‹ Histoire de Louis-Philippe d'Orléans et de l'OrléanismeChapitre 10 sur 48 · r.llAPITRK II · texte numérisé non relu

r.llAPITRK II

loiie : «Je lègue l'opprobre de ma niorl à la maison régnante d'Angleterre. » Ce cri de désesj)oir que ronde pousse dans son agonie semble une parole ninrle pour le neveu, qui, un joiii", s'en feia un eri de guerre ù l'Anglais.

Ce n'est pas encore un prélendanl, un sphiux qu«' tout le monde devine, ou un César dans lequel, selon l'expression de Suétone', il y aurait l'étoffe de plusieurs Marins. C'était déjà un conspirateur, n'ayant de César que les dettes, au dire assez suspect de l'Orléanisme. Par un privilège d'aveuglement qui ne sera jamais surpassé, Louis-Philippe a tout fait pour convaincre ce Bonaparte du prestige que le bonapartisme peut exercer sur les masses. Toute sa famille pai'ul descendre avec lui dans le tombeau de Sainte-Hélène. I/Empereur était une glorieuse légende, le symbcde des victoires et conquêtes dont, sous le chaume, chaque Homère villageois, passé soldat- laboureur, s'altribuait la meilleure part, en guise des souvenirs du peuple '. Psalmodier chaque soir au choc des verres les refrains de Bc^ranijer ei s'enthousiasmer aux fahu- ItMix récils d'une iliade souvent travestie, telle avait

' Sii(''lnn. De XII Cœsarilms, liv. I, pagt- 5.

• Il y a smis ce litre, dans lof Chansons de Béranger, une comiilainti,-

lollrluinli' :

( lu |i,iili'i:i lie >ii iiloiif Sdus le chimnic jjion lonf;l(in|i--.

I,'hnnii)ic toit ii;ins L-iii(|iuiiili' ;iii> .Ni' lonniiilra jias dniilic liistniic, rlc

(It'la s'inipriinail, se publiait, se cliaiitail à pleine voix dn temps dtv IttiiirlMins. (Juand i'I'.nipeieur réi;nail,laeliansoii el répii;i'aiiinie n"a\aienl

été, après le 5 mai 1821, la lâche des demeurants de l'Impérialisme. Des grands dignitaires de l'Empire, de ses maréchaux, de ses généraux et de ses administrateurs, les uns s'étaient sincèrement ralliés à la royauté (les Bourbons, les autres s'efforçaient avec Louis-Philippe de clouer un masque libéral sur la figure dictatoriale de l'Empereur.

De nouveaux besoins, de nouvelles aspirations et des hommes nouveaux se faisaient jour. L'Empire s'effaçait et s'oubliait dans un pays où l'inconstance est |)arfois acceptée comme une marque de génie et le caprice comme un signe de réflexion. Après avoir tout conquis et tout perdu au jeu des batailles, la France voulait respirer cet air (|ue le poëte Lucrèce appelle rcnlornm paces. Elle s'était faite monarchique et constitutionnelle. L'Orléanisme doit à la longue lui enfanter la tyrannie, car quand nous n'avons point conscience de notre liberté morale. Dieu nous force tùl ou lard à subir des maîtres honteux auxquels nous n'osons pas résister.

Il y avait encore des Bonaparte, puisque l'Empereur a créé des aïeux à tous ses descendants; il n'y avait

|i:is ;iiil;iiil(l(' i'(^s|iO(lii('ii\ ainoiir : tiMiioin le couplet sniviiiil ipii. sons !<• I iriiiicr Km|ili(' ne irctil jaiiiais un permis de ririiilaliuii :

t}iie (le huiliers UuiiIk's dans l'eau ! Kl (|ut' lie fort unes i)Pi'(lues!

()ue iriiditiiiics c'onieul au toiiiheau l'iiur porler Bona|)arle aux nues ; <'.e lit'ros vaut son |)esant dUr; Kn j'i'ance personne n'eu ilouic.

Mais il vaudrai! l)ien |ilu-<euciir S il viilail (oui t-e ipi'il nous ciinlc.

•252 ■ I IIM'll l;l II.

pins de Bonapîirlismt'. Les Bouapnrlo n'(tnt pas besoin «l'abdiquer; leur abdicalion est dans leur insuffisance. C'est une famille en deuil de sa gloire et qui n'ose le porler. Josopb se fait planteur et banquier de loisir en Amérique. Lucien, dans son manoir féodal de Canino, laboure en vers blancs des poëmes épiques. Louis, désintéressé de tout et le plus digne d'estime |>ar ses iiifoiinncs, souffre des douleurs du corps ei encore jdus de celles de Lame. Jérôme s'occupe à Uht le temps, en se couronnant des roses d'un syliaritism»- .inssi ruineux que fantasque.

