‹ Histoire de Lorraine. Tome premierChapitre 20 sur 30 · ÉTAT DE LA LORRAINE PENDANT LE X° SIÈCLE ET LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XI · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA LORRAINE PENDANT LE X° SIÈCLE ET LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XI

.L'époque pendant laquelle on vit les duchés et les comtés, donnés à vie et même pour un temps plus court, devenir héréditaires et se transmettre, sans difficulté et sans réclamation, aux descendants des premiers possesseurs, celte époque, disons-nous, fut témoin d’un bouleversement presque complet dans les divisions géographiques et administratives de notre pays. Les circonscriptions établies par les Romains avaient longtemps survécu à la ruine complète de leur puissance. Adoptées, pour ainsi dire sans modifications, par la puissance ecclésiastique, qui en àvait fait la base de son organisation hiérarchique ; conservées, à cause de leur simplicité, par les Mérovingiens et les Carlovingiens, ces circonscriptions s’altérérent vers la fin de la seconde dynastie et pendant les règnes des premiers empereurs allemands. Les souverainetés nouvelles, qui s'élevèrent de toutes parts, découpérent et morcelérent les anciennes civitates, et les pagi se multiplièrent par le démembrement des anciens. Îl est certain, en effet, que les pagi du moyen-âge ne correspondent pas exactement à ceux des Gallo-Romains, quoiqu'ils portent les mêmes dénominations. Aux IX° et X° siècles, ils prirent souvent le nom de comtés ; mais ces deux espèces de divisions territo-

riales n’étaient pas identiques, et on vit bien fréquemment plusieurs comtés compris dans le même pagus.

-Le diocèse de Trèves, qui se composait de l’ancienne civitas des Treviri, renfermait, au moyen-âge, un grand nombre de pagi, et on ne mentionnera ici que les principaux. Le premier était le pagus Mosellensis, ainsi appelé parce qu'il était traversé par la Moselle ; son étendue était considérable, et il avait pour chef-lieu la ville de Trèves elle-même ; de là vient qu'il porta simultanément les noms de pagus Trevirensis et de pagus Mosellensis; on le trouve désigné sous la première de ccs dénominations dans un diplôme donné à l’abbaye de Saint-Maximin de Trèves, en 966 ou 967, par l'empereur Otton [°'. C’est le même territoire qui est nommé Ducatus Moselliorum dans les Annales de Saint-Bertin et dans quelques titres et diplômes. Il était entouré par les pagi Meginensis, Bedensis, Wabrensis, Aralunensis, Salinensis, Nidensis, etc. Du côté du sud-ouest, il se prolongeait jusque vers la ville actuelle de Montmédy ; car le roi Daniel ou Chilpéric IT, dans le titre par lequel il céda à l’abbaye de Saint-Arnould un domaine appelé Villa-Martis, dit que ce domaine, voisin de Montmédy, était situé dans le pagus Mosellensis (1).

- À l’ouest de ce pays était le pagus Ardennensis, qui comprenait une partie de la forêt des Ardennes ; il avait pour limites une petite rivière connue autrefois sous le nom d’Erpaha (maintenant Erf), le Semoris (Semoy) et la Sura (Sure ou Saur) (2). Les titres du moyen-âge mentionnent un autre pagus qu’ils appellent Corascus ; il était voisin du précédent et en avait fait primitivement partie intégrante (3). Au sud-

(4) V. Calmet, Notice, t. E, col. 761.

(2) V. Valois, Notitia Gall., vo Arduenna silua, {0 37; v. aussi Calme, Hist., t. 1, preuv., col. 367 et 371.

. (3) V. Hontheim, Historia Trevirensis diplomatica et pragmatiea, t. I, p. 60,

est du pagus Ardennensis s’étendait le pagus Wabrensis, distinct du territoire de même nom qui appartenait au diocèse de . Verdun. Au nord de ces différents pays on rencontrait le pagus Bedensis, qui avait pour chef-lieu la ville ancienne de Beda (aujourd’hui Bidbourg), et renfermait les cantons arrosés par plusieurs des affluents occidentaux de la Moselle, notamment par la rivière de Prum, la Sure et la Lisura (Lesser), etc. Il est désigné dans l’acte de partage du royaume de Lothaire sous le nom de Bedagowa, et ses limites sont tracées avec assez d’exactitude dans un diplôme de l’empereur Otton IL, publié par Hontheim (1). Différents titres mentionnent un pagus Surensis, qui s’étendait sur les deux rives de la Sure et avait été formé par un démembrement du précédent. Plus au nord,. on trouvait un autre pagus qui comprenait presque

toute la partie septentrionale de l’ancienne civilas des Treviri,

sur la rive gauche de la Moselle et jusqu’au Rhin. Il était borné par la Sure, l'Ura (Ur), l'Urta (Ourt), l’Orta (Orf) et PErpaha; la plupart des titres du moyen-âge lappellent Eïflensis, mais il est désigné sous le nom de Riwerensis dans un diplôme donné à l’abbaye de Prum par le roi Zuintibold (2). Enfin, l’angle formé par le cours de la Moselle et celui du Rhin, depuis le pagus Eïflensis jusqu’à Coblentz, constituait le pagus Meginensis, qui se prolongeait au nord vers Andernach.

Telles étaient les divisions du diocèse de Trèves sur la rive gauche de la Moselle; la partie du diocèse située sur la rive droite de cette rivière se divisait également en plusieurs districts, que nous allons successivement énumérer, en‘commençant par les plus méridionaux. Ces districts étaient le pagus Nidensis, ainsi nommé à cause de la Nita ou Nidda (Nied) ;

. le pagus Albensis, arrosé par l’Alba (Albe), et le pagus Sara-

(1) V. ibid., p. 310 ; v. aussi Calmet, ibid., col. 263. (2) Ce titre est imprimé dans Calmet, Hist., t. I, preuv., col. 398.

ER - = cm

vensis subterior, qui embrassait tonte la vallée inférieure de la Sarre (1). A l’est on trouvait le pagus Blisacensis, que traversait la Blisa (Blise), rivière qui se jette dans la Sarre (2). Au nord, entre de pagus Mosellensis et les frontières de l'Allemagne s'étendait le pagus Navensis, qui devait son nom à la Nava, que l’on appelle mainterant la Nahe. Enfin, la contrée de forme triangulaire resserrée entre les cours du Rhin . et de la Moselle constituait le pagus Trigorius, qui paraît aussi avoir porté la dénomination de Renthius, que l’on voit dans quelques titres ancieris (3). |

Le diocèse de Verdun, bien moins vaste que les diocèses voisins, .ne comptait que six pagi. Le plus eentral était le

pagus Verodunensis, Virodunensis ou Virdunensis. Il avait pour chef-lieu la ville de Verdun, et il est mentionné sous le nom de pagus Virdunensis et Virdonensis dans des titres des VIT° et VIIF siècles (4). Il était borné à l’est par le pagus Wabrensis (5), qui comprenait une partie de la riche et vaste plaine appelée Wabria ou Wapria (Voivre), et dont les . autres portions étaient enclavées dans les diocèses de Trèves et de Metz. Au midi, on rencontrait le pagus Carmensis, qui est désigné sous le nom de pagus Scarmis dans un titre du EX" siècle (6). Son étendue était très-peu considérable, et il avait, sans aucun doute, été formé aux dépens d’un district . voisin. Auprès se trouvait le pagus Ornensis, qui renfermait la vallée supérieure de l'Orne. A l’ouest de Verdun, et dans la direction du diocèse de Reims, on voyait le pagus Dulmen-

(1) Ces trois pagi sont nommés Nitachowa, Albechowa et Sarachowa subterior dans le partage du royaume de Lothaire.

(2) Ce pagus est appelé Blesitchowa dans le partage du royaume de Lorraine , et pagus Blesensis dans un diplôme donné par Otton Ier à

Pabbaye de Saint-Maximin ; v. Calmet, ibid., col. 545.

(3) V. Hontheim, ibid. t. 1, p. 54-70.

(4) V. ces titres dans Calmet, ibid., col. 2614 et 264.

(5) V. idem, ibid., col. 339, 367 et 399.

(6) V. idem, ibid., col. 326. |

sis, Doilmensis ou Dolomensis, qui fut ensuite connu sous le nom de Dormois ; enfin, au nord étaient le pagus Mosomagensis, dont le chef-lieu était Mosomagus ou Mosomum . (Mouzon), et le pagus Nongencensis silué-aux ‘environs de

Montmédy (1). a |

Le diocèse de Metz avait neuf ou dix pagi, dont quelques uns portaient les mêmes noms que certains districts des diocèses limitrophes. Il faut inscrire d'abord le pagus Mosellensis, traversé du sud au nord par la Moselle; comme il avait la ville de Metz pour chef-lieu, if est très-souvent appelé Metensis et Metingow (2). A droite et à lorient de cette rivière, on rencontrait le pagus Salinensis, où coulait la Salia (Seille). Il devait son nom tant à cette rivière, qu'aux nombreuses salines qu'on y exploitait, et qui en faisaient la richesse (3). Plus à l’est étaient les pagi Nidensis, Albensis, Blisacensis et Saruvensis superior, ainsi appelés parce qu’ils étaient arrosés par la Nidda, l’Alba, la Blisa et la Sarre supérieure. Il est, au reste assez difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer les limites précises de châcun de ces cantons. Le diocèse de Metz n'avait que deux pagi sur la rive gauche de la Moselle : le pagus Wabrensis, contigu aux districts de même nom qui appartenaient aux diocèses de Trèves et de Verdun, et le pagus Ornensis, comprenant la vallée inférieure de l'Orne et quelques lieux voisins (4). Enfin, au nord du comté de Metz était le pagus Judiacensis, composé des pays situés autour du palais de Judicium, qui s'élevait sur la rive droite de la Moselle, à peu près en face de Thionville (5).

Le diocèse de Toul était celui des évèchés lorrains qui

(1) V. idem, ibid., col. 359.

(2) V. idem, ibid., col. 339, 367, 371, 576, 597, 598, 409, etc. (3) V. idem, ibid., col. 327, 337, 339 et 372.

(4) V. idem, ibid., col. 372.

(5) V. idem, ibid., col. 367.

renfermait le. plus grand nombre de pagi. Il faut nommer d'abord le pagus Tullensis, comprenant la ville de Toul et ses environs (1). Au nord-est, en allant de cette ville à Metz, on parcourait le pagus Scarponnensis, dont la capitale Scarponne fut plus tard réunie au diocèse de Metz (2) ; quelques historiens ont même placé ce district dans le diocèse en question; mais il suffit, pour réfuter leur erreur, de faire observer que le pagus dont il s’agit n'a jamais cessé, à l'exception de son chef-lieu, d’appartenir au diocèse de Toul; ce qui a trompé ces écrivains, c'est que le comté de Scarponne, beaucoup plus vaste que le district gallo-romain, contenait plusieurs cantons démembrés des pagi voisins. Le Scarponnais était borné, au midi, par un vaste territoire qui allait. jusqu'aux Vosges et porte, dans les diplômes du moyen-âge, le nom de pagus Calvomontensis ou - Calmontensis (Chaumontois) (3). Un canton assez resserré et nommé pagus Portensis était enclavé au milieu, ou pour mieux dire dans la partie septentrionale du Chaumontois ; il avait reçu son nom d'une bourgade appelée Portus, dont l'origine est très-ancienne, mais qui n'acquit une véritable importance que vers le XIT° siècle (4). A lPouest de ce pagus est situé un district de peu d'étendue, le pagus Vermensis ( Vermois). Plus à l’ouest encore, on trouvait le pagus Segintensis (Saintois), dont se forma dans la suite le comté de Vaudémont (5), et le pagus Solocensis (Soulossois), qui avait pour chef-lieu le bourg de Soulosse, bâti à côté des ruines du vicus galloromain de Solimariaca (6). Au nord de ce dernier étaient le

(4) V. idem, ibid., col. 351, 372 et 419.

(2) V. idem, ibid., col. 335, 335, 359, 367 et 403.

. (8) V. idem, ibid., col. 353, 335, 341, 366, 367, 383 et 403.

(4) V. idem, ibid., col. 335. Unde (ait) tu es? Ex villa Portus, inquit. V. Vie du B. Jean de Vandières, abbé de Gorze, dans les Bollandistes, au 27 février.

(5) V. Calmet, ibid., col. 364, 372, 420 et 445.

(6) V. idem, ibid., col. 411.

pagus Barrensis (1) et le pagus Odornensis, qui fut divisé en deux comtés et comprenait une partie de la vallée de lOdorna (Ornain) (2); à l'est de ces deux territoires, on voyait le

. pagus Blesensis ou Blionensis entre la Meuse et l’Ornain, et Je pagus Bedensis, dont le chef-lieu était le -bourg de Novien-

tum, où s'élevait une maison royale pendant Ja période méro- . vingienne (3). | Au midi du Barrois, on rencontrait le pagus Bassiniacenais,

qui, avec quelques territoires voisins, a constitué le Bassigny

moderne. Plus à l’ouest, le diocèse de Toul possédait un petit canton situé au delà de la Marne, et portant le nom de pagus Blesiensis ou Blosiensis ; mais ce district avait fait partie du

. diocèse de Langres jusqu’au commencement du XF siècle, et

c’est seulement à cette époque qu'il fut réuni au diocèse de Toul, pour des raisons qui ne sont pas connues. Quelques titres anciens mentionnent le pagus Vallium.(pays de Vaux), qui renfermait le district montagneux placé entre la Meuse et la Moselle, au point où ces deux rivières sont le plus rappro+ chées ; en un mot, ce que nous appelons maintenant les. Côtes de Toul (4); le pagus Habendensis, correspondant à l'arrondissement, actuel. de Remiremont, et dans lequel s'élevait le château d’Habendum ou Havendum ; enfin le pagus Vosagiensis (5), que l’on peut FFOer comme formé d’une partie des Vosges. |

Outre ces pagi, dont la plupart portèrent ensuite sie titre de comitutus, les diplômes indiquent un assez grand nombre de petits comtés, formés aux dépens des pagi, placés dans leur circonscription même, et. désignés tantôt sous un nom particu-.

(1) V. idem, ibid., col. 264, 266, 332, 353, 370, etc. .

(2) V. le partage du royaume de Lothaire.

(3) V. Calmet, ibid., col. 350 et 372; v. aussi AROOIE Hist. de Toul, p.259.

