SUITE DU RÈGNE DE LÉOPOLD
"L'année 1745 fut bien triste pour la maison de Lorraine. Léopold, qui avait déjà perdu, en 1705, son frère Joseph, eut
le chagrin de voir mourir les deux frères qui lui restaient. . Le prince François décéda le 27 juillet, et le prince Charles
le 4 décembre. Ils étaient jeunes. encore, et le duc, qui
les aimait beaucoup et connaissait leur mérite, avait résolu
de ne rien négliger pour leur procurer des positions émi-
nentes dans l’état ecclésiastique qu'ils avaient embrassé tous
les deux. A l’âge de vingt-six ans, François était abbé de Stavelo et chanoine de Liége et de Cologne. Charles, après
-avoir eu de bonne heure les évéchés d'Olmütz et d'Osnabrück,
avait été nommé primat de Nancy. Elu coadjuteur de Trèves,
le-24 septembre 1740, il était devenu archevéque-électeur, au |
mois de janvier 4714, par la mort de Jean-Hugues d'Orbesch, - et il avait aussi postuülé, mais sans ODIENUE l'évéché- souverain de Munster (1).
Léopold était le seul des enfants de Charles. v qui vécût
encore, et son isolement lui était trés-péhible. Il chercha, comme PIASOeEens à oublier ses chagrins en s “epqEant
(4) V. Leslie, bé de db .généa. de le Maison de F'HAATRES
p. 143 et 144.
avec plus d'ardeur à l'administration de la Lorraine. Le 20 août 1716, il augmenta les attributions du conseil d'état (1). Le 18 novembre précédent, il avait réorganisé la justice ‘commerciale et en avait étendu la juridiction dans tout le ressort de la cour souveraine. Le tribunal se composait d’un juge-consul, d'un lieutenant, de trois consuls et d’un greffier. Il y avait de plus quatre huissiers, et les consuls établissaient dans les villes principales des lieutenants chargés de fa vérification des poids et mesures. Tous les trois ans, le lendemain de la Saint-Michel, les marchands s’assemblaient dans le cloître de Saint-Georges, en présence du chapitre, et on leur soumettait une liste de trois négociants désignés par le juge sortant et agréés par le duc. Celui d'entr'eux qui réunissait la pluralité des suffrages devenait juge pour trois
années et choisissait le lieutenant.et les consuls. Chacun était ” libre de se pourvoir devant la justice consulaire pour faits de commerce et d’y actionner les marchands ; les affaires étaient jugées avec promptitude et sans frais ; quand la matière avait quelque importance, on pouvait interjeter appel devant la cour souveraine ; enfin, le duc avait réglé que si le tribunal voulait prendre une décision intéressant le corps des marchands, il ne le ferait qu "aprés s'être adjoint huit ou dix négociants notables (2).
Un peu plus tard, en 1718, on établit, d’une manière fixe et permanente, des conférences pour les jeunes avocats, et cette précieuse institutjon, qui était née dans le cabinet du Jurisconsulte Breyé, contribua pour beaucoup à former les excellents avocats dont le barreau de Nancy s’enorgueillit pendant le XVIIL: siècle (3). |
Léopold ne donnait pas de moindres soins à la décoration
(4) V. Rec. des ord., t. II, p. 405.
(2) V. ibid., p. 80. | (8) V. ibid., t. MI, p. 321.
de sa capitale. El doubla le nombre des fontaines, reconstruisit l’aquéduc amenant les eaux du vallon de Boudonville, ouvrit des lavoirs publics dans les lieux qui parurent les plus conve-
nables, et fit poser, au mois d’août 1715, deux cent cinquante
lanternes pour éclairer les rues et les places (1). Il encouragea les manufactures qui devaient fournir de l’ouvrage aux pauvres gens et décharger la Lorraine du tribut qu’elle payait à l'Etranger. Ainsi, il accorda des priviléges considérables à un sieur Prud'homme, qui avait monté, à Nancy, une fabrique de serge, pluche, camelot, bouracan, étamine, crépon, etc., et à un sieur Dominique Guyot, lequel avait créé une manufacture de draps dans un bâtiment domanial. Il lui assura le monopole des draps destinés à l'habillement de la livrée ducale et des troupes; disposa: que les gentilshommes n’em- -ployeraient pour les vêtements de leurs domestiques que. des étoffes lorraines, et autorisa les sœurs qui administraient la
maison des orphelines à fabriquer tous les objets pour les-
quels il n’avait pas concédé de priviléges particuliers (2). Cette maison, fondée, en 1715, par Françoise-Catherine Croiset (3), veuve de M. Vireau de Sombreuil, par le sieur Caboud et l’abbé Balthazard, prébendier de la Primatiale, fut d’abord confiée à cinq filles pieuses, qui obtinrent, en 1720, . de l’évêque de Toul la permission de faire les vœux simples de pauvreté, de chasteté et d’obéissance (4): L'année 1715 vit encore s'élever à Nancy un autre établissement religieux : celui des chanoïnes-réguliers de la congrégation de Notre-Sauveur. Aussitôt après son arrivée en Lorraine, Léopold avait, dit-on, demandé que les ordres de saint Benoît, de Citeaux, de Prémontré et des chanoines-réguliers eussent chacun une ab-
(1) V. ibid., t. IE, p. 75 ; Lionnois, ibid., t. IL, p. 119 et 120.
(2) V. louv. de M. Noël, t. L, p. 109 et 110.
(5) Cette dame avait, pendant sa jeunesse, été un instant la maitresse du duc Charles IV. V.t. V, p. 375.
(4) V. Lionnois, ibid., t. IE, p. 315 et suiv.
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baye dans la ville de Nancy. Ce projet ne fut réalisé que trésimparfaitement ; les Cisterciens n'eurent jamais de maison dans la capitale de la Lorraine ; l’abbaye bénédictine de Saint- Léopold ne fut pas rangée dans la classe des abbayes ordinaires ; les chanoiïines-réguliers se contentèrent de créer un hespice (4), et les Prémontrés n’eurent qu’un prieuré. Il fut, au reste, rebâti avec magnificence dans le XVIII siècle; mais les travaux, commencés sous le règne de Léopold, ne furent terminés que sous celui de Stanislas (2).
