BOULOGNE
Toujours travaillé de âd hlottôfnailie Impériale, le prince Louis n'avait tiré qu'une seule leçon de son échauffotirée de Stras*boiirg. Lors de fca preriiiètc feritreprise, le montent de son apparition arait été si prdrnp* temetit suivi de sa chtilfe, qu'il n'avait pas eu lé tettips dé livret 1 à l'iittpfëssion les proclamations et décrets destinés à soulever l'enthousiasme populaire. Cette fois, avant de se mettre de nouveau en scène, il eut la pré*
caution de faire imprimer à Londres, dans son hôtel, à l'aide d'une presse à bras, les affiches et prospectus de son gouvernement de théâtre.
Le prince Louis se présentait comme héritier légitime de l'empereur Napoléon, ayant droit à la couronne de France, en vertu du sénatus-consulte de l'an XII. Cependant il voulait bien consentir à faire contre-signer sa légitimité par un congrès national. La démocratie que le nouvel empereur se proposait d'instituer aurait été d'un genre éminemment tempéré. Le prétendant avait désigné comme chef de son gouvernement provisoire M. Thiers, alors premier ministre du roi Louis-Philippe.
« Nous avions l'intention de changer le gouvernement des Bourbons et d'y substituer la dynastie impériale. C'était du moins jnon intention personnelle (1), répondait
(1) Cocas des Pairs. Attentat du 6 août. Interrogatoire de$ inculpés, p. 79.
l'un des amis du prince aux magistrats char* gés de suivre l'instruction judiciaire qui se dénoua devant la cour des pairs. L'intention personnelle de ce conjuré ne contrarierait en rien les desseins du prétendant, si nous en croyons la déclaration faite par M. de Montholon, major général du quartier général de Boulogne : « Le prince cherchait toute espèce de moyens de rentrer en France à main armée, et de reprendre la cou* renne de France (1). »
Le prétendant avait donc rédigé à l'avance trois proclamations adressées à la nation française, à l'armée et aux habitants du dé* partement du Pas-de-Calais. À ceux-ci, il promettait les douceurs de la paix ; il disait textuellement : « J'ai des amis puissants à « l'extérieur comme à l'intérieur, qui m'ont a promis de me soutenir. » Aux soldats, il faisait entrevoir les profits de la guerre ; « Soldats ! s'écriait-il , la grande ombre de
(1) /6trf., p. S8.
« Napoléon vous parle par ma voix. » À la nation française il disait : « Français , je « vois devant moi l'avenir brillant de la pa- « trie. Je sens derrière moi l'ombre de l'em- « pereur Napoléon, qui me pousse en avant, a Je ne m'arrêterai que lorsque j'aurai repris « l'épée d'Àusterlitz, remis les aigles sur nos « drapeaux et lapeuple ddns Ses drbits.» C'est par le ministère de M; Thiers, qui n'était pas encore républicain, que le prince Louis avait résolu de restituer à la nation française le droit de le proclamer empereur.
En annonçant qu'il voulait reprendre l'épée d'Austerlitz , l'imprudent faisait allusion à l'un des plus tristes épisodes de sa folie de Strasbourg. De la noble relique dont il devait être le gaçdien pieux, il n'avait su faire que l'une des pièces de son accoutrement d'empereur; il l'avait laissée choir de ses mains dans la cour de la caserne de la Finckmatt. Etrange fortune des choses! L'épée d'Austerlitz figura sur la table de la cour d'assises de Strasbourg, parmi les pièces à
cohviction, à côté de la plaqué du prince EU*
gèttë (1).
Le priùcë LbUis à écrit Quelque part àtec Une bôtohoirtie singulière i « Tous les hommes stint plus OU moins acteurs. » Résolu à jouet* Une sëcôtide fttiô le personnage de l'EiîtpëteUrj il aVâit sbighé là mise etf écèiië âveë un redoublement de zèle. Î! s'était murii d'Uii drapeau tribôlorë, illustré pat 1 le tioni des principales Victdirëè de TErtipitë, et sUt-riiotatë d'tiri aigle dé bois doré, tin aigle vivant fut trbtivé Jmrrtii lè§ bagàgeà du piïhbe. La Renottittiëë fe'éfct bëauebap bfccUpëè dé ce Volatile, et Ta rahgé parthi lès olàëdUx savants;, biett âU-dëssùs des canaris qui tirent le càhottï Lëfe jôurnaUfc dit temps ont râëbntë
qu'aitifcé par une àrtibree habllekfaent cachée g
aux regards dès pt-ofahes, l'aigle de Boulogne >
était exercé à voltigea autour du petit cha- g
peap desonewtperw. Lesconjurés avaient, en ui
(1) Observateur des lribulHau&] t. XlII, Jn 73.
