LA CANDIDATURE
Si quelque lecteur de bonne foi nous reprochait d'avoir apprécié trop sévèrement, et sous l'impression des circonstances présentes, le caractère politique et le talent de Louis Napoléon, nous prierions ce contradicteur honorable de se. reporter aux souvenirs de 1840, et de corn-* parer nos paroles avec les jugements que l'opinion publique portait alors sur le héros de Boulogne: on serait étonné de notre modération et de notre réserve.
On aime en France les aven tares; il faut qu'un complot soit bien odieux et qu'il ait coûté beaucoup de sang pour que la faveur générale ne s'égare pas sur les conspirateurs el ne sache pas découvrirons leur personne,
t sinon dans Faction qu'ils ont commise, quel-
g que aspect intéressant.
3 En tout cas, une fois sous la main de la jus-
•^ tice, les accusés sont sacrés. La presse aurait
2 li on te d'aggraver les charges qui pèsent sur
3 eux. Surtout elle aurait mauvaise grâce à les 5 tourner en dérision. Ce sont là, pour ainsi S dire les bienséances de l'opinion publique. £ L'expéditiori de Boulogne prêtai! à rite, n* ee n'est pas nous qui le nierons. Cfepen*- 5 danft on aurait pu, à tout prend hî, la trouver 3 téméraire et glatier des détails chevâlere^qties g parmi les épisodes bouffons dont elle fut semée* D'aillimrs> personne ne s'itbâgitiftit qn'après une récidive ai grave et *i scandaleuse, le gouvernelndnt f6t tenté de gratter de nouveau Louis Bonaparte. Exposé à toute la rigueur de la loi f il était passible de la pèïtte
de mort. Cependant, loin d'entourer son entreprise et son infortune de l'intérêt banal, qui dans cette patrie des feuilietons«romans et du mélodrame, s'attache toqt d'abord aux chefs de complots, aux acteurs d'aventures, l'opinion publique fut inexorable, sans merci, sans pitié pour le héros de Boulogne.
La Presse disait le samedi i août 1840, après avoir raconté l'équipée de Boulogne :
a Nous n'avons pas besoin de dire tout ce « que cette nouvelle tentative d'insurrection «a de ridicule et d'odieux. Les fait* parlent «suffisamment. M. Louis Bonaparte s'est c placé dans une position telle, que nul en a France ne peut honorablement aujourd'hui a éprouver pour sa personne la moindre sym- «pathie, ni même la moindre pitié. Le ridi~ « cule est dans l'avortement si misérable de «ses projets, dans cette fuite précipitée dès «le premier signe de résistance, dans cette «subite métamorphose de farouches conspirateurs en tritons effrayés et transis. L'o- « dieux est dans l'ingratitude qui oublie
« qu'une fois, déjà, la clémence royale a parti donné généreusement un crime qu'on avait « le droit de punir des peines les plus sévères, «et que Napoléon, particulièrement, eût fait «expier chèrement à ses auteurs dans les «vingt-quatre heures. L'odieux est encore I, a dans ce calcul qui a fait choisir pour jeter
g c l'anarchie au sein de la France , précisé-
g « ment le moment où la France avait besoin
3 « detoutson calme, de toutesa puissante unité.
2 «Mais laissons là ce jeune homme, qui ne
3 « parait pas avoir plus d'esprit que de cœur. » ?• Les journaux anglais avaient raconté , jg quelques jours auparavant, que Louis Bom naparte s'en était allé faire une visite officielle
. à lord Palmerston et à lord Melbourne; la
-j Presse faisant allusion à cette nouvelle, di-
5 sait :
« Peut-être n'y a-t-il rien de vrai dans la «visite dont les journaux anglais ont parlé.
«Peut-être M.Louis Bonaparte est-il lui-même « l'auteur de la note qui a été publiée. Peut- «être a-t-il pensé que ce serait là un moyen « de faire croire à ses rares partisans en France
«qu'il disposait de ressources considérables, «et d'accroître aussi leur confiance. Ce serait «peu habile, dira-ton, pour un homme qui «veut agir sur des âmes françaises! D'accord. « Mais, nous le répétons, Je fils de Fex-roi de «Hollande n'a pas plus d'esprit que de cœur.
« A-t-il été plus habile à Strasbourg? À-t-il été «plus habile en Suisse, alors que, pour «échapper à une expulsion, il ne rougissait « pas de faire soutenir par ses amis de la diète « qu'il n'était plus Français, qu'il était citoyen a de Thurgovie, et qu'à ce titre la France ne «pouvait exercer aucun droit contre lui? En- « fin a-t-il été plus habile durant son séjour « à Londres, lorsque, paradant comme un « histrion au ridicule tournoi d'Eglington, «ou étalant chaque soir sa nullité parmi les «dandys du balcon de Drury-Lane, il ne sa- « vait recommander son nom que par des ex- « ploits dignes tout au plus d'un journal de
«modes? Il n'est pas même un
«chef de parti, il n'en est que la méchante
« caricature.»
