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CHAPITRE VII

ÉTAT DE LA LORRAINE PENDANT LA DOMINATION DES CARLOVINGIENS. INSTITUTIONS ECCLÉSIASTIQUES.

sat

L'état des terres et des personnes ne présente, pendant la période que nous venons de parcourir, aucun fait qui mérite d'être noté et soit différent de ce que l'on observe dans les contrées voisines. Les anciennes institutions mérovingicnnes, que Charlemagne avait en partie conservées, achevaient de disparaître, ou ne figuraient plus que dans les formules et par un reste d'habitude. Jusqu'au milieu du X° siècle on trouve encore, dans les actes, la formule in mallo publico (1) ; mais il est évident que depuis longtemps déjà ces assemblées ne se tenaient plus comme autrefois.

En Lorraine, comme ailleurs, on pouvait vendre ou donner à titre gratuit non seulement les serfs attachés à la culture des terres concédées, mais encore ceux qui ne dépendaient pas d'un domaine ; c’est ainsi qu’au X° siècle, l’abbaye de Saint- Mansuy possédait quatre pêcheurs (quatuor piscatores) à Dommartin (2), et l’on rencontre des mentions semblables dans quelques diplômes d’une date plus reculée.

C'est vers la même époque, c’est-à-dire dans le dernier

(4) V. Donation du château de Lay à l’abbaye de Saint-Arnould, dans Calmet, Hist., t. , preuv., col. 366.

.. (2) V. Confirmation des biens de l’abbayc de Saint-Mansuy par l'empereur Otton Ier, ibid., col. 374.

. tiers du IX" siècle, que l'on wit pour la première fois appliquer en Lorraine la peine du harnescar ; du moins n’en trouve-t-on aucun exemple plus ancien. Les comtes Etienne, Gérard et Matfrid avaient commis des exactions et des violences sur les terres de l’évèché de Toul, et avaient bâti près de cette ville une forteresse, contrairement à un diplôme de Dagobert [°", qui avait défendu d'élever aucune construction de ce genre dans un rayon de quatre lieues. L’évèque Arnald alla trouver à Constance le roi Arnoul, qui menaça les coupables de toute sa eolère. Ceux-ci furent obligés, quelque temps après, de se rendre à Worms, où se trouvait alors le roi, descendirent de leurs chevaux à un mille de la cité, firent le reste du chemin à pied, portant les angariæ (une selle ou un chion) sur leurs épaules , vinrent déposer leur fardeau aux pieds de lévèque, s’engagèrent à payer soixante-dix livres d'argent, pour réparation de leurs méfaits, et promirent de ne plus rien faire-contre les droits et les possessions de l'église de Toal (1). : | |

Les villes n'étaient guère plus nombreuses ni plus considérables qu’à la fin de la période mérovingienne. Toul portait toujours le titre de civitas, mais son évêché lui donnait seul une importance réelle. Scarponne et Hattonchâtel, qui passaient pour des villes, étaient plutôt des forteresses (2). Metz, cheflieu d'un comté très-vaste, continuait à être la plus grande des cités qui s’élevaient dans la partie méridionale de Ja Lorraine. Les annalistes du temps et les diplômes rappellent divers palais situés dans cette contrée ; sans parler des maisons royales de Champ-le-Duc et de Remiremont , -qui étaient plutôt des rendez-vous de chasse que des habitations somptueuses, on peut mentionner les palais de Thionville (3),

(4) V. Privilège du roi Arnoul pour l'église de Toul, ibid. col. 3526. (2) V. Benoit Picart, Hist. de Toul, p. 2, 12 et 13. (3) Thionville a été déjà mentionné ; v. encore Calmet, ibid., col. 346.

de Judicium (14), de Gondreville (2), de Silviacus (3), de ‘Void (4), de Savonnières (5), de Vicherey (6), et plusieurs autres. Toutes ces maisons royales servirent momentanément à l'habitation des princes carlovingiens, et quelques unes furent mème le théâtre d'évènements importants au le lieu de réunion d'assemblées fameuses.

