T. LL A
reconstruire sa cathédrale. Il écrivait à Hilduin, abbé de Saint-Denys, que les travaux de cet édifice avaient langui à cause des rigueurs de l'hiver, el parce qu’au printemps les ouvriers avaient quitté Toul pour aller faire leurs semailles ; il ajoute qu’il manque de ressources, et qu'un de ses serviteurs, auquel il avait refusé de confier les fonctions d’économe, a, par vengeance, incendié les greniers où se trouvaient déposées les provisions de l’évêque et des chanoines; ce qui leur cause une grande gêne (1). Frotaire parvint toutefois à terminer la construction de son église, et quand l'édifice fut achevé, il s’occupa de l’orner de peintures; il écrivait à un abbé nommé Anglemare de lui envoyer, à cet effet, les plus belles couleurs qu’il pourrait se procurer, c'est-à-dire de l'orpiment, de la feuille d'Inde, du vermillon, de l’azur, du vert et du vif-argent (2). Au reste, Frotaire n'était pas le seul architecte, ni leseul artiste qui travaillât à la cathédrale de Toul ; car, dans une autre lettre, il remercie un abbé, dont il cultivait l’amitié, de lui avoir donné un homme capable de l'aider, et il promet de le congédier aussitôt que ce dernier aura terminé l'ouvrage dont il est chargé (3). C’est aussi vers ce temps que le moine Tutilon, de Saint-Gall, orna de peintures la cathédrale de Metz (4). Les annalistes du IX’ siècle parlent de magnifiques pièces d’orfévrerie qui furent exécutées de leur temps. L'évéque Chrodegang fit placer dans sa cathédrale, au dessus de la châsse qui contenait les reliques de saint Elienne, un dais, appelé repa ou reba, et qui était composé des métaux les plus précieux (5). On fabriqua aussi en Lorraine de somptueuses couvertures pour les évangéliaires et les livres liturgiques
(1) V. Frotaire, Epist. 11, dans Duchesne, t. IH, p. 716.
(2) Auri pigmentum, folium indicum, minium, lazur, atque prasinum, et de vivo argento juxta facultatem. V. Epist. 20, ibid., p. 720.
(3) V. Epist. 22, ibid., p. 720. |
(4) V. Calmet, Bibl. lorr., p. x.
(5) V. idem, Hist., t. 1, preuv., col. 60.
destinés soit aux princes, soit aux principales églises, et dont quelques uns existent encore. Il parait même que les Lorrains acquirent, dans ce genre d'ouvrage, une réputation méritée, et on peut juger de leur talent et de leur habileté, en jetant les yeux sur le calice, la patène et l’évangéliaire dont se servait, au X°siécle, saint Gauzlin, évêque de Toul, mais qui paraissent remonter à la seconde moitié du siècle précédent (1).
A cette époque, les beaux-arts n'étaient guère cultivés que dans les abbayes; les moines étaient architectes, peintres, sculpteurs, ciseleurs, calligraphes.; ils avaient, pour ainsi dire seuls, conservé le flambeau de la science, et sous les règnes désastreux des enfants et des descendants de Louis-le-Débonnaire, on ne trouva plus en dehors des monastères et des cathédrales que de faibles traces de culture intellectuelle. Quelquesuns des successeurs de ce prince firent cependant de généreux efforts pour prévenir ce fâcheux résultat de leurs querelles et des invasions des Normands. Charles-le-Chauve favorisa, de tout son pouvoir, le rétablissement des écoles que l’on avait été obligé de fermer, et la conservation de celles qui n'avaient pas cessé d’être ouvertes (2). Des conciles tenus à Meaux, à . Valence et à Savonnières près de Toul, en 845, 855 et 859, se plaignent de la décadence des études et réclament la réorganisation des écoles, où l’on devait enseigner non seulement les sciences divines et le chant ecclésiastique, mais encore les arts libéraux (humanæ lilteraturæ). Les Pères du concile de Savonnières prescrivirent l'établissement des écoles dans les lieux où il n’y en avait plus, parceque les évèques s'étaient aperçus que l'ignorance des langues ne permettait pas de saisir le véritable
(4) Ces trois objects précieux appartiennent à la cathédrale de Nancy; nous les avons décrits dans le Bulletin de la société d'archéologie frame, t. I, p. 5-22.
