‹ Histoire de Lorraine. Tome premierChapitre 25 sur 30 · MATHIEU · texte numérisé non relu

MATHIEU

res

Mathieu [°° était à peine monté sur le trône qu’il fut obligé de quitter ses étais pour aller à Strasbourg assister à une diète convoquée par le roi des Romains, Conrad IIE, dans le but de remédier aux désordres et aux guerres dont l’Allemagne était le théâtre (1). Peu de semaines après, le duc, oubliant les griefs que son pére avait eus contre l’évêque de Metz, prit les armes pour réduire à l’obéissance le voué de la ville d'Epinal. Quoique nommé par l'évêque , il refusait de reconnaître son autorité, et renfermé dans le château, qui était alors presque imprenable, il bravait les menaces du prélat; mais Mathieu assiégea le château et contraignit le voué à rentrer dans le devoir (2). Ce service ne fut pas le seul que le duc rendit à l'Eglise, au commencement de son règne. Simon F°', au moment où il allait mourir, avait demandé à son fils de restituer à l’abbaye de Saint-Epvre le domaine de Gerbécourt, réuni aux possessions ducales par suite d’une usurpation. Mathieu, non content dé rendre ce domaine, y ajouta la chapelle castrale de Châtenoy, et le droit de pêche à Gondreville pour le repas que l’on donnait dans

l'abbaye le jour de la fête de saint Epvre. Il confirma ela fondation de l’abbaye de Sainte-Marie-au-Bois ; il aug-

(4) V. Guilliman, de Epise. argent., p. 252.

(2) V. Calmet, Notice, t. L, eol. 387.

menta la dotation du monastère de Bonfay, récemment établi par Guillaume d’Arches et Valence son épouse; plus tard il accorda de nouveaux biens à l’abbaye de Bouxiéres, dont sa tante la prîncesse Hara était encore abbesse, aux abbayes de Molesme, du Tart, d'Orval, de Bouzonville et de Beaupré, et il céda au prieuré Notre-Dame de Nancy lhôpital ou maison-Dieu qui avait été fondée près de cette bourgade (1). Enfin, quelques écrivains prétendent que Mathieu prit la croix et fit, en 1147, le voyage de Jérusalem. C'est à cette époque qu’eut lieu la seconde croisade, prèchée par saint Bernard et dirigée par Conrad IL et par Louis VII roi de France. Il n’est pas impossible que le duc de Lorraine y ait pris part; mais aucun document authentique ne latteste, et les chroniqueurs ont gardé le silence à cet égard. La ville de Metz, était le rendez-vous des croisés français; Ratisbonne celui des croisés allemands, et les routes qui conduisent à ces deux cités furent, pendant plusieurs mois, couvertes de pèlerins. Le roi Louis VII partit de Metz, à la tête’ de cent mille soldats, et marcha vers “ARR HPARIES en traversant l'Allemagne et la Hongrie. |

Le duc de Lorraine pablia, dit. -on, vers ce temps des règlements fort sages pour l'administration intérieure de ses états; mais Thierriat (2), qui nous apprend cette particularité, ne mentionne que deux dispositions de ces règlements. L'une défendait aux juges et aux ministres subalternes de la justice de retirer aucun émolument d’un procès qui durerait plus de vingt-six jours (3). Ce prince voulut aussi, on peut le supposer du moins, créer une capitale pour son duché. Les prédécesseurs de Mathieu n'avaient pas eu de résidence fixe ; ils de-

(1) V. idem, Hist., t. IE, col. 10 ; Vignier, ibid., p. 118. (2) Cité par Chevrier, ibid., t. L, p. 128 et 129.

(3) Il est ici question des prévôts chargés de rendre la justice dans les domaines propres du souverain. L’authenticité des deux règlements rapportés par Thierriat semble assez problématique.

meuraient tantôt à Châtenoy, tantôt à Neufchâteau, tantôt à Nancy. Mathieu fit choix de ce dernier lieu pour y établir le . centre de son gouvernement Les ducs n’y possédaient guère que le château dans lequel Simon [°° avait soutenu un siège, et ke bourg appartenait, comme.nous l'avons dit, aux descendants d’Odelric. En 1153, Drogon, chef de cette famille, céda le bourg de Nancy, avec ses dépendances, à Mathieu, qui lui donna en échange le château et la châtellenie de Rosièresaux-Salines, Lénoncourt, le ban de Moyen et Haussonville (1). A partir de ce moment, les ducs furent propriétaires de tout Nancy, et quoique plusieurs aient encore résidé dans d’autres villes, on peut assurer que Nancy fut considéré comme la capitale du duché et l'habitation ordinaire de ses souverains.

