‹ Histoire de Lorraine. Tome sixièmeChapitre 5 sur 42 · YA · texte numérisé non relu

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d’avouer que certains édits promulgués pendant les premières années du gouvernement de Léopold sont imprégnés d’un esprit de rigueur, qui choque aujourd’hui bien des personnes habituées à une législation différente ; mais il ne faut pas oublier que, troublée et ruinée par des guerres interminables et par une occupation étrangère qui avait duré, en trois fois, environ cinquante-deux ans, notre patrie avait besoin d’un pareil remède ; d’ailleurs, nos ancêtres, joyeux de vivre sous le sceptre d'un prince lorrain, approuvaient les mesures prises par Léopold et s’occupaient, presque exclusivement, à rendre à leur pays une partie de l'éclat qu'il avait perdu. « Les Lorrains dispersés, a dit un écrivain du siècle dernier, » se rassembloient comme des abeilles, et s’animoient au __‘» travail et à la réparation de leurs maisons sous d’heureux » auspices (4). » Ils replaçaient au dessus de leurs portes et sur le faite de leurs toits les alérions et les croix de Lorraine, que les Français les avaient contraints d’enlever, et dont la présence annonçait que l’on était redevenu libre (2). On rétablit la fête célébrée le 5 janvier, veille des Rois, pour rappeler la défaite et la mort da duc de Bourgogne, et on affecta de lui donner d'autant plus de splendeur que l'interruption avait été plus longue (3). Le patriotisme des Lorrains dépassa même un peu les bornes, en s’attaquant aux carmélites du second couvent qui avaient toujours été mal vues, parce que leur installation avait eu lieu sous les auspices de la France, et grâce aux libéralités du maréchal de la Ferté-Sennectère ; on parvint même à obtenir de Léopold un déeret qui enjoignait à ces religieuses de quitter Nancy ou de se réunir aux carmélites lorraines du premier

(4) Durival, ibid., p. 90. |

(2) On voit encore quelques-uns de ces emblèmes du patriotisme des Lorrains.

(3) V. l’ouv. de M. Noël, ibid., p. 24-27.

couvent, et il fallut bien des négociations pour faire annuler un ordre arraché à la faiblesse du prince (1).

Quelques-unes des ordonnances que nous venons d’analyser ne furent publiées qu’en 1699 et les années suivantes, et il est temps de reprendre notre récit au point où nous l'avons interrompu, c’est-à-dire au moment où Léopold venait d’entrer dans la capitale de ses états et achevait de régler ce qui concernait son futur mariage. Le contrat fut passé le 42 octobre 1698 ; les fiançailles eurent lieu le même jour, et, le lendemain, le duc épousa par procureur, dans la chapelle du château de Fontainebleau, Elisabeth-Charlotte d'Orléans, qui, étant'née le 43 octobre 1678, accomplissait alors sa vingtième année. La noëelle duchesse partit. bientôt après, avec la

princesse de Lillebonne, et logea, le 23, à Vitry, où Léopold

s'était rendu incognito ; elle arriva le 25 à Sermaize, et vint ensuite à Bar, où les cérémonies du mariage furent réitérées , en présence des princes de [a maison de Lorraine, par l’abbé de Riguet, que le duc avait récemment nommé grand-auménier. Aprés un séjour d’une semaine dans le vieux palais de Bar, qui ne dut pas donner à la duchesse une idée bien favorable du pays sur lequel la Providence l’appelait à régner, la cour visita, l’une aprés l’autre, les villes de Saint-Mihiel et de Pont-à-Mousson , et gagna, le 8 novembre, le château de la Malgrange, où elle attendit deux jours que l’on eût terminé les préparatifs commencés à Nancy pour l'entrée solennelle du duc et de la duchesse. Cette entrée eut lieu le 10, et les habitants de. la capitale déployérent, comme nous l'avons dit, une pompe et une magnificence que l’on n'aurait guère attendues de. gens qui avaient tant perdu et tant souffert. À dix heures du matin, trois décharges de l'artillerie placée sur les . remparts de la ville vieille donnèrent le signal de la fête, et aussitôt les clergés séculier et régulier, la cour souveraine, la

(t) V. Lionnois, ibid., p. 279-282.

rie

chambre des comptes, le bailliage et'le conseil de ville allèrent se ranger à l'extrémité méridionale de la rue Saint-Dizier, vis-à-vis le noviciat des Jésuites ; la garde bourgeoise, vètue d’habits uniformes, faisait la haie dans les rues Saint-Dizier, Saint-Georges et des Dominicains ; plusieurs compagnies de cavalerie, recrutées parmi les plus riches habitants de Nancy et des villes voisines, étaient en bataille sur l'esplanade ; le régiment des gardes lorraines occupait les deux faces de la . Carrière, depuis la porte Royale jusqu’à Ha collégiale Saint- Georges ; et une foule immense, accourue de tous les cantons de la Lorraine et du Barrois, .se pressait dans les lieux d’où l’on pouvait apercevoir le cortége , aux fenêtres et jusque sur les toits. Dans les principaux carrefours, on avait établi des fontaines de vin, ornées de festons et de pyramides, et les maisons étaient décorées de tapisseries et de guirlandes. Une quatrième décharge d'artillerie annonça l’arrivée du prince, et le comte de Carlinford, qui remplissait les fonctions de gouverneur de Nancy, s'avança, avec le conseil de ville, et présenta au duc les clés de la capitale. Après avoir écouté une harangue, dont le texte ne nous a pas été conservé, Léopold et Charlotte s’agenouillèérent sur les degrés de l'autel que l'on avait dressé, selon l'usage, entre les deux portes Saint- Nicolas. L'abbé le Bègue, qui était depuis peu de temps devenu grand-doyen de la Primatiale, les deux chapitres, les abbés des ordres de saint Benoît, de Cîteaux, de Prémontré, etc., s'approchèrent ; et l’abbé le Bègue, après avoir adressé au duc une seconde harangue, laquelle a eu heureusement - le sort de la précédente, présenta à Léopold et à son épouse la relique de la vraie croix et invita le premier à prêter le serment accoutumé. Le nom de l'officiant, qui était un des serviteurs les plus dévoués et les plus obséquieux de Léopold, suffit pour prouver que le serment fait par le duc, et dont on n'a plus la formule, n’était pas de nature à donner à la noblesse l'espérance d'obtenir le rétablissement des Etats et des

Assises ; et le prince avait, en effet, refusé derechef, et mème avec vivacité, d'écouter les réclamations dont on ne cessait de l’accabler. Pendant cette cérémonie, le cortége ducal entrait . lentement dans la ville. La compagnie des buttiers, qui était comme l'élite de la garde bourgeoise, ouvrait la marche ; on voyait ensuite les gentilshommes de la maison et une partie des pages ; puis quantité de laquais et de heiduques condaisant les chevaux de main ; les carrosses de Son Altesse, tous attelés de huit chevaux ; beaucoup de chameaux , pris sutrefois par Charles V et menés par des tures ou des valaques ; l'écurie et les équipages ducaux, précédés de dix-huit pages en livrée verte, galonnée d'argent ; les deux compagnies de chevau-légers en uniforme écarlate, galonné d’or ; la première compagnie des gardes du corps en uniforme vert, galonné d'argent ; les gentilshommes, vêtus des plus riches habits et montés sur des chevaux superbes ; la seconde partie de la maison de Léopold ; les religieux mendiants ; les corps de justice ; le conseil de ville ; les clergés séculier et régulier, suivis des deux chapitres et de dix-sept abbés ; le roi d'armes, portant le costume traditionnel : cotte de velours vert et toque de velours noir, garnie de plumes blanches ; la garde suisse ; les maîtres des requêtes, les conseillers et les secrétaires d'état; les maréchaux de Lorraine et de Barrois, et le marquis de Lénoncourt, grand-écuyer, tenant l'épée nue. Léopold s’avançait à cheval , accompagné d’un de ses frères , le prince François, du comte de Stainville, capitaine des gardes du corps, du comte de Carlinford, grand-maître de la maison, et du comte de Couvonge, grand-chambellan. La duchesse était traînée dans une sorte de char de triomphe par huit chevaux danois, guidés par autant de heiduques. Elle était escortée du comte des Armoises, chevalier-d’honneur, et du marquis de Beauvau, capitaine des gardes du corps; et, quoique le temps füt assez froid, un page, placé derrière le char, étendait un parasol au-dessus de la princesse. Enfin,

— 9% — après la seconde compagnie des gardes du corps, venait une Jongue file de carrosses, contenant les dames-d'honneur et les femmes des principaux gentilshommes, et la marche était fermée par une compagnie de cavaliers, que la ville de Nancy ‘ entretenait pour le service de la police.

Le cortége arriva devant la collégiale Saint-Georges ; mais l'église était si petite que l’on ne put y laisser pénétrer que la noblesse, une partie du clergé et les corps de justice. Les deux chapitres et les abbés remplirent l’abside ; à droite se rangérent la cour souveraine et le bailliage, à gauche la chambre des comptes et le conseil de ville ; la noblesse occupa la nef principale. Quand le duc et la duchesse se présentérent à la porte de l’église, l'abbé Fournier, prévôt de Saint- Georges, prononça une troisième harangue, conduisit Léopold au pied du maitre-autel, et, après le Te Deum, rappela au prince que tous ses prédécesseurs avaient juré de respecter les priviléges de Ja collégiale. Le duc prèêta le même serment, prit le bâton du prévôt, le lui remit, pour marquer qu'il accordait à ce dignitaire l'investiture de la prévôté, et enjoignit de verser entre les mains des chanoines une somme de cent écus pour prix du cheval sur lequel il -avait fait son entrée dans la ville, et qui devenait la propriété du chapitre. Il se retira immédiatement dans le palais, où il reçut les hommages des corporations ; et quand la nuit fut venue, Léopold et sa femme se rendirent dans une loge élevée sur l’esplanade pour voir tirer un beau feu d'artifice, pendant que les bourgeois illuminaient leurs maisons et allumaient des feux de joie dans les rues (1).

Il y eut encore des fêtes les jours suivants, et les gentilshommes en donnèrent de magnifiques pendant l'hiver et le carnaval de l’année 1699. Le jour du mardi-gras, il y eut une

(4) V. Lionnois, ibid., t. III, p. 222-225 ; Bulletin de la soc. d’archéol., t. I, p. 216 et 217.

cavalcade, dans laquelle le due et la duchesse ne craignirent pas de se montrer, vêtus le premier en sultan et la seconde en odalisque. Charlotte avait pris place sur-un char drapé dés plus riches étoffes du Levant, et dirigé par Léopold en personne, et aux pieds de la duchesse était assis le jeune prince François, « qui paraissoit par sa beauté, dit une relation » contemporaine, être le dieu d'amour travesti en musulman ». La cavalcade, après avoir traversé la Carrière, l’esplanade ét quelques rues de la ville neuve, s'arrêta devant l'hôtel de ville, où se trouvait un des frères de Léopold, Charles évêque d'Osnabrück, avec un nombreux entourage, et où l’on servit des rafraîchissements ; elle fit ensuite le tour de la ville, à la clarté des flambeaux, et rentra au palais, où les figurants ét les figurantes, parmi lesquels on voit, non sans étonnement, quatre thanoïinesses d'Epinal et de Remiremont, se délassérent, dans la galerie des cerfs, devant des tables couvertes des mets les plus exquis, et dansèrent jusqu’au moment où le beffroi, sonnant minuit, annonça le commencement du carème (4). Cette fête n’avait été destinée qu'à la noblesse ; mais le duc voulut prouver au peuple qu’il ne loubliait pas, et, le dimanche suivant, il se mêla au cortége qui parcourait la ville, le jour des Brandons. Selon un usage immémorial, tous les individus qui s'étaient mariés dans l’année allaient au bois de Boudonville, y coupaient un petit fagot, se rassemblaient dans la galerie des cerfs, organisaient une . espèce de procession, et après avoir parcouru la ville, stationnaient sur la place du marché, y déposaient leurs fagots, en formaient une bure, se faisaient inscrire à l'hôtel de ville, ce qui leur procurait certaines exemptions pendant un an, revenaient au palais ducal et dansaient, dans la cour d'honneur, jusqu’à la nuit ; on allumait alors la bure, et la cérémonie finissait ordinairement par un feu d'artifice. Le 8

(4) V. Lionnois, ibid., p. 46-50.

mars 1699, Léopold, portant un petit fagot et donnant le bras à sa femme, qui était enceinte, se mit à la tête du cortége des nouveaux mariés, se promena en cet équipage dans divers quartiers, et ne négligea aucun point de l'étrange cérémonial que nous avons décrit (1).