Delà seconde gt'nf'-rnlinii il ne surgit qu'un jeune homme. A ce jeune homme, concentré dans sa pensée et inclinant à croire que la puissance de la destinée |tourrail bien avoir mis la main sur lui, Louis-Philippe apprend ce qu'il est permis d'espérer et de tenter avec un pareil nom. Il lui révèle que ce nom n'a [Niiiit rii.iliilude d'être vaincu dans les batailles de la vie.

Mais ici se rattache un fait que, dans l'impartialiti' de nos appréciations, nous ne pouvons condamner à l'iuihli. La vérité seule donne de l'expérience; soyons donc vr.ii avant tout.

Le prince Napoléon, parlant au Sénat, le 1" mars 1H6"2, a prétendu que le retour de l'île d'Elbe s'était effectué au cri : A bas les émigrés! à bas les nobles! à bas les prêtres! auquel un euphémisme oratoire a substitué : A bas les traîtres! Si ce vœu, que la Révolution >eule n pu proférer et répéter, eût été exaucé, il

F>tS l'AKilS 1:1 LtS CUMI'Utls. ^ijCi

csl à présumer que la France ii'aurail pas fourni à l'Iiôlc actuel du Palais-Royal l'occasion de nianil'esler ses sentiments à une tribune française. En effet, depui> J8I0, ce ne sont que des émigrés et des nobles (jni, lidèles envers et contre tous à la mémoire de Napoléon , itîpopularisent l'Empire etl'Empereui'. On ne voitcjue des fils d'émigrés ou des enfants de la noblesse (pii. sous la Hestauration, temps de rare liberté où l'on jtensa comme on voulut, où l'on parla, où l'on écrivit comme on pensait, s'ingénient à mettre Louis-Napoléon Bonaparte sur le chemin de Strasbourg et de Boulogne, du trône par conséquent.

Le Mémorial de Sainle-Hélène, dont le retentissement fut plus (ju'nne victoire, est l'œuvre du comte de Las Cazes, un émigré.

Les Mémoires de Napoléon 1"^ qui continuèrent ce Iriomphe, sont signés par le général comte de Monlliolon.

Sur ce rocher où l'Angleterre s'est faite le vautour du Promélhée impérial, Napoléon s'éteint et demande à Pie Vil, son captif de Fontainebleau, de lui envoyer un prêtre pour l'aider à mourir chrétiennement. Le premier (jui se met à la disposition du Pape toujours régnant et de l'Empereur toujours exilé, c'est le coadjuleur de Paris, Hyacinthe de Quélen.

En 1 851 , la reine Hortense, compromise, sans doule j»ar bonté d'âme, dans les insuirections d'Italie, veut l'ejoindre ses fils ou gagner un territoire neutre. Il lâul qu'elle sorte de Uome, et que, seule, malgré la surveil-

2o4 CIIAI'IIKE II.

lance de toutes les polices, elle Inivcis.e les lignes ennemies. Cette femme, celte mère est abandonnée et désolée. Un chef d'.escadron de la garde royale, un légitimiste, démissionnaii'e par relus de serment, le comte de Bressieux, s'offre pour remplacer tous les chevaliers d'honneur, tous les généraux d'escorte que la reine Hortense vit autrefois à ses genoux. Le comte de Flaliaul lui-même était passé à l'Orléanisme trônant. M. de Bressieux est bien recju; il remplit dignement sa tâche. Puis, ambassadeur de la mère, il court à Spolète, porter aux deux princes des conseils qui Jie furent pas suivis et de l'argent qui fut accepté.

De braves officiers, qui brisèrent leur épée poui' ne pas sejvir rusur|)ation, quelques jeunes nobles ou lils d'émigrés, fatigués de ne rien faire, encore plus fatigui's de la royauté bourgeoise, se cherchent un complice et un drapeau. Ils s'imaginent que Louis-Napoléon leur donnera l'un ou l'autre, peut-être tous les deux à la fois. Sans se consulter, ils arrivent d'instinct et par des chemins différents à la porte du château d'Ârenemberg. Us furent accueillis comme des amis, et posèrent les bases d'une espèce de mariage de raison. Ces dévouements de la première heure, dont le succès définitif multiplia le nombre à l'infini, allaient courir les aventures impossibles. Le comte Frédéric de Bruc, le marquis de Gricourl, le vicomte de Querelles et l'ex-sous-officier de cavalerie Fialin, qui a déjà choisi et pris les armes et le titre de vicomte de Peisign;y, furent les argonautes du Bonapartisme. Ma.

Ltis l'A uns i:t i.i:s complots. 'J;/>

(Jaiiie (jordou, la canlalrice, n'en sera jamais la .loannc trArc.

Les émeutes populaires, les révoltes d'ouvriers, les insurrections lépublicaines ou légitimistes étaient usées. Ces jeunes gens pensèrent qu'avec le nom de l'Empereur un complot militaire aurait des chances de succès. Entants de l'armée, ils conçoivent l'idée de l'associera leur tentative. Louis-Philippe a violé tous ses serments; ils absolvent d'avance de la violation du h'ur les soldats (|u'ils vont gagner à la cause impériale.