Les constructions entreprises par les Bénédictins, les Prémontrés et d’autres communautés religieuses embellirent beaucoup certains quartiers de Nancy, où l’on voyait grand nombre de petites maisons élevées, sous le règne de Charles HE, avec peu de goût et encore moins de solidité. Quantité de ces maisons disparurent alors pour faire place à des hôtels magnifi ques. C’est vers 1745 et pendant les années suivantes que furent bâtis les hôtels de Craon, sur la Carrière (3); de Custine, place des Dames ; de Gellenoncourt, place de l’Arsenal; d'Helmstadt, rue de la Monnaie; de Vitrimont et de Ferrari, rue du Haut-Bourgeois; de Lunati, rue Saint-Pierre; du Hautoy et de Raïgecourt, rue des Comptes ; de Mahuet et de Ludres, rue Saint-Dizier; de Rouerck et de Gerbéviller, sur l'esplanade entre les deux villes (4).
Léopold, qui n’aimait pas le vieux palais de Nancy, avait, dès l’année 1741, fait jeter les fondations d’un château somptueux, non pas dans la ville même, mais à très-peu de distance, sur l'emplacement de l’ancien château de la Malgrange, que l'on acheva de démolir. Les plans avaient été dressés par Boffrand, et l’on avait tracé un jardin de la plus grande beauté. L'édifice lui-même touchait à sa perfection, lorsque
(1) V. idem, ibid., p. 325 et 326.
(2) V. idem, ibid.,t. Il, p. 241-245.
(3) V. Livre d’ Architecture, par Boffrand, p. 67 et 68, ë XLII-XLVI, (#) V. Durival, ibid., p. 109 et 110.
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Léopold y conduisit l'électeur de Bavière, Maximilien-Emmanuel, qui retournait ‘dans ses états, après la conclusion du traité de Rastadt. L’électeur admira la Malgrange, mais dit : au duc que s’il voulait en faire une demeure de ville, ce palais était trop éloigné de Nancy, .et que si on le regardait comme une habitation champêtre, il en était trop rapproché. Cette remarque frappa Léopold, qui ordonna de suspendre les travaux, en sorte que le château ne fut jamais complètement terminé (4). .
Le duc résolut alors de faire élever: sur les terrains occupés
. par le palais ducal une demeure digne d’un roi, et chargea Boffrand de ce nouveau travail. Les plans furent bientôt prêts,
et l'architecte les soumit au prince, qui les approuva. Leur exécution devait malheureusement entrainer la ruine de l’ancien palais ducal presque tout entier, de l’abside, du chœur et du transept de la collégiale Saint-Georges. Dès que les chanoines eurent connaissance de ce malencontreux projet, ils décidèrent, dans une réunion capitulaire tenue le 6 avril 4717, que des remontrances seraient faites au due, et ils déléguèrent, pour les lui présenter, l’abbé Philbert, écolâtre de la collé-
gisle. Dans le mémoire déposé entre les mains de Léopold,
on disait, avec beaucoup de raison, qu’en démolissant partiel-
” lement une église, qui n’était pas trop grande, on attaquait les priviléges du chapitre; que, l'édifice étant d’une construc-
tion ancienne , la démolition de l’abside et du transept
compromettrait l'existence de cg que l’on entendait conserver ;
et enfin que l’on ne pouvait sans profanation détruire les
tombeaux de plusieurs princes de la maison de Lorraine et
les sépultures de diverses familles illustres. Le duc reçut
poliment l’envoyé du chapitre, mais refusa d'écouter ses
réclamations et déclara qu'après l'achèvement du palais
. + (4) V. idem, ibid., p.408. Le château de la Malgrange est gravé dans l'ouvrage de Boffrand, pl. XIL-XVIIL ; v. aussi p. 51-54,
projeté il ferait bâtir une nouvelle église, dans laquelle le chapitre serait transféré. On fut obligé de se contenter d’une pareille promesse, et, le 5 juin 1717, les chanoines, après avoir dit matines et les petites heures, transportèrent processionnellement le Saint-Sacrement dans l’église des Dames-Prècheresses, où ils devaient chanter l'office tant que les ouvriers n'auraient pas quitté la collégiale. On avait déjà commencé à exhumer les corps des ducs et des gentilshommes enterrés dans la partie orientale de l'édifice. Quelques nobles firent enlever et déposer dans d’autres églises les restes et les tombeaux de leurs parents; mais les sépultures des princes. ne furent pas toutes traitées avec le même respect. Les os de Marguerite de Bavière , femme de Charles IL, et de Marie de Bourbon, épouse de Jean IL, furent enfermés dans une caisse de bois de chène, que l’on descendit dans le caveau du duc Henri; le mausolée de marbre noir sur lequel reposaient les effgies de Jean IL et de Nicolas fut relégué dans un coin d’une des nefs latérales, et on ne se donna pas la, peine de relever le tombeau de Charles IT, celui du bâtard de Calabre, et le cénotaphe de Charles-le-Téméraire, monument qui rappelait, bien mieux que les récits des historiens, la glorieuse victoire du duc René. On profita de la même occasion pour détruire ou pour disperser quantité d'objets d’art qui n'étaient plus de mode, et que le XVIITsiècleavaitsévérementproscrits. Les autels furent brisés, et les belles stalles ogivales qui garnissaient l’abside furent les unes brülées, les autres cédées à l’église de Bouxières-aux- Chênes. Quand l'opération fut terminée, on éleva une muraille droite destinée à fermer les trois nefs à l’aspect du levant; on posa de nouveaux autels et des stalles neuves, le tout fort miesquin et de très-mauvais goût, et les chanoines rapportérent le Saint-Sacrement dans ce moignon d'église (1).
(4) V. L’insigne église collégiale Saint-Georges, par M: H. Lepage, . dans le Bulletin de la société d’archéologie lorraine, t. I, p. 183-190.