Ces divertissements peu dignes d’un prince ne tardérent pas à faire place à des occupations sérieuses. La récolte avait été fort médiocre en 1698, et la gène se faisait sentir dans plusieurs cantons. Léopold prescrivit d'acheter en Allemagne de grandes quantités de grains, tant pour la nourriture que pour les semailles, et il le fit distribuer, à un prix très-modéré,

aux personnes qui en avaient besoin (2). Il veilla aussi à la refonte des monnaies. Les anciennes espèces lorraines avaient presque disparu pendant l’occupation française, et l’on ne voyait guère dans notre pays que des pièces étrangères. Au mois d'octobre 1698, le monopole de la fabrication des monnaies avait été laissé à ferme à une société, dirigée par un sieur Maurice Huby, et la valeur des espèces courantes avait été fixée en francs et en gros, d’après l’avis des négociants les plus expérimentés. Le 27 juin 1700, le duc promulgua uue ordonnance réglant, avec beaucoup de détails, tout ce qui concernait les monnaies nouvelles. On devait frapper en or, en argent et en billon ; les pièces d’or, qui recevaient le nom de doubles-léopolds, léopolds et demi-léopolds, avaient la taille , le poids et le titre des. doubles-louis, louis et demilouis ; les pièces d'argent, lesquelles portaient également la dénomination de doubles-léopolds, léopolds et demi-léopolds, avaient la même valeur que les écus, demi-écus et quarts-d’écu de France ; on fabriquait de plus des testons, demi-testons et quarts-de-teston d'argent , qui étaient de mêmes titre et poids. que les anciens, et valaient vingt, dix et cinq sous tournois ;

(1) V. l’ouv. de M. Noël, ibid., p. 29-34.

(2) V. Durival, ibid., p. 91.

et enfin des pièces de deux sous en billon, représentant quinze deniers de France. L’ordonnance déterminait aussi leg types que les monnaies devaient offrir à l'avenir, mais elle ne retirait pas de la circülation celles qui avaient été émises antérieurement (4). |

La cour souveraine rivalisait d’ardeur avec le prince pour faire disparaître les traces des malheurs que notre pays avait éprouvés. Le souvenir des horreurs eommises par les Suédois et par les luthériens allemands était encore trop vivace, pour que l’on autorisôt leurs co-religionnaires à s'établir en Lorraine, et, le 5 juin 1698, la cour, moins indulgente que le clergé, avait expulsé des familles luthériennes et calvinistes que les cisterciens de Beaupré avaient appelées pour cultiver les terres de l’abbaye. Les magistrats avaient, en même temps, prohibé l'exercice de toute religion autre

que le catholicisme. Le 5 août 1700, la cour ordonna, sur les

réquisitions du procureur-général, que les calvinistes et les juifs qui s'étaient récemment fixés à Tanviller « vuideroient » les états de S. A., dans le délai de trois mois, eux, leurs » enfans et familles, à peine d'y être contraints par toutes » voyes duës et raisonnables, même par la confiscation de » leurs biens meubles et immeubles » (2) ; et ces deux arrêts suffirént pour prévenir une immigration qui aurait altéré à la fois l'esprit religieux et le patriotisme des Lorrains.

Ce dernier sentiment fut soumis, vers la fin de l’année 4699, à une épreuve bien pénible. Comme souverain du Barrois, Léopold devait faire hommage au roi pour la partie du duché qui s'étend à l’ouest de la Meuse, et différentes circonstances n’avaient pas d’abord permis au duc de remplir eette obligation. La cérémonie eut lieu seulement le 25 no-

vembre 4699, et quoique Léopold fût devenu, par son mariage,

(4) V. Rec. des ord., t. IV, p. 12 et suiv.

(2) V. ibid., t. E, p. 24 et 245. |

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neveu de Louis XIV, le monarque voulut que l’on n’omit aucun des détails humiliants qui accompagnaient la prestation de l'hommage (1). Probablement pour oublier la dépendance dans laquelle il se trouvait, le duc s’avisa, comme roi de Jérusalem in partibus Infidelium, de porter une couronne fermée et de prendre le titre d'altesse royale, que l'empire et la France finirent par lui reconnaitre (2). Immédiatement après son retour de Paris, il s’occupa de réaliser le vœu de Charles V, qui avait désiré reposer, près de ses pères, dans la ville de Nancy. Il chargea l'abbé Fournier, premier-aumônier et conseiller d'état, et le comte de Custine, lieutenant-colonel du régiment des gardes lorraines et premier-chambellan, de se rendre à Insprück, avec quelques ecclésiastiques, plusieurs gentilshommes et un détachement de chevau-légers, de recevoir le cercueil renfermant le corps du prince et de lé ramener en Lorraine. Le 18 mars 4700, on célébra, dans l’église des jésuites d’Insprück, un service solennel pour le repos de l’âme de Charles, et, le même jour, le cercueil, placé sur un char drapé de noir, prit le chemin de la Lorraine, avec une escorte de cavalerie envoyée par l'empereur. La description dès cérémonies qui eurent lieu au moment du départ, pendant la marche da convoi, et lors des obsèques célébrées à Nançy, ne peut trouver place dans cet ouvrage. Les cérémonies furent dignes du prince qu’elles avaient pour but d'honorer, et on reproduisit, autant que le permettait la différence des temps, la pompe funèbre des anciens ducs de Lorraine, dont nous avons présenté un aperçu en parlant des funérailles de Charles III (3).

(4) On peut voir la médaille frappée, à cette occasion, par ordre de Louis XIV. | (2) V. Durival, ibid., p. 91 et 93; v. aussi l’ouv. de M. Noël, t. II, p. 155. A (3) V. Relation de la pompe funèbre de Très-Haut, Très-Puissant et Très-Excellent Prince Charles V. du nom, Duc de Lorraine et de Bar, Roy

Non content d’avoir donné aux restes de son père un repos glorieux dans la chapelle ducale, Léopold voulut que la vie de ce héros fût écrite par une plume habile, et il confia cette tâche au Père du Poncet, jésuite, orateur renommé. Les planches, vignettes, culs-de-lampes ‘et lettres-grises qui devaient orner l'ouvrage furent exécutés par le célébre graveur messin Sébastien le Clerc ; mais quelques expressions du livre déplurent au duc de Lorraine, et le travail du Père du Poncet demeura toujours manuscrit (1). Les gravures de Le Clerc furent néanmoins mises en circulation; Léopold fit exécuter, sur ces planches, des tableaux de grande dimension, et des ouvriers des Gobelins, envoyés par Louis XIV, terminèrent, d’après les tableaux dont il s'agit, des tapisseries admirables, qui embellirent les salles du château de Lunéville, et furent

ensuite transportées à Vienne, où on les employa à la déco-

ration du palais impérial (2). L |

. Les nobles lorrains imitérent le goût du prince. pour la maguificence, et l’on commença à construire à Nancy des hôtels qui entraînèrent la ruine d’édifices remarquables pour leur antiquité ou pour les évènements auxquels ils avaient servi de théâtre. Le duc fit élever, près de la porte Saint- Jean, une caserne destinée à loger les quatre compagnies de gardes du corps et de chevau-légers, et, dans la rue du faubourg Saint-Nicolas, une autre caserne pour le régiment des gardes lorraines (3). Quelque temps après, il conclut avec la ville de Metz un traité garantissant la liberté des transactions commerciales, et des ordonnances du 28 mai 1701 et

de Hiérusalem, etc.; Nancy, Nicolas, René les Charlot et Pierre Deschamps, 4700, petit in 8°. V. aussi les oraisons funèbres prononcées par Sommier et le Père Daubenton, et imprimées toutes deux à Naney. ‘ (4) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 289 et 772. |

(2) V. Chevrier, Mémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres de Lorraine, t. II, p. 10.

(3) V. Durival, ibid., p. 95.

nd

du 43 mars 1702 abolirent le droit d'aubaine à l’égard des habitants des Trois-Evéchés et de tous les sujets français, qu’elles autorisèrent.à posséder des biens en Lorraine, à charge de réciprocité (1).

Une vie nouvelle semblait animer les deux duchés, mais la joie que nos pères éprouvaient ne tarda pas à être troublée par de terribles appréhensions. Charles IT roi d'Espagne était mort, le 4° novembre 1700, et Louis XIV avait accepté pour son petit-fils l'héritage de la monarchie espagnole ; la plupart des puissances européennes se préparèrent à en arracher quelques lambeaux, et on n’avait pas mème attenda le décès du monarque pour disposer de sa dépouille. Un des plans de partage dressés à celte époque cédait à la France la Lorraine et le Barrois, qu’elle ambitionnait depuis si longtemps, et assurait à Léopold, à titre d’indemnité, le daché de Milan, qui appartenaït encore aux Espagnols. On avait craint de voir le duc accepter la proposition, et il n'aurait guère pu la rejeter si les princes-h lui avaient faite de concert (2). Leurs discordes le sauvérent; mais les négociations ne restèrent pas secrètes, et Léopold reçut une foule de lettres, signées ou anonymes, dans. lesquelles on lui reprochait de. vouloir trahir un peuple qui lui avait donné tant de preuves de son amour (3). Peu de mois après, lorsque la guerre éclata entre la France et l'Espagne d’une part, l’empereur, la Hollande et l'Angleterre d'autre part, on insista des deux côtés pour que le duc de Lorraine se déclarât. Neveu de l’empereur, il avait épousé une nièce de Louis XIV ; ce double lien de parenté lui fournit le moyen de conserver la neutralité, et cette neutralité fut heureusement reconnue par les grandes puissances.

Il n'eut pas le même bonheur dans une autre affaire qui

(1) V. Rec. des ord., t. 1, p. 268, 290 et 350. (2) V., à la bibl. de Nancy, le ms. n° 27 G, pièce 4. (3) V. l’ouv. de M. Noël, t. 1, p. 42.et 43.

= 54 — lui survint vers la même époque, et dans laquelle les droits de la conscience se trouvèrent intéressés. La suppression du tribunal des Assises et l'établissement de la cour souveraine avaient changé complètement le style, et la rédaction de codes de procédure civile et d'instruction criminelle avait paru indispensable. Les travaux de Léonard Bourcier pendant son séjour à Luxembourg, les réformes qu'il avait opérées dans le conseil de cette province, et la publication de deux codes analogues à ceux que l’on réclamait, tout engageait à charger le procureur-général de cet important travail. Il lui fut, en effet, confié. Bourcier s’en occupa sans relâche et ne tarda pas à présenter à Léopold un projet, qui fut soumis à l’examen d’une commission, puis approuvé par le duc et imprimé sur la fin de l’année 1701 (4).