(4) V. Calmet, Notice, t. IE, col. 756.

(5) V. idem, Hist., t. L, preuv., col. 367.

lier, tantôt par celui des comtes qui les avaient reçus en béné:fice. Ainsi, un titre de l’année 996 mentionne le comitatus

Waldelevinga, compris dans le pagus Mosellensis (1); un

diplôme de l’année 966 parle du comitatus Saraburg, c'est-àdire du comté de Sarrebourg (2) ; le mème titre présente le comté Dextroch, administré par le comte Théodebert ; ét ce comté, appelé Destrardo, est encore indiqué dans un titre de 991, d’après lequel il était possédé par un seigneur nommé Hoson (3). Le comté de Mortisna (Mortagne) est rappelé dans le diplôme de l’année 966 déjà cité. Un titre de l’année 4045 range dans un des pagi Wabrenses un comté qu'il désigne sous le nom de comitatus Decasleri, qui était peut-être celui du comte lui-même (4). Le pagus Scarponnensis contenait le comté d’un seigneur nommé Richianus (5) ; le pagus Calvomontensis renfermait le comté du comte Ripaldus (6) ; dans le pagus Segintensis, on rencontrait le district gouverné par le comte. Ricuin le jeune (7); enfin, un diplôme de 910 parle du pagus Gerbercursis, qui ne peut être qu'un comté du même genre, décoré d’un titre: que ces divisions âdministratives ne recevaient pas ordinairement (8).

La circonscription du degré immédiatement inférieur aux pagi et aux comtés était la centaine.(centenu) ; mais le peu d'importance de ces circonscriptions les a presque généra-. lement condamnées à l'oubli, et il est maintenant impossible de les faire connaître. Cependant, on en rencontre quelques

(4) V. idem, ibid., col. 397.

(2) V. idem, ibid., col. 378.

(3) Ce comté était compris dans le pagus Salinensis. V. Calmet, ibid. , col. 378 et 396.

(4) V. idem, ibid., col. 399.

(5) V. idem, ibid., col. 403.

(6) V. idem, ibid., col. 403.

(7) V. idem, ibid., col. 420.

(8) Ce lieu ne peus être que Gerbécourt, village de | ‘arrondissement de Château- Salins. V . Calmet, ibid., col. 333.

vestiges dans les chroniques et les- titres du moyen-âge. Le moine anonyme continuateur de l’histoire des évêques de Verdun par Bertaire mentionne la centaine de Wandelaincourt (4). La centaine de Belleville est. rappelée dans une bulle du pape saint Léon IX, concernant l'église de Verdun et datée de 4049 (2). D’autres titres parlent de la centaine de Pont-à-Mousson ; ce qui doit probablement s'entendre de Monçon, puisque l’origine de la ville de Pont-à-Mousson est relativement assez récente (3). La centaine de Bras-en-Verdunois est indiquée dans la confirmation des biens de l’abbaye * de Saint-Vanne par Otton I°' (4) ; dans les villages de Bouvron et de Thuilley il existait autrefois des fiefs appelés la centaine (5) ; enfin, dans un diplôme de l’évêque de Metz Hériman, il est plusieurs fois question de la centaine (6) ; mais

dans ce titre, comme dans tous ceux qui viennent d’être :

passés en revue, la centaine n’a plus rien de commun que le nom et l’origine avec les anciennes divisions administratives ; dans les titres des X° et XI siècles elle signifie une redevance féodale ; cette redevance était payée au centenier, et le droit, plus vivace que institution dont il décaulait , lui survécut pendant longtemps.

Chaque centaine contenait plusieurs fines , et les fines correspondent à nos villages (7) ; quelquefois elles portent le nom de terminus ; les titres des VIII, IX°, X° et XI° siècles en mentionnent un si grand nombre qu'il est impossible de les rappeler ici, et quand on considère la quantité de lieux dont il est parlé soit dans ces titres, soit dans les écri-

(1) V. Calmet, ibid., col. 204 ; v. aussi col. 203.

(2)-V. Hist. de Verdun, preuv., p. 3.

(3) V. Calmet, Notice, t. II, col. 222 et 223.

(4) V. idem, Hist., t. f, preuv., col. 362.

(5) V. Benoît Picart, L'origine de la très-illustre maison de Lorraine, p. 3.

(6) V. Calmet, Hist., t. 1, preuv., col. 394.

(7) Le territoire d’un village se nomme encore aujourd’hui fnage ; c’est une corruption du mot finis.

vains de la même époque, on est tenté d'admettre que les trois quarts des villages actuels existaient déjà. Beaucoup d’entr’eux s’étaient formés autour des monastères, des églises rurales et de quelques-unes des anciennes villas. Les noms d’origine gallo-romaine ng sont pas aussi rares que Pon est porté à le supposer, quand on sait que pendant la domination des Romains il n’y avait pas ou presque pas de villages. En voici quelques uns, que nous avons recueillis , et cette nomenclature pourrait être considérablement augmentée : Acei villa, Aciacam , Aciaca villa, plusieurs Alnetum, Angeliacum, Angeriaca villa, Angeriacus, Aquosa, Alliniacus, Atltigniacus, Amantia, Argentela, Aspicium, deux Audunum, plusieurs Buxeriæ, quatre Carpinetum, Carpini ad rupem, ad Carpinos, Carisiacum, deux Cannabariæ ou Cannaveriæ, Castinetum, Cauliacus, Caveniacus ou Cauviniacus, Cimiacum , Commerciacum, Corrubrium, Cupedonia, Campaniolæ, Calmosiacum, Concionacum, Condatum, Duguliacum, Duodeciacum, Dunum, Erpeium, deux Fagetum , deux ou trois Fagus ou Fagum, Flaviniacus, plusieurs Frania ou Franium, Frumentosa, Gaudiacum, Gemmacum, Gavillo, Jauniacus, Joviniacus, Issiacum, Luciacus, Luviniacus, Liberdunum, Maceriacum, Maceriæ, Maceriola et Maceriolæ, Morlacum, Montiacum, Montiniacum, Mosiliacus, Nanceiacum, Nannetum ou Nannatum, -quatre Nogaretum, deux Novientum, deux ou trois Puteoli, plusieurs Roboretum, plusieurs Salsuriæ, Salsuriolæ, Sampiniacum, quatre Saponariæ, Satanacum ou Sepliniacum , Saviniacus, Savinianus, Silviacus, Stirpiacus, Soliacum ou Solidiacum, Surviacum, Suniacum, Troniacum, Tyriacum, Tulliacum, deux Videliacum ou Videliacus, un grand nombre de Villa et de Villare, Vinciacus, deux Ulmus ou Ulmi, Uniacus, et beaucoup d’autres.

Mais la majorité des noms de lieux dérive des trois sources suivantes : 4° les saints qui sont les patrons des églises ; 2° les premiers seigneurs ou possesseurs des domaines qui

ont constitué le noyau des villages ; 3° les circonstances physiques. Les dénominations de la première classe ont pris deux formes bien distinctes, suivant que le nom du patron est précédé du mot sanctus ou du mot domnus (dominus) ; dans

le premier cas, elles n’offrent rien de particulier ; tels sont les

noms de Saint-Mansuy, Saint-Epvre, Säint-Elophe, Sainte- Hélène, Saint-Max, etc. ; dans le second cas, le mot domnus s’est combiné avec le nom du patron, de manière à faire croire à certains écrivains qu'il ne fallait pas voir dans ces noms composés le mot domnus, mais bien domus ; ce qui est une erreur grave. Tels sont : Dombasle (Domnus Basolus , et non Domus Basoli), Dommartin (Domnus Martinus), Domepvre ou Domévre (Domnus Aper), Damelevière (Domna Libaria), etc. Les noms de la seconde classe sont formés du nom porté par le possesseur du domaine et d’un des mots villare, villa, curia, curlis ou mansile. Quant à ceux de la troisième classe, il est inutile d'entrer à leur égard dans aucun détail.

Les différents pagi que nous avons énumérés un peu plus haut, où du moins la plupart d’entr'eux, car la partie septentrionale du diocèse de Trèves avait été comprise dans une autre circonscription, constituèrent le duché de la Haute- Lorraine ou Lorraine-Mosellane, ainsi appelé parce que la Moselle y prenait sa source et le traversait du sud au nord ;

les deux noms étaient, au reste, usités concurremment ; les

mots Lothuri regnum, que l’on avait d’abord employés pour désigner la Lorraine, avaient fait place au mot Lotharingia ; dans un diplôme de l’année 988, les habitants de cette contrée sont nommés Lotharienses, et Lotharingienses dans un litré de l'an 4022 (1).

Il faut toutefois se garder de croire que les ducs bénéficiaires eussent le gouvernement de toute la Moscllane ; sans mentionner les comtes de Bar, dont les états étaient assez

(4) V. Calmet, ibid., col. 393 et 399.

vastes ; sans parler des villes de Trèves, de Metz, de Toul, de. Verdun et de leurs territoires, qui appartenaient aux évêques, plusieurs comtes s'étaient installés sur différents points, et quoique soumis de nom aux ducs bénéficiaires, avaient réussi, au milieu des guerres.et des troubles, à conquérir une sorte d'indépendance. Les dues, pour se faire. obéir moins difficilement, avaient soin d'invoquer dans leurs actes la puissance royale ; néanmoins , ces formules , qui autrefois avaient un sens, n'obtenaient plus qu’un respect apparent (1).

Quelques vestiges des institutions mérovingiennes et carlo- viigiennes subsistaient encore. Au X: siècle, lorsque l’abbesse d’Andiau disputa à l’évêque de Toul saint Gauzelin l’abbaye de Bon-Moutier, l’évêque amena douze hommes libres, qui attestérent par serment, devant le roi de Germanie, que l’abbaye en question dépendait de l’église de Toul, et cette preuve suffit pour faire repousser la demande de l’abbesse (2). Dans le titre de fondation du monastère de Vergaville,. on mentionne un scabinio ; mais c'était un juge seigneurial, bien différent des scabini carlovingiens (3).

Les chroniqueurs ne nous ont conservé aucun renseignement sur la population de la Lorraine à cette époque. On doit croire que les guerres générales et privées, si fréquentes et si longues, les invasions des Hongrois et d’autres événements avaient considérablement diminué la population. Parmi ces événements jl faut ranger urie maladié contagieuse, qui ravagea notre pays en l’année 934 (4); dans la seconde moitié ‘du X° siècle, une autre maladie du même genre enleva, diton, jusqu’à dix mille personnes dans la ville de Metz (5). Quelques annee plus tard, la ville de Toul fut eHe-mème

(1) V. idem, ibid., col. 377 et 379.

(2) V. idem, Notice, t. LI, col. 1442.

(3) V: idem, Hist., t. 1, preuv., col. 378.

(4) V. Flodoard et Hugues de Flavigny, ad an. 934. (5) V. Calmet, Hist., t. L. col. 886.

en proie à la contagion ; le nombre des morts était si grand, que l’on ne pouvait plus leur donner la sépulture, et il n’y avait pas de maison où le fléau n’eüt fait des victimes. L'évéque saint Gérard ordonna un jeune de trois jours, pour désarmer la colère du Ciel; puis ayant réuni tous les habitants de la ville et des villages voisins, il fit porter en procession les châsses contenant les reliques de saint Mansuy et de saint Epvre; dix-neuf personnes faisant partie de la procession moururent pendant qu'elle se rendait aux différentes églises; mais le biographe de saint Gérard ajoute que la contagion cessa aussitôt après (1).

Aux malheurs causés par la peste succédèrent, dans la première moitié du X[° siècle, les ravages d’une famine horrible, causée par des pluies excessives. L’archevèque de Trèves Poppon se rendant un jour à cheval dans une église, où il devait célébrer l'office, fut entouré d’une foule de gens affamés, qui lui demandaient de la nourriture. Poppon ordonna à un de.ses officiers de leur distribuer de l’argent; mais ceux-ci s'écrièrent tout d’une voix : « Gardez votre argent, qui ne nous servirait à rien ou nous serait peu utile, puisqu’un seul muid de froment coûte trente-cinq sous ; ct, puisque vous n'avez rien autre chose à nous offrir, donnez-nous plutôt quelques-uns de vos chevaux, afin d’apaiser notre faim ». Le prélat mit aussitôt pied à terre, en engageant ses domestiques à en faire autant, et les chevaux furent immédiatement déchirés et dévorés, en présence de l'archevèque (2). Cette famine dura pendant trois années entières (an. 14028, 1029 et 1030 ), et les pluies furent si longues et si fréquentes que l'on ne put obtenir aucune récolte. Les évêques furent obligés de vendre les objets précieux renfermés dans

(1) V. la vie de s. Gérard par Widric, c. 47, dans Calmet, ibid., t. E, preuv., col. 144. | (2) V. Historia Trevirensis, c. 55, dans Calmet, ibid., col. 30.

les trésors de leurs églises, et en remirent le prix aux pauvres, dont beaucoup moururent de faim, malgré ces secours. Le Bienheureux Richard, abbé de Saint-Vanne, fit remarquer sa charité dans cette occasion; il céda à l’église de Reims les plus riches ornements de son abbaye, nourrit un grand nombre de pauvres, écrivit aux princes et aux prélats pour les supplier d'ouvrir leurs trésors aux malheureux, et engagea au eomte de Rhodez l’abbaye de Saint-Amont de Boisse (au diocèse d'Angoulême) pour une forte somme d'argent, qu’il distribua, sans en rien réserver (1). | Cette famine ne fut pas la seule dont la Lorraine ait eu à souffrir pendant l'administration des ducs bénéficiaires. Il y avait eu déjà, sous l’épiscopat de saint Gérard , une telle disette que beaucoup de Lorrains avaient pris le parti d’émigrer, pour ne pas mourir de faim. Widric rapporte que saint Gérard, revenant de son pélerinage à Rome, rencontra en Lombardie une troupe d'environ trois cents personnes qui avaient quitté le diocèse de Toul et s'étaient réfugiées en Italie, dans l'espérance d'y trouver de quoi vivre. Le saint évèque les consola, les ramena dans leur patrie, en payant leur dépense, et comme la famine continuait après son retour (an. 983), il fit distribuer aux pauvres le blé de ses greniers et le vin de ses celliers ; il donna aussi du pain et de la viande à tous ceux qui vinrenten demander à la porte de la maison-épiscopale, et continua ses aumôûnes jusqu’à la fête de saint Jean-Baptiste (2). Un grand bienfait pour la Lorraine fut l'établissement de la * trève de Dieu. Il paraît que beaucoup de seigneurs lorrains montrérent d’abord de la répugnance à adopter cette institution ; il fallut toute l’éloquence et toutes les prières de saint Odilon, abbé de Cluny, et du Bienheureux Richard pour les décider à se soumettre. Une maladie contagieuse que l'on

(4) V. Calmet, ibid., t. [, col. 1087.

