‹ Histoire de Louis-Napoléon BonaparteChapitre 3 sur 8 · STRASBOURG · texte numérisé non relu

STRASBOURG

! Le prince Charles-Louis-Napoléon, second fils de Louis-Napoléon, roi de Hollande, et de la reine Hortense, fut atteint, dès sa plus tendre jeunesse, d'une manie singulière: neveu de l'Empereur, il crut que cette parenté lui conférait des droits au trône de France, et que, pour avoir hérité du nom, il possédait )e génie de Napoléon. 11 confondit le culte

presque païen dont la nation entourait la mémoire de l'Empereur, avec un désir insensé de ressusciter une époque évanouie et de s'agenouiller de Va ut Une contrefaçon quelconque du vainqueur d'Austerlitz et de Wagram.

Lorsque le duc de Reicbstadt vint à mourir, le prince Louis-Napoléon se considéra comme pleinement investi de la légitimité impériale qu'il avait inventée. Il noua en France diverses intrigues pour exploiter à son profit les souvenirs napoléoniens, profondément empreints dans la mémoire et dans le cœur du peuple. Quelques jeunes gens aventureux, quelques mécontents, séduits par le vernis démocratique qui recouvrait les desseins au prétendant, plusieurs grognards, fanatisés par la vue de l'aigle impériale et par les sourires d'une femme d'esprit, détouée ftu prince et à son parti, embrassèrent la fortune de Louis-Napoléon, et le complot de Strasbourg fut formé.

Le 30 octobre 1836, à cinq heures du

matin, le colonel du 4* régiment d'artillerie ordonna à l'adjudant de serrice de faire assembler Je régiment e» armes, à pied, et en petite tenue. Il commanda en fnérhè tetnpa de ne point prétenir les officiers, et fît sonner au* maréchau*-des-ldgis. Ces sous-dffieiers furent èhargés dé partager deu* pièces iïGv entre les canonniers de chaque batterie.

Les soldats, réuni* dans la eau? d'ÀustëN litz, se demandaient avec étonnement là daUsfc de cette prise d'artaes ëatfaofdtadfrè et de cette distribution d'argent plus iflsdlite aueorë, lorsqu'ils Yi'reftt apparaître sept à htiit personnes pwtaut dels eosttfri&e* d'offleltm français et escortant un drapeau ëuiWônté d'un aigle. En tète de ée gfatipe iriàrchait le prince Louis, têtu à'm coitmiè Semblable à ediHfutparktiê YEmpèteUt(\), Cet étâtanajor

(1) C'est dans ces propres termes que Y Observateur des tribunaux ( t. Xlïl ) rapporte la déposition faîte par le générât WdlrOl, defant la o*ur d'assises duBfes-IHiln* fc **0. M. Ple!goier, lieutenant au 49% dit de même : «le vis S'avancer un jeune homme revêtu de l'uniforme de Napoléon. » P. 156.(Voir lés préutes à ta* fin dâ volume.)

s'avança au milieu de la cour. Le colonel Yaudrey lut une proclamation qu'un officier résumait dans les termes suivants devant la cour d'assises du Bas-Rliin :

« Soldats du 4 e régiment d'artillerie, une révolution vient d'éclater en France ; Louis- Philippe n'est plus sur le trône. Napoléon 11, empereur des Français, vient prendre les rênes du gouvernement. Criez Vive V empereur ! » .

Les canonniers obéirent à ce commande* ment de leur colonel.