Cette ordonnance, qui prit le nom de code Léopold, remania complètement les anciennes lois et coutumes relatives à la procédure civile et à l'instruction criminelle. Elle se compose de cinq parties distinctes : un « règlement touchant » les droits, fonctions, et attributions des officiers de justice » ; un code de procédure civile, partagé en vingt-six titres ; un code de procédure criminelle, qui en renferme dix-sept ; un règlement général des eaux et forêts, qui en contient six, et la taxe des droits, salaires et vacations des officiers de justice. On a beaucoup vanté le mérite de cette production, et nous n’avons. pas l'intention de la rabaisser ; mais nous ne pouvons nous dispenser de faire observer que le code Léopold est servilement calqué sur les ordonnances de Louis XIV, et que Bourcier et les membres de la commission n’y ont, pour ainsi dire, rien ajouté de neuf. Sa promulgation n’en fut pas moins fort utile à un certain point de vue ; le code introduisit des réformes avantageuses dans l'application de la législation pénale ; il assujettit à l’appel les sentences rendues en ma-

(1) Nancy, Barbier, 2 volumes petit in 12.

Lam tière de crimes et de délits par les juridictions inférieures et les justices seigneuriales ; mais, d’un autre côté, il déchaina un orage qui grondait depuis quelques années. La cour souveraine, adoptant les mèmes principes que les parlements français , avait empiété sur les droits de l’autorité spirituelle, et, presqu'aussitôt après le retour de Léopold, il s'était élevé des difficultés entre l’évêque de Toul et la cour au sujet de la juridiction ecclésiastique. Les magistrats avaient défendu de publier aucune bulle, avant de leur en avoir demandé l’autorisation (4) ; ils avaient appuyé la résistance des abbayes des Vosges, qui prétendaient, non sans raison, être immédiatement soumises au Saint-Siége ; et on avait mortifié de toutes manières l’évêque, auquel on reprochait son origine française. M. Thiard de Bissy était cependant un prélat de mœurs fort douces ; il était, à la vérité, fils du dernier gouverneur français ; mais il avait pour mère une lorraine : Bonne-Marguerite d'Haraucourt, et par conséquent on ne pouvait Jui supposer des sentiments d’animosité contre un pays qu’il habitait depuis longtemps, et où se trouvaient la plupart de ses propriétés (2). Léopold se laissa malheureusement tromper par les ennemis de l’évêque, et lorsque le prélat vint offrir ses hommages au duc, on ne lui présenta qu’un tabouret ; ce qui était un sanglant affront. Le procureur-général ne fut pas plus sage et composa contre l’officialité de Toul une pièce de vers, qui, malgré sa faiblesse, fut lue et recherchée avidement.

M. de Bissy, après avoir pris l’avis du vénérable Claude de l’Aigle, son grand-vicaire, déféra au pape plusieurs articles extraits du code Léopold. Ils furent examinés à Rome avec la lenteur et la prudence que l’on y met dans toutes les affaires, et le code ne fut censuré que le 22 septembre 1703. Le pro-

(1) V. Rec. des ord., t. I, p. 213.

(2) V. Calmet, Notice, t. L, col. 546.

cureur-général interjeta appel, le 8 novembre, devant le notaire apostolique François (4), et cet acte fut condamné par le souverain-pontife, le 44 février 1704. Le duc, qui commençait à trouver pénible la position dans laquelle l’a-

vaient placé les prétentions des magistrats, prit deux mesures .

qui lui semblaient propres à rétablir la paix ; il publia en 4704, sous le titre d'ordonnance ampliative, une explication du code 1701, et, à force d’instances , il obtint de Louis XIV ..que l’évêque de Toul fût nommé à un autre siége. On s'ima- . ginait qu’un commentaire des articles condamnés et l’éloignement de M. de Bissy aplaniraient toutes les difficultés ; il n’en fut rien ; le nouvel évêque tint la même conduite que son prédécesseur, et Clément XE censura l'ordonnance ampliative. Avant: le départ de M. de Bissy, il y avait eu des

‘ conférences, au château de la Malgrange, entre le procureur-

‘général et les délégués du prélat ; elles furent infructueuses,

parce que le duc ne voulait faire aucune concession, et ce prince y ayant résolu d'entamer une négociation directe .

avec Rome, envoya en Italie, après leur avoir donné des pouvoirs étendus, le marquis de Lénoncourt-Blainville, conseiller d'état, le comte de Spada, l'abbé de Nay du Plateau, grand-doyen ‘de la Primatiale, et enfin

le procureur-général lui-même. Arrivés à Florence, ils se

séparèrent ; les trois premiérs se rendirent à Romie ; mais Bourcier voulut, avant de continuer sa route, savoir comment il serait accueilli ; il demeura en Toscane, et ses collègues lui ayant mandé que sa présence, loin d’être indispensable, pouvait rendre Îes négociations plus difficiles, il prit le parti de revenir en Lorraine. Les plénipotentiaires échouérent, et Léopold finit par où il aurait dû commencer. En 1707, il fit

(1) L’acte d'appel a été imprimé à Nancy, en 1705, chez sn in 4° de 18 pages.

2 56 retrancher du code les articles qui avaient été condamnés par le pape. Bourcier, qui fut chargé de ce travail de révision, modifia son œuvre d’une manière heureuse et disposa les matières dans un ordre plus méthodique; mais il ne consentit jamais à abandonner Îcs principes qui avaient servi de base à la première rédaction, et après avoir, pour satisfaire Île souverain-pontife, déclaré que l'on abrogeait toute clause contraire aux priviléges et immunités de l'Eglise (4), il adressa une circulaire aux avocats pour les avertir de considérer cette concession comme non avenue. On reprit insensiblement au palais l’usage de citer les articles supprimés, et la cour souveraine, au lieu de veiller à l'exécution d’un arrangement qui obligeait les deux parties, autorisa un pareil usage et ne refusa pas d'appliquer elle-même les artgles dont il s'agit (2). Les évêques de Metz, de Toul et de Verdun refusèrent, de leur côté, de reconnaître les usurpations de la cour, d'établir des officialités particulières dans les duchés de Lorraine et de Bar, et de déléguer des commissaires pour assister aux jugements des ecclésiastiques accusés de quelque crime. Il en résulta que les officialités des trois villes épiscopales ne purent jamais donner de citations sans avoir obtenu le pareatis de la cour, et que cette dernière s’attribua exclusivement la connaissance des poursuites criminelles dirigées contre les personnes ecclésiastiques (3). |

Malgré l'appui qu'il prêta à des prétentions que l’on ne doit pas approuver, Léopold était animé d'une piété éclairée

(4) On abrogea dans l’ordonnance civile le titre dixième, qui traitait des complaintes et réintégrandes, tant en matière bénéficiale que séculière (il contenait douze articles), et dans l'ordonnance criminelle le titre des monitoires, qui était le cinquième et se composait de douse articles.

(2) V. Hist. de Bourcier, passim; Rogéville, ibid., t. [, p. 253-329 ; Chevrier, Mémoires pour servir ete., t. I, p. 280 et 281 ; Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar, par M. Dumont, t. L, P. 187.

(3) V. l'ouv. de M. Dumont, ibid., p. 189 ct 190.

LG — et sincère. Il entendait souvent la messe dans sa paroisse, confondu avec les simples particuliers, communiait une fois par mois , faisait ses pâques en public avec sa famille, suivait fréquemment le prêtre qui portait le saint viatique, entrait dans la chambre du malade, et avait soin, non par politique mais par conviction, de donner l'exemple de toutes les vertus chrétiennes (1). Ce fut un des jours où le duc accomplissait de la sorte un acte de religion que survint un incident dont nous avons déjà parlé. En 1699, le jour du vendredi-saint, le prince, qui assistait à l'office dans la collégiale Saint- Georges, avait quitté son siége pour adorer la eroix, et la duchesse allait le suivre, lorsque M. de Tillon, fendant la foule, se plaça entre Léopold et Charlotte, et fit voir au duc étonné le diplôme de Ferry III accordant aux descendants du

sire de Tillon le privilége de se présenter à l’adoration de la.

crojx immédiatement après le souverain. Léopold eut beau faire observer quele moment était mal choisi pour soulever une telle prétention, M. de Tillon .exerça son droit, et la duchesse fort irritée se retira et demanda que, pour éviter le retour de cette scène, la famille ducale assistât désormais à Poffice du vendredi-saint dans la chapelle du palais. Léopold y consentit, et comme il avait récemment ordonné que l’on ne renverserait plus à sa table le couvert de MM. des Armoises, il voulut, pour achever d’éteindre le souvenir de l'acte de félonie reproché à leur ancêtre, engager M. de Tillon à

renoncer à son privilége, moyennant une somme d'argent ;

mais le vieux gentilhomme tint bon et préféra garder son parchemin (2). Il n’eut plus, au reste, l'occasion de faire valoir ce singulier droit ; car Léopold ne parut pas dans la collégiale le jour du vendredi-saint en 1700, 1701 et 1702,

(1) V. Pouv. de M. Noël, t. I, p. 48.

(2) Extraits du journal de Philippe Sn ms. de la collection de M. Noël, n° 362.

57 = et vers la fin de cette dernière aanée , il jugea à propos d'abandonner Nancy. | . Le 1°" décembre, M. de Callières se on inopinément, de la part de Louis XIV, et déclara au duc que la nécessité de mettre la France à l’abri d’une invasion contraignait le roi à faire occuper la Lorraine, et notamment la ville de Nancy; ajoutant que Îla liberté et l'autorité du prince seraient scrupuleusement respectées, et que Léopold pourrait même, s’il le désirait, prendre, pour la forme, le commandement des troupes françaises. Le duc repoussa une offre qu'il n’aurait pas acceptée sans rompre avec les ennemis de Louis XIV, et sans renoncer à la neutralité qu'il entendait garder. M. de Callières lui conseilla alors de soutenir un simulacre de siége ; après quoi il pourrait aller habiter une autre partie de la Lorraine ; mais Léopold lui répondit : « Toute l’Europe est instruite de la faiblesse de la ville de Nancy ; on sait que je n’ai qu'une poignée de troupes employées à ma garde ; je passerais pour un téméraire où un comédien, si j'entreprenais de me défendre contre un roï puissant et armé ». Le duc n'avait, en effet, d’autres soldats à son service que le régiment des gardes lorraines, une compagnie de suisses et quatre compagnies de gardes-du-corps et dé chevau-légers ; les dehors de la ville vieille et de la citadelle avaient été détruits, et la muraille destinée à clore la ville neuve n’était pas même achevée. Il déclara, en conséquence, que les troupes de Louis XIV ne rencontreraient aucune résistance, et, le 3 décembre, le comte de Tallard, qui s’était avancé dès le 4° du mois jusque dans les environs de Nancy, occupa la ville avec trois mille hommes, qui furent, pour la plupart, logés chez les bourgeois; car il n’y avait pas de casernes assez vastes pour contenir tant de monde. Après avoir pris les mesures nécessaires pour mettre la place en sûreté, le comte de Tallard laissa le commandement à M. de Hautefort et retoùrna à Metz. On vit bientôt arriver des voitures d'outils et

quantité de pionniers, et les Français annoncèrent qu'ils allaient fortifier la ville de nouveau (4) ; mais ils se bornèrent à nettoyer les fossés et à réparer les remparts de la ville vieille. Les habitants qui avaient commencé à établir des jardins sur lemplacement des anciennes fortifications ne furent donc pas inquiétés ;: néanmoins, l'occupation s'étant, comme nous le verrons, prolongée pendant plusicurs années, la bourgeoisie éprouva des pertes considérables, et les finances de la ville, qui étaient déjà fort ne eurent beaucoup à souffrir (2).