effet, embarqué avec eux un aigle vivant (1). Mais, sur ce fait certain, on a brodé, selon la coutume, des détails poétiques. L'aigle de Boulogne ne sortit pas de sa cage. Personne ne le montra comme un messager du destin.
Avait-il un rôle à jouer dans la représentation projetée ? On ne saurait le dire, puisque la pièce fut sifflée dès le prologue, et qu'en guise de toile, les portes de la prison de Boulogne tombèrent sur les acteurs.
Le matériel de la conspiration était fort compliqué. Le prétendant avait fait acheter à Paris , chez les fripiers du Temple , de vieux uniformes de soldats d'infanterie; il avait présidé à Londres à la fabrication de boutons de métal au chiffre du 40* régiment de ligne, et préparé ainsi un stratagème que nous raconterons. C'est à de tels moyens que le prince Louis était réduit à recourir pour appuyer une cause que, dans ses pro-
(1) Cours des Pairs. Déposlt des tém. « Ils avaient aussi un aigle vivant. » Témoin Davies, p. 99.
clamations signées Napoléon, il osait appeler nationale.
D'autres pièges moins innocents avaient été tendus à ceux que cet étalage des souvenirs et des emblèmes de l'empire n'aurait pas séduits. La proclamation adressée à l'armée promettait des récompenses éclatantes à tous les officiers, sous-officiers et soldats qui montreraient de la sympathie pour la cause nationale. Le prétendant avait réalisé toute sa fortune avant de s'embarquer pour la France.
Lorsqu'il fut arrêté, il portait dans ses poches une somme d'environ 500,000 fr. en or et en banknotes (1).
11 est nature] que le chef d'une entreprise aventureuse se mette en mesure de subvenir aux dépenses qu'il doit prévoir. Mais For que le prétendant apportait en France n'était pas destiné à solder uniquement des fournitures* Le procureur général du roi Louis* Philippe disait au prince Louis, traduit de*
(!) Témoin. M. Adam, maire de Boulogne, foc. cit., p. M.
-4«- Vantla cour des pairs : « Vous accusez notre gouvernement de corruption, et vous avez fait pratiquer l'embauchage et distribuer l'argent pour acheter la trahison (1 ). » Ces paroles 9ont bien dures* Sont-elles injustes? Le lecteur eu jugera par les faits qui vont suivre.
Après avoir préparé; comme nous l'avons dit, sa parodie dti retour de l'Ile d'Elbe, le prince Louis nolisa à Londres le bateau à vapeur la Ville d'Edimbourg, et s'embarqua le 4 août 1840. Hambourg était le but apparent du voyage* Cependant le capitaine reçut ordre de faire plusieurs stations le long de la Tamise, et lorsque la Villt d'Edimbourg voguait dans la Mdhché f elle avait à bord une soixantaine de passagers» Le prince Louis vivait à Lôndt-es eh prétendant et en grand seigneur; il avait î-ecrûté Une sorte de maison militaire et uii nombreux domestique. Ses valets de chambré, Criisitiiers, palefreniers, maîtres d'hôtel, cochers, fcdùr-
(1) Cour des Pairs, réquisitoire el répliques de M, Franck- CdiTé,p. i&,
- 4f— fiera, éeuyers, grooms, chnisetir, maitfe descrime, secrétaire, jardinier, coiffeur, Tac* comparaient; ces pauvres diables croyaient assister à une excursion de plaisir, à une partie de chasse et de navigation, et ne se doutaient pas qu'ilsétaieot destinés à former le noyau de la nouvelle grande armée.
