ClIAl'lTni: PIlKMIKi
« Le roi d'Ânglelerre ne croit devoir adopter aucunement celte dernière allernalivc; l'influence que peut avoir la guerre sur la tranquillité des autres Ktals n'est pas telle qu'elle doive nécessiter ces démarches, et les relations franches et amicales qui existent enlre la cour de Saint-Pétersbourg et Sa Majesté ne lui permettent pas de les entreprendre. Sa Majesté Britannique se voit donc forcée de décliner (to decliu) la proposition que vient de lui transmeltreS. Ex. le prince de Talleyrand par sa note du 20 juin, jugeant que le temps n'est pas encore venu de pouvoir l'entreprendre avec succès, contre le gré d'un souverain dont les droits sont incontestables.
« Pourtant Sa Majesté charge le soussigné de témoigner à S. Ex, l'ambassadeur de France combien son cœur souffre de voir tous les ravages qui ont litu en Pologne, et de lui assurer qu'elle fera tout ce que ses relations amicales avec la Piussie lui permettront pour y mettre fin, et que déjà des instructions ont été données à l'ambassadeur de Sa Majesté, à Saint-Pétersbourg, pour déclarer qu'elle tiendra à ce que l'existence politique de la Pologne établie en 1815 ainsi que ses institutions nationales lui soient conservées. » La Pologne est jugée et condamnée par ceux qui lui mirent les ai-mes à la main. Aux cris de : Malheur aux vaincus ! on la livre à la sévérité des lois martiales. Quand Varsovie, broyée et méconnaissable au milieu de ses propres ruines, fut tombée au pouvoir des vainqueurs, le général Sébastiani, le ministre delà con-
fiance de Louis-Philippe, monte à la tribune. D'une voix calme et indifférente il annonce, le 1() septembre 1831, le désastre qui, pour les entrepreneurs de juillet, est la plus irréparable des fautes, le Waterloo de toutes les espérances démagogiques ; puis il conclut en prononçant ces mots d'une effrayante naïveté : « Enfin, aux dernières nouvelles, la Iran- ({uillité régnait dans Varsovie. »
La Révolution découvre en ces malencontreuses paroles une ironie ou un défi. Elle avait besoin d'un prétexte pour s'indigner; elle le saisit. On la voit se lancer dans une stérile effervescence de regrets factices et de douleurs étudiées. La Pologne avait vécu. Comme toutes les nationalités qui doivent avoir une fin, elle va se faire un exil tapageur et un métier de condottiere à la suite de toutes les insurrections. A dater du jour où elle succomlj^, elle devint la Niobé temporaire des orateurs de la rue et des poètes de cabaret. Chacun eut sa couronne de métaphores sentimentales à déposer sur ce tombeau creusé par la main des révolutions, et, dans cette multiplication à l'infini de dithyrambes larmoyants ou guerriers, personne ne songea, Louis-Philippe moins que tout autre, à suivre le sage exemple légué par l'empereur Napoléon.
Ce grand destructeur de républiques et de royaumes croyait peu, il travaillait encore moins à la résurrection des nationalités mortes ou opprimées. Quand les songe-creux de la politique l'entretenaient de la régénération d'une race à moitié éteinte, il était sans cesse
54 CHAPITRE l'REMIEH.
prêt h rëpéler ce que, de son temps, Caton l'ancien écrivait déjà : « Un jour, raconte le Censeur romain, que je revenais du fond de l'Asie, je me mis à considérer au loin tant de pays détruits et de nations ravagées. Kgine était ici, Mégare était là. J'avais le Pirée à ma droite et Corinthe à ma gauche, et de tant de cités florissantes, je vis qu'il ne restaitque des ruines. Alors je fis un retour sur moi-même et je compris la vanité de ces conseillers des peuples qui n'empêchent ni les villes de tomber ni les hommes de mourir. »
Napoléon, à l'apogée de sa gloire, en est là, aussi lui. Et lorsqu'il traite froidement de puissance à puissance, même des intérêts de la Pologne, il ne se laisse point entraîner par la séduction des souvenirs ou par la fantasmagorie des ombres. Le '20 octobre
1809, il enjoint à Champagny, duc de Cadore, son ministre des affaires étrangères, de mander ce qui suit au cabinet de Saint-Pétersbourg : « Sa Majesté approuve que le nom de Pologne et de Polonais disparaisse, non-seulement de toute transaction politique, mais même de l'histoire. »
Conséquent avec cette idée, qui ferme le livre de vie sur la Pologne, l'empereur Napoléon, le 4 janvier
1810, fait signer au général Caulaincourt , duc de Vicence, son ambassadeur en Russie, une convention secrète qui stipule et porte :
Art. 1". — Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.
