GÉRARD D'ALSACE
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. La mort d’Adalbert, tué dans un combat contre le duc Godefroy, avait laissé vacant le duché de la Haute-Lorraine ou Lorraine Mosellane, et, comme on la vu dans le livre premier, l’empereur Henri LL avait, en 1048, donné ce duché à Gérard, neveu d’Adalbert et fils de Gérard comte de Metz (1). Quoique Adalbert ne laissät pas d'enfants, et que le nouveau duc fût son plus proche héritier, il n'obtint pas cependant le duché par droit de succession, comme on pourrait le penser ; et ce qui le prouve, c’est qu'Adalbert périt en 1047, et que son neveu ne lui succéda que l’année suivante, et en vertu
(1) V. tous les chroniqueurs, à l'année 1048.
d'un diplôme impérial, dont le texte ne s’est malheureuse- .
ment pas eonservé. Il eût été curieux ‘de savoir quels termes
l'empereur avait employés en cédant le duché à Gérard; sil .
le lui avait donné, en y joignant, comme la chose paraît probable, le droit de le transmettre à ses héritiers ; ou si, au contraire , le diplôme ne renfermait , à cet égard, aucune clause particulière, et si l’hérédité établie en Lorraine, à partir du règne de Gérard, serait le résultat d’une usurpation, sur laquelle les empereurs auraient fermé les yeux.
Les raisons qui avaient engagé Henri IIL à confier le gouvernement de la Lorraine au duc Adalbert étaient également favorables à Gérard d'Alsace. Ce prince, héritier des biens que possédait cette famille puissante, était le seignéur le plus riche et le plus influent de toute la contrée. La maison d'Alsace possédait, en effet, des domainés. immenses, principalement dans l'Alsace, la vallée de la Sarre et les environs de Trèves ; elle avait acquis de plus le pagus Segintensis (ou Saintois) en entier et une partie de la vallée supérieure de la Meuse (1). Le titre de duc ne procura à Gérard ni un plus vaste territoire ni des revenus plus considérables, mais lui donna l’exercice du pouvoir publie, l'appui de l'autorité impériale et le prestige attaché au titre de souverain. Cette transmission du duché de Lorraine dans la famille d'Alsace ne s’opéra pas, au surplus, sans protestations et sans résistance. Godefroy, duc de la Basse-Lorraine, prétendait toujours que la Mosellane lui appartenait ; d’un autre côté, les principaux seigneurs —lorrains ne virent pas avec indifférence le titre ducal, et. la
puissance qui en résultait, attribués à une famille que ses
propres richesses rendaient déjà bien redoutable. | Ce serait ici le lieu de discuter les différents ‘systèmes des historiens qui ont essayé de tracer le tableau généalogique de
(1) C'est ce qui résulte des diplômes concernant les fondations faites par les princes de la maison d'Alsace, avant et après Gérard.
la maison de Lorraine ; mais on comprend qu’une dissertation de celte natüre et de cette étendue interromprait pendant trop longtemps le fil de notre récit, et nous sommes obligé de nous borner à quelques indications, du reste, bien suffisantes. Il y a un fait qui frappe, au premier abord, lorsqu'on se livre à l'étude de cette question ; ce fait, le voici. Tous les diplômes, et il y en a plusieurs, qui contiennent des mentions relatives à la généalogie des premiers ducs héréditaires sont d’accord pour établir que Thierry, fils de Gérard d'Alsace, fut duc après celui-ci et eut pour successeur son fils Simon [‘, qui laissa lui-même le duché à son propre fils Mathieu I°', après lequel il n’y a plus de difficultés (1) ; tous les chroniqueurs du moyen âge s'expriment comme les diplômes et ne semblent pas même soupçonner que l’on puisse donner aux ducs de Lorraine d’autres aïeux que les princes de la maison d'Alsace. Tel est notamment le système des deux chroniqueurs lorrains Richer de Senones (2) et. de Jean de Bayon, qui vivaient, le premier dans le XIIL° siècle, et le second dans le XIV°. Ce fut seulement vers la fin du XV° siècle que l'on commença à dire et à écrire que les ducs de Lorraine descendaient de Guillaume de Boulogne, frère de Godefroy de Bouillon, et avaient par conséquent pour ancêtres Charlemagne et Pépinle-Bref ; le premier ouvrage imprimé où l’on ait essayé d’éta-
(1) On pourrait citer plusieurs titres de ce genre ; nous nous contenterons d'indiquer un diplôme du due Mathieu Ier (de l’an 1176), qui établit que Gérard d'Alsace fut père de Thierry ler, Thierry père de Simon Ier, et Simon-père de Mathieu Ier. Nous ferons de plus obsérver que ce titre fut produit à la chambre impériale de Spire, en 1591, et neuf ans après, à la conférence qui eut lieu entre les députés du due de. Lorraine et ceux du duc de Deux-Ponis, au sujet du litige concernant les limites de l’abbaye d’Hornbach ; c’est-à-dire à une époque où les ducs de Lorraine prétendaient descendre de Guillaume de Boulogne et des Carlovingiens ; ce qui exclut tout soupçon de fraude et d’altération. V. le cortulaire de Lorraine, p. 1462 et 1463, ms. de la bibl. publ. de Nancy, n°1. V. aussi l’appendice qui termine notre premier volume. | (2) V. Calmet, Notes inédites déjà citées, p. 23.