(2) V. præf. Vitæ s. Germani, auctore Herico autissiodorensi monacho, cité par Launoy, de Scholis celeb., p. 51-53.
sens de l'Ecriture Sainte (1). Mais, bien que les efforts des deux puissances n’aient pas élé couronnés d’un succès complet, on peut dire que les études jetèrent encore un certain éclat pendant le reste du IX: siècle. La célèbre abbaye de Saint- Mathias, située au bord de la Moselle, un peu au dessus de - Trèves, avait alors une école florissante, et on connaît les noms de deux schelastiques qui y professèrent vers la fin de ce siècle. Le premier est Flobert, savant distingué, qui publia une exposition sur le livre des Proverbes et compta une foule de disciples. Il mourut en 885 et eut pour successeur Eberhard, prêtre et moine de la même abbaye, qui remplit les fonctions de scholastique pendant près de vingt-quatre ans (2). Marquard ou Marcward, abbé du monastère de Prum, y attira plusieurs hommes de mérite, qui contribuërent à augmenter la réputation de l’abbaye et l'éclat qu'y jetait l'étude des lettres. On remarquait parmi eux Grerungue, qui avait été chambellan de l'empereur ; Nithard dont parle Loup de Ferrières, et différent de l’historien du même nom ; Ansbald, Egile, et Wandalbert. Ce dernier dirigea, pendant quelques années, l'école du monastère. Adon, depuis archevèque de Vienne, et Réginon, qui devint dans la suite abbé de Prum, y étudièrent les belles-lettres et les sciences ecclésiastiques. Wandal- ‘bert, non content de présider à l’enseignement, composa une vie de saint Goar et un martyrologe en vers ; on ne peut, du reste, le regarder comme un homme de goût, car il mettait la littérature de son temps sur la même ligne que la littérature ancienne (3). A Verdun, l’école épiscopale eut pour scholas-
(1) V. Launoy, ibid., p. 53-55 ; Lebeuf, Dissertation sur l'état des sciences depuis la mort de Charlemagne, dans le Recueil de divers écrits etc., t. I, p. 5. |
(2) V. Mabillon, Annal. Bened., t. III, p. 250 et 251; Trithème, Chronic. Hirsaug., t. 1, p.37.
(8) V. Mabillon, ibid., t. I, p. 635 ; Acta ss., sæc. Bo, part. 1, p. 572- 583 ; Trithème, ibid., t. 1, p. 22.
tique, sous l’épiscopat de Hatton (mort en 869), un savant nommé Berhard, qui succéda à l’évêque Hatton, mais n’en continua pas moins à s’occuper de l’enseignement. Au nombre des élèves qu’il forma on remarque Bertaire, qui écrivit, au commencement du siècle suivant, une histoire des évêques de Verdun (1). Cet ouvrage est excellent pour l’époque à laquelle il a été composé, et Bertaire, faisant preuve d’un esprit de critique alors assez rare, n’inséra dans son livre que très-peu de choses sur l’origine du siège de Verdun, et s’abstint de rapporter des traditions apocryphes et de faire remonter la fondation de cet évêché à l’apôtre saint Pierre.
Quant au cadre des études, il resta toujours à peu près le même ; on se servait, pour l’enseignement de la grammaire, des manuels publiés par les Anciens, et l'abbé de Prum Réginon rédigea , vers la fin du IX° siècle, un commentaire sur la’ grammaire de Martianus Capella (2). On donnait à l'étude du grec plus d'importance que l’on n’y en avait attaché précédemment. Adventius évêque de Metz et Th@utgaud métropolitain de Trèves paraissent avoir connu cette langue. Dans une lettre adressée à l’évêque de Toul Arnald, et par laquelle il rend témoignage à un prêtre, qu'il avait canoniquement affranchi à la corne de l'autel, Adventius emploie des caractères grecs ; on observe la même particularité dans les lettres par: lesquelles Theutgaud: permet à deux prêtres de son diocèse d'aller se fixer dans l’évèché de Liège (3). D'autres mots grecs se trouvent dans l’évangéliaire copié pour l'évêque de Toul Arnald, et dans un manuscrit contemporain qui appartenait à l’abbaye de Tholey (4). La médecine n'était pas étudiée “en Lorraine, et les médecins ÿ étaient si rares, que Marquard,
(4) V. Roussel, Hist. de Verdun, p. 137, 139 et 147.