L'échange était à peine accompli lorsque Mathieu se trouva,

par sa faute, engagé dans une affaire très-désagréable. Un ancien privilège de l'église. de Toul, reposant plutôt sur la

prescription que sur le diplôme de Dagobert I, défendait aux princes voisins d'élever aucune forteresse dans un rayon de quatre lieues autour de la ville épiscopale ; la règle avait déjà reçu plus d’une exception, mais elle n’en était pas moins réputée obligatoire. Le duc de Lorraine crut pouvoir la violer , -et son infraction fut tellement manifeste que l’évêque et le chapitre ne purent fermer. les yeux. Mathieu construisit un château fort à Gondreville, bourg situé à une lieue de Toul, et y mit une garnison qui fit des courses sur les terres de l’évéché. L’évêque de Toul était toujours Henri de Lorraine, frère de Simon et oncle de Mathieu ; après avoir inutilement employé la voie de la douceur pour obtenir.la démolition de la nouvelle forteresse , il se décida à recourir à des moyens plus efficaces et excommunia le duc de Lorraine ; celui-ci ne

tint d’abord aueun compte de l’interdit, déclara la guerre à

ee

(1) V. Lionnois, Histoire des villes vieille et neuve de Nancy, t. E, p. 9 ct 10. L'acte d'échange est évidemment unc pièce fabriquée après-coup.

l’évêque et au chapitre, se saisit de divers châteaux, notamment de Vicherey qui appartenait aux chanoines, et commit des dégâts sur les domaines de l’église de Toul. Henri et les chanoines portèrent leurs plaintes devant le pape Adrien IV ; et, en 1155, le souverain-pontife, après s'être fait rendre compte de l'affaire, confirma l’excommunication prononcée par l’évêque de Toul et ordonna à Etienne de Bar évêque de Metz, à Ulric évêque de Verdun, au prévôt et au doyen. de Trèves, qui adminisiraient le diocèse en l’absence de l’archevèque, de publier l’'excommunication fulminée contre le duc Mathieu, et de mettre en interdit toutes les portions de la Lorraine dépendant de leurs diocèses respectifs. Ce coup fit rentrer. le duc en lui-même ; il négocia avec l'évêque et les chanoines et reçut l’absolution, à condition de restituer Vicherey, ainsi que les autres châteaux dont il s'était emparé, et de se rendre en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle en Galice. Quant au château de Gondreville, première cause de ces troubles , Mathieu en obtint, à ce qu’il semble, la conservation ; car il en sera encore question dans notre récit. Le duc, en exécution. de ce qu’il avait promis, partit pour l'Espagne. Arrivé dans l’abbaye de Cluny en Bourgogne, il y tomba dangereusement malade ; il se rétablit cependant; mais, sa santé se trouvant trop affaiblie pour qu’il pût achever son pèlerinage, il en demanda la remise et donna à l'abbaye de Cluny le village de Dombasle, soit comme rémunération des soins qu’on lui avait prodigués , soit pour satisfaire d’une manière quelconque au vœu qu'il avait fait de se rendre à Saint-Jacques de Compostelle (1). |

… L'é évêque de Toul ne fut pas le seul prélat avec lequel Mo- . thieu se trouva en état d’hostilité. Antérieurement aux évé- -nements que nous venons de rapporter, mais à une date qui n'est pas connue, le duc eut une guerre à soutenir contre

HOUA Benoit, Hist. de Toul, p. 416. :