(2) V. c. #1, dans Cahnet, ibid., preuv., col. 140.

appela le mal des urdents, qui éclata à cette époque (vers 1042), et que l’on considéra généralement comme une punition. de Dieu, vint en aide aux efforts des deux abbés. Cette maladie se répandit en Lorraine avec une étrange rapidité ; on voyait ceux qui en élaient attaqués accourir en troupes à l’abbaye de Saint-Vanne, où-résidait le Bienheureux Richard. On leur faisait promettre d'observer désormais la trève de Dieu, et on leur donnait à boire du vin bénit, mélangé d’eau bénite, et dans lequel on avait placé, pendant quelques instants, une pierre du saint-sépulcre que le Bienheureux avait rapportée d'Orient (4). |

Malgré ces causes de dépopulation et d’appauvyrissement, la situation de la Lorraine ne laissa pas d’être supportable. pendant la période que nous venons de parcourir. Les villes, soigneusement fortifiées et gardées, réussirent à éviter la plupart des malheurs qui fondirent sur les campagnes ; elles semblent même avoir plutôt gagné que perdu sous le gouvernement des premiers ducs. Thierry I*", évêque de Metz, possédait sur la rive droite de la haute Moselle un château nommé Spinalum ou Spinal, auprès duquel se trouvaient cinq manses ou fermes appartenant à la paroisse de Dognéville ; ayant remarqué l’heureuse position de ce lieu, il y construisit une église, dans laquelle il transféra les reliques de saint Goëric, un de ses prédécesseurs. Cette fondation eut lieu dans le dernier tiers du X° siècle. Sous l’épiscopat d’Adalbéron IT, un monastère d'hommes et une communauté de femmes, suivant la règle de saint Benoît, s’établirent près de cette église, qui fut bientôt trés-vénérée et devint même un but de pélerinage pour les personnes attaquées du mal des ardents. Cette circonstance et la création d’un marché donnèrent à Epinal une

assez grande importance; les évêques de Metz y eurent un |

(4) V. idem, ibid. t. 1, col, 1088.

— 9H — atelier monétaire, et le nom de cette ville reviendra bien souvent dans notre récit (1).

Les communications étaient plus difficiles en Lorraine aux X'°et XF siècles que précédemment, à cause de la multiplication des guerres privées et de la construction des premières forteresses féodales. Quelques-uns des seigneurs qui avaient élevé ces châteaux vivaient comme de véritables chefs de brigands. Tel était, entr’autres, un. seigneur appelé Adal-" bert, qui était maître de deux forteresses dans le voisinage de Trèves. Il faisait, avec ses gens, des courses continuelles, pénétra plusieurs fois dans l'habitation de l'archevêque Poppon et enleva ce qui était préparé pour le service de ce dernier. Adalbert fut, peu de temps après, surpris par un officier de l'archevêque et massacré , avec les bandits qu’il commandait ; mais la race de ces seigneurs pillards ne périt pas avec hai (2).

Les ducs bénéficiaires, les évêques et les abbayes firent des tentatives, au milieu de ce désordre, pour rendre les voyages moins pénibles et moins dangereux ; on répara les routes, et on établit quelques ponts sur les principales rivières. La ville de Verdun avait réussi à conserver ses débouchés commerciaux, et au commencement du XF siècle, ses marchands se rendaient jusqu'en Espagne (5). Les rivières qui sillonnent la Lorraine servaient de voies de communieation. On eoupait dans les épaisses forêts des Vosges d'excellents bois de construction, qui descendaient ensuite la Moselle, soit réunis en radeaux, soit chargés sur des barques (4).

Le commerce n'était pas la seule cause qui conduisit les

(4) V. idem, ibid., preuv., col. 392; Notice, t. F, col. 384, 385, 387.

” AD ct 402.

(2) V. Historia Trevirensis, c. 47, dans Calmet, Hist., t. I, preuv., col. 23. : É

(3) C'est du moins ce que nous apprend l'Histoire de la translation de saint Saintin, alléguée par Calmet, Hist., t. [, col. xl. |

(4) V. idem, ibid., preuv., col. 390.

Lorrains loin de leur pays. Les pélerinages étaient trèsfréquents, et l’on voit dès la fin du X° siècle commencer les voyages en Orient et les visites au saint-sépulcre , préludes et causes des croisades. En 982, saint Gérard, évêque de Toul, fit le pélerinage de Rome. Il partit à pied, accompagné de douze moines et clercs ; ils étaient précédés d’une croix, marchaient en procession et chantaient la psalmodie (1). Un de $es successeurs, Brunon, qui plus tard fut pape sous le nom de Léon IX, avait une telle dévotion pour les tombeaux des saints apôtres Pierre et Paul, que tous les ans il se rendait à Rome, souvent avec un bon nombre de compagnons ; une fois, entr'autres, il était suivi de cinq cents hommes, tant clercs que laïques (2). Vers la même époque, Thierry, évêque de Verdun, alla jusqu’en Palestine et visita bien des fois Ja ville de Rome (3). Le Bienheureux Richard, que nous avons déjà nommé, partit pour Jérusalem, en l’année 1026, avec sept cents pélerins, qu’il défraya pendant toute la route, grâce à la générosité du duc de Normandie, qui lui avait remis, à cet effet, une somme considérable. Ils se Jevaient de grand matin, récitaient les laudes, se mettaient ensuite en route et-chantaient les différents offices en marchant ; quand l'heure du repas était venue, le cortège s’arrétait ; le Bienheureux Richard célébrait la messe dans quelque lieu que l’on se trouvât ; puis, on mangeait et on continuait à cheminer jusqu’au soir. Les pélerins traversèrent ainsi la Lorraine, l’Allemagne méridionale, la Hongrie, l'empire grec, l'Asie Mineure, la Syrie et arrivèrent enfin à Jérusalem. Non content de célébrer extérieurement et sans crainte les cérémonies du culte catholique dans les pays mahométans qu’il fut obligé de parcourir, Richard voulut plusieurs fois annoncer aux Musulmans

(4) V. Widrie, c. 29, dans Calme, ibid., col. 138.

(2) V. Wibert, Vie de saint Léon IX, dans Mabillon, Acta ss., sæc. 6°, part. IL, p. 66 et 67.

(3) V. Laurent de Liège, Hist. pe vird., dans Calmet, ibid. sc 214.

eux-mêmes, et au moyen d'un interprète, les vérités de la religion chrétienne ; mais il fut accueilli par une grèle de pierres. Aprés avoir passé quinze jours à Jérusalem et avoir assisté aux cérémonies de la semaine sainte et aux fêtes de Pâques, les pèlerins reprirent le chemin de leur patrie et y revinrent heureusement. Quand on annonça dans la ville de Verdun qu'ils arrivaient, les clercs, les moines, les religieuses et tout le peuple de la cité et des environs allérent au devant d'eux, précédés des croix, des cierges et des bannières, et reconduisirent, comme en triomphe, le Bienheureux Richard jusque dans l’église de son abbaye (1). |

Le pouvoir temporel des évèques et des monastères reçut à peu près les mêmes accroissements que la puissance des seigneurs laïcs. À la suite de concessions sans cesse renouvelées, les prélats et les abbés parvinrent à s'assurer presque tous les droits régaliens. Les empereurs accordèrent le droit de battre monnaie aux archevèques de Trèves et aux évêques de Toul en 974, aux évèques de Metz en 977 et en 983, aux évêques de Verdun en 997. Les donations qui furent faites aux églises et aux monastères augmentérent considérablement leur opulence ; on ne possède plus aujourd’hui de renseignements précis sur Îles domaines et les revenus des cathédrales et des principales abbayes .de la Lorraine; mais les chartes de donation et de confirmation et certains passages des chroniqueurs contemporains fournissent des indices d’une grande importance. Ainsi, nous savons que les religieux de Saint-Maximin de Trèves furent obligés de céder à leurs avoués six mille six cent cinquante manses; Remiremont en perdit quatorze cents, et Saint-Trond douze cents, pour des causes semblables ; les évêques de Verdun furent contraints, pour acheter la protection des comtes de Bar, de leur inféoder

(1) V. Mabillon, Ann. Bened., t. IV, p. 329 et 330.

le Clermontois tout entier (1). Une autre preuve de l’opulence des cathédrales et des monastères est l'immense quantité d'objets précieux qui servaient à l’ornement ou à l’ameublement des églises, et dont plusieurs devaient, à raison de l’imperfection des procédés de l’industrie, coûter des sommes exorbitantes.

Quelques monastères néanmoins avaient peu de biens, et quand ils avaient eu à souffrir par suite des guerres ou du malheur des temps, il était fort difficile de les rétablir. On

avait alors recours à des souscriptions, si l’on peut employer

en parlant de cette époque une expression toute moderne. On possède encore la liste des dons qui furent faits, vers l'année 4030, pour le rétablissement de l’abbaye de Saint-Epvre. L'empereur Conrad donna quinze livres d’argent et quatre

onces d’or ; l'impératrice trois livres d'argent et deux. onces

d'or ; l’évêque de Metz deux livres d'argent; le comte Lietfrid six livres et demie; la comtesse Alberada une livré, une fort belle tapisserie longue de soixante-douze coudées, et quatre cents muids de grain; la duchesse Mathilde une livre et demie; le-voué Henri cing livres; son épouse Filista cinq livres; Hugues de Brixey trois livres; Wideric-le-Gros cinq livres; Henri de Fau (Foug) cinq; Henri de Tusey cing; Hildeburge de Bar cinq ; Oda de ,Dommartin quatre onces et demie d’or; Mainfroy cinq livres d'argent ; Emma six; Valdrade cinq, etc. (2).

Fr

(1) V. M. Clouet, Hist. ecclésiast. de la prov. de Trèves, t. IE, p. xxij et xxij, note; v. aussi Hontheim, Hist. trev. diplom. etc.;t. 1, p. 359, et addit., p. liv.

(2) Nous donnons ici la suite et la fin de la Liste des souscripteurs : Mainherus de Charmes (-la-Côte) cinq livres; Lambert chanoine cinq; Ingobert cinq ; le seigneur abbé Richard une ; le seigneur abbé Norbert une ; le seigneur abbé Sigefroy une; le seigneur Poppon quatre; le seigneur abbé Erlinus une et demie; le seigneur abbé Herbert deux; le seigneur Azechin une et demie et cinq sous ; le seigneur Herbert primicier cinq livres ; le seigneur Herbert archidiacre dix-huit et une chape rouge ;

= or

Les violences que beaucoup de seigneurs laïcs commettaient journellement contre les évêques et les moines, firent de plus en plus comprendre à ces. derniers le besoin de sacrifier une partie de leurs domaines pour sauver le reste. Vers 974, Wicfrid, évêque de Verdun, avait engagé un seigneur nommé Radulf ou Raoul à donner le domaine de Gendonville à l’abbaye de Saint-Vanne. Un comte Sigebert, parent de la femme de Radulf, qui convoitait ce domaine et espérait en devenir un jour possesseur , résolut de se venger sur la personne. de l'évêque ; il. vint en conséquence l’attaquer, pendant la’ nuit, dans le château de Vandersall, près de Xivrey-sur-Meuse, et malgré la vaillante résistance des défenseurs de la forteresse, enleva celle-ci d’assaut et emmena Wicfrid prisonnier (1).

La crainte d’attentats semblables porta les religieux à entourer leurs monastères de murailles hautes et solides, et à donner à leurs demeures toute l'apparence de forteresses. On voit encore à-Gorze quelques débris des murs qui défendaïent l’abbaye. Anstée, abbé de Saint-Arnould de Metz et excellent architecte, fortifia avec soin son monastère, qui était hors de l'enceinte de la ville (2).

Mais comme les tours et les murailles ne pouvaient abriter

que les églises et les habitations monastiques et canoniales, il fallut avoir recours à d’autres mesures, et c'est alors que l’on vit se développer une:institution qui existait déjà depuis longtemps. Sous les règnes des premiers Carlovingiens, les évéques avaient été obligés de nommer des voués ou avoués, auxquels ils déléguaient l'exercice de ceux de leurs droits qu’ils

le seigneur Gozelin cinq livres; le seigneur Girbert douze ; le seigneur Albert six ; le seigneur Thierry sept; le seigneur Goisfrid une et demie; le seigneur Harvard une et une palle; le seigneur Theudon des vignes pouvant donner dix chariots de vin ; le comte Daden dix livres.

Cette pièce est imprimée dans Calmet, Hist., t, Ï, preuv., col. 406-408.

(1) V. Roussel, Hist. de Verdun, p. 161. |

(2) V. Calmet, Bibl, lorr., col. 55.

es

ne pouvaient canoniquement exercer (4). Aux X° et XI° siècles, les avoués acquirent une bien plus grande aûtorité ; au lieu d’être les mandataires et les officiers des évèques et des abbayes, ils devinrent leurs protecteurs. Les évêques de Metz prirent pour avoués les princes de la maison d'Alsace, qui remplirent ces fonctions importantes pendant deux ou trois générations, L'abbaye d'Epinal avait un voué, qui se faisait appeler le chevalier de saint Goëric (2). L'abbaye de Senones en eut aussi à une date très-reculée, et tous les autres monastères furent forcés de recourir au même moyen de défense. Mais, pour se procurer l’appui de seigneurs capables de les défendre, les évèques et les moines furent contraints. de faire de grands sacrifices, d'inféoder une partie de leurs biens, et même de renoncer à la faculté de choisir des avoués dans d’autres familles que celles des seigneurs investis de ces charges. Cependant, lorsque les monastères étaient pauvres et les avoués peu influents, les premiers réussirent ordinairement à conclure des traités moins onéreux. Dans les lieux où les évêques étaient devenus possesseurs des droits régaliens, par la cession des comtés, les fonctions de comte et celle d’avoué se confondirent et furent réunies dans les mêmes mains. Au surplus, cette institution, créée pour la protection des ecclésiastiques, ne tarda pas à en devenir le fléau. Les avoués, loin de se contenter des revenus attachés à leur charge, mirent tout en œuvre, même la violence, pour s'enrichir. L’avoué de l’abbaye de Saint-Nabor ou Saint- Avold commit de telles exactions, que le monastère se trouva dans l’impossibilité d'entretenir le nombre de religieux nécessaire pour célébrer l'office divin (3). Les avoués de Bouzonville se rendirent coupables d’usurpations de la même nature ; les religieux leur reprochaient de plus d’obliger les sujets de

(4) V. Baluze, Capitulaires, t.: IE, p. 337.