Sli'asbourg était une place de guerre importante, el parmi les régiments qui tiennent garnison dans cette ville, on remarque le 4' d'artillerie, dans lequel Bonaparte servit, et qui, en 181.'», lui ouvrit les portes de («renoble. Le colonel Vaudrey esl à sa lêle. Madame tiordon le décide à faire un pas vers le prince. Au moi^ de juillet lS5(i, Vaudrey a des entrevues secrètes avec lui à Hade. Pendant ce temps, Frédéric deBruc va sonder le général Exelmans; Persigny manipule la conjuration et rôde autour des conjurés. Dans ses Etudes cl Purirails (wUrujues, le vicomte de la (iuéronnière a ilit de ce Blondel de l'Empire : «Esprit lin, profond el pénétrant, caractère énergique et audacieux, vulonté pleine de ressources, cœur chevaleresque, M. de Persigny était en même temps la conception et l'exécution , l'intelligence et la main de l'entreprise à laquelle il s'était voué. Diplomate d'instinct, il nouait les lils du complot avec une habileté consommée et de manière

'2j»i 1,11 \i'i I ni, 11.

à l'csler le lujiilrc de lui imprimer la direcliuii <|U il jugeiailla meilleuic. Imjjii.ssible et lioid devant le péril, aucun obstacle ne pouvait ni ret'frayer, ni l'arrè- ItT. La |tiévoyance (jui combine tout, l'audace qui ne redoute rien, tel était M. de Peisigny'. «

Deux pages plus loin, cet écrivain, qui perfectionne l'art de se contredire en tamisant la flatterie, s'exprime ainsi sur le niême complot' : c< Louis-Napoléon n'était pas un conspirateur ordinaire. Si l'on veut même que je dise toute ma pensée, je n'bésiterai pas à ajouter que son caraclère, ses mœurs, ses idées, son éducation, sa nature devaient le faire répugner profondément à tout projet de conspiration. Ce qui le prouve, c'est la témérité même et l'impossibilité absolue de réussite qui apparaît au plus simple examen des combinaisons sur lesquelles reposaient les deux expéditions de Strasbourg et de Boulogne. En effet, le liéros de ces entreprises ne s'inquiète pas de savoir s'il a des partisans en France. Il ne prépare rien; il n'organise rien. Ses plans ne correspondent à aucune stratégie; ses efforts ne se renouent à aucune affiliation. »

Il ne nous appartient pas tic relever des inconséquences dans le panégyri({ue d'un Trajan ijui n'a pas trouvé son Pline; mais, si la postérité s'occupe de l'affaire de Strasbourg, nous croyons qu'elle ne la jugera pas avec autant de superficiel enthousiasme. Au fond de ce complot, bien ou mal mené par des jeunes gens

' Éludes elporlrails conicinporains, i';igcs l'.S el '2(i (18.'»*. - Ibidem, pages 28 et '20.

qui lie doutent de rien, il y avait, comme dans celui de Boulogne, une grave atteinte à l'honneur militaire I>ouis-Philip|je donna, il est vrai, à plus d'une reprise, ce funeste exemple : un Bonaparte ne devait pas le suivre.

Strasbourg el Boulogne forcent à faire une triste réflexion; néanmoins elle sera faite. Anciennement, en France, ce n'était ni par l'appât des grades, ni surtout parla tentation de l'or, que les soldats se laissaient gagner. Citoyens qu'on enrôlait, mais qu'on n'achetait pas selon la parole de Tacite' : Legi a semilitem^ non rmi, ils avaient de plus consciencieux mobiles. Pour justifier la parole : que l'honneur s'est réfugié dans les camps; ils se seraient bien gardés de contracter marché de faveurs ou de pensions. Les prodigalités pécuniaires ne peuvent pas aller à ceux qui ne sont tiers "que de leur prodigalité de courage, et le chef, qui n'a point loyalement obéi, ne doit pas espérer de commander glorieusement. Le colonel Vaudrey à Strasbourg, le général Magnan à Lille', le capitaine

' T;icil. Hiil., In. J, [lage i.

' La letli'e suivante, écrite et confiée |tar Louis->a[i(jléoii au chef irescadron de Mésouaii, fut coiminini<iuéc ;iu général Magi!;m a qui eli<; était adressée en réalité :

" Mon cher conuiiandanl,

« Il ebl important que vous ^ oyiez de suite le général en question; vous savez que c'est un hoanne d'exécution, et que j'ai noté comme devant être un jour maréchal de France. Vous lui offrirez cent mille franc> de ma part, et trois cent mille francs que je déposerai cliez un banquier à son clioix, à Paris, dans le cas où il viendrait à perdre son comuiaiidemenl. »

Page 1