blir ce nouveau système est le livre de Champier, publié en 1510'et intitulé : Le recueil ou croniques des hystoires des royaulmes daustrasie, ou france orientale dite a present lorrayne, De hierusalem, de Cicile ; Et de la duché de bar ; Etc. (1). Mais Champier ne se borna pas à faire remonter à Charlemagne la maison du prince qu'il servait; il fut plus hardi et soutint que cette noble famille venait en droite ligne d’Albéron ou Adalbéron, fils (imaginaire) de Clodion-le-Chevelu et premier roi d'Austrasie. Cette généalogie était déjà fort respectable ; elle ne parut toutefois pas suffisante, et en 1547, Emond du Boullay, héraut d'armes de Charles IIT, donna La uie et trespas des deux Princes de Paix, le bon dve Anthoine et saige dvc Francoys, premiers de leurs noms,...…. Auec le discours des alliances et traictez de mariage en la Maison de Lorraine, etc. (2). Du Boullay fit descendre nos ducs du roi Priam et des Troyens, et, comme il se doutait bien que cette généalogie rencontrerait des incrédules, il cita pour son garant « l’ancien historiographe Hymnibaldus (3), » lequel florissoit au temps de Clouis premier roy Chrestien » du sang Troyen : et escripuit, après le philosophe Dorachus » et le vieil historien Wastaldus, douze libures des cronicques » ctannalles de Troye la grande. (4). » Quelques années après, le D. Jean d’Aulcy, cordelier, confesseur des ducs François 1°" et Charles IIT, composa l’Abregé ou Epitome des vies et gestes des Ducs de Lorraine, à commencer à Lother Neveu de Jules Cesar, jusqu’au présent régnant, avec aucuns Ducs de Mosellane, Ardenne, Bouillon et Comtes de Vaudémont, successeurs en ladicte ligne. Quoique le titre de ce livre semble ne faire remonter la généalogie des ducs qu’à Lother, neveu de Jules
(4) Lyon, petit in f°. Champier était premier-médecin du duc de Lorraine.
(2) Metz, Jean Pallier, petit in 4°.
(5) Lisez Hunibaldus.
(4) V. f 6 ro.
César , le P. d’Aulcy enchérit encore sur les inventions de Du Boullay et donna la filiation de la famille ducale jusqu’à Priam , Sicamber, Francus, Hector, Laomédon, Jules, Tros, Erichtonius , Capoblascon, Atheus, Lambin, etc. Peu à peu, ces fables usurpèrent les droits de la vérité, et à la fin du XVI siècle, tout le monde était persuadé que la maison de Lorraine descendait des Carlovingiens ; mais lorsque, sous le règne de Charles IV, le trésor des chartes de Lorraine devint accessible, et qu’on eut la facilité d'examiner les anciens titres qu’il contenait, on eut bientôt retrouvé la véritable généalogie de nos ducs; et bien que ceux-ci aient, pendant quelque temps, montré une certaine répugnance à admettre cette généalogie ; bien que plusieurs écrivains , tels que le P. Saleur, auteur de la Clef ducale, aient cherché à soutenir, par de nouveaux arguments, les systèmes du XVI siècle, il fallut bien se rendre à l’évidence. Les écrits de Chantereau-le- Fêvre , du P. Vignier, de l’abbé de Riguet, du P. Benoit Picart déchirérent le voile que l’on avait jeté sur l’origine de la maison de Lorraine, et à partir du commencement du siècle dernier, on n’éleva plus le moindre doute sur l'authenticité de la généalogie établie par ces savants écrivains.