Etienne de Bar évêque de Metz. La plupart des domaines de cette église avaient été aliénés dans des moments difficiles ou étaient entre les mains de seigneurs laïques, qui les avaient usurpés sous prétexte de les défendre ou même sans aucune espèce de prétexles. Le duc de Lorraine détenait plusieurs de ces domaines et refusa formellement de les rendre. Etienne, soutenu par son frère Renaud I* comte de Bar, se mit en devoir d'y rentrer de force ; il enléva. d’abord les forteresses de Hombourg et de Lutzelbourg, qui étaient occupées par les gens du duc de Lorraine, puis les châteaux de Mirebaux, :Faulquemont, Dencuvre , Thicourt , Vatimont, et quelques autres aux environs de Vic. Mathieu, irrité de se voir privé de tant de domaines qu'il avait eru réunir pour toujours à ses états, rassembla une petite armée, pénétra sur les terres de Févèché et livra aux soldats d'Etienne divers combats, dans lesquels il eut presque constamment l'avantage. Pendant ce temps, l’évêque, avec la majeure partie de ses forces, faisait le siège de la forteresse de Prény, boulevard de la Lorraine du côté de Metz; déjà un pan de mur s'était écroulé sous les coups des assiégeants, et l’on préparait tout pour donner l’assaut, lorsque le comte de Bar, qui déplorait ces fâcheuses hostilités, engagea le duc et l’évèque à se faire réciproquement des concessions, moyennant lesquelles la paix se trouva. rétablie (1).

Dom Calmet assure que l'empereur Frédérie- Barberousse fournit des secours à l’évêque de Metz dans cette campagne contre le duc de Lorraine ; les secours furent fournis en effet, mais par l’empereur Conrad Il ; Frédéric-Barberousse ne régnait pas encore, et d’ailleurs, il aurait pris le parti de Mathieu plutôt que celui de l’évêque ; car le duc de Lorraine: avait épousé la sœur de Frédéric, Berthe fille de Frédéric duc de Souabe et de Judith Welf. Les deux beaux-frères furent

(1) V. Chronic. episc. metens., dans D’Achéry, Spicil., t. VI, p. 662.

toujours fort unis, et l’empereur ne cessa de témoigner beaucoup de bienveillance au duc, qui, en revanche, l'accompagna dans la plupart de ses guerres et sut lui rendre service dans plus d’une circonstance. À cette époque, les dues de Lorraine se regardaient comme faisant partie de l'empire germanique ; et tandis qu'aux X V° et XVI siècles ils s’allièrent, en général, à des princesses françaises, pendant les XIL° et XIIE° siècles ils. n’épousèrent guère que des allemandes.

Malgré son mariage avec la sœur de l'empereur, et malgré le caractère altier de cette princesse, Mathieu ne eraignit pas d'entretenir publiquement une concubine, dont il eut. deux enfants. Louis d'Haraucourt raconte ainsi cette histoire-scandaleuse : « Avoit li Duc belle, douce et accorte maistresse, » qui fut Gressille Allain, fille du sien argentier (1)... Et » oncques ne furent, ce dit-on, plus bels et plus gracieux » poupons que furent li dous (deux) petits bastards, et fut la- » dicte Allain, leur mère, tant accorte et bonne à paures gens » qu'en fut äimée, et point ambitieuse de fortune, mais » bien d'amour du sien bien aimé Prince (2). »

Les rapports de la Lorraine avec l’Allemagne furent plus fréquents sous le règne de Mathieu qu’en aucun autre temps, et le duc se trouva souvent aux assemblées des princes et des prélats convoquées par les empereurs. En 1147, il assistait, avec Albéron de Montreuil archevèque de Trèves, à la diète que Conrad HT tint à Francfort, pour y faire reconnaître roi des Romains le prince Henri son fils, avant de prendre luimême le chemin de l'Orient ; en 4152, Mathieu faisait partie de la diète d’Aix-la-Chapelle ; en 1154, il siégeait à l’assemblée de Colmar, où les évêques et les seigneurs allemands

(4) L’argentier du duc de Lorraine n’était pas son receveur, comme on pourrait le supposer d’après la signification ordinaire de cc mot, mais bien son grand orfévrier, ainsi que le disent les Mémoires de Bar, cités par Chevrier, ibid., t. 1, p. 133. |

(2) V. Mémorial etce., règne de Mathieu Ier.

songérent surtout aux affaires de l'Eglise ; l'année suivante, il accompagna Frédéric-Barberousse en Italie et fut présent au couronnement de ce prince (1); enfin, en 1156, nous voyons Mathieu assister à la diète de Worms; où l’empereur s'occupa des préparatifs d'une hi LL expédition en Lombardie (2).