Art. t. — Les hautes parties s'engagent à veiller
à ce que les dénominations de Pologne et de Polonais ne s'appliquent jamais à aucune des parties qui ont précédemment constitué ce royaume et disparaissent pour toujours de tout acie officiel ou public. »
Ce traité, que des événements ultérieurs reléguèrent dans les catacombes des archives, et qu'il est bon de restituer à l'histoire, ne fut jamais que tacitement et timidement invoqué par la Russie. Elle aurait eu le droit de s'en prévaloir ; les empereurs Alexandre et INicolas se plurent à le regarder comme lettre morte. Ils désiraient laisser la Pologne s'incorporer et se fondre peu à peu dans l'empire ; les révolutions n'eurent ni la prévoyance de Napoléon Bonaparte ni la sagesse des czars. De temps à autre, ainsi qu'en 1850, la Pologne galvanisée se réveille en sursaut pour fournir à des insurrections cosmopolites son contingent d'hécatombes. Façonnée et asservie par les Sociétés secrètes, elle en viendra, comme tous les démagogues de France, d'Allemagne et d'Italie, à troquer son épée de combat contre un stvlet d'assassin vulg-a ire. Elle passera sous ce niveau de sang, et Thomicide en guet-apens sera sa dernière étape.
Dans la prévision que ce malheureux pays, privé de tout secours et réduit à ses propres forces, ne pourra pas lutter bien longtemps contre les armées impériales, Louis-Philippe s'est ménagé un autre point d'appui. L'Italie était, comme la Pologne, un champ clos ouvert à toutes les extravagances. La catastrophe de 1850 trouve le Carbonarisme et les Sociétés secrètes
7i6 CllAr'ITUE PREMIER.
au port d'armes. Cependant les Italiens, plus perspicaces ou moins belliqueux que les Gascons du Nord, ne consentent à se mettre sur un pied d'héroïsme qu'après avoir louché leur indemnité d'entrée en campagne. Chaque carbonaro implorait des subsides; chaque affilié d'une haute vente formulait ses exigences pécuniaires. Ce sont les hirondelles de l'insurrection, mais des hirondelles qui ne veulent pas s'astreindre à vivre dos moucherons qu'elles attrapent au vol. De tous les coins de la Péninsule ces Carbonari accourent à Paris pour faire leurs conditions et débattre eux-mêmes le salaire de leurs triomphes futurs. Ils avaient le sabre traînant, les épaulettes étincelantes, le verbe haut et l'éloquence sonore, car le jugement porté par Ovide sur la Grèce dégénérée est encore plus vrai appliqué à l'Italie moderne. Sans crainte de commettre une injustice, on peut toujours caractériser ces citoyens révolutionnés par le vers du poète des Métamorphoses :
Facunduni sed maie forte genus.
En date du 2 janvier 1831, Meiiolli écrivait de Modène à un certain Misley, son agent auprès du Palais- Royal : (( Le seul élément dont nous manquons c'est l'argent, et avec l'argent, croyez que nous pourrions effectuer le mouvement quand nous voudrions. Les vieux libéraux qui en ont n'en veulent pas donner. N'importe. Cela ne nous découragera pas et ne ralentira point notre activité. »
Le 19 du même mois, Menotli mande encore à
Misley :« Avant-hier j'ai vu l'ami... par son entremise, j'espère un crédit de 0,000 francs qui est garanti sur hypothèques. C'est très-bien que d'Orléans nous protège, et c'est aussi avec le plus grand plaisir que j'apprends la bonne intelligence qui existe entre toi et la Fayette. »
Vis-à-vis des réfugiés et des cons[,irateurs venant prendre langue au Palais-Royal, et voulant faire sortir la liberté de la fumée que produira l'incendie de l'Europe, la Fayette est l'interprète juré de l'Orléanisme. L'Orléanismelui passe parole, sauf à désavouer par une réticence ou par un demi-sourire ses excès de zèle et ses tendresses toujours juvéniles à l'égard des mécontents du monde entier. On se boudait ; on ne s'entendait déjà plus sur la politique intérieure. Malgré ces divergences enfantines, dès qu'il s'agit de manipuler des complots étrangers, Louis-Philippe et le général savent assez facilement se mettre d'accord. L'un dispense les subsides d'une main parcimonieuse, l'autre, plein d'une béate confiance en sa monomanie d'insurrection, le plus saint des devoirs depuis 1789, prodigue à tous et à chacun les plus magnifiques espérances de coopération. Ce commerce en partie double a déjà fait de nombreuses dupes en Espagne, en Belgique et surtout en Pologne. Mais, en Italie, à l'exception de certaines incandescences tragi-comiques, on ne rencontrait pas des natures aussi bien disposées à appliquer les grands pri ncipes de 89 par le désintéressement .
