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= 66 = dans le lit de la Meuse, que lon avait résolu de nettoyer, l’auraient suivi jusqu’à la mer. Bavillier évaluait les frais à la somme de quatre millions vingt-cinq mille quatre cents livres, non compris l’achat du terrain, mais il faisait observer qu’il y avait moyen de diminuer un peu la dépense en employant des soldats pour ouvriers. L’ingénieur n'avait pas terminé
ses études sur la jonction de la Moselle et de la Meuse, et se
contentait de reproduire les plans provisoires de Vauban. Léopold envoya les devis de Bavillier au gouvernement français, qui, pensant probablement, et non sans une apparence de raison, que la Lorraine gagnerait à l’entreprise plus que le royaume, refusa son concours ; et le duc, dont les finances étaient de jour en jour plus mal administrées, recula devant un travail aussi considérable (1).
Lorsqu'il s’occupait avec tant d'application à rendre les communications commerciales plus faciles , la Lorraine était redevenue entièrement libre. L’Angleterre , fatiguée d’une guerre dont elle ne tirait aucun profit et contente dés concessions proposées par Louis XIV, avait manifesté, dès l’innée 47144 , l'intention de séparer sa cause de celle de l’empereur ; et, le 29 janvier 4742, on ouvrit à Utrecht un congrès auquel accoururent les ministres de toutes les puissances de l’Europe. Le duc jugea à propos de s’y faire représenter, bien qu’il fût assez étranger aux questions que l’on allait débattre, et il chargea M. le Bègue, garde des sceaux, le baron de Phütschner et le procureur-général Bourcier (2) de partir pour la Haye et de veiller à ce que les intérêts de la Lorraine ne fussent pas compromis. Malheureusement, Léopold, jusqu'alors si sage, avait prescrit à ses ministres d'élever des prétentions que la France ne voulait, ni ne pouvait reconnaître. Il s’imaginait que Louis XIV serait trop heureux
(4) V. louv. de M. Noël, t. I, p. 135-137 et 150-1B2. (2) Ce dernier avait été envoyé par Léopold aux conférences de: la Haye en 1709.
ee d'accepter les conditions que les alliés lui offriraient ; mais la défection de l'Angleterre avait changé la face des choses. Lorsque les plénipotentiaires lorrains exposèrent leurs demandes, qu'ils eurent l’imprudence de formuler dans un style peu approprié à l'humilité du rôle que notre pays jouait en Europe, on ne se montra pas disposé à les écouter ; et quand ils eurent déclaré qu'ils ne traiteraient qu'avec l'empereur et l'empire, on leur répondit que, l’Allemagne rejetant la base de la négociation, qui était la reconnaissance de Philippe V comme roi d'Espagne, on se trouvait dans. l'impossibilité d'entendre les doléances du duc de Lorraine. MM. le Bègue, de Phütschner et Bourcier revinrent donc sans avoir rien obtenu, et après avoir dépensé trois cent mille livres en cadeaux et frais de toute nature.
Le 7 mai 1714, les préliminaires de la paix entre la France et l’empire furent signés à Rastadt, où Léopold s'était fait représenter comme à Utrecht, mais sans avoir plus de succès, car l’empereur refusa formellement d'appuyer les demandes de la Lorraine (1). Le départ des troupes françaises fut le seul avantage immédiat que cette dernière retira de Ja conclusion de la paix. Le régiment de l’Aigle quitta Nancy le 23 septembre 1714, le régiment de Fontanges le 25, et celui de Nivernais le 41 novembre, aprés avoir rasé quelques ouvrages en terre, que l’on avait élevés tardivement pour mettre la ville neuve à l'abri d'un coup de main; et les gardes lorraines reprirent possession de la place, le 42 novembre (2). Léopold voulut visiter sur-le-champ sa capitale et y fit une entrée solennelle, le 25 novembre, avec ses fils ainés. Les habitants étaient allés à sa rencontre jusqu'à la Neuveville, et les jeunes princes, touchés d’une réception si cordiale, ne pouvaient retenir leurs larmes et se miontraient avec affabilité à
(4) V. Durival, ibid., p. 106 ; l’ouv. de M. Noël, bi, p 101-105. (2) V. l’ouv. de M. Noël, ibid. , P- 105.