Il lendemain dimanche 9, la Prew revenait à la charge en ces termes :
c< Louis Bonaparte a pris soin de confirmer
«lui-même ce qui n'était hier de notre part
« qu'une conjecture. Dana ses proclamations,
« il parle des <mi$puiwnt$ qu'il a 4 VvcUrim*
^ « U est impossible d'être plus niais. S'imagW
î « ner que dans les circonstances où nous nous
j « trouvons il fera adopter sa cause en France,
5 a en la montrant appuyée par des soutiens wct&-
«rieurs, c'est une de ces sottises qui ne
| « peuvent passer que par la tête d'un homme
C «tel que lui »
g Les ministres sont exposés à s'entendre
u dire de pareilles choses; mais jamais, que
nous sachions, on ne traita avec cette rigueur de langage un accusé qu'un tribunal excep- 3 tionnel attendait. Cependant le journal qui
se donnait de telles licences, n'était qu'à l'unisson des reproches amers et des sarcasmes qui tombaient de tous côtés sur le Napoléon de Boulogne. Tpnt il est vraj qu'jl avait révolté contre lui tous les instincts sensés et
r»iikm*« de la nation. Si quelqu'un se fut alors avisé de dire : Louis-Napoléon deviendra dan* ça paya, qui la juge aujourd'hui en connaissance de causa, un dfs personnages les plus goûtés, les plu» cpiuidérables de son temps , quai paradqxe eût paru faire cet esprit bizarre et insolent t
Nous n'emprunterons aucune citation aux journaux honorables qui faisaient chorus avèe la firme de 1840, Ce serait un soin superflu. Ceux-là n'ont pas varié, et chaque matin en les lisant, on peut voir comment les hommes drqits et sérieux persistent à juger le candidat qui doit, dit-on, rehausser le prestige du pouvoir. Le prestige qui accompagne Louis-Napoléon est de telle nature, que s'il était élu président de la République, il faudrait aussitôt jeter à la liberté de penser quelque nouveau paillon, et ordonner aux écrivains de se taire sur le passé du chef de la République, ou de mentir à l'histoire.
Comment donc se peut-il faire que le personnage qui n'était, en 1840, aux yeux de ses
patrons d'aujourd'hui , que la méchante caricature d'un chef de parti , soît tombé , de chute en chute, sur les marches de la présidence, et qu'il ait été poussé à dire, en face de l'Assemblée nationale, qu'il aspirait à la plus haute fonction de la République?
± Pour s'élever jusque là, pour se réhabiliter
* ainsi, a-t-il donc surpassé son oncle, après § l'avoir parodié? Mais qu' a-t-il fait d'illustre, ^ de prodigieux, d'impossible? Rien. Moins 5 que rien, si l'on tient compte de ses bro- 3 chures.
2 Le seul titre qu'il revendique, et qu'il pré-
sente aux suffrages des électeurs, c'est son
* nom, c'est le reflet, c'est la tradition du nom ' de Napoléon.
! La France pouvait croire cependant qu'elle
était libre de suivre ses destinées nouvel-
; les, sans craindre l'apparition des revenants.
Nous ne sommes en reste ni avec le grand homme qui a glorifié le nom de Napoléon, ni avec ceux qui le portent. Envers cette mémoire illustre, nous avons épuisé les hommages de l'admiration la plus exaltée et la
— w — plus délicate à la fois. Envers «ette famille nombreuse, nous n'avons pas manqué défaveur. Les cendres de Napoléon, solennellement ramenées de l'exil, reposent aux Invalides, et sa statue couronne le monument construit par ses victoires. La religion napoléonienne a ses autels, ses fêtes; ceux qui ne pratiquent pas honorent du moins ce culte du dévouement personnel, dernier vestige de chevalerie échappé à nos révolutions démocratiques. Nous craignions de blesser le cœur de ces fidèles. De peur que l'histoire ne démêlât à travers toutes les gloires de l'Empire la longue humiliation de la liberté, nous avions abandonné cette époque aux enthousiasmes effrénés de la poésie populaire. La France voulait oublier et taire à jamais que si FEmpire traverse Au sterlitz, il aboutit à Waterloo, et qu'après tout, cette longue série de conquêtes amena par deux fois l'invasion en France !
Nous en avons fait assez, nous en avons trop fait pour cette mémoire, ennemie de la
liberté. Noue n'avons pas écouté le ccnsei) prophétique que M. de Lamartine nous donnaiten 1840. Nous n'avons pas gravé sur le tombeau de Nappléon la seule inscription qui eût répondu à la foie à notre enthousiasme et à notre prudence; la seule inscription qui fût faits U. à la fois pour cet homme unique et pour Vépo*
que difficile où nous vivom : A Napoléon*.
a seul. Nous nous sommes fiés à la loyauté
commune et aux génies des institutions mo* | dernes. Nous avons cru que. cela était si bien
Ç sou s*en tendu dans le bon sens et la conr
science publique, quUl n'était pas besoin de Fécrire. « En. élevant ce monument, en re- « cueillant nationalement cette grande mé- 7 « moire, la France ne veut susciter de cette
| t cendre ni la guerre, ni la tyrannie, ni des
\ « légitimités, ni des prétendants , ni même
i a des imitateurs (1). »
C'est un poète, un rêveur, comme on di-
(l) Discours de M. de Lamartine sur le projet de loi relatif aux restes mortels (te Napoléon, Séance du 96 nuji 1840,
-§6sait alors, qui donnait cet avertissement à la fatuité des grands politiques sérieux et perspicace». La révélation fdt dédaignée.
Ken plus, la République nouvelle, dans l'entraînement de 9a générosité, leva l'ostracisme qui pesait sur la famille Bonaparte.
Elle admit i sans les compter* dans le sein de la représentation nationale, cinq rejetons dé cette tige féêoftde. La République se disait que quand il était permis à tous de rendre à son pays les services que le temps réclame et que la vocation de chacun lbi désigne, personne ne songerait à se fabriquer des titres jpersdnneis avec des soutenir* domestiques qui ne sent plus aujourd'hui que de cbers modèles ou des teçonfe intimes.
