‹ Histoire de Louis-Napoléon BonaparteChapitre 6 sur 8 · LES ÉCRITS DE LOUIS-NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LES ÉCRITS DE LOUIS-NAPOLÉON

Nous avons raconté les deux exploits du citoyen qui brigue là présidence de la République française; notre tâche n'est pas terminée.

Le héros de Strasbourg et de Boulogne n'est pas seulement homme d'action, c'est un écrivain fécond et varié. Ses écrits forment la matière de deux volumes in-8°. Politique, histoire, économie politique, économie sociale, il a tout abordé successivement, tout fu-

reté, tout tranché du même front dont il s'est attribué la mission de continuer l'Empereur.

À l'exemple de l'éditeur de ses œuvres complètes, nous mettrons à part les compilations laborieuses que Louis Bonaparte a rassemblées sur l'art de l'artillerie. Il est hors de doute qu'il connaît à fond la manœuvre du canon et qu'il est très-capable de l'enseigner. La science du canonnier n'exclut pas sans doute, mais elle ne suppose pas non plus cette haute culture de l'intelligence, ces qualités d'esprit rares et précieuses que l'éditeur de Louis-Napoléon lui reconnaît, en déclarant qu'il a pris rang parmi les penseurs et les écrivains de notre époque, et qu'il peut être compté parmi les notabilités intellectuelles les plus légitimes de ce temps-ci (1).

Le public connaît peu les ouvrages de Louis-Napoléon ; l'éclat de ses campagnes a nui à l'autorité de ses livres. On a supposé

(1 ) Notice sur les écrits de Louis-Napoléon Bonaparte , p. I et xiv.

que le petit chapeau de Strasbourg n'ombrageait pas un front vaste et chargé de pensées ; que c'était un mauvais précédent d'avoir poussé à ce degré le cynisme du plagiat. Une étude approfondie des œuvres complètes de Louis Bonaparte nous a pleinement confirmé dans une opinion qui a cessé d'être instinctive chez nous et qu'il nous sera facile de motiver.

Qu'il agisse, qu'il parle ou qu'il écrive, Louis Bonaparte ne quitte jamais son rôle de prétendant; il étale en toute occasion, et toujours hors de propos, son nom, son ambition, ses souvenirs de famille, ses emblèmes. Telle est la manie opiniâtre qui, malgré la diversité des titres et des sujets, établit l'unité entre tous ses ouvrages, depuis ses Rêveries politiques de 1832 jusqu'à son Extinction du Paupérisme, publié en 1846.

Celui de ses livres qui par sa nature semble exclure à première vue toute arrièrepeusée d'ambition personnelle , le Manuel d'artillerie, lui a souvent servi de passe-port

auprès des officiers français, qu'il désirait connaîtreetqu'ilespéraitséduire(l). Le prince Louis fait volontiers hommage de ses œuvres aux personnages célèbres. Ses amis assurent qu'en échange il a reçu un grand nombre de lettres de félicitation et d'encouragement.

On cite entre autres un billet gracieusement insignifiant que M. de Chateaubriand, tout ému encore de l'hospitalité qui lui avait été offerte au château d'Arenemberg, écrivait au prince Louis, après avoir lu ses Rêveries politiques. L'indiscrétion des auteurs enlève facilement ces marques de politesse à l'insouciance bienveillante des hommes illustres. On sait ce que valent de pareils brevets, et l'importance qu'ils ont aux yeux de ceux qui les distribuent avec trop de munificence* Ce n'est pas que les Rêveries politiques soient dénuées d'intérêt - % au contraire^ on apprend par ce livré que, dès 1832, Napoléon-Louis

(1) Voir Oèserv. des Irib., dépos; dû génërâll Èxcëlma'ns, P. **2.

- T< - Bonaparte olait républicain. Seulement it demandait que la République eût un empereur dont le premier soin serait de rétablir la garde impériale.

Détenu au château de Ham, et ne pouvant plus promener d*ns les casernes et les carrefours ses souvenirs et ses prétentions, il composa des livres tout exprès pour les produire.

Dans ses Fragments historiques, il fait mine de vouloir établir un parallèle sérieux entre les dejux révolutions de 1688 et de 1830; mais défiez-vous des prétendants réduits à l'état d'historien ! Sous un beau titre, Louis Bonaparte ne fait que glisser, à travers mille allusions fort transparentes, une justification du droit qu'il s'attribue, une apologie de sa conduite et une série d'attaques contre tous eeux qui, loin de saluer son avènement, Font envoyé dans le donjon de Ham.