(2) V. Calmet, Notice, t. LI, col. 866.

(3) V. idem, ibid., t. E, col. 41.

l'abbaye d’épouser les serves de ces avoués ; ce qui était contraire aux usages ct occasionnait au monastère une perte considérable (4). Souvent mème, surtout vers la fin du XT° siècle et dans le coùrs du XIE, les avoués en vinrent à des hostilités ouvertes contre les églises cathédrales et les abbayes. Nous citerons ici deux ou trois faits de ce genre, quoique leurs dates soient postérieures à la période comprise dans le présent chapitre. Renaud KE, comte de Bar, voué de l'évêché de-Verdun, s’empara de cette ville par surprise et fit construire, auprès de la maison épiscopale, une forte tour , dans laquelle il plaça des soldats, et ceux-ci commirent des excès de toute espèce contre les habitants, et contre les marchands qui se rendaient aux foires de Vérdun alors très-fréquentées. L’évèque Adalbéron supplia le comte de Bar de démolir cette tour, qui causait la ruine de la ville et de l’évêché ; un jour même que le comte assistait à un office dans la cathédrale, l'évèque, suivi du clergé, des moines et de tout le peuple, en présence des châsses des différentes églises qu'il avait fait apporter, se jeta aux pieds de Renaud et le conjura de délivrer l’église de Verdun ; il joignit à ses prières les offres les plus séduisantes ; mais le comte fut inexorable, et l’évêque résolut de surprendre la garnison de la tour. Le primicier Albert gagna, moyennant une grosse some, un des soldats ; et un jour que tous ses compagnons étaient sortis de la tour pour jouer, ce soldat y rentra subitement, en ferma solidement la porte et donna à l’évêque le signal dont on était convenu. Adalbéron avait enjoint aux bourgeois de se réunir en armes, sous un prétexte quelconque, et aussitôt qu’il eut aperçu le signal, il attaqua les soldats du comte de Bar, les força à mettre bas les armes, soutint ensuite vaillamment les attaques de Renaud, et craignant toujours que ce prince ne parvint à reprendre la

(1) V. idem, ibid.. col. 164.

tour, là fit démolir et employa les matériaux à exhausser les murailles de la ville (4). |

Dans le diocèse de Toul ce fut entre le comte et le chapitre

que la guerre éelata. Saint Bernard intervint comme médiateur, mais sans succès. Enfin, le pape Innocent 11 lui-même fut obligé de se mêler de l’affaire, et son légat en Allemagne convoqua et présida, dans le monastère de Rhétel, une assemblée qui parvint à concilier les deux parties (2). Plus tard, de nouvelles hostilités eurent lieu entre le même chapitre et le comte Mathieu, fils de Mathieu [°’ duc de Lorraine. Les chanoines engagèrent à leur service un certain nombre d'aventuriers et guerroyérent contre le comte ;: comme celui-ci était plus fort qu'eux et ne cessait de se livrer à des violences, les chanoines l’excommuniaient chaque jour, au son de toutes leurs cloches ; enfin, la médiation de l’évèque Pierre de Brixey parvint à terminer ce grave différend (3).

Ces faits, et beaucoup d’autres qui s’étaient accomplis antérieurement , car ceux que nous.avons rappelés sont d’une date assez récente, ces faits ouvrirent les yeux aux évêques et aux abbés ; ils résolurent de substituer au pouvoir mal défini des avoués quelque chose de moins dangereux; de conserver le nom, mais de modifier la nature mème de l'institution. Les évèques en particulier essayérent d'enlever les comtés aux seigaeurs qui en étaient devenus possesseurs-de gré ou de force. Thierry, évêque de Verdun, voulut retirer le comté de cette ville à Godefroy de Bouillon, qui fit échouer ce dessein (4). Cependant, Godefroy lui-même, frappé des abus sans nombre auxquels donnait naissance l'institution des avoués, promulgua,

(1) V. Laurent de Liège, duns Calmet, Hist., t. 1, preuv., col. 228-232. Au commencement du XVIIle siècle, on voyait encore quelques débris de ce donjon, que l’on appelait la {our du voué.

(2) V. Benoit Picart, Hist. de Toul, p. 413.

(3) V. idem, ibid., p. 422.

(4) V. Calmet, Hist., t. I, eol. 1228 et 1229.

en l’année 1060, un règlement pour leurs droits dans le diocèse de Verdun (1). Les empereurs Henri IIL et Henri 1V publièrent des règlements semblables pouf les. voués de l’abbaye de Saint-Maximin (2). En 1069, Udon, évêque de Toul, signa un diplôme fixant, d’une manière plus précise, les droits et les devoirs des comtes de cette ville (3) ; ce qui n’empécba pas quelques-uns de ces comtes de commettre des usurpations nouvelles, comme on l’a vu plus haut. Cette révolution dans la nature des avoueries ne s’opéra pas sans de vives résistances et de grandes difficultés ; mais à la fin les évêques et les monastères atteignirent le but qu'ils s’étaient proposé. Les avoueries se métamorphosèrent en simple garde, ordinairement rétribuée, quelquefois gratuite ; car plusieurs seigneurs s’empressèrent, dans une intention pieuse, d'offrir leurs services aux évêques et surtout aux monastères, sans leur demander aucune concession , ni aucune récompense. Quant à la rétribution à payer à ceux qui n'étaient pas aussi désintéressés, elle consistait ordinairement dans certaines perceptions en nature levées sur chaque conduit ou feu, dans les domaines profitant de la garde. Ces droits ont considérablement varié, suivant les temps et les lieux ; dans beaucoup de villages, chaque habitant dévait, annuellement, cultiver pendant trois jours les terres du voué, et lui donner un septier d'avoine, une poule et deux deniers.

Ce que nous venons de dire et ce que nous avons dit précédemment au sujet de l'autorité dont jouissaient les prélats dans leurs villes épiscopales et dans les territoires voisins, pourrait faire supposer qu’il ne restait dans ces villes aucun vestige de l’ancienne organisation municipale ; on se tromperait néanmoins ; car il est prouvé que cette organisation avait

(4) V. idem, ibid., preuv., col. 451 et 452.

(2) V. idem, ibid., col. 448-451 et 459-462.

(3) V. idem, ibid., col. 466-469. |

— 250 — à survéeu à l'invasion barbare et aux changements de gouvernement que l’on vit ensuite ; mais c’est à peu près tout ce que l’on sait au sujet des villes de notre pays. Un séul fait concernant les villes épiscopales de la Haute-Lorraine a échappé à l'oubli : Etienne évêque de Toul fut sacré par Ludolf archevêque de Trèves, au mois de juin 994, dans l’abbaye de Metloc, parce que le métropolitain avait jeté l’interdit sur la ville de Trèves , dont les habitants s'étaient révoltés contre lui (4). Cette insurrection porte à croire que la ville de Trèves possédait, au X siècle, et n'avait jamais cessé d'avoir une organisation municipale.

L'histoire des prédécesseurs et des successeurs de Ludolf n'offre que bien peu de particularités intéressantes. Sous l’épiscopat de Henri, qui appartenait à la maison des ducs de Souabe et était alliée à la famille des Otton, saint Wolfgang, plus tard évêque de Ratisbonne, travailla avec ardeur et succès à la réforme du clergé de Trèves. Les chanoines avaient autrefois observé les règles de Chrodegang et d’Amalaire, mais depuis longtemps les prescriptions de ces règles étaient tombées en désuétude. Wolfgang fit réparer le cloître et engagea les chanoines à manger ensemble, à coucher dans le même dortoir et à écouter au chapitre la lecture de l’Ecriture Sainte et des ouvrages des Pères (2). L’archevèque Hénri, qui le seconda vivement dans cette louable entreprise, était lui-même un homme d’un grand mérite. L’archiduc Brunon et l'empéreur Otton Α avaient souvent recours à ‘ses conseils ; malheureusement il eut le tort de prendre part au conciliabule de Rome, qui déposa le pape Jean XII. Egbert, second successeur de Henri, veilla au rétablissement des églises et des monastères de son diocèse, réforma l'abbaye de Saint-Mathias et rassembla dans sa cathédrale une grande quantité de reliques

(4) V. Benoit, Hist. de Toul, p. 339.

(2) V. Hist. Trev., dans Calmet, ibid., col. 19.

— 251 — | précieuses. Il aimait beaucoup la science et entretenait un commerce de lettres avec le célèbre Gerbert de Reims. On a vu qu'après la mort de l'archevêque Ludolf, Adalbéron, prévôt de l’église Saint-Paulin, avait voulu se mettre en possession de l’archevèché, quoique l’empereur y eût nommé Megingaud, prévôt de la cathédrale de Mayence. Adalbéron leva des troupes, s’empara du palais archiépiscopal et du pont de la Moselle et s’y fortifia. L'empereur vint l’assiéger, mais sans réussir à le forcer, et Megingaud fut contraint d’aller résider à Coblentz et de laisser la ville de Trèves au pouvoir de l'intrus, qui s’y maintint pendant fort longtemps. Poppon, successeur de Megingaud, parvint à obtenir la restitution de ce que Adalbéron retenait encore ; mais ce dernier se réserva jusqu’à sa mort la jouissance du palais archiépiscopal, qui était en quelque sorte la citadelle de Trèves (1). Ce fut Poppon qui construisit une partie de l’église métropolitaine de cette ville, dont le noyau. remonte aux derniers temps de la domination romaine. nu

L'histoire des évêques de Metz et de Verdun n’est pas plus abondante en faits intéressants que celle des archevèques de Trèves. Il faut toutefois rappeler ici l’épiscopat de Benoit ou . Bennon, célèbre solitaire, que l’empereur Henri L°° tira d’un désert de l’Helvétie, pour le faire monter sur le siège de Metz, quoique le clergé et le peuple de cette ville eussent déjà procédé à une autre élection. Bennon, plus propre à gouverner un monastère qu’un vaste diocèse, ne sut pas modérer son zèle et s’attira la haine d’une foule de personnes puissantes. Comme il ne prenait aucune précaution pour sa sûreté, quelques scélérats l’arrêtérent, lui firent subir une honteuse et cruelle mutilation, lui crevérent les yeux et l’abandonnérent. Les évêques lorrains, à la nouvelle d’un pareil attentat, s’assemblé. rent et excommunièrent lés coupables, que l’empereur punit

(1) V. Brower, Ann. Trev., t, 1, p. 498 cet suiv.

de mort ; mais Bennon résigna son évéché, et alla finir ses jours dans la contrée où il avait d’abord vécu en solitaire (1). Le siège épiscopal de Toul fut occupé, pendant le X° siècle (de 922 à 994), par deux évêques aussi remarquables par leurs lumières que par leurs vertus : saint Gauzlin et saint Gérard. Gauzlin avait été élevé à la cour du roi Charles-le-Simple, qui ne contribua pas peu à son élection. Le nouvel évêque réforma quelques’ monastères, où le malheur des temps avait introduit le relâchement et l'oubli de la règle, notamment les abbayes de Saint-Epvre et de Montiérender. Il fonda la célèbre abbaye de Bouxiéres-aux-Dames, sur un terrain qui appartenait à l'évêque de Metz, et qu’il acheta -ainsi que le village même de Bouxières et Pixerécourt, propriétés du même prélat. Saint Gauzlin y établit une communauté de : femmes, qui observérent d’abord la règle de saint Benoît. Le fondateur leur donna pour abbesse Rothilde, qui avait vécu sous la direction de Humbert, célèbre reclus de Verdun (2). Il mourut en 962, après un épiscopat de quarante ans ; Adson, abbé de Montiérender , contemporain et biographe du prélat, en trace le portrait suivant : « Gauzlin fut le pasteur et l'amour » de son troupeau ; ami dévoué de l'Eglise et protecteur déclaré » de ceux qui avaient embrassé la vie monastique; il l’emporta » sur la plupart des évêques de son temps par le don de la » Science divine et de la science humaine ; il ne se rendait pas » moins recommandable par sa bienveillance et sa bonté, que » par la sérénité de son visage, le charme de ses discours, son » assiduité à la prière et sa charité pour les malheureux » (3). Il était difficile de remplacer un pontife aussi remarquable, mais l’archiduc- Brunon lui choisit un successeur qui sut

(4) V. Flodoard, Chron., ad an. 927 et 928; Labbe, Concil., t. IX, col. 582.