Il y a des soldats naïfs, peu versés dans l'histoire de France, fort ignorants surtout en fait de généalogie napoléonienne. Un officier du 4 e régiment d'artillerie, le capitaine Desmarets, entrait dans la cour du quartier d'Àusterlitz au moment où les soir dats poussaient ce cri de Vive l'empereur!

dont l'ambiguïté perfide est la grande ressource politique du prince Louis. Par cette acclamation, la foule pense honorer une mémoire illustre, et ne se doute pas qu'elle

consacre, sans le vouloir, une entreprise factieuse. — Qu'est-ce que cela signifie? demanda le capitaine. — C'est le fils de l'Empereur qu'on proclame, répondit un artilleur. — Mais il est mort. — Son fils, son petit-fils , un empereur enfin ! s'écria un autre soldat (1). Le maréchal-des-logis Marcot, non moins surpris que son capitaine, demanda de quel empereur, de quel Napoléon il Vagissait. Parmi les canonniers, les uns lui répondirent que c'était le fils, d'autres le neveu de l'Empereur, d'autres enfin l'Empereur lui-même (2).

Enorgueilli par ces suffrages éclairés, le prince Louis prit à son tour la parole; il promit à tout le monde de l'avancement; puis, saisissant l'aigle impériale, il la présenta au régiment et la remit ensuite au colonel Yaudrey, en disant : « Je la confie au brave colonel Vaudrey, qui, comme moi, saura la défendre ! »

(1) Observateur des tribunaux, p. 127,

(2) IHd., p. 132.

Le prince Louis, usurpant le commande-»* ment du régiment» se dirigea, musique en tète, sur l'hôtel de la division militaire. Le prince monta dans la chambre du général Woirol, qui commandait à Strasbourg, et, s'avançant vers lui, s'écria : «Venez, brave général, que je vous embrasse, et reconnais ses en moi Napoléon IL » Le général Woirol ne reconnut dans le prince Louis qu'une contrefaçon du costume et des allures de l'empereur Napoléon ; il le repoussa et fut aussitôt retenu de force dans ses apparie-* ments. Bientôt le préfet du Haë-Rhin, cou* pable du même crime de lèse<-maje*té, fut consigné dans son hôlel, au nom de l'etti-t pereur Louis-Napoléon.

La parodie de l'empire dura deux heures* et se borna, pour tout trophée, à la capture de ces deux fonctionnaires» Là cotir d'une ca-> serne avait vu l'avènement du prince Louis, une autre cour de quartier fut témoin de tfâ chute profonde.

Le prince Louis, ayant échoué dans sa

-4i tentative de séduction auprès du général Woirel, s'avança vers la caserne de la Finckmatt.

Le 46* régiment d'infanterie occupait ce long bâtiment, qu'une cour étroite* sépare des remparts de Strasbourg et qu'une ruelle encore moins large relie au faubourg de Pierre. Les amis du prince Louis ont écrit que % le complot de Strasbourg, entreprise trè*~sérieuse et mûrement préparée, n'avait échoué que par des circonstances si soudaines, quo le véritable Napoléon lui-même n'aurait eu le génie ni de les prévoir ni de le* éviter. On assure que des intelligences YQfctes et sûres avaient été pratiquées, non* seulement dans la garnison de Strasbourg, mais dans toute l'armée. S'il en fut ainsi, on conviendra que, du moins, le secret n'avait pas été livré au sergent Kubler, du 46*.

Ce brave homme voyant défiler le 4* régiment d'artillerie, musique en tète, disait à ses voisins : «Ils ont tiré au tonneau de bonne heure. » Il ne se doutait guère qu'il

assistait à la marche triomphale Je Napoléon II, et qu'il était invité, ainsi que toute la garnison, à prendre part à la fête.

Un des acolytes du prince Louis dit , en passant devant Kubler : «Voila encore un ancien brave ; criez : Vive l'empereur ! >»

L'ancien brave répondit ayec bon sens : « Je ne connais pas votre empereur; l'empereur est mort , vive le roi ! »

Cependant le cortège avait pénétré dans la cour de laFinckmatt; mais ici la précaution qui avait fait le succès momentané du faux empereur auprès du 4 e régiment d'artillerie, n'avait pu être prise. Les officiers ne furent pas séparés de leur soldats. Aussi le vertige de chauvinisme qui avait égaré un moment quelques pauvres têtes ne fut pas contagieux. Vainement le prince et ses amis prodiguèrent les promesses de grades, de décorations, d'argent (1). Après quelques instants de confusion et de pêle-mêle, le prince Louis Napo-

(1) Loc. cit. P. 159.

léon , dépouillé de sa majesté d'emprunt, honni, conspué, fut enfermé dans la maison d'arrêt de Strasbourg ; ses complices comparurent devant la cour d'assises du Bas-Rhin, mais le chef de l'entreprise fut mis en liberté sans jugement.