Le désintéressement n'est pas plus leur lot que la
58 CHAPITRE PRKMIKIl.
véracité. Ces pourfendeurs, armes de toutes pièces de rhétorique, mendient pour la pairie dont ils se constituent les héritiers; puis ils rédigent en son honneur de brûlantes proclamations el des adresses à tous les peuples conviés à suivre leur exemple. C'est de cette époque que date l'usage, devenu depuis si banal en Italie et ailleurs, de tirer la plume en guise d'épée, et de croire qu'on incendie le monde avec un bout de papier que des journaux complaisants reproduisent comme l'expression de la volonté nationale. La proclamation aux villes, aux royaumes et aux empires, l'adresse aux étudiants, aux hommes libres, aux femmes et aux soldats, a pris naissance dans ces jours de trouble. Quelques Italiens, amoureux d'emphase et passés maîtres en fait de métaphores, avaient inventé ce mode de déclamation ; ils l'ont perfectionné, mais leur zèle a besoin d'un plus solide aliment. Il fallut compter avec ces gagne-petit du mouvement insurrectionnel, et, dans une lettre de l'un d'eux, on découvre les motifs de leurs hésitations et le tableau de leurs perplexités : «... Depuis que je suis dans cette capitale, écrit le 16 janvier iVIelegari à un certain Armandi, général au service des Sociétés secrètes, je marche de déceptions en déceptions. J'ai vu et entretenu la Fayette, qui m'a fait obtenir une audience particulière du duc d'Orléans. Ce prince, très-épris de notre cause et tout feu pour nous voir courir aux armes, m'a répondu d'une manière assez évasive aussitôt que j'ai franchemer? abordé la question du nerf de la guerre ;
il en a été de même lorsque j'ai parlé des Bonaparte. D'Orléans s'est à l'instant même renfermé dans une réserve à laquelle j'étais bien éloigné de m'attendre. Il est évident que ce jeune homme ne voudrait pas voir d'autres jeunes gens, ses rivaux de trône, profiter de son concours et se créer un nom avec son argent. Il y a là une difficulté qu'il faudra tôt ou tard aborder ou résoudre, soit pour, soit contre.
« Le roi Philippe a essayé de décliner toute entrevue, même secrète. Il se basait sur la multiplicité des affaires, mais- me 'faisait prodiguer les assurances du plus cordial concours. J'ai insisté pour avoir avec lui une conversation qui m'a enfin été accordée. Après de très-longs pourparlers et une défense que je puis bien caractériser de l'épi thète d'héroïque, je suis parvenu à tirer vingt-cinq pauvres mille francs, « le denier du « père de famille, » m'a-t-il dit avec un sourire de désespoir. Les comités d'insurrection ne sont guère plus généreux; tous sont épuisés par des sacrifices sans fin. Ce qui les ruine, c'est l'émeute qu'ils veulent en permanence à Paris. Si nous n'obtenons pas un plus large crédit, je ne vois pas bien comment nous pourrons diriger la chose, et, l'entreprise une fois commencée, de quelle manière nous procéderons. Ces Français ne doutent de rien, et ils ne se mettent jamais à la place de ceux qu'ils exposent au danger. »
Sur ces entrefaites, l'arrivée à Paris de Pietro Maroncelli vint dissiper les doutes peu généreux que le Palais-Koyal nourrissait à l'égard des Italiens, se com-
4(1 CIIAl'ITHL l'IiKMIKK.
