réponse évasive, et comprenant la difficulté, au milieu des embarras où se trouvait l'empire, de résister avec succès à un autre ennemi, fit assassiner le chef normand dans une conférence qui eut lieu entre ce dernier et ün envoyé impérial. Hugues fut découragé par la mort de son complice et n’osa recommencer Ja guerre; mais l’empereur jugea que cet ambitieux saisirait la première occasion qui se présenterait de remuer ‘de rechef, lui envoya des propositions de paix, l’attira habilement dans le-palais de Gondreville, et ne l’eut pas plustôt en son pouvoir qu'il lui fit crever les yeux et le relégua dans l’abbaye de Saint-Gall. Ses complices furent traités avec. plus ou moins de sévérité, selon la grandeur de leurs crimes, et quelque temps après, Hugues fut transféré dans le monastère de Fulde, puis enfermé dans l’abbaye de Prum, où il prit la tonsure et. l’habit monastique. « C’est moi-même, dit le chroniqueur » Réginon, qui, étant abbé de ce monastère, malgré mon in- » dignité, coupai les cheveux à Hugues, et il mourut bientôt » après. » (1) |

… Charles-le-Gros était parvenu à réunir à peu près tous les élals qui avaient appartenu à Charlemagne, mais il était loin d'avoir hérité de ses talents. Après la mort du comte Henri, qui avait commandé les armées avec succès, et la retraite de l’évêque de Verceil, principal ministre de Charles, ce prince commit de telles fautes et montra tant d'incapacité, que les Français et les Germains cessérent, d’un commun accord, de

(4) V. Annal. Metens., ad an. 885; Réginon, Chronic., ad an. 885.

le reconnaître comme empereur et se choisirent d’autres souverains. Arnoul, fils naturel de Carloman roi de Bavière, fut élu roi de Germanie et de Lorraine. Il eut bientôt, pour ce dernier royaume, des compétiteurs qu'il ne s'attendait guère à rencontrer. Guy, duc de Spolète, était parvenu, au milieu des troubles qui suivirent la déposition de Charles-le-Gros, à s'emparer du royaume d'Italie. Maître de cette contrée, il prétendit qu’il devait régner aussi sur les royaumes de Bourgogne et de Lorraine qu'avait possédés l’empereur Lothaire ; ayant réuni une armée, il pénétra dans la Lorraine, s’avança jusqu’à Metz, et voyant que les peuples n'étaient pas disposés à.le prendre pour souverain, ne tarda pas à se retirer (1). À peu près en même temps, Rodolphe ou Raoul, roi de la Bourgogne Transjurane, éleva aussi des prétentions sur le royaume de Lorraine. Il fit solliciter les évêques et les seigneurs d'embrasser son parti; mais Arnoul, en ayant été averti, s’avança à la tête d’une armée et força Raoul à se réfugier dans les montagnes de l'Helvétie, et à se contenter des états qu’il avait usurpés (2). | |

Arnoul, paisible possesseur du royaume de Lorraine, le céda, en 895, à son fils naturel appelé Zuintibold, nom barbare que ce prince avait reçu d’un roi de Moravie, qui lui avait servi de parrain. Zuintibold, qui n’avait ni les talents, ni la prudence de son père, ne tarda pas à abuser de son pouvoir. Quoique le roi de France Eudes et le roi de Germanie fussent alliés, le roi de Lorraine voulut profiter de l'absence du premier pour s’agrandir à ses dépens ; il entra en France et fit, le siège de Laon ; mais la place lui opposa une si vigoureuse résistance, que le roi Eudes eut le temps d’accourir ; ce qui

(4) V. Luitpraod , Historia sui temporis, lib. 1, c. 6, dans Duchesne, t. IL, p. 566.

(2) V. Annal. Metens. et Annal. Fuldens., ad an. 888.

contraignit Zuintibold à lever le siége et à se rotirer avec promptitude dans ses états (1).

