DUCS BÉNÉFICIAIRES. LUTTES ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET LES EMPEREURS
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Les désordres qui agitèrent le royaume de Lorraine, pendant les règnes des derniers descendants de Charlemagne, ne firent que s’accroître durant les cent quarante années qui nous séparent encore de Gérard d'Alsace, premier duc héréditaire. L'histoire de cette période est doublement pénible pour lannaliste ; d’un côté, il est obligé d'enregistrer sans cesse de nouvelles révolutions, de nouveaux malheurs, de nouveaux crimes ; et d’un autre côté, la rareté des documents, les contradictions continuelles de ceux qui nous sont parvenus coupent, à chaque instant, le fil du récit et empêchent de tracer un tableau complet de cette triste époque. Ce qui contribue à augmenter l'embarras, c’est que plusieurs des chefs germains ou lorrains qui gouvernèrent alors la Lorraine prirent tantôt le titre de comte, tantôt le titre de duc. La division de l’ancien royaume de Lothaire en Haute et en Basse-Lorraine, les usurpations et les intrusions réciproques des gouverneurs de l’une et de l’autre, et les prétentions de divers seigneurs qui se décorèrent du titre de duc, sans en avoir le droit, ont encore accru les incertitudes des historiens. Nous avons tâché de mettre.un peu d’ordre dans ce chaos ; la découverte de quelques documents, notamment de l’importante chronique
écrite par Richer de Reims, nous a mis à même de rectifier différentes erreurs, de dissiper certains doutes, et nous espérons que cette partie de notre ouvrage sera moins obscure que la partie correspondante des livres qui ont précédé celui-ci. Charles-le-Simple était devenu maître du royaume de Lorraine, en 914, par la mort du roi de Germanie ; maÿjs il n’était . guère roi que de nom, ainsi qu’on l’a vu plus haut ; il voulut . cependant, avant de retourner en France, laisser dans sa nouvelle possession un représentant de son autorité, et choisit un seigneur dont it a été parlé précédemment : Reinier (Ragenarius), surnommé au long-cou. C'était un homme sage et prudent, et il s'acquitta, avec autant de succès que les circonstances le permettaient, de la tâche difficile que le roi lui avait confiée. Il est compté comme le premier des ducs bénéficiaires de Lorraine, ainsi appelés parce que le gouvernement de ce royaume leur était concédé à titre de bénéfice, et qu’ils n’avaient pas le droit de transmettre ces fonctions à leurs enfants. Reinier, pour des motifs qui sont inconnus, ne prit parfois que le titre de comte ; il n’en a pas d'autre dans une charte par laquelle il confirma une donation faite par l'empereur Charles-le-Gros à l’église Saint-Dagobert de Stenay (1). Malheureusement pour la Lorraine, le gouvernement de Reinier ne fut pas de longue durée ; ce seigneur mourutde mort nâturelle, en 916 (2), dans le palais de Merschen, qui s'élevait sur le bord de la rivière de Geule, près du confluent de cette rivière et de la Meuse,.un peu au dessus de Maestricht. Le roi Charles, aux intérêts duquel Reinier avait toujours été fort attaché (3), voulut assister aux funérailles de ce fidèle serviteur, et quand il vit descendre le corps dans le
(4) Cette charte est imprimée dans Calmet, Hist., t. 1, preuv., col. 313. -
(2) Richer de Reims (Hist , lib. 1, c. 34) dit que Reinier mourut seulement en 921 ; c’est une erreur évidente.
(3) V. Mabillon, Annal. Bened., t. III, p. 353.
tombeau, il s’écria, au rapport de Richer : « Oh! comme la grandeur s’abaisse ; comme l'espace se resserre » ; rapportant l’une de ces pensées à la personne, et l’autre an monument. Après la cérémonie funébre, il investit, en présence d’une nombreuse assemblée, le fils de Reinier du gouvernement de . la Lorraine (4). Ce jeune homme est appelé par les auteurs du temps Giselbert, Gislibert ou Gislebert. Il n’avait, pour succéder à son père, d’autre titre que sa naissance, et Richer en trace un affreux portrait. « Gislebert, dit-il, se livrait étour- » diment à son insolente témérité. A la guerre, son audace » était telle qu’il ne craignait pas d'entreprendre l'impossible. » Il était de taille médiocre, mais gros ; ses membres étaient » très-forts ; il avait le cou raide, les yeux méchants, hagards, » ettellement mobiles que nul n’en connaissait bien la couleur. » Ses pieds remuaient sans cesse, son esprit était léger, son » langage obscur , ses questions fallacieuses , ses réponses + équivoques ; il y avait rarement de la suite et de la clarté » dans ce qu’il disait. Excessivement prodigue de son bien, » il convoitait ardemment celui des autres; il se montrait : » bienveillant en face de ses supérieurs et de ses égaux, mais » il leur portait envie en secret ; les troubles, les querelles » lui causaient une grande joie (2). » En un mot, Gislebert était un de ces scélérats puissants comme le X° sièele n'en vit que trop, comme Herbert comte de Vermandois, Arnoulle-Mauvais duc de Bavière, et Thibaut-le-Tricheur comte de
Chartres. … | Gislebert avait conçu une haine violente contre Charles-le- Simple, quoique ce prince l’eût toujours traité avec bonté, et leur mésintelligence ne tarda pas à devenir notoire. Charles ayant nommé à l’évêché de Liège, Gislebert réclama le même
(4) V. Richer de Reims, ibid.
(2) V. Lib. 1, c. 35; nous avons emprunté à M. Guadet la traduction de ce passage. |
Es
droit pour lui, désigna aussi un évèque et forma le projet de détruire complètement le reste d'autorité que le roi conservait. Dans ee but, il tint des conciliabules avec les principaux seigneurs lorrains; pour se faire des partisans , il distribua ses biens patrimoniaux, répandit aussi de fortes sommes d'argent, et s’imagina qu'il pouvait compter sur le dévouement de ceux qui venaient de s'enrichir de ses dépouilles ; mais on croit qu’il omit, à dessein ou par'oubli, de leur faire prêter serment de le soutenir en toute circonstance, êt il sut bientôt jusqu’à quel point il devait avoir confiance en eux ; car Charles-le-Simple, ayant connu les complots de Gislebert, prit ses : mesures pour le châtier et entra dans la Lorraine, à la tête d’une armée. Gislebert et ses partisans n’osèrent risquer une bataille et se renferméèrent dans les châteaux. Charles envoya alors des hommes sûrs prés des seigneurs qui passaient pour être attachés au due, et leur promit, s’ils voulaient abandonner celui-ci, de confirmer d’une manière solennelle les donations qu’ils avaient reçues de Gislebert, et de les mettre à l’abri des vengeances de ce dernier. On les vit se hâter d’accourir auprès du roi, et Gislebert se trouva réduit à ses propres forces. Et s'était enfermé dans le château de Harbure, sur la Geule, près du palais de Merschen, s'imaginant que la place était imprenable ; elle ‘était, en effet, protégée d’un côté par-la rivière, et de l’autre par un précipice, dont les escarpements étaient. couverts de buissons impénétrables. L'armée royale, renforcée des contingents amenés par les seigneurs lorrains, forma le siège de la forteresse, tandis que des bâteaux armés la bloquaient étroitement du côté de la Geule. Gislebert, se voyant privé de toute espérance d’être secouru., perdit courage, s’échappa sur une nacelle et se réfugia en Allemagne, suivi seulement de deux serviteurs. Harburc ouvrit ses portes au roi ; mais la guerre ne larda pas à éclater entre Charles et Henri-l’Oiseleur, roi de Germanie, soit que celui-ci ait jugé à propos de soutenir Gislebert, soit
qu'il ait eu quelque autre raison pour commencer les hostilités contre le roi de France. Ces hostilités ne durèrent, au surplus, que très-peu de temps, et dès l’année suivante (an. 921), les deux rois se réconciliérent par le traité de Bonn. Une des conditions de cette pacification fut le rétablissement de Gislebert. Charles consentit à lui rendre le titre de duc de Lorraine, à condition qu’il laisserait aux détenteurs actuels les bénéfices et les biens dont il s'était précédemment dépouillé, et qhe le roi ne lui restituerait que ceux dont les possesseurs étaient morts depuis le commencement de la guerre. Il récupéra de la sorte les domaines et les châteaux de Maestricht, Jupille, Heristal, Merschen, etc. Charles étant retourné en France pour combattre les Normands, et Henri ayant été obligé de visiter les frontières orientales de la Germanie, Gislebert, libre de toute contrainte et de toute surveillance, se conduisit d’une manière aussi tyrannique et aussi coupable qu'avant la guerre ; il tâcha, en premier lieu, de rentrer dans ceux de ses biens qui ne lui avaient pas été rendus, vexa et maltraita les possesseurs, en fit même assassiner secrètement plusieurs et parvint, grâce à la mort des uns et à l’effroi des autres, à récupérer les domaines que Reinier lui avait laissés. Cette entreprise une fois couronnée de succès, il reprit ses projets d'indépendance, alla d’abord trouver le roi de Germauie, et s’efforça de le brouiller avec Charles-le-Simple. « La France, lui disait-il, » doit suflire à Charles; la Lorraine et la Germanie ont be- » soin d’un autre chef. » Il exhortait Henri à saisir l’occasion favorable de s’emparer de la Lorraine, et s’engageait à l'aider de toutes ses forces; mais le roi ferma l'oreille à ces perfides suggestions, et fit même ce qu’il put pour engager Gislebert à renoncer à ses projets (1).