plaisant dans l'hypocrisie et la trahison, comme les femmes turques dans le bain. Maroncelli , à peine j^racié par l'empereur d'Autriche et sorti des prisons du Spielberg, était acclame le premier martyr de l'indépendance italienne, la plus touchante victime des barbaries du despotisme autrichien. Charles-Albert, roi de Piémont, et le bombardcur Félix Orsini, ne paraissent qu'au second rang. Compagnon de captivité de Silvio Pellico, Maroncelli allait recevoir, dans le romanesque épisode de Mes Prisons, une auréole qu'il lui sera permis à lui-même d'arranger autour de sa lète, car Maroncelli, fut le collaborateur et l'annotateur de l'ouvrage. Louis Blanc raconte' «qu'il s'était vu traîner dans un pays étranger oij on lui avait donné pour prison une basse-fosse humide et sombre, pour nourriture du pain noir trempé dans de l'eau chaude, pour lit une planche nue, pour vêtement l'habit des galériens. Sa jambe gauche, engagée dans un anneau de fer auquel pendait une chaîne d'un poids de vingt livres, s'était gonflée au point qu'une amputation était devenue nécessaire, de sorte qu'il suffisait de sa présence pour dénoncer la barbarie de ses bourreaux. La publicité donnée à ces détails dans un moment où tous les cœurs battaient pour l'Italie produisit une impression universelle et profonde. »
Ce n'est pas nous qui mettrons en doute l'impression universelle et profonde que constate l'historien démocrate. Nous y ajoutons même une foi entière.
' Histoire de dix a7is, tome II, p. 520.
IS'en avons-nous pas vu bien d'autres? Ne connaissons-nous pas tous les engouements irréfléchis que la Révolution inocule? Les larmes que Silvio Pellico fit répandre et qu'il répandit lui-même au récit des souffrances de son ami, nous les croyons très-sincères; car Maroncelli fut, ainsi que tous les régénérateurs de l'Italie moderne, un grand artiste en mensonges. Il avait besoin d'un piédestal ; il se l'éleva de ses propres mains. 11 lui fallait des louangeurs, des amis et des contribuables : sa jambe coupée, cet éloquent, cet irrécusable témoignage des cruautés autrichiennes, — et coupée dans des circonstances et avec des détails à faire frémir, — lui ouvrit toutes les portes, lui donna accès chez tous les puissants. Laffitte et Déranger l'accablèrent de leur admiration la plus démonstrative ; la Fayette, le prisonnier d'Olmulz, s'attendrit avec lui sur des maux qu'il avait connus; le duc d'Orléans l'accueillit comme un frère et le présenta lui-même à sa famille. Maroncelli reçut l'honneur assez banal d'une invitation à la table royale. Louis-Philippe l'entretint des malheurs et des espérances de l'Italie ; il se laissa même aller jusqu'à délier les cordons de sa bourse et à lui expliquer, entre deux poignées de main, sa politique de mauvaise lête. En très-peu de jours, Maroncelli fut le symbole de l'héroïsme libéral, symbole qu'avec le même succès et la même audace il ira plus lard exploiter en Angleterre et aux Etats-Unis, oii des arcs de triomphe lui seront élevés comme à Garibaldi, à toutes les comédiennes et à Kossuth. On s'imaginait
lire dans ses traits maladifs les douleurs de la captivité. On épiait sur ce front flétri et sur ce corps mutilé la trace des tortures endurées. On buvait à longs traits les pleurs qu'il versait sur ses compagnons de misère, sur Gonfalonieri, Andryane, Tonelli, Trivulzio Pallavicini et les autres. 11 ne vint à personne l'idée de contrôler ces tourments et de rechercher dans les profondeurs de cette âme le remords qui devait la déchirer.