= Le dévouement que le duc de Lorraine montrait sans cesse pour Frédéric engagea ce dernier à lui accorder plusieurs faveurs, et entr’autres, dit-on, le droit de porter sur son écu l’image de l'aigle impériale. « Et li Prince (Frédéric) li bailla » (à Mathieu) en présent, dit Louis d'Haraucourt, un bel escu » et baudrieux qu’estoient garnis et empreints de broderies » qu’avoient en représentation un aïgle, ainsi qu'est l’us et » bannière de li susdict Empereur ; pourquoy li Ducs l'ont » eu depuis empreint sus leur escu (3). » Quoiqu'il en soit, et que l'on ajoute foi ou non à l’assertion de Louis d'Haraucourt, les sceaux de Mathieu [L", comme ceux de son fils Simon IL, n’offrent aucune trace des armoiries que l’empereur aurait acordées aux ducs de Lorraine, et les écus que portent ces deux princes n’offrent que les garnitures ordinaires (4). Cette déférence aveugle pour son beau-frère fit commettre à Mathieu une faute, qui eut de graves conséquences. Le pape Adrien IV mourut le 1° septembre 1160 ; aussitôt après, trois cardinaux ambitieux se réunirent et choisirent pour souverain-pontife un d’entr'eux, qui prit le nom de Victor IV, et que l’on compte pour le vingt-sixième antipape ; mais, le 7 septembre, le collège des cardinaux élut canoniquement Roland Paparo de Sienne, connu sous le nom d'Alexandre DIX.

Se Calmet, Hist., t. II, col. 14 et 64.

(2) V. idem, ibid., col. 26.

(3) V. Mémorial ete. ibid.

(4) La bibliothèque publique de Nancy possède des sceaux originaux de Simon Ler; ceux de Mathieu Ier et de Simon IL sont gravés dans Calmet, ibid., t. Il, Sceaux, planche Il, n°5 6 et 7.

L'empereur, occupé au siège de Crémone, somma celui-ci et son rival de venir Jui exposer leurs droits, dont il prétendait se rendre juge. L’antipape répondit seul à une pareille invitation, et Frédéric, qui était sûr d’en faire le docile instrument de ses caprices, proclama sa légitimité ; tandis. que Alexandre LIL était reconnu par toute la Chrétienté. La plupart des évêques allemands, entraînés par l'exemple et les solicitations de l’empereur, imitèrent son exemple ; l’archevêque de Trèves Hillin avait d’abord pris parti pour l’antipape, mais ensuite il découvrit et rétracta son erreur. Le duc de Lorraine se déclara pour Victor IV ; toutefois, ni son autorité, ni celle des évèques lorrains ne purent triompher de la résistance des partisans d'Alexandre IT; presque tous les ordres religieux , particulièrement les Cisterciens alors si renommés, lui obéissaient ; un grand nombre de prètres et de laïques allemands agissaient de même ; il en résulta des divisions et des querelles interminables ; dans certains lieux les prêtres ne pouvaient parvenir à maintenir. les Jaïqués dans la droite voie ; ailleurs, au contraire, les laïques ne voulaient plus entretenir de relations avec des clercs qu’ils regardaient comme schismatiques; beaucoup de seigneurs, toujours disposés à envahir et à s'approprier les biens ecclésiastiques, s’emparèrent avidement de ce prétexte pour mettre la main sur les domaines qui étaient à leur bienséance. En un mot, le schisme, qui dura longtemps, attira sur la Lorraine des maux de toute espèce (1). |

. La précipitation avec laquelle Mathieu fr reconnut l’antipape Victor s'explique, même abstraction faite de l'influence exercée par Frédéric-Barberousse, quand on sait que le duc sé lait attiré de vertes réprimandes, et même plus que des réprimandes, de la part du pape Eugène IIL. En effet, ce pontife s’était plaint aux évêques de Metz et de Toul des violences et des