Repoussé de” ce côté, le duc ne perdit pas courage , se
(4) V. Richer de Reims, ibid., c. 36-39.
rendit en France et s’aboucha avec Robert, comte de Paris et frère du roi Eudes. Ce seigneur était à la tête d’un puissant parti qui voulait l’élever au trône. Robert accueillit favorablement Gislebert, qui pouvait lui être d’un grand secours, et ils arrétèrent ensemble le plan qu’ils devaient suivre pour parvenir à leurs fins. Le duc promit de soulever la Lorraine contre Charles-le-Simple, tandis que les partisans de Robert le proclameraient roi. Gislebert fit serment de le reconnaître comme suzerain ; il se souciait, du reste, aussi peu de Robert que de Henri, mais espérait, à la faveur de la guerre qu’il aurait allumée, réussir à s’emparer de la couronne, but constant de son ambition. La première partie de ce plan fut couronnée d’un plein succès; Robert, proclamé roi à Soissons, fut sacré à Reims; mais bientôt après Charles vint, avec une armée en partie composée de Lorrains, livrer bataille à son compétiteur ; Robert fut tué dans le combat ; toutefois, Charles fut vaincu et tomba ensuite entre les mains de Herbert comte de Vermandois, qui le retint captif jusqu’à sa mort; et Raoul, duc de Bourgogne, fut élu roi à la place de Robert. Gislebert, qui avait pris une part active à l'élection de celuici, ne semble pas s'être mêlé beaucoup de la guerre dont elle fut suivie, et ne retira pas de ses intrigues le fruit qu’il en attendait (4); les scigneurs lorrains refusérent, la plupart, de le reconnaître comme duc, et notre pays se trouva en proie à des guerres et à des déchirements sans fin. Charles-le-Simple, quelque temps avant d’être fait prisonnier par Herbert, avait écrit au roi de Germanie pour lui demander de le secourir, et . lui avait cédé ses droits sur la Lorraine, et Henri entreprit de faire valoir cette renonciation. Beaucoup de seigneurs lorrains préférérent la domination nominale de Raoul à celle du roi de Germanie ; quant à Gislebert, il prit tantôt le parti de Henri, tantôt celui de Raoul. Pendant toutes ces guerres, le pays que
(1) V. idem, ibid., e. 40 et seq.
nous habitons fut plusieurs fois parcouru par les armées ” ennemies ; la ville de Metz, dont l’évêque Vigeric avait refusé de ‘reconnaître Henri, fut assiégée et prise par ce prince. Celui-ci, une fois maître de la Lorraine (an. 925), y fit sentir son autorité, enleva l'évêché de Verdun au prêtre Hugues, qui en avait été investi par Raoul, et le donna à Bernoïn, neveu de l’évèque Dadon (1) ; il tâcha de concilier les intérêts opposés des différents seigneurs lorrains, d’assoupir leurs haines et de rétablir la paix dans cette malheureuse contrée; il en confia ensuite le gouvernement à Eberhard, duc de Franconie, et repassa le Rhin (2). Mais il ne fut pas plustôt parti, que les seigneurs recommencèrent à se faire réciproquement la guerre et à commettre mille brigandages. Dès l’année 928, Henri fut obligé de revenir en Lorraine avec une armée, pour soumettre le comte Boson, qui s’emparait de ce qu’il trouvait à sa convenance parmi les domaines des évéchés et des monastères. Boson se soumit ; Henri parvint encore une fois à ramener la paix (3), et, pour la consolider, fit épouser sa fille Gerberge à Gislebert (4) et força les seigneurs lorrains à reconnaître celui-ci pour leur duc (an. 929). Les choses restèrent en cet état jusqu’en 936. La mort du roi de France Raoul et celle du roi de Germanie causérent alors de nouveaux troubles. Les seigneurs français déférèrent
la couronne au fils de Charles-le Simple, Louis IV, surnommé
d’Outremer parce qu'il s’était retiré en Angleterre, pendant le règne de Raoul. De leur côté, les seigneurs et les évèques germains et lorrains reconnurent pour roi Otton I‘, fils de Henri-l'Oiseleur, qui fut sacré à Aix-la-Chapelle. Gislebert, ne pouvant demeurer en repos, se ligua, en 938, contre
(4) V. Flodoard, Chronicon , ad an. 923, 924 et 998.
(2) V. idem, ad an. 926.
(3) V. idem, ad an. 9928.
{4) Quelques historiens placent beaucoup plustôt le mariage. de Gerberge et de Gislebert, mais il ne peut être antérieur à cette e époque.
Louis, avec Hugues-le-Grand comte de Paris et Herbert comte de Vermandois. Le roi de France se dirigea du côté de la Lorraine et s’empara de la maison royale de Tusey, ainsi que des domaines qui en dépendaient, et la guerre se serait prolongée, si Arnoul comte de Flandre ne se fût porté médiateur. Il réussit à négocier, entre le roi et ses ennemis, une trève qui devait durer jusqu’au mois de janvier 939 (4); mais Gislebert ne tarda pas à changer de parti, et comme le roi de Germanie se disposait à restreindre son pouvoir, le duc pensa qu'il lui serait plus-commode d’avoir Louis pour suzerain, et fit secrètement proposer à celui-ci de le reconnaître comme roi de Lorraine. Louis, qui était en paix avec Otion et, d’ailleurs, se défiait de l’humeur inconstante de Gislebert, repoussa ses ouvertures. Gislebert, sans perdre courage, se rendit luimême en France, avee les comtes Otton, Isaac et Thierry, et parvint à persuader Louis, qui reçut leur hommage comme roi de Lorraine ; les évèques de ce royaume penchaient aussi pour la France ; mais Otton, qui connaissait leurs dispositions, les avait contraints de lui remettre des otages, ce qui les empêcha de se déclarer.
A la nouvelle de la défection des seigneurs lorrains, il se hôta de rassembler une armée, passa le Rhin, envahit -la Lorraine et livra au pillage toutes les villes dont ses troupes s'emparèrent (2). De plus, il fit alliance avec Hugues-le- Grand, avec le duc Normandie et les comtes de Vermandois et de Flandre, et les pria d’attaquer le roi de France au nord et à l'occident, tandis qu'il le presserait lui-même du côté de la Champagne. Des obstacles imprévus empéchérent ces seigueurs de prendre immédiatement les armes, et Louis profita de leur inaction; puissamment aidé par Gislebert, il entra dans la Lorraine et força le roi de Germanie à se retirer dans
(4) V. Flodoard, ad an. 938.
(2) V. idem, ad an. 939.
ses états ; il ne put cependant empécher ce prince d’assiéger la forteresse de Brisach, et comme ses affaires le rappelaient en France, il chargea Gislebert de surveiller les mouvements d’Otton. Le duc de Lorraine, au lieu de remplir cette utile mission, réunit ce qu'il trouva de soldats, descendit le Rhin jusqu'à Andernach, traversa le fleuve et dévasta les cantons voisins. Otton envoya contre lui Odon, frère du duc de Souabe, et Conrad dit le Sage; ces deux chefs, qui avaient beaucoup moins de soldats que Gislebert, n’osèrent en venir aux mains avec lui ; ils attendirent prudemment que le duc de‘Lorraine opérât sa retraite, et quand une partie de ses troupes eut de nouveau franchi le Rhin, les deux généraux allemands se rapprochèrent insensiblement. Ayant appris que Gislebert était à table, et que lon ne faisait aucune garde dans son camp, ils fondirent à l’improviste sur les Lorrains ; qui opposérent peu de résistance. Eberhard, duc de - Franconie, qui accompagnait Gislebert, fut percé de plusieurs coups d'épée, et le duc n’eut que le temps de sauter sur un cheval et de prendre la fuite. Arrivé sur le bord du Rhin, il entra dans le lit du fleuve, espérant le traverser à la nage, mais son cheval fut emporté par le courant ; Gislebert lui-même se noya, et l’on ajoute que l’on ne put retrouver son cadavre pour lui donner la sépulture (1). La plupart des Lorrains qui l’accompagnaient furent massacrés ou noyés ; le reste tomba au pouvoir des Allemands (2).
Sur ces entrefaites, et avant qu'on ne connût l'évènement, Frédéric, archevêque de Mayence, et Henri, frère du roi de Germanie, s'étaient révoltés contre ce prince.et s'étaient retirés en Lorraine, se proposant d'opérer leur jonction avec le duc et
(1) Quelques auteurs ont cependant prétendu qu'il avait été inhumé dans l’abbaye de Remiremont, et que Gerberge avait fondé un obit pour lui ; v. Benoit Picart, Hist. de Toul, p. 307. :
(2) V. Flodoard, ad an. 939 ; Richer de Reims, lib. Il, c. 18 et 19.
.d’obliger Oltton à abandonner l'Alsace. La nouvelle de la défaite et de la mort de Gislebert les força à prendre un autre parti ; Frédéric voulut essayer de rentrer dans sa ville archiépiscopale, mais fut fait prisonnier par Otton, qui l’enferma dans un château de la. Saxe, Quant à Henri, il tenta de se réfugier dans la forteresse de Chièvremont, où s'était enfermée Gerberge, veuve de Gislebert. Cette princesse, craignant que la présence de Henri n’aggravât sa position, refusa de le recevoir, et il fut contraint de recourir à la clémence de son frère. Celui-ci se disposait à envahir la Lorraine, lorsqu'il fut prévéiéé par le roi de France. Louis s'était hâté d’accourir pour rèfètéiir son autorité chancelante ; il tâcha de rassurer les esprits,'et pensant qu’une fois membre de la famille d'Otton, ce prince n'oserait plus rien entreprendre contre lui, il épousa | .Gerberge, qui était, comme on l’a vu, sœur du roi de Germa- ‘ ‘fe. Otton ne se laissa pas arrêter par de pareils serupules ; après avoir soumis l'Alsace, il entra dans le royaume de Lorraine et en fit la conquête avec une extrême facilité. L’évèque de Metz Adalbéron 1° fut pour ainsi dire le seul qui opposa de la résistance, encore se soumit-il peu de temps. après. Otton eut ensuite une entrevue avec Hugues-le-Grand et le comte de Vermandois et, en 940, continua la guerre contre Louis sur les frontières de la Champagne (1).
Gislebert avait laissé un fils nommé:Henri; mais comme il était encore en bas âge, et que d’ailléars le roi de France l'avait, sans doute, fait conduire dans ses états, pour l’élever . à son gré, Otton confia provisoirement le gouvernement de la Lorraine à son frère Henri, celui-là même qui s'était révolté contre lui, l’année précédente. Cependant Louisd'Outremer, s'étant débarrassé pour quelque temps de Hugues et du comte de Vermandois, tenta de reconquérir la Lorraine
(4) V. Luitprand, lib. IV,c. 18 ct 19; Flodoard, ad an. 939, et la continuation de Réginon, à la même année.
et pénétra dans ce royaume avec une armée, à laquelle s'était joint le contingent d'Artaud, archevèque de Reims. Otton accourut, de son côlé, au devant de Louis, et les rois allaient en venir aux mains, lorsque les principaux seigneurs des deux partis engagèrent Louis et Otton à convenir d’une trève, qui devait se prolonger jusqu'au 4°" janvier 944 (1). Louis reprit le chemin de la France, et la Lorraine demeura au pouvoir d'Otton, mais la même année 940, les seigneurs de ce pays, fatigués du gouvernement de Henri, l'expulsérent, et le roi de Germanie fut contraint, pour rétablir la paix, de donner le gouvernement de la Lorraine à un homme du pays, Otton comte de Verdun, qui remplit ces-importantes fonctions seulement comme tuteur ou mainbour du jeune Henri. Cet enfant mourut en 944 ou 945 (2), et le roi de Germanie nomma alors duc de Lorraine son gendre Conrad-le-Sage, duc de Franconie. |
A partir de cette époque, Louis-d'Outremer paraît avoir renoncé à l’idée de se remettre en possession de notre pays; et en 946, Otton étant venu lui-même en France à main armée, pour secourir Louis, dont les affaires étaient en mauvais état, ce prince lui céda définitivement la Lorraine (3), qui ne tarda pas à être le théâtre de nouvelles guerres et de nouveaux ravages. Otlon avait épousé en secondes noces Adélaïde, veuve de Lothaire roi d'Italie, et en 952 il en eut un fils. Le bruit se répandit alors qu'il se proposait d’assurer ses élats à cet enfant, au préjudice de Ludolf, qu'il avait eu d’un premier mariage. Ludolf, mécontent et irrité, se révolta contre son père et entraina, dans sa rébellion, son beau-frère Conrad, duc de Lorraine, et plusieurs autres seigneurs. Les hostilités commencèrent. Conrad fut battu et contraint de
(4) V. Flodoard, ad an. 940.
