T. YL
d’affluer au château de Lunéville, pour s’informer de la santé de Léopold, et M. Blouet de Camilly, évèque de Toul, ordonna des prières publiques. Ajoutons encore qu’un si triste sujet eut le privilége de « faire bourdonner les insectes qui habitaient » le Parnasse lorrain », et le plus illustre d'entr’eux, Claude Reboucher, conseiller à la cour souveraine, adressa au duc le sixain que voici : |
Malgré tout ce qu’on en publie,
Ce n’est point sur La Peyronie
Que je fonde ta guérison.
Sans lui, je réponds de l'affaire.
Vit-on prince de ta maison
Que la Parque ait pris par derrière ?
L'opération, pratiquée le 21 décembre, réussit parfaitement, et les Lorrains se livrérent de nouveau à la joie. On chanta des Te Deum ; on alluma des feux; il y eut des divertissements publics ; on établit des fontaines de vin; en un mot, pour emprunter les. expressions de Dom Calmet, qui fut témoin oculaire de ces fêtes, « on ne vit jamais mieux » jusqu’à quel point les peuples lorrains étoient affec- » tionnés à leur souverain que dans cette occasion ». La Peyronie fut magnifiquement récompensé; le duc lui donna cinquante mille livres; la duchesse , un diamant valant la moitié de cette somme ; la ville de Nancy, une bourse contenant deux cents florins d’or ; et on fit en tout lieu le meilleur accueil à cet homme aussi remarquable par sa bienfaisance que par ses talents. Il voulut visiter l’université de Pont-à- Mousson, et particulièrement la faculté de médecine, et ayant reconnu que le jardin botanique, créé, en 4719, sur un terrain domanial que le duc avait cédé dans ce but, était encore assez mal fourni des plantes nécessaires, il en envoya un grand nombre, après son retour à Paris. On assure qu'il y
fut fêté comme en Lorraine, tant la maladie de Léopold avait
partout inspiré d'inquiétude , et la premiére fois que La Peyronie parut au Théâtre-Français, la représentation fut interrompue; les spectateurs se levèrent, se tcurnèrent vers : le célèbre chirurgien et le couvrirent d'applaudissements (1).
La convalescence de Léopold fut rapide, et bientôt il put se livrer, comme précédemment, à l'expédition desaffaires ; mais la famille ducale et la Lorraine étaient à peine rassurées, lorsque le prince royal fut subitement enlevé à leur amour. Il venait d'atteindre sa seizième année. Nos pères comptaient trouver en lui un second Léopold, et l’empereur Charles VI avait concu le dessein de lui faire épouser sa fille aînée, - Marie-Thérèse. Il avait prié le duc de lui envoyer le jeune prince, et ce dernier allait se mettre en route, quand il fut attaqué de la petite-vérole. On tenta de lui cacher le péril auquel il était exposé, mais il le devina et demanda Île Saint-Viatique. On lui représenta en vain qu'il n’y avait pas de danger. « Il y en a encore moins, répondit-il, à faire ce que je souhaite. Les sacrements ne font mourir personne. » Il les reçut avec des sentiments de piété et de résignation qui arrachèrent des larmes à tous les assistants, et il expira le & juin 1725 (2). |
Les projets de grandeur formés par Léopold se reportérent sur François-Etienne, son second fils. Il pria l’empereur d’accueillir le nouveau prince royal à la place de celui que la mort avait frappé si malheureusement. Charles y consentit, et François fit ses préparatifs de départ. Pendant la négociation, on avait célébré les funérailles de Léopold-Clément, qui fut inhumé dans la chapelle ducale, et pour lequel les Lorrains portèrent le deuil pendant une année. Il n’y-eut pendant ce laps de temps ni fêtes, ni spectacles. Léopold, désolé de la perte d’un fils
(4) V. Calmet, Bibl. lorr., col. 786 et 787; Durival, ibid., p. 1923; louv. de M. Noël, ibid., p. 159-162; Foucault, Histoire de Léopold, p. 185 et 184.
(2; V. Leslie, ibid., p. 171 et 172.
qu’il aimait (endrement, n'eut pas le courage d'assister à-la cérémonie, mais voulut qu’elle fût presque aussi pompeuse-
que pour un duc. Les clergés séculier et régulier de la
capitale, douze abbés mitrés, les compagnies souveraines, les-
corporations laïques, et deux députés de chaque ville y furent appelés, et le P. Silvain Pérusseaut, de la compagnie de Jésus, orateur de mérite, prononça l’oraison funébre (1).