Tous les hommages , tau» les égards que Ton peut souhaiter au delà de ce qui a été accordé à Napoléon et à ses parents dégénèrent en manie, en puérilités, eii fétichisme.
. liais nous ne manquons en France ni d'idolâtres, ni dé maniaques; il y a de viens
- tfc-
enfants auxquels il ne suffit pas d'avoir gravé Napoléon sur la cheminée de leur pipe, sur le couvercle de leur tabatière , sur le manche de leur couteau, il leur faut encore que les lois promulguées dans le village, au son du tambour, ou affichées sur les murs de la paroisse, se terminent par le nom de Napoléon.
« Honorons les mânes de l'Empereur.
« Nommons Louis-Napoléon. » Voilà l'affiche que le voyageur lisait sur les murs en parcourant les départements qui ont fait de Louis Bonaparte un représentant du peuple. La candidature du nom de Napoléon à la présidence de la République s'est formée sous les auspices de ce non sens.
• Il n'y arien de plus bête qu'un fait, » disait M. Royer Collard. Judicieux aphorisme, qu'il ne serait pas opportun de nier en de telles circonstances ! Certes, le fétichisme impérial possède en France une puissance énorme; cependant, gardons-nous de trop médire de nous-mêmes. Le& perroquets qui, mis en regard d'une urne électorale quel-
conque, répètent machinalement Napoléon, Napoléon, sont nombreux, ils ne sont pas innombrables. La candidature de Louis Napopoléon, née du chauvinisme, n'aurait pas si bien prospéré, si des contés bleus, des contes de sorciers, partis on ne sait d'où, mais accrédités sur tous les points du territoire, n'avaient ému et flatté la crédulité des contribuables; si toutes les souffrances matérielles que les révolutions entraînent après elles ne s'étaient prises d'une folle ardeur de substituer à la République une restauration quelconque du régime impérial.
Le prince Louis s'était présenté à Boulogne sous les traits de Mars et de Plutus.
11 tenait à la main une épée et une bourse.
On se souvient que lorsqu'il fut arrêté, il avait les poches pleines d'or. L'imagination populaire a multiplié jusqu'à des milliards, incommensurables la fortune du candidat.
Son oncle lui a légué tous ses trésors. S'il est nommé, il remboursera à coup sûr l'impôt
des 45 centimes. D'autres vont jusqu'à dire
qtffc; gràt-e à lui, la fhhfce *Wd fttit'antfate de toiitimpôtpeftdatitplttSiétit'aaAfiéès. De telles débauches d'igiiorarice et de bêtise font frémir de stupeur* et ft0us refuserions de croire à ces mirées dëattipldlté* si, tioti^ trouvant éù moife de septembre dernier, au momërtt de»
élections* daHà l'uH de* cinq département* ttâpol&migés, hoti* n'avions entendu cirfctMler ce» ruftifeors qiii déjà but enthlvé la jier* ceptiob régulière des impôts.
La plupaH des paysans qui votèrent alors pour Louis-Napoléon ne savaient pas si en jetant dans l'urne son nom plnà souvent imprime que manuscrit, ils élisaient un empereur* uri président de là Réptibliqtfe ou un simple représentant du peuplé. Cette dernière, version avait pourtant des partie sans.
À ces deux catégories d'électeurs, joignez itaë foule de gens hénflêtes qat, sans partager le fétichisme de* premiers, ni l'ignorance des seconds, se laissent bercer par l'espérance irréfléchie d'assurer la pâik, de
fb mener l'qvdre ei le crédit filons le pays, en copiant le nom du grand homme qui éfpuffa l'pqarphie t Le patriotisme f|p cepvlà est effaré, m^issjpcère, leur intelligence sV l)H$e , pws ellp pst droite. Essayons dope (je l#ur déipontrer (jpe confier )e pouvoir pxépitfif de la République 3 l,ouis Bonar pafte , c'est ménager à la France l'humiliation la plus profonde et la déception la plqs dangereuse que les ennemis de s$ considération et de sa sécurité aient jamais pu rêver,
.Tant qu'il s'agit de fabriquer upe candidature quelconque , ce no|n de Napoléon est le plus décevant des prismes. Arboré comme une devise par le chef du pouvoir exécutif dp la France , ce n'est plus une machine électorale , ce n'pst plus un miroir trompeur à l'aide duquel le plus vulgaire des oiseleurs petit attirer et éblouir des milliers, des millions d'étourdis. C'est un programme degour vernement dont le sens ne peut abuser personne. Au dehors le nom de Napoléon signifie
esprit dt conquête : au dedans, oppression de la liberté.
Les peuples de l'Europe n'ont pas lu les Idées napoléoniennes du prince Louis Napoléon. Privés de ce guide ingénieux , au style pittoresque, ils n'ont pas su découvrir que Napoléon n'avait jamais été possédé de la manie guerroyante et dynastique. Ils n'ont pas remarqué que les trônes institués par l'empereur, au profit de ses frères et aux dépens des dynasties nationales, étaient autant de germes régénérateurs, assis sur V Elbe et ailleurs, pour parler comme Louis Bonaparte. Non , aux yeux du monde entier, le nom de Napoléon a gardé son vrai sens, son sens historique , son sens aggressif et conquérant.