La double déconvenue de Strasbourg et de Boulogne lui tien* coeur; il cherche à se consoler philosophiquement et à relever Tes-

pérance de son parti, par cette maxime que :

« Rarement les grandes entreprises réussissent du premier coup » ; il voudrait, mais il n'ose, s'excuser d'avoir tenté son équipée de Boulogne. Le sentiment public de pitié amère, si vivement exprimé par le journal la Presse, en 1840, répouvante ; il imagine de se peindre d'une main flatteuse sous les traits du duc de Monmouth, le fils naturel de Charles II, qui tenta contre le gouvernement de Jacques 11 une infructueuse entreprise :

«Le duc de Monmouth, écrit le prince « Louis, connaissait l'esprit public et était « ami du peuple. Un parti considérable avait « même voulu le faire reconnaître héritier de « la couronne, au détriment du duc d'York.

« Confiant dans son courage et dans la a bonté de sa cause, il débarqua à Lime, « dans le Dorsetshire suivi seulement de « quatre-vingt-deux hommes...

« Jacques II, effrayé du danger d'une ex- « pédition qui avait manqué de soulever tout *. le pays contre lui, ne se contenta pas de

« frapper les vaincus avec toute la sévérité « des lois, il voulut encore se venger en ré- * < pandant sur le malheureux duc les bruits « qui pouvaient le plus entacher sa mémoire.

« C'était trop cependant de lui arracher et la « vie et l'honneur. Mais rien n'irrite plus « un pouvoir impopulaire que de voir qu'un « ennemi vaincu soit encore un danger. (1). » En soulignant de sa main ce dernier trait, le captif de Ham indique le vrai sens de toutes les allusions qui précèdent. Le jury du Bas-Rhin qui acquitta, en l'absence de l'auteur principal, les conjurés de Strasbourg, reçoit un peu plus loin des éloges indirects et touchants dans lesquels le prince ne s'oublie pas :

« Le peuple avait bien des larmes pour « ceux qui échouaient dans leurs entreprises « contre le gouvernement. Il avait bien des « applaudissements et des cris d'allégresse « pour ceux qui échappaient par l'acquitte-

(1) Fragments historiques, 1841, p. 25.

« ment du jury aui vengeaneeé du poli-

« voir (1). »

Malheur à la cour des pairs, qui, loin de pleurer de tendresse ou d'applaudir à la rue du héros de Boulogne, le condamna à la détention 1 Écoutez comme la victiutH se venge :

« Quelquefois le parlement porta des bills « d'ëtlainder, mais ce n'était pas alors la pre- « mière chambre du pays qui descendait au « triste rôle de tribunal exceptionnel (2); »

Pourquoi les personnages et les événements du temps passé» dépeints ou râtûnté* par le prétendant* éviteraifent-ils de servir ses intérêts égoïstes * ses rancunes et ses espérances , lorsqu'il n'est pas jusqu'à la question des sucres , jusqu'à la paisible rivalité de la canne à sucre et de la betterave, qui ne lui fournisse l'occasion d'étaler sa généalogie dynastique et d'agiter son drapeau napoléonien ?

(i) ibid.y p. 20.

(2) Tbid., p. 4A.

« Je crois avoir été impartial) écrit le « prince, dans son Analyse de la question des « $uere$ (édition de 1843, p. XV) ; la prospérité « des colonies ne qi'est pas moins à cœur que « le développement de l'industrie indigène, a et si d'un côté la fabrication du sucre a droit « à toutes mes sympathies, comme création 2

* impériale , d'un autre côté je ne puis ou*- 5

« blier que ma grand'mère, l'impératrice §

« Joséphine , est née dans ces fies où reten- *

<v tissent aujourd'hui les plaintes contre la ?

« concurrence des produit^ de 1* métropole. . . « Je suis citoyen avant d'être Bonaparte. »

Il se flatte pourtant. L'impartialité lui manque* Son cœur napqléonjen penohe visiblement pour l'industrie du sucre de bette- j rave, évite fille de l'empire, oçunme il l'appelle à ! plusieurs reprises; et dans un accès de ten- . dresse. et de mélancolie , il en vient à faire j ce rapprochement inouï : j

f Reléguée d'abord dans un coin de la i

«France, la fabrication indigène y vécut « inoifensive et inconnue, ayant presqije l'air

« de se dérober aux regards pour faire oublier « son origine, et subissant le sort du drapeau « d'Austerlitz, qui, comme elle, obligé de se « cacher, conserverait cependant aussi tout « un avenir de gloire (p. 5.) »

11 semble que des livres, entachés de pareilles excentricités, et composés dans un intérêt si peu littéraire, ne soient pas justiciables de la critique. Ce sont des prospectus plus ou moins habiles, des programmes, des affiches monstres. Ce sont choses, en tout cas , qui de quelque nom qu'on les appelle, n'ont rien de commun avec les règles du goût et du. style.