(2) V. le continuat. de Réginon, ad an. 949.
(8) V. Calmet, Hist., t. I, col. 907.
s’enfermer dans la ville de Mayence; mais ayant obtenu du roi un accommodement qui lui laissait son duché, il sé dirigea, avec ses troupes, vers la ville de Metz, s’en empara et la livra au pillage. Les annalistes du X° siècle ne disent rien des motifs que Conrad allégua pour commettre ces désordres; mais on doit supposer qu’il voulait se venger de l’évêque Adalbéron et des habitants de Metz, qui étaient, sans doute, . restés fidèles à leur souverain (4). La même année (953), Otton, qui avait probablement de récents sujets de plainte contre Conrad, lui enleva le duché de Lorraine et le donna à Brunon, archevêque de Cologne, fils, comme lui, de Henril'Oiseleur. Conräd, Ludoif et les autres révoltés appelèrent à leur secours et introduisirent dans la Germanie les Hongrois, qui s'étaient, depuis le règne de Charles-le-Gros, établis dans l’ancienne Pannonie, d’où ils faisaient des incursions dans tous les pays voisins (2). La Lorraine ne fut pas à l'abri de leurs ravages. Les Hongrois en connaissaient déjà le chemin, et avaient plus d’une fois profité des dissensions qui déchiraient l’empire de Charlemagne pour s'avancer jusque dans notre pays. Les historiens ne sont pas complètement d'accord sur les dates de ces différentes incursions. Il semble que la première eut lieu en. l'année 910. Après avoir. dévasté et brülé la ville de Bâle, les Hongrois pénétrérent dans les Vosges et traitèrent ‘de la même manière les abbayes de Saint-Dié, de Moyen-Moutier et d'Etival. Les deux monastères de Remiremont ne furent pas plus épargnés ; et les religieux et les religieuses furent obligés de chercher leur salut dans les épaisses forèts qui entouraient le Saint-Mont (3). Vers l’année 917, les Hongrois entrèrent une seconde fois dans les Vosges et y
(1) V. Flodoard, ad an. 953. Conrad ne consentit à quitter celte malheureuse ville que sur la prière d’Einold, abbé de Gorze.
(2) V. idem, ad an. 953 et 954.
(8) V. Richer de Senones, lib. IE, e. 8.
| — 196 — | commirent de nouveaux ravages. Les cénobites de Remiremont, qui avaient rétabli les deux monastères incendiés en 910, furent forcés de les abandonner encore. Ce fut dans la nuit du 20 août que cet évènement arriva; avant de sortir de leur abbaye, les religieuses firent célébrer la messe ; toutefois, comme les Hongrois s’approchaient rapidement, on n’osa chanter comme à l'ordinaire (1). Les moines et les religieuses se chargèrent ensuite des reliqués des saints fondateurs de . Remiremont, et traversant la Moselle, qui était alors fort basse, se réfugiérent dans les forêts des environs. Les Hon- : grois ne tardèrent pas à arriver ; mais les eaux de la Moselle s'étaient augmentées si promptement, soit par miracle, comme on le crut, soit par suite d’ün violent orage, qu il fut d’abord impossible aux Barbares de traverser ce torrent impétueux, et que les fugitifs eurent le temps de se mettre en sûreté. ” Les Hongrois se dédommagèrent sur les deux abbayes, qui fürent pillées et incendiées, comme dans la première invasion. De là ils se dirigèrent vers la Franche-Comté, brülérent les abbayes de Lure et de Luxeuil et tuëèrent à coups de fléches Gibard, abbé de ce dernier monastère, et plusieurs de ses religieux qui avaient eu le malheur de tomber entre leurs mains. Îls remontèrent bientôt du côté du nord et dévastèrent le plat pays ; on voyait les habitants des campagnes fuir dans les villes et dans les châteaux, avec ce qu’ils avaient de plus précieux ; et on possède encore aujourd’hui la charte que Gisèle , abbesse de Remiremont, donna aux habitants de
(1) Pour conserver le souvenir de cet évènement , les religieuses de Remiremont, puis les chanoinesses qui leur succédèrent, faisaient dire tous les ans, le 20 août, une messe que l’on appelait la messe piteuse. Vers deux heures du matin, les chanoinesses psalmodiaient les matines , et à trois
heures, le curé de Remiremont célébrait une messe, pendant laquelle les
chanoinesses chantaient d’un 1on lugubre et plaintif, mais si bas qu’on les ..
entendait à peine dans l’église même ; de plus on ne se servait pas d’orgue, et l’on ne sonnait pas les cloches pour annoncer le commencement de l'office divin. V. Calmet, Notice, t. Il, col. 290 et 291.
ee
Liézey, pour leur remettre u moitié des redevances auxquelles ils étaient: astreints, attendu-qu’ils avaient tout perdu pendant l'invasion ‘des Hongrois, et que beaucoup d’entr’eux avaient péri sous les coups de ces barbares (4). Les villes elles-mêmes furent à peine à l'abri ; on n’osait rester hors de leur enceinte, et les religieux de l'abbaye de Saint-Epvre transportérent les | reliques de.leur patron dans la ville de Toul , quoique leur monastère füt pour ainsi dire au pied des murailles (2).
La troisième incursion des Hongrois eut lieu en 926 ou 927; ils s'avancèrent jusqu’à Verdun, s’emparérent de la maison . épiscopale et s’approprièrent ou brülérent tout ce qu’elle | contenait, notamment les chartes et les diplômes de la cathédrale ; ils saccagèrent la ville, emmenérent une foule de cap- . üifs et coururent jusqu’à l’abbaye de Beaulieu-en-Argonne (3). On’ ne sait rien de plus sur cette expédition des Hongrois ; mais l’histoire n’a pas gardé le même silence à l'égard de leur : quatrième et dernière invasion. Appelés et guidés par le duc .Conrad, ils ravagèrent la partie. méridionale de la. Lorraine ; le diocèse de Metz, qu’ils traversérent d’abord , fut un des plus maltraités ; car ils brûlèrent jusqu’à vingt-deux églises : dépendant du temporel de l'évêché, et que l’évêque Adaibéron fut ensuite obligé de faire reconstruire ; ils pillérent aussi les abbayes de Saint-Arnould et de Saint-Pierre-aux-Nonains, qui étaient sitüées hors des murs de Metz; mais Anstée, abbé de Saint-Arnould, obtint de Conrad la restitution de ce : qui lui avait pee enlevé, moÿennant ue -deux marcs 0h que
(1) Cette char est: ‘imprimée dans Calmet, Hist., t. I, preuv., col. 345. (2} V. Liber de miraéulis 8. Apri, dans le née. ibid, col. 119 et 120; v. aussi Benoît, Hist. de Tout, p. 301 et 302.
(3) L'incebiie des archives de la cathédrale obligea le chanitre de ie où
àun chanoine, nommé Sarovardus., le soin de rédiger un pouillé des cens
“et revenus canonixux, soit d'après les souvenirs des chanoines eux-mêmes, soit d’après les déclarations de ceux des censitaires qui n'avaient pas péri. V. Laurent de Liège, Historia Rep virdunensium, dans. Calmet, Hist., 1. [, preuv., col. 209. |
l'on remit aux possesseurs des objets volés (1). Les Hongrois marchèrent ensuite vers Toul, prirent cette ville, la pillèrent, et commirent de tels ravages dans le diocèse que les biens du chapitre furent réduits à rien, et que, pendant quelque temps, il n’y eut plus dans le cloître de la cathédrale que trois chanoines, qui encore subsistaient avec beaucoup de peine (2). Les Barbares projetaient aussi de saccager Trèves, dont les richesses lentaient leur cupidité ; mais le nouveau duc de Lorraine, Brunon, parvint à préserver cette ville. Conrad “accompagna jusqu'à Maestricht ses féroces auxiliaires, qui se jetérent dans le Hainaut, dont le comte Ragenaire était un des plus fidèles sujets d’Otton, et de là dans le royaume de France, qu'ils dévastèrent jusqu’aux rives septentrionales de la Scine. Conrad revint aussitôt après dans la partie méridionale de la Lorraine et exerça, pour se venger, toutes sortes de violences contre les seigneurs et les évèques Lo LE refusé de s'associer à sa révolte (3).
Cependant ce prince, qui avait montré dans d’autres cir- . Constances de belles qualités et mérité le surnom de Sage, ne tarda pas à se repentir de sa conduite ; vers la fin de l’année 954 ou les premiers jours de l’année suivante, il supplia Otton de lui accorder son pardon; le roi y consentit, mais dépouilla pour toujours son gendre du gouvernement de la Lorraine (4), et Conrad lui-même survécut peu à sa réconciliation avec son beau-père. En 855, les Hongrois, après avoir pillé une partie de la France, avaient envahi l'Italie et voulurent de rechef se jeter sur l'Allemagne; Otton leur livra bataille et les défit complètement ; Conrad se distingua dans cette glorieuse journée, qui mit fin pour toujours aux invasions des Hongrois, et fut tué dans le combat ; avant l’action, il avait demandé à Dieu
(1) Cartularium s. Petri metensis cité par Calmet, Hist., t. 1, col. 886. (2) V. Flodoard, ad an. 954 ; Richer de Senones lib. Il, c. 12.
(3) V. Flodoard, ad an. 954.
(4) V. idem, ad an. 955.
de lui accorder ce genre de mort, pour expier le crime qu'il avait commis en appelant ces barbares dans les royaumes de Lorraine et de Germanie (1).
Brunon, qui demeurait ainsi en possession du gouvernement de la Lorraine, travailla sans relâche à y rétablir l’ordre et la paix. Il déclara une guerre implacable aux bandits qui désolaient son gouvernement, parvint à en exterminer la plus grande partie, et-prit le titre d’archiduc, soit à cause de l’étendue du royaume qu'il était appelé à régir, soit à cause de sa qualité de frère d'Otton (2). Le roi, de son côté, fit ce qu'il put pour s’assurer de la fidélité des Lorrains ; dès l’année 956, il tint à Ingelheim, près de Mayence, une diète, à laquelle assistèrent la plupart des seigneurs de notre pays, et comme le roi se défiait, avec raison, de leur inconstance, il les força à lui remettre des ôtages, et exigea aussi de la plupart des villes une pareille garantie de leur fidélité. La mème année, il tint une autre diète à Cologne et contraignit les seigneurs lorrains à lui payer des sommes considérables, probablement à titre d’indemnité et de réparation pour les dégâts qu'ils avaient commis pendant les troubles dont leur patrie venait d’être le théâtre (3).