Quelle est cependant la politique extérieure que le devoir et l'intérêt nous commandent de suivre, au milieu des circonstances euro— péennes, si nouvelles et si confuses ? M. de Lamartine nous l'a dit dans son beau manifeste du 5 mars 1848, dont les principes ont
— «Ml —
été sanction nés par l'Assemblée nationale, dans plusieurs ordres du jour.
S'abstenir avec un soin égal de toute propagande révolutionnaire, et de tout dessein ambitieux, afin de tendre aux nationalités légitimes et vivaces, un appui dont la dignité et le désintéressement feront la force : voilà le conseil de la sagesse et de l'honneur.
Au contraire, que ferait la France, au point de vue de ses relations extérieures, si elle prenait pour devise le nom de Napoléon, elle irait précisément à l'encontre de la politique qu'elle a résolu d'observer.
Napoléon vaincu, se consolaitdesadisgrâce en songeant qu'il n'avait pas cessé d'être redoutable. « Ma redingote grise, disait-il, et « mon chapeau placés au bout d'un bâton « sur la côte de Brest, feraient courir l'Eu- « rope aux armes. » Qu'aurons-nous gagné à réaliser à la lettre cette imagination singulière, à nous passer cette fantaisie puérile? Qu'aurons-nous gagné à hisser ce bâton ma* gique ou plutôt cet épouvantai!, non pas sur
un rivage désert, mais sur ie faite de notre édifice politique ? Noqs aurons réussi à rendre suspecte l'interception de nos conseils; à nous condamner à la déchéance absolue, ou à la guerre universelle ; nous aurons compromis, perdu sans retour U seule situation qui nous oonviennej nous l'aurons brisée contre l'éoueil que M* de Lamartine bous suppliait d'éviter; nous aurons tourné contre nous les souvenirs de nos conquête*, que désetffecliannent les nationalités, nous aurons foulé. atiq? pieds notre première et notre plus universelle alliance, V esprit de» peuples et h. génie de la civilisation.
Nous aurons assumé tous Jes périls du nom de Napoléon- Nous n'en recueillerons ni l'autorité ni la gloire. Tout en inquiétant les nations , nous les aurons fait pouffer de rire k nos dépens. Que Ton cesse d'agiter .laqs des phr^ea inutiles les drapeaux de Wagraiq et d'Austerlite. Cachez - les , de grâce, car votre nouveau Napoléon ne tient à la npain et na noi^s rapporte que ses
lauriers de Strasbourg et de Boulogpe.
Il se pourrait que la France, justifiant et au-delà, les reproches de légèreté que les nations lui ^d ressent, oubliât son histoire d'hjer, et les huées dont elle accabla son fétiche d'au** jourd'hui ; les étrangers qqi prirent part à cette dérision universelle , ne nous suivront pas, soyez-en sûrs, dans notre aveugle retour. Croiton, par exemple, que le respect pour la France aura beaucoup grandi en Suisse , quand on verra le pouvoir exécutif* de la République française, manié par celui qu'en 1838, dans le sein même delà diète helvétique, on traitait avec y ne si dédaigneuse hauteur. Déjà les Anglais opt repris envers nous leur ton d'insolence. Leurs journaux nous font pressentir les progrès que la France aura faits dans l'estime des nations, lorsqu'elle aura humilié son libéralisme devant une pareille idole.
La situation extérieure à la France, si délicate et si grave, compromise sans retour , la France suspecte et ridicule à la fois , voilà
ce que nous assure au dehors un nom guerroyant porté par un capitaine malheureux, A l'intérieur, par quel bienfait le nom de Napoléon exploité par autrui, compense-t-il le tort certain , irréparable qu'il nous cause vis-à-vis de l'étranger?
Ah ! que Napoléon, le vrai, avait raison de dire : « Mes plus grands ennemis sont dans ma famille. » Pourquoi faut-il que l'indiscrétion opiniâtre d'un fâcheux, force la vérité de contredire les éloges sans mélange dont les générations nouvelles se plaisaient à parer, à couvrir une époque de servitude civile, la croyant à jamais ensevelie dans le passé !
Certes, on peut contester l'opportunité de l'acte par lequel le sénat déclara la déchéance de Napoléon Bonaparte et des membres de sa famille ; mais la justesse des accusations accumulées dans le Sénatus-Comulte du 3 avril 1814, personne ne peut la nier. Ne rappelons pas cependant l'énumération de ces griefs douloureux. Lorsque nous avons tant besoin que la fascination exercée par la
gloire de l'oncle explique et excuse , s'il se peut, aux yeux de l'étranger, l'engoûment populaire pour le neveu , contentons-nous • de dire que les traditions napoléoniennes , adoptées aujourd'hui comme règle de politique intérieure , inquiètent, offensent l'esprit de liberté, sans sauvegarder l'ordre. Elles le compromettent au contraire.
La France, lancée à l'improviste dans une révolution profonde qui n'est le patrimoine de personne, parce qu'elle ne fut à vrai dire l'œuvre réfléchie ou particulière d'aucun parti; la France cherche laborieusement la formule d'une réforme dont tous les esprits sentent et proclament la nécessité, et dont personne ne possède le secret. Des questions trop dédaignées par les gouvernements passés ont surgi tout à coup et ont pris au dépourvu» non-seulement les politiques du temps de l'empire , mais tous les hommes d'État qui se disaient les plus progressifs. Dans ces circonstances, quelle folie ce serait de vouloir obtenir par la compression de la vie politique
la solution qu'il iaut chercher dans le concours et le contrôle de toutes les intelligences! Iles libertés immenses, que personne n'était préparé ni à dpnner ni à recevoir, npus ont été conférées par un coup de Providence, Nous en usons avec inexpérience ; les sérieuses chances de candidature obtenues par le nom de Na-r poléon le prouvent asses. Nous' ferons peutêtre notre éducation à nos dépens, mais nous la ferons nous-mêmes. La contrefaçon de la politique intérieure de l'empire ne peut qu'agiter les esprits; elle pe -saurait ni les éclairer ni les conduire* Le nom dé Napoléon menace et irrite la liberté , quand il faut lui laisser le loisir de s'ordonner et de se pacifier ellemême.