(4) V. idem, ibid, t. IE, col. 45.

exactions que le duc commettait, à l'exemple de son père, contre l’église de Remiremont. Le duc n’ayant prêté aucune attention aux reproches d’Eugène, celui-ci mit en interdit le duché de Lorraine et défendit d’administrer les sacrements, à l’exception toutefois du baptème et de la pénitence pour les mourants ; et comme Mathieu continuait à se rendre coupable des mêmes violences, le pape écrivit aux évêques de Metz, de Toul, de Verdun, de Bâle et de Strasbourg, dans les diocèses desquels se trouvaient les états de.ce prince, et leur enjoignit d’exéceuter la sentence d'excommunication qui avait été prononcée. En conséquence, l'archevêque de Trèves convoqua ses suffragants et fit citer devant eux Mathieu et plusieurs seigneurs Jorrains, que l’on regardait comme ses complices ; les évêques rendirent un jugement contre le duc, en faveur de Judith abbesse de Remiremont, et confirmérent les droits de cette église. Le duc de Lorraine promit de les respecter à l'avenir et reçut l’absolution ; mais bientôt il revint à ses premiers errements, et Judith en ayant instruit le pape, celui-ci admonesta le prince et le somma de se conformer aux prescriptions du concile de Trèves. Mathieu ne paraissait pas trop disposé à se soumettre, lorsque l’empereur Conrad IIT intervint et régla, en 1151, les droits du duc de Lorraine de manière à garantir: les possessions de l’église de Remiremont (1). |

Mathieu, devenu. plus sage et plus prudent par suite des désagréments que ses extorsions venaient de lui attirer, voulut fixer lui-mème les droits des voués des églises, afin de prévenir le retour de semblables usurpations. Malgré des règlements de même nature faits antérieurement, les voués voulaient être les maîtres, dit Louis d'Haraucourt, « tandis que d’ancien » n'estoient que li servitours à gaige en payement, pour be- » songner la justice et parfaire la peine que devoit punir li

(4) V. idem, ibid., col. 13. Ces détails sont empruntés aux recherches inédites de Thierry sur les archives de Remiremont.

me

» malfaisants »>. D’après le règlement de Mathieu, ils ne touchaient plus que de modiques redevances en grains et poules; quand ils allaient dans les villages pour rendre la justice, ou pour leur plaisir, ils pouvaient loger dans la maison du seigneur ou de l'abbé, quand ces derniers n’y étaient pas, mais à condition de vivre à leurs frais et dépens. Dans les procès pour vol ou infraction de ban, ils avaient le tiers des frais de justice, si un seigneur ou un homme libre figurait dans la cause; si c’é- | tait un serf, le voué jugeait gratis: Quand il prétait main forte à la réquisition de l'abbé ou du propriétaire ecclésiastique, rien de ce que le voué saisissait ne devait lui appartenir. En un mot, le duc disposa que les voués se conformeraient à « l’us ancien, sans y faillir et tirer en plus, à peine de lindi- » gnation du souverain, et d’estre déchus pour tousjours de » toute espèce d'advocatie (4) ». . ;

Mathieu, si longlemps ennemi acharné de l’évêque de Metz Etienne de Bar, finit par s’allier étroitement avec le prélat ; ils assiégérent ensemble Sarrewerden, qu'ils prirent et qu’ils firent raser, et dont ils enfermèrent le seigneur dans le château de Lutzelbourg. Le duc alla ensuite attaquer, pour la seconde fois, le château d'Epinal, parce que le voué refusait encore de reconnaître l'autorité de l'évêque de Metz; le chàteau fut obligé de se rendre, et le prélat, pour témoigner sa reconnaissance au duc, lui abandonna la vouerie d’Epinal, que ce prince ne conserva; au surplus, que bien peu d'années ; car Thierry son fils ayant été élu évêque de Metz en 4171, * Mathieu lui céda la vouerie dont il s’agit et assura à l’église de Metz le château de Sierck, qui était une dépendance de la Lorraine. Cette double donation fut faite solennellement sur l’autel majeur de la cathédrale, en présence d’une nom-