Ce prince, ayant eu ou croyant avoir à se plaindre des comtes Etienne, Odoacre, Gérard et Matfrid, les dépouilla de leurs biens. et de leurs dignités, et distribua leurs terres à ses favoris ; toutefois, Arnoul, voyant que son fils s'aliénait le cœur de ses sujets par des procédés violents, le réconcilia avec quelques uns de ces seigneurs. Peu de temps après, Zuintibold chassa avec ignominie Reinier (Ragenarius), qui était son principal ministre, et lui enleva tous ses biens. Reinier, irrité de l’ingratitude de son maitre, se réfugia, avec le comte Odoacre, dans les états de Charles-le-Simple, roi de France ; ils engagèrent ce prince à envahir la Lorraine et lui en facilitérent la conquète. Charles s’empara, presque sans coup férir, d'Aix-la-Chapelle, de Nimègue et de l’abbaye de Prum. Zuintibold fut d'abord obligé de s’enfuir presque seul ; puis, ayant réussi à rallier ses partisans, il marcha à la rencontre du roi de France, pour lui livrer bataille ; mais au moment d'en venir aux mains, les deux rois prirent le parti de conclure la paix, et Charles repassa la Meuse et rentra dans ses états (2). | —

Le danger que Zuintibold avait couru ne le rendit pas plus sage ; les choses en vinrent au point que, l’année suivante (899), Arnoul et Charles-le-Simple s’entendirent pour enlever à ce prince.le royaume de Lorraine, qu’il était incapable d'admihistrer. Le projet ne fut cependant pas exécuté, sans doute par suite de la mort d’Arnoul, qui arriva dans les derniers jours de la mème année. Outre Zuintibold, il laissait un fils naturel nommé Louis, qui, malgré son ‘bas âge (il n'avait que sept ans), fut proclamé et couronné roi de Germanie.

: Quant au roi de Lorraine, il continuait à se livrer à ses

(1) V. Annal. Metens., ad an. 895.

. (2) V. Annal, Metens. et Annal. Fuldens., ad an. 897 et 898.

.penchants vicieux. Avant la mort de son père, il avait recommencé la guerre contre Reinier et Odoacre, qui octupaient toujours la forteresse de Durfos, sur la Meuse, et les y avait assiégés pendant longtemps, sans pouvoir les forcer à se r'endre. Toujours entouré de femmes sans mœurs et de gens de rien, ce prince dépouillait de leurs emplois et mème de leurs biens, pour les donner à ses flatteurs et à ses complices, les hommes les plus honnètes et les plus capables, et grâce à cette conduite, aussi coupable qu'imprudente, il devint l’objet de la haine générale. Enfin, plusieurs des principaux seigneurs lorrains, ne pouvant supporter davantage celte tyrannie, allèrent trouver le roi de Germanie, l’amenérent en Lorraine et lui déférèrent la couronne à Thionville. Des raisons inconnues ayant obligé ce jeune prince à retourner en Germanie, Zuintibold assembla ce qu’il put réunir de soldats et de bandits, et parcourut successivement les principales villes du royaume de Lorraine, commettant mille violences et mille

.excés contre œux qui avaient pris le parti de son frère. Il

s’imaginait, sans doute, que ces vengeances affermiraient son pouvoir ; mais elles produisirent un effet contraire. Les sei-

gneurs lorrains se liguérent de nouveau contre lui et appe-

lèrent une seconde fois le roi de Germañie. Peu après, les comtes Etienne, Gérard et Matfrid se mirent à la tèté d’une armée et livrérent à Zuintibold, le 13 août 900, une bataille

qui coûta à ce malheureux prince le trône et la vie (4).

Les Lorrains reconnurent tous pour roi le jeune Louis.