À ces embarras qui tiennent à son nom, Louis-Napoléon ajoute les inconvénients de sa propre personne.
Le budget e3t en déficit : loin de rembourser les 45 centimes déjà perçus , loin d'affranchir les contribuables de tout impôt, Je présidentdela République devra demander,
l'année ptodhaine* de nouveaux sacrifiées au désintéressement de la France j et Voilà un prétendant qui se laisse précéder au pouvoir par les plus folles espérances de dégrèvement et d'exemptions d'impôt. On le sbftitne nettement èfa pleine ehafrtbre de démentir ce chimérique espoir; il se tait ^ et par son silence aeèépte un engagement qu'il ne pourra pas tenirj, et qui faons àcccablera ; il rend pour l'avenir le recouvrement de l'impôt plus difficile; et, d'un autre côté» moins que personne, il ne peut faire de fcérîeuseé diminutions de dépensée*
Le nom de Napoléon, puisse c'est uri ndtn qui gouverne, surexcite lès passions militaires, en même temps qu'au dehdrs il réveille fous les préjugés contre là France.
Les) nation* étrangères aiirètft bientôt ajourné leurs querelles féconde» ; c|uànd elles pour*root craindre de nous toi* recommencer nttë folies guerroyantes; et nous Voici condamnés* par l'attitude même que nous aurons proton quée> aux frimeuses et improductives dé-
penses de la paix armée, sinon de la guerre.
Ajoutez qu'avec des ressources moindres et des dépenses militaires conservées ou plutôt accrues, son nom, ce nom prestigieux, mais funeste, ce nom anti-républicain nous place sous l'appréhension perpétuelle d'une contre-révolution.
Ce prétendu réparateur du crédit 1'épou- Yante et le tue. Car, loin de consolider la forme de gouvernement établie, il enlève à la République sa sécurité.
Louis Bonaparte, président de la République, vient-il conserver ou détruire la constitution républicaine de la France?
Sera-t-il infidèle à son parti ou à la République î
« Toute ma vie sera consacrée à la défense « de l'ordre et à l'affermissement de la Ré- « publique. » Tels ont été dans la séance du 21 septembre 1848 les paroles solennelles prononcées par Louis Bonaparte. Cette promesse de fidélité, avant de devenir président, il l'aura confirmée par un serment. 11 aura ré-
solu (le tenir sa parole. Je veux la croire.
Au moment de saisir la but de ton ambition constante, il abdiquera ses rêves d'empire, il sera doué d'une vertu surhumaine, Je la lui accorde ; mais dans quelle situation insoutenable on le place vis-à*vis de son parti, de ce parti napoléonien qu'il 4 inventé, qu'il a formé, qu'il a fasciné lui-même par son aigle et par le cri de vive V Empereur ! que Ton n'entendait plus que sur les théâtres historiques, avant que Louis Bonaparte ne fût venu dans la cour du quartier d'Austerlitz lui donner une signification factieuse/ et le pousser luimême dans les rues de Boulogne,
Il aura passé sa vie à ressusciter et à personnifier en lui la fausse magie des souvenirs impériaux, et c'est lui qui aura la mission de protéger la République contre cette ivresse qu'il aura versée.
Comment! il faudra que lui-même il leur persuade, à ces masses qu'il entraîne à sa suite au nom de l'Empereur, qu'il cesse de prétendre à l'Empire le jour seulement ofa il
touche le pouvoir ! Il leur défendra de pousser leur cri de ralliement, et leur fera comprendre que par cette acclamation, ils insul- | teraient à sa loyauté ! Au besoin il aura le \ courage et l'ingratitude de faire tirer le canon j et de décréter l'état de siège contre son propre parti, plus napoléonien que je le suppose lui-même.
Nous ne nous mêlons pas de prédire l'avenir, ni d'assigner les limites du possible.
Mais, puisque Ton parle de crédit, c'est une étrange façon de persuader à un peuple qu'il possède une forme de gouvernement stable, que de faire dépendre la durée de ce gouvernement : de la victoire qu'un ambitieux sera tenu de remporter sur une passion désespérée, couvée pendant vingt ans; de l'abnégation qu'un ancien chef de parti sera chargé d'inspirer aux séides qui l'ont porté au pouvoir, et enfin de l'autorité morale que Louis-Napoléon devra exercer sur ses électeurs fanatisés avec des mots. Le crédit s'alimente dé conjectures plus vraisemblables. 11 ne se livre pas sur des hypothèses con-
traires à toutes les données du cœur humain, à toutes les leçons de l'histoire; il ne s'aventure pas dans des situations si équivoques et si pleines d'embûches.
Une autre solution paraît à certains esprits plus naturelle et plus simple. 11 n'est pas besoin, disent-ils, de renverser la Constitution ; elle est à terre. A quoi bon la tuer ! elle est morte-née. Nous l'avons exposée l'autre jour sur son lit de parade ; il ne s'agit plus que de l'enterrer en temps opportun. Louis-Napoléon suffît à cette besogne. Quand il l'aura remplie, il tombera et fera la place nette. H précipite les crises... Remarquez cette théorie. Sondez, si vous l'osez, ces perspectives, hommes naïfs et modérés qui nommez Louis* Napoléon pour affermir le sol tremblant , et fermer, comme vous dites, l'abîme des révolutions avec un nom.