(1) V. Mémorial etc., règne de Mathieu ler; Coupures de Bournon, même règne. |

breuse enbléS le jour où Thierry pris possession du siège épiscopal (1). |

Mathieu I°", après avoir été un des principaux adhérents de l’antipape Victor et de ses deux successeurs, reconnut le pape légitime. Malgré les écarts dans lesquels l’entraînèrent son ambition et l'ascendant de Frédéric-Barberousse, ce prince était, au fond, religieux et ami de la justice. Il professait, comme son père, une grande vénération pour saint Bernard et pour l’ordre de Citeaux. Saint Bernard, qui avait déjà visité la Lorraine pendant le règne de Simon I°", y vint plusieurs fois sous celui de Mathieu. Il passa à Toul jusqu’à quatre fois et y opéra différents miracles. Un jour qu’il célébrait la messe dans la cathédrale, on lui présenta un enfant aveugle, auquel il rendit la vue ; il-guérit aussi d’autres aveugles et des infirmes. En 1148, il assistait à la consécration de la cathédrale de Toul, qui fut faite par le pape Eugène IT (2). L'année précédente, saint Bernard se trouvait à la diète de Francfort, et de là il s'était rendu à Trèves, puis au monastère de Rhétel, près de Sierck, où il fit également des miracles (3). Quelques années aprés, en 1153, la guerre éclata entre la ville de Metz et le comte de Bar, appuyé par divers seigneurs. Ceux-ci ravageaient depuis longtemps les environs de Metz, lorsque les bourgeois sortirent en armes et vinrent offrir le combat à leurs ennemis ; il s'engagea dans un défilé près de l’ancien village de Thirey, entre Pont-à-Mousson et Bouxièressous-Froidmont ; la mêlée fut sanglante, et les Messins vaincus prirent la fuite. Deux mille au moins restèrent sur le champ de bataille ou se noyëèrent dans la Moselle, qui présentait aux fuyards un obstacle presque infranchissable. Cette défaite ne fit pas perdre courage à la ville de Metz, mais augmenta

(4) V. Meurisse, Hist. des évesques de Metz, p. 598 et 425. (2) V. Opera s. Bernardi, édit. MabiHon, t. {l, col. 1153 et 1492. (3) V. ibid., col. 1142 et 1190.

tellement la hardiesse et les prétentions du comte de Bar et de ses alliés que chacun jugea qu'un arrangement était impossible. Hillin archevèque de Trèves espéra toutefois que saint Bernard pourrait accomplir celte œuvre difficile ; malheureusement, saint Bernard était dans son abbaye de Clairvaux et ressentait déjà les premières atteintes de la maladie qui devait l’enlever. Hillin. vint lui-même à Clairvaux exposer au saint abbé l’état des affaires en Lorraine, ajoutant que les Messins se préparaient à recommencer la guerre, et que leurs ennemis se disposaient, de leur côté, à les recevoir comme la première fois, ce qui allait exposer le pays à d’incalculables malheurs ; il se jeta ensuite aux pieds de saint Bernard, et le supplia avec tant d’ardeur de venir conjurer ces maux, que le saint résolut, malgré sa faiblesse, de se rendre en Lorraine. Au bruit de son arrivée, les hostilités cessèrent ; les Messins campèrent sur une des rives de la Moselle, leurs ennemis sur l’autre bord ; saint Bernard, monté sur une barque, traversa nombre de fois la rivière, allant ainsi de l’un à l’autre camp, pour tâcher de tout concilier et de tout pacifier. Les habitants de Metz, redoutant de nouvelles calamités, se montrérent prêts à accepter un accommodement convenable et qui laissât leur honneur intact ; mais le comte de Bar et ses alliés ne voulurent d’abord rien entendre, et mème craignant que saint Bernard ne leur proposät des conditions auxquelles ils n'auraient pu s’em- pêcher de souscrire, ils feignirent d’être très-irrités de l'opiniâtreté des Messins et partirent subitement. Ce contretemps ne découragea pas le saint. « Ne vous troublez pas, dit-il aux religieux qui l’avaient accompagné ; la paix se fera, quoique difficilement. J'ai rêvé que je célébrais une messe solennelle, et comme j'avais déjà récité la première oraison, je me suis aperçu que j'avais omis le Gloria in excelsis Deo. J'ai rougi de ma distraction , et nous avons réparé ensemble cet oubli. » Bientôt on vint lui annoncer que les seigneurs