La souveraineté de ce dernier fut à peu près nominale;

(4) V. Annal. Mctens., ad an. 899 et 900. Quoique ce prince n’ail régné que cinq ans, on trouvait, dans les différentes archives de Lorraine, un asses grand nombre de diplômes émanés de lui ; il y en avait dans les archives des cathédrales de Trèves et de Toul, des abbayes de Prum, d’Epternach, de Saint-Maximin, de Saint-Mihiel, de Saint-Epvre, elc- Le musée d’Epinal pessède un denicr que l’on suppose frappé à Saint-Dié par ce prince ; mais-cette attribution nous semble erronée.

les seigneurs, qui lui avaient mis la couronne sur la tête, n’entendaient pas se donner. un maître, et profitérent de sa jeunesse et de son éloignement pour ‘usurper les droits qu'ils ne possédaient pas encore. Ils se fortifièrent dans leurs châteaux, se firent réciproquement la guerre et se rendirent maîtres à peu prés absolus, chacun dans son district, sans que Louis ait rien fait, pour les en empêcher. Ce prince mourut en 941, avant d’avoir:atteint l’âge de vingt. ans ; les Allemands lui donnèrent pour successeur Conrad, duc de Franconie ; les Lorrains, au contraire, ne voulurent pas que leur royaume sortit de la famille de Charlemagne et appelèrent au trône Charles-le-Simple, roi de France; mais le pouvoir de ce prince ne fut pas plus étendu, ni plus respecté. que celui de son prédécesseur, et les comtes de Metz, de Toul, de Verdun, d’Ardenne, de Namur, de Hainaut, de Limbourg et autres continuèrent : à affecter la même indépendance.

Aux malheurs causés par les querelles des différents : compétiteurs à la couronne et par les guerres privées, venaientse. “joindre de temps en temps les ravages de Normands, En 889, une partie de ceux qui avaient inutilement assiégé Paris se répandit dans la Champagne. Les Barbares, après avoir saccagé la ville de Troyes, firent subir le mème sort aux cités de Toul et de Verdun. Cette dernière fut-particulièrement maltraitée ; sa cathédrale fut brûlée; les livres, les chartes et les diplômes . qui s’y trouvaient périrent dans l’incendie, et l’évêque Dadon composa, à celle occasion, un poëme élégiaque, dans lequel il rétraçait les malheurs dont son diocèse fut alors affligé (1).

Deux années plus tard (891), une autre armée de pirates remonta la Meuse et en infesta les rives ; on leur opposa des troupes’nombreuses, qui essuyérent une défaite complète, le 16 juin 891, sur les bords de la Geule, un des affluents

(4) V. Réginon, Chronie. et Annal, Metens. ai an. 889; Histoire littéraire de la dre à VI, p: 196.

orientaux de la Meuse. L’archevèque de Mayence et le comte : Arnoul périrent dans ce sanglant combat, qui livra la Lorraine tout entière aux incursions et aux ravages des Normands. A la nouvelle de ce désastre, le roi Arnoul accourut du fond de la Germanie, où il repoussait une invasion des Slaves. Il attaqua les Normands et en fit un grand carnage, mais il ne fut pas plustôt retourné en Germanie, que les Barbares reparurent. Au mois de février 892, ils dévastèrent une partie de la vallée de la Meuse, et évitant habilement l’armée qui venait les combattre, se jetèrent sur l’abbaye de Prum, que l’on avait réparée depuis le pillage de 882. L'abbé avait été heureuseient prévenu de leur approche et s’était hâté de fuir, avec la plupart de ses religieux. Les Normands saccagèrent une seconde fois l'abbaye, et massacrèrent ou emmenérent captifs les religieux et les domestiques que leur âge, leurs infirmités ou d'autres circonstances avaient empéchés de s'éloigner. De là ils allèrent attaquer, du côté de la forêt des Ardennes, une forteresse qui avait été nouvellement construite sur une hauteur, pour servir de refuge aux habitants des campagnes. Une immense multitude s’y était enfermée, mais ne sut pas se défendre. Les Normands prirent la forteresse, massacrérent toules les personnes qui y avaient cherché un asile, regagnèrent ensuite leurs bateaux, y chargèrent leur butin et partirent, sans être inquiétés (1).

(1) V. Annal. Metens. et Annal. Fuldens.. ad-an. 894, et Annal. Met., ad an. 892.

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