Leurs recherches ont fait remonter jusqu'au VIF siècle la filiation de la maison d'Alsace. Vers l’année 640, un seigneur appelé Rigomer , qui, d'aprés la chronique de Frédégaire, aurait été romain d'origine, quoique son nom soit barbare, épousa sainte Gertrude, fille de Pépin-le-Vieux, et sœur de Béga femme d’Ansigise, fils de soint Arnould et tige de la race carlovingienne. Gerberge, fille de Rigomer et de Gertrude, eut un fils nommé Erchinoald, qui fut maire du palais sous le règne de Clovis IT ;. de Leudèse ou Leuther, fils d’Erchinoald, naquit Athic ou Ethico, duc de Souabe ; celui-ci, marié à Bereswinde, parente de saint Léger, évêque d’Autun, en eut plusieurs enfants, entr’autres sainte Odile, dont le culte est encore si populaire en Alsace. Ethico, un des enfants
d’Athic, eut deux fils ; l’un fut évèque de Strasbourg, et l’autre, Albéric, fut comte d'Alsace et donna naissance à Eberhard I", qui vivait dans la seconde moitié du VITE siècle. A celui-ci succédèrent Eberhard IE et Eberhard III ; ce dernier eut un fils appelé Hugues, qui épousa Hildegarde et laissa trois fils : Eberhard IV, Hugues et Gontran. Ces princes furent les tiges des trois maisons d'Alsace ou de Lorraine, d’Egesheim et de Habsbourg ou d'Autriche. .
Eberhard IV, qui était l’ainé,. fut père 1° d'Adalbert d'Alsace, fondateur de l’abbaye de Bouzonville ; 2° d’Adélaïs ou Albèrte, femme de Henri duc de Franconie et mère de l'empereur Conrad-le-Salique ; 3° de Gérard, comte de Metz.
Hugues, comte d'Alsace, frère d'Eberhard IV, laissa un fils qui portait le même nom que lui, et qui fut père du pape Brunon (saint Léon IX). La maison d'Egesheim, dont Hugues était la souche, ne subsista que jusqu’au XIII siècle ; mais il n’en fut pas de même de la famille de Gontran, dernier frère . d'Eberhard IV. Landelin ou Lanzelin , fils de Gontran, eut plusieurs enfants, et l’un d'eux Radeboton, comte d’Altenbourg, eut pour descendants Werner I°", Otton, Werner IF, Adelbert Ie, Rodolphe I‘, Adelbert ou Albert IL, qui possédérent une partie de l'Helvétie, et enfin Rodolphe H ou Rodolphe de Habsbourg, qui monta sur le trône impérial. C’est de ce prince que vient la maison d'Autriche, qui se confondit, dans le XVIIT siècle, avec la maison de Lorraine, par le mariage de François III et de Marie-Thérèse, fille et héritière de l'empereur Charles VI. . |
Adalbert d'Alsace, fondateur de Bouzonville, vivait dans la seconde moitié du X° siècle et au commencement du XE°; il eut pour femme Judith, sœur de Sigefroy I‘ comte de Luxembourg, et tante de l’impératrice Cunégonde, épouse de l’empereur saint Henri. De cette union naquit. un fils, appelé Gérard II, qui se maria avec Gisèle, nièce de l’empereur Conrad-le-Salique, et ne mourut qu’en 4046. Gérard et Gisèle
— 987 — | eurent un grand nombre d’enfants ; l’aîné des fils était Adalbert dernier duc bénéficiaire de Lorraine; le second se nommait Gérard, comme son père, et fut comte de Metz. Ilena été parlé plus d’une fois dans cet ouvrage, et c'est son fils aîné, Gérard d'Alsace, que nous regardons comme notre premier duc héréditaire (1). Ce prince avait un frère : Odelric, qui est mentionné dans quelques diplômes du X[° siècle (2); et plusieurs généalogistes croient, non sans fondement, qu’il fut la tige de la maison de Lénoncourt. C'était, au reste, à ce qu’il paraît, un homme pacifique, et il ne prit aucune part aux évènements importants qui s’accomplirent alors en Lorraine.