En même temps, on rasait la portion de la vieille résidence
ducale qui bornait la Carrière vers le nord-ouest, et on renversait la tour ronde, dans laquelle se trouvait un escalier qui faisait l’admiration des étrangers. Lorsque le terrain fut bien nivelé, on commença la construction du palais, dont la description, tracée par Boffrand lui-même, mérite d’êtré reproduite dans cet ouvrage. « Sous toute la face du principal
corps-de-logis, du côté de la Carrière, il y a, dit-il, un portique voûté, en demi-lune, qui se présente du côté de la place. L'entrée du palais est par un vestibule en voûte d’areste, portée par quatre rangs de colonnes d'ordre do-
rique, qui forment cinq passages pour entrer dans la prin-
cipale cour, entourée d’un portique voûté pour communiquer à couvert dans toutes les parties du bâtiment ; lequel portique conduit à un grand escalier à deux rampes pour monter au premier étage, où est l'appartement de Leurs Altesses Royales, qui d’un côté a vue sur la Carrière, et en retour sug des jardins placés sur les remparts, et d’où l’on découvre une fort belle vue sur la campagne. Cet appartement , quoique interrompu par la demi-lune de la façade, forme une enfilade dans toute la longueur de ce bâtiment. La façade sur la Carrière et celle en retour, sur les jardins, sont ornées, au dessus du rez-de-chaussée, pär des colonnes et pilastres d'ordre corinthien, qui comprennent la hauteur de deux étages ; celle sur la cour est composée de trois ordres d'architecture ; celui du rez-dechaussée est dorique, celui du premier étage est ionique, et le troisième corinthien, avec des colonnades saillantes , qui forment des balcons couverts dans chaque milieu des quatre côtés de la cour. Tout le rez-de-chaussée est voüté sous le plein-pied du premier étage, et est employé au corps-de-garde des Cent-Suisses et du régiment aux gardes. Il y a aussi quelques appartemens pour des seigneurs et des officiers , et des salles à l’usage de la cour. Au-plein-
pied de l'appartement de Leurs Altesses Royales, il y a » des appartemens pour les princes et les princesses du sang. Le portique autour de la cour communique aussi à la cha- » pelle palatiale de Saint-Georges, du côté de la ville ; et au » fond de la cour, à une salle de comédie, adossée à la salle » d’opéra ci-devant faite, et qui est fort bien disposée, avec » des machines et des décorations magnifiques. Le second » et troisième étages sont employés à des logemens d’offi- ‘» ciers de la cour. On a conservé d'anciennes cours pour les offices et pour d'autres commodités de ce palais (1). »
On y travailla très-activement jusqu’en 4720, époque à laquelle l'ouvrage fut interrompu pour diverses causes, et notamment à raison des embarras financiers de Léopold ; il n’y avait alors d’achevé que la façade principale , et la suspension des travaux, qui ne devait être néanmoins que momentanée, sauva une partie du vieux palais et le beau portail voisin de la collégiale Saint-Georges.
Le désir de rétablir les finances de la Lorraine, dérangées par des dépenses hors de proportion avec les revenus d’un état si peu étendu, avait engagé le duc à confier les fonctions de trésorier-général à un juif, appelé Samuel Lévy, qui le berçait des plus séduisantes promesses. Un pareil choix avait excité de violents murmures chez un peuple qui voyait les Juifs de mauvais œil (2). Il y en avait eu cependant autrefois en Lorraine et même à Nancy, et la rue actuelle de la Monnaie portait anciennement le nom de rue des Juifs (3); mais lorsqu'ils avaient demandé l'autorisation de s’y fixer de nou-
(4) V. Livre d’Architecture, p. 47-50, pl. VII-XI.
(2) Au commencement du XVIIe siècle, les Juifs qui traversaient les villes de la Lorraine et du Barrois étaient encore contraints de payer un droit d'entrée, et ils sont mentionnés dans un tarif du petit-passage de Bar (daté du 16 mars 4605) après les moutons, les boucs et les pores mâles. V. une copie de ce tarif dans la collection lorraine de M. bou
(3) V. Lionnois, ibid., t. 1, p. 290.
veau, pendant les premières ‘années du règne de Léopold , la chose avait souffért des difficultés, et les trois curés de Nancy avaient présenté au duc, le 4°" décembre 1707, une requête, dans laquelle ils exposaient les inconvénients que cet établissement ne pouvait manquer d'entraîner (1). 4
Samuel Lévy, qui n’était qu’un charlatan, ne put remédier au désordre des finances, mais parvint à le dissimuler au moyen d'emprunts et d’autres opérations ruineuses. Fier de la faveur du prince, il se faisait traiter d’Excetlence par ses coreligionnaires, affichait le plus grand luxe et bâtissait sur l’esplanade un hôtel somptueux. Les constructions furent terminées en 1717, et le 15 septembre, qui était le premier jour de l’année judaïque, il célébra solennellement la fête dés Trompettes dans sa demeure et dans les jardins qui l’entouraient. La façade de l'hôtel était illuminée, et les Juifs, qui étaient accourus de divers lieux, poussaient des cris dé joie. Lévy se montra revêtu d’un costume de rabbin, et les assis - tants avaient pour la plupart les habits blancs que les Juifs ont coutume de porter le jour de la fête des Trompettes. Le peuple, attiré par la nouveauté d’un pareil spectacle, s'était groupé sur le bastion des Michottes et sur la courtine qui le réunissait au bastion d'Haussonville, et depuis laquelle il était possible de voir l’ensemble de la cérémonie. La fête produisit un effet contraire à celui qu’attendait Samuel Lévy. Dès le surlendemain, le procureur-général présenta à la cour une requête, dans laquelle, après avoir raconté en détail ce qui. avait eu lieu dans la soirée da 45 septémbre,:et avoir ajouté que cette cérémonie, « jusqu'alors inouïe, avoit donné » du scandale à tous ceux qui avoient une juste aversion de » ces cultes étrangers », il rappelait que les Juifs étaient seulement tolérés à Nancy ; qu’ils. n’avaient pas obtenu de lettres-
(4) V. Premier registre de la fabrique de la paroisée Saint-Sébastien, fo 197 r0. 7 VE : BOL
patentes les autorisant à s’y établir d'une manière solide et permanente, et qu'ils « ne pouvoient, sans un atlental cri- "» minel aux loix de l’Etat, faire aucun exercice public de teur | » religion, surtout dans la capitale, siége de la résidence du » Prince et des premiers Tribunaux Sonverains et subal- : » ternes ». Il fit observer qu’il était « en droit de conclure » des peines sévéres contre ledit Samuel et les autres juifs, : » mais qu’il vouloit bien se restreindre à des défenses pour » l'avenir ». La cour s’empressa de déclarer l’assemblée tenue sur l’esplanade € illicite, scandaleuse et téméraire, et fit de » três-expresses défenses audit Samuel Lévy et à tous autres » juifs de récidiver, et de faire aucun‘exercice public de leur » religion, à peine de dix mille livres d'amende ». L'affaire eut des suites plus graves pour le trésoricr-général ; elle appela l'attention sur les moyens qu’il employait pour fournir à ses énormes dépenses ; le crédit lui manqua, et sa ruine fut bientôt consommée. On le conduisit à la conciergerie, et Léopold fut obligé de s'adresser à d’autres pour rétablir les finances, dont la courte administration de Lévy (1) avait encore aggravé l’état (2). Mais, avant de parler des nouveaux efforts que le prince fit dans ce but, il faut rapporter la conclusion d’une affaire entamée depuis près de vingt ans. Lorsque la Lorraine et le Barrois avaient été restitués à leur légitime souverain, Louis XIV, qui conservait des lambeaux de notre pays, s'était engagé à donner un équivalent, et il y eut, en effet, peu de mois après la paix de Riswick, des conférences entre les commissaires du roi et ceux de Léopold. La guerre de la succession rendit ces eonférences infructueuses, et on les reprit en 4714, après la conclusion du traité de Rastadt. La mort de Louis XIV, arrivée l’année suivante, les interrompit derechef. Enfin, MM. de Saint-Contest et le
(4) V: Rec. des ord., t. Il, p. 133 ; Lionnois, ibid., t. {f, p: 10-12. (2) Elle avait duré environ dix-huit mois.