Nous n'avons pas à rechercher les raisons d'Etat qui conseillèrent cette mesure au gouvernement de Louis- Philippe. Toujours estil qu'un usage aussi extraordinaire, sinon excessif, de la prérogative royale, engageait la reconnaissance de celui qui en fut l'objet Le prince Louis parut le comprendre, si nous en croyons une lettre qu'il écrivit le 11 novembre 1836, avant de s'embarquer pour l'Amérique. Ce document fut lu aux jurés du Bas-Rhin par l'un des défenseurs des accusés.

« Malgré mon désir de rester avec mes compagnons d'infortune et de partager leur sort, écrivait Louis Bonaparte, malgré mes réclamations à ce sujet, le roi, dans sa clémence , a ordonné que je fusse conduit à Lorient, pour passer de là en Amérique. Quoique vi-

vemeni touché de la générait té du roi » (ici M. Parquin, qui donnail lecture de cette pièce, s'interrompit pour dire à l^avocat général : « Vous voyez, monsieur, que parmi ses nombreux défauts, il ne faut pas compter l'ingratitude »), «je suis profondément affligé de quitter mes coaccusés, dans l'idée que ma présence » la barre, que mes dépositions en leur faveur, auraient pu influencer le jury et l'éclairer sur plusieurs faits importants. ..

« Certes, nous sommes tous coupables envers le gouvernement d'avoir pria les armes contre lui; mais le plus cqupable c'est moi; c'est celui qui, méditant depuis longtemps une révolution, est venu tout à coup arracher des hommes à une position honorable, pour tes livrer à tous les hasards d'un mouvement populaire...

« Vous voyez donc que c'est moi qui les ai séduits, en leur parlant de tout ce qui était capable de toucher un cœur français ; ils me parlaient de leurs serments, je leur

rappelai qu'en 1818 ils avaient jttré fidélité à Napoléon lt et à sa dynastie,.. Pour leur ôter même tout scrupule , je leur dis qu'on parlait de la mort presque subite du roi et que la nouvelle paraissait certaine. On verra par là combien fêtais coupable envers le gouvernement ; or, le gouvernement a été généreux envers moi , il a trouvé que ma position d'exilé, que mon amour pour la France, que ma parenté avec l'empereur, étaient des causes atténuantes (1).

(1) L'authenticité de ce document résulte 1° de ce que V Observateur des tribunaux constate (t. XIII, p. 302) qu'il fut donné lecture, par M. Parquin, dans sa réplique, de cette lettre du prince Louis ; 2° de ce que les mêmes citations de cette même lettre se retrouvent dans une autre édition du Plaidoyer et de la réplique de M. l'avocat Parquin pour M. le commandant Parquin son frère (Extrait du Courrier du Bas-Rhin. Strasbourg, Silbernann, imprimeur, 1837, p. 44). S'il faut préciser davantage, je dirai que j'ai sous les yeux un exemplaire de cette édition de Strasbourg, portant une subscription delà main de M. Parquin, et donné par lui, comme hommage de confraternité, à mon père. Au reste, pour ce fait comme pour les autres, l'autorité de VObservateur des tiibunaux, eût-elle été isolée, nous aurait suffi. Car il est constant que le directeur de ce recueil judiciaire publi les documents du procès de Strasbourg avec l'agrément et la collaboration des principaux avocats des

Accusés. L'auteur du compte-rendu des débats cherche même autant que possible, à se montrer favorable au prétendant. Cest pour cela que, parmi les différentes versions qui ont été données au procès de Strasbourg, nous avons choisi celle de V Observateur .

Page 1