Le duc de Lorraine éprouva quelque consolation en apprenant la manière flatteuse dont le prince royal venait d'être accueiHi à Prague (2). Il était parti pour cette ville, le 4°* août, avec les équipages et la maison que l’on avait destinés à son frère. Le duc le conduisit plus loin que Blämont, et ne le quitta qu’aprés lui avoir donné les avis les plus sages pour se gouverner avec prudence au milieu d’une cour où il était toutà-fait inconnu, et où il allait, sans doute, rencontrer plus de flatteurs que d'amis véritables. François était accompagné du marquis de Beauvau, qui avait été gouverneur de Léopold- Clément, et ce fut à cette occasion que l’empereur accorda au marquis le titre de prince du Saint-Empire, comme on l'a dit précédemment. Charles VF, qui avait envoyé la décoration de la toison d'or au premier prince royal, en revêtit aussi François-Etienne , et, se décidant enfin à écouter les réclamations du duc de Lorraine relativement au Montferrat, il lui céda le duché de Teschen (en Silésie), compensation bien tardive et bien mesquine, mais dont Léopold feignit pourtant de se contenter.
Pour comprendre ce qui vient d'être dit et ce que nous ajouterons au sujet des relations qu'il entretint avec la famille impériale, il faut se rappeler que l’empereur Léopold, beau-frère de Charles V, avait laissé deux fils, qui régnèrent l’un après l’autre : Joseph L°° de 1705 à 1741, et Charles VI
(4) V. l'ouv. de M. Noël, ibid., p. 166-468.
(2) L'empereur s’y trouvait alors.
de 4711 à 1740. Ce dernier n'avait que deux filles et craignait, non sans motifs, qu'après sa mort les différentes puissances de l'Europe ne s’entendissent pour les dépouiller. En conséquence, il négociait continuellement pour obtenir des souverains unc garantie des arrangements qu'il comptait prendre, et il avait résolu de marier sa fille aînée à un prince qui füt capable de la diriger et, au besoin, de la protéger, lorsque le moment critique serait venu. Guidé par ses affections de famille, il avait jeté les yeux sur le prince royal de Lorraine, qui était cousin-issu-de-germain de l’archiduchesse Marie-Thérèse ; et Léopold, instruit de ce dessein, avait envoyé à Vienne le président le Febvre, moins afin de demander une indemnité pour le Montferrat, but ostensible de sa mission, que pour régler avec Charles VI tout ce qui regardait l’union projetée. La négociation avait, comme on la vu, parfaitement réussi, et le duc, enchanté de l'adresse de son plénipotentiaire, ne put s'empêcher de dire au marquis de Beauvau et au sieur Meuser, qui le félicitaient d'être servi par ua homme aussi habile : « Vous avez bien raison, Messieurs ,. vous êtes mes amis, mais le Febvre est l'homme de l’état, l'homme de ma maison » (1).
François-Elienne , né le 8 décembre 1708, n'avait pas encore accompli sa quinzième année lorsqu'il abandonna la Lorraine, qu’il ne devait plus revoir qu'après la mort de son pére. C'était un prince d’une capacité bornée et d’un esprit assez lourd, mais comme il était bon et affable, l'empereur le prit en affection, le fit élever avec autant de soins qu'il en aurait pris de sou propre fils, et s’affermit, chaque jour davantage , dans l’idée de lui aecorder la main de l’archiduchesse. François, se voyant appelé à une aussi haute fortune, ne négligea rien, de son côté, pour devenir digne de s'asseoir plus tard sur le premier trône de l'Europe , et si les efforts
(A) V. ibid., p. 158, 459 et 165 ; Durival, ibid., p. 125.
qu'il fit dans cette intention*ne furent pas couronnés d’un succés complet, on peut affirmer du moins qu'ils contribuërent à développer chez lui les bonnes qualités que Pon avait entrevues à peine au moment où il quitta le château de Lunéville. Il touchait à sa vingtième année, lorsqu'il fut, à son tour, attaqué de la petite-vérole, et le danger qu’il courut inspira une vive anxiété au duc et à l'empereur. Le premier eut recours à la puissante intercession de saint François-Xavier. On achevait les neuvaines que Léopold avait demandées, lorsqu'on apprit que le jeune prince était en pleine convalescence, et des actions de grâce solennelles remplacérent les prières que l’on adressait à Dieu pour obtenir la conservation de jours si précieux (1).