11 faut prendre garde cependant. La Constitution de 1848 n'est pas si fragile qu'on le pense. Elle repose sur la loyauté de l'Assemblée nationale.
li ne s'agit plu* de savoir si la République, sortie de la tempête de Février, a été mise an monde selon toute la rigueur du cérémonial parlementaire. Ce n'est plus le moment de contester les titres de ses premiers parents. A quoi bon diminuer les services du Gouvernement provisoire et reprocher les torts énormes des commissaires? Quelles qu'aient été les fautes des hommes qui réduisent aujourd'hui la République à demander à la sagesse de la France ce qu'elle pouvait espérer de l'en I ralliement des premiers jours, la situation n'est pas changée depuis que la monarchie de Juillet s'est affaissée sans trouver de défenseurs ; je me trompe : la Constitution républicaine est aujourd'hui l'œuvre de la France.
Les partis avaient beau jeu pour s'agiter sous le Gouvernement provisoire et pour courir leurs chances; mais loin de là; ils s'embrassèrent sur l'autel de la patrie, qui ne fut pas, en ces jours d'émotion religieuse, un monument de carton fabriqué pour la circonstance. Ils brûlèrent leurs vaisseaux dé-*
démâtés. Ils sacrifièrent leurs espérances.
Cet holocauste si digne , offert sous l'œil visible de la Providence, transporta de joie tous ceux qui, indifférents aux querelles stériles de la politique, sans -avoir jamais eu ni le désir ni le pressentiment de la forme républicaine, attendaient avec impatience le jour où tous les partis, oubliant leurs discordes factices, se voueraient uniquement au salut de l'ordre social et enlèveraient à ceux qui s'intitulent leâ socialistes le prétexte de dire qu'ils s'occupent seuls du bien être de tous. . C'est l'Assemblée nationale qui nous enseigna à connaître et à servir la République ; c'est elle qui, dès le premier jour, nous entraîna par ses acclamations. Toutes les fois que, dans son sein, un orateur a paru faire du dévouement absolu à la cause repu* blicaine le privilège d'une portion de l'Assemblée, tous se sont soulevés d'indignation. Ceux qui passent pour les plus lièdes amis de la République ont reproché aux ministres de
n'avoir pas su la faire aimer autant qu'eux-
-m mêmes l'auraient souhaité. Les restes des vieux partis s'abusent. Des hommes graves n'ont pas joué sur les mots. Ils n'ont pas pensé que le pays faisait une expérience à jour fixe , parce qu'il était jeté dans des épreuves laborieuses dont aucune prudence humaine n'a pu déterminer ni les conditions ni la durée. Non : quand bien même Louis-Napoléon , que les passions hostiles à la République et la démence impériale poussent à la Présidence, serait emporté, malgré lui, par les flots qu'il a déchaînés, et recevrait ainsi le châtiment des agitateurs; quand il devrait , dans un 15 mai napoléonien, subir le triomphe de Louis Blanc, la chance la meilleure pour les ennemis de la République, et la plus effroyable pour l'ordre social, la voici : les représentants de la souveraineté se diviseraient en deux partis, en deux gouvernements, en deux armées; et alors il aurait allumé, ce sauveur du crédit, la plus confuse et la plus inextricable des guerres civiles.
Quelles qu'aient été les épreuves douloureuses ou terribles que nous avons traversées depuis la révolution de Février, les gens de bien n'ont pas manqué d'une ineffable consolation.
Entre le droit et l'anarchie, entre la souveraineté nationale et les factions hostiles, la ligne de démarcation a toujours été nettement et profondément tracée. Plus les circonstances sont devenues extrêmes, plus les consciences honnêtes ont été paisibles. Nous avons su facilement où nous devions faire notre devoir. Ceux qui ont succombé dans nos discordes, à l'ombre d'un drapeau qu'ils n'avaient pas choisi, sont morts avec une sérénité d'âme et un contentement de patriotisme, qui fait envier plutôt que plaindre leur sort. Conservons soigneusement ce bien suprême. Ne travaillons pas à produire ces temps mêlés et sombres, au milieu desquels il 'est plus difficile de connaître son devoir que de le pratiquer, ainsi que parlait un grand citoyen éprouvé par les horribles
tempêtes du seixième siècle. Ces angoisses qui nous on! été épargnées , elles nous menaceront le jour 011 un parti douteux et une acclamation ambiguë se seront introduites sur la scène politique. Ce n'est pas dans la première période des guerres civiles que Ton voit les honnêtes gens affecter l'attitude désolée et passive que les historiens leur attribuent. Mais lorsque les partis anarchiques peuvent se parer d'un prétexte de légalité, et se mêler aux amis de Tordre pour les entraîner et les perdre tout en se moquant d'eux, alors, les honnêtes gens, ne sachant plusse reconnaître ni «e compter, ayant honte de combattre sous le même drapeau que leurs irréconciliables ennemis, se retirent de la lutte et s'enveloppent dans leurs manteaux; l'anarchie n'a plus de frein et la République démocratique et sociale cesse d'être une chimère.