(2) V. Adson, Historia episc. tull., dans Calmet, ibid., col. 134 et 132; Vie du B. Jean de Vandières, dans Mabillon, Acta ss., sæc. 5°, p. 382. (3) V. Adson, dans Calmet, ibid:, col. 131. |

r égaler. ‘Ce fut Gérard, chanoine de Cologne, qui descendait d’uné famille noble de cette ville. Au reste, en le nommant

évèque de Toul, Brunon voulut confier le gouvernement de.

cet important diocèse à un prélat allemand, et qui n’avait par conséquent aucune affection pour la domination des rois de France. Gérard obtint bientôt la confiance et l'affection de tous ses diocésains. D'une piété exemplaire, il ne laissait pas s'’écouler un jour sans réciter l'office monastique et l'office canonial, et sans lire ou se faire lire l’Ecriture et les vies des saints. Son biographe rapporte mème qu’il avait fait attacher à son lit, au moyen de petites chaînes, les volumes qui contenaient ces vies, afin de les avoir sans cesse sous la main. Comme la cathédrale de Toul était dans un état peu décent , il la reconstruisit en entier, l’embellit de peintures murales, lui donna de riches ornements et la consacra en 981. Il éleva aussi l’abbaye de Saint-Gengoult, y établit une communauté .de femmes et céda de grands biens à l’abbaye ‘de Saint-Mansuy. Malgré sa douceur, saint Gérard s’attira la haine de quelques seigneurs, dont il tentait de réprimer les brigandages. Il excommunia deux de ces seigneurs nommés Odelrie et Richard, qui jurèrent de se venger ; l'évêque ne jugea néanmoins pas à propos de se prémunir contre leurs mevaces. Dans le cours d’une de ses visites pastorales, il arriva, un jo@, au village de Manoncourt-en-Vermois et annonça qu’il y passerait la nuit. Odelric, qui demeurait dans le voisinage, en ayant élé instruit, vint attaquer la maison où l'évêque était logé ; les gens de celui-ci se défendirent avec courage, mais plusieurs d’entr’eux ayant été tués, et les assaillants ayant mis le feu à l'édifice, saint Gérard ne put leur échapper ; ils le traînèrent hors de l’église où il s'était réfugié, le sommèrent de lever l'excommunication et, sur son refus, le frappèrent cruellement. Saint Gérard finit par leur accorder ce qu’ils demandaient, à condition qu'Odelric et ses gens accompliraient une pénitence qu'il leur imposa; et

comme ils ne tinrent pas leur promesse, l'évêque fulmina contr’eux de nouvelles censures. Il mourut, en 994, d'une attaque d’apoplexie, dont il fut frappé dans. sa cathédrale

même, au moment où il venait de réciter les matines (4). Après quelques évêques assez obscurs, le siège épiscopal de Toul fut donné, en l’année 1026, à Brunon, proche parent du roi Conrad IT, et qui appartenait à l'illustre famille des comtes d'Egesheim, une des branches de la maison d'Alsace,

dont une autre branche allait bientôt gouverner héréditaire-

° , ment le duché de la Haute-Lorraine. Brunon était né en 4002 ; lorsqu'il eut atteint l'âge de cinq ans, ses parents le confèrent à Berthold, évêque de Toul, qui lui procura une excellente éducation et lui fit apprendre non seulement tout ce qu'on enseignait dans les écoles épiscopales, mais encore la jurisprudence. Après avoir reçu le diaconat, il fut attaché, pendant quelque temps, à la suite du roi de Germanie, et lorsque ce prince se rendit en Italie (an. 1024), pour réprimer une révolte qui avait éclaté dans la Lombardie, Brunon fut chargé, par l’évêque Hermann, de conduire à l’armée de Conrad le contingent de l’évèché de Toul. Brunon était encore en Italie, lorsque l'évêque Hermann étant mort, le clergé envoya une députation à Conrad pour le prier d'accorder l'évêché de Toul à Brunon; ce prince y consentit, et le jeune prélat vint prendre possession de son diocèse. Les prenffres années

” de son administration furent fort. agitées, et il fut souvent obligé de quitter Toul pour différentes raisons. Il alla d’abord en France, par ordre de Conrad, afin de traiter de la paix entre ce prince et le roi Robert; il travailla ensuite à empêcher Eudes, comte de Champagne, de continuer contre l’empereur une lutte inégale ; peu après, les seigneurs des environs de Toul se soulevérent contre Brunon, sous prétexte qu'il soute nait injustement les habitants de cette ville dans une querelle,

(1) V. Widtic, Vie de saint Gérard, dans Calmet, ibid., col. 132 et suiv.

| — 955 — dont nous ne connaissons pas l’origine et la nature ; enfin, le comte de Champagne , après avoir commis de grands ravages dans le comté de Bar, vint assiéger Toul ; mais les habitants, animés par les exhortations de leur évêque, opposèrent une vigoureuse résistance, et Eudes, apprenant que l’empéfur n’était plus éloigné, se retira, comme on l’a vu, mais après avoir incendié les abbayes de Saint-Epvre, de Saint-Mansuy et de Saint-Gengoult, le bourg de Saint-Amand, qui s'élevait hors des murs de Toul, le bourg de Void, Commercy et Stainville. |

Brunon, délivré enfin des embarras et des obstacles qui avaient arrêté, s'occupa plus attentivement de son diocèse, rétablit l'abbaye de Saint-Epvre, fonda celle de Porsas ou Poussay, près de Mirecourt, et se fit tellement remarquer par ses vertus, ses lumières et sa capacité, que l’empereur Henri IIT, successeur de Conrad, jeta les yeux sur l’évêque de Toul pour occuper le premier rang dans l'Eglise. Plusieurs papes venaient de se succéder rapidement sur le siège de saint Pierre, et l’empereur avait convoqué à Worms une assemblée composée des prélats et des seigneurs, pour aviser aux moyens de procurer la paix à l'Eglise. Quand il fut question du choix d’un nouveau pape, les suffrages se réunirent sur Brunon, qui était ” présent à l'assemblée, et sans l'avis duquel l’empereur ne réglait rien d'important dans les affaires eeclésiastiques. Brunon, très-modeste, comme le sont en général les hommes de mérite, et qui connaissait d’ailleurs le déplorable état de Rome, où il avait fait divers voyages, refusa l’éminente dignité qu'on lui offrait. Ses refus ne firent que rendre les instances plus pressantes, et il demanda, pour délibérer, trois jours qu'il consacra au jeûne et à la prière. Quand il reparut dans lassemblée, on le supplia de nouveau d'accepter le souverain-pontificat ; il eut alors l’idée de faire une confession publique de tous ses péchés , dans l'espérance que le récit de ses fautes ferait songer à une autre personne ; mais

les assistants, remplis d’admiration, répétérent ce que saint Ambroise avait dit autrefois à saime Monique, au sujet de son fils Augustin : « Allez, Dieu vous conserve ! Il est impossible qu'un fils. qui vous a coûté lant de larmes vienne à périr ». Brdfn fut enfin vaincu par tant de sollicitations et accepta. L'assemblée terminée, il retourna à Toul, accompagné des envoyés des Romains, d’Eberhard archevêque de Trèves, Adalbéron IIT évêque de Metz et Thierry évêque de Verdun. A près avoir célébré les fêtes de Noël, il se mit en route pour Rome, visita l’abbaye de Moyen-Moutier , y dédia l’église Saint-Jean-Baptiste et emmena avec lui le moine Humbert, qu'il employa dans les affaires les plus difficiles, et qu’il éleva plus tard au cardinalat. Quelques jours après, il arriva à l’abbaye de Cluny : l'abbé et le prieur Hildebrand, qui fut le pape saint Grégoire VII, allèrent à sa rencontre et lui . firent l’accueil le plus cordial. Brunon ne tarda pas à apprécier Hildebrand; celui-ci méditait déjà la réforme qui lui valut une si gloricuse célébrité , et comprenait que le premier pas à faire dans cette voie était de rendre l'Eglise indépendante du pouvoir temporel ; il conseilla donc à Brunon d'échanger les ornements pontificaux contre les vêtements d'un pélerin , et de déclarer au clergé et au peuple de Rome qu'il regardait comme tout-à-fait insuffisant le choix de l'empereur, et qu'il ne prendrait le titre et le costume de souverain-pontife que si son élection recevait l'approbation des Romains. Il partit ensuite-pour l’Îtalie, et on croit que Hildebrand l’accompagnait. Arrivé à Rome, Brunon traversa la ville nu-pieds, et ayant rencontré la foule qui venait au devant de lui, en chantant des hymnes et en poussant des cris de joie , il dit : « Le choix du clergé et du peuple, ainsi que l’autorité des canons l’emportent de beaucoup sur la nomination impériale ; je suis prêt en conséquence à retourner dans mon pays, si mon élection n’est pas généralement approuvée ». Ces paroles furent accueillies par d’unanimes applaudisse-

ments; d'après l'avis d'Hildebrand, on abserva les usages anciens ; Brunon prit le nom de Léon IX, fut consacré le 9 février 4049, et intronisé le 12 du même mois, qui était le premier dimanche de carême. Bientôt après, il convoqua et présida un synode, dans lequel il s’éleva fortement contre la simonie ; pour récompenser Hildebrand, dont les conseils l'avaient guidé dans l'affaire délicate de son élection, il le créa cardinal-sous-diacre de l’église romaine et administrateur du couvent de Saint-Paul ; et depuis ce moment le nouveau cardinal devint l’âme de tout ce qui se fit important à Rome (1).

Léon IX, pour donner à son église de Toul une preuve d’attachement , conserva, quoique pape, le titre d’évêque de ” cette ville ; il confirma aussi, sur les instances de l’archevêque Eberhaïrd qui l'avait accompagné à-Rome, les anciens privilèges de l'église de Trèves, auxquels était attachée la primatie des Gaules. Quelque temps après, il se rendit en Germanie auprès de l'empereur, puis visita la ville de Toul, où il célébra la fête de l'exaltation de la Sainte Croix. Après être allé à : Reims, où il consacra l’église de l’abbaye de Saint-Remy, et | où il présida un concile, le souverain-pontife parcourut la province ecclésiastique de Trèves ; il arriva d’abord à Verdun . et y dédia l’église Sainte-Madeleine ; il se dirigea ensuite .vers Metz pour consacrer l’église abbatiale de Saint-Arnould, que l’on venait de terminer , et fit présent à l’abbaye d'une chape précieuse, que l'on conservait encore au X VIII: siècle. Il séjourna dans le monastère de Bouzonville, alla à Trèves, où il fit la dédicace de l’église Saint-Paulin, retourna à Metz, puis à Toul, et reprit enfin le chemin de Rome, en passant

e ps

(1) Pour tout ce qui concerne lépiscopat de Brunon, v. sa vie par Wibert, liv. I, et Voigt, Histoire du pape Grégoire VIT et de son siècle,

par Moyen-Moutier, Saint-Dié, FHAORANS d'Andlau et l’Allemagne (À).

Cette visite ne. fut pas la seule que Léon IX rendit à son ancien diocèse ; ; il revint encore dans la ville de Toul sur la fin de l’année 4050, et y fit la translation du corps de son prédécesseur Gérard, qu’il avait canonisé depuis peu. Il était de retour en lialie en 4052, et ce fut seulement alors qu'il se démit de l’évéché de Toul en faveur du primicier Udon, auquel il avait confié les fonctions de chancelier de l’église romaine. Il survécut peu de temps à cette cession et mourut à Rome, le 49 avril 4054, à l’âge de cinquante ans , et au moment où il commençait seulement à exécuter le vaste plan de réformes qu’il avait tracé de concert avec Hildebrand (2).

Ces projets de réformes n'avaient pas, au reste, été suggérés à Léon IX par le spectacle que lui offrait le pays où il était né et où il avait commencé sa glorieuse carrière. Grâce aux saints évêques dont les noms se sont déjà bien des fois présentés dans notre récit, la discipline ecclésiastique s'était maintenue dans la province de Trèves bien mieux que dans . beaucoup d’autres contrées.

. La vie commune continuait à être observée dans la cathé- . drale de Toul; mais, par une exception assez rare, le chapitre de cette cathédrale, au lieu d’être composé seulement de clercs, était, comme nous l'avons dit, formé de cieres et de moines ; saint Gérard y introduisit de plus des moines grecs et écossais ou irlandais, et ces religieux célébraient les offices selon leurs règles particulières (3). Cependant, vers la fin du X° siècle, le chapitre de Toul exigeait quelques réforines, qui furent opérées par l’évêque Berthold. Il obligea les clercs et les

(4) Avant de quitter l'Allemagne, il présida encore un concile à Mayence. C'est peut-être seulement à cette époque qu’il emmena de Moÿen-Moutier le moine Humbert.

(2) V., sur tous ces faits, Wibert, liv. IL

(5) V. Mabillon, Annal. Bened., t. IV, p. 90.

— 259 — | moines qui desservaient sa- cathédrale à garder les règlements que l'archevêque Ludolf avait rédigés pour les chanoines de Trèves (1) ; et ce fut vers cette époque que le nombre des chanoines de Toul fut fixé à soixante. Ceux de Verdun étaient également soixante et vivaient en commun, selon les anciennes règles (2). Le chapitre de Trèves, réformé par saint Wolfgang, sous l’administration de l'archevêque Henri, quitta la vie commune dans la seconde moitié du X° siècle et fut imité par les chanoines de plusieurs églises, notamment par ceux de Saint-Paulin (3). Le clergé de Metz conserva beaucoup mieux les anciennes traditions et jouit pendant longtemps . d’une grande réputation de régularité; l'illustre église de Reims vint mème lui demander deux archevêques ; Odelric et Adalbéron qui s’assirent, au X° siècle, sur le siège de saint Remy étaient chanoines de la cathédrale de Metz (4).

Le clergé séculier était assez nombreux, et on rapporte que l’évêque de Metz Adalbéron IT ordonna plus de mille prêtres, et des ministres inférieurs dans la même proportion (5). Les collégiales se multiplièrent, à raison même de la quantité de prêtres que l’on ordonnait ; et on vit fonder dans le diocèse de Verdun plusieurs églises de ce genre, entr’autres celle de Dieuleward ou Dieulouard (6).

Les. monastères avaient souffert plus que les chapitres et le clergé séculier, et de graves abus s’étaient introduits dans leur gouvernement. Ainsi, il y avait, quelquefois, dans un même monastère deux abbés, lun séculier et l’autre régulier : le premier possédant les biens de la mense abbatiale, et obligé de fournir et de conduire lui-même le contingent militaire

(1) V. Benoit, Hist. de Toul, p. 342.

(2) V. Calmet, Notice, €. 11, col. 785 et 786.

(3) V. idem, Hist., t. E, col. 965. ”

(4) V. Richer de Reims, lib. III, c. 18 et seq.