Les soins que donnait Léopold à l'établissement de son fils ne Jui faisaient pas négliger le gouvèrnement de la Lorraine, et c'est aux années 1723, 1724 et 1725 qu'il faut rapporter plusieurs ordonnances remarquables. Au mois de mars
4723, on vit paraître quatre édits destinés : le premier à
réglementer la matière du retrait lignager ; le second à défendre aux enfants de se marier sans le consentement de leurs parents, les fils avant trente ans, les filles avant vingtcinq ; le troisième à fixer la majorité à Pâge de vingt-cinq années accomplies ; le quatrième enfin à proscrire le contrat de nonobsiant, appellation sous laquelle on comprenait les
diverses stipulations désignées aujourd’hui par le nom général
de contre-lettre (2). Le duc accorda quelques avantages aux habitants de la Lorraine allemande afin de les attacher à leur pays, que beaucoup d’entr’eux désertaient pour aller s’établir dans diverses contrées, et surtout en Hongrie ; et comme on pensait, avec raison, que ces avantages étaient trop faibles pour atteindre le but que l’on s'était proposé, un arrêt du
(4) V. Leslie, ibid., p. 475 et 174.
(2) V. Rec. des ord., t. IF, p. 586, 596, 599 et 601.
Le SR. in autrui
conseil, daté du 17 mars 1724, interdit aux Lorrainsallemands d'aliéner leurs propriétés , annula les contrats qui avaient été passés récemment, et ordonna aux vendeurs de reprendre possession de leurs biens (1).
L'année suivante, on mit la main à un ouvrage dont l'exécution n’avait cessé de préoccuper Léopold. Les voies de communication qu’il avait trouvées, en arrivant en Lorraine, étaient devenues insuffisantes pour les besoins du commerce. Elles étaient peu nombreuses, mal tracées et encore plus mal entretenues. Il fut obligé néanmoins de se contenter d’abord de les réparer, et de faire disparaître les obstacles qui rendaient très-pénible l’usage de certaines routes. C'est ainsi qu'en 1705 il fit établir un pont dans le grand fond de Toul, et briser quelques rochers qui rétrécissaient le chemin entre cette ville et Nancy (2). Mais quand il eut terminé les affaires importantes qui remplirent les premières années de son règne, il reprit le projet de doter la Lorraine de routes magnifiques. Des ingénieurs, placés sous les ordres du comte du Hautoy grand-voyer, tracèrent les chaussées nouvelles. On conserva les anciennes, quand elles étaient tirées au cordeau, mais on les élargit et on les amiéliora. On donna à celles qui correspondent à nos rautes impériales une largeur de soixante pieds; le sol des chaussées devait être couvert de différents lits de pierres appuyées les unes contre les autres, d’un lit de pierres concassées et d’une couche de gravier ; elles étaient fortement bombées, de manière à laisser les eaux couler aisément dans les fossés creusés à droite et à gauche. Les travaux de terrassement et d’empierrement furent exécutés par les communautés riveraines ou peu éloignées, dont les habitants reçurent, en forme de compensation, une remise de cinq jours sur les corvées. On imposa sur la
(4) V. ibid., t. HE, p. 19.
(2) V. Durival, ibid., p. 98.
Lorraine .et le Barrois une contribution spéciale pour les frais | | généraux et la construction de douze grands ponts et d'environ trois cent quatre-vingt-dix petits ponts et ponceaux. Une ordonnance du 6 septembre 1725 régla l'indemnité due aux personnes dont les terrains avaient été envahis, en. tout ou en partie, par les nouvelles routes, et nous avons le regret d'ajouter que cette indemnité ne se composa güëre que du sol des anciens chemins que l’on abandonnait. Grâce à l’activité des - ingénieurs et à la sévérité des ordres de Léopold, l’entreprise fut menée à bonne fin avec beaucoup de rapidité, et en moins de trois années on construisit ou on améliora quatre cent mille toises de routes. Le duc, émerveillé d’un pareil succès, fit graver par Saint-Urbain deux belles médailles destinées à en conserver le souvenir, supprima les péages , enjoignit de lever un plan exact des chaussées et des lieux qu’ellestraversaient (4), et prescrivit de planter de distance en distance des poteaux, avec des écriteaux indiquant le nom de la communauté chargée d'entretenir en bon état la portion de la route en entre - deux poteaux (2).