Le lendemain seulement, le prince leur communiqua ses profond a desseins; il les harangua du haut de l'une de ses voitures accrochée sur le pont, leur disant qu'il n'a* vait pu résister plus longtemps au vœu du peuple français, et qu'il les avait choisis pour lui servir de cortège jusqu'à Paris. (J),
£n même temps les faux uniformes du 40 e de ligne, sublime conception du prince, étaient apportée syr le pont, Le prétendant ordonnait à ses dopieetiquae de dépouiller leurs livrée» et de se déguiser en soldats. Un de ces grognards improvisé* famit corn-
(1) «Je pense qu'il a dit qu'il venait à Paris pour vôtre roi. » (Ittterr, des inculpés, p, 244.)
prendre à la justice la répugnance qu'il eu!
à se prêter à cette humiliation de l'uniforme français : « On nous a distribué à chacun un « costume, disait l'un des passagers de la m VilU d'Edimbourg, j'ai eu celui de capo- « rai. On me remit à moi, qui ne sais ni « lire ni écrire, une capote et des galons de « caporal (1). »
Après avoir ainsi levé, dans son antichambre, le premier contingent de son armée future, l'empereur fit largesse. Des distributions d'argent et de vin eurent bientôt dissipé ou noyé la surprise et l'anxiété de ces soldats postiches. Chacun d'eux reçut une gratification de cent francs. Quant aux autres moyens qui furent employés pour stimuler leur enthousiasme, laissons-les décrire par les gens de l'équipage, et particulièrement par le capitaine Crow et le garçon de barre, Hobbs. Le juge d'instruction demande à Crow : c Avez-vous vu les passa-
(1) JW., p. toi tt *40.
- légers boire? — Crow : Oui, avec excès; je n'ai jamais vu semblable chose (c'est le capitaine d'un paquebot anglais qui parle)... La veille du débarquement, j'entendis, dans la journée, de ma chambre, des hourras sur le pont. Je montai de suite ; mais, n'entendant pas le français, je ne pus savoir quelle était la cause de ce tumulte; et comme tous les passagers avaient beaucoup bu et mangé dans la traversée et mené une vie très-jo- SC
viale, j'attribuai les clameurs qu'ils pous- * S?
saient à la disposition d'esprit dans laquelle y
ils devaient être après une si grande consom- *E
mation (1). » Hobbs confirme le récit du ca- <Jj
pitaine Crow : « J'ai vu dans la chambre >j
beaucoup d'argent. Les passagers me parais- 35
saient lire des imprimés... Les passagers ont 3
passé toute la nuit à boire et à manger. Je £
ne faisais rien autre chose que de déboucher des bouteilles et servir à manger (2). » S
(1) Dépositions des témoins , p. 75. Voir aussi p. 81, 88 et 04. (*) Ibid., p. 94.
-su —
Le mardi 4 août, à six heures du ma-* tin, la Vtlie d y Edimbourg aborda la côte de France, i\ Vimereux, non loin de Boulogne-?
sur-Mer. Aussitôt le certége prit son ordre de bataille ou plutôt de triomphe. Le prétendant, je veux dire l'empereur (car déjà sa bande de séides et de créatures l'avait salué de l'acclamation impériale) marchait en tête.
Derrière lui, un officier portait l'aigle de bois doré ; puis venaient le gros de h bande et les laquais costumés en sousrofficiers du 40 e de ligne. Le prétendant comptait se frayer les voies de l'empire par la corruption. Non -«seulement il portait sur lui 500,000 fr, en bapk-notes et en or, mais plusieurs de ses acolytes avaient suspendu à leur cou des rouleaux de fer-blanc remplis de pièces d'or. D'autres tenaient à la main des sacs de monnaie (1).