(5) V. la vie d’Adalbéron citée par Calmet, ibid., col. 1004. (6) V. Calmet, ibid., col. 1067 et 1068.

imposé à l’abbaye ; l’autre n’ayant à sa disposition que les biens de la mense conventuelle, et étant uniquement chargé de la nourriture et de l'entretien des religieux (4). Quelques monastères avaient des supérieurs étrangers qui, résidant au loin, ne pouvaient exercer une surveillance suffisante. On vit aussi des abbayes cédées momentanément en précaire à des seigneurs laïques ; et l’évêque de Toul saint Gérard abandonna de cette façon à Béatrix, femme du duc bénéficiaire Frédéric 1°, les abbayes de Moyen-Moutier et de Saint- Dié (2). un

‘Au X® siècle, on mit sérieusement la main à la réforme des monastères. Adalbéron [°", évêque de Metz, travailla avec ardeur au rétablissement de l’observance régulière dans les lieux où elle se trouvait altérée ; ses généreux efforts lui valurent le surnom de père des moines, et il passe pour avoir eu plus de part que personne aux heureux changements qui s'opérèrent. Dès l'année 940, Adalbéron voulut introduire la réforme dans l’abbaye de Saint-Arnould, qui était occupée par des chanoines ; ceux-ci ayant résisté, l'évêque les chassa et les remplaça par des religieux bénédictins, tirés de Gorze (3). Nous parlerons plus loin de ce dernier monastère, en rapportant quelques circonstances de la vie de son célèbre abbé, le Bienheureux Jean de Vandières. Les religieux dé Senones furent ramenés à l'observation de la règle par leur abbé Rambert, que secondèrent Einold, abbé de Gorze, et l’évêque Adalbéron. Les Bénédictins rentrèrent dans l’abbaye de Moyen-Moutier, qui était déserte ; le duc Frédéric [° installa des chanoines dans le monastère de Saint-Dié (4); quelque temps auparavant, l’abbaye de Saint-Maximin avait été réfor-

(1) V. idem, Notes inédites sur les preuves de l’Hist. de Lorraine, p. 90.

(2) V. idem, Notice, t. E, col. 69.

(5) V. les chartes d’Otton Ier et d'Adalbéron relatives à cette réforme, dans Meurisse, Histoire des évesques de l’église de Metz, p. 804-310.

(4) V. Richer de Senones, lib. IE, c. 7, 8, 10 et 18.

mée par Ogon, son prieur ; celle de Metloc le fut par Robert archevèque de Trèves (4), et les abbayes de Metz le furent presque toutes par Adalbéron. Il engagea les religieuses qui habitaient le monastère de Saint-Pierre-aux-Nonains à reprendre la règle de saint Benoît (2), rétablit aussi l’observance dans l’abbaye de Sainte-Glossinde, et afin d'assurer . la conservation de son ouvrage, choisit pour abbesse sa propre nièce Himiltrude (3). Il est impossible d'entrer ici dans le détail de toutes les améliorations qui eurent lieu, vers cette époque, dans les monastères lorrains, entr’autres dans les abbayes de Montiérender, de Saint-Pierre, de Saint- Félix, de Saint-Clément et de Saint-Symphorien de Metz, de Neu-Munster, de Saint-Vanne, etc. Certaines abbayes, après avoir elles-mêmes reçu la réforme, l’introduisaient dans d’autres monastères. Telle était l’abbaye de Gorze; telle était aussi l’abbaye de Saint-Maximin de Trèves, dont plusieurs religieux furent élevés sur différents sièges épiscopaux, ou chargés du gouvernement de monastères éloignés ; nous nom: merons seulement, parmi ces religieux, Annon et Otwin, qui devinrent, le premier évèque de Worms, le second évêque de Hildesheim, après avoir été successivement abbés de Magdebourg ; trois autres : Sandrad, Hartwic et Ramvold restaurérent les monastères de Glandbach, de Tégernsée et de Saint- Emmeran de Ratisbonne (4). L'abbaye de Prum, qui jouissait d’une juste réputation de régularité, fournit deux évêques à l’église de Liège et des abibés à des monastères importants (5).

Parfôis on crut que les saints eux-mêmes. avaient coopéré directement aux progrès de la réforme. Parmi les maisons qui

(4) V. Brower, Ann. Trev., t. I, p.451, 452 et 454.

(2) V. la charte d'Otton Ier relative à cette réforme, dans Meurisse, ibid., p. 513 et 314. a : |

(3) V. Mabillon, Ann. Bened., t. III, p. 479.

(4) V. Brower, ibid., p. 453.

: (5) V. Calmet, Hist., t. f, col. 962.

avaient le plus besoin de ce remède était l’abbaye de Saint- Martin de Trèves. Les chanoines qui avaient remplacé les bénédictins vivaient assez irréguliérement et. négligeaient ‘loffice divin. A la fête de la translation de saint Martin (4 juillet}, les chanoines réunis dans l'église étaient occupés à chanter les matines, mais avec insouciance ; quelques-uns même étaient à moitié endormis , lorsque saint Martin leur apparut, dit-on, revêtu de ses habits pontificaux et s’'écria d’une voix menaçante : « Sortez, lâches, sortez ! Martin était moine et non pas chanoine ». Ils s’enfuirent éperdus et moururent tous peu de temps après, par suite de leffroi qu'ils avaient éprouvé. L’archevèque Thierry leur substitua des bénédictins, qui se firent remarquer par leur régularité (4).

Plusieurs des abbayes lorraines renfermaient de précieuses reliques, qui attiraient un assez grand concours de pélerins. Bouxières, particulièrement, fut, pendant des siècles, le but d’un célèbre pèlerinage; les religieux de Saint-Mansuy et de Saint-Epvre y portaient les châsses qui contenaient les ossements des saints patrons de leurs monastères, pour obtenir de Dieu, par leur intercèssion, les grâces qu'ils sollicitaient (2). Les abbayes qui ne possédaient que peu de reliques tâchérent de s’en procurer, et il en résulta plus d’un abus; ainsi, on . reçut trop fréquemment, sans examen préalable, des reliques dont l'authenticité n’était pas à l'abri de toute objection, et il arriva même, rarement il est vrai, que certains monastéres enlevèrent des reliques dans différentes églises. Un moine attaché à la cathédrale de Toul déroba le corps de sainte Bellende, qui était conservé dans le monastère de Merbec (3). Au commencement du X°.siècle, les religieux de Tholey, ayant appris que l’église Saint-Saturnin, située hors des murs

(1) V. Brower, ibid., p. 477.

(2) V. Calmet, Notes inédites déjà citées, p. 27. (5) V. Mabillon, Ann. Bened., t. IV, p. 298.

de Verdun, avait été saccagée, qu'on ne la réparait pas, et que les reliques de saint Paul, évêque de cette ville, restaient comme abandonnées, envoyërent quelques-uns d’entr'eux pour s’en emparer. ls déterrèrent le corps pendant la nuit et l’emportèrent; mais cette soustraction ayant été presque immédiatement découverte, les Verdunois se mirent

à la poursuite des moines, les atteignirent dans une forêt à

deux lieues de la ville, reprirent les reliques, et consentirent

cependant à donner à l’abbaye de Tholey une partie de la tête

. du saint évêque (1).

“7, “Dans les villes épiscopales, les évêques logeaient les pèlerins et les voyageurs pauvres, et quand ceux-ci étaient trop nombreux, on les envoyait dans les abbayes, qui leur donnaient l'hospitalité ; ce qu’elles faisaient aussi dans les lieux où il n’y. avait pas d'évêques. La nécessité où les prélats et les monastères se trouvaient de recevoir de la sorte les pèlerins et les voyageurs, dont le concours était considérable , amena de bone heure la fondation des hôpitaux. Ces hôpitaux n'avaient pas beaucoup de ressemblance avec les établissements charitables qui portent maintenant le même nom; c’étaient, comme : leur dénomination l'indique, de vastes maisons où l’on donnait le vivre et le couvert pour un ou plusieurs jours. Il y avait à

Metz, depuis une époque très-reculée, un hôpital de ce genre, qui fut rétabli par l’évêque Adalbéron I°' (2). La maison-Dieu de Toul fut fondée, en 994, par saint Gérard, pour exercer l'hospitalité envers les étrangers et les pauvres qui arrivaient dans cette ville, et il lui attribua, pour son entretien, la dime de tous les revenus de l’évêché (3).

Malgré le relâchement qui s’était introduit dans diverses abbayes et rendit nécessaires les réformes dont il a été ques-

(4) V. Calmet, Notice, t. IE, col. 875.

(2) V. idem, Hist.,t. [, col. 999. | (3) V. idem, Notice, t. I, col. 606.

tion, le X° siècle et la première moitié du XI virent naître des monastères nouveaux. Sans rappeler les abbayes construites à Bouxières, Epinal et Poussay par les évèques Gauzlin, Thierry et Brunon, il faut mentionner ici l’abbaye de bénédictines établie à Vergaville, près de Dieuze, par Sigeric, comte du Saunois (Salinensis pagus), et Betta sa femme (1) ; l’abbaye de Saint- Vincent de Metz, créée par l’évêque Thierry I" (2) ; l’abbaye de Bouzonville, fondée par Adalbert d'Alsace, qui la dota richement et y déposa un morceau de la . vraie croix (3) ; l’abbaye de Saint-Remy de Lunéville, occu-. pée d’abord par des bénédictins, puis par des religieuses du mème ordre (#4); le monastère de Saint-Maur de Verdun, élevé près d’une église fort ancienne, où se trouvaient les tombeaux de quelques-uns des premiers- évèques de Verdun (5) ; l’abbaye de Hesse, fondée par le père et la mère de saint Léon IX , et qui eut pour première abbesse Gerberge, nièce de ce dernier (6) ; enfin, l'abbaye de femmes de Bleurville, dans le Saintois, dont l’église fut consacrée par le mème pontife, avant sa promotion à la papauté (7).

Quelques-uns des prieurés lorrains remontaient aussi au même temps; entr'autres, le prieuré de Lay-Saint-Christophe, qui dépendait de l’abbaye de Saint-Arnould. Eve, veuve du comte Hugues, et son fils Udalric, qui prétendaient étre issus de saint Arnould et de la famille carlovingienne, donné-

(1) Le titre de fondation, qui date de 966, est imprimé dans Calmet, Hist., t. I, preuv., col. 378 et 379.

(2) V. Hist. de Metz, t. IL, p. 77-79.

(5) V. ur ancien récit de la fondation de Bouzonville, dans Calmet, | ibid., col. 543-546.

(4) V. Cslmet, Hist., t. I, col. 1032 et 1033.

(5) V. Mabillon, Ann. Bened., t. 1V, p. 61 et 328.

(6) V. une bulle de s. Léon IX , dans Calmet , ibid., preuv., col. 430-432. |

(7) V. une autre bulle du même, ibid., col 427-429.

rent, pour cet établissement, le château et le domaine de Lay, avec toutes leurs dépendances (1).

Nous avons rappelé que saint Gérard avait reçu dans sa - Cathédrale des moines grecs et écossais ; une particularité du mêmé genre se remarquait à Metz et ailleurs encore. L'abbaye de Saint-Clément ayant été réformée par saint Cadroë ou Cadroël, religieux écossais, et ensuite gouvernée par un de ses compatriotes nommé Fingenius, qui restaura aussi l'abbaye de Saint-Symphorien, Otton III ordonna, sur la demande de l’évêque Adalbéron H, que ce dernier monastère serait toujours, autant que possible, habité par des religieux écossais (2).

Outre les donations de domaines ou d’argent faites aux monasières, on vit d'autres donations d’une nature assez singulière. Quelques personnes se dévousient au serviee du saint pour lequel elles avaient le plus de vénération. Parfois la consécration concernait seulement la personne qui se dévouait ; souvent aussi elle s’étendait à toute une famille et même aux descendants de cette famille. L'homme qui voulait se consacrer de la sorte entrait dans l’église du saint et se passait un lien au cou ; si c'était une femme, elle coupait une boucle de ses cheveux et la déposait sur l'autel ; tous payaient un cens annuel, comme marque de leur servitude (3).

Dans ce tableau de l’état de l'Eglise et des monastérès en . Lorraine nous n'avons rien dit au sujet des écoles , et on doit supposer que la plupart de ces établissements ‘avaient été fermés faute de maîtres et d’élèves. Il n’en était rien ce-

(1) V. la charte de donation, ibid., col. 356 et 357.

(2) Il serait possible que ces prétendus écossais fussent des irlandais. V. le diplôme d'Otion, ibid., col. 396 et 397. D’autres religieux irlandais occupèrent l’abbaye de Saint-Vanne, et des moines bretons ou anglosaxons l’abbaye de Montfaucon, qui relevait alors des évêques de Verdun.

(3) V. Hist. epise. tullens., ibid. ., col. 99; Widric, Vie de s. Gérard, c. 54, ibid., col. 149.

pendant. Il y eut une décadence sensible vers la fin du IX° siécle et le commencement du X°, et le biographe du Bienheureux Jean de Vandières fait une réflexion qui constate le dépérissement des écoles et la rareté des livres nécessaires aux études (1) ; mais les écoles n'étaient pas détruites, et on n’en vit peut-être jamais autant. À la vérité, les maîtres habiles manquaient, le nombre des écoliers était bien diminué, et fes communications littéraires et HeaURQUe devenaient Ê d'une difficulté extrême. |

Quelques-uns des archevêques de Trèves firent de louables

; efforts, pendant le X° siècle, pour empécher la ruine complète

des études dans leur ville épiscopale. Nous nommerons, parmi eux, Roger, Henri et enfin Egbert, qui siégea de 978 à 993. Gerbert fut en rapport avec ce dernier et le pria d’envoyer des écolâtres en Italie ; ce qui prouve que l’église de Trèves possédait plus de maîtres qu’il ne lui en fallait (2). Plus tard, en renvoyant à Egbert les messagers que ce der- - nier lui avait dépéchés , il le conjure d'accorder à Fun d’eux, le frère G., les moyens de se livrer, comme il en- avait le désir, à des études approfondies (3). On -connaît les noms de plusieurs des scholastiques qui dirigérent, pendant « ce siécle, l’école de l’abbaye de Saint-Mathias. Le plus ancien'est Richard , qui mourut longtemps avant l’année 950 et paraît avoir joui d’une certaine réputation (4) ; après lui nous voyons Diethelm , mort en 955. Trithème rapporte que Diethelm avait un talent particulier pour enseigner beaucoup dans moins de temps que les autres scholastiques (5). I laissa divers ouvrages, dont quelques-uns semblent n’être que le ré-

(1) Et qui ad id temporis, ut pote, studiis frigentibus, pene nec ipsi codices inveniebantuf. V. Lebeuf, Dissertation sur l’état dés ‘sciences depuis la mort de Charlemagne etc., dans le Recueil etc., t. I, p. 7.

(2) V. Gerbert, Epist. 8 et 13.

(3) V. Epist. 134 et 148.

(4) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 328.

(5) V. Chronicon Ilirsaug., t. 1, p. 71.

| — 967 — sumé de ses leçons ; nous voulons parler d’un livre sur la Composition de l’astrolabe, d'un autre livre sur l'usage et l'utilité du même instrument, et d’un traité sur la prosodie latine : De arte metrorum. Son successeur fut Albert, qui professa pendant près de vingt- cingans. Il composa des instructions pour les jeunes religieux qui veulent étudier les arts libéraux, et continua la chronique intitulée Gestà Trevirorum. Après ce scholastique, il y en eut trois autres qui étaient également des hommes de mérite : Engelbert, Thierry et Théodore (1).