Les travaux dont il vient d'être parlé Sérirent à. Léopold de faire vivre quantité de malheureux pendant les années. 1725 et 1726. L'année 1724 avait été peu fertile, mais en 4793 les blés et les autres céréales étaient de-la plus grande beauté, et on se réjouissait d'échapper au danger de la disette, lorsque, la veille du jour fixé pour la moisson, commença une pluie qui dura, avec de courtes interruptions, pendant six semaines. Les grains germérent, devinrent impropres à Îa semence et ne fournirent qu'un pain noir et gluant, malgré la précaution que l’on prenait de les faire sécher au four. La
(1) Le recueil de ces plans forme deux volumes et se trouve dans les collections du musée lorrain et de M. Noël.
(2) V. Rec. des ord., t. HIT, p. 20, 124 et 221 ; Durival, ibid., p. 127 et 128 ; l’ouv. de M. Noël, t. l p. 168-172, t. LL, p. 191 et 192 ; Lion- ROIS; ibid. t, 1, p.5 et 4.
famine menaça derechef la Lorraine, mais les sages mesures adoptées par Léopold préservérent encore une fois notre pays. H fit acheter à: l'Etranger des grains de bonne qualité pour une somme de vingt mille écus. La meilleure partie fut. destinée à ensemencer les terres et distribuée aux laboureurs, qui donnérent en échange leurs blés germés ; le reste fut placé dans les vingt-deux greniers. d’abondance que le duc établit par une ordonnance du 12 décembre 4725. Elle pourvut à l'approvisionnement de ces greniers, en obligeant les pro- . priétaires à y déposer un resal (1) de blé, seigle ou méteil __ pour vingt jours (2) dé terre ensemencée ; et en prescrivant aux décimateurs d'y verser le cinquantième de la dime. Tous les grains emmagasinés devaient être de’ premier choix. On les vendait, quand le besoin l’exigeait, et on remettait l'argent aux propriétaires. Si, au contraire, les années fertiles se succédaient, ils pouvaient enlever les grains déposés, à charge de ‘conduire dans les. greniers. une. “pue quenlité de blé nouveau (5). | Une pareille-institution ne méritait que des éloges, bic qu’elle semblât porter une légère atteinte ‘au droit de propriété, mais on ne peut en dire autant des moyens que Léopold employa pour supprimer la mendicité et augmenter les revenus des hôpitaux. Il renouvela lés ordonnances de ses | “prédécesseurs, qui avaient créé en Lorraine une véritable taxe des pauvres, défendit de mendier, enjoignit de secourir à domicile les invalides , les infirmes et les malades ; et orgaisa, jusqüe dans les moindres villages, des bureaux chargés de faire contribuer les personnes dont les offrandes ne seraient pas jugées suffisantes. Le bureau de Nancy, où l’on voyait figurer les premiers-présidents de la cour souveraine et de la
(1) Gent vingt litres.
(2) Quatre hectares.
(3) V. Rec. des ord., t. Il, p. 153; Durival, ibid , p. 127. . .
chambre des comptes, le grand-doyen de la Primatiale, le prévôt de Saint-Georges, un conseiller à la cour, un maitredes-comptes, un gentilhomme, le lieutenant-général de police, le lieutenant-particulier au bailliage et un conseiller de l'hôtel de ville, le bureau de Nancy, disons-nous, était de plus
obligé d’administrer la maison de force, de correction. et de
travail que l'on établit, dans la caserne du régiment des gardes-lorraines, pour y enfermer les mendiants valides et les vagabonds (1). Afin d'accroître la dotation des hôpitaux, Léopold décréta une mesure encore plus vexatoire, et, par édits du 143 avril 4723 et des années suivantes, il déclara nul le testament dans lequel il ne serait pas fait un legs en faveur de lhôpital Saint-Charles de Nancy ; puis, il remplaça cette disposition pénale par une autre, qui autorisait les directeurs de l'hôpital à prendre la dixième partie des meubles meublants laissés par le défunt ; puis enfin, il appliqua les bénéfices de cette législation malencontreuse à tous les hôpitaux de la Lorraine et du Barrois (2).