T. VI. ë : ° ls 6 F F
Febvre d'Ormesson, délégués du régent, et MM. de Mahuet et Barrois, représentants de la Lorraine, signërent à Paris, le A1 janvier 1748, une convention, qui fut ratifiée le 29 du même mois par le duc de Lorraine, et le 31 parle duc d'Orléans. Louis XV rendait la prévôté de Longwy, à l’exception du chef-lieu et de quelques villages, en échange desquels il abandonnait la ville de Rambervillers et ses dépendances. Il restituait également Saint-Hippolyte, reconnaissait le droit de souveraineté de Léopold sur Nomeny, Saint-Avold, Hombourg (1), Commerey et l'abbaye de Riéval, déchargeait ces derniers lieux de l'appel au parlement de Paris, et accordait une indemnité pécunisire au duc pour avoir été privé, pendant vingt ans, des villes et des territoires que nous venons de mentionner (2).
… Cette offaire arrangée d'une manière bien plus avantageuse qu'il ne l'avait espéré , Léopold se rendit à Paris pour prèter foi et hommage à Louis XV ; car on sait que lhommage devait être renouvelé à l'avènement d’un autre suzerain. Les membres du conseil d'état avaient représenté au duc qu’il devait, avant de partir, demander quel rang on comptait lui assigner parmi les princes. Il craignait de voir renaître les anciennes disputes sur les préséances entre la maison de Lorraine et certains princes français, et pour prévenir ces disputes, il ne prit durant son voyage, excepté pendant la cérémonie de l'hommage, d'autre titre que celui de comte de Blâmont. La duchesse l'accompagna. Ils logérent au Palais- Royal, et pendant leur séjour, qui se prolongea du mois de février au mois d'avril 1748, on leur donna des fêtes, et ils reçurent plusieurs fois la visite de Louis XV. Léopold montra sa magnificence et sa générosité habituelles, et, lorsqu'il reprit
({) Ses prédécesseurs les tenaient en fief de l'évêché de Metz.
(2) Le traité du 21 janvier a été imprimé à Paris, in 4° de 55 pages, et à Nancy, in 16 de 110 pages. Il est aussi dans lé recueil des ord., t. IT, p. 167-195. |
le chemin de ses élats, il remit, comme gratification, aux domestiques du duc d'Orléans une somme de cent mille livres. Il avait profité de ce voyage pour terminer lui-même deux affaires d'une importance secondaire. Il réclamait une indemnité pour le préjudice que lui avait causé l'occupation de Nancy par les troupes françaises, ainsi que pour les frais de leur entretien pendant l’année 1709, et, à force d'instances, il obtint cent quatre-vingt mille livres. L'autre affaire se rattachait aux difficultés soulevées par la mouvance du Barrois. Le pape Clément XI avait, par un bref du 13 mars 4717, accordé trois décimes ecclésiastiques, payables en six années, dans la Lorraine et le Barrois, pour fournir aux dépenses de la guerre qui avait éclaté entre les Turcs et l'empire. On avait obéi sans murmurer dans la Lorraine et le Barrois-non-mouvant, mais divers bénéficiers du Barroismouvant avaient refusé de contribuer, en alléguant que le bref ne concernait que les terres d'empire, et que leur pays faisait partie du royaume de France. Le parlement de Paris appuyait, comme de coutume, la résistance des Barrisiens, et le duc eut bien du mal à défendre ses droits contre les prétentions des magistrats et à faire respecter son indépendance (1). | A son retour, il changea ses livrées et prit le rouge et le jaune, au lieu du vert et du rouge, qui étaient depuis longtemps les couleurs de la maison de Lorraine, et qui furent
(4) V. Ree. des ord., ibid., p. 135-146; Durival, ibid., p. 114 et 114; l’ouv. de M. Noël, t. 1, p. 137. Ce fat à l’occasion de cette affairé que Léopold fit rédiger par le procureur-général Bourcier un factum intitulé : Mémoire touchant le décime ecclésiastique imposé sur les revenus des biens de l’Eglise, dâns les duchés de Lorraine et de Bar ; et qu’il composa lui-même, de eoncert avec M. le Febvre et Me Arrault, avocat au conseil du roi, le Mémoire de l’envoyé de Lorraine, touchant les droits de souveraineté de Son Altesse Royale Monseigneur le Duc de Lorraine, en qualité de Duc de Bar, dans le Barroïs mouvant; travail dont il existe deux éditions différentes, in f°.
re
conservés par les branches de cétte maison établies en
France (1). Il se retrouvait avec bonheur au milieu de sa famille, et les fêtes avaient recommencé à Lunéville ; mais, le 3 janvier 14749, le feu se déclara dans le palais ducal, vers éinq heures du matin, et ses progrès furent si rapides, que l’on eut à peine le temps de réveiller et d’emporter dans les jardins les enfants du prince, qui manquërent d’être asphyxiés. Rassuré à leur égard, le duc se mit à la tête de ses gens et des bourgeois et dirigea lui-même les travaux. Tout ce que l’on put faire fut de concentrer l'incendie dans le corps-délogis qui regardait la ville, Le riche mobilier qui garnissait
les appartements fut brûlé ou détérioré , et le dégât estimé à
cinq millions de livres. Malgré la grandeur de ce désastre, dont le résultat devait être d'augmenter ses embarras financiers, Léopold ne s’occupait que du sort des personnes qui s’exposaient témérairement pour arrêter les ravages du feu. Dans la crainte de l’affliger, on lui dit que deux artisans
avaient seuls reçu de légères blessures ; il s'empressa de leur
envoyer son premier-chirurgien pour les panser, mäis il
apprit plus tard que lincendie avait coûté la vie à sept
individus, entr'autres à un charpentier nommé Jadot, qu'il connaissait. Îl en éprouva un vif chagrin, indemnisa les familles de ces malheureux et attacha à sa maison le fils de Jadot, qui devint un excellent architecte.