Toutes ces précautions ne suffirent pas encore, tant l'amour du désordre et de l'indépendance avait jeté de profondes racines dans une foule d’esprits. En 959, il y eut en Lorraine une révolte contre l'autorité de Brunon. Un seigneur nommé Immon, qui avait joui de la confiance de l’archidue et l'avait quitté, à la suite d’un mécontentement dont l’histoire n’indique pas les causes, fut le principal auteur de l’insurrection. Il répandit le bruit que Brunon allait imposer de nouvelles charges; et souleva les seigneurs, en leur persuadant
(4) V. Sigebert de Gemblours, Chronic., ad an. ‘987. (2) V. idem, ibid., ad an. 959. | (3) V. Flodoard, du an. 956.
— 200 — | que l’on se proposait de raset”* les forteresses qu'ils avaient élevées depuis peu de temps. L’archiduc parvint à réprimer ces troubles (4), mais sentit la difficulté, ou pour mieux dire - l'impossibilité de gouverner seul un pays aussi vaste que le royaume de Lorraine. Avec l'agrément de son frère, il divisa ce royaume en deux états différents. La partie septentrionale, dont il se réserva l'administration, prit - le nom de duché de Basse-Lorraine. Il comprenait le Brabant, le Hainaut, le Luxemboerg , les pays de Liège et de Namur et toutes les contrées situées entre les cours inférieurs de la Meuse et du. Rhin. L'histoire de la Basse-Lorraine n’a aucune relation avec le sujet que nous avons entrepris de traiter, et désormais nous n’en parlerons plus: que rarement, et seulement quand ses souverains auront quelque rapport de guerre ou d'alliance avec les ducs de la Haute-Lorraine: Ce dernier duché s’étendait depuis le Luxembourg et le-pays de Trèves jusqu'au versant méridional des Vosges , et renfermait à peu près. en entier les antiennes civitates des Mediomatrici, des Leuci, des Verodunenses, et une partie de la civitas dés Treviri. A lorient, il était séparé de l'Alsace par la crête des Vosges ; à l'occident, la Meuse lui servait de frontière du côté de la Champagne, et même s sur certains Den il dépassait le cours de ce fleuve.
Quant aux villes de Trèves, Metz, Toul et Verdun, elles ne furent comprises ni dans l’un ni dans l’autre de ces duchés ; mais Brunon, donnant la confirmation du droit à ce qui exis-
| tait en fait depuis quelque temps, reconnut les évèques de
Metz, Toul à Verdun et l’archevéque de Trèves en qualité: de souverains, ou au moins d'administrateurs de leurs villes, épiscopales ,. qui continuérent cependant à relever du roi de . Germanie comme roi de Lorraine. Les évèques, ne pouvant | protéger efficacement par eux - -mêmes les: Habitants de leurs
(1) V. idem, ad … 989 et 960:
cités épiscopales et des environs, furent obligés de déléguer une partie de leur autorité à des comtes, que l’on a plus tard désignés aussi sous -le nom d’avoués. Ces comtes, choisis par - les évêques et que ceux-ci révoquaient à volonté, étaient tenus de protéger les personnes et les biens de l'évêque , des chanoines et de leurs sujets ; ils jouissaient, à cet effet, comme indemnité, de certains droits, . ‘qui consistaient ordinairement dans le tiers des amendes qu’ils prononçaient, le quart dôns les péages d'entrée et de haut-conduit, et la faculté, quand ils étaient en campagne : pour l’acquit de leur charge, de loger chez les sujets de l’évêque et du chäâpitre. Le comte de Toul
‘avait de plus une maison dans la ville épiscopale, et le revenu
de quatre villages, que l'on appelait, pour cette raison, le ban du comte (bannum comitis) (1). Malgré l'obscurité et même les contradictions que présentent les titres originaux, il . paraît qu'il y-eut encore à Verdun, postérieurement au gouver+ . nement de Brunon, un comte nommé par le roi, et ce serait
‘seulement en 997 que le comte. Frédéric; dont les: ancètres
remplissaient-ces fonctions depuis plusieurs générations , ‘aurait, avec l’'assentiment de l’empereur Otton IEL, cédé défini- : tivement à l’évêque Heimon le comté de Verdun avec les … droits qui y étaient attachés (2). | 3 ,
Brunon donna le gouvernement de la Haute-Lorraine à. Frédéric, comte de Bar gt de Chaumontois. Ce seigneur avait épousé une nièce de Brunon : Béatrix fille de Hugues-le- Grand, comte de Paris, et d'Edwige fille de Henri-l'Oiseleur.
Frédéric avait une réputation méritée de capacité et dé bra- - voure, et tant qu’il vécut, H administra le duché de la Haute- Lorraine avec beaucoup de sagesse et. de prudence. On trouve . quelquefois Frédéric désigné seulement sous le titre de comte; mais il faut faire observer qu ne prenait ce titre que comme
(DV. Calmet, Notice, t. Il, cn 627 et 628. | pe (2) Y. le titre dans l Histoire de Verdun par Roussel, pren, , p. A1.
seigneur de Bar et de Chaumontois ; quand il agissait en qualité de gouverneur de Lorraine, il était toujours appelé duc, et cette désignation doit lui être conservée. Son fils Thierry et son petit fils Frédéric IT, qui eurent après lui le gouvernement de la Lorraine , se qualifièrent aussi tantôt de duc, tantôt de comte, selon la nature de l'acte qu’ils accomplissaient. : | |
L’archiduc Brunon mourut en 965, et quelques années après, en 977, l’empereur Otton II céda le duché de la Basse- Lorraine à Charles, fils de Louis-d'Outremer et frère de Lothaire roi de France ; divers historiens ont même cru que la cession dont il s’agit s'était étendue à la Haute-Lorraine ; leur supposition fut plus tard adoptée par la plupart des écrivains lorrains ; Charles de France fut admis par eux au nombre des ducs de Lorraine, et le duc Charles [*" est ordinairement appelé Charles IT ; ce qui n’a pas mis plus d'ordre et de clarté dans nos annales. Mais, pour réfuter solidement cette opinion, il suffit de rappeler que, dans les chartes qu’ils ont données postérieurement à l’année 977, Frédéric [“ et ensuite son fils Thierry n’ont pas cessé de prendre le titre de ducs de la Haute-Lorraine ; ce qu'ils n'auraient pu se permettre, si Charles en avait été investi par l’empereur Otton IT (1).
La générosité dont ce prince venait de faire preuve en faveur de Charles n’empècha pas Lothaire de songer à conquérir la Lorraine. Dès l’année 978, il pénétra dans ce pays et s’empara de la ville de Metz, où il reçut les hommages d’un grand nombre de seigneurs toujours disposés au changement. Il avait déjà soumis une partie de la Lorraine, lorsque l’empereur, à la tête de soixante mille hommes, le contraignit à rentrer précipitamment dans ses états et s’avança même jusqu’à Paris. En 980, Lothaire, dont les armes n’avaient pas été heureuses, fut obligé de faire la paix avec Otton et promit de ne plus
(4) V. Calmet, Hist., t. E, col. clxxxix.
élever aucune prétention sur les deux duchés de Lorraine, qui restérent à Charles et à Frédéric I°° (1).
Tant que dura le règne d'Otton IE, le roi de France se ‘montra scrupuleux observateur de sa promesse, malgré les murmures de plusieurs seigneurs, selon lesquels la conquête de la Lorraine aurait été chose facile; mais la mort d’Otton, arrivée en 983, ranima son ambition. L'empereur laissait ses vastes élats à un enfant de cinq ans, nommé Otton comme lui; Henri-le-Querelleur, duc de Bavière, s’empara du jeune prince, sous prétexte de lui servir de tuteur, en réalité dans l'espérance et avec le projet d’usurper le trône. Il chercha ‘ dès lors des alliés et des complices, et tâcha de se rendre favorable le roi de France, en lui abandonnant la Lorraine, que celui-ci n'avait cessé de convoiter ; en conséquence, il lui envoya demander une entrevue, qui devait avoir lieu sur le bord du Rhin, selon toutes les apparences au printemps de l’année 984. Lothaire entra dans la Lorraine, avec une armée, et se rendit au lieu convenu. Mais Henri avait compris, dans l'intervalle, que la concession qu'il faisait au roi de France ne pouvait manquer de le rendre lui-même odieux et suspect aux Allemands, qui lui reprocheraient d'avoir, pour satisfaire son ambition personnelle, cédé, sans coup férir, un royaume dont la conquête leur avait coûté bien du sang. Il se dispensa donc de venir trouver Lothaire, et le roi de France, se voyant joué, prit le parti de revenir dans ses états. Toutefois, cette retraite ne s’effectua pas sans difficulté. Les Lorrains avaient couru aux armes et se postérent, en force, sur la route que le rai devait suivre pour s’en retourner. Richer de Reims, qui nous donne ces détails, ne dit pas quels lieux traversait celte route ; cependant tout indique qu'il est question d’un des passages qui s'ouvrent à travers la chaine des Vosges. Le chemin fut obstrué
(2) V. la continuation de Flodoard, ad an. 978, 979 et 980; Sigebert de Gemblours, ad an. 978 et seq.; Richer de Reims, lib. UL, c. 67 et seq.
par des abattis d'arbres, et beaucoup d’archers furent placés sur les hauteurs qui le dominaient. Les soldats français, arrêtés à chaque instant dans leur marche et frappés par des ennemis invisibles, firent des pertes cruelles ; mais étant parvenus à découvrir un sentier qui conduisait sur les cimes occupées par les Lorrains, ils le gravirent, taillèrent en piéces ceux qu'ils purent atteindre, et, après des efforts inouïs, sortirent de ce défilé et continuërent leur retraite, sans être inquiétés (1). | ..