Après tout, ce Maroncelli ne fut peut-être pas aussi intéressant qu'il se plaisait à l'affirmer; et s'il faut s'en rapporter à des pièces originales que nous avons eues entre les mains, xMaroncelli ne serait pas tout à fait digne des émotions qu'il inspira. On fut, sans aucun doute, obligé de lui faire en prison l'amputation de la jambe gauche ; mais un document, émané de Maroncelli lui-même, apporte à la version de cette chaîne d'un poids de vingt livres un démenti assez significatif. iMaroncelli se plaint d'un dépôt, d'une tumeur lymphatique dans la cuisse, et il avoue que cette tumeur pourrait bien être la conséquence de quelque péché de jeunesse \ ce qui, au point de vue de la vé-
' Oii trouve dans les archives secrètes de la cour de Vienne des documents épistolaires qui jettent un yrand jour sur tous ces martyrs des plombs de Aenise ou des cachots du Spiellterg. Après les avoir lus, ou s'étonne de la discrétion du gouvernement impérial, qui, pouvant conl'ondre tous ses adversaires ou ses calomniateurs, a préféré se renfermer dans un mutisme inexplicable ou dans une charité chrétienne par trop impolitique. Ces documents, émanés de Silvio Pellico, de Maroncelli, du comte Cionfalonieri, de Tonelli et de leurs compagnons de captivité, forment un curieux dossier où là r(^connaissance la plus expansive ne
LES DÉBUTS DU RÈGNE. i5
rite historique, modifie assez singulièrement la palme du martyre décernée à cet homme.
Et ce n'est pas la seule auréole qui va tomber d(^ son front. Dès 1819, Maroncelli s'élait constitué, dans le royaume lombardo-vénitien, le promoteur des Sociétés secrètes. Ce fut lui qui initia au Carbonarisme les principaux adeptes de la secte, et il compta parmi ses disciples la plupart des hommes de Juillet, dont Louis-Philippe fit ses ministres ou les professeurs de son gouvernement. Maroncelli était un conspirateur dangereux ; il devint suspect, fut arrêté en flagrant délit, jugé et condamné à mort. La peur de l'échafaud le détermina très-volontairement à un acte encore plus
cesse de célébrer tanlôt le prince de Melternich, tantôt le comte Sedlnitzki, ministre de la police.
Pour attendrir ceux dont ils espèrent un adoucissement, une faveur ou la liberté, des prisonniers peuvent très-bien feindre la «iralilude et couvrir de leurs bénédictions intéressées le pouvoir qui les tient sous ses verroux. Mais, ce qu'il y a de vraiment inconcevable, c'est de voir Silvio Pellico, Gonfalonieri et Maroncelli surtout, une fois libres et bors de l'empire autricbicn, continuer d'adresser par écrit des remerciments pour tous les soins paternels qu'on leur prodigua au Spielberg. Maroncelli avait témoigné le désir d'avoir une jambe artificielle suppléant à celle ([ui n'avait I as été gangrenée par la fantastique chaîne d'un poids de vingt livres. L'Empereur, ayant eu connaissance de ce vœu, donne des ordres pour qu'il fût immédiatement exaucé. Par une lettre qui n'est pas ]ierdue, Maroncelli exprime sa reconnaissance en termes pleins d'enthousiasme et prend à témoin son repentir pour jurer que, dans la nouvelle vie ouverte devant lui, il se fera un devoir de renoncer à jamais aux complols en faveur de lllalic une et aussi indivisible (jue la vieille Répu- {lublique française. Son voyage à Paris, sa réception au Palais-Royal, la comédie de larmes et de pitié à laquelle il se prêta si bénévolement, attestent avec quelle fidélité ce martyr de l'indépendance italienne savait tenir un serment volontaire
Ai CHAPITRE PREMIER.
I)l;hiiable. Pour racheter sa vie il offrit d'être le délateur de ses complices. Il dénonça le comte Porro, son bienfaiteur, Silvio Pellico, son meilleur ami, et ceux dont le nom lui était le plus familier. La chancellerie autrichienne avait promis à Maroncelli un silence absolu ; elle lui tint parole. Le martyr, ou plutôt le bourreau du Spielberg y vécut pendant dix années, partageant avec ses victimes la captivité à laquelle il les avait vouées.
Ces révélations, se produisant pour la première fois, n'ont rien qui doive surprendre. Quand on a pénétré dans les arcanes des Sociétés secrètes, on a palpé bien d'autres trahisons ; on a pu approfondir d'affreux mystères. C'est toujours cette Italie dont parle Tacite', vcliit infnnam nationum, la dernière des nations, et Maroncelli, lâche et traître, n'est ni le plus odieux ni le plus criminel. Après ces dix années de suprême hypocrisie n'amenant sur ses lèvres aucune parole de douleur, aucun épanchement de repentir, Maroncelli, représentant de la révolution italienne, était bien digne de venir féliciter la révolution de juillet 1850. Il la félicita, il la mita contribution en la personne de son roi et en celle de ses plus hauts fonctionnaires.