Pendant que la foule envahissait le château, pour sauver, s'il était possible, quelques débris du mobilier, Léopold témoignait beaucoup d'inquiétude relativement à une cassette qu’il n'avait pas eu le loisir d'enlever, et dans laquelle il avait enfermé des papiers importants. Il ne fut rassuré que quand on lui eut apporté la serrure et les ferrements de cette cassette, que les flammes avaient détruite. Le jour même de l'incendie, il voulut, comme à l'ordinaire, présider la séance du conseil
(1) V. Durival, ibid. p. 114.
ti d'état, montra autant de sang-froid que d'habitude et dit aux conseillers : « Avouez, Messieurs , que je suis heureux ; je n’ai perdu que de l'argent (1). Au surplus, cette partie du château n'était pas commode, nous y gagnerons une meilleure distribution. » Il partit ensuite pour Nancy et s'installa dans la portion du vieux palais que Boffrand avait respectée jusqu'alors. On se mit, presque immédiatement, à reconstruire le château de Lunéville. Le feu avait été si violent, que les pierres étaient calcinées, et il fallut attendre plus de huit jours ayant de toucher aux décombres ; mais les travaux furent poussés avec vigueur, et les appartements furent bientôt en état de recevoir de nouveau la famille ducale, qui se trouvait bien à l’étroit dans les restes du palais de René IT et d'Antoine.
La cour était à peine de retour à Lunéville, lorsqu'on apprit que la peste orientale venait d'éclater à Marseille, par suite de la négligence des préposés du lazaret, qui, vers la fin de mai 1720 , avaient laissé communiquer librement un vaisseau arrivant de Syrie, On nia d'abord l'existence du mal ; mais les progrès de la contagion furent tels qu’au mois de juillet il mourait jusqu’à cinq cents personnes par jour. Une terreur générale s’empara des esprits, et l’on ne fut pas moins effrayé en Lorraine qu'en France, Léopold rédigea sur-le-champ une espèce de mémoire destiné à ses ministres, et dont la lecture fera voir quel était l'amour de ce bon prince pour ses enfants et pour ses sujets.
« Si malheureusement Dieu afflige mes états de la contagion » qui règne en France, disait le duc, un de mes principaux » soins doit être de prendre d'avance un parti pour la conser- » vation de ma famille.
» À mon égard, mon parti est pris absolument ; non » seulement je ne veux pas quitter mes étals, mais je veux, ÿ au contraire, me tenir à portée du lieu où ce malheur seroit
(4) 1l ignorait encore la mort de Jadot et de ses compagnons d'infortune.
arrivé pour donner les ordres nécessaires et tâcher de sauver le plus que l’on pourra de l'état. Mon devoir, mon obligation, ma conscience m'y obligent ; ainsi tous les conseils que l'on me donneroit là contre non seulement ne seroient pas suivis, mais je ne pourrois les croire venant que de personnes qui auroient peu à cœur mon honneur et mon devoir, qui m'y engagent d'obligation et devant Dieu et devant mon peuple.
» Ïl n’en est pas de même de ma famille, laquelle je dois sauver autant qu'il dépendra de moi. De prendre une détermination précise sur les lieux où Madame et sa famille pourroient se retirer, il est bien difficile ; car cette maladie ne paraissant pas être dans l'air et ne se communiquant que de personnes à personnes ou par marchandises, elle peut être portée aussi bien à un bout de la province qu'à l'autre. Cependant, on peut projetter plusieurs endroits ; ce qui est même nécessaire pour quelques mesures à prendre d'avance, soit pour les dispositions des vivres, logemens et la garde ; et je crois que les abbayes ou cloîtres séparés sont les plus propres. Parmi ceux-là, il y a la Chartreuse, que j'envisage pour moi. Il y a les abbayes de
la Vôge, comme Etival, Moyenmoutier et Senone. On
pourroit se jetter encore du côté de la Lorraine-allemande, où il ya les abbaÿes de Viller-Betnach, de Longeville, de
Graventhal et de Stirzelbrun. La ville de Remiremont
pour un temps, et en cas de nécessité le Saint-Mont. On ne propose rien avant; car quoique, comme j'ai dit, cette malheureuse maladie peut être pontée partout, si elle nous arrive, il est à croire qu’elle viendroit du côté de la France. » Mais il y a à se déterminer si on laissera ma famille dans le pays ou si on les fera sortir ; si, en les laissant dans le pays, on la laissera ensemble ou on la séparera. » Pour prendre un parti plus sûr, c'est de la séparer en trois : Madame, mes garçons, mes filles. Quant à Madame,
LU
='Q7 elle prendra le parti qu'elle jugera à propos ; le plus sûr est de s'éloigner ; mais si Madame veut rester, il faut qu'elle prenne le parti d’une de ces maisons marquées cidessus. A l'égard des garçons, je crois nécessaire de les
faire sortir ; on peut choisir la Suisse, l'Allemagne ou la
Flandre ; je préférerai les deux premières à ce dernier (pays). Il ne faut pas même hésiter là-dessus, ce me semble, et prendre ce parti à l'approche de cette maladie ; ear on pourroit être surpris et ne pouvoir plus sortir. On en pourroit user de même pour mes filles ; en quel cas, on les mettroit, dans le lieu où on les enverroit, dans un couvent, n'y ayant d'autre parti à prendre. Si cependant on vouloit les garder, on pourroit les mettre au Saint-Mont, et à Remiremont dans les commencemens. La Montagne est préférable à la Lorraine-allemande ; elle se peut mieux garder, et hors des grandes routes, et nullement exposée aux mouvemens des troupes ; ce qui est le plus dangereux. » Ïl faudra régler les personnes qui suivraient et les restreindre au plus petit nombre que l'on pourroit, car la multitude des personnes expose à la communication.
» Quant au dedans de la province, il y a un amas assez considérable de bled pour ne pas laisser souffrir de disette le menu peuple. La viande et le vin ne manqueront pas, et il y a une assez grande provision de drogues nécessaires. Ainsi, grâce au Seigneur, la province parolt à l'abri de la disette.
» Il faudra ordonner aux baillifs de demeurer dans les chefs-lieux de leurs bailliages ; aux gentilshommes de sc retirer sur leurs terres, et au clergé régulier de ne faire aucun changement dans leurs maisons.
» Le pays ouvert de tout côté, sans villes fermées, sans . rivières que l’on ne puisse passer partout et en tout temps, ne se peut garder que d’un lieu à l'autre, et empêcher autant que l'on pourra la communication (sic). Il faudra
| — 88 — >» interdire tout commerce, et, grâce à Dieu, dans une pareille » nécessité, le luxe à part, nous avons ce qu’il nous faut. » Voilà en gros les tristes projets à la vue d’une menace » d’un tel malheur, et les précautions qu’il faut prendre.