Gérard d'Alsace épousa Hadwide, fille d'Albert comte de Namur. Cette princesse descendait des Carlovingiens; en effet, Charles de France, frère du roi Lothaire et duc de la Basse-Lorraine, laissa une fille appelée Ermengarde, qui fut la femme d'Albert; Hadwide était donc la petite fille de Charles de France, et c’est ainsi que les ducs de Lorraine avaient les Carlovingiens pour aïeux.
Outre les domaines qu’il avait reçus de ses pères, Gérard possédait au moment de son avènement, ou acquit plus tard la vouerie des principales abbayes situées dans son duché. Le titre, en apparence modeste etinsignifiant, de voué augmenta considérablement son pouvoir, en lui donnant l'administration des biens des grands monastères, et en lui permettant, comme protecteur et défenseur des églises, de surveiller et de réprimer toutes les Lentatives que faisaient les seigneurs laïcs pour usurper les domaines ecclésiastiques, ou s’immiscer dans le gouvernement intérieur des maisons religieuses. Le duc avait
(4) Pour ne pas surcharger ces pages de nombreuses citations, nous avons omis de mentionner les chroniques et les diplômes qui établissent et démontrent l'exactitude de cette longue et importante ne Dom Calmet les a recueillis avec beaucoup de soin (Hist. t. 1, col. exxxix et suiv.) ; on pourra y recourir, si l’on veut plus de détails. u
(2) V. Calmet, ibid., col. clij et eli].
la vouerie de l’abbaye de Bouzonville, comme descendant et représentant du fondateur ; le pape saint Léon IX lui donna la vouerie de Saint-Dié; Gérard obtint celle de l'abbaye de Saint-Epvre, grâce à l'amitié de l'évêque de Toul Udon; il fut aussi voué de Remiremont, de Moyen-Moutier, de Saint- Mihiel et de Saint-Pierre-aux-Nonains (1).
Gérard travailla également à augmenter ses propres domaines ; en l’année 4065, il obtint du chapitre de la Madeleine de Verdun la cession d’une partie de la seigneurie de Dieuze, et peu de temps après, le chapitre vendit au duc la moitié de cette ville, importante déjà à cause de ses salines (2). ,
La perte du diplôme par lequel fa Lorraine fut donnée à Gérard ne permet plus de savoir si l’empereur Henri III s'était réservé un droit d'hommage ; toutefois, il est bien probable, quoique rien ne le prouve, que les premiers ducs étaient obligés de demander aux empereurs l'investiture de la Lorraine ; cet usage cessa à une époque qui n'est pas connue, mais les ducs continuërent jusqu'au XVI[° siècle à recevoir l'investiture pour certains droits et titres attachés à leur dignité, et dont l'origine est assez obscure. Tel était notamment le titre de marchis dont se décoraient les ducs de Lorraine. Cette contrée était, à l'égard de la France, la marche ou frontière de la Germanie, et nos ducs prirent, au moins dès le X[° siècle, le titre de marchis ou gardiens de la frontière. Cette qualification et les droits que l’on y avait attachés
(1) D’après Chevrier, Gérard d’Alsace se scrait emparé, sous le nom de voué, de toutes les abbayes ; mais il est probable que ce fut volontairement que les voueries furent confiées à ce prince. V. Histoire civile , militaire, ecclésiastique , politique et littéraire de Lorraine et de Bar, t. 1, p. 61. Nous citerons souvent Chevrier sans indiquer les sources où il a puisé, parce que cet écrivain, qui avait en mains d'excellents matériaux, ne cite lui-même ses autorités que rarement et d’une manière très-vague.
(2) Au XIIIe siècle, le duc Ferri HI acquit la seconde moitié de la ville ; v. Calmet, Notice, t. [, col. 547 et 548. |