(2) V. Casimir Oudin, Commentarius de scriptoribus Ecclesiæ antiquis, t. 1[, col. 407 et 408.
* (3) V. Martenne, Ampliss. Collect., t. 1, col. 155 et suiv.
(#4) V. Calmet, Bibl. lorr., p. ix.
abbé de Prum, envoyait ceux de ses religieux qui étaient malades consulter Didon, abbé de Saint-Pierre-le-Vif de Sens (1).
La calligraphie, parvenue à une grande perfection, était cultivée dans les monastères de Lorraine, et l’abbaye de Saint- Martin de Metz notamment avait des copistes fort habiles. L'empereur Lothaire pria Sigelaüs, abbé de ce monastère, de faire écrire par ses religieux un évangéliaire, orné de ministures. Le manuscrit terminé, l’empereur en fit présent à l’abbaye et demanda, comme une faveur, d’être inscrit au nombre des moines. Quelque temps après, les religieux de Saint- Martin présentèrent à Charles-le-Chauve une Bible complète, d’une exécution admirable, enrichie de miniatures, et accompagnée de plus de trois cents vers élégiaques à la louange des livres sacrés et de l’'empereur-lui-mème (2). C’est sans doute aussi dans la même abbaye que fut copié le célèbre missel de l’évèque Drogon, que l'emploi de l’or dans les titres, la beauté des caractères, la qualité du vélin et l’ivoire sculpté qui orne la couverture, plätent au nombre des monuments les plus précieux du IX° siècle. Enfin, nous attribuerions volontiers aux mêmes copistes l’évangéliaire transcrit par ordre de l’évéque de Toul Arnald, et dont il a été parlé plus haut.
Les copies des auteurs païens étaient plus rares que celles des écrivains chrétiens ; cependant on en trouvait encore une certaine quantité ; la cathédrale de Metz avait autrefois un Virgile qui datait du IX° siècle ; Loup de Ferrières emprunta aux moines de Prum un manuscrit renfermant les épîtres de Cicéron, et leur offrit de compléter leur exemplaire de la traduction des Phénomènes d’Aratus par le même auteur (3).
(4) V. Loup de Ferrières, Epist. 72.
(2) Ce manuscrit magnifique, qui avait une couverture en ivoire ornée de pierres précieuses, fut donné par Charles-le-Chauve à la cathédrale de Metz. Le chapitre en fit présent à Colbert en 1675, et de la collection de ce dernier la Bible dont il s’agit a passé dans la bibliothèque impériale. V. Bibl. lorr., col. 895 et 896.
(3) V. Loup de Ferrières, Epist. 69.
Les principaux monastères et les cathédrales possédaient des collections de livres plus ou moins nombreuses ; la cathédrale de Toul en avait une, et parmi les souscriptions qui suivent deux diplômes de l’évêque Frotaire, datés de 836 et de 858, et concernant l'abbaye de Saint-Epvre, on remarque la souscription suivante : + Ego Arengaudus presbyter et bibliothecarius subscripsi (1).
Les troubles, les guerres, les invasions, les malheurs de toute espèce dont nous avons esquissé le tableau, et qui fondirent sur la Lorraine, après la mort de Louis-le-Pieux, n’eurent pas, en ce qui concerne l'Eglise, pour unique résultat de ralentir les progrès des études et d'introduire le relâchement dans la vie monastique ; ils produisirent deux autres effets qu'il est bon de signaler. Vexées, pillées et ranconnées par les compétiteurs à la couronne, et surtout par les ducs, les comtes et les seigneurs, qui profitérent de la décadence de la royauté pour augmenter leur propre puissance, et s'emparer des droits appartenant aux souverains, les églises cathédrales et les abbayes cherchèrent le moyen de se soustraire à des avanies et à une oppression qui auraient, en peu d'années, amené la destruction de la vie rgligicuse et la sécularisation des biens ecclésiastiques. Pour y parvenir, elles suivirent deux voies différentes. Les unes se placèrent sous la protection de quelques seigneurs puissants, et pour en obtenir des secours, leur accordèrent certains droits, qui furent plus ou moins onéreux suivant les temps et Îles lieux ; elles sacrifiérent ainsi une partie de leurs possessions, pour conserver le reste et en jouir tranquillement. Telle est l’origine des avoués ou voués des églises, dont il sera parlé avec plus de détail dans un des chapitres suivants. D’autres églises et d’autres abbayes, pensant, avec'raison, que la protection intéressée des avoués serait toujours coûteuse et souvent inef-
(1) V. Calmet, Hist., t. 1, preuv., col. 305 et 485.