Les troubles qui continuëérent à agiter l'Allemagne, pendant le reste de cette année et l’année suivante, inspirérent à Lothaire l’idée de faire une nouvelle tentative poyr s'emparer de la Lorraine, ou du moins pour en arracher quelques lambeaux. Après s'être entendu avec Eudes comte de Bourgogne et Herbert comte de Vermandois, et s'être assuré l’aide de ces deux seigneurs, il entra dans le duché'de la Haute-Lorraine et forma le siège de Verdun. Cette ville, telle qu’elle était alors, se composait de deux parties bien distinctes. La ville -bassé était d’un accès facile et ne pouvait se défendre longtemps, mais la ville haute était fortifiée à la fois -par l’art et par la nature ; d’un côté, elle était protégée par la Meuse, dont le lit est large et profond; de l’autre, elle était bordée de précipicés et de rochers escarpés ; il était même difficile de la prendre par famine, parce qu’elle renfermait ordinairement des approvisionnements considérables et qu’elle possédait des puits et des cilernes contenant toujours de leau. Lothaire, attaquant la -ville basse; fit approcher des murailles diverses machines, et après huit jours de combats continuels, les habitants, persuadés qu’ils né recevraient aucun secours du dehors, tinrent conseil et prirent le parti d'ouvrir leurs portes au roi de France. Satisfait de ceue conquête, qui ne lui avait pas coûté beaucoup, Lothaire, dont
(4) V. Richer de Reims, lib. IL, c. 96-98.
les alliés se souciaient peu de s'engager plus avant dans la Lorraine, retourna à Laon et licencia ses troupes. Il était encore dans cette ville, occupé à examiner, avec ses conseillers, s’il valait mieux tenter de gagner les Lorrains par de belles paroles ou recourir à la force, lorsque. le duc Thierry, qui venait de succéder à son père Frédéric L*° dans le gouvernement de la Haute-Lorraine, forma le projet de surprendre Verdun. De concert avec Godefroy comte de cette ville, avec les comtes Sigefroy, Bardon, Gozilon et plusieurs autres, il s'approcha secrètement des murailles et parvint à s’emparér d’une balle, qui pouvait presque passer pour une forteresse à ‘causedes murailles épaisses dont elle était environnée. Elle était séparée de Verdun par la Meuse, mais deux ponts servaient aux communications qui avaient lieu continuellement, et au moyen de ces ponts, Thierry réussit à pénétrer dans la ville et à en expulser la garnison française. À cette nouvelle, Lothaire se hâta de rassembler une seconde fois son armée et s’avança du côté de Verdun. Les seigneurs lorrains, s’attendant à être prochaïnement attaqués, se hâtérent de mettre la ville en état d’opposer une longue et vigoureuse résistance, et firent placer dans un dépôt publie ce que l'on put ramasser de blé, ainsi que les vivres qui appartenaient aux négociants, c'est-à-dire, sans doute, les orges servant à la fabrication de la bière (4). Ils enjoignirent de couper dans la forêt d'Argonne et de conduire à Verdun une grande quantité de bois de construction, afin d'établir des machines ; enfin, ils firent préparer précipitamment des claies, des cordes, des pieux, des projectiles et tout ce qui était nécessaire pour soutenir un siège. Lothaire arriva bientôt après, avec dix mille combattants; par ses ordres, les archers qu'il avait
(4) On a vu plus haut que les brasseurs de Verdun étaient appelés bracenses negotiatores, et on nc peut douter qu'il ue soit question d’eux dans ce passage de Kicher.
amenés lancèrent sur les murailles une grèle de flèches, et il espérait pouvoir de cette manière écarter les assiégés et donner ensuite un assaut ; mais les Lorrains s'étaient si bien mis à couvert; qu’il fallut commencer un siège régulier. Le roi fit entourer son camp de fossés, dans le but de prévenir une surprise de la part des assiégés ou des Lorrains qui tenaient la campagne ; il prescrivit ensuite de construire une immense machine en charpente et la fit pousser jusqu’auprès du mur. Du haut de cette espèce de tour, il était facile soit d’écraser à coups de pierres et de percer avec des traits les défenseurs de la muraille, soit de s’élancer sur cette muraille elle-même et d'entrer dans la ville. Thierry, qui s’aperçut du danger, établit aussitôt une machine du même genre; mais la préci- pilation avec laquelle elle fut terrhinée ne permit pas de lui donner autant de hauteur et de force qu’à celle des assiégeants. Les français et les lorrains qui occupaient ces deux tours se livraient de fréquents combats, et le siège traînait en longueur. Un jour, Lothaire, s'étant approché fort près des murailles, fut blessé à la lèvre supérieure par une pierre lancée au moyen d'une fronde ; les Français irrités firent une nouvelle attaque plus vigoureuse que les précédentes, mais sans plus de succès ; ils eurent alors l’idée de lancer sur la machine construite par les Lorrains des crochets attachés à des cordes. Les crochets se fixèrent aux traverses qui soutenaient la machine, et bientôt les cordes, tirées par des centaines de bras, ébranlèrent celte tour qui pencha et fut presque renversée ; il devint dés lors impossible d’y combattre , et ses défenseurs tâchérent de s'échapper ; les uns se laissèrent glisser jusqu’à terre ; d’autres sautèrent à travers les créneaux , et tous furent faits prisonniers. Le duc Thierry et la plupart des comtes et des seigneurs qui s'étaient enfermés dans Verdun se trouvèrent au nombre des captifs. Un seigneur, nommé Gobert, qui était demeuré libre et auquel le gouvernement de la ville avait été confié, craignit d'aggraver la position des prisonniers en continuant
une défense désormais inutile, et vint présenter les clés de la place à Lothaire. Celui-ci entra dans Verdun, y laissa une bonne garnison, rendit ensuite la liberté à quelques hommes obscurs et retint le duc Thierry, les comtes Godefroy et Sigefroy, ainsi que les seigneurs, dont il confia la garde au duc de Bourgogne et au comte de Vermandois (1).
Le siège épiscopal de Verdun étant devenu vacant sur ces entrefaites, les chanoines élurent pour évèque Adalbéron, fils du comte Godefroy; mais Lothaire vit dans cette élection une entreprise contre son autorité et refusa de reconnaître Adal- . béron comme évêque. On possède encore la lettre que ce dernier écrivit aux Verdunois dans le but de leur reprocher le penchant qu'ils manifestaient assez ouvertement pour le roi de France, et les désordres qui avaient été commis dans les églises et les monastères par les partisans de ce dernier (2). Cependant, le jeune Otton IIT, délivré de l'espèce de captivité où le retenait le duc de Bavière, avait été reconnu comme roi par les Allemands, et ses tuteurs sommérent Lothaire d'exécuter le traité qu'il avait autrefois conclu avec Otton II et de retirer ses troupes de la ville de Verdun. Le roi avait bien envie de ne pas rendre sa conquête, mais, d’un autre côté, il craignait d'attirer en France son puissant adversaire ; il eut donc recours aux négociations et offrit d’abord au comte Godefroy ue lui donner la liberté, si son fils Adalbéron voulait renoncer à l'évêché de Verdun ; la proposition ayant été rejetée, Lothaire jura enfin de restituer la ville à Otton ; mais il mit tant de lenteur à opérer celte restitution, qu'il était encore maitre de Verdun lorsqu'il mourut à Laon, le 2 mars 986 (3). Le célèbre Gerbert, qui plus lard fut pape sous le nom de Sylvestre IF, et qui était fort attaché à la famille du
(1) V. Richer de Reims, lib. UE, c. 99-108 ; v. aussi la continuation de l'Hist. epis. vird., dans le Spicil., t XI, p.265. 7 (2) V. Calmet, Hist., t. 1, col. 927 et 928. (3) V. Richer de Reims, lib. I, c. 109 ; Gerbert, Epist. 60.
comte Godefroy , écrivit de Reims, où il résidait, plusieurs lettres renfermant de précieux éclaircissements pour l'histoire si obscure de cette époque. Dans une de ces lettres, il engage, au nom du comte Godefroy, l’évêque Adalbéron de Verdun et Hermann, autre fils du comte, à rester fidèles à Otton III, à nepas prêter l'oreille aux propositions insidieuses du roi de ‘ France, et à ne pas lui livrer les forteresses de Scarponne et d'Hattonchâtel et les autres places qu’ils occupaient, lors même que Lothaire mettrait à ce prix la liberté du comte (14). Une autre:lettre adressée à Mathilde, femme de Godefroy, a pour but dé Hi transmettre les mêmes recommandations (2).
L£ mort de Lothaire rendit la paix à la Haute-Lorraine; le duc Thierry et les autres seigneurs pris à Verdun furent immédiatement remis en liberté; il n’y eut que le comte Godefroy qui fut retenu jusqu’au mois de mai suivant (5). Pendant la captivité de Thierry, qui dura près de deux ans, le duché de la Haute-Lorraine fut administré, avec béaucoup de prudence, par Béatrix, veuve de Frédéric [® et sœur de Hugues-Capet; aussitôt que cette princesse eut appris la mort de Lothaire et la délivrance de son fils Thierry, elle engagea le jeune roi de France Louis V, la reine-mère Emma, Charles duc de la Basse-Lorraine, Adélaïde aïeule d'Ot--
ton Ill, et le duc de Bourgogne à se rendre à Montfaucon,
sur les frontières de la Champagne ; il s’y tint des conférences qui eurent pour but de réconcilier les rois de France et de Germañie, et de prévenir la ruine imminente de la famille carlovingienne. Le roi Louis V y consentit à rendre Verdun, et à relâcher Godefroy à des conditions assez onéreuses (4).
Les premières années du gouvernement de Thierry, après
(4) V. Epist. 47. Toutes les letires que nous citons font partie du pré mier recueil, à moins que nous n’averlissions du contraire. ;
(2) V. Epist. 50 ; v. aussi Epist. 48.
(3) V. Gerbert, Epist. 72 et 105.
(4) V. sen Epist. 60, 75, 100, 101 et 103.
son retour, nous offrent peu de faits dignes d’être rapportés, Il possédait, comme son père, les comtés de Bar et d'Amance à titre héréditaire ; il était de plus avoué des principales abbayes de la Haute-Lorraine, telles que Saint-Mihiel, Saint- Dié, Moyen-Moutier, Senones et Remiremont; on voit par conséquent qu'il réunissait sous son pouvoir tous les pays qui formérent ensuite les duchés de Lorraine et de Bar. La duchesse Béatrix conserva longtemps une légitime influence dans le gouvernement; mais à la fin, Thierry, fatigué de celte espèce de sujétion, se mit violemment en possession de lautorité el .enferma sa mère dans une étroite prison, d’où elle ne sortit que grâce à l’intervention du souverainpontife, qui obligea le duc à faire une fondation pour expier sa faute. En conséquence, le prince donna à l’église Saint- Maxe de Bar le moulin de Longeville, avec ses dépendances (1).
Thierry prit souvent part aux affaires de son temps, car la position de la Haute-Lorraine ne lui permettait pas de rester étrangère aux mouvements qui agitaient alors l'Europe. Le .duc trouva un auxiliaire précieux dans la personne de ‘Nantère, qui fut abbé de Saint-Mihiel, pendant un grand nombre d'années; il l’envoya plusieurs fois en ambassade, notamment vers Robert roi. de France, parce que l'abbé de Saint-Mihiel parlait la langue française avec beaucoup de pureté et d'élégance (2). :
La paix, un moment rétablie par. la mort de Lothaire, ne tarda pas à être rompue de nouveau. Le roi de France Louis V mourut au mois de mai 987, et le comte de Paris Hugues-Capet
(1) V., dans Calmet, ibid., t. I, preuv., col. 399 et 400, une pièce tirée du cartulaire de la collégiale Saint-Maxe, et Jean dé Bayon, Chronicon Mediani Monasterii, lib. Il, c. 46. Le pape qui intervint dans celte affaire doit être Benoît VIIL.