Léopold : n'avait pas attendu lentrée des Français pour fuir sa capitale. Le 2 décembre, la duchesse, qui était enceinte pour la seconde fois et sur le point d’accoucher, monta dans

une chaise à porteurs et prit le chemin de Lunéville.(3) ; elle

fondait en larmes, et le peuple, qui s’était attroupé dans les rues et sur les places, pour saluer encore une- fois de ses acclamations la famille ducale, ne cherchait pas à maîtriser les sentiments que lui inspiraient les violents procédés de Louis XIV.-Le duc sortit, quelques heures après, par une porte écartée, afin de ne pas ètre témoin de la douleur des Nancéiens, et rejoignit sa femme à Lunéville. Malgré la rigueur de l'hiver, ils furent obligés de s'installer dans un château délabré (4). Le roi eut pitié de l'espèce de dénuement dans lequel se trouvait le duc de Lorraine et lui fit offrir un asile dans une des résidences royales ; mais Léopold se borna à répondre : « Un souverain ne mérite plus de l'être, dés qu'il abandonne ses sujets » (5) ; M. de Gerbéviller ayant cru pou-

(4) V. la relation d’un témoin oculaire dans Lionnois, ibid., t. JU, p. 50-53.

(2) V. louv. de M. Noël, t. II, p. 92 ct 93.

(3) Le lendemain, elle mit au monde la princesse Gabrielle.

(4) Louis XIV en avait cependant fait rétablir les toitures, peu de temps

avant la restitution de la Lorraine. V. Lavette Lunéville, il, n° 52. (5) V. Lionnois, ibid., p. 55.

voir, malgré ces paroles, proposer au duc de se réfugier nr Allemagne : « Monsieur, lui dit le prince, en traçant un cercle autour de lui avec sa canne, il ne me resterait que cela, tant que je serai souverain, j'y demeurerai. S'il ne me restait que mon lit, je n’en bougerais pas (1). » Le ressentiment que lui inspirait l'affront qu'il venait de recevoir ne lui donna pas mème l’envie de se prévaloir des circonstances, pour augmenter les embarras de Louis XIV, et lorsque les courtisans l’engageaient à profiter des victoires que les alliés avaient remportées, de se joindre à eux et d'appeler aux armes des hommes qui ne demandaient qu'à prendre une revanche si longtemps attendue, il répondait : « Je pourrais devenir plus puissant, mais ce serait aux dépens de la tranquillité de mon peuple. Cette défaite de la France nous assure . Cerlainement que la neutralité sera. conservée; c'est tant mieux. » Le maintien de .cette neutralité était Fobjet de tous ses désirs et le but de tous ses efforts. Il correspondait avec les généraux des deux partis, ne négligeait rien’ pour éviter ce qui aurait pu causer le moindre préjudice à ses sujets, ménageait et flattait les subordonnés eux-mêmes, auxquels il faisait ‘parfois de magnifiques cadeaux. Le succès couronna la constance de Léopold ; les frontières de la Lorraine furent partout respectées, et nos ancêtres, dont le pays était abondamment pourvu des choses nécessaires à la vie, trouvérent * moyen de s'enrichir, en vendant aux deux armées d'immenses

quantités de grain ou de nombreux troupeaux de bœufs et de moutons (2).

Pendant ce temps, le duc surveillait Les travaux du sales qu’il faisait construire à Lunéville, On avait achevé de démolir le château du moyen-âge, déjà détruit à demi par les Français, et Léopold, qui n'avait pas rencontré en Lorraine d’ar-

(4) V. l'ouv. de M. Noël, 1. L, p. 60.

(2) V. ibid., p. 60 et 61.

chitecte assez habile, avait appelé, pour dresser les plans de sa nouvelle habitation, le célèbre Germain Boffrand (1). On fut obligé, pour se procurer l’espace nécessaire, de raser une certaine quantité de maisons particulières, dont les proprié-

taires furent généreusement indemnisés, et l’aspect général de

Lunéville changea complètement. Le palais fut garni des meubles les plus rares et les plus splendides ; on l’orna d’une bonne bibliothèque (2), et sur les terrains occupés par le château de Henri II, que l'on démolit également, on traça de vastes jardins, d’après les dessins d'Yves des Hours, prédécesseur de Gervais (3).

Malgré le peu de ressources que la Lorraine offrait à cette époque , le duc s’entoura d’une cour brillante; on voyait dans le château de Lunéville tous les officiers chargés de faire observer l'étiquette chez les souverains, et comme les princes étrangers s’étaient empressés d'envoyer des représentants en Lorraine, Léopold avait même un introdueteur des ambassadeurs (4). Il créa une académie, dans laquelle des professeurs distingués enseignaient aux pages et aux cadets les mathématiques, la physique et l’histoire, et l’on y avait aussi attaché des maitres d'escrime, d'équitation, etc.

Dès que la construction du palais fut achevée, le duc recommença à donner des fêtes. Un nommé Greneteau était maître des danses, et le musicien Regnault chef d’orchestre. Léopold réussit également à attirer près de lui le compositeur Desmarets. Îl y avait souvent à Lunéville des ballets et des représentations théâtrales (5). En 1702, et lorsque la cour était

(1) Le palais de Lunéville est gravé dans l'ouvrage de Boffrand intitulé : Livre d'Architecture, p. 57 et 58, planches XXIV-XXVI. Boffrand fut nommé premier-architecte, le 19 novembre 1711.

(2) Léopold en avait aussi créé une dans le palais ducal de Nancy.

(3) V. l’ouv. de M. Noël, t. IL, p. 145.

(4) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 1018,

(5) Léopold avait fait venir à Lunéville une troupe de comédiens italiens.

— hi — encore à Nancy, les Lorrains, qui n'avaient jamais eu l’occasion d'assister à aucun spectacle de ce genre, avaient admiré des espèces de ballets, que l’on appelait les Fêtes de la Malgrange, les Fêtes maritimes et les Danses hongroises ; ainsi que la tragédie d’Abdolonyme, que les élèves des jésuites de Nancy jouérent, les 22 et 24 février, dans la salle d'honneur da palais, transformée en théâtre (4). En 1706, on représenta à Lunéville Acis et Galathée, pastorale héroïque de Campistron, mise en musique par Lulli; ét, quelques années après, on vit débuter devant la cour la fameuse comédienne Adrienne Lecouvreur (2). Pourquoi sommes-nous contraint d'ajouter que la duchesse et ses enfants ne rougirent pas de figurer dans les ballets (3)! Quant au duc, plus soucieux de sa dignité que Louis XIV lui-même, il ne voulut pas paraître sur le théâtre, et les gens de bien lui surent gré de cette retenue (4).

Le principal ordonnateur des fêtes de Lunéville était Marc de Beauvau, petit-fils de l’auteur des mémoires sur le règne de Charles IV. Léopold, qui l'avait pris en affection, lui avait accordé la charge de grand-écuyer et des terres considérables. 1! maria même, plus tard, Anne-Marguerite de Beauvau, fille de son favori, à Jacques-Henri de Lorraine, de la branche de Marsan, auquel le duc donna la principauté de Lixheim et le titre de grand-maître de sa maison. De cette manière, les Beauvau, déjà alliés à la famille des Bourbons, le furent aussi à celle de Lorraine; et, pour complaire à Léopold, l’empereur Charles VI déclara Marc de Beauvau et son fils aîné

(1) Le 19 février et le 25 mai 1700, ils avaient représenté devant le duc Marthésie, première reine des Amazones, tragédie chantée, et Celse, tragédie latine, mélée d’intermèdes francais, de musique et de danse.

(2) V. l’ouv. de M. Noël, t. I, p. 55, 56, 74 et 88; Etudes sur le théâtre en Lorraine, par M. H. Lepage, dans les Mémoires de l'académie de Stanislas pour 1848, p. 300 et suiv.

(3) V. Durival, ibid., p. 104.

(4) Il parut cependant une fois dans un ballet. V. les Etudes de M. Le-

page, p. 520.

princes de l’einpire, landis que le roi Philippe V les créait Grands d’Espagne de première classe (4). Ils n'usèrent, au reste, de leur crédit que pour protéger les artistes et les savants, et ils firent élever, sur les dessins de Boffrand , le château d'Haroué , qui attire encore aujourd'hui tant de visiteurs (2). |

Malgré le luxe et le faste que Léopold déployait dans son . Château, et quand il donnait des fêtes, la plus remarquable simplicité régnait dans l'intérieur de la famille ducale. Lorsqu’elle revint habiter momentanément le palais de Nancy, après le départ des Français, le duc conduisait ses fils dans le collége des Jésuites, pour assister aux examens publics, et les

faisait interroger, comme les autres élèves. Si un des enfants

du prince se disposait à sa première communion, la duchesse le menait elle-même au catéchisme dans l’église de Lunéville et voulait que le curé adressât de nombreuses questions à l'enfant, afin de reconnaître s’il était convenablement instruit. Il en résulta que les jeunes princes, loin d’être hautains et sauvages, communiquaient volontiers avec les personnes de la condition la plus humble. Elisabeth-Thérèse, qui fut depuis reine de Sardaigne, étant allée, un jour, du château d’Einville à Lunéville, ne consentit pas à attendre, pour s’en . retourner, que l'on eùt préparé un carrosse, ct monta sans fa-

-çon sur la charrette d'une paysanne, qui, en ramenont la . jeune princesse à sa mère, ne put s'empêcher de dire : « Elle

.. » ato ben gentille ». Cette liberté avait néanmoins ses inconvé-

nients, et on raconte que le prince Charles-Alexandre, étant sorti du palais de Nancy, joua avec des enfants pauvres, qui . se prirent de querelle avec lui et le frappérent sans : miséricorde (3).

(4) V. Durival, ibid., p. 122.

(2) V. Livre d’ iectuee: p. 65 et 66, pl. XX XVII. XLI. (5) V. l'ouv. de M. Noël, t. Il, p. 124, 125, 194, 195 et 199.