= (8 tout le monde. On frappa, pour conserver la mémoire de cette heureuse journée, deux médailles, qué l’on répandit avec profusion, et les Nancéiens affectèrent , au moment du départ de la garnison française et pendant le séjour que le duc fit parmi eux, de témoigner une joie extraordinaire, et ils se livrèrent à des manifestations qui avaient moins poür but d’honorer le souverain que de faire parade de leur aversion contre Louis XIV (1). Il faut cependant reconnaître, si l’on veut être juste, que les officiers français qui commandèrent à Nancy respectérent scrupuleusement l'autorité ducale et laissérent l'administration et les tribunaux fonctionner en toute liberté; ils gardèrent même le silence, en 1742, lorsque la cour souveraine, sur les réquisitions du procureur-général, supprima le Pouillé du diocèse de Toul, que le Père Benoît Picart avait publié l’année précédente. La cour s’appuyait, il est vrai, pour défendre son arrêt, sur les nombreuses erreurs qui, disait-elle, rendaient dangereux le livre du Père Benoît; mais ce n’était là qu’un prétexte, et on se proposait, en réalité, de vexer l’évêque de Toul, lequel avait engagé le savant capucin à rédiger le Pouillé du diocèse, et de faire acte d'opposition contre la France. | | Une des conditions de la paix conclue avec l'Angleterre était l'éloignement du chevalier de Saint-Georges, fils du malheureux Jacques II. Louis XIV avait reconnu les droits du chevalier à la couronne de la Grande-Bretagne et lui avait donné une hospitalité magnifique, aussi longtemps que les circonstances l’avaient permis ; obligé de quitter la France, Jacques III, comme Fappelaient ses partisans, crut n'avoir rien perdu en venant momentanément habiter les états du duc de Lorraine. En effet, dès que ce dernier connut les intentions du prince anglais, il fit meubler richement le château de Bar, le mit à sa disposition, lui envoya cin-
(4) V. idem, ibid., p. 103-106.
quante gardes du corps et vint lui offrir ses services, le 9 mars 1712. Peu de temps aprés, le chevalier de Saint-Georges visita les cours de Lunéville et de Commercy et reçut un accueil bien propre à adoucir pour lui les amertumes de l'exil. Non content de fournir à son hôte l'argent dont il avait besoin (ee qui n’empécha pas le chevalier de contracter en Lorraine des dettes considérables , remboursées ensuite par la cassette ducale), Léopold poussa la délicatesse au point de commander qu’il ne Jui fût rendu aucun des honneurs accoutumés lorsqu'il se trouvait dans la compagnie de Jacques II, parce que, ne l'ayant pas reconnu comme roi d'Angleterre, il ne pouwait le traiter en souverain sans rompre avec la reine Anne. Georges 1°", successeur de cette princesse, fit notifier au duc de Lorraine son avènement à la couronne, et Léopold envoya en Angleterre, pour le complimenter, le marquis de Lambertye, premier-gentilhomme de la chambre ; mais les communes, instruites de ce qui se-passait en Lorraine, témoignérent au roi le désir que le marquis ne fût pas admis en audience publique ; Georges se conforma à leur demande, et son ambassadeur à Paris, le lord Stairs, pria même le duc d'Orléans de forcer Léopold à expulser le prétendant (1). = l'est inutile d'ajouter que le duc ne se laissa pas intimider. Quelque temps auparavant, en 1714, il avait reçu la visite de Stanislas Leckzinski, que le roi de Suëde Charles XII avait fait monter sur le trône de Pologne, et qui, chassé par les Moscovites , avait rencontré un. asile dans la petite ville de Deux-Ponts. Stanislas avait pris un logement, à Lunéville, dans l'auberge de la Croix de Lorraine, et il refusa celui qu’on lui avait préparé dans le château. Pressé par le manque d'argent, il chercha à vendre les bijoux qu'il avait sauvés, et le duc, ayant été averti par le marquis de Beauvau, qui les avait vus entre les mains de la personne chargée de les offrir
(1) V. idem, ibid., p. 98-101 ; Durival, p. 105 et 108. :