ficace, tâchèrent de s’en passer, et demandérent aux souverains la concession de droits assez importants pour qu’elles fussent en- état de se gouverner elles-mêmes et de repousser, au besoin, la force par la force. La plupart des princes qui régnèrent sur la Lorraine, pendant le IX° siècle, consentirent à ces démembrements de leur autorité. C’est ainsi que Zuintibold accorda des privilèges considérables à la cathédrale de Trèves et aux abbayes de Prum et d'Epternach (4). C'est ainsi que le successeur de ce prince, Louis roi de Germanie et de Lorraine, confirma les droits que possédait l’église de Trèves ét donna à Ludelm, évêque de Toul, des privilèges du mème genre (2). Quand les églises et les monastères se trouvèrent dans l'impossibilité d’obtenir une concession des droits régaliens, elles furent naturellement conduites à s'en emparer, et cette usurpation est suffisamment expliquée et justifiée par les circonstances critiques dans Cquenes la société se trouvait.
Les sièges épiscopaux de Trèves, de Metz, de Toul et de Verdun furent occupés, pendant les cent cinquante années qui s’écoulérent depuis l’avènement de la dynastie carlovingienne jusqu'à sa cpmplète décadence, par plusieurs prélats recommandables, mais dont l'histoire appartient aux annales ecclésiastiques de la Lorraine, et l'on rencontrera ici seulement quelques traits détachés que nous ne pouvions. spaiser sous silence.
L'illustre saint Boniface, métropolitain de Mayence et apôtre de la Germanie, gouyerna momentanément l’église de Trèves, sous l’épiscopat de Milon, qui était entièrement livré aux soins des affaires temporelles. Les successeurs de ce dernier, Véo- . made, Ricbod et Vazzon, ne firent rien de bien remarquable ;
(1) Le diplôme pour l’abbaye de Prum se trouve dans Calmet, Hist., t. [, preuv., col. 328 et 529.
(2) V. Hist. episcop. tullens., ibid., col. 130.
Amalaire, qui siégeait vers la fin du règne de Charlemagne, fut apprécié par ce prince, qui l’envoya comme ambassadeur à Constantinople, en 815, ainsi qu'on l'a vu plus “haut. Les longs épiscopats de Hetti, de Theutgaud, de Bertulf, de Ratbod et de Roger s'étendent jusqu’au commencement du X° siècle. Nous avons parlé de la part. malheureuse que prit Theutgaud à laffaire du divorce de Lothaire ; l’église de Trèves fut, après la mort de ce métropolitain, le théâtre d’un nouveau scandale. Charles-le-Chauve , qui venait de s'emparer du royaume de Lorraine, fit élire métropolitain Bertulf, abbé de Metloc et frère de l'é évêque de Metz Adventius. Mais Louis roi de Germanie, ayant ensuite partagé la Lorraine avec Charlesle-Chauve, ne voulut pas reconnaître Bertulf et fit ‘installer . comme archevêque Walton, moine de Saint-Maximin, qui se maintint d’abord par la force, et finit par céder aux véhémentes observations de Hincmar, métropolitain de Reims (1).
Bertulf ne fut pas plustôt paisible possesseur du siège de Trèves, qu’il eut des difficultés d’un autre genre avec un de ses suffragants. Drogon, fils de Charlemagne, avait été élu évêque de Metz, sous le règne de Louis-le-Pieux. La haute naissance de ce prélat et l'importance de la ville de Metz, qui fut si longtemps la capitale de l’Austrasie, engagèrent le pape à concéder à Drogon le titre d’archevèque et l'usage du pallium. Drogon devint dès lors l’égal de son métropolitain et siégea même avant ce dernier au concile de Thionville, tenu en 835 (2). Quelques uns de ses successeurs continuérent à prendre le titre d'archevêque, malgré le mécontentement des métropolitains, et vers le milieu du X* siècle, l'évêque Adalbéron se faisait appeler Archimandrite , désignation empruntée aux Grecs , et qui en Occident voulait dire archevêque (3). Le rang, les vertus et les
(4) V. Flodoard, Historia ecclesiæ remensis, lib. I, ce. 20 et 21.