CS

Le désir que le due éprouvait de trouver chez lui des artistes capables de diriger les grands travaux qu'il projetait, l'avait engagé, dès le commencement de l’année 1702, à créer, dans sa capitale, une académie des beaux-arts. Voulant, ditil dans le préambule des patentes qu'il donna à cet effet, « re- » lever les arts de peinture et de sculpture, qui autrefois » éxcelloient en Lorraine, et qui semblent présentement s’y » être anéantis », ou que l’on confond « avec les professions » les plus mécaniques », il établit à Nancy une académie de peinture, dont les membres furent Pierre Bourdiet, « premier » architecte de Son ÂAltesse Royale-et directeur de ses ou- » vrages d'architecture » ; Claude Charles, peintre-ordinaire de l’hôtel ducal ; Joseph Provençal, peintre ; Antoine Cordier, orfèvre-ciseleur ; Renaud Mény, sculpteur de l'hôtel, et Didier Lalance, mathématicien. On y admit Plus tard les peintres Christophe, Jacquard et Chaman ; les sculpteurs Chassel, Renard, Bordenave, Dumont et Guibal ; le mathématicien Bawvillier ; l’architecte Jennesson ; le mécanicien Vayringe, et Saint- Ufbain, graveur en médailles. Les peintres et les sculpteurs qui ne faisaient pas partie de l'académie ne pouvaient prendre le titre de peintre ou sculpteur de Son Altesse ; mais, en échange de honneur que conférait le diplôme de membre de cette compagnie, on était obligé de faire des cours destinés aux jeunes gens qui désiraient parcourir la carrière des beauxarts. Tous les jours, depuis trois jusqu’à sept heures du soir, les élèves fréquentaient, moyennant un droit d'entrée une fois payé et une légère rétribution mensuelle, la salle de l’académie, et les membres de cette dernière enseignaient, tour à tour, les règles des arts qu'ils cultivaient. Chaque année, la veille de la Saint-Luc (17 octobre), on indiquait aux élèves qui étudiaient la peinture un sujet d'histoire, et ils devaient présenter, la veille de la Notre-Dame de février, des dessins que l’on soumettait au jugement des académiciens. L'auteur du meilleur dessin exécutait ensuite un tableau, et si les juges

2 pee en étaient contents, ils décernaient un prix à l'élève et lui concédaient certains priviléges dans la salle de travaih Le duc avait accordé à l'académie une allocation annuelle de quatre cents livres et l'usage d’une belle galerie qui surmontait la porte Royale; on avait le projet d'y fonder une sorte de musée, et les lettres-patentes disposaient que tout académicien serait tenu de l’enrichir d’un ouvrage de sa façon (1). Léopold donna pour premier protecteur à cette corporation le marquis de Lénoncourt-Blainville, qui se piquait de favoriser les savants et les artistes et formait des collections de divers genres. On organisa, dans la suite, à Nancy une académie de musique, dont nous nous contenterons de rappeler l'existence (2), et le Père Hommey, religieux augustin, qui se trouvait alors en Lorraine, exhorta le marquis de Lénoncourt à présenter une derhande à Léopold pour l'établissement d’une académie des beaux-esprits et pour la création d'une bibliothèque publique. Le marquis saisit avidement l’idée et en poursuivit la réalisation. Le duc paraissait bien disposé, mais la jalousie fit avorter un projet qui pouvait être utile, et l’honneur de doter Nancy d’une académie et d’une bibliothèque publique était réservé au roi Stanislas (3).

Ce fut un membre de l’académie de, peinture, le graveur Saint-Urbain, qui fournit les dessins de la nouvelle église primatiale. Il y avait un siècle environ que l’on avait jeté les fondations de l’ancienne, dont le portail devait regarder l'occident. Les malheurs de la Lorraine n'avaient pas permis de continuer l'ouvrage, et les plans dressés pour l'agrandissement et l’embellissement de la ville engagèrent à orienter l'édifice d’une autre manière. En conséquence, on arracha les

(4) V. les lettres-patentes, dans le rec. des ord., t. 1, p. 337 ; v. aussi l'ouv. de M. Noël, t. I, p. 55.

(2) V. les lettres-patentes, dans le rec. des ord., t. V, p. 130-1534.

(3) V. Lionnois, ibid., t. Il, p. 146 ; Calmet, Hist., t. VII, col. 231 et 232. |

fondations, et la première pierre de la seconde église fut posée, le 3 septembre 1703, par le prince François, après qu'elle eùt été bénie par l'abbé de Nay, grand-doyen ; et l’on frappa ,'à cette occasion, quatre médailles, dont les coins avaient été gravés par -Crock, artiste de mérite, que Saint- Urbain allait néanmoins faire promptement oublier. Le plan et même une partie des détails de l'édifice furent empruntés à l'église de Saint-André-della-Valle à Rome, et les travaux furent poussés avec beaucoup d’ardeur jusqu’en 4708; il y eut alors une assez longue interruption, et on ne les reprit qu'en 4717; mais on y mit tant de suite, que l’on acheva le second ordre en 4719, la toiture en 1721, les tours en 1723, et les flèches en 1726 (1). Le fronton ne fut placé que plus tard, et l'édifice à peine terminé devint l’objet des critiques . les plus vives. On ne peut nier cependent que, sous le rapport de l'ampleur, de l’harmonie des lignes et de la sobriété des ornements, la Primatiale ne soit préférable à la plupart des églises du XVII siècle.

Au moment où l'on commençait la Primatiale, on mettait la dernière main à la vaste église que les Bénédictins construisaient à Nancy auprès de l’abbaye Saint-Léopold, fondée, en 1701 , sur la demande du duc de Lorraine (2). Celui-ci réédifiait, malheureusement dans un goût moderne, l'abside de léglise des Cordeliers, qui appartient au style ogival tertiaire (3), et on se préparait à rebâtir l’église paroissiale Saint-Sébastien ; mais ce fut seulement vers l'année 1720 que les travaux furent entrepris sur les plans de l'architecte Jennesson, membre de l'académie de peinture et sculpture (4). En même temps, quantité de gentilshommes faisaient élever, sous la direction d’habiles architectes,

(4) V. Lionnoiïs, ibid., t. IE, p. 271-275.

(2) V. idem, ibid., p. 8 et 9.

(3) V. Durival, ibid., p. 99.

(&) V. Lionnois, ibid., t, II, p. 577-582.

STRESS des hôtels splendides et la capitale de la Lorraine s'embellissait de j jour en jour.

Léopold, qui voyait avec bonheur cette espèce de renaissance, ne négligeait rien pour la favoriser. Au nombre des mesures utiles qu’il avait prises, dans ce but, était l'ordonnance qui chargeait le sieur Didier Bugnon de rédiger une description géographique de la Lorraine et du Barrois. L’essai curieux autrefois composé par Thierry Alix, président de la chambre des comptes, ne pouvait plus guère servir, à eause des cessions et des échanges qui avaient eu lieu depuis le règne de Charles III. Nommé géographe du prince, le 21 juillet 4700, Bagnon rassembla, pendant plusieurs années, les matériaux de son ouvrage et leva une carte exacte des divers bailliages. Le duc fut tellement satisfait de son zèle et de sa capacité, qu'il lui dons, au mois de mars 1715, le titre de premier-géographe-ingénieur. Après cinq visites dans tous les lieux qui formaient les deux duchés, et un labeur assidu de trente ans, le polium commandé par Léopold se trouva terminé ; mais le-manuscrit, déposé dans.les archives ducales, a été transporté à Vienne, et l'on n'a plus en Lorraine que des abrégés de ce livre précieux (1).

Le Pied-certain, destiné à fournir des bases pour l’assiette de l'impôt, fut l'œuvre des chambres des comptes de Nancy et de Bar. La Lorraine et le Barrois furent, à cet effet, partagés en un certain nombre de districts, dans chacun desquels un des magistrats se rendit pour recueillir les. éléments du Pied-certain, que l'on peut regarder comme une ébauche du cadastre et des statistiques départementales publiées par ordre de Napoléon (2).

Eofin, Léopold avait, par mandements du a! août 1702 cl du 7 août 1705, chargé l’abbé Ryce, prêtre résidant à Atfigny-

(1) V. Durival, ibid., p. 96.

(2) V. idem, ibid., p. 98 et 99:

2 AT. = la-Tour, de décrire l’état du temporel des paroisses, annexes, süccarsales, bénéfices simples, hôpitaux, maladreries, léproseries, maisons de charité et hôtels-Dieu de la Lorraine et du Barrois. L'abbé Ryce s'en occupa pendant dix années, et on reproche à son ouvrage, dont une portion seulement nous a été conservée (1), de manquer de critique, et de reproduire, sans contrôle, les D souvent erronées des bénéficiers. |

Le duc fut péniblement arraché aux soins du gouvernement par la perte de son frère Joseph, qui servait dans l’armée impériale, sous les ordres du prince Eugène, et qui mourut, le 25 août 1705, des suites d’une blessure reçue à la bataille de Cassano, gagnée par les Français le 146 du même mois. Quelques jours auparavant, on avait appris le décès du prince Philippe de Lorraine-Elbeuf, qui combattait dans les rangs de l’armée française et avait été tué au siége de Chivas, dans Je mois de juin précédent.

Ee 28 janvier 4704, la duchesse, ben les vœux de Léopold, qui avait eu le‘chagrin de voir mourir son premier fils, lui en donna un second, lequel eut pour parrain le roi de France, et pour marraine limpératrice d'Allemagne, quoique les deux états fussent en guerre l'un contre l'autre. Louis XIV se fit représenter par le comte de Brionne, grand-écuyer ; et l'impératrice par la princesse Elisabeth- Charlotte de Lorraine, qui n'avait que trois ans et demi. La cérémonie du baptème eut lieu le 24. juin, et le duc ordonna qu'il y eût, à cette occasion, des fêtes magnifiques. On établit des fontaines de vin et on jeta de l'argent ou peuple ; mais on observa, pendant le défilé du cortége, que

(1) Elle est déposée aux archives du ‘département de la Meurthe et forme onze petits volumes in fo. Léncelot, membre de l'académie des inscriptions et belles-lettres, auquel on avait remis ce qai avait été sauvé de l'ouvrage de l’abbé Ryce, y joignit un supplément et des tables. V. Calmet, Bibl. lorr., additions, col. 159 ; Duriva}, ibid., P. 96.

ER

les Lorrains, tout entiers à la joie que leur inspirait la naissance du prince royal, laissaient couler le vin et ne se baissaient pas pour ramasser l'argent. Aprés le baptême, on introduisit une députation de vosgiens, composée de six garçons et de six filles, et qui était venue sur un chariot orné de branches de sapin et de divers emblèmes. Ils complimentèrent gravement un enfant de cinq mois, et, étant descendus dans la cour d'honneur, ils exécutèrent des danses bucoliques. Il y eut ensuite un banquet de quatre-vingts couverts, et les convives remarquèrent avec admiration que les serviettes étaient pliées de manière à figurer différents animaux. Le soir, on tira un feu d'artifice, et, peu de jours après, on publia une relation emphatique et ridicule de Ja cérémonie (1). | :

Léopold négociait alors avec la France pour obtenir la restitution de la ville et de la principauté de Commercy (2), dont il était devenu propriétaire, en vertu d’un traité conclu à Vienne, le 44 avril 4699, et par lequel le prince de Commercy, petit-fils de Charles IV, avait cédé tous ses domaines à la Lorraine, s’il mourait sans enfants : condition qui n’avait pas tardé à être remplie, car il avait été tué à la bataille de Luzzara, le 45 août 1702. Louis XIV s'était mis en possession de Commercy, mais le droit de l’acquéreur était trop évident pour ètre longtemps méconnu, et un traité, signé à Metz, le 7 mai 4707, par M. de Saint-Contest , commissaire du roi, et MM. de Mabuet et Protin de Vulmont, commissaires ducaux, leva les empèchements apportés à la jouissance de Léopold. Ce dernier ne conserva pas sa nouvelle acquisition, et, dès le 34 décembre 1707, il l’échangea contre la

(1) Lettre d’un officier françois à un de ses amis, contenant la cérémonie du baptême de Monseigneur le Prince Royal de Lorraine ; in 4°. Îl y en a deux éditions, ou pour mieux dire deux rédactions différentes.

(2) Léopold ne possédait d'abord que le château-hant, et il acquit .. bien plus tard le château-bas.