La troupe de l'empereur postiche rencon-
(1) Voir les Preuves à la fin du volume,
-ai tra d'abord un poste de douaniers; et comme ces braves gens restaient sourds au cri de Vive l'Empereur! qui retentissait à leurs oreilles, le prince Louis fit offrir au lieulenant une pension de douze cents francs $ s'il voulait se ranger de son parti (1). Le lieutenant refusa, et les douaniers, qui avaient été contraints par la force de se mêler au cortège, s'esquivèrent biexltdt* DesVîurieùx, des pêcheurs, des enfants $ attirés par les clft- SC
meurs et parl'élrangeté du spectacle* s'étaient S
rassemblés. On leur jetait des pièces de morn £>
naie en leur annonçant que la famille de *
Napoléon allait être rétablie sur le trône pat* g
l'armée et le peuple. >j
La jeune garde se dirigeait vers Boulogne. 35
En passant devant la colontie érigée sur le g
(1) Le prince Louis a fait l'aveu de celle tematiïe de corruption. (Inferr. des wic, p. 13.) — D. N'avez- vous pas offert « au commandant du poste une somme d'argent s'il voulait mar- «4 cher avec vous?— Le prince. Je la lui ai Tait tiflVir, niais il Pa refusée.
Devant la cour des f)airs, le prince Louis déclara qu'il ne se souvenait pas de ce fa il, qu'il avait avoué précédemment.
bord de la mer en l'honneur de la grande armée, elle poussa le cri hébété de Vive la colonne! témoignant ainsi à quel point les libations faites durant la traversée avaient troublé le sens des agents inférieurs du complot.
La garnison de Boulogne-sur-Mer se composait de deux compagnies d'élite du 42 e de ligne. Un lieutenant de ce régiment prenait part au complot. 11 s'était fait fort d'enlever par des acclamations (1) ce faible détachement Les acclamations échouèrent. Moins chanceux encore qu'à Strasbourg, le prince Louis ne réussit à mystifier personne, pas même un poste de quatre hommes et un sergent qu'il aborda sur la place d'Alton.
Le lieutenant conjuré avait pris les devants. «Vite aux armes, aux armes! » criat-il au factionnaire, « voici It prince qui arrive. » Dociles par instinct à la voix d^im officier de leur régiment, troublés par les cris qu'ils entendaient, éblouis par le spectacle
(1) Intêtr, des titc, p. 107.
des grosses épaulettes, des plaques brillantes, du drapeau et de l'aigle doré, les soldats présentèrent machinalement les armes ; mais le lieutenant, complice du prince Louis, ayant ordonné au sergent d'abandonner son poste et de se joindre au cortège, celui-ci, remis de sa surprise , refusa de marcher sans un ordre de la place. «Venez avec nous, tout ira bien , » lui disait l'un. « Vous serez puni, » menaçait un autre. « Puni ou non, »
répondit le sergent Domange, « je fais mou devoir et je reste à mon poste ! »
Le prince Louis n'était pas au bout des mécomptes et des affronts qu'il devait es* suyer. Désespérant de triompher de la résistance de ce bon soldat, il passa outre et s'a* vança vers la caserne occupée par les deux jj
compagnies du 42 e de ligne. 2
Le lieutenant , toujours alerte , avait pré- O
cédé le reste de la bande. 11 était entré dans ï
la caserne, le sabre à la main, criant : « Voilà H
le prince, vive l'Empereur ! vive Napoléon !
Que les hommes descendent, en quelque te-
nue qu'ils soient. » En même temps les soldats déguisés par le prince Louis, faisant cette fois leur véritable office de laquais, se répandaient dans les chambrées et dans les cours, des bouteilles de rhum à la main ; ils s'efforçaient en semant l'ivresse , de suppléer à l'enthousiasme. Recueillons le témoignage curieux et précis du grenadier Geoffroy :
« Le 4 août, je faisais la cuisine à la ca- <* serne , lorsque, vers cinq heures trois « quarts du matin, des officiers, accompa- « gnés de soldats, Sotit entrés dans la cour, « et, après s'être mis en bataille, ils ont à « phtfcieiirs reprises proféré le cri de Vive « V Emperèuï ! Je manifestais ma surprise à « mdn camarade feri lui disant : « L'empe- « reur est mort; il est done revenu vivant, » « lorsque je vis entrer dàtls notre cuisine « un officier et tin sergent déboré, que je re- « connaîtrais peut-être si je le revoyais en « uniforme. Le sergent portait une bouteille* « et l'officier avait le sabre à la main. Tous « deux me dirent de boire un coup et de