(2) V. Labbe, Concil., t. VII, col. 1697.
(3) V. la confirmation des biens de l’abbaye de Saint-Vanne par l'empereur Otton Ier, dans Calmet, Hist., t. 1, preuv., col. 362.
talents de. Drogon avaient empêché les métropolitains de Trèves de réclamer contre le titre que prenaient leurs suffragants ; mais le pape Jean VIII ayant, vers 875 ou 876, accordé le pallium à l’évêque de Metz Wala, Bertulf enjoignit à
celui-ci de se rendre à Trèves, pour donner des explications
sur sa conduite, et de quitter le pallium, ajoutant que Wala n'avait pas le droit de le porter. L'évêque refusa de se soumettre et prétendit que plusieurs de ses prédécesseurs , nolamment Chrodegang, Angelramne et Drogon, avaient été revêtus du pallium et avaient pris le titre d’archevèque. Bertulf ne voulut pas écouter ces raisons, et la querelle menaçait de s’envenimer, lorsque Hincmar, métropolitain de Reims, intervint et conseilla à Wala de ne plus porter le pallium, ou du moins de demander à Bertulf la permission de s’en servir. L’archevèque montra, dans toute cette affaire, une grande raideur, et même ne consentit pas à recevoir les lettres que le pape Jean VIIT lui écrivit en faveur de l’évêque de Metz (1).
Ce ne fut pas la seule fois que Hinemar prit part aux affaires qui intéressaient la province ecclésiastique de Trèves, dont il était si voisin. Sa renommée lui assurait beaucoup d'influence même dans les diocèses qui ne relevaient pas de sa. métropole. Il était en correspondance avec l’évêque de Metz Adventius, et dans une de ses lettres, il traçait à celuici l’ilinéraire qu'il devait suivre pour aller à Rome. A cette époque, les pélerinages lointains commençaient à être en grande faveur. Vers l’année 773, Madalvé, évêque de Verdun, avait fait le voyage de Jérusalem ; après avoir demandé et obtenu l'autorisation du métropolitain et des évèques de Metz et de Toul, il était parti pour la Palestine, accompagné d’une nombreuse troupe de pèlerins; ils passèrent à Rome, où ils furent généreusement accueillis par le pape Adrien E*"; ils se rendirent ensuite au mont Gargan, à Constantinople, à Ephése,
(1) V. Historia Trevirensis, dans D’Achéry, Spicil.,t. XII, p. 215. .
à Joppé ou Jaffa, et enfin à Jérusalem, où le patriarche Eusèbe les reçut avec honneur et offrit à Madalvé des reliques et un calice en cristal gravé, que l’on conserva longtemps dans le trésor de la cathédrale de Verdun (1).
Pendant les règnes des premiers Carlovingiens, il y eut d'assez longues interruptions dans la série des évêques lorrains. Ces vacances, qui semblent d'abord inexplicables, furent probablement motivées par la nécessité de consacrer les revenus épiscopaux à la construction et à la réparation des cathédrales. Les évêchés étaient alors administrés par des chorévèques; d’autres chorévèques secondaient les prélats dans le gouvernement de leurs vastes diocèses. Hatton ou Hetti, métropolitain de Trèves, eut pour chorévèques Adalmate (2) et le chroniqueur Thégan. Pendant la vacance qui suivit à Metz l’épiscopat d'Angelramne, le diocèse fut dirigé par un évêque d’origine écossaise, appelé Crotoldius (3). En 845, il y avait dans le diocèse de Toul un chorévêque nommé Léorard (4) ; enfin, en 776, Amalbert ED les mêmes fonctions dans l’évêché de Verdun.
= La province ecclésiastique de Trèves vit assembler plusieurs “conciles ; quelques-uns eurent pour but la réconciliation des princes carlovingiens ; dans quelques autres , on traita des intérêts généraux des différents élats qui se formérent à la suite du démembrement de l'empire ; les principales assemblées d’évèques qui eurent lieu pendant la période que nous parcourons, furent les conciles de Metz en 753, de Thionville en 821 et en 835, de Trèves en 845, de Savonnières en 859,
(4) V. Hugues de Flavigny, Chronic. virdun., dans Labbe, Bibl. nova manuscr., t. I, p. 115.