Quoique l’on ne possède aucun renseignement précis sur : l’état de la population, l'examen attentif d’une grande quantité de chartes et de diplômes nous permet d'affirmer qu’elle était bien plus considérable que dans les siècles précédents, et les guerres sanglantes qui eurent lieu à cette époque ne paraissent pas avoir diminué, d’une maniëre bien sensible, le nombre des habitants de la Lorraine méridionale. Cependant, il y avait encore de vastes forêts et des cantons bien déserts, et les animaux sauvages s'étaient fort multipliés ; sous le règne de Louisle-Pieux, des bandes de loups dévorèrent quantité de personnes dans les Vosges,’ et l'évêque de Toul Frotaire dit, dans une de ses lettres, que, depuis ke commencement de son épisco-

pat, on a tué deux cent vingt loups dans les forêts de Moyen-

Moutier (7).

Au milieu des races diverses qui occupaient or la Lorraine ‘ét tendaient à se fondre en une seule nation , il faut signaler la présence d’un assez grand nombre de juifs, et, chose extraordinaire , quelques uns d’entr'eux semblent s'être

(1) Nous avons parlé plus haut de Judicium ; v. aussi Calmel, Notice, t. Il, col. 571.

(2) Nous avons également parlé de Gondreville; v. Calmet, ibid., t. 1, "col. 518.

(5) Louis-le-Pieux et Charles-le-Chauve séjournèrent dans le palais de Silviacus ; v. Calmet, ibid., t. Il, col. 444 et £45 ; Benoit, Hist. de Toul, p.83, 84 et xxiv; v. cep. Mabillon, de Re diplom. +, p. 324 et 525.

(4) Void s'appelait alors Novientym ; v. Calmot, ibid., col. 903.

(5) V. idem, ibid., col. 440.

(6) V. idem, ibid... col. 837.

. (7) V. Frotaire, Epist. 20 et 26, dans Duchesne, t. Il, p: 720 et 721.

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adonnés à l’agriculture (1). Le concilé de la province de Trèves qui se tint à Metz, en 888, examina une plainte portée par le princier ou-primicier Guntbert contre les juifs qui habitaient cette dernière ville, et il fut défendu de boire et de manger avec eux, et d'en recevoir aucune sorte de nourriture (2). L'évèque Adalbéron I‘, au contraire, témoignait, en toute circonstance, aux juifs de Metz une bienveillance extraordipaire, qui fit murmurer contre lui (3).

Il est probable que ces juifs se livraient au commerce ; et ils jetérent, dès lors, les bases de la prospérité qui, plus tard, excita contre eux une envie et une haine que leurs exactions contribuërent à augmenter. A cette époque, le commerce ne se faisait pas sans de grandes difficultés ;. les routes étaient rares et mal entretenues, et pour traverser les rivières, il fallait avoir recours à des bâteliers, qui'rançonnaient les voyageurs. On commençait néanmoins à établir quelques ponts dans les lieux les plus fréquentés ; le pont de Monçon existait déjà en 896, sous le règne de Zuintibold, mais c'était sans doute un pont de bois (4). Quant à l’industrie, elle fut, à peu prés, aux VIIL et IX° siècles ce qu'elle était précédemment. La fabrication de la bière.et de la cervoise continuail à occuper une multitude d'individus, et ces “liqueurs remplaçaient souvent le vin, qui était, à ce qu’il paraît, d'un prix assez élevé. Le chapitre 23 de la règle établie par l'évèque de Metz Chrodegang, pour les chanoines des cathédrales, mentionne la cervoise. « Les jours, dit-il, où l'on fait deux repas, les » prêtres et les diacres auront trois tasses à dîner et deux à

a) In vinea quam habuit David judæus possunt colligi vinimodii xxx... V, une -charte de l’évêque de Metz Adalbéron ler pour le rétablissement de l’abbaye de Sainte-Glossinde, dans Calmet, Hist., t. [, preuv., col. 360.

(2) V. Labbe, Coneil., t. IX, col. 414. é

(3) V. Calmet, Notice, t. IE, col. 822.