Ce n'était pas seulement en matière de bienfaisance que le duc avait recours à des expédients réprouvés par une saine économie politique ; il n’était pas mieux inspiré lorsqu'il fixait
arbitrairement la valeur des monnaies. Il y avait eu des opé- “rations de ce genre en 171%, 1720, 1721, 1729, 17925 et 1724 (3). On attendait de ces changements le rétablissement des finances, mais le gouffre du déficit s’élargissait chaque année, et Léopold ne pouvait pas trouver un homme capable de remplacer M. Marc-Antoine de Mahuet, qui était mort en 1717, après avoir, pendant un assez long ministère, empêché, autant qu'il l'avait pu, les profusions du prince et maintenu un peu d'ordre dans une administration déjà fort embarrassée.
(1) V. Rec. des ord., ibid., p. 235; v. aussit. V, p. 56 ; Lionnois, ibid., t. III, p. 220.
(2) V. Rec. des ord., t. IL, p. 76.
(3) V. ibid., t. IV, passim.
Le duc ne cessait de former des projets plus ou moins chimériques pour relever le crédit, et tous ses efforts étaient infructueux. Ïl avait employé mille petits moyens que les financiers préconisent dans les circonstances critiques : anoblissements , aliénation des domaines, création de rentes et d'offices, variation dans les monnaies, et il ne voulait pas entendre parler de la vénalité des charges, ni de l’augmentation des impôts. Durival assure que l’on frappa pour plus de quarante millions d'espèces sous le règne de Léopold ; mais cette opération, dont il espérait tirer un bénéfice, lui fut plus nuisible qu'utile, parce que les espèces lorraines étant, en général, d’un titre supérieur à celui des monnaies françaises, on les exportait pour les refondre, et tout était à recommencer.
Le duc, effrayé de l'approche d’une crise qu’il regardait comme prochaine, réunit les hommes dans les lumières et l'expérience desquels il avait le plus de confiance, et leur ordonna d'exprimer librement leur opinion sur la situation des finances et les moyens de l'améliorer. « Refaire et défaire, » écrivait-il à cette occasion, est une chose en elle-même » odieuse et paroit peu faire d'honneur ; cependant tel besoin » de l'Etat requiert souvent de pareils changemens. Je ne » prétends que l’on me traite en bon économe, mais je me » flatte que je n'ai rien à me trop reprocher devant Dieu, et » rien devant les honimes. Il n’y a pas eu de duc de Lorraine » d’un temps irmmémorial qui ait fait tant d’acquisitions que » moi. Je me restreins à dire à ceux que j'ai fait assembler » que j'espère qu’ils ont présens leur serment, leur devoir et » leur patrie; ce qui les obligera de me dire en gens d'hon- » neur, toute prévention à part, leur avis et me donner leurs » conseils ; qu'ils garderont le seeret, et qu'en tout cela je ne » demande que ce qu’ils ont juré à Dieu. » Les résultats de la réunion convoquée par Léopold furent presque nuls ; mais, heureusement pour lui, les monnaies cessérent de varier en
France à partir de l’année 1726, et cela permit au duc de fixer la valeur des espèces lorraines d’une manière à peu près définitive ; il déclara que le marc d'argent fin serait reçu à la monnaie pour soixänte-quatre livres deux sous neuf deniers ; on frappa-au même titre qu'en France, et les monnaies ne furent plus soumises dans notre pays qu’à de légères modifications. Léopold eut encore le bonheur de rencsntrer enfin un financier habile, qui se mit à travailler avec quelque succès au rétablissement de la fortune publique. Cet homme était un français appelé Jacques Masson, que des affaires particulières avaient conduit en Lorraine. Il avait vivement désapprouvé la création de la compagnie d'Aubanne, et quand l'évènement eut justifié ses prévisions , il fut recherché par le duc, qui le nomma, en 1726, directeur-général de la régie des fonds affectés au paiement des dettes de. l’état, et, en 1728, directeur-général des finances (1).