(2) V. Flodoard, ibid., lib. Il, e. 18.
(3) V. le cartulaire de Gorze, f° 128, ms. dans la bibliothèque du grand séminaire de Nancy.
(4) V. Calmet, Hist., t. I, col. 635.
de Tusey en 860, de Metz en 863, de Gondreville en 873 et de Metz en 888. |
Un fait important pour l’histoire ecclésiastique de notre province est la réforme introduite par l'évêque Chrodegang dans le chapitre de la cathédrale de Metz. De grands abus s'étaient glissés dans le régime intérieur des chapitres, et il . devenait urgent d’opérer une réforme. Ce fut Chrodegang qui eut la gloire de l’accomplir. On a prétendu qu'il s'était borné à appliquer, en lui faisant subir quelques modifications, une règle déjà connue et observée à Rome ; le fait est loin d’être certain; mais, quoiqu'il en soit, .ce fut la règle à laquelle Chrodegang donna son nom qui fut adoptée dans beaucoup de cathédrales de France. Cette règle, qui ne contient pas moins de trente-quatre chapitres, et qui est beaucoup trop étendue pour être reproduite dans cet ouvrage, eut pour résultat de transformer les chapitres en véritables monastères, dont l’évêque pouvait être considéré comme l'abbé; et plusieurs de ses dispositions sont empruntées au code publié par saint Benoît. Les chanoines devaient vivre en commun et coucher dans le même dortoir ; aucune femme, ni aucun laïc n’entrait dans le cloître, c’est-à-dire dans la demeure des chanoines, sans la permission de l'évêque, de l’archidiacre ou du prévôt ; les chanoines ne pouvaient même, sans une autorisation semblable, introduire dans le cloître aucun clerc étranger. On sonnait la cloche à la chute du jour, pour annoncer les complies ; alors les chanoïnes et les clercs qui se trouvaient hors du cloître se hâtaient de rentrer, afin d’être dans l’église et de commencer à chanter au moment où sonnait le second coup. Après les complies on se couchait, et il était défendu de boire, de manger et de parler jusqu’après l'office de prime. À la huitième heure de la nuit, chacun se levait et se rendait à l’église pour chanter les nocturnes et les matines. A la première heure du jour, on disait l'office de prime; plus tard on assistait à la messe et aux vêpres. Tous les jours, les
chanoines devaient se trouver réunis au chapitre, pour entendre la lecture de l'Ecriture Sainte et de la règle canoniale. Le travail des mains était recommandé, et au moment où l'on sortait du chapitre, l'évêque ou l’archidiacre imposait à chacun une tâche, dont il fallait s'acquitter de bon cœur et sans murmure; et lorsqu'il n’y avait aucun ouvrage prescrit en commun, on était obligé de travailler en particulier. Divers paragraphes de la règle concernent les fautes que les cha- ‘ moines et les clercs pouvaient commettre, et les punitions canoniques et même corporelles qui devaient être infligées aux coupables. Les dispositions qui règlent la nourriture et le vêtement ne manquent pas d'intérêt. On a vu plus haut en quoi consistait la boisson des chanoines ; quant à leur nourriture, elle changeait suivant les divisions de l’année ecelésiastique. Pendant le carème, ils ne mangeaient qu'après vépres et toujours au réfectoire. Depuis Pâques jusqu’à la Pentecôte, ils faisaient deux repas chaque jour, et recevaient de la viande, à l'exception du vendredi ; depuis la Pentecôte jusqu’à la fête de saint Jean-Baptiste, ils mangeaient de même deux fois, mais s’abstenaient de viande à un repas ; depuis la Saint-Jean jusqu’à la fête de: saint Martin, ils faisaient également deux repas, et la viande leur était interdite le mercredi et le vendredi ; de la Saint-Martin à Noël, ils jeûnaient jusqu’à l'heure de none et s’abstenaient de chair ; enfin, depuis Noël jusqu'au carème et pendant le carême, le régime imposé aux chanoïnes variait encore. Lorsqu'ils faisaient deux repas par jour, on leur donnait du pain en quantité suffisante ; à midi, du potage, un mets de viande pour deux.et une portion de légumes; et s’il n’y avait pas de légumes, on servait deux portions de viande ou de lard; à souper, chacun avait. une portion de viande ou un mets de légumes. Pendant les temps d’abstinence, les chanoines recevaient, à midi, une portion de fromage pour deux et des légumes, c'est-à-dire des pois, des fèves ou des lentilles; quelquefois même on