Cependant, puisque Ton insiste, disons qu'en effet les écrits du prince Louis pourraient être d'un grand usage, non pour les hommes d'Etat, mais pour les professeurs de grammaire. On connaît la méthode qui consiste à faire corriger par les écoliers des livres remplis de fautes de français, accumulées à dessein. Cet exercice est utile, mais les caçographies ont en général un grave défaut :

l'artifice y apparaît. Dans les écrits du prince

Louis, au contraire, c'est la nature seule qui

opère. Et quelle nature! Quelle étonnante

variété de fautes de français ! Comme toutes

les règles de la grammaire et de la syntaxe

sont violées tour à tour dans l'ordre le plus

divers, le plus inattendu (1) ! Avec quelle au- 3

dace il se joue des lois de l'analogie! Voici une f

(1) Ce n'est pas un médiocre mérite que d'avoir surpassé t

dans l'art de la cacographie Boni face et Chapsal. Nous crain- J

drions de passer pour un courtisan du prince Louis, si nous J

ne prenions soin de justhler notre assertion. Voici donc quel- •

ques fleurs de style empruntées à cette notabilité intellectuelle, à cet écrivain éminent : « Napoléon avait gardé en réserve des i

« pays entiers dont il jpottrra disposer pour atteindre son but.» L'écolier de huitième mettra : Il aurait pu. {Idées wop., p. 165. « Cependant Louis XIV ayant promis au roi deux cent j

« mille livres sterling par an, à condition que l'Angleterre a*- j

« ddt la France à la conquête de la république des Provinces- |

« Unies. » Mettez : aiderait. (Fragm. hxstor., p. OS.) Ces fau- •

tes sont vulgaires et se trouvent dans toutes lès cacographies. Le prince Louis est plus ingénieux ; il a des tournures de phrases qu'un grammairien ne saurait pas inventer. Ainsi, dans i V Examen de la question des sucres, y p. 88 • « Pouvoir d'un « jour à l'autre être privé de pain, de sucre, de fer, c'est K- ' « vrwr sa destinée à un décret étranger. » D'autres fois le

image qui nous a particulièreipent frappé :

La W$*kphalû, autre germé régénérateur assis

sur fElbe. (Mets napolémiemus, p. 152.) Un germe assis sur un fleuve, quelle situation précaire ! La philosophie de l'histoire pourrait trouver des raisons d'un autre genre, mais non pas de plus saisissante, sj elle cher* ehait pourquoi le royaume de Westphalie , constitué de cette façon, n'a pas duré.

C'est assez parler de l'écrivain. Étudions, puisqu'il lé faut, U pmsur.

Tel vous l'avez vu à Strasbourg et à Boulogne, tel vous le retrouyez qua^4 l \ a ' a plume i la main. Gomme il sait se parer de costumes et de titres empruntés, il se drape dans des phrases fastueuses et de* lieu* coin-

prince Louis veut exercer la sagacité de ses lecteurs. \\ exprime absolument le contraire de ce qu'il conçoit. Par exemple, il veut énoncer cette Idée qui n'est pas nouvelle : Le représentant d'une cause nationale ne doit pas avoir d'intérêts 4i;0|stes { il écrit : « Pour consolider la cause nationale, il « faut au pouvoir im représentant qui n'ait d'autre intérêt que « leM tiens. f t (Fray. fys(. x p. ÎQ )

muns solennels, H n'imitq pas seulement les attitudes des Napoléons de Fraqconi, il parle, il pense comme eux. A la grande satisfaction des amateurs de pantomime militaire, il dira, par exemple : k L'armée est une épée qui a « la gloire pour pqignée. »

Amoureux et dupe des grands mots, il n

preqd des logomachies pour des pensées. H g

s'imagine avoir tracé un caractère historique c

parce qu'il a symétriquement rangé les J

phrases que voici : « Charles II méprisait le S

« destin, parce qu'il ne voyait dans la suite !