(2) ss, Quoniam (Thcodericus) noverat eum in responsis acutissimum, et linguæ gallicæ peritia facundissimum. V. Chronic. Sancti Michaëlis, dans Mabillon, Analecta, p. 353 et 354.
se fit proctamer roi, au-préjudice du frère de Lothaire, Charles
de France duc de la Basse-Lorraine. Celui-ci n'acquiesça pas à l’usurpation de Hugues-Capet, rassembla une armée et
s'empara de Laon, qui était, à cette époque, le séjour ordinaire dés rois. Il vint ensuite mettre le siège devant la ville de Reims; qui lui fut livrée par le prêtre Aldegaire, à qui l’archevèque Arnoul en avait confié la garde; ce fut le terme de ses succés ; en 994, Charles fut arrêté par trahison, et Hugues- Capet le fit enfermer à Orléans, où il mourut. Son fils Otton lui succéda dans le gouvernement de la Basse-Lorraine et décéda, sans enfants, en l’année 1005. LL:
- La vengeance du roi de France s’étendit jusqu’à l’archevêque de Reims. Le prélat, qui était fils naturel de Lothaire, devait sa dignité à Hugues ; néanmoins, la parenté qui l’unissait à Charles de France l'avait jeté dans son parti, et c'était par suite d'instructions secrètes de l’archevèque que le prêtre Aldegaire avait ouvert les portes de Reims au duc de la Basse-Lorraine. Arnoul était tombé, en même temps que ce dernier, au pouvoir du roi; et, en 991, un concile assemblé,
par ordre de ce prince, dans l’abbaye de Saint-Basle près de . Reims, et auquel assistèrent plusieurs évèques lorrains, dé-
posa Arnoul et élut en sa place le célèbre Gerbert, qui se mit tranquillement en possession de l’archevéché. Mais la nou-
velle de ces évènements étant parvenue à Rome, le pape Jean XV désapprouva les décrets dn concile de Saint-Basle,
qui étaient tout-à-fait contraires au droit canonique. Les évè-
ques allemands écrivirent au papé pour l’engager à intervenir
activement dans celte affaire, et le pontife envoya un abbé nommé Léon, en qualité de légat, avec de pleins pouvoirs
pour réunir un autre concile composé d’évèques français,
lorrains et allemands, examiner les faits avec plus de matu-
rité et prononcer un jugement définitif. Le légat étant arrivé
s’entendit, à cet égard, avec quelques évèques allemands et
lorrains, et ils écrivirent à Hugues-Capet et à son fils Robert,
qui venait d'être associé au trône, pour leur annoneer la prochaine tenue d’un concile, leur demander de fixer eux-mêmes l’époque et le lieu de sa réunion, et les prier d'y assister avec les évêques français. Les deux rois, regardant la déposition d’Arnoul et l'élection de Gerbert comme irrévocables, refusèrent de se rendre au concile, qui s’ouvrit, le 2 juin 995, à Mouzon sur la Meuse ; il était présidé par l'abbé Léou, et on Dy compta que quatre prélats : Ludolf métropolitain de Trèves, Sueder évêque de Munster, Notger évèque de Liège et Heimon évêque de Verdun. Au moment de l'ouvérture du concile, Heimon, qui seul, à ce qu’il paraît, connaissait bien la langue française, se leva et prononça un diseours, dans lequel il fit connaître le but de cette réünion .d'évêques. Gerbert se défendit avec beaucoup de présence d'esprit ; mais voyant que. les évêques étaient indisposés contre lui, il promit de s'abstenir de célébrer la messe jusqu’à la tenue d’un autre synode, qui devait avoir lieu à Reims, dans l’abbaye de Saint- Remy, le huitième jour après la fête de saint Jean-Baptiste. Heimon se leva alors une seconde fois et, comme il remplissait les fonctions d’interprète, il expliqua en français ce que le concile avait décidé aux laïques présents à la séance et qui n'entendaient pas la langue latine. Au jour marqué , les prélats se réunirent de rechef, et, après avoir écouté la défense des évêques français qui avaient assisté au concile de Saint-Basle , déclarérent nulles la ns d'Arnoul et l'élection de Gerbert (1).
. Beaucoup de seigneurs lorrains se trouvèrent aux synodes de Mouzon et de Reims, et on mentionne parmi eux un comte Godefroy, qui ne peut être que le comte de Verdun ; il était tellement considéré qu’à Mouzon les évêques l’appelèrent dans la salle où.ils s'étaient retirés. pour délibérer, et voulu-
1) V. Richer de Reims, lib. ÊV, c. 54 et seq., 95 et Du 100 et seq. ; Labbe, Concil., t. IX, col. 747 ct suiv. |
rent avoir son avis (4). On ne voit pas que le duc Thierry ait figuré parmi les assistants. Ce prince était rempli de bravoure, mais ne possédait pas toutes les qualités qui avaient distingué son père. Il abusa plus d’une fois de sa puissance, et l’on eut souvent à lui reprocher des actes injustes. En 1003, le roi de Germanie Henri Il, qui avait déjà antérieurement parcouru une partie de la Haute-Lorraine, visita cette contrée. F convoqua une diète à Thionville ; les seigneurs et les prélats s’y rendirent et conférèrent avec Henri sur l’état du duché et sur les améliorations qui devaient être introduites dans le gouvernement. Le roi y reçut des plaintes nom- | breuses sur la conduite de Thierry ; on reprochait à ce dernier plusieurs actes de tyrannie, et on l’accusait de plus d'entretenir des relations dangereuses avec Hermann, duc d'Alsace et de Souabe, qui élevait des prétentions au trône. Henri réprimanda le duc et lui interdit de rester en rapport avec Hermann, mais ne jugea pas à propos de le dépouiller de son gouvernement, soit que les plaintes élevées contre le due ne fussent pas parfaitement fondées, soit que la puissance de Thierry fit craindre au roi une résistance qui pouvait se prolonger (2).
Ces avertissements ne paraissent pas avoir eu beaucoup d'effet ; car deux années après (1005), Adalbéron IL, évèque de Metz et frère de Thierry, étant mort, ce dernier agit comme si l'évêché lui eût appartenu et le donna à son’ fils, nommé également Adalbéron, qui n’était encore qu’un enfant. Comme il pensait bien que cette espèce d’usurpation ne manquerait pas de soulever une réprobation générale et de lui attirer de la part du roi plus que dés réprimandes, il pria Thierry de Luxembourg, frère de la reine Cunégonde, de prendre en main l'administration spirituelle et temporelle
(4) V. Calmet, Hist., t. [, col. 934.
(2) V. Brower, Annal. Trev.,t. 1, p. 495 et 496; Calmet, ibid., col. 936.
de l'évêché de Metz, tant que son fils Adalbéron ne pourrait s’en occuper lui-même. Thierry de Luxembourg accepta les fonctions d'administrateur, et étant parvenu, au bout de peu
de temps, à gagner le clergé et les habitants de Metz, se fit lui-même élire évèque et renvoya le jeune Adalbéron chez son père. Le duc furieux rassembla une armée et marcha vers la ville de Metz pour s’en emparer et rétablir Adalbéron ; mais le nouvel évêque vint au devant du due, le battit et le fit prisonnier. Le roi, indigné de la mauvaise foi de son beaufrère, se décida alors à intervenir et ménagea un traité entre les deux adversaires ; le prince fut remis en liberté, et Thierry de Luxembourg conserva l'évêché de Metz (1).
La partie septentrionale de la Haute-Lorraine fut, bientôt après, le théâtre d’une autre guerre. Le roi Henri IX, ayant fondé Pévèché de Bamberg, assigna à la manse épiscopale le comté de Bamberg même, qu'il avait donné en douaire à son épouse Cunégonde ; comme cette princesse n'avait pas d'enfants , ses frères comptaient que le comté leur reviendrait plus tard, et le chagrin qu’ils éprouvérent d'en être privés les poussa à la révolte. Ils étaient au nombre de quatre : Adalbéron prévôt de Saint-Paulin de Trèves, Frédéric comte de Luxembourg, Henri duc de Bavièére et Thierry évêque de Metz. Ils osérent commencer les hostilités contre le roi, et l’archevèque de Trèves, Ludolf, étant mort sur ces entrefaites, le prévôt Adalbéron s'empara de larchevèché. Le roi vint les attaquer. Après avoir dépouillé Henri de son duché de Bavière, il entra dans la Haute-Lorraine et assiégea la ville de Metz (an. 1009); l’évêque, soutenu par ses frères, lui opposa une vigoureuse résistance ; les environs de la ville eurent beaucoup à souffrir pendant le siège, et les slaves qui faisaient partie de l’armée impériale, et étaient à peine baptisés, pillèrent et détruisirent
(4) V. Sigebert de Gemblours, Chron., ad an. 1009.