— 49 — seigneurie de Fénétrange, le. comté de Falkenstein et différentes terres situées dans les environs de Bitehe et de Sarrewerden, et autrefois cédées par Charles IV au prince de Vaudémont, sôn fils naturel. Celui-ci, qui était parvenu à ua âge avancé et se trouvait accablé de biens et d’honneurs, préféra à la cour de Louis XIV le séjour d’une petite ville, où il pourrait passer tranquillement les dernières années de ‘sa vie et jouir des droits de la souveraineté. Commercy ne tarda pas à changer de face. Le château-haut fut reconstruit, avec la plus grande élégance, sur les plans de Dom Léopold Durand, bénédictin, et le prince y entretint une cour brillante , accueillant et fétant les étrangers, qui ne cessaient de lui rendre visite. Il avait eu le malheur de perdre son fils unique en 4704; sa femme, Anne-Elisabeth de Lorraine- . Elbeuf, mourut elle-même en 1714; mais il vécut jusqu’en 4723 et fut inhumé dans le caveau de la chartreuse de Bosserville, à côté des restes de son père qu'il avait fait ramener de Coblentz, où ils étaient demeurés en dépôt pendant nombre d'années (1). Après le décès du prince de Vaudémont, . Commercy fut réuni à la Lorraine, pour en être détaché de nouveau; mais ces derniers événements sont bien postérieurs à l’époque à laquelle nous sommes arrivé, et il est temps de reprendre le fil de notre récit, en remontant aux premiers mois de l’année 1708.

Depuis le commencement de son règne, Léopold avait projeté de faire composer une histoire des ducs ses prédécesseurs. Charles IV avait eu déjà la même idée et.avait confié cette honorable mission à Jean Duplessis, procureur-général de Barrois ; l’ouvrage, entrepris et poursuivi au milieu des circonstances les plus fâcheuses, était achevé quand la Lorraine fut évacuée par les Français; mais il n’y avait dans ce livre ni

(1) V. Histoire de la ville et des seigneurs de Commercy, par M. Dumont, t. Il, p. 200 et suiv. ; Durival, ibid., p. 99-et 100.

recherches, ni critique, et on ne pouvait songer à le mettre sous presse (1). Le duc jeta les yeux autour de lui pour voir quelle personne il chargerait de la tâche qui s’était trouvée trop difficile pour l'ex-procureur-général. Le Pére Benoît Picart, capucin du couvent de Toul, semblait présenter les garanties désirables sous le rapport du talent; il avait fait une étude approfondie de nos annales ; son travail sur l'origine de la maison de Lorraine et son histoire de Toul lui avaient assuré une juste réputation ; mais il était sujet du roi de France, et l’on doutait, quoique bien à tort, de son impartialité et de son indépendance. Le duc lui préféra. un prémontré, Charles Hugo, natif de Saint-Mihiel et prieur de la maison que son ordre possédait à Nancy. Une vie de saint Norbert et de petits ouvrages, presque tous étrangers à nos annales, avaient fait connaître Hugo d’une manière assez avantageuse , et Léopold le choisit pour conseiller-historiographe, le 47 mars 1708 (2). Le prieur se mit à l’œuvre avec ardeur ; on lui ouvrit le Trésor des chartes et les archives des établissements religieux; en 47414, les biographies de plusieurs ducs étaient terminées, et l’on se flattait que l'ouvrage pourrait être bientôt livré au public qui l'attendait avec impatience. Mallieureusement, pour répondre à quelques remarques du Père Benoit sur une notice de la famille ducale publiée dans la Vie de saint Norbert, Hugo jugea convenable de donner, en 1741, un volume intitulé : Traité historique et critique sur l’origine et la généalogie de la Maison de Lorraine (3). Le prémontré s'était caché sous le nom de Baleicourt et avait pris toutes sortes de précautions pour dépister ceux

(1) Il existe en manuscrit dans plusieurs collections, sous le titre de Chronologie sommaire des Ducs de Lorraine et de Bar.

(2) Il y avait déjà quelque temps que le Père Hugo avait commencé ses recherches sur l’histoire de Lorraine. V. la provision de l'office de conseiller-historiographe, dans le registre des Lettres-Patentes pour 1708.

(3) Berlin (Nancy), 1741, petit in 8°.

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qui auraient cherché à découvrir l’auteur d’une production qui devait déplaire au roi de France. Mais le Père Benoît ne tomba pas dans le piége. Il n'hésita pas à attribuer le livre au Père Hugo et il en publia, l'année suivante, une excellente réfutation (4). Hugo répondit avec aigreur (2), et la querelle ayant fini par faire beaucoup de bruit, le procureur-général près le parlement de Paris reçut ordre d’agir. Le 7 décembre 4742, les gens du roi entrérent en la grand'chambre, et M. Joly de Fleury, avocat-général, requit la suppression de l'ouvrage du prémontré, de sa réplique au Père Benoît, et d’un autre volume relatif à la Lorraine et dû à la plume du sieur Mussey, curé de Longwy. La cour prononça, le 47 décembre, un arrêt qui supprimait, comme attentatoires aux droits du roi -de France, les livres dénoncés, et elle ordonna que les auteurs seraient poursuivis. Le procureur-général envoya une copie de l'arrêt, avec demande d'enregistrement, à M. de Rouyn, procureur ducal près le bailliage de Bar, et cette affaire mit Léopold dans un grand embarras. Il résolut néanmoins de protéger le Père Hugo. Il défendit au procureur de Bar de faire: enregistrer l'arrêt (3), négocia avec le roi et parvint à assoupir l'affaire ; mais il pensa, avec raison, que la polémique violente à laquelle le nom du prémontré avait été mèlé si souvent nuirait à la future histoire de Lorraine ; que les assertions en paraîtraient suspectes, et que l'ouvrage, loin de pouvoir, au besoin, servir d'appui aux prétentions des ducs, serait, dès son apparition, condamné par la partialité, et probablement flétri par un arrêt du parlement. Ces considérations détermi-

(4) Remarques sur le Traité historique et critique de l’origine et de la généalogie de la Maison de Lorraine ; Toul, Louis et Etienne Rolin, 1742, petit in 80. |

(2) Réflexions sur deux ouvrages nouvellement imprimés, concernant l’histoire de la Maison de Lorraine ; sans lieu, ni date, petit in 80.

(3) V. le mémoire adressé à l’envoyé de Léopold en France, ms. dans la collection de M. Justin Lamoureux.

nérent Léopold à substituer à Hugo un homme capable de le remplacer. Dom Calmet se présenta. Il était jeune encore et n'avait rien publié sur l’histoire de sa patrie ; mais son Commentaire littéral sur tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, en vingt-six volumes in 4°, dont l'impression s’achevait alors à Paris, avait attiré l'attention générale. S'il ne négligea rien pour obtenir du prince celte marque de confiance, on doit dire que ses démarches ne s’éloignèrent jamais de la délicatesse la plus scrupuleuse. « Deux choses m'ar- » rétent.., écrivait-il à Dom Mathieu Petitdidier, le 7 » octobre 4713. La première est qu’il semble que le P. Hugo » ait ordre de S. A: R. de travailler à une histoire de Lor- » raine, et le bruit court qu'il a déjà de l’avance ; il ne seroit » pas juste de mettre la faucille dans la moisson d’un » autre (1). » La demande qu’il adressa fut agréée ; le Trésor des chartes fut ouvert de nouveau ; les communautés religieuses communiquérent leurs titres ; les simples particuliers eux-mêmes, guidés par un sentiment de patriotisme et de désintéressement lequel n’est. pas toujours le partage des antiquaires et des amateurs, s'empressérent d'envoyer à Dom Calmet ce qui pouvait lui être utile; et il n’a manqué à cet écrivain qu'un peu de. liberté, et une certaine connaissance des règles de la composition, pour nous léguer un livre digne d’être placé à côté des belles histoires provinciales que l’on doit aux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Quant au Père Hugo, il ne vit pas sans dépit confier à une autre une tâche qu'il était, plus que son süccesseur peut-être, en état de mener à bonne fin ; ét ce désagré- . ment ne fut pas le seul qu’il éprouva , car le duc lui défendit de publier la suite de sa réplique au Père Benoît, et ne lui permit jamais d'imprimer les vies de Charles IV et de

(4) Lettre inédite appartenant à M. l'abbé hit chanoine de la caihédraie de Nancy.

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Charles V, parce que la première honorait peu la mémoire de Charles IV, et que ia seconde aurait déplu à la France (1).

La crainte d'irriter Louis XIV dirigeait toutes les démarches de Léopold, auquel la mouvance du Barrois causait des désagréments continuels. La nécessité de remplir les coffres d'un trésor épuisé avait obligé le duc à promaolguer, le 27 mai 47144, une déclaration qui établissait, pour cette année seulement, une capitation sur les personnes dispensées d’acquitter la subvention ou contribution ordinaire (2). En Lorraine et dans le Barrois-non-mouvant on paya sans mot dire ; mais il n’en fut pas de mème dans le Barrois-mouvant, dont les habitants avaient contracté l'habitude de déférer au parlement de Paris, par la voie de l’appel, les mesures qui ne leur plaisaient pas. Immédiatement après la publication de la déclaration ducale, trois bourgeois de Bar : les sieurs Henri Gérard, chapelain de la paroisse, René Péchard et Dominique Derioist (3), présentérent une requête au lieutenant-général du bailliage pour l’inviter à convoquer les trois ordres et À leur soumettre la question de savoir si on pouvait exiger la capitation avant d’avoir obtenu le consentement des Etats. Sur le refus catégorique du lieutenant, les trois bourgeois interjetèrent appel devant le parlement , et joignirent à la requête qu'ils adressèrent au procureur-général un factum, dans lequel ils exposaient les motifs de leur résistance et transcrivaient les titres qui lui servaient de fondement. Le parlement s'’empara de l'affaire. Elle prit aussitôt une

(1) C’est du moins ce qu’assura à Chevrier le marquis de Viray, qui fut procureur-général près la cour souveraine. V. Chevrier, Hist., t. III, p. 80 et 81. Les vies de René Ier, Jcan JI1, Nicolas, René II et Philippe de Gueldres restèrent également manuscrites, en sorte que le P. Hugo ne publia aucun fragment de son travail.

(2) Ÿ. Rec. des.ord., t. 1, p. 726.

(3) Ou Desnots, car nous avons trouvé ce nom écrit de du manières.

telle gravité, que Léopold s’empressa d'envoyer au sieur Barrois, son ministre à Paris, un long mémoire où se trouvaient rapportées les raisons qui ne permettaient pas, à -son avis, d'accueillir l’appel des bourgeois ; et le soin avec lequel ce mémoire fut rédigé prouve l'importance que le duc attachait à la négociation. La même année, deux gentilshommes barrisiens, les frères de Burges, qui avaient une créance sur le trésor et wétaient pas satisfaits du règlement de . compte arrêté par les commissaires ducaux , interjetérent aussi appel ; il fallut envoyer un autre mémoire au sieur Barrois, et Léopold ne réussit que péniblement à faire échouer des tentatives dont le succès aurait entrainé la perte de ses droits de souveraineté dans les terres de la Mouvance (1).