aux courtisans , fit remettre au prince polonais les bijoux et leur prix, en se bornant à exiger le plus profond secret. Stanislas le garda jusqu'à son départ, mais, en sortant de Lunéville, il invita l'aubergiste de la Croix de Lorraine à porter au duc une lettre ouverte, qui contenait les plus vifs remerciments. La conduite des deux princes fut l'objet de justes éloges ; les Lorrains, qui ne se doutaient pas que bientôt ils auraient Stanislas pour souverain, conçurent beaucoup d'estime pour lui, et, plus tard, il « se plaisait, dit » Durival, à rappeler cette circonstance de sa vie, comme un » molif de sa reconnaissance envers la maison de Lorraine, » et de son attachement pour celle de Beauvau » (1). |
Les étrangers attirés par la tranquillité dont jouissait notre patrie n’étaient malheureusement pas tous aussi respectables que Jacques IIT et le roi de Pologne. On y vit arriver, dans les premières années du XVIF siècle, un certain nombre de jansénistes, qui ne trouvaient pas en France la liberté qu’ils auraient désirée. Léopold n’aimait pas la secte et prit aussitôt les mesures nécessaires pour en arrèler les progrès. On a rapporté (2) que le jansénisme s'était montré en Lorraine vers la fin du règne de Charles EV, et que Dom Mathieu Petitdidier, abbé de Senones, avait. cherché à en propager la doctrine; mais ses efforts n'avaient pas été heureux, et tout était rentré dans le silence. La cour souverainc, qui avait enregistré, le 17 décembre 1705, la bulle Vineam Domini., donnée par Clément XI le 45 juillet précédent, enregistra aussi, le 8 mars 4744 , la célèbre bulle Unigenitus, publiée le 8 septembre 1713 (3) ; et le duc enjoignit au procureur-général de tenir la main à l'exécution des lois portées contre les hérétiques, et d’avoir sans cesse l'œil ouvert sur les menées des disciples de Jansénius. Les plus
(4) V. Durival, ibid., p. 407 ; l'ouv. de M. Noël, ibid., p. 406 et 107. (2) V.t. V, p. 450 et 451.
(3) V. Rec, des ord., t, I, p. 502, t, Il, p. 29.
PR | ee connus étaient l'abbé de Circourt, chanoine de la collégiale de-Saint-Dié, et Dom Grégoire Berthelet, natif de Belrain, bénédictin de la congrégation de Saint-Vanne et religieux de l’abbaye de Munster. Dom Calmet lui-même eut le malheur de se laisser prévenir en faveur des opinions nouvelles, dans l’abbaye de Munster, où il acheva son noviciat, ou dans celle des Blanes-Manteaux à Paris, qui était un des foyers du jansénisme , et que notre savant historien habita pendant l'impression de son Commentaire littéral sur tous les livres de l'Ancien et du Nouveau-Testament. Toutefois, comme il était fort prudent, il évita soigneusement les démarches capables de troubler sa tranquillité, et l’on ne fut pas témoin en Lorraine de ces luttes scandaleuses qui agitèrent la France pendant la minorité de Louis XV et favorisèrent les progrès de la philosophie irréligieuse. Les évêques de Toul : M. Blouet de Camilly et M. Bégon, ne montrèrent pas moins de vigilance que l’autorité séculière (1). Ayant appris que Dom Anselme de Bavay, abbé de Beaupré, refusait de recevoir purement et simplement la bulle Unigenitus et avait entraîné dans sa révolte plusieurs de ses religieux, M. Bégon les visita, tenta de les ramener par la douceur, et n'ayant pu y réussir, les interdit des fonctions de leur ordre et de leurs offices. Il eut néanmoins la joie de les. voir se soumettre peu de temps après. Il parvint également à faire disparaître des dissidences nées dans la congrégation de Saint-Vanne, et Dom Calmet, qui ‘ avait renoncé aux opinions condamnées par l'Eglise, a rendu pleine et entière justice au zèle de ce prélat (2).
(4) M. Blouet de Camilly avait, dès le 23 septembre 17146, publié un mandement qui prescrivait de recevoir la bulle Unigenitus, et la faculté de théologie de l’université avait donné une déclaration dans le même sens. La première de ces deux pièces est mentionnée, et la seconde imprimée dans le recueil ayant pour titre Témoignage de l'Eglise universelle en faveur de {a bulle Unigenitus, Bruxelles, 1718. in 8°, p. 546-565 et 5914.
(2) V. Bibl. lorr., col. 96.
PR, CNE