la célèbre abbaye de Saint-Martin, située hors des murs. Henri IL, qui n’avait pu empécher cet acte de vandalisme, en témoigna beaucoup de douleur et donna aux moines une somme suffisante pour faire reconstruire leur monastère. Pendant ce temps, les troupes impériales, celles du duc Thierry et les soldats des frères de l’évêque battaient le pays en tous sens et y commettaient mille violences et mille dévastations (1). Constantin ,: abbé de Saint-Symphorien de Metz, qui écrivait à cette époque, dit que la misère était si grande dans cette partie de la Lorraine, que da vie y était devenue à charge, et que l’on ne pouvait se procurer les choses les plus nécessaires. « On voudrait bien s'enfuir, » ajoute-t-il , mais, comme l’on manque de tout, on n’ose » entreprendre Île voyage. Les villes sont entièrement dé- » peuplées ; les bourgs et les villages réduits en cendres ;
» le fer, le feu, la famine, la peste ont tout ravagé. Plusieurs __» même d’entre les nobles sont réduits à l’indigence. Les » vignes sont arrachées, les arbres coupés, les monastères » dépeuplés, prêts à être totalement abandonnés et réduits » en d’affreux déserts (2). » Dithmar de Mersebourg, autre chroniqueur LOAEMpOrA, ajoute que huit cents familles de serfs appartenant à l'église Saint-Etienne, c’est-à-dire à la cathédrale de Metz, se trouvèrent réduites à une telle détresse, qu'elles émigrérent secrétement et sans demander l'autorisation de l’évèque, qui avait cependant déjà permis à beaucoup d’autres serfs de prendre le même parti. |
La ville de Metz, pressée sans relâche, se trouva enfin réduite aux dernières extrémités, et l'évêque Thierry fut obligé d’implorer le pardon du roi, qui le laissa en possession de son évêché, se réservant toutefois de prendre ulté-
(4) V. idem, ibid. ; Hist. de Metz, t. ILE, p. 113 et süiv. (2) Nous Dbruntons la srequerion de ce passage aux auteurs de l’Hist. de Metz, t. Il, p. 114. :
L é — A5 — | rieurement à l'égard de Thierry et de ses frères les mesures qu'il jugerait convenables. Le prélat, au lieu de tâcher de faire oublier ses fautes et sa révolte, écrivit au pape des lettres dans lesquelles il faisait son apologie, et peignait sous les couteurs les plus fausses la conduite de Henri II. Ce prince fut vivement affecté de l’ingratitude de Thierry, et, dans une
‘assemblée tenue à Bamberg, au mois de mai 4019, à l’occasion de la dédicace de la cathédrale qu’il y avait fait élever, àl se plaignit des entreprises du prélat et de ses frères et convoqua une diète, qui devait s’ouvrir à Coblentz au mois de novembre suivant, et dans laquelle .on procèderait au jugement de ces seigneurs. Ceux-ci n’osèrent s’y présenter et “envoyérent des députés pour essayer de justifier leur conduite ; mais le roi, refusant de les entendre, ordonna que les accusés comparaîtraient en personne devant une nouvelle diète, et les évêques interdirent à Thierry de célébrer les saints mystères jusqu’à ce qu’il eût obtenu son pardon. La diète indiquée s’ouvrit à Mayence ; la plupart des accusés y vinrent ; il leur fut impossible .de se disculper, et ils quittèrent l’assemblée, le cœur plein de projets de vengeance. Ayant réuni des soldats, ils s’embusquérent sur la route de Mayence et attaquérent à l’improviste plusieurs seigneurs et prélats qui revenaient de la diète et marchaient sans défiance. Ils en -tuérent quelques-uns et en firem d’autres prisonniers ; Thierry duc de la Haute-Lorraine fut du nombre de ces derniers ; il avait reçu, en se défendant, uüne blessure dangereuse ; Heimon évéque de Verdun et divers seigneurs parvinrent à s'échapper. Un pareil attentat excita une indignation générale contre l'évêque de Metz et contre son frère Henri, qui résidait dans cette ville depuis qu’il avait été chassé de la Bavière. Le roi fut plus que personne irrité de la conduite de ses beauxfrères et convoqua, dans le courant de l'année 4047, une diète à Aix-la-Chapelle ; on devait y prendre des mesures rigoureuses contre Thierry et ses frères ; mais ceux-ci n’atten-
dirent pas le coup qui les menaçait et priérent l'archevêque de Cologne Héribert, un des hommes de confiance du roi, d’implorer leur pardon ; Héribert leur conseilla de le solliciter eux-mêmes ; en conséquence , Thierry et Henri, ayant fait mettre en liberté le duc de Lorraine et-leurs autres prisonniers , vinrent se jeter aux pieds de leur frère , qui consentit à oublier le passé, rendit à Henri son duché de Bavière et” confirma Thierry dans la possession de l'évêché de Metz (1). Ajoutons qu’à partir de ce moment, Thierry devint un prélat aussi zélé pour le bien de son diocèse et pour l’accomplissement de ses devoirs épiscopaux, ve avait d’abord paru violent et ambitieux.
Le due de la Haute-Lorraine ne fut pas plustôt débarrassé de ses querelles avec les princes de la maison de Luxembourg, qu’il fut obligé d’aller défendre une autre partie de son gouvernement. Widric, comte de Clermont-en-Bassigny, et son frère Amalric, archidiacre de Langres, s'étaient jetés dans le
.comté de Bar, où ils exerçaient une foule de déprédations. Thierry marcha contr'eux, les rencontra près du château de Bar et les défit complètement, quoiqu'il eût bien moins de monde que ses ennemis. Il lutta en personne contre l’archidiacre, en reçut une blessure grave, mais le tua, aprés lui avoir reproché ses brigandages (2). | . Le duc survéeut peu d'années à cette dernière guerre ; on ignore la date précise de son décès, mais il avait cessé de vivre en 1024 (5) ; il laissa deux enfants : Frédéric IL, qui obtint après son père le gouvernement de la Haute-Lorraine ; et Adèle, mariée à Valéran comte d’Arlon ; deux fils : Sigefroy, comte de Briey, et Adalbéron, qui fut momentanément pourvu de l'évêché de Metz, étaient morts avant Thierry.
(1) V. Dithmar de Mersebourg, Chronic., lib. V et VI. (2) V. Jean de B-yon,°Chronic., lib. Il, c. 46.
(3) Le nécrologe de l’abbaye de Saint-Mihiel, cité par Dom Calmet - (Hist., t. I, col. exciij), fixe le décès de Thicrry au 2 janvier 1024. ù
. Henri IT descendit lui-même dans la tombe le 14 juillet 1024, et comme ïl n'avait pas d'enfants, les prélats et les seigneurs furent divisés sur le choix de son successeur. Deux candidats se trouvaient en présence ; ils étaient cousinsgermains et se nommaient tous deux Conrad. Le nouveau duc de Lorraine, Frédérie, penchait pour le plus jeune; mais la majorité se prononça en faveur du plus âgé, qui était duc de Franconie et avait élé recommandé aux Allemands par Henri IL. Conrad-le-Jeune lui-même, après avoir conféré avec les seigneurs lorrains, déclara se ranger à l'opinion du plus grand nombre et vota en faveur de son cousin; néanmoins, il conserva beaucoup de ressentiment de ce que la préférence avait été donnée à celui-ci, et forma dès lors le projet de le supplanter, si la chose était possible. Une occasion se présenta bientôt. Le duc de Lorraine avait voté aussi, mais à contre-cœur, en faveur de Conrad-l’Ancien; car il avait contre ce prince un motif personnél d'inimitié. Conrad-l’Ancien avait épousé Gisèle, fille de Herman ÎI duc. de Souabe, et du chef de sa femme élevait des prétentions sur le royaume de Bourgogne, dont le roi, Rodolphe IL, n’avait pas d'enfants ; Frédéric, de son côté, avait pour femme Mathilde sœur de Gisèle, et cette princesse avait eu d’un premier mariage Conrad-le-Jeune qui venait d’aspirer à l'empire ; Frédéric était donc beau-père de ce dernier et supportait avec peine que les Allemands n’eussent pas élu ce prince ; d'autre part, comme époux de Mathilde, il était prétendant au royaume de Bourgogne, et prévoyait bien que les droits de Conrad-l’Ancien, soutenus de toute la majesté royale, l’emporteraient aisément sur ses propres droits. Il s’associa donc, mais en secret, au mécontentement et aux projets de révolte de Conrad-le-Jeuné.
L'année suivante (1025), les Italiens refusèrent de reconnaître Conrad II pour empereur, et offrirent la couronne impériale à Hugues, fils de Robert roi de France, et sur son refus, à Guillaume-le-Grand, duc de Guyenne. Guillaume
— 218 — | ù n’accepta qu'avec répugnance la proposition des Italiens, mais une fois son parti pris, lâcha de mener l'entreprise à bonne fin ; il essaya en conséquence, par le moyen du roi Robert, d'engager le duc de la Basse-Lorraine et Frédéric IF, duc de la Haute-Lorraine, à se déclarer contre le roi de Ger- -manie dans l'espérance qu’une pareille diversion l’empécherait de porter ses-armes en Italie. Ce plan, assez habilement conçu, échoua, parce que les Italiens se décidèrent à reconnaître Conrad; dès l’année 1025, Héribert, archevêque de Milan, s'était rendu à la diète de Constance et avait apporté au roi la soumission de ses compatriotes. À cette nouvelle, Guillaume s'était facilement décidé à rester duc de Guyenne ; mais les seigneurs allemands et lorrains qui étaient entrés dans le complot ne renoncèrent pas à leurs projets. Les principaux étaient Conrad-le-Jeune, duc de Carinthie, Ernest, duc d'Allemagne, et Frédéric, due de la Haute-Lorraine. Le roi apprit leur résolution au moment où il était en route pour se rendre en Îtalie, et dissimula d’abord son mécontentement, parce qu’il espérait que cette confédération de princes mécontents et ambitieux se dissoudrait d'elle-même. Le duc de Souabe se réconcilia effectivement avec le roi, l'année d’après (1026).; néanmoins, il céda plus tard aux sollicitations de ses anciens complices et reprit ses relations avec eux. Conrad, Ernest et le duc de la Haute-Lorraine commencèrent la guerre et s’emparérent de différentes forteresses occupées par les partisans du roi. Celui-ci, qui était retenu en Italie par des affaires pressantes, ne savait à quoi se déterminer. Ïl parvint cependant à réprimer la révolte ; Conrad fut fait prisonnier et retenu dans un château - fort pendant quelques années ; Ernest fut chassé de son duché de Souabe et tué dans un combat; enfin, le duc de la Haute-Lorraine lui-même mourut en 1028, avant que l’empereur l’eût châtié (1).
(4) V. sur tous ces faits les différents historiens d'Allemagne.
Comme il ne laissait pas d’enfants mâles, le duché de la Haute- Lorraine sortit de sa famille, qui l'avait possédé presqué héréditairement pendant trois générations (1) ; l’empereur ne se - pressa pas de remplacer Frédéric, et le duché resta entre ses mains pendant plusieurs années.
La Basse-Lorraine était alors gouvernée par le duc Gothelon, qui, en 1026, prit aussi le parti de la révolte. On a soupçonné qu'il y était encouragé par le roi de France, Robert, qui espérait profiter de ces troubles pour ressaisir le royaume de Lorraine, dont quelques uns de ses prédécesseurs avaient été les maîtres ; mais l’empereur avait réussi à pacifier la Basse-Lorraine comme la Haute ; Robert avait été Obligé de renoncer à ses prétentions, et Gothelon s'était réconcilié avec Conrad (2). Il finit même par gagner tellement la confiance et les bonnes grâces de l’empereur, que ce prince se décida, en 1033, à lui donner également le gouvernement de la Haute-Lorraine et la tutelle des filles de Frédéric IT : les princesses Béatrix et Sophie. Gothelon ou Gozilon, car il est désigné sous ces deux noms dans les chroniqueurs contemporains, se trouva par là possesseur et en quelque sorte souverain du royaume de Lorgainé tout entier. [Il le gouverna avec beaucoup de prudence et d’habileté, et sa valeur en protégea les frontières (3). |
Eudes, comte de Champagne et neveu de Rodolphe HE roide Bourgogne, était un des nombreux prétendants à la couronne de ce royaume. En 1032, Rodolphe, sentant que sa fin approchait, envoya à l’empereur les insignes royaux et le désigna ainsi pour son héritier. Eudes en éprouva un violent
(1) V. Sigebert de Gemblours, ibid., ad an. 1033. Quelques chroniqueurs, et nolamment Sigebert, placent seulement en 1033 la mort de Frédéric Il ; cette date ne semble pas exacte, et nous préférons celle que nous avons indiquée. : .
(2) V. idem, ad an. 1026.