Ce ne fut pas la seule occasion où le duc eut à se plaindre des procédés du parlement. Charles-Ferdinand de Gonzague, duc de Mantoue, étant mort sans enfants, le 5 juillet 4708, Léopold s’en était porté héritier du chef de sa mère et avait chargé le marquis de Trichâteau et le procureur-général Bourcier d’aller prendre possession d’Arches et de Charleville, qui avaient appartenu au prince défunt. Les deux commissaires ne rencontrèrent aucune opposition ; la cérémonie eut lieu le 3 août ; les habitants prêtérent serment de fidélité à Léopold, et Louis XIV déclara, dit-on, à l’envoyé de Lorraine qu'il ne se mélerait pas de l'affaire ; mais, peu de jours après, le

21 août, la princesse de Condé, cousine de Charles-Ferdinand”

de Gonzague, obtint du parlement de Paris, sans doute grâce à lautorité du roi, un arrêt qui lui adjugeait les deux villes dont nous venons de parler. Elle en abandonna sur-le-champ la propriété à Louis XIV, avec réserve d'usufruit, et, le 7 septembre, le lieutenant-général et le procureur du roi au bailliage de Sainte-Menehould se rendirent dans les villes en

(1) Les mémoires adressés au sieur Barrois se trouvent dans la côllection .de M. Lamoureux.

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no litige , où se trouvaient encore les commissaires ducaux, publiérent l'arrêt du parlement et déliérent les bourgeois de leur serment envers le duc de Lorraine. Un pareil affront fut très-sensible à ce dernier, qui ordonna au procureur-général de partir pour Paris, de voir les ministres et de demander, sinon la restitution des deux villes, du moins une indemnité suffisante. Bourcier composa dans ce but plusieurs mémoires fort étendus , dans lesquels il démontra que Léopold, petitneveu du duc de Mantoue, devait être préféré à une cousine (1) ; on refusa de l'entendre, et, à plus forte raison, de lui donner ce qu'il sollicitait. Au risque de blesser l’orgueil de Louis XIV, Léopold joignit à ses titres celui de prince souverain d’Arches et de Charleville, mais il repoussa les conseils de quelques courtisans , qui Fengageaient à profiter des revers et des malheurs de la France pour se déclarer contre elle et se faire rendre justice. « Îl y a deux ans que l'occasion eût été plus favorable, répondit-il ; mais pourquoi faire souffrir la Lorraine pour mes intérêts seuls ? Le mauvais exemple ne doit pas influer sur la bonne foi des souverains. » Il n'eut, au reste, guére plus à se louer, dans cette occurrence, de l'empereur que du roi ; car le premier autorisa le duc de Savoie à s'emparer du Montferrat, qui devait également revenir au duc de Lorraine, et promit seulement un équivalent qu'il ne se pressa pas d'accorder (2).

L’attention de Léopold fut bientôt attirée d’un autre côté. La récolte de 1708 avait été des plus médiocres ; néanmoins, comme la population de la Lorraine était encore assez faible, et que les semailles s’étaient faites par ua temps favorable, on espérait pouvoir attendre, sans trop de souffrances, la récolte de l’année suivante. On se trompait. Le 5 janvier 4709,

(4) Plusieurs de ces mémoires ont été imprimés in f° et in 4°. (2) V. les mémoires rédigés par Bourcier ; Durival, ibid., p. 101 ; l'ouv. de M. Noël, t. I, p. 81-83.

A il tomba, pendant toute la journée, une pluie douce et abon-

dante, qui humecta profondément la terre:, et dans la nuit du

5 au 6 le froid commença avec tant de force, que le 8 les rivières étaient prises. On fut obligé de fermer momentanément les tribunaux, et d’abréger le service divin, pendant lequel le vin gclait dans les burettes et le calice. Le 25 janvier, le dégel arriva et dura pendant sept ou huit jours ; le froid reparut ensuite avec autant de violence que la première fois ; après un second dégel, qui se prolongea pendant une semaine, il y eut une reprise de gelée, qui fut assez longue, et lorsque le printemps eut fait disparaître la glace et le verglas, qui couvraient les campagnes, on reconnut, avec terreur, que les blés étaient presque complètement détruits. La vigne avait. extrêmement souffert; les arbres fruitiers, fendus par les rigueurs de l'hiver, étaient tous perdus, et dans les forêts beaucoup d’arbres à haute tige, et notamment des chènes, avaient eu le même sort (4).

Léopold ne perdit pas un instant pour remédier à ce grand désastre. Dès le mois de novembre 1708, il avait publié des édits sur le fait des subsistances; il s'entendit avec MM. de Saint-Contest, de Harrouys, le Guerchois et le Pelletier de la Houssaye, intendants des Trois-Evéchés, de Cham-

pague, de Franche-Comté et d'Alsace ; il défendit d’exporter le .

froment, et, le 23 avril 1709, il étendit la même prohibition aux méteils, seigles, orges et avoines. Il avait fait arrher chez les négociants, ainsi que chez les rentiers, une immense quantité de blé, en payant de son argent un dixième du prix, et on vendit ce blé aux pauvres gens à un taux déterminé par

le prince. On fut aussi obligé de taxer l'avoine, etilfutin-

terdit de la vendre plus de douze francs le resal, mesure de Nenoyrt On employait l’avoine pour la nourriture des hommes,

(4) Mém. du Père Massu, abbé de Bechamp cités par tal ibid, t. LV, p. 28 et 29. | |

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et on la faisait entrer pour deux tiers dans le pain que fabriquaient les boulangers. Il n’était permis de cuire du pain blanc que pour les malades et les personnes de distinction. Comme l'appât du gain portait plusieurs individus à mener leurs récoltes en France ou en Allemagne, pour en obtenir un prix plus élevé, on renouvela, le 23 avril, sous peine de la vie, la prohibition de faire sortir des duchés les grains de toute nature. On défendit de nourrir des pigeons domestiques, et, dés le printemps, on augmenta le nombre des messiers ou bangards, afin d'empècher les misérables- d’aller arracher les épis avant qu'ils fussent mürs. Le 15 juin, on accorda aux débiteurs insolvables un sursis jusqu’à la Saint-Martin de l'année 1710, et on assura un privilége en premier ordre aux personnes qui auraient prêté ou vendu des grains pour les semailles. | En même temps, on preaait les mesures les plas sévères pour réprimer la mendicité et le vagabondage. On contraignit chaque ville et chaque village à nourrir ses pauvres, et on repoussa impitoyablement les étrangers qui essayaient de s'introduire en Lorraine , avec l’espérance d'y être moins malheureux. ‘ Les semailles du printemps avaient parfaitement réussi, mais la récolte du blé fut presque nulle. Léopold- ordonna de le garder pour les semailles de l’automne, fit venir de grandes quantités de froment de différentes provinces d'Allemagne qui avaient moins souffert, et le vendit à un prix modéré. Les deux frères du prince, Charles évêque d'Osnabrück et François abbé de Stavelo, s’employérent activement dans ce but; et l'hiver de 4740 ayant été favorable aux fruits de la terre, l'appréhension diminua quand'on vit lever les grains semés pendant l'automne. Léopold ne voulut cependant rien négliger pour assurer la récolté de 1740, et il retint les orges et les avoines nécessaires pour les cultures du printemps. Il disposa aussi que, la vendange s'étant réduite pour ainsi dire à

en

rien, les cens dus en vin seraient acquittés en argent, à raison d’un franc le pot, mesure de Nancy (1).

Grâce à tant de sages précautions, la Lorraine et le Barrois

furent à l'abri de l'horrible misère qui accabla la France et

d’autres contrées. Etant parvenu à s’introduire dans notre pays, au printemps de 1709, après avoir eu sous les yeux le :

triste spectacle que la Champagne offrait alors, Jamerai-Duval fut immédiatement frappé de l'air d’aisance qu'il remarquait en Lorraine, où les villageois étaient bien logés, bien vêtus, et aussi bien nourris qu'il était possible dans un temps calamiteux (2). Les religieux mendiants et les communautés de femmes qui vivaient d’aumônes eurent seuls beaucoup de mal à se procurer une chétive subsistance. Dans les couvents de femmes, la cloche d'alarme, destinée à faire savoir que les provisions étaient épuisées, tintait presque continuellement, et Léopold ne savait parfois comment pourvoir à leurs besoins. N'ayant plüs, un jour, ni argent, ni vivres à envoyer dans un couvent réduit à l'extrémité, il lui donna quelques lettres de noblesse en blanc, et le prix que l’on en tira sauva la communauté (3). oo

Louis XIV, qui avait bien du mal à faire subsister de nombreuses armées, et qui voyait d’un œil d'envie l'espèce de prospérité dont jouissait la Lorraine, voulut y faire entrer vingt mille hommes, sous prétexte qu’elle n'observait pas exactement la neutralité, et. en réalité pour se décharger de leur entretien. Léopold pria le prince de. Vaudémont de se rendre près du roi pour obtenir la révocation d’un ordre semblable. Le prince parvint, à force de. politesse et d'habileté, à faire respecter le territoire lorrain; mais Louis n’en-

(1} V. Rec. des ord., t. I, p. 654, 657, 662, 663, 666, 668, 671, 675, 684 et 688.

(2) V. OEuvres de Valentin Jamerai-Duval, t. 1, p. 58-61.

(3) V. l’ouv. de M. Noël, t. 1, p. 84.

voya pas de vivres à la garnison française qui occupait Nancy, et le duc fut obligé de les fournir (4).

Il désira que le terrible hiver de 4709, qui venait d'imposer aux Lorrains de tels sacrifices, leur servit au moins à quelque chose. Comme le froid avait détruit les arbres fruitiers, on importa de l'Etranger des plants de meilleures espèces, que lon multiplia par la greffe, et ils finirent par remplacer presque partout les espèces anciennes, dont la qualité était des plus médiocres (2).

Les travaux de Léopold ne furent pas infructueux, et lorsqu’en 17114, une année seulement après la fin de la disette, on eut dressé , avec les documents officiels recueillis par Bugnon et par les deux chambres des comptes, une statistique de la Lorraine et du Barrois, le duc découvrit, avec un étonnement mèlé de joie, que dans ce pays, si pauvre quand la France l’avait rendu, on comptait douze cent quarante-cinq mille cent quatre-vingt-dix-sept jours de terres arables (3), cinq cent neuf mille cinq cent deux jours ou fauchées de prés, huit mille quatre cent quarante-neuf jours de vignes (4), treize cent quatre-vingt-trois mille cent trente arpents de bois, soixante-douze mille cinq cent soixante et dix-neuf jours de pâquis et terrains communaux (5), cent vingt-quatre mille cinq cent quatre-vingt-cinq chevaux, cinquante-un mille cent soixante et dix bœufs, cent cinquante-trois mille huit

(1) V. ibid., p. 85-87.

(2) V. Durival, ibid., t. 1, p. 103.

(3) Le jour de Lorraine était de deux cent cinquante verges carrées ; il représentait par conséquent les deux cinquièmes de l’arpent en ie di autrefois par l’administration forestière de France.

(4) On ne doit pas s'étonner du peu d’élévation de ce nombre, parce que la culture de la vigne était moins développée autrefois qu’aujourd'hui, et parce que les principaux vignobles étaient situés dans le temporel des trois évêchés.