» 1l faudra que dans chaque ville, autant que l’on pourra, » on destine trois sortes d’endroits publics, pour des hôpi- ‘» taux, pour faire faire la quarantaine aux convalescents, et » un autre endroit qu'il faudroit, si cela se peut trouver hors » des villes, où on feroit faire quarantaine à ceux qui vien- » droient des lieux suspects. Une des choses les plus difficiles » à. trouver ce seroit des lits ; la charité, sans doute, en four- » niroit plusieurs ; mais il est à propos qu’autant que faire se » peut on fasse dans chaque ville des paillasses de bon coutil » et des traversins, et que dans chaque ville on fasse un amas » de bois et planches à faire des rabaissées pour servir d'hô- » pitaux et lazarets. » -
La plupart des sages précautions indiquées dans le mémoire de Léopold furent rendues obligatoires au moyen de diverses ordonnances que ce prince publia, dans les derniers mois de l’année 1720 et au commencement de 1721. On prépara des matelas, des paillasses et des couvertures ; le duc fit acheter, à ses frais, jusqu’à concurrence d’une somme de cent cinquante mille livres, et distribuer aux communautés nécessiteuses les remèdes que les médecins recommandaient (1). On suspendit la tenue des foires ; on défendit aux voyageurs de s’écarter des chemins ordinaires, de franchir les barrières posées à l'entrée des villes et des bourgs, et d'éviter linspection des gardes placés en divers lieux pour examiner les papiers des nouveaux arrivants ; on refusa de laisser entrer dans les duchés les personnes qui n'étaient pas munies de certificats authen-
(4) Léopold avait consulté, à cet effet, les médecins les plus célèbres. V..Avis de précaution contre la maladie contagieuse de Marseille, par M. Pestalossi, médecin-agrégé au collége des médecins de Lyon, épitre dédicatoire. È
tiques, attestant qu’elles venaient de pays que la peste avait épargnés (4). Comme le régiment des gardes lorraines ne pouvait surveiller toutes les frontières, on employa dans le même but plusieurs compagnies de milice bourgeoise, et enfin, le 24 novembre 1720, Léopold enjoignit de former, par la voie d'enrôlements volontaires, un corps de trois mille hommes d'infanterie, auxquels on attribua le nom d’arquebubasiers, et qui furent soldés, habillés et équipés avec les fonds d’une contribution extraordinaire de deux cent trente-deux mille cinq cents livres ; mais les aventuriers et les mauvais sujets qui se présentèrent en foule pour composer le corps des arquebusiers donnérent tant de sujets de plaintes, que le duc fut contraint de les licencier, le 24 mars 1724. Il chargea les communautés d'en fournir d'autres, au moyen d'u tirage au sort entre les célibataires âgés de dix-huit à trente ans, et leur solde fut répartie sur les lieux les plus importants de la Lorraine et du Barrois (2). Toutes ces prescriptions furent appliquées avec une sévérité impitoyable, et le duc attachait tant de prix à la moindre d'entr'elles que, ayant reçu pendant la nuit une dépèche qui exigeait une réponse immédiate de la part du procureur-général, il ne voulut pas que l'on fit appeler ce magistrat et alla le trouver lui-même, au milieu des ténèbres, pour que l'affaire füt-expédiée à l'instant (3).
. On parvint heureusement à circonscrire les ravages de la peste. dans les limites de la Provence, et tout danger disparut “en 4724. Les appréhensions de Léopold n'avaient, du reste, pas retardé d’un moment l'exécution des travaux qu'il avait entrepris ou projetés, et pendant que l’on achevait d'effacer à Lunéville les dernières traces de l'incendie de 4749, on élevait à Nancy, sur une partié du terrain que
(4) V. Rec. des ord., t. II, p. 404 et 411.
(2) V.ibid., p. 426, 453, 456 et 458, t. IL, p. 140. (8) V. l’ouv. de M. Noël, t. 1, p. 147 et 148.
couvrait autrefois le plus ancien ehâteau de nos ducs, un vaste bâtiment, d'une architecture sévère, destiné aux ateliers de la mouonaie ducale, ainsi qu’au logement des divers officiers de cet établissement, entr'autres de Saint-Urbain qui gravait les coins (1).
Léopold continuait, par des acquisitions souvent onéreuses, à accroître le territoire de ses états. Le 6 novembre.1719, et par acte passé devant Baptiste et Du Tartre, notaires à Paris, il avait acheté, pour la somme de deux millions six cent mille livres tournois, les ville, château, châtellenie, comté et prévôté de Ligny et de Saulx, qui appartenaient à Charles-François-Frédérie de Montmorency, duc de Luxembourg. Il en prit possession, quelques jours après, et les réunit au Barrois ; mais, dès le mois de décembre, Paul-Sigismond de Montmorency, duc de Châtillon et frère du vendeur, soutint qu'il avait le droit d'exercer le retrait lignager, forma opposition devant le parlement de Paris et fit assigner Léopold, par exploit donné au domicile du procureur-général. Le due, devinant quels embarras cette procédure allait lui causer, ne comparut pas et représenta au régent que l’assignation était une atteinte au coneordat de 15714 et aux différents traités qui avaient résolu les questions soulevées par la mouvance du Barrois. Il obtint gain de cause ; la procédure entamée devant le parlement fut annulée par un arrêt du conseil, en date du 7 mai 4720, et le demandeur fut renvoyé devant le bailliage de Bar, qui devait connaître de l’affaire en première instance. Ce délai laissa aux parties le temps de s'arranger, et le duc de Châtillon abandonna ses prétentions moyennant cent mille écus, qui lui furent comptés par le duc de Lorraine (2). L'année suivante, Léopold acheta du régent, pour la somme de sept cent cinquante mille livres, la baronnie d’Ancerville,
(1) V. Durival, ibid., p. 121. (2) V. idem, ibid., p. 115 ; l'ouv. de M. Noël, ibid. ., p. 152 et 153.
qui, après avoir appartenu au prince dé Phalsbourg, était retournée à la maison de Guise, et dont le duc d'Orléans avait hérité (1) ; enfin, en 4793, la principauté de Commercy revint à la Lorraine; mais, deux années auparavant, le duc avait, comme nous l'avons dit, cédé à Jaeques-Henri comte de Marsan la ville de Lixheim et ses dépendances, réunies au duché, en 4703, après la mort d'Alexandre Grimaldi, neveu et héritier de ee banquier génois, nommé Joseph- François Grimaldi, qui avait épousé la princesse Henriette et porté le titre de prince de Lixheim jusqu'à son décès, arrivé seulement en 1695 (2).