qui étaient partis se repentaient de leur précipitation, et offraient de reprendre les conférences. « Hé bien, dit-il aux religieux, je vous avais prédit que nous chanterions le Gloria in excélsis ! » Il conduisit dans une île de la Moselle les principaux chefs des deux partis, et malgré les difficultés que présentait une négociation aussi délicate, il parvint à mettré tout le monde d'accord et à empécher l’effusion du sang. Pendant ces pourparlers, qui fürent assez longs, saint Bernard guérit un grand nombre de malades et d’infirmes qu’on lui dmenait de toutes parts ; il retourna ensuite à Clairvaux et mourut peu de temps après (1).

Le duc Simon É* avait fondé une abbaye de l’ordre de Citeaux, celle de Stulzbronn ; Mathieu voulut laisser une fondation sémblable. Vers l’année 1150, Gérard IL, comte de Vaudémont, avait fait venir de l'abbaye de Bitaine, située dans la comté de Bourgogne, une colonie de douze moines cisterciens, conduits par un vénérable religieux nommé Widrie, et les avait établis près de Chalighy, dans un lieu appelé Ferriéres parce qu'on y exploitait une mine de fer. Les religieux restérent dans ce lieu environ pendant dix ans ; mais comme les environs étaient humides et malsains, et que d’ailleurs les habitants de ce canton voyaient dé mauvais œil le nouvel établissement, le duc Mathieu forma et exécuta le projet de transe férer le monastère dans un petit vallon placé à l'extrémité orientale de la forêt de Haye, arrosé par un ruisseau et connu sous le nom d’Améleu où d'Amer-lieu, parce que le pays était fort sauvage et de difficile aceës. Non content de donner à ces religieux un asile dans ses états (2), le duc dota richement leur monastère et leur céda ; entr’autres biens, les moulins de Nancy, qui produisaient uh revenu considérable ; car à celte

(4) V. ibid., col. 1149 et 1450 ; Richer de Senones, Chronic., lib. If, c. 26, dans Calmet, ibid., t. IL, preuv., col. xix.

@) Le titre de fondation est imprimé dans Calmet, ibid., col. cccelv; et cecclvij.

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époque les moulins étaient encore assez rares ; on était obligé d'y amener les grains souvent de très-loin , et en 1257, un siècle environ après la fondation de l’abbaye dont nous parlons, le duc Ferri IL disposa que les moulins de Nancy seraient banaux non seulement pour Nancy, mais pour Rémecourt (Remicourt) , Vandœuvre , Pixerécourt, Maxéville, Essey, Dommartemont, Saulxures, Tomblaine, Bosserville, la Neuveville, Fléville, Gérardcourt, Lupcourt et Manoncourt. Les Cisterciens, une fois installés dans leur abbaye, y construisirent une belle et vaste église, et défrichèrent les alentours, de manière que ce lieu, autrefois si triste, changea complètement d'aspect et quitta son nom d’Amerlieu pour prendre celui de Clair-lieu. On sait que, pour témoigner le contentement qu’ils éprouvaient partout où la main de Dieu les conduisait, et dans le but d’exprimer leur admiration pour les beautés de la nature, les religieux de Fordre de Citeaux avaient la coutume d'imposer à leurs monastères des dénominations qui rappelaient les siles où ces maisons étaient construites ; de là vient que l’on trouvait tant d’abbayes applées Belval, Beaupré, Beaulieu, Claire-Fontaine, Orval (Aurea vallis), etc. (A). | ù Mathieu contribua aussi à l'établissement d’une autre abbaye de l'ordre de Cfteaux..En 1448, sa mère Adélaïde, retirée dans l’abbaye du Tart, fonda, entre Neufchâteau et Châtenoy, . #* ‘un monastère de cisterciennes, qui prit le nom de l’Etanche, à cause des étangs dont il était entouré. ; mais comme l’abbaye était pauvre, le duc lui abandonna plusieurs domaines et peut en être regardé comme le second fondateur (2). Ce prince, que son ambition avait quelquefois porté à des actions dont il eut lieu plus tard de se repentir, consacra les dernières années de sa vie à la pratique des devoirs religieux.