-S5- « crier Vite l'Empereur! Je leuj* répondis que « je ne buvais pas et que je né criais pas Vive « VEmpereur! puisqu'il était mort. L'officier « dit alors : « Puisque vous ne voulez pas « boire, je vais vous faire boire de force. Dé- « pêchez-vods de vous mettre en tenue et de « prendre vos armes; nous avons l'ordre « de votre colonel; nous marchons sur Pa- « ris. C'est un officier de chez vous qui com- 3
« mande. » jg
Les soldats s'étaient rassemblés dans la C£
cour et se montraient le prince Louis les uns S
aux autres, en disant: «Tiens, voiià Napo- SE
léon. » En même temps les distributions de £j
rhum continuaient. Cependant c'est à peine w
si une vingtaine de soldats se laissèrent aller ^
à pousser le cri de Vive VEmpereur! qui sortait 3
si naturellement et si ingénument de leurs g
lèvres, avant que l'ambition d'un prétendant 3
en eût fait un équivoque factieux. Au dehoifë, c
les acclamations étaient moins rares. Un individu, habillé en officier, les.achetaità beaux deniers comptants. 11 tenait à la tnain son
chapeau, rempli de pièces de cinq francs, et, les distribuant à la foule, il leur disait insolemment : « Criez vive l'Empereur ! (1) »
Ce fut le plus beau moment de cet empire de six minutes. Le nouvel empereur avait rassemblé autour de lui les trots cents gueulards (2) dont un des conjurés de Strasbourg déclarait, dans un épanchement intime, le concours nécessaire au succès de tout complot bonapartiste.
Le succès du prince Louis fut de courte durée ; il avait harangué les soldats et, si on les en croit, il s'était présenté à eux comme le fils de Napoléon, du moins ils le prirent pour tel. Celui qui comptait, parmi les moyens de gagner les âmes à sa cause, les distributions d'argent et de liqueurs fortes, ne devait pas faire appel aux sentiments généreux. Per-
(4) Témoin Febvre, voltigeur, Dépoa. p. 14*.
(5) Observateur dss tribuna*s % p. 119. — Le président. Pré ?enu De Q..., ces enfanta qui criaient ne sont-ils pas les trais centi gueulards que vous demandiez dans certaine lettre? — R. Non, monsieur, nous n'en avons pas eu besoin ; tout le monde était assez bien disposé.
sonne n'était dans la cour de la caserne de Boulogne pour reproduire la harangue du prince Louis ; mais si le texte nous manque, les dépositions des auditeurs, qui se confirment en se répétant, nous livrent le sens du discours. Ecoutons les soldats interrogés par la cour des pairs.
Jean Meyer, voltigeur : « L'un d'eux s'est
avancé vers nous et nous a dit qu't'I était le fils 3
de Napoléon; que nous étions maltraités, £5
qu'il nous rendrait heureux, et que nous se- S
rions bien payés. » (Dép. des tém. y p. 155.) j>
Joseph Meny, voltigeur : « Le prince s'est ^
avancé vers nous, et a dit : Je sais le fils de
Napoléon; vous êtes des esclaves; je veux 3
vous rendre heureux. Vous viendrez à Paris j £
vous serez bien payés.» (P. 156.) >
Georges Koehly, voltigeur : c Le prince 3
Louis Napoléon a dit : Je suis Napoléon ; sol*- ç
dats, vous allez revoir vos aigles. Vous serez heureux ; vous aurez des grades et des décorations. » (P. 158.)
Âtiloiue Gendre, voltigeur : « Le prlhee s'est approché, et A dit : Je guis le fils de iVnpolêm; su irez-moi. Vous ne serei plus maltraités; nous allons à l'hôtel du Nord commander un dîner pour moi et potir vous, et demain nous marchons sur Paris. Il a promis des grades et de? croix* » (P. 143.)
Le prince avait fait des promotions, comme un de ses complices le disait devant la cour des pairs, avec un sérieux plaisant* Il avait prodigué les grades et les décorations. Aux sous-officiers il avait dit ; « Je vous nomme officiers, soyez au nombre de mes braves. »
Ces avances furent mal reçues. Louis-Napoléon, apostrophant le sergent de grenadiers Chapolard, lui dit : « Je vous fais capitaine de grenadiers, et je vous donne la croix que je porte. — Prince, je refuse, je ne veux rien, » répondit l'honnête sergeùt; et, s'adressant aux soldats : « Grenadiers, il s'agit d'une conspiration ; je prends le commandement de la compagnie, ne faites que ce que je vous commanderai, » et il ordonna de met-
-M- \ro J'arme .iu piçd eq attapd^nt le? officiers,
La leçon étail dure; plie présageait au prince Louisd'&utresaffrontsplus humiliants.