La France, qui gagne des batailles par habitude, était, pour le salut de l'Orléanisme, obligée de rester l'arme au bras, assistant, impassible, aux émeutes qu'on encourage et qu'on dirige en son nom. Elle n'a
' Tacit.. Annal.. XIII, 50.
que la faculté de se pourvoir de principes de rechange. Dans le but de se faire tolérer par les rois, Louis-Philippe avait bien consenti à donner aux peuples le signal d'une prise d'armes; mais c'est dans un intérêt purement égoïste qu'il accorde ou retire à la liberté les subsides nécessaires. Il n'ose voler au secours de la Pologne de peur de se briser contre l'Allemagne et la Russie. L'attitude menaçante de l'Autriche et les paroles pleines de fermeté du prince de Melternich ne lui permettent d'appuyer le mouvement italien que par une propagande d'émissaires, de conseils et de vœux. Au mois de janvier 1851, le prince de Metternich avait déclaré, en effet, au maréchal Maison, ambassadeur à Vienne, « que, pour établir le droit d'intervention des souverains, il était prêt à s'exposera l'intervention des peuples, parce qu'alors la question, nettement posée, deviendrait une question de force; qu'il aimait mieux périr par le fer que par le poison ; car, les armes à la main, il avait du moins une chance que le poison ne lui laissait pas; qu'en un mot, si l'intervention de r4utriche en Italie devait amener la guerre, il était prêt à l'accepter. Péril pour péril, il préférait un champ de bataille à une révolution. »
Ce langage, qu'une dépêche de son ambassadeur transmit au Palais-Royal , était peu rassurant pour l'établissement de Juillet. La paix à tout prix lui devenait nécessaire; et lorsque, pressé par ses promesses ou par les événements, il est forcé d'exécuter un temps de recul, il ne trouve pas d'autre échappatoire que de
U\ CIlAl'ITr.K l'UKMIKU.
faire plaider par ses avocats la doclrine du : «Chacun chez soi, chacun pour soi. » En oulrc, la (jueslion italienne se compliquait inévitablement de questions relin-ieuses , et Louis-Philippe s'en préoccupait d'une manière toute spéciale. 11 affectait souvent de n'avoir j)0ur toute croyance que le voltairianisme, mis à la mode par les Libéraux. Indifférent, sceptique même ou railleur à ses moments perdus, avec une saveur de bonhomie gauloise, il n'aurait jamais été prince à dire comme saint Louis à son fris aîné' : « Cher fieux, je t'enseigne que tu soies tozjors dévot à l'Eglise de Rome et au souverain évesque, nostre père ; c'est le pape, et li porte révérence et onneur, si comme tu dois fère à ton père espirituel. » Mais, en lui passant les préjugés de son siècle, il y avait au fond de celte âme un sentiment de respect ou de crainte qui ne lui aurait pas permis de travailler à l'amoindrissement du Siège apostolique. Né dans un temps et dans un palais où la Religion n'était guère plus honorée que la vertu, il a toujours cherché sur le trône à ne produire aucun témoignage ostensible de piété. Aussi n'est-ce pas sans heureuse surprise que Ton découvre dans le journal du duc de Chartres, à la date du '25 décembre 1790, les aveux suivants : « Je me suis confessé hier matin... après le souper, rentré dans ma chambre pour dire quelques prières. J'ai été à la messe dé minuit à Saint-Eusiache; j'ai fait mes dévotions à cette
' Annales du règne de saint Louis, pnr le sire de Joinvi'.le (édition royale), pge 555.