(4) V. Calmet, Notice, t. E, col. 231-232.

(2) V. Chevrier, ibid., t. E, p. 134 ct 135.

Une biographie manuscrite, cilée par Dom Calmet, rapporte. que le duc nourrissait, tous les jours, soixante pauvres et ne craignait pas de les servir lui-même. Au commencement de l’année 4176, il sentit que ses forces diminuaient notablement, Cet, quittant le château de Nancy qu’il habitait alors, il se fit transporter dans l’abbaye de Clairlieu, où il vécut encore quelques jours ; il y dicta son testament, par lequel il donna aux religieux sa vigne de Nancy, avec la facullé de l’étendre autant que bon leur semblerait ; le droit d’essarter et de pousser leur culture dans la forêt de Haye, aussi loin qu'ils voudraient ; un moulin situé sur le Madon ; son breuil ou jardin de Chanteheu, etc. Pierre de Brixey, évêque de Toul, assista le duc dans ses derniers moments, et lui demanda de restiluer à la cathédrale certains biens qui avaient été réunis au domaine ducal. Mathieu s’empressa d’acquiescer a cette demande, imposa à son successeur l'obligation de s’y conformer et mourut en paix, le jour de l’Ascension, 4% mai 1176,

après un règne de trente-six ans. Il fut inhumé dans l’église de l'abbaye, et son tombeau existait tncore au siècle dernier (1). C'était un sarcophage , de près de trois mètres de longueur , décoré de douze petites arcades , renfermant les statuettes d’autant de religieux dans l'attitude de la douleur. … Sur la table qui surmontait le sarcophage était couchée la statue de Mathieu, couvert d'une cotte de mailles et portant un écu sans armoiries ; à côté de lui on voyait la statue de la duchesse Berthe, qui survécut assez longtemps à à son mari et fut également inhumée à Clairlieu (2).

Le duc eut de son épouse au moins six enfants : Simon IL,

a) V. Calmet, Hist., t. Il, col. 16 et 17; Vie, ibid., p. 121 ; Chevrier, ibid., p. 142 et 143. | (2) Le buste de la statue de Mathieu et la tête de la statue de Berthe ‘ont été retrouvés au milieu des ruines de l’abbaye de Clairlicu , démolie pendant la Révolution. Le buste est Does hui placé dans le musée,

lorrain.

quatrième duc héréditaire de Lorraine ; Ferry, qui eut en partage la seigneurie de Bitche et régna quelques jours, quand son frère eut pris le parti d’abdiquer ; Mathieu, mari de Béatrix de Fontenoy, qui lui apporta en dot le comté de Toal et lui donna deux fils : Frédéric ou Ferry, comte de Toul après son père, et Renaud seigneur de Coussey (1) ; Thierry, qui fut élu évêque de Metz, mais ne put se maintenir en possession de l'évêché ; Alix, épouse de Hugues IIEF, duc de Bourgogne ; enfin une fille, morte fort jeune et enterrée dans le prieuré de Flavigny (2). Quelques généalogistes ajoutent à ces six enfants une fille nommée Judith, mariée à Guillaume EH comte d’Auxonne, et Sophie, épouse de Henri ILE duc de Limbourg. Mathieu eut de plus, comme on la vu, deux b4âtards, dont on ignore la destinée. Ils rentrérént, sans doute, dans la classe dont leur mère était sortie ; car celle-ci ne voulut jamais rien demander ni pour elle, ni pour sa famille, « et disoit souvente fois qu’amour avoit salarié amour, » et qu'autre salairement ne falloit ; chose et dire qu’est bien » en admiration, et nôn advenue encore, que belle âme de » désintérest et bon voloir en maistresse de prince (3) ».

a) V. Benoit, Hist. de Toul, p. 454.

(2) V. une lettre de Conon, abbé de Saint-Vanne, à la duchesse Berthe, dans Calmet, ibid., t. IE, preuv., col. ccclxxv.

(5) V. Mémorial etc., règne de Mathieu Ier,

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