-: Les abbayes de Saint-Maximin, de Prum et d’Epternach avaient aussi leurs écoles, et les noms de leurs scholastiques sont venus jusqu’à nous. Après la réformation n d® l’abbaye de Metloc, Rotwicus, abbé de ce monastère, envoya deux de ses religieux à Reims pour écouter les leçons de Gerbert, qui était alors scholastique de la métropole. Ils rapportèrent à Metloc les méthodes de leur maître et y ouvrirent une école, qui acquit rapidement de la renommée (2). On y vit accourir non seulement des religieux et des ecclésiatisques Sn mais encore des laïques de provinces très-éloignées (3). D celte école sortirent quelques évêques et des abbés ; Tibène ajoute que la réputation de Remy, successeur de Rotwicus, s'étendit jusqu'au fond de l'Allemagne, et que l’empereur Otton III, alors très:jeune, adressa au savant religieux une pièce de vers (auream camænam gracilem), dans laquelle il ne faisait pas difficulté de déclarer qu’il regardait Remy comme le premier musicien de son siècle. Gerbert était en relation avec l'abbé de Metloc, et l’on a’conservé quatre des lettres qu'il Jui écrivit (4).

(4) V. Calmet, Bibl. re col. 31 et 346; Launoy, de Schol. celebr., p. 117 et 118.

(2) V. Brower, Aon. Trev.,t. I, p. 454.

(3) V. Trithème, ibid., p. 122.

(4) Ce sont les lettres 34, 148 et 152 de la première collection, et la lettre 8 de la seconde.

L'école épiscopale de Metz fut peu remarquable à cette époque; mais nous ne parlons pas de l’école de chant ; car celle-ci n’avait rien perdu de sa réputation, continuait à être regardée comme la meilleure que l’on trouvât en dehors de l'Italie, et avait pour directeur, dans les premières années du X° siècle, le diacre Roland, qui passait pour .un excellent musicien (4). L'abbaye de Saint-Vincent de Metz eut, cent ans plus tard, un maître célèbre : Sigebert de Gemblours, qui professa dans ce monastère pendant bien des années. Les succès de son enseignement, et la quantité extraordinaire d’écrits qu’il pyblia attirèrent autour de sa chaire un grand concours d'étudiants (2). Sigebert savait non seulement tout ce que l’on apprenait dans les écoles de son temps ; il avait de plus une connaissance étendue de là langue hébraïque, et on peut même admettre qu'aucun de ses contemporains ne la posséda mieux que lui. Il était en état de corriger les versions de l’Ecriture Sainte sur les textes originaux, et y travaillait quelquefois de concert avec des juifs instruits. Comme il préférait le texte hébreu aux versions grecque et latine, les juifs, fort nombreux à Metz, avaient conçu pour lui beaucoup d’affection (5); Sigebert n’avait toutefois aucune condescendance pour leur entêtement et leurs préjugés ; il entamait souvent avec eux des disputes sur différents points de religion, et les auteurs de l'Histoire littéraire font observer que cette polémique devait inspirer de l’émulation pour l'étude (4). Après un long séjour dans l’abbaye de Saint-Vincent, Sigebert obtint, quoique avec peine, la permission de retourner à Gemblours. Les moines et les clercs qui accouraient à Metz afin de l’entendre, et pour lesquels il était une fontaine de sagesse, comme

(4) V. Mabillon, Acta ss., sæc. B°, p. 568 et 372.

(2) V. Histoire littéraire de la France, t. VIT, p. 28. |

(5) V. D’Achéry, Spicil.,t. VI, p. 536; Mabillon, Ann. Bened., t. IV, p. 156. | |

(4) V. Hist. litt., t. VIE, p. 28 et 115

—. et me,

| — 269 — s'exprime un de ses disciples continuateur de la chronique de Gemblours (1}, tous ses élèves, en un mot, le virent partir avec regrets et le comblérent de présents.

L'évèque de Metz Adalbéron I ayant mis des bénédictins dans l’abbaye de Saint-Arnould, à la place des’ chanoines qui l'occupaient, Anstée, second abbé régulier de ce monastère, y introduisit les exercices littéraires en usage dans l’abbaye de Gerze, où il avait été religieux. L'école de Saint-Arnould acquit dés lors de la réputation, et ‘le moine Jean, auteur de la vie du Bienheureux Jean de Vandières, et qui fut un des disciples d’Anstée, ayant été élevé à la dignité abbatiale après la mort de ce dernier, l'école du monastère fut trés-fréquentée ;. on y vit affluer les Lorrains, et même des saxons et des bavarois (2). Mais il n’est aucune école du diocèse de Metz qui ait autant brillé, pendant le X° siècle, que celle de l’abbaye de Gorze. Blidulf, archidiacre de l’église de Metz, qui avait ‘étudié à Reims sous la direction des fameux scholastiques Remy d'Auxerre et Hucbald (3), à la fin du IX° siècle ou au commencement du X°, se fixa plus tard dans ce monastère et y porta les méthodes scientifiques et littéraires de l’école de Reims. Quelque temps après, plusieurs hommes de mérite suivirent son exemple et se retirérent dans l’abbaye de Gorze, où ils introduisirent la réforme. Au nombre de ces nouveaux religieux se trouvait Jean de Vandières, dont le nom reviendra encore sous notre plume (4). Jean continua daus le monastère de Gorze les études qu’il avait commencées à Metz, à Saint- Mihiel et à Toul, mais jugea à propos de les borner à l'Ecriture Sainte et aux Pères de l'Eglise, surtout à saint Grégoirele-Grand, dont il feuilletait sans cesse les Morales. En lisant

(1) V. Chronic. Gemblac., dans D’Achéry, Spicil., t. VI, p. 536.

(2) V. la vie du B. Jean de Vandières, dans Mabilloy,, Acta ss., sæc. Bo, p. 387 et 388 ; Martène, Thes. anecdot., t. IE, col. 1024.

(3) V . Mabillon , ibid., p. 388.

(4) V. idem, ibid. . P- 374, 387 et 388.

l'ouvrage de saint Augustin sur la Trinité, ouvrage dont les copies étaient fort rares, ainsi que le fait observer le biographe de Jean de Vandières, il éprouva le désir d'étudier les Introductions-aux catégories, pour mieux comprendre ce qui a

trait aux relations divines ; mais il en fut détourné par l'abbé

du monastère (1). Cet abbé était Einold, autrefois premier archidiacre de la cathédrale de Toul. Il était entré à Gorze, avec Anstée archidiacre de Metz et habile architecte, et avec Berracer, clere de l’église Saint-Sauveur dans la même ville et savant distingué. Ces religieux, non contents de rétablir à Gorze les observances monastiques dans toute leur rigueur, s’occupèrent avec zèle des écoles, qui devinrent bientôt très-florissantes. On y prenait soin de l’instruction des enfants, ce qui n’empèchait pas d'y enseigner les sciences les plus difficiles (2). Le X° siècle vit sortir de cette école fameuse une foule d'hommes remarquables, parmi lesquels nous nommerons seulement Adalbéron II évêque de Metz, Adalbéron archevèque de Reims, Rothard évêque de Cambray, Odilon qui restaura l’abbaye de Stavelo, Humbert abbé de Saint-Epvre de Toul, Frédéric abbé de Saint-Hubert, Guibert [°° fondateur du monastère de Gemblours , saint Macalène successivement abbé de Waussor.et de Saint-Michel en Thiérache, et Rambert abbé de Senones (3).

Les femmes elles-mêmes possédaient quelquefois une instruction étonnante. Le monastère de Saint-Pierre-aux-Nonains, situé à Metz, renfermait, au X° siècle, des religieuses qui se distinguaient par leur amour pour l'étude. Jean de Vandières étudia, avec elles, l’histoire de l’Ancien et du Nouveau Testament, les sacramentaires, le comput ecclésiastique, les canons

(1) V. idem, ibid., p. 388 et suiv.

(2) V. idem, ibid., p. 380 et 382.

(3) Y. Hist. de Metz, 1. H, p. 93; Hist. litt, de la France, L VI, p. 26.

des conciles, les homélies des Saints-Pères, et mème les lois civiles, probablement dans le Code Théodosien (4).

L'école de Saint-Mihiel se soutenait et jetait encore un certain éclat. Elle était sous la direction de Hildebold, élève de Remy d'Auxerre et célèbre grammairien. Hildebold suivait, à Saint-Mihiel les méthodes du monastère de Saint-Germain d'Auxerre; mais on employait encore, pour l’enseignement de la grammaire, le commentaire sur Donat composé par l’abbé Smaragde (2). L'école épiscopale de Toul, celles des abbayes de Montfaucon .et de Montiérender jouissaient aussi d’une légitime renommée ; enfin, il y avait, non seulement dans le diocèse de Toul, mais aussi dans les diocèses voisins, de petites écoles destinées aux enfants. On les y admettait dès l’âge de sept ans, et afin que les premières instructions qu'on leur donnait servissent à leur inspirer des principes religieux, on leur faisait d’abord apprendre le psautier (3).

Ce que. nous avons dit des études que Jean de Vandières fit successivement dans différents monastères, et surtout à Metz, montre combien le programme scientifique était développé. Tout le monde ne poussait pas , sans doute , les études aussi loin , et la plupart des clercs et des moines les bornaient à quelques-unes des sciences dont on a vu l'énumération ; mais elles étaient toutes enseignées, et chacun pouvait, dans ce vaste cercle, choisir ce qui lui convenait le mieux. La connaissance de la langue grecque, qui n’avait jamais cessé complétement d'être cultivée, semble devenir plus commune au X° siècle. L’archiduc Brunon attira auprès de lui de savants helénistes (4) ; les moines grecs qui s’établirent dans le dio-

(4) V. Mabillon, ibid., p. 371.

“ V. idem, Ann. Bened. , t. UT, p. 376 ; Hit. litt., t. EV, P- 298 et

(3) V. Mabillon, Acla ss. ibid,, p. 575 ; Martène, Thes. anec., t. II, col. 4078 ;-Ampliss. collect. , t. IV ; col. 860 D’ ou Pie t. XII À p. 261. | (4) V. Hist. lite, t. 7 p. , 87.

cèse de Toul contribuérent à répandre cette langue parmi les hommes livrés à l'étude , et c’est, probablement, près de ces moines que se forma le cardinal Humbert, que le pape saint Léon IX envoya à Constantinople avec üne mission importante. On apprenait également dans les écoles l’arithmétique et les éléments de la géométrie. Remy, abbé de Metloc, composa un traité d'arithmétique intitulé : De visione abaci. Gerbert donna à ce religieux des leçons sur les diviseurs des nombres et promit de lui envoyer une sphère de sa composition. Dans une de ses lettres, il lui annonce qu'il a déjà tourné la sphère, qu'il l'a couverte artistement d'an cuir de cheval, et qu’il va l’orner et l’enluminer de diverses couleurs (1). La médecine était parfois étudiée et pratiquée par les moines et les ecclésiastiques séculiers ; cependant , les bons médecins étaient rares, et l’on vit, en 986, Adalbéron IT, évèque de Verdun, aller se faire traiter à Salerne, parce qu'il ne trouvait pas en France de médecins qui lui inspirassent une confiance entière (2). |

Il faut reconnaître que les études étaient restreintes par le manque de livres, par l'insuffisance des bibliothèques. Les monastéres et les cathédrales possédaient des collections de ce genre, mais on était loin d'y rencontrer tous les secours dont on avait besoin. Le cardinal Humbert étant dans la ville de Toul avec le pape saint Léon IX, il s’éleva, au sujet de la découverte du corps de saint Etienne premier martyr, une dispute assez vive entre plusieurs prélats, au nombre desquels se trouvaient Hugues archevêque de Besançon et Halinard archevêque de Lyon. Humbert fut obligé, pour y mettre fin, de faire apporter de l’abbaye de Moyen-Moutier un manus- ” crit de saint Augustin, qui était propre à résoudre la difficulté ; et ce fait prouve, comme le fait observer Dom Calmet, que cet

(4) V. Epist. 134, 148 et 152. | (2) V. Hugues de Flavigny, Chronic. , dans Labbe, Bibl. mss., t.1, p. 458.

ouvrage de saint Augustin ne figärait ni dans la bibliothèque

de la cathédrale de Toul, ni dans celles des abbayes de Saint- Epyvre et de Saint-Mansuy. Toutefois, la cathédrale avait eacore une Collection de livres, puisque saint Gérard permit aux chanoines de choisir librement parmi eux le bibliothécaire, et qué ce dignitaire souscrivit plusieurs diplômes à la même époque (1). Quelques classiques enrichissaiént les collections des monastères lorrains ; l’abbaye de Metloc possédait l’Achilléide de Stace ; Gerbert écrivit à Remy pour le prier de lui envoyer une copie de ce poëme, que l’on n'avait pas à Reims ; mais Remy ne put faire achever la copie, parce que son

manuscrit n’était pas complet (2). La bibliothèque d’Adson;

abbé de Montiérender , contenait la rhétorique de Cicéron, le commentaire de Servius sur Virgile, deux exemplaires des comédies de Térence, une explication des bucoliques et des géorgiques de Virgile, et deux glossaires latins (3).

Ajoutons que l'architecture était enseignée dans les monastères, et que la plupart des grands édifiees romans paraissent avoir eu des religieux pour architectes. Malgré la difficulté des temps, on entreprit, dans la seconde moitié du X° siècle et la première du XE, la construction de cathédrales remarquables par leurs vastes proportions, mais qui ont disparu devant les édifices plus légers et plus gracieux des XIII° et XIV: siècles. A Metz, l'évêque Thierry IT fit raser la vieille cathédrale élevée par Chrodegang, et que distinguaient sa solidité et son étendue. Il commença lui-même une église nouvelle et en poussa les travaux avec tant d'activité, qu’il eut la satisfaction de voir une partie de l'édifice voûtée et tefminée ; mais il ne se doutait guère que son œuvre dût sitôt disparaître (4). Saint Gérard, évèque de Toul, exécuta heureu-

(1) V. notamment Calmet, Hist., t. 1, preuv., col. 391.