(3) V. Jean de Bayon, Chron., lib. Il, c. 48.
mécontentement, et comme l’empereur était occupé d'une guerre contre les Slaves et les Hongrois, le comte de Champagne entra dans la Bourgogne et en conquit facilement une partie ; mais l’empereur étant accouru à son tour, Eudes fut contraint de se retirer dans ses états, et Conrad fut sacré roi de Bourgogne. Le comte de Champagne lui offrit de renoncer à ses prétentions sur ce royaume, s’il voulait lui en céder le gouvernement, essuya un refus, et dès lors ne voulant plus rien ménager, envahit la Haute-Lorraine, en 1036, et y exerça de grands ravages. Il s’empara du château de Bar , où il laissa une garnison de cinq cents hommes, attaqua et enleva plusieurs autres forteresses, et vint enfin, le 34 octobre, mettre le siège devant la ville de Toul. Cependant, Conrad avait réuni une armée composée d’allemands et de lorrains, et s’avançait avec rapidité ; quand on apprit qu'il était arrivé au monastère de Saint-Mihiel, Eudes leva le siège de Toul et partit précipitamment. Il était, du reste, opportun que l’armée de Conrad eût obligé le comte de Champagne à la retraite, car presqu’aussitôt après son départ, un pan de la muraille qui défendait Toul du côté du nord, miné et ébranlé par les machines des assiégeants , s’écroula et ouvrit une brèche, par laquelle les assaillants auraient pu entrer dans la ville (4).
L'empereur, non content d’avoir contraint son ennemi à rentrer dans la Champagne, l'y suivit, la ravagea pendant trois semaines et força le comte, qui n’était pas en état de se mesurer avec lui, à signer un traité par lequel il renonçait à ses droits prétendus sur la Bourgogne et s’engageait à ne plus “ attaquer la Lorraine. Mais Conrad n'eut pas plustôt repassé le Rhin, que le comte de Champagne se disposa de nouveau à la guerre. Au commencement de l’année 4037 , il pénétra
(1) V. Sigebert de Gemblours ct Albérie, ad an. 1035 et 1036 ; Jean de Bayon, lib. Il, c. 48.
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dans la Lorraine une seconde fois, êt comme le château de Bar était une position três-importante, et en quelque sorte la clé du pays, il l’assiégea encore, mais éprouva une vive résistance, qui permit à Gothelon de rassembler une armée. Le duc envoya d’abord son fils Godefroy avec les contingents fournis par les seigneurs de la Basse-Lorraine, et le suivit bientôt lui-mème avec d’autres troupes. Eudes, après avoir pris le château de Bar, s’avança à la rencontre des Lorrains dans la vallée de l'Orne, un des affluents occidentaux de la
Moselle, et les deux armées se rencontrèrent dans un lieu que
Jean de Bayon appelle Honol, et qui n'est plus connu. Le 23 novembre, jour de la fête de saint Clément, les armées se préparèrent au combat ; le Bienheureux Richard, abbé de Saint-Vanne de Verdun , qui se trouvait parmi les Lorrains, célébra la messe, et après avoir offert le saint sacrifice, prédit à ses compatriotes qu’ils remporteraient la victoire, parce qu'ils combattaient pour le salut de leur pays. L'événement ne sembla pas d’abord répondre à celte promesse; la bataille engagée à la
quatrième heure du jour, c’est-à-dire vers neyf heures du ma-
tin, se prolongea jusque dans l’après-midi, et les Champenois, bien plus nombreux que les Lorrains, avaient un avantage marqué ; mais tout-à-coup le comte Gérard arriva avec une partie des troupes de la Haute-Lorraine.et le contingent de l’évêque de Metz. Le combat changea aussitôt de face, et à la dixième heure du jour, ou vers quatre heures du soir, la déroute des Champenois devint complète. Deux mille d’entr'eux restèrent sur le champ de bataille ; beaucoup d’autres étaient couverts de blessures ; Eudes prit la fuite, mais fut attaqué et tué par un simple domestique, nommé Thierry, qui lui enleva un reliquaire qu’il portait toujours sur sa personne. Gothelon envoya à Conrad, qui, était en Italie, le sceau du comte, comme une preuve de la défaite et de la mort de ce prince. Son fils Thibaut s'échappa difficilement, avec les débris de l'armée, et se retira en Champagne. Jean de Bayon ajoute que
cetle guerre fut la dernière entreprise faite par les Français sur le royaume de Lorraine (1).
Gothelon mourut en 1043 ; il avait deux fils : Gothelon et Godefroy. Henri ILE, roi de Germanie, avait promis d'accorder à l'aîné le gouvernement de la Haute-Lorraine ; aussi leur père remit au plus jeune le duché de la Basse-Lorraine ; mais le roi, ayant appris plus tard que Gothelon était un homine sans talent et sans capacité, refusa de le reconnaître comme duc et donna ce titre au comte Adalbert IT d'Alsace (2).
Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans une discussion relative à l’origine de ce dernier ; il suffit à notre dessein de faire observer que la famille d'Alsace était établie dans la Haute-Lorraine depuis quelques générations, qu’elle y possédait des biens considérables et qu’elle s'était alliée par des mariages aux maisons les plus puissantes de ce pays. En 1033, le comte Adalbert [°", qui était le chef de la famille, fonda la fameuse abbaye de Bouzonville dans le pagus de la Nied (3). Il mourut l’année suivante et laissa un fils appelé Gérard; celui-ci eut plusieurs fils.; l’aîné se nommait Adaïlbert, comme sôn aïeul ; Gérard, le second, fut investi par l’évèque de Metz des fonctions de comte de cette ville ; et, selon toutes les apparences, il faut l’identifier avec le comte Gérard dont l’arrivée subite assara la victoire aux Lorrains dans la bataille de Honol. Henri IT ne pouvait confier le gouvernement de la Haute- Lorraine à un homme plus en état que Adalbert IF de remplir avec succès une tâche aussi importante et aussi difficile. I avait dans notre pays de vastes domaines ;. et d’un autre côté, sa famille étant alliée à celle des premiers dues bénéficiaires, il pouvait en quelque manière être regardé comme leur héritier. |
Là
(1) V. Jean de Bayon, ibid. ; *eeoere ad an. 1037. (2) V. Albéric, ad an. 1043.
(3) V. Calmet, Notice, t. [, col. 163.
Godefroy-le-Bossu, second fils de Gothelon, était en possession de la Basse-Lorraine, et avait vu sans regrets son frère ainé privé du gouvernement qui lui avait été promis ; mais on croit qu’il demanda ce gouvernement pour lui-même, et le dépit que lui firent éprouver le refus du roi et la nomination d’Adalbert le portérent aux dernières extrémités. Il ne craignit pas de se révolter contre Henri IIE, commença la guerre, en 4044 et ne tarda pas à s’en repentir. Ses amis, et surtout Hermenfroy archidiacre de Verdun, lexhortèrent à implorer la clémence du monarque; il vint donc se jeter à ses pieds, subit une courte détention et obtint ensuite la restitution de son duché ; néanmoins Henri, qui se défiait de Godefroy, l’obligea à donner son fils en otage (1). Ce jeune prince étant mort peu de temps après, le duc, qui n’avait cédé qu’à la force, engagea dans ses intérêts Baudoin de Lille, comte de Flandre, et se révolla de nouveau. Après avoir, en 1046, pris Nimègue, où il saccagea et brüla le beau palais des empereurs, il vint attaquer la ville de Verdun, au mois d'octobre de la même année. fl était très-irrité contre les évêques de cette ville, parce qu'ils avaient réussi à devenir maitres du comté, qui, selon Godefroy, était une propriété particulière de sa famille. H en résulte qu'il y avait un lien de parenté entre cette famille et la maison de Bar, qui descendaït aussi des anciens comtes de Verdun. La ville, quoique bien fortifiée, opposa peu de résistance ; le duc l'incendia, pilla la cathédrale, en enleva le trésor et mit ensuite le feu à l'édifice. Mais ce sacrilège ne fut pas plustôt consommé, que Godefroy en éprouva de violents remords. l se soumit sans murmure à la pénitence publique, afin d'obtenir le pardon de son crime. Déchaussé et à moitié nu, il traversa les ruines de Verdun, en rampant sur ses genoux et sur ses coudes, s’avança jusqu’à l'emplacement du
(1) V. Sheet de Gemblours, ad an. 1044, 1045 et 1046 ; AérnRAn* le-Contract, Chronic., ad an. 1044, 1045 et 1046.
grand autel et y reçut la discipline. Il tâcha ensuite, autant que la chose était possible, de réparer les torts qu'il avait causés à celte église , lui restitua les biens et les domaines dont il s'était emparé, et donna une forte somme d'argent: pour se dispenser de couper sa longue chevelure ; ce qui était une des conditions de la pénitence publique. On s’occupa ensuite du rétablissement de la cathédrale, et Godefroy portait, comme un simple manœuvre, les pierres etle mortier. Il ne fut cependant pas le seul restaurateur de l'édifice ; Vazon, évêque de Liège, et son clergé envoyèrent à Verdun cinquante livres d'argent, en demandant que la moitié de cette somme füt consacrée aux travaux de la cathédrale, et l’autre moitié aux besgins du chapitre (1). :
Henri IE, qui s'était rendu en Italie (1046), se trouva dans l'impossibilité de réprimer les violences commises par Godefroy, et la guerre continua entre ce dernier et le duc Adalbert pendant l’année 1047. Adalbert entra dans la Basse-Lorraine, avec quelques troupes, et ravagea plusieurs cantons de ce duché, mais ayant imprudemment permis à ses soldats de se disperser pour piller, il fat attaqué à l’improviste par le duc Godefroy et périt, avec tous ceux qui l’entouraient. Cet évènement arriva vers la fin de l’année 14047, et on n’en eonnait pas la date d’une manière- précise (2). Les circonstances ne permirent pas à Godefroy de profiter de la mort de son rival pour envahir la Haute-Lorraine; lannée suivante, Henri III, qui avait reçu la couronne impériale en 1046, dépouilla Godefroy de son gouvernement, qu’il confia à Frédéric, comte de Luxembourg, et donna le duché de la Haute-Lorraine à Gérard d’Alsace, fils de Gérard, comte de Metz, et néveu d’Adalbert Il (3). Quoique les trois ducs de la maison de Bar se
(4) V. Sigebert de Gemblours et Albéric, ad an. 1044, 1045 et 1046. (2) V. Hermann-le-Contract, ad an. 1047. .
(3) V. idem, ibid. ; Sigebert, ad an. 1048.
soient succédé d’une manière qui ressemble fort à l'hérédité, et que les ducs suivants, Gothelon et Adalbert, aient été . choisis, sans doute avec intention, dans des familles alliées à cette maison, il est certain que jusqu’à Gérard d’Alsace le duché de la Haute-Lorraine n’était pas héréditaire ; il ne le :
devint que sous le règne de Gérard, comme on le verra dans le second livre de cet ouvrage.