ajoutait un plat de poisson ; le soir, ils avaient un mets de légumes et du fromage ; enfin, quand ils ne faisaient qu’un seul repas dans la journée, on leur remettait du fromage, un plat de légumes et des racines. Chacun des chanoines devait, à son tour, faire la cuisine, et personne ne pouvait s’en dispenser, à l'exception des malades et des dignitaires : comme larchidiacre, le cellérier , et les eustodes ou sacristains des trois églises qui étaient contiguës au cloître, savoir : Saint-Etienne ou la cathédrale, Sainte-Marie et Saint-Pierre-aux-Images. Les vêtements se distribuaient seulement une fois chaque année ; les chanoines étaient divisés en deux catégories, sous le rapport de l’âge ; les vieux avaient, tous les ans, une chape neuve, et on donnait aux jeunes les chapes que quittaient les anciens ; quant aux autres vêtements, le nombre en était proportionné à la qualité de ceux à qui on les remettail; pour la Chaussure, chacun recevait, au mois de septembre, un cuir de vache et quatre paires de semelles. Ceux qui voulaient entrer dans le chapitre cathédral de Metz étaient forcés de se dépouiller préalablement de leurs biens, au profit de la mense canoniale, dès lors séparée de la mense épiscopale ; mais chacun était libre de garder et d'employer, comme bon lui semblait, les honoraires qu’il recevait des personnes dont il entendait les confessions, ou pour lesquelles if célébrait la messe. Enfin, le 34° et dernier chapitre règle ce qui. concerne les aumônes faites aux pauvres inscrits sur la matricule de l’église cathédrale, et l’on voit qu’il leur était distribué, tous les ans, deux cents muids de froment, soixante pores gras, vingt-quatre ,muids de vin et douze pensa ou poids de fromage (1). ;
Cette analyse, quoique bien incomplète et bien abrégée, doit suflire pour prouver que la règle de Chrodegang présen-
(1) La règle de Chrodegang a été publiée par le P. Labbe et D’Achéry, sur des copies qui présentent de légères différences.
tait une grande analogie avec la règle de saint Benoît, et que les chapitres qui l’adoptaient devenaient de véritables monastères. Charlemagne, qui avait compris la nécessité de réformer les chapitres des cathédrales, fit tous ses efforts pour répandre le plus possible la règle de Chrodegand ; un capitulaire, publié en 789, prescrivit aux chanoines de choisir une règle et de vivre sous la discipline de leur évêque comme les moines vivent sous celle de leur abbé. Au reste, des règlements qui avaient quelque analogie avec ceux de Chrodegang étaient, avant le milieu du VIIF siècle, introduits dans les cathédrales de Toul et de Verdun, et facilitérent l'adoption de la règle rédigée par l’évêque de Metz (1). Cette dernière fut suivie pendant quelque temps ; mais à la longue, ses prescriptions parurent trop sévères, et dès les premières années de son règne, Louis-le-Pieux chargea le diacre A malaire de Metz de composer pour les chanoines une nouvelle règle, dont celle de Chrodegang devait néanmoins former la base ; on mit, à cet effet, à la disposition d’Amalaire la bibliothèque du palais impérial, et au commencement de l'année 817, l’empereur promulgua le code rédigé par Amalaire et le rendit obligatoire (2). Presqu'immédiatement après, Hetti métropolitain de Trèves écrivit à l’évêque de Toul Frotaire, pour lui recommander de faire observer par son chapitre la règle nouvelle, et de veiller à ce que les cloîtres ou demeures des chanoines fussent convenablement disposés ; ajoutant qu'à la première assemblée ou diète, qui devait se tenir prochainement, l'empereur s’informerait avec soin de la manière dont on aurait suivi son capitulaire, et témoignerait son mécontentement à ceux qui ne s’y seraient pas conformés (3). Les
(1) V. Histoire ecclésiastique de la province de Trèves, par M. l'abbé Clouet, t. II, p. 38 et 39.
(2) V. Mabillon, Annal. Bened., t. Il, p. 428 et 429.