Malgré les soucis que lni caussient.les embarras du trésor, Léopold s’occupait avec grand soin de mettre ses états à l'abri dela guerre qui menaçait de se rallamer. Il chargea le président le Febvre de rédiger an mémoire, dans lequel'seraient ‘exposées les raisons qui devaient engager les souverains à proclamer la neutralité perpétudle de la Lorraine et du Barrois. Le mémoire, présenté au duc le 9 septembre 1726 (2), fat approuvé par lui et remis au cardinal de Fleury, qui venait d'être appelé au poste de premier-ministre ; et lorsque les ‘plénipotentiaires des principales puissances se réunirent à Soissons, au mois de juin 4728, on leur communiqua la demande de Léopold. Elle fut accueillie favorablement, et la neutralité de notre pays fut reconnue par toute l'Europe.
* Aussitôt que cette affaire délicate fut arrangée, le duc
(1) V. ibid., t. IL, p. 157, t. IV, passim ; Durival, ibid., p. 128-130. (2) Il existe une copie de ce mémoire dans la collection de M. Lamoureux.
reprit, avec une nouvelle ardeur, les projets qu'il avait formés pour éteindre la dette publique. Secondé par Jacques. Masson, il rédigea et publia, le 9 février 4729, une ordonnance sur l'administration des finances (1). Les créanciers devaient être désintéressés dans l’espace de dix ans, et l’équilibre était derechef établi entre les recettes et les dépenses. Léopold fondait sur l'ordonnance du 9 février les plus belles espérances, mais Dieu ne lui permit pas d'en voir laccomplissement. Le mardi 22 mars, et par un assez mauvais temps, le duc se rendit à pied au Méail, pour visiter le château que . le prince de Beauvau y faisait construire. À son retour, il voulut franchir, en sautant, un petit ruisseau qui se trouvait sur son passage, tomba et reçut un coup violent dans la poitrine. Il aurait dû se hâter de regagner le palais et de consulter ses médecins ; mais, ayant entendu tinter une bénédiction dans l’église des Capucins, il y entra, quoique tout mouillé, et s’y refroidit. Bientôt après, la fièvre se déclara, et les médecins reconnurent les symptômes d’une fluxion de poitrine ; néanmoins, comme le malade était robuste, on ne. s’inquiéta pas beaucoup dans les premiers moments. Le danger devint plus grand d'heure en heure. Le prince fut peut-être le premier à comprendre toute la gravité de son état. Après avoir remereié Dieu de lui avoir envoyé une maladie qui lui permit de se eonfesser, car, élant très-gros et très-sanguin, il avait toujours craint de succomber à une attaque d’apoplexie foudroyante, il appela son directeur et fit un aveu général de ses fautes. Le vendredi 25, fête de l’annonciation de la Sainte Vierge, il demanda le Viatique ; enfin, le dimanche 27 X parut m'avoir plus que peu de moments à vivre. On ki administra l'Extrème-Onction, et comme il avait conservé sa présence d'esprit, il ne cessait de répéter les actes.de toutes les vertus chrétiennes. Quand il sentit appro-
(1) V. Rec. des ord., 1. I, p. 554.
cher son dernier instant, il dit : « Je meurs sans autre douleur que de n'avoir pas servi Dieu avec autant de fidélité que je le devais, et de n'avoir pas travaillé au bonheur de ‘mon peuple avec autant de soin que je le pouvais ». Il baisa ensuite le crucifix et expira doucement, vers six heures du soir, âgé de quarante-neuf ans, six mois et seize jours (1).
Des nombreux enfants que lui avait donnés Elisabeth-Charlotte d'Orléans, il ne restait à Léopold que deux filles : Elisabeth - Thérèse, née le 46 octobre 4711 et qui épousa Charles-Emmanuel IT, roi de Sardaigne; Anne-Charlotte, née le 47 mai 4714 et qui devint, en 1738, abbesse de Remiremont ; et deux fils : François-Etienne, abseñt depuis plusieurs années, et Charles-Alexandre, né le 42 décembre 4712, et chez lequel on remarqua, dès sa plus tendre enfance, la plupart des vertus dont la réunion avait fait de son père et de son aïeul des princes : presque parfaits, notamment une fermeté et une hardiesse présages de la valeur qu’il déploya, dans la suite, sur tant de champs de bataille.