Hélas! nous parlons à coup sûr du mal que les souvenirs impériaux peuvent nous faire. Depuis que les napoléoniens les ont propagés par toute la France, à grand ren-
fort d'orgues de Barbarie, de complaiiHes, de médailles, de bustes , de portraits, d'images à deux sous , ils sont effrayés eux-mêmes des éléments de combustion qu'ils ont amassés»
Après avoir répandu sous nos pas la pondre fulminante, ils ont peur qu'elle ne fasse une explosion intempestive. Si ce cri de : Vive V Empereur , qui, grâce à eux, mugit sourdement à nos oreilles , éclate , ils ont déjà leur excuse toute prêle : ce sera l'effet de quelque manœuvre infâme de la police. En attendant, les clubs pervers ont repris toute leur audace; et nous autres, garde nationale de Paris et des départements, garde mobile, armée, que nous sommes loin déjà de cette fraternité sérieuse, de cette confiance absolue qui nous ralliait tous et nous consolait dans les bivouacs de juin I Les forces de l'ordre public, que leur union compacte peut seule rendre invincibles, ont été divisées par le seul bruissement d'une rumeur équivoque.
Lorsque des effets si funestes se sont produits déjà, lorsque des éventualités si tristes
se présentent aux esprits réfléchis , sans être timorés, c'est trop d'audace de dire que le nom de Napoléon , agité par Louis Napoléon, ramène le crédit.
Pourchasser la confiance il n'est pas nécessaire que toutes les conséquences d'une situation mauvaise se développent à la fois, il suffit que ces conséquences soient aperçues, nous n'avons formé aucune supposition imaginaire. Ce nom de Napoléon, qui doit dissiper tous les obstacles, nous l'avons appliqué, non pas à des fictions de notre esprit, non pas à des éventualités qui "pourraient surgir, mais bien à des questions pendantes et à des faits engagés. Nous avons vu, qu'en toute chose, il diminuait l'autorité de la France, qu'il ne levait aucun embarras, qu'il en grossissait plusieurs, qu'il en suscitait de nouveaux. Ce prétendu talisman n'est que le plus grossier et le plus dangereux des trompel'œil.
Parmi les fauteurs de la candidature napoléonienne, les habiles le comprennent. En
même temps qu'aux yeux de la foule ignorante ou irréfléchie, on fait valoir l'importance du nom de Napoléon, la grandeur des engagements et l'éclat des traditions qu'il impose à son héritier; à d'autres, on tient un langage tout opposé. Le grand mérite de Louis-Napoléon :
C'est qu'il n'a aucun programme, celui qui n'est autre chose qu'un programmeuse;
Il ir a aucun engagement avec personne, le créateur du parti napoléonien ;
Il n'est pas connu, le héros de Strasbourg et de Boulogne, celui dont la célébrité joviale a parcouru le monde entier ;
11 représente l'avenir, le fantôme de l'Empire.
Bref, tous les hommes sérieux, tous les hommes modérés seront appelés à lui offrir un appui sympathique,
S'il en pouvait être ainsi, à quoi bon nous vouer à la risée du monde, pour posséder un président fainéant, jouet de ses ministres !
Une tradition des anciens temps, appli-
quée mal h propos à la société nouvelle, porte à penser que le salut commun peut être l'œuvre de quelques hommes d'État.
Lorsque la vie politique était concentrée dans tes cours* dans quelques corps privilégiés et dans un cercle d'institution* bornées, il se pouvait qu'en effet un ministre eût le génie de tenir et de conduire tocs les fils des affaires publiques et d'imprimer à une nation entiche la direction convenable ; mais dans un État libre, dans des tetnps aussi confus que les nôtres, le salut de la société dépend par dessus tout de l'activité soute-* nue des bons citoyens, de leur participation désintéressée à la vie publique. Ne choisissez pas l'empirique, qui, au risque de vous jeter dans l'inconnu, se vante de résoudre la etise qui tourmente la société; tenez-vous pour satisfaits si vous rencontrez un homtnç loyal qui ne complique pas cette crise* qui n'efface pas la ligne de vos devoirs, et qui offre enfin au dévouement des gens de bien une carrière stable.
— ttt —
C'est vraiment avoir trop de confiance dans le talent des hommes , que d'accumuler comme à plaisir les plus graves embarras, comme si nous en masquions déjà, et de dire:
«Voici l'ouvrage de notre président : nous von* Ions la paix et il nous apporte un nom qui excite à la guerre. Les souffrances publiques spnt extrêmes, cependant nous devons augmenter le bien-être des masses» C'est la mission ep£* eiale de notre révolution, et le ftom de notre prétendant anéantit le crédit, l'instrument de toute amélioration matérielle. Nous foulon» aux pieds tous les conseils de la prudence ; mais qu'importe ! nous aurons dé si bons ministres , des hommes d'affaires, des politiques si expérimentés! . .» Quoi! sitôt après Tépreuve de la monarchie de Juillet, nous voilà revenus à la superstition pour les grands ministres, qui lavent si bien endormir lés sociétés malades et perdre les gouvernements!