« de tant d'événements contraires qu'un jeu »

« de ]a fortune. •»-— Il crut qu'upe habile •

« dissimulation suffirait pour tromper les j

« hommes et le sort. » Gela n'a pas de sens. }

Destin, fortune, sort, sont trois synonymes, \

conservés dans le langage usuel par une ira- j

dition fataliste qui froisse les notions reli~ j

gieuçes et mç ma philosophiques des peuples (

moderne». Si Charles H oroyaît âtre soumis aux lois du destin, ou du sort, ou de la for-' tune, il ne pouvait, à moins d'être phsurde,

se flatter de tromper le sort, le destin ou la fortune, puisque l'essence de la fatalité, c'est d'être inévitable.

S'adonner au culte des mots; faire de l'histoire des autres le cadre complaisant de sa propre biographie ; se peindre et se mirer dans chaque personnage ; s'embusquer derrière les événements que Ton raconte pour lancer à couvert des traits sournois contre ses ennemis ; céder, dans les petites comme dans les grandes choses, à une constante préoccupation du moi, c'est le moyen de ne voir ni juste ni loin. Aussi ne sera-ton pas surpris que pour toute moralité le prince Louis ait tiré de l'histoire des Stuarts cette banalité héroïque : « L'histoire des Stuarts « prouve que l'appui de l'étranger est tou- « jours impuissant à sauver les gouverne- « ments que la nation n'adopte pas. »

Les Idées napoléoniennes du prince Louis- Napoléon sont à l'unisson des Fragments historiques. Ouvrez les Tables du Bulletin des Lois; copiez le titre et la date des actes lé-

gislatifs du Consulat et de l'Empire ; attachez toutes ces notes entre elles par des phrases pompeuses et creuses; bâclez un Empereur à la mode, humanitaire, grand dieu, et presque socialiste; puis, lorsque vous l'aurez ainsi défiguré et amoindri, servez-vous de cette pochade solennelle comme d'une en- J|

seigne pour vous attirer des partisans. Voilà jj

la recette que le prince Louis a mise en pra- j

tique en composant ses Idées napoléoniennes. 1

V Extinction du Paupérisme ! Quel titre en- $

gageant, mais aussi qu'elle présomption coupable de faire concevoir à la masse entière î des malheureux l'espérance du bien-être, lorsqu'on ne sait leur offrir pour toute consolation que des généralités usées ou fausses sur les avantages des colonies agricoles, sans indiquer un seul moyen sérieux de fonder et d'organiser ces établissements exceptionnels !

Dans Y Extinction du Paupérisme, brochure de 53 pages in-8, le prince Louis agite et tranche tous les problèmes politiques, économiques et sociaux. 11 a rédigé particulière-

ment la théorie de l'agriculture, de l'industrie, du commerce intérieur et extérieur et de l'iifipôt, en quelques aphorisme* aussi brefs, aussi saisissants que les règles de l'école de peloton. Les questions si compliquées et si délicates du commerce international, ne ; recèlent pour lui ni difficulté ni secret; il

i les résout, non par le développement d'une

I émulation bienfaisante, non par la science,

mais bien p^r l'emploi de l'artillerie. Voulez ! vous atteindre le prix de revient obtenu par

; les nations rivales? Voulez vous connaître et

capter les besoins et les goûts des consomma* leurs étrangers, fondez des boulets, entasses l des boulets, lancez des boulets: Vive ï Cm-

! perturl Voici comment le prince Louis a for-

! mule son système sur le libre échange (1) :

» c Qu'il nous suffise de dire que la quantité

| « de marchandises qu'un pays exporte est

l « toujours en raison directe du nombre de

i « boujets qu'il peut envoyer à se* ennemis

(1)» &si\mti<>i\ éhpavpérùme y p, 8.

« quand son honneur et sa dignité le com- j

« mandent. |

« Les événements qui se sont passés ré- « cemment en Chine sonl une preuve de cette « vérité. »

L'exemple qu'il allègue, les éloges qu'il donne à la guerre d'empoisonneurs, déclarée J

aux Chinois parles marchands d'opium, ré- i

sument bien le génie et le tendance néces- J

saire de Louis Bonaparte. Ses écrits com- *

mentent et aggravent ses folies de Stras- J

bourg et de Boulogne. En France et à l'étranger, tout homme de sens connaît ce que la civilisation peut attendre d'un politique qui a placé sa première et sa dernière ressource dans Texploitation de son nom, dans l'aveuglement et la brutalité du chauvinisme.

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