messe. » Le 25 janvier 1791 , en pleine révolution, quand Louis-Philippe s'est résigné au rôle d'huissier du club des Jacobins, il minute : « Dîné jeudi à Mousseaux; le lendemain, levé à midi, dit mon office et mes prières. » Puis, le 22 mai, un accès de sensibilité, un cri du cœur s'échappe de la poitrine de ce jeune homme; il se traduit par un acte de reconnaissance envers sa mère et envers Dieu : a Je souffre beaucoup, écrit-il dans son journal... 0 ma mère! que je vous bénis de m'avoir préservé de tous ces maux, en m'ihspirant des sentiments de religion qui font ma force... sans cela, je succomberais et me livrerais à tous les dérèglements de la jeunesse. »
L'âge mûr , l'ambition , les convoitises de toute espèce avaient bien pu modifier ces premiers élans de ferveur, consignés chaque soir sur le papier plutôt comme un souvenir intime que comme témoignage d'une hypocrisie alors inutile et compromettante au plus haut degré. Mais la soif du pouvoir et cet immense amour de l'or que Tacite appelle l'auxiliaire de la passion de régner \ ciipido auri immensa quasi subsidiam rcgno ne parvinrent jamais à étouffer le germe de sa foi.
11 était resté un peu Bourbon par ce seul côté, et il se garde bien de s'en vanter à ses amis. Assez expérimenté pour savoir que toute pensée irréligieuse est une pensée impolitique et tout attentat contre le Catholicisme un attentat contre l'ordre social, il a des
' Tacit.. A)mal.,\\\, 7.
48 CIlAl'lTUi: PREMIER,
ostentations obligées de dernier voltairien comme des accès de fièvre révolutionnaire. Ainsi que la plupart de ses contemporains, il est ami platonique de la liberté et amant passionné de la puissance. Néanmoins il n'aurait pas sciemment tendu des pièges à l'Eglise, mis des entraves à l'exercice du pouvoir pontifical ou prêté la main à un acte spoliateur. Jamais, comme Paul avant sa conversion ', « il ne respira que carnage et menaces contre les disciples du Seigneur. » Cette résolution était si bien arrêtée dans son esprit, qu'un jour, en 185G, au milieu des effusions de sa correspondance avec le pape Grégoire XVI, il révéla le secret de sa conduite.
C'était d'abord à sa piété filiale envers la Chaire de Pierre et ensuite à une lecture des œuvres de Bayle, le patriarche de l'incrédulité, que Louis-Philippe confessait être redevable de son abstention prévoyante. Le texte de Bayle est cité de mémoire dans celle lettre. Le Souverain Pontife avait, en fait d'intrigues, toute l'innocence des honnêtes gens et l'heureuse bêtise de beaucoup de gens d'esprit. Il se faisait du roi-citoyen un portrait de fantaisie ne manquant ni d'à-propos ni surtout de charité. Curieux de connaître cet extrait de Bayle qui exerça tant d'influence sur l'esprit d'un d'Orléans, il consulte l'ouvrage et lit ' : « On ne saurait considérer sans étonnement qu'une Eglise qui n'a, dit-elle, que les armes spirituelles de la parole de
• Acl. Apost.,\\, 1.
- Bayle, Dictionnaire historique, tome II, pnge 002, note B.
Dieu, et qui ne peut fonder ses droits que sur l'Évan- ^nle, où tout prêche l'Iiumilité et la pauvreté, ait eu la hardiesse d'aspirer à une domination absolue sur tous les rois de la terre ; mais il est encore plus étonnant que ce dessein chimérique lui ait réussi. Que l'ancienne Rome, qui ne se piquait que de conquêtes et de la vertu militaire,
Excudent alii spiraiitia niollius ncra,
ait subjugué tant d'autres peuples, cela est beau et glorieux selon le monde ; mais on n'en est pas surpris ((uand on y fait un peu réflexion. C'est bien un autre sujet de surprise, quand on voit la nouvelle Rome, ne se piquant que du ministère apostolique, acquérir une autorité sous laquelle les plus grands monarques ont été contraints de plier : car on peut dire qu'il n'y a presque point d'empereur qui ait tenu tête aux papes, qui ne se soit enfin très-mal trouvé de sa résistance. Encore aujourd'hui (1095), les démêlez des plus puissants princes avec la cour de Rome se terminent presque toujours à leur confusion. Les exemples en sont si récents qu'il n'est pas nécessaire de les marquer. » Ainsi, la piété filiale de Louis-Philippe envers le Siège apostolique s'était corroborée d'un salutaire sentiment de crainte. La crainte encore une fois devenait le commencement de la sagesse ; et, en montrant aux adversaires de ce prince la lettre que nous avons souvent lue au Vatican : « Vous voyez bien , répétait le Pape avec son meilleur sourire, qu'il ne faut jamais