A Strasbourg comme à Boulogne, son plus grand soin avait été de mettre ses soldats hors de la portée des officiers qui n'étaient pas initiés an complot Apparemment il faisait à ceux-ci Thanneut de penser que, par respect pour la mémoire de l'Empereur lui-même, ils ije s'agenouilleraient pas yolontiers devant la parodie de l'empire, et qu'ils ne se laisseraient pas prendre aux grossières amorces du petit chapeau et de l'aigle de bois doré. En ceçi ; du moins, le pripeç ne se trompait pas.
Il y a dans notre histoire militaire des journées plus brillantes que celle du 6 août 1840; il n;en est pas de plus sérieusement honorable. Aucune n'a mis plus en relief la sagesse, la dignité, l'esprit de discipline de l'armée française. Sous ce point de vue, l^s moindres épisodes de la tentative de JJou^ logne sont dignes d'intérêt. Aujourd'hui,
plus que jamais, il convient de les recueillir et de les célébrer.
Quelques faux soldats du 40 e avaient été apostés par les conjurés autour de la caserne ; leur consigne était de ne laisser pénétrer dans le quartier aucun officier étranger au complot. Cependant un lieutenant du 42* avait réussi à s 1 échapper; il était allé prévenir son supérieur, le capitaine Col-Puygellier; celui-ci accourut aussitôt, accompagné du lieutenant de Maussion, du même régiment.
Au premier obstacle qu'ils rencontrèrent, ces deux officiers miren t le sabre à la main . Le capitaine Col, s' adressant aux domestiquessoldats qui lui barraient le passage, s'écria : « Si vous êtes gens d'honneur, apprenez qu'on vous porte à trahir ! — Non, on ne trahit point, répondit un des suivants du prince Louis. Criez : Vive le prince Louis !
vive l'empereur ! — Je ne crierai point; mais où est-il? » reprit le capitaine Col. Le prince Louis s'avança an-devant de l'officier, et,
de son air le plus séduisant : « Me voilà, dit-il; je suis le prince Louis; soyez des nôtres, et vous aurez tout ce que vous voudrez. Je suis le neveu de l'empereur Napoléon. Je ne suis pas venu ici pour faire la guerre civile, mais pour rallier les braves de l'empire à la cause nationale. » Gomme il continuait, le capitaine Col l'interrompit par ces mots : Prince Louis ou non, je ne vous connais pas. Je suis ancien militaire; j'ai servi l'Empereur, je respecte sa mémoire, et maintenant je sers le gouvernement de mon pays.
Mais vous, vous n'êtes à mes yeux qu'un conspirateur, qu'un traître. Napoléon a abattu la légitimité, et c'est en vain qu'on viendrait la réclamer en son nom. Mes soldats ne sortiront pas d'ici. Qu'on évacue ma caserne!
Retournez d'où vous venez ; c'est ce que vous avez de mieux à faire. »
Le prince fut atterré par ce fier discours, qu'il appela plus tard le langage baùtain du capitaine. Les séides, indignés de voir le César de comédie traité avec tant d'irrévérence,
se jetèrent sur le, capitaine, lui arrachèrent sa croix, le menacèrent de mort. «Voqs aile^ faire une boucherie, lui disait-on. « Tant pis, assassinez- moi, ou je ferai mon devoir!» s'écria le capitaine Col, « Je suis chez moi. Je ne me Fends pas. -*- Grenadiers, à moi! »
Cette scène se passait sous la Toute d'entrée de la caserne.» A la voix de leur capitaine, les sous-officiers, nobleipent secondés parle lieutenant qui s'était laissé égarer dans le complot, accoururent et le dégagèrent. Au même instant, le capitaine Laroche, commapdant l'autre compagnie du 4ï*> pénétrait dans la caserne, à travers les mêmes obstacles. Des.