(3) V. Hetti, Epist., dans Duchesne, t. Il, p. 722.
prescriptions impériales furent exécutées ; les évèques de Toul Frotaire, Arnold.et Ludelm veillérent à ce que la vie commune se maintint parmi les chanoines de leur cathédrale (4); en 913, lorsque Charles-le-Simple, maître de la Lorraine,
donna à l’évêque Drogon l'abbaye de Bon-Moutier, il voulut
que, tous les ans, le 28 janvier, on célébrât une messe dans Ja cathédrale de Toul pour le repos de son âme, et qu’ensuite on servit un repas aux chanoines et. aux moines demeurant dans le cloître de cette église ; ce qui prouve que la vice commune ‘y était pratiquée (2). |
La discipline intérieure des monastères attira aussi l’attention des premiers Carlovingiens, et surtout celle de Charlemagne. En 779, ce prince publia un capitulaire enjoignant à tous les monastères d'hommes et de femmes d'adopter la règle de saint Benoît, et ce capitulaire eut pour résultat de faire disparaître complètement de notre pays, et surtout des . Vosges, la règle de saint Colomban, qui s'était maintenue dans quelques abbayes fondées par ce saint ou par ses disciples. Aussi, à partir du règne de Charlemagne, voit-on la règle bénédictine suivie dans tous les monastères lorrains. Une chose à remarquer, c’est que les chefs de certaines abbayes importantes ne se contentérent pas du titre d’abbés et prirent celui d’évèques. L’abbé de Saint-Mihiel, entr” aures, se décorait de ce titre (3).
Le nombre des fondations monastiques qui eurent lieu dans notre province, pendant la période carlovingienne, est . bien peu considérable, si on le compare à celui des fondations dont le VI siècle avait été témoin. Il est superflu de rappeler ici l’abbaye de Prum, qui fut créée, ou pour mieux dire agrandie, en 763, par le roi Pépin et par Bertrade son épouse ;
(1) V. Calmet, Notice, t. IL, col. 605.
(2) V. Mabillon, Annal. Bened., 1. Ill, p. 543 et 344. (5) V. idem, ibid., t. Il, p. 59 et 60.
e | — 177 — et l’abbaye de Gorze, qui dut son existence à l’évêque Chrodegang. Aprés la dédicace de cette abbaye, le roi Pépin, présent à la cérémonie, déposa sur l’autel un diplôme par lequel il cédait au nouveau monastère le domaine de Novientum (Noviant-sur-Moselle), et plusieurs des seigneurs qui laccompagnaient firent également des donations à l’abbaye (1). Le monastère de Juvigny, près de Stenay, fut fondé, vers
l’année 874, par Richilde, femme de Charles-le-Chauve (2) ; 5. |
l'abbaye de .Neu-Munster le fut, un peu auparavant, par Adventius évêque de Metz (3). On voyait alors, outre les monastères conservés jusqu’au XVIII siècle, des abbayes florissantes qui ont complètement disparü d’assez bonne heure ; telles étaient : l’abbaye de Saint-Germain-sur-Meuse, détruite avant la fin du IX°* siècle ; l’abbaye de Saint-Martinsur-Meuse, construite près de Sorcy, et qui ne survécut pas beaucoup à la précédente ; et enfin , l’abbaye de Gellamont, qui s’élevait dans les environs de Dieulouard (4). |
Quoiqu'il y eùt à cette époque un refroidissement sensible pour la vie monastique, on comptait encore dans les abbayes une grande quantité de religieux , et, au IX° siècle, il y avait deux cents moines dans l'abbaye de Senones (5). Quelquefois, à côté des moines, on voyait dans les monastères des séculiers, qui s’y enfermaient pour le reste de leurs jours ; -Valcandus rapporte que, dans les premières années de ce siècle, un prince d'Orient, qu’il nomme Lazare, et sa fille ;
(4) V. Calmet, Hist., t. E, col. 512. |
” (2) V. Mabillon, Annal. Bened., t. IE, p. 184.
(3) V. Labbe, Bibl. nova man. t. I, p. 673. |
(4) V. Calmet, Notice, t. Î, col. 329, 505, 506, 758 et 759 ; et la charte de Louis-le-Bèguc qui ‘confirme à Arnald, évêque de Toul, les . abbayes de Saint-Epvre, de Saint-Germain ct de Saint-Martin | dans Calmet, Hist., t. 1, preuv., col. 313 et 514.
(5) V. Calmet, Notice, t. IE, col. 474.