Quelles sont donc les notabilités intrépides qui voudraient , sous les auspices de Louis- Napoléon, accepter le fardeau d T une situation
si lourde déjà sans lui? Est-ce M. Mole qui pourchassait, en 1838, l'empereur de Strasbourg devenu Thurgovien , et qui parlait de ce rôle double avec une irrévérence si profondément sentie? Est-ce M Thîers? Faut-il donc rappeler l'injure imméritée que Louis- Napoléon lui a faite, en le désignant dans ses ordres du jour du quartier-général de Boulogne, comme le président de son conseil, lui , M. Thiers , qui était alors premier ministre du roi Louis-Philippe. Le prétendant se faisait une si mince opinion de la loyauté de M. Thiers, qu'il le croyait tout disposé à trahir sur un signe le gouvernement qu'il servait, et qu'il avait, dans cette circonstance, le devoir de défendre énergiquement. Combien des relations politiques entamées par un outrage si direct, et cimentées par l'oubli complet de la dignité personnelle, auraient d'autorité et de charme ! D'ailleurs, dans ce livre excellent de la Propriété, qu'il eût été si opportun d'écrire quinze ans plus tôt, M. Thiers n'a-t-il pas dit en propres ter-
mes que, témoin de plusieurs révolutions, ayant vu faillir les institutions et les caractères (on éprouverait à moins le besoin de se recueillir), il n'attendait rien, ne désirait rien d'aucun pouvoir.
, Aprè^tout, quand, au mépris de lui-même et de ses promesses les plus récentes, M. Thiers deviendrait le maire du palais de Louis-Napoléon, en vérité, qu'est-ce que la France y gagnerait? M. Thiers n'a-t-il pas déjà été ministre plusieurs fois? Et, tout dernièrement encore, n'a-t-il pas exercé, lin ministère final, court, mais, éclatant? N'est-ce pas lui qui pensa, le 24 février, dès l'aurore, que, parce qu'une affiche blanche, placardée dans les rues, faisait savoir qu'un grand nom parlementaire était chargé de groupper d'au* très noms, tout-à-coup les passions confuses se sentaient assouvies, et que dix-huitannées d'optimisme éloquent étaient rachetées? N'estce pas lui qui s'avisa de croire que la Réforme étant accomplie par un changement de mains, les soldats n'avaient qu a lever la crosse en
l'air et à se joindre an peuple pour célébrer, dans une sorte de farandole, le triompha des inébranlables institutions de Juillet ?
Oui, M. Thiers eut anssi l'idolâtrie des noms ; mais le nom qui le fascina, c'est le sien, ce n'est pas oelui de Louis-Napoléon.
Les événements n'ont rien négligé pour détromper M. Thiers» Les barricades, que le talisman devait renverser , s'ébranlèrent, en effet, mais pour livrer passage au torrent qui envahit l'hôtel de ville, les Tuileries et la chambre des députés. Ne pouvant imaginer l'excès d'aveuglement qui précipita la révolu* tion de 1848, le public a mieux aimé égarer d'indignes soupçons sur des officiers cbers au pays» Nous avons en France tant de goût pour les orateurs merveilleux, que nous au* rions voulu oublier l'échec suprême qui accabla l'homme d'État du 34 février» Peutêtre y serions-nous parvenus à la longue, si oelui qui a reçu cet enseignement, unique dans l'histoire du rtionde , avait témoigné, par la netteté et la nouveauté de ses conseils,
qu'il s'en souvenait, et qu'il en avait fait part à ses amis de la veille et du lendemain.
Mais à quoi bon chercher quels hommes sages s'attacheront à la fortune de Louis -Napoléon? la place est prise.
M* de Girard m proclame aujourd'hui que le salut et le bonheur de la France dépendent de ce personnage* qu'en 1840 son journal ne trouvait pas même digne de pitié* Il a recruté déjà M. Alexandre Dumas, M. de Ge-»
noude, M. Vqron, et l'école politique de Tra+ galdabas, les partisans du grotesque en littérature. C'est assez. Ne cherchons plus ; le ministère da Louise-Napoléon est composé; il a trouvé ses Portalis, ses Tronchet, ses Darti, ses François de Neuchàteau, ses Chaptall La parodU «st trop triste; baissons la toihu- Ptiksp*t*©lle ne pas se relever I
Est* il vrai, cependant, que l'heure de
la décadence ait sonné, et que la France
soit irrévocablement vouée au tia$- Empire , dans quelque sens que Ton prenne ce mot?
Le scrutin du 10 décembre nous le dira.
Autre chose est d'accepter, avec soumission, les arrêts du peuple souverain. Autre chose est de s'humilier devant lui avant qu'il ait eu le droit de commander.
Nous ne sommes pas de ces nouveaux convertis , qui dans leur respect hypocrite pour le suffrage universel , prétendent qu'il faut traiter en chose sainte une hypothèse , qui n'est encore, Dieu merci, que l'ébauche hardie de la déraison publique. Non, c'est un devoir, au contraire, de publier dans des circonstances si solennelles , les faits et les réflexions propres à éclairer le jugement de ses concitoyens. Gardons-nous de nous fier aux derniers adeptes de cette tactique savante, qui employèrent tant de constance et de talent à saper un gouvernement qu'ils voulaient affermir. Nous avons vu, le 24 février, ce que la stratégie parlementaire fournit de ressources, nous avons vu ce qu'elle
donne de fermeté dans les jours de péril. Ne traitons pas comme s'ils étaient des demidieux ceux pour qui le soulèvement de 1848 fut une fabuleuse journée des dupes. N'invoquons pas les augures déconcertés, quand nous portons en nous-même le guide infaillible , la règle dont la certitude s'est accrue, dont la précision s'est aiguisée, à mesure que la Providence corrigeait la superbe des combinaisons de l'esprit. Pour de misérables querelles d'entourages, n'étouffons pas notre conscience qui nous crie : Quand le sort de la France est jeté, ce n'est pas le moment de s'enivrer de mots trompeurs ; ne boudez, ne trichez pas. Votons sérieusement et honnêtement.