La douleur de la veuve et des enfants de Léopold fut extrême , mais égala à peine celle que ressentaient les Lorrains. Ils s'étaient flattés de vivre encore pendant longtemps sous le gouvernement paternel de ce bon prince, et ne pouvaient se consoler de l'avoir perdu si jeune encore, et au moment où, éclairé par: l'expérience , il allait ajouter de nouveaux bienfaits à ceux dont il les avait comblés durant un règne de trente ans. Ils se plaisaient à retracer devant leurs enfants et devant les étrangers le portrait de Léopold ; à rappeler sa piété, la pureté de ses mœurs, .sa charité, sa . recopnaissance , sa générosité, son amour pour les sciences, les lettres et les arts, ainsi que la protection éclairée dont il entourait les artistes .et les savants. Et nous devons ajouter
(4) V. Leslie, ibid., p. 164; louv. de M. Noël, t. I, p. 182 et
que ces éloges, inspirés par une douleur si récente, n'avaient rien de faux ni même d'exagéré.
A l'exception de la part qu'il prit malheureusement aux déméêlés survenus entre l'évêque de Toul et la cour souveraine, au sujet de la juridiction ecclésiastique et de quelques autres questions semblables, le duc ne mérita. que des louanges comme catholique et donna toujours à ses sujets l'exemple de la soumission aux lois de l'Eglise. Il se plaisait à faire régner l’ordre et la décence dans les cérémonies religieuses, et il en rehaussait l'éclat par les magnifiques ornements dont il enrichit les églises. Chaque jour, il entendait la messe, passait une demi-heure en prières, après son diner, dans l’église des Capucins, et, le soir, se dérobait à la cour brillante qui l’entourait pour aller adorer le Saint-Sacrement dans la Chapelle du palais (1). Ses mœurs étaient très-régulières, ct, malgré les.calomnies contenues dans les lettres apocryphes de Charlotte-Elisabeth de Bavière, duchesse FAO la postérité lui a rendu justice sur ce point.
Sensible aux bienfaits, il n’oublia jamais de ones les personnes qui lui avaient rendu les moindres services, et quand ils étaient considérables, il ne mettait pas de bornes à sa gratitude. L'ancien précepteur de Léopold, le Père Ehrenfried Creitzen , qui était devenu son confesseur, ayant été attaqué d'un cancer à la bouche, il l’envoya à Paris pour s’y faire traiter. L'opération ne réussit pas, ‘et le confesseur revint à Lunéville plus malade que jamais. Malgré le dégoût que cet infortuné religieux inspirait à. tout le monde, le prince le visitait trois fois par jour, et lorsque la mort eut terminé les souffrances du Père Creitzen, il lui fit faire des funérailles pompeuses, et fonda quantité de messes pour le dd de son âme (2).
(1) V. Leslie, ibid., p. 158, 165, 168-et 169. (2) V. l'ouv. de M. Noël, ibid., p. 68 et G9.
Un souverain de ce eæractère devait avoir. et eut des amis. « Par des manières douces et prévenantes, dit un de :ses » biographes, il savoit les mettre de niveau avec lui, et se ». délasser avec eux, dans une conversation aisée, des mystères » et des embarras de la grandeur (1). » Sa générosité était | devenue proverbiale, et il suffisait d’être malheureux pour avoir droit à ses secours. Îl pensionnait plusieurs. irlandais,
qui avaient accompagné Jacques IIT dans son exil, et ile cessa de les entretenir, malgré les sujets de mécontentement que certains d’entr’eux lui-donnérent. Après avoir raconté que Jan de ces irlandais s'était permis de murmurer contre le duc, Bardin ajoute dans une lettre : « Je n'ai pu m'en taire à » S. À. et ne pas lui. faire remarquer l'ingratitude de cet » étranger. Monseigneur, toujours bon, m'a fermé la bouche » en me disant : Îl est à plaindre, et je ne dois pas. lui vou- » loir mal de son ingratiude. Je ne l’ai obligé que pour ma » satisfaction. Les remontrances que fit. Bourcier à S. A. ne » firent pas grande impression ; car dernièrement, Humbert » ayant refusé de payer au prince de...., panier percé qui » dépenseroit des millions, un bon de mille écus. que S. A. ». lui avoit donné, le duc lui dit : Faites-le payer, Monsieur, » je vous en prie. — Mais, Monseigneur, il les perdra ce . » soir. — Vous avez raison, -je le vois là-bas, dans une allée . » du jardin, qui les joue au petit palet; mais payez-le. Un
» souverain peut-il refuser ? Je vous en fais-juge (2). »
. . C'était avec la plus exquise délicatesse qu'il savait faire : accepter ses présents. Ayant reçu à sa cour un gentilhomme - étranger, dont il connaissait la détresse, ik lui proposa une partie de billard et perdit, à. dessein, une somme considé- . rable. Quelques courtisans lui ayant fait observer que le sort . lui était bien contraire; « Non, leur répondit Léopold, je n’ai
di 7.