(5) Il n’y avait plus, en 1711, que deux cent quatre ist dose mille neuf cent quatre-vingt-six jours de friches ou terres incultes.

cent cinquante-deux vaches, trois cent quarante-cinq mille sept cent soixante-huit moutons et cent quarante-huit mille quatre cent trois porcs. Le nombre des ménages de laboureurs et de vignerons était de vingt-un mille huit cent dix-neuf, et celui des ménages de bourgeois, d'artisans et de manœuvres ou journaliers de cinquante-deux mille neuf cent soixante et quatorze (1). Pour connaître le véritable état de la population, il faut joindre à ces soixante et quatorze mille sept cent quatre-vingt-treize ménages de marchands, médecins, avoeats, laboureurs, artisans et journaliers, les familles nobles et anoblies, les clergés séculier et régulier, les communautés de femmes, les domestiques ainsi que les indigents, dont le nombre était peu considérable ; ‘et en prenant pour multiplicateur le chiffre cinq, qui n’est pas une moyenne trop élevée, on voit que le duc de Lorraine avait environ quatre cent mille sujets. La population avait par conséquent au moins doublé depuis le retour de Léopold, et la ville de Nancy, qui n'avait en 1698 que sept mille cinq cent quatre-vingts: habitants, en comptait, en 4709, quatorze mille huit cent vingt (2). Il y avait cependant des villages où l’on ne pouvait lever les contributions dans la crainte d’éloigner les étrangers qui étaient venus s’y établir, et on lit dans un mémoire rédigé, en 1717, par M. de Rutant, contrôleur-général, le passage suivant qui concerne la terre de Fénétrange : « Il n’y a lieu de »' faire aucune imposition d'octroi, parce que comme les villages, et même la ville, sont encore déserts en partie par le » malheur des guerres, on a trouvé qu’il est avantageux de » laisser encore quelques années les peuples dans la tranquil- » lité, pour, par là, donner lieu au repeuplement et au réta- » blissement..….. » (5).

(1) V. Durival, ibid., p. 405.

(2) V. Annuaire de la Meurthe pour 1852, p. 71. (3) V. De la dépopulation de la Lorraine, par M. H, Lepage, p. 46.

Les fêtes, qui n'avaient jainais cessé complètement à Lunéville (4), malgré la difficulté des circonstances, devinrent plos brillantes quand toute menace de famine eut disparu, et Ja duchesse s'étant rendue à Nancy, au mois de novembre 4709, on représenta devant elle, dans la salle d'honneur du palais ducal, le Temple d'Astrée, divertissement dont la musique fut composée par Desmarets (2). Comme Léopold se proposait d'habiter quelquefois la capitale, après le départ des Français, il avait, en 1707, ordonné de construire une salle d'opéra sur un vasie terrain qui s'étendait entre le rempart et le jardin des Cordeliers. L'architecte Bibiena, de Bologne, en fournit les plans, et les décorations, qui étaient, dit-on, magnifiques, furent peintes par Claude Charles et Provençal ; mais il fallut plusieurs années pour achever cet ouvrage (3).

Il touchait à sa fin, lorsque les réjouissances de la cour furent brusquement interrompues par un grand malheur qui frappa le duc de Lorraine. La petite-vérole, qui faisait alors de terribles ravages, attaqua trois des cinq enfants de Léopold ; les princes Clément et François furent immédiatement transportés à Léomont et échappèrent à la contagion ; mais le duc eut la douleur de perdre la princesse Elisabeth-Charlotte le & mai 1711, le prince Louis le 10, et la princesse Gabrielle le 11. Un effroi bien légitime s'empara de la cour, qui abandonna Lunéville pour se réfugier dans le château de Houdemont, à peu de distance de Nancy. Léopold, son épouse et leur suite y demeurérent pendant six semaines, jusqu’à ce que le danger eut disparu (4).

Le duc fut obligé de faire trève à ses regrets pour vaquer aux soins de l’administration. Les dépenses extraordinaires

(1) V. ins sur le théâtre en Lorraine, par le même, dans les nee moires de l'académie de Stanislas pour 1848, Rx 316 et 317.

(2) V. idem, ibid., p. 317.

(3) V. Durival, ibid. ., p- 101.

‘ (4) V. idem, ibid. p. 104.

occasionnées par la disette de 1708 et 1709 avaient accru les embarras du trésor. Lorsque le duc avait pris possession de notre pays, il n’y avait trouvé qu'un seul impôt direct, créé par les Français : la subvention, qui remplaçait les aides généraux, l’aide Saint-Remy, et les diverses contributions dont nous avons parlé dans les volumes précédents. Il jugea opportun de la conserver et de ne pas rétablir les anciennes impositions. Comme les produits du domaine, et surtout des salines, élaient considérables, on ne porta Ja subvention qu'à six cent quatre-vingt mille livres de Lorraine pendant les premières années du règne de Léopold ; mais les dépenses et la population augmentant avec rapidité, on éleva la subvention à huit cent vingt-trois mille livres pour les années 4704, 1705 et 1706, puis à onze cent quarante-trois mille livres pour les années 4707 et suivantes. Cet impôt devint bientôt insuffisant, et le duc fut, comme nous l'avons dit, contraint d'établir momentanément, par déclaration du 27 mai 4744, une capitation sur les personnes que leurs priviléges dispensaient d’acquitter la subvention (1).

Un autre moyen qu'il employa pour se procurer de largent fut l'abolition de la main-morte, qu’il remplaça dans les terres domaniales par une redevance. Mais, quoiqu’elle fût bien légère, puisque chaque famille ne payait annuellement, pour prix de la liberté, qu’un bichet d'orge (2) et un bichet d'avoine, les paysans réclamèrent de tous côtés contre leur affranchissement ; tant il est vrai que, dans les deux derniers siècles, les droits de main-morte se réduisaient pour ainsi dire à rien! Léopold écouta les plaintes des villageois et retira sa déclaration ; néanmoins , il désirait si vivement faire disparaître les derniers vestiges du servage, qu'il abolit derechef la main-morte, quelque temps après, en ayant soin, afin de

(4) V. idem, ibid., p. 105 et 523.

(2) Environ quarante litres.

prévenir les murmures, de régler que les affranchis seraient déchargés de la redevance ; et comme on lui représentait qu’il n’était guère en état de faire une pareille générosité , il répondit : « Mes revenus seront diminués de peu, dont je puis me passer; la Lorraine sera enrichie de beaucoup par de nouveaux citoyens ; je n'y peux que gagner moi-même » (4).

Il comprenait que, pour accroître facilement les impôts, il devait développer l’industrie et le commerce, et il ne cessait de chercher les moyens d'atteindre ce but. Parmi les manufactures que l’on vit naître alors, et dont l'existence fut trop souvent éphémère, malgré les encouragements du prince, il faut mentionner les fabriques de glaces de Tonnoy et de Porcieux. Léopold leur accorda une subvention, et permit à la compagnie qui avait fondé ces usines de prendre du bois dans les forêts domaniales; mais les manufactures françaises, vou- Jant se délivrer d’une concurrence qui pouvait devenir redoutable, vendirent à si vil prix, que l’on renonça à couler des glaces en Lorraine (2).

Pour que les transports fussent moins coûteux, le duc avait projeté de rendre la Moselle navigable dans la partie supérieure de son cours, et on lui avait fait croire que l'entreprise n'offrait pas de grandes difficultés. En conséquence, il publia, le 41 février 1713, une déclaration ordonnant aux communautés riveraines de nettoyer le lit de la Moselle, d'enlever les arbres et les autres objets qui pouvaient arrêter les bâteaux, et de construire, sur chaque bord, un chemin de halage large de douze pieds. Cet ouvrage, qui causa un notable préjudice aux communautés, fut tout-à-fait infructueux, et les bâteaux se trouvèrent, comme précédemment, dans l'impossibilité de naviguer entre Epinal et Pont-Saint-Vincent. Deux années plus tard, une compagnie s’organisa pour effectuer le curage

(1) V. l’ouv. de M. Noël, t. I, p. 93 et 94.

(2) V. Durival, ibid., p. 107.

de la Moselle entre Epinal et Pont-à-Mousson ; mais elle n'eut pas-un meilleur succès, -et les ‘travaux qu’elle exécuta donnérent lieu à.quantité de procès et de vexatidns (4).

Ilen coûtait cependant à Léopold de renoncer au projet d'utiliser pour les transports les principales rivières. qui traversent la Lorraine, et lorsqu'il séjourna à Paris dans le courant de l’année 1718, comme nous le verrons plus loin;

il exposa au duc d'Orléans, qui gouvernait la France pendant ‘ Ja minorité de. Louis XV, les plans-que l’on venait de former pour mere .en communication Jes unes avec les autres la Moselle, la Meurthe, la Meuse et la Saône. Le système de canaux que l’on devait établir, et qui aurait en quelque manière réuni la mer Méditerranée à l'Océan, se serait étendu sur le territoire français comme dans les duchés de Lorraine et de Bar, et sa construction aurait exigé ‘le concours des deux états. Le duc offrait de-supporter toute la dépense, si le régent consentait à lui abandonner les profits ; ou de laisser le gouvernement français exécuter lui-même le canal ; ou bien encore, et la chose lui semblait préférable, . d’adjuger l’entreprise.à une compagnie, qui payerait des redevances au roi et au duc, suivant une proportion dont on conviendrait d'avance. La crise finançière ne permit pas au duc d'Orléans de donner une réponse positive, et comme les études préliminaires de ce grand travail n'étaient pas encore commencées, on engagea Léopold à en-charger le Père Sébastien, de l’ordre des Carmes, qui passait pour le meilleur ingénieur civil qu’il y eût en France. Léopold s’empressa de le visiter, et voici en quels termes Fontenelle s'exprime dans l’Eloge de cet illustre religieux : « Feu M. le Duc de Lorraine étant à Paris » incognito, fit l'honneur au P. Sébastien de l'aller trouver » dans $on Couvent, et il vit avec beaucoup de plaisir le » cabinet curieux qu'il s’étoit fait. Dés qu'il fut de retour

Lé

U) V . idem, ibid., p. 106.

» dans ses Etats, où il vouloit entreprendre différents »’ ouvrages, il le demanda à M. le Duc d'Orléans Régent du .» Royaume, qui accorda avec joie au Prince son Beau frère » un homme qu'il aimoit, et dont il étoit bien aise de favoriser » la gloire. Son voyage en Lorraine, la réception et l'accueil » qu'on lui-fit, renouvellèrent presque ce’ que l'Histoire » Grecque raconte sur quelques Poëtes ou .Philosophes » célèbres qui aHérent dans les Cours. Les Sçavants doivent » d’autant plus s'intéresser à ces sortes d’honneurs rendus à » leurs pareils, qu'ils en sont is pins DER » tumés (4). »

: Le Père Sébastien se contenta de dites un aperçu général des travaux, et le soin de rédiger les devis fut confié au sieur Bavillier, ingénieur des ponts-et-chaussées, que Léopold ‘avait amené de Paris, et qui plus tard enseigna les mathématiques aux enfants du prinee et fut nommé ingénieur-en-chef. En 4720, il présenta au duc l’avant-projet des ouvrages. En jetant les yeux sur cet avant-projel, qui forme un volume in f° (2), et dont les cartes sont à l'échelle de quatre pouces et demi pour cent toises, on voit que l’on devait rendre navigable le cours supérieur de la Saône ; de celle-ci les bâteaux auraient pénétré dans un canal, alimenté par la petite rivière du Côné et les ruisseaux qui arrosent le territoire de Viviers-le-Gras. Le caual finissait brusquement à Viviers, devant une montagne que l'on renonçait à percer pour ne pas trop augmenter les dépenses. Il aurait donc été nécessaire de charger les marchandises sur des voitures, qui les auraient ‘transportées, en suivant une belle route passant par Dombrot, jusqu’à Contrexéville, où l'on aurait trouvé un autre canal, alimenté par-les eaux du Vair; et les bâteaux, entrant ensuite

(1) V. Histoire de l'académie e sciences, année 4729, p; 97 . e«t98. = (2 il fait arte de la collection be de M. Noël.

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