(4) V. idem, ibid., col. 213.

souper ; les sous-diacres deux à. diner et deux à souper ; » £eux qui n'ont reçu que les ordres moindres deux tasses » à diner et deux à souper. Les jaurs de jeûne, comme on » ne mange pas le soir , le cellérier ne servira de vin qu'à » diner. Si les vins manquent, et qu'on ne puisse fournir la » ration tout entière, l'évêque donnera ce qu'il aura, mais » onne devra pas murmurer. Au reste, l’évêque pourra don- » ner de la cervoise en compensation, et ceux qui ne boivent » pas de vin recevront une égale quantité de cervoise (1). » Comme la vigne était peu cultivée dans les eavirons de Verdun, celte ville avait vu créer dans ses murs beaucoup de brasseries, qui acquirent de l'importance, et l'historien des évêques de Verdun, Bertaire, dit que l'évêque Austramne obligea les brasseurs à payer certains droits à son église (2). Enfin, dans la donation du domaine de Quincy à l’abbaye de Gorze, il est également fait mention de brasseries (3).

La tranquillité profonde dont l’Austrasie avait joui, sous les règnes des premiers princes carlovingiens, donna de l’activité et de l'extension à la fabrication du sel, que l’on pouvait exporter plus facilement que pendant les troubles et les guerres civiles qui accompagnèrent la décadence et la chute des Mérovingiens. Les principales abbayes, qui contenaient toujours un grand nombre de religieux, el pour lesquelles l'acquisition du sel nécessaire à leur consommation était un objet fort onéreux, les principales abbayes , disons-nous, avaient demandé cet° obtenu des rois Francs l'autorisation d'établir des poëles, à leur usage exclusif, dans les salines domaniales. L'abbaye de Saint-Epvre avait à Moyenvic deux

(1) La règle üs Chrodegang est imprimée dans Labbe, Concil., t. VII, col. 1444 et suiv. ,

(2) Cujus industria bracenses negotiatores isti ecclesiæ redacti sunt; v. Bertaire, Hist. cpiscop. virdun., dans D’Achéry, Spicileg., t. XHI, p. 260.

(3) V. le titre dans l'Histoire de Metz, t. HE, preuv., p. 14.

maisons pour la fabrication du sel (4); l’abbaye de Saint- Mihiel possédait des salines à Vic et à Marsal @); la cathédrale de Toul en avait une à Moyenvic (3). ui

Une autre source de richesse pour la Lorraine fut l’exploitation des mines d’argent, que l’on découvrit, au 1X° siècle, dans la vallée de Sainte-Marie, qui prit plus tard le nom de Sainte-Marie -aux - Mines ; mais nous nous bornons ici à indiquer cette exploitation, dont nous aurons occasion de parler dans une autre partie de cet ouvrage (4).

On verra plus loin quel était, pendant le même siècle, l’état des lettres dans la Lorraine méridionale; toutefois, nous ne pouvons nous dispenser ici de dire un mot de l’architecture et des arts qui s’y raltachent. Il est inutile, sans doute, de faire observer qu'aucun des édifices élevés à cette époque ne subsiste aujourd'hui ; mais les écrits du temps nous ont conservé quelques documents curieux. Chrodegang, évêque de Metz, fit reconstruire sa cathédrale, qui tombait en ruine et était, d'ailleurs, trop exiguë. Charlemagne y ajouta plusieurs tours et un sacraire ou une sacristie, pour renfermer le trésor et les ornements précieux. Il enrichit aussi l’église Saint-Pierre-le-Vieux dans la même ville, et lui donna un presbyterium magnifique et un pupitre, orné d’or et d'argent, pour placer l’antiphonaire (5). L'évêque de Toul Frotaire, qui avait des connaissances en architecture, et avait dirigé les travaux que Eouis-le-Pieux faisait exécuter dans les palais d’Aix-la-Chapelle et de Gondreville, entreprit de

(1) V. le diplôme de Frotaire pour le rétablissement de la vie monastique dans l’abbaye de Saint-Epvre; Calmet, Hist., t. [, preuv., col. 302, et aussi col. 318, 543, 353 et 376.

(2) V. Calmet, Hist., t. 1, col. 642.

(3) V. la confirmation des biens de l'église de Toul par Charles-le- Simple, dans Calmet, Hist., t. [, preuv., col. 356.

(&) V. la chronique de Jean Herquel, ibid. t. III, preuv., col. exliij.

(5) V. Calmet, Hist., t. I, col. 524.

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