(4)- Y. Leslie, ibid., p.187. >, :
(2) V. l'ouv. de M. Noël, ibid., p. 443 et 142.
jamais joué plus heureusement, mafs je devais être le seul à m'en apercevoir ». Un médecin lorrain, nommé Marquet, qui avait loué ses services au capitaine d’un vaisseau marchand, fut pris par des corsaires barbaresques et conduit à Alger. Sa sœur implora la pitié du prince et le supplia de payer la rançon da prisonnier. Le:due. l’auterisa à disposer en faveur dé Marquet de l'argent que l’on trouverait dans un tronc placé dans. la collégiale Saint-Georges, et destiné à recevoir les offrandes pour la rédemption des captifs, promettant qu’il ÿ joindrak ce qui serait nécessaire. Pendant là nuit, il fit verser dans le tronc une forte somme, ét quand on l’ouvrit le lendemain; on eà tira quatre mille livres, c’est-à-dire plus qu'il ne fallait pour racheter le médecin, qui revint en Lor- . raine et voulut porter, toute sa vie, le titre d’esclave de Monseigneur (1). ï Léopold eut malheureusement les défauts de quelques-unes de ses qualités, et on a vu que, plus d’une fois, sa générosité porta le désordre dans les finances de l’état. On peut dire aussi qu'il prodigua les anoblissements et les titres nobiliaires. Il mérita cependant que Voltaire traçât de sôn règne le tableau suivant, dans le Siècle de Louis XIV: : « H est à » souhailer que la dernière postérité apprenne qu'an des » plus petits souverains de l’Europe a été celui qui a fait le » plus de bien à son peuple. Léopold trouva la Lorraine » désolée et désèrte, il la repeupla, il Penrichit ; il l’a » toujours conservée en paix pendant que le reste de l’Europe » a été ravagé par la guerre. Il a eu la prudence d’être » toujours bien avec la: France et d’être aimé de l'Empire, » tenant heureusement ce juste milieu qu’un prince faible et » sans pouvoir n’a jamais su garder entre deux grandes » puissances. Il a procuré à ses peuples l'abondance qu'ils ne » connaissaient plus. Sa noblesse, réduite à la dernière
(4y V. Lionnois, ibid., t. 11, p. 465-168.
— M4 — misère, a été mise dans l’opulence par ses seuls bienfaits. - Voyait-il la maison d’un gentilhomme en ruine, il la fesait rétablir à ses dépens; il payait leurs dettes’; il mariait leurs filles ; il prodiguait des présents avec cet art de donner qui est encore au dessus des bienfaits ; il mettait dans ses dons la magnificence d’un prince et la politesse d'un ami. Les ‘arts, dans ses duchés, produisaient une circulation nouvelle
qui fait la richesse des. états. Sa cour était formée sur le
modèle de celle de France ; on ne croyait presque pas avoir changé de lieu, quand on passait de Versailles à Lunéville.
A l'exemple de Louis XIV, il faisait fleurir les belles-lettres. LL établit à Lunéville une espèce d’université, où la jeune.
” noblesse d'Allemagne venait se former ; on y apprenait de
véritables sciences, dans des écoles où !la physique était démontrée aux yeux par des machines admirables. HE a » cherché les talents jusque dans les boutiques et les forêts
pour les mettre au jour et les encourager ; enfin, pendant.
‘tout son règne, il ne s’est occupé que du soin de procurer à
> sa nation de la tranquillité, des richesses, des connaissances.
et des plaisirs: Je quitterais demain ma souveraineté, disait-il, si je ne pouvais faire du bien ; aussi a-t-il goûté le bonheur d’être aimé ; et j'ai vu, longtemps après sa mort, ses sujets verser des larmes, ‘en prononçant son nom ; il a laissé son exemple à suivre aux plus grands rois, et il n'a pas peu servi à préparer à son fils le chemin du trône de l'Empire (4). »
(4) Siècle de Louis XIV, ch. 17.
D Re mn WU a D, —- D