conjurés essayaient en vain de lui faire croire que ses troupes avaient tourné. « Capitaine, vous êtes des nôtres! lui criait-on. — Non, répondit-il, non; je vous apprendrai ce que vous pouvez espérer d'un vieux soldat de l'empire, quand je serai à la tête de mes soldais. »
Les deux compagnies du 42* étaient er bataille, la baïonnette croisé*». La troupe du
prince se replia pour se masser et lit de nouveau irruption. Gomme le capitaine Col leur enjoignait une dernière fois de se retirer, le prinee Louis, transporté de fureur, tira dé sa poche un pistolet, et visa à bout portant lé loyal officier; la balle, mal ajustée, atteignit H
au visage un homme du second rang, lui û£
brisa trois dents et lui traversa le cou. S
Après ce bel exploit, la troupe du prince 3
Louis prit la fuite vers la haute ville. Le prince voulait armer lepmple qui le suivait; Ce peuple se composait de quelques centaines g
de polissons, qui se disputaient ignoblement C
les pièces de monnaie qu'où ne cessait de J[
leur jeter. Le prétendant, éperdu, avait mis son petit chapeau au bout de son épée et s'en allait par la ville, criant Vive VEmpe- 3
reur(i)\ S
(1) Déposition d'Auguste Bernarct: « Des enfants suivaient 3
en criant : Vive l'empereur! Le prince lui-même a mis son chapeau en l'air sur son épée, en criant : Vive l'Empereur ! Un vient général suivait avec pleine, derrière les autres. Je l'abordai en lui disant ; Comment vous exposez- tous ainsi, â
— ai- Mais déjà la générale et le tocsin avaient retenti. Des cartouches avaient été distribuées aux soldats du 42 e . Le capitaine Laroche, avant de lancer sa compagnie à la poursuite de la grande armée, leur avait adressé cette courte et vive harangue : « Soldats, je compte sur vous ; comptez sur moi. Si on me tue, un autre vous commandera, mais que cela ne vous empêche pas de ne vous arrêter que lorsque vous aurez tué ou fait prisonniers tous ces traîtres. » La garde nationale de Boulogne avait pris les armes, et, au bout d'une heure, toute l'armée conquérante, l'aigle doré, l'aigle vivant et le prince Louis étaient sous la main de la justice. Il ne manquait que le petit chapeau, qui ne put être retrouvé.
M. Thiers ne sut aucun gré à Napoléon II de lui avoir maintenu, dans les constitutions de Boulogne, le titre et les fonctions de pre-
votreâge! Il répondit : Nous avons dix mille hommes derrière nous. (Dépôt, des témoins, p. 170.)
mier ministre. Le prince Louis-Napoléon fut traduit devant la cour des pairs el condamné à l'emprisonnement perpétuel. Les magistrats firent bonne justice en mettant hors de cause la plupart des hommes abusés et enivrés qui avaient été faits prisonniers à la suite de leur maître. Et aussitôt ces pauvres Lu
diables, qui avaient leurs places marquées S
parmi les dignitaires du nouvel empire si a
l'entreprise eût réussi, coiffèrent comme devaut leur chapeau de livrée et réclamèrent le C
reste de leurs gages. g
On avait saisi parmi les papiers du préten- g
dant, un grand nombre d'ordres et de brevets ^
préparés pour l'organisation et l'entrée en *
campagne de volontaires de toutes armes, à 3
pied et à cheval. Le major général de Ja s
grande armée, l'aide-major général, le chef *
d'état-major général étaient désignés. Tous J
les actes portaient en suscription : Quartier- f
général de Boulogne. Le prince avait tout **
prévu avec cette minutie tatillonne que les
esprits faux apportent dans leurs concep-
- Options. 11 avait lout deviné, sauf la dignité, le bon sens, l'honneur du peuple français! 11 nous avait traités comme si nous élions une nation de mercenaires, d'ivrognes et d'enfanls , que Ton subjugue avec des pièces d'or, des bouteilles de rhum, des oripeaux et des phrases de théâtre. Le prétendant s'était trompé de route, il avait cru débarquer chez une peuplade de sauvages. Les Peaux rouges ont, en effet, reconnu et même adoré des empereurs non moins légitimes, taais plus sérieux.