Léopold poursuivait en même temps, mais dans le plus grand secret, une négociation avec l'empereur. Quoique ses relations avec la France fussent assez faciles, il craignait que cette puissance ne saisit une occasion favorable pour s'emparer d'un pays qu’elle convoitait toujours, et il espérait que l'accession de la Lorraine au corps germanique la mettrait pour l'avenir à l’âbri d’un pareil danger. L'empereur ne vit probablement dans le projet qui lui était soumis qu'un embarras de plus pour l'Allemagne et donna des réponses évasives; ce qui n’empécha pas, en 1726, le cercle du Haut- Rhin d'inviter le duc à contribuer aux dépenses du cercle, comme marquis de Nomeny et comte de Bitche, Salm et Sarrewerden. Léopold refusa à son tour, et le président le Febvre, chargé des négociations que ces deux Affaires entrainèrent, en a consigné le détail dans un gros volume in f°, qui renferme des notions curieuses sur les relations de la Lorraine et de l'Allemagne (3). |
Les acquisitions dont il vient d'être parlé , les nombreuses
(1) V. Durival, ibid., p. 122. Le Febvre assure, dans un mémoire dont nous parlerons plus loin, que le prix de vente de cetté baronnie s’éleya seulement à quatre cent mille livres tournois.
(2) V. Calmet, Notise, t. I, col. 674,
(3) Ce volume fait partie de la collection de M. Noël.
constructions qui embellissaient, chaque jour, Lunéville et Nancy, et les dépenses d’une cour brillante épuisaient de plus en plus le trésor public et allaient obliger le duc à recourir à des expédients. Le bail des fermes générales ou des domaines passé, le 23 novembre 1719, au sieur J.-B. Bonnedame, pour onze années commençant le 1°" janvier 1720, ne devait rapporter qu'un million trois cent mille livres. Le prodait de la subvention était un peu plus fort (4); mais ces ressources réunies ne pouvaient rétablir l’équilibre dans le budget ducal. Malgré la pénurie qui le menaçait, le duc n'avait pas voulu autoriser dans ses états l'introduction et Île ‘cours des billets de banque dont le système de Law avait inondé la France. Le régent, redoutant de voir la sage méfiance de son beau-frère augmenter le discrédit qui atteignait déjà les billets, lui offrit vainement une somme de neuf millions si la prohibition était levée ; Léopold répondit : « J'aime mon peuple ; j'en suis aimé, et je me rendrais indigne de lui si }je. sacrifiais sa fortune à mes intérêts ; s’il est pauvre, je ne serai jamais riche ». Il n’eut malheureusement pas toujours la même sagesse, et il prêta l’oreille à des financiers, qui se vantaient d’éteindre, en peu d’années, la dette publique et. de fournir au prince des valeurs assez considérables pour lui permettre de réaliser plusieurs de ses projets. Déjà, en 4704, il avait établi ou du moins laissé établir une compagnie de commerces« pour toutes sortes de marchandises de Hol- » lande et des pays étrangers » ; mais la création de cette : compagnie, à laquelle on accordait pour six ans le monopole du trafic extérieur, souleva d’unanimes réclamations, et les marchands de Lorraine ayant représenté au duc qu'il allait
(1) Elle produisit en 1724 un millian six cent dix-büit mille six cent soixante et onze livres. V., aux archives du département de la Meurthe, les registres du receveur - général. La série n’en est malheureusement pas complète, mais on peut remplir les lacunes au moyen des liasses de pièces justificatives.
| — 93 — | ruiner deux mille négociants « et une infinité d’autres per- » sonnes de lout ordre et de tout état », il eut la prudence. de s’arrèter (1). La gène le rendit plus hardi en 1720, et, par édit du 23 août, il autorisa la formation d’une nouvelle compagnie de commerce, dont la direction fut confiée à un sieur Roussel. Le capital social était de trois millions , divisé en six mille actions de cinq cents livres ; on concéda à la compagnie divers priviléges, en retour des engagements qu’elle prit à l'égard du trésor, et on lui abandonna les mines, les minières, la ferme du contrôle, les postes et les messageries, ainsi que les terrains et bâtiments domaniaux nécessaires à ses opérations. On lui imposa néanmoins l'obligation de soumettre ces dernières à la surveillance de commissaires tirés du conseil d'état. Malgré tant d'avantages, la compagnie fit de mauvaises affaires, et, dès le mois de novembre 1721, on réduisit le capital social à un million cinq cent soixante-quatre mille deux cent vingt-cinq livres, partagées en quatre mille huit cent treize actions de trois cent vingt-cinq livres chacune. Les . opérations de la compagnie continuant à n'avoir aucun succès, elle fut supprimée, au mois de mars 1722, et les sommes dues aux actionnaires furent Le par arrêt du conseil, le 10 mars 1723 (2).
La misérable issue d'une pareille tentative ne découragea pas les faiseurs de projets, et, en 1724, un sieur Regard d'’Aubonne mit sous les yeux de Léopold le plan d’une autre société, dont les actionnaires offraient, si on leur accordait un privilége pour quatorze anñées, de payer les dettes de l’état jusqu'à concurrence d’une somme de sept millions six cent mille livres. Vainemént les plus sages conseillers du prince lui rappelèrent la triste fin de la compagnie de commerce. Il
(4) V. Calmet, Hist., t. VII, col. 229 et 230. | | (2) V. Rec. des ord., t. IL, p. 392-401, 431, 432, 470, 512, B45 et 605 ; Durival, Pre ‘5 D: 120.
. adopta les vues du sieur d’Aubonne. M. le Febvre, président de la chambre des comptes, prit alors le parti de rédiger un mémoire dans lequel il s’efforçait de révéler les dangers auxquels de coupables spéculateurs exposaient la fortune publique. « Monseigneur, disait-il au duc, vous allez perdre le » fruit de vingt années d'économie (1). Votre Altesse veut le » bien, mais elle voit mal dans ce moment. Il ne sera plus » temps de s’en repentir; le mal sera peut-être sans re- » mêde. » Léopold écrivit en marge : « Oui, j'aime mon » peuple ; Dieu le sçait. Je crois voir le bien ; je puis me » tromper. Je quitterois demain ma souveraineté, si je ne » pouvois faire le bien. » Paroles qui portèrent Le Febvre à dire plus tard : « Que voulez-vous ? Il est impossible de ré- » pondre aux raisons de S. A. Quand elle croit faire du bien » à son peuple, on ne peut l'arrêter. » Le duc autorisa, au mois de mai 1724, l'association, qui fut habituellement désignée sous le nom de compagnie d’Aubonne, parce que ce dernier en fut directeur-général. On lui assura, pour quatorze années, comme elle le demandait, des priviléges plus grands encore que ceux de la compagnie de commerce ; on y comprit les droits de change, les loteries; les monts-de-piété ; on lui céda une manufacture de draps montée à Nancy et plusieurs forges ; on lui permit de rétablir les foires franches de Saint-Nicolas-de-Port ; enfin, on lui abandonna le bénéfice de la fabrication des monnaies. Le duc, fixant le cours des espèces, décida que les léopplds d’or de la taille de vingt au marc vaudraient cinquante-six livres ; que les léopolds d'or de la taille de vingt-cinq au marc seraient reçus pour quarante-cinq livres, et que la valeur des léopolds d'argent de la taille de huit au marc et de onze deniers de fin serait de neuf livres. On régla aussi le prix des matières métalliques apportées à la monnaie.