(2) V. Gerbert, Epist. 134.

(3) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 25. 7

(4) V. Hist. episc. metens., dans D’Achéry, Spicil., t. VI, p. 658.

sement une semblable tâche, et sa cathédrale fut achevée et consacrée en 981 ; il éleva aussi l’église Saint-Gengoult, et dans les dernières années du siècle, il r'econstruisit l’abbaye de Saint-Mansuy (4).

Les chroniqueurs, qui ont laissé si peu de détails sur l’ar-

chitecture romane primitive, nous ont, par compensation ,

conservé beaucoup de renseignements sur le précieux mobilier

servant à la célébration du culte ou à la décoration des églises. L'évèque de Metz Thierry IL, non content de réédifier sa cathédrale, lui fit de magnifiques présents et lui donna, entrautres choses, une croix d’or enrichie de pierreries, et une couronne d’un grand diamètre et composée d’or, d'argent et de cuivre (2). Berthold, évêque de Toul, ne montra pas moins de générosité et fit exécuter pour sa cathédrale un devant d’autel en or, tout semé de pierres fines, ainsi que des ornements d’un prix inestimable (3). Quelque temps auparavant, saint Gérard avait offert des couronnes d’argent aux églises abbatiales de son diocèse ; des présents du mème genre

. furent faits aux principales abbayes par l'évêque Hermann (4).

Wicfrid évêque de Verdun ayant été fait prisonnier par le comte Sigebert, celui-ci fut obligé, pour expier cet attentat, de payer une somme considérable, et l’évêque l’'employa pour faire fabriquer et placer dans son église une couronne d'argent, entourée de plusieurs petites couronnes, travaillées avec tant d'art, que si l’on en touchait une, elles se

- (4) V. Widrie, Vie de s. Gérard, dans Calmet, Hist., t. 1, preuv., col. 137 et 158. Remarquons, en passant, que les vastes constructions entreprisés dans la seconde moitié, et même vers la fin du Xe siècle, prouvent péremptoirement que l'erreur des Millénaires n’était pas répandue en Europe, comme on la soutenu.

(2) V. Hist. episc. met., ibid. On appelle couronnes des cercles en métal, qui étaient suspendus devant les autels des églises et faisaient l'office des lustres actuels ; ils étaient ornés de rinceaux et de statuettes et portaient un grand nombre de petits cierges.

(3) V. Hist. episc. tullensium, ibid., col. 164 et 165.

(4) V. ibid., col. 166.

mettaient toutes en mouvement (1). Cet évêque et ses successeurs Raimbert et Richard donnèrent à la même église des ornements splendides : un dévant d’autel en or, des croix . d’or enrichies de pierreries, six chandeliers en argent, un encensoir d’or pesant trois livres, un calice en onyx, un calice en cristal, des chapes, des chasubles, des étoles et des aubes d’une grande richesse, des éventails pour chasser les mouches et les insectes pendant le saint sacrifice, et une foule d’autres meubles, dont l’'énumération fait voir combien les églises cathédrales et abbatiales étaient alors splendidement ornées (2).

Les cloîtres et les monastères, sur l’histoire et la discipline desquels nous venons de jeter un coup d'œil, ne brillaient pas seulement de l’éclat dont Part les avait parés; ils devaient une partie de leur lustre aux lumières et aux vertus de plusieurs des clercs et des religieux qui les habitaient. Les noms de quelques-uns d’entr’eux sé sont déjà présentés dans ce tableau des X° et XI° siècles, et notre projet n’est pas d’en parler de nouveau ; mais il en est d’autres dont on n’a encore rien dit ou qui n’ont eu qu’une simple mention. Tels sont Albert ou Alpert, moine de Saint-Symphorien de Metz, auquel on doit deux livres intitulés : De diversitate temporum , dans lesquels il a consigné une foule de faits intéressants pour l’histoire du X° siècle (3); Adalbert ou Albert, moine de Saint-Vincent, auteur d’une chronique renfermant quelques détails sur les évêques de Metz (4); Adelhaire, religieux d'Epternach, puis abbé de ce monastère, et qui a laissé-une chronique désignée habituellement sous le nom de chronique d'Epternach (5). Nous rappellerons encore

(4) V. Continuat. hist. episc. vird., ibid., col. 200.

+ (2) V. idem, ibid,, col. 200 et 204.

(3) Cet ouvrage est imprimé dans Eccard, a historicum medii ævi, t. Il, col. 91-131.

(4) V. ‘Trithème, Chronic. Hirsaug. ,t HE, p. 100.

(5) V. Calimet, Bibl. lorr., col. 21. :

le célèbre Adson, abbé de Montiérender, qui composa différents ouvrages, entr’autres une histoire des évêques de Toul, citée par nous plus d'une fois, et où se trouvent les seuls renseignements authentiques que nous possédions sur les

origines de l’église touloise. Enfin, c'est au commencement du

X° siècle qu’un religieux de l’abbaye de Saint - Arnould, dont le nom est resté inconnu, rédigea les Annales Metenses, qui, bien que compilées en partie d’après des chroniques plus anciennes, sont riches en documents nouveaux et précieux pour l’histoire des Carlovingiens et de l’Austrasie. L'agiographie, qui constituait alors une grande partie de la

littérature, cite avec honneur Adson, qui donna les vies de

saint Basle, patron de l'abbaye de même nom (au diocèse de Reims) ; de saint Eustase et de saint Waldbert, successeurs de saint Colomban dans le gouvernement de l’abbaye de Luxeuil ; de saint Frodebert; de saint Bercaire, fondateur des abbayes de Hautvillers et de Montiérender. Jean, abbé de Saint-Arnould, écrivit la vie du Bienheureux Jean de Vandières et celle de sainte Glossinde (4). Le Bienheureux Richard, abbé de Saint- Vanne, composa la vie de saint Rouin (Rodingus), fondateur de Beaulieu-en-Argonne ; un livre sur la vie et les miracles de saint Vanne, et les biographies de plusieurs saints dont les reliques étaient conservées dans son église abbatiale (2). Thierry 1°, évêque de Metz, retraça la vie d’autres saints dont il avait rapporté les reliques d'Italie, pour en enrichir l’église de l’abbaye de Saint-Vincent (3).

A côté de ces pieux écrivains il faut placer Rudiger, moine d'Epternach, qui termina un commentaire en quatorze livres sur les épitres de saint Paul, sept livres sur les épîtres cano-

(1) Cette dernière biographie est imprimée dans la Bibl. mss. du P-

Labbe, t. 1, p.724 et suiv.; la vie de Jean de Vandières a été publiée dans a même collection, et par Mabillon dans ses Acta ss., sæc. 5°, P: 363-410. (2) V. Calmet, ibid., col. 811.

(3) V. idem, ibid. eo. 928.

am nes RS ner RP

niques et un commentaire sur la règle de saint Benoit ; Golscher, moine de l’abbaye dé Saint-Mathias, qui écrivit la biographie de saint Euchaire, de saint Valère et de saint Materne, principaux patrons de cette abbaye, et continua la chronique intitulée : Gesta Trevirorum ou Historia Trevirensis, à laquelle nous avons emprunté divers renseignements (1) ; l’auteur anonyme de la Chronique de Saint-Mihiel, composée par ordre de l'abbé Nantère ; Anstée et Ogilbert, abbés de Gorze et tous deux architectes renommés (2).

D’autres moines se firent remarquer par une éminente sainteté ; tels furent le Bienheureux Richard, abbé de Saint- Vanne, et Frédéric, comte de Verdun, qui abandonna tout pour embrasser là vie religieuse dans le même monastère (3) ; leur exemple fut fécond, et l’abbaye de Saint-Vanne fut bientôt regardée comme une des plus régulières de la chrétienté ; l’empereur saint Henri IE, ayant un jour visité cette maison, fut si frappé de lu piété et de la modestie des moines qu'il prononça, à haute voix, ces paroles du psaume 131 : « Hæc requies mea in sæculum ; hic habitabo quoniam elegi eam ». L'évèque de Verdun Heimon, qui laccompagnait, l’entendit et engagea le Bienheureux Richard à ne pas recevoir l’empereur au nombre de ses religieux, à cause du préjudice que cette résolution pouvait causer à lempire. Richard conduisit alors saint Henri dans le chapitre et lui demanda, en présence de la communauté, s’il voulait véritablement prendre l'habit monastique ; l’empereur ayant répondu que telle était son intention, Richard lui fit promettre de lui obéir en toutes choses, comme le doit un religieux, et lui dit ensuite : « Je

(4) V. idem, Hist., t. I, col. 979.

(2) V.-idem, Bibl. lorr., col. 55 et 929.

(3) Ce dernier voulut , malgré l'illustration de sa naissance , prendre part, comme un simple ouvrier, à la construction du dortoir et des clochers de l’abbaye ; v. Hugues de Flavigny, Chron., dans la Bibl, rss. du P. Labbe, t. I, p. 164 et 165.

— 278 — | vous ordonne de continuer à gouverner l'empire et de veiller à sa sûreté, selon la justice » (1).

Quelque temps auparavant, Olga, reine de Russie, ayant demandé à l'empereur Otton L°' de lui envoyer des missionpaires latins, Adalbert, moine de l'abbaye de Saint-Maximin, partit, avec d’autres prêtres, pour-cette contrée lointaine ; mais leurs efforts furent infructueux, parce que les Russes étaient déjà engagés dans le schisme des Greés, et que la reine Olga n’avait paru disposée à protéger et à favoriser les

missionnaires latins que pour se ménager l'appui de l'empe-

reur Otton (2). Dans la première moitié du X° siècle, la ville de Trèves, qui envoyait ainsi des apôtres aux extrémités de l'Europe, donna l’hospitalité à saint Siméon, moine grec, né à Syracuse, qui avait fini par se retirer dans le couvent bâti au pied du mont Sinaï. Siméon demanda à l’archevèque Poppon l'autorisation de s'établir dans la partie supérieure de la porte noire à Trèves, et y demeura jusqu’à sa mort arrivée en 1035 (3). Mais le plus célèbre des religieux lorrains du X° et du XI siècles est incontestablement le Bienheureux Jean dé Vandières, abbé de Gorze, dont le nom s’est déjà présenté tant de fois au lecteur. Après avoir terminé ses études dans différentes écoles, Jean de Vandières eut successivement l’administration de deux églises, quoique, selon toutes les apparences, il n'ait jamais été dans les ordres sacrés, visita ensuite italie, fit quelqu'apprentissage de la vie solitaire, et ayant réuni plusieurs hommes de mérite, leur proposa d'aller se fixer ensemble dans un monastère au delà des Alpes ; l’évêque de Metz Adalbéron I, qui craignait de voir la Lorraine per-

(4) V. Vitas. Richardi, dans Mabillon, Acta ss., sæc. 5°, part. I, p. 533.

(2) Karamsin (Hist. de Russie, trad. franç., t. I, p. 220 et 221 et hote 202) prétend qu’Adalbert et ses compagnons ne furent pas appelés par les Russes, mais par les habitants de l'ile de Rugen ;.ce n’est pas ici le lieu de discuter ce problème historique.

(3) V. Vita s. Simeonis monachi, dans Mabillon, ibid., p. 372.

ue ns

dre tant d'hommes préeieux, les pria d'accepter une des abbayes de son dcèse et d'y introduire la réforme. Ils choisirent le monastère de Gorze, qu'ils rétablirent en peu de temps. Einold, un des compagnons du Bienheureux, fut.élu abbé, et Jean se contenta des fonctions d’économe ou de cellérier. L'abbaye de Gorze, richement dotée dans l'origine, avait perdu presque tous ses anciens domaines ; Jean de Vandières ne négligea rien pour en obtenir la restitution, et ses efforts furent -couronnés de succès ; il voulut même donner au monastère ses propres biens et engagea ses deux frères, qui avaient embrassé la vie monastique, à se dépouiller comme lui. Ses talents lui acquirent une telle réputation que l’empereur Otton I*, qui désirait envoyer une ambassade au calife de Cordoue Abdérame ILE, confia cette mission délicate à Jean de Vandières. Celui-ci partit, en 955, avec un moine de Gorze appelé Garamann, et un négociant verdunois nommé Ermenhard, qui s'était déjà rendu en Espagne et en connaissait la route. Ils traversérent la Bourgogne, descendirent le Rhône jusqu’à son embouchüre , et s'étant embarqués sur un vaisseau qui faisait voile pour l'Espagne, ils arrivèrent à Barcelone, gagnérent Tortose et enfin Cordoue, résidence ordinaire du calife. Jean de Vandières, admis à l’audience de ce prince, ne consentit jamais à quitter l’habit des disciples de saint Benoît, quoique le calife lui eût fait remettre une somme considérable pour qu’il pût se procurer des vêtements somptueux. L'envoyé de l’empereur parvint à obtenir ce qu’il était venu demander, c’est-à-dire la promesse d'empêcher à l'avenir les courses des corsaires sarrasins, qui répandaient la terreur sur les côtes de la Provence et de l'Italie. Il revint ensuite dans son monastère ; mais les ravages des pirates musulmans n’ayant pas cessé, l’empereur le chargea d’une seconde mission, et l’infatigable solitaire se remit en -route, accompagné d'un marchand de Verdun, nommé Dudon, et se rendit de rechef à Cordoue, pour entamer de nouvelles négociations avec le .

calife. Peu de temps après son retour, les moines de Gorze l’élevèrent à la dignité abbatiale ; mais il neejouit pas longtemps de cet honneur, qu'il n’avait pas ambitionné, et mourut saintement au commencement du carême de l’année 963, laissant florissante, et remplie de nombreux serviteurs de Dieu, une abbaye qu’il avait trouvée délabrée et déserte, lorsqu'il y était entré, avec six compagnons, trente ans auparavant (41).

Nous verrons plus loin quels furent les résultats de la réforme monastique accomplie par Jean de Vandières et ceux de ses contemporains qui se consacrèérent, comme lui, à cette tâche glorieuse ; mais avant d'aborder de nouveau l’histoire ecclésiastique de notre pays, il faut raconter l'établissement du duché héréditaire de Lorraine et retracer la vie des successeurs immédiats de Gérard d'Alsace ; ce sera le sujet du second livre de cet ouvrage.

(4) V. la vie du B. Jean de Vandières , dans Labbe, Bibl. mss., t. I, p. 741 et suiv. |

sc

Page 1