( (1) Le Febvre employait un terme bien poli.
— Où —
La compagnie, enrichie de tant de faveurs, parut d'abord prospérer , et, presqu'aussitôt aprés sa constitution, elle proposa de devancer le terme de ses paiements et de verser, en novembre et décembre, une somme de trois inillions dans les caisses ducales. L'offre fut acceptée avec empressement, par une déclaratien du 26 août 1724. Peu de semaines après, le sieur d’Aubonne disparut avec la caisse, emportant aussi les titres des créanciers que la compagnie avait remboursés, titres qui devaient être remis à Léopold, et ne laissant pas de fonds pour le tirage d'une loterie que l’on venait d'établir, et dont les billets avaient été placés avantageusement, Le tour était fait. Le duc, honteux d'avoir été séduit par ce chevalier d'industrie, et regretlant trop tard de n'avoir pas éeouté les conseils du président le Febvre, se hâta de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la déconfiture de la compagnie de devenir trop funeste à la Lorraine. Il attribua la connaissance de tout ce qui se rattachait à cette fâcheuse affaire à la chambre des comptes ; mais les efforts de celle-ci ne purent que très-imparfaitement remédier au mal, et la situation financière fut encore aggravée (1).
Quelques mesures utiles décrétées pendant le cours des années précédentes avaient prouvé aux Lorrains que leur souverain s’occupait toujours de leurs intérêts avec la même attention, et que, au milieu de ses erreurs, il ne cessait pas d'être guidé par l'envie d'augmenter la prospérité de ses sujets. Parmi les actes dont nous parlons, il faut mentionner en première ligne la déclaration du 4 avril 4720, qui abolit la vénalité des charges de conseillers municipaux et régla que les bourgeois s’assembleraient, le 26 décembre, pour choisir des notables ; que ces notables, réunis le 41° janvier, dresse-
(4) V. Rec. des ord., t. LT, p. 51, B4 et 74, t. IV, p. 241 ; Calme, Hist., t. VIL, col. 271 et 272 ; ? Durhal, ibid., p. 121 et 122 ; l'ouv, de M. Noël, t. I, p. 144 et 145.
raient des listes de candidats pris parmi eux, et que le duc ne pourrait confier les fonctions de conseillers qu'aux x candidats portés sur les listes (4).
Au mois de mars suivant, Léopold ordonna que des commissaires tirés du conseil d'état, de la cour souveraine et des chambres des comptes visiteraient leæ bailliages et les prévôtlés, pour examiner comment la justice y était rendue, . recevoir les plaintes de éhacun , réformer les abus et signaler les prévarications. L'inspection terminée, les commissaires se communiquérent réciproquement leurs observations, et le duc publia, le 44 août 1724, un édit fort étendu, qui est un véritable supplément au code Léopold, et dans lequel on rencontre une foule de dispositions concernant les officiers des bailliages et prévôtés, les grefliers, les huissiers, les officiers de gruerie, les-officiers de police, les tabellions et notaires ; et il est bon d'ajouter que les articles tix à Lxxxv, qui concernent ces derniers, organisèrent complètement le notariat en Lorraine, et renferment de sages preseriptions € conservées dans la législation actuelle (2).
C'était le procureur-général Bourcier qui avait rédigé les instructions remises aux commissaires et l’édit du 14 août 1721, et le prince, désirant lui accorder une récompense digne de son mérite, créa en sa faveur, le 26 septembre, la charge de premier-président à la cour souveraine (3). H croyait que le procureur-général allait recevoir avec gratitude cette preuve de l'amitié et de la reconnaissanee de son maitre, et il fut bien étonné lorsqu'il le vit se jeter à ses pieds, .le conjurant de le dispenser d'accepter ce nouveau bienfait ;
(4) V. Rec. des ord., t. Il, p. 329. Les charges de conseillers municipaux étaient devenues vénales et héréditaires depuis peu de temps.
.(2) L’édit du 14 août 1721 est imprimé dans le rec. des ord., ibid., p. 491 et suiv.
(3) Jusqu’alors les fonctions de premier-président avaient été remplies | par le plus ancien président à mortier.
mais le duc ne voulut pas céder, et Bourcier fut, en quelque sorte malgré lui, placé à la tète d'une compagnie qui le regardait comme son plus bel ornement (4).
C'était encore à ce grand magistrat que Léopold avait confié, en 4719, la rédaction de l’édit qui fixait à quatorze ans la majorité du prince successeur (2). Le prince royal, Léopold-Clément, né le 25 avril 1707, fut en conséquence déclaré majeur le 25 avril 1721. Il y eut, à cette occasion, des. fêtes ‘et force harangues, parmi lesquelles nos bons ancêtres remarquérent surtout celle de M. de Marcol, prévôt de Nancy, harangue qui avait au moins le mérite de la briéveté : « Que Monseigneur règne longtemps, mais ne règne de » longtemps » (3). A partir de ce moment, le jeune prince “eut entrée au conseil, et le duc promulgua, le 2 décembre 1729, un édit qui autorisait son fils aîné à présider ce conseil et à signer les arrêts , les décrets et les expéditions de chan- eellerie, lorsque lui-même en serait empêché.
Léopold souffrait, en effet, beaucoup d'une fistule, que ses chirurgiens ordinsires désespéraient presque de guérir. Au mois d'octobre, il avait accompagné fncognilo son épouse et ses enfants qui s'étaient rendus à Reims pour le sacre de Louis XV, et il avait profité de ce voyage pour consulter les médecins et les chirurgiens du roi. Ils décidèrent à l’unanimité qu’une prompte opération était indispensable, et le duc, aprés avoir choisi La Peyronie, qui avait déjà exécuté heureusement plusieurs opérations pareilles , revint à Lunéville, se soumit au régime préparatoire qu'on lui avait prescrit et annonça sa maladie. La crainte de perdre un souverain si justement aimé . répandit la consternation dans toute la Lorraine ; les gentilshommes, les bourgeois, les paysans eux-mêmes ne cessaient
4) V: Hist. de Bourcier, p. 358 et 359.
(2) Cet édit, qui est daté du 14 juillet 1719, est imprimé dans le réc. des erd., ibid., p. 278.
(3) V. l'our. de M. Noël, ibid., p. 155 et 156.