II
désespérer même des plus incrédules, ils ont un reste de bon. »
Le roi des Français le prouva dans cette circonstance. Les Sociétés secrètes, qui n'avaient point dit leur dernier mot, ne parlent pas plus de renverser le Saint-Siège que d'unifier l'Italie. Ce rêve d'affranchissement temporel et d'émancipation idéale germe à peine dans le cerveau de quelques obscurs sectaires, possédés d'orgueil et passant tous à l'état d'idoles d'euxmêmes. Le mazzinisme ne sort pas de ses langes humanitaires. La génération de 1850, plus préoccupée d'inimitiés politiques que d'abstractions antisociales, se révolte plutôt pour le plaisir d'imiter Paris que pour renverser des trônes. Il était de mode alors de réchimer la liberté de la presse, la liberté de la tribune et toutes les réformes découlant du progrès constitutionnel, comme si la plus haute liberté d'un peuple ne se résumait pas dans le choix d'un esclavage qui lui convienne. Les remuances et nouvelletés du temps, signalées par Montaigne, s'arrêtent si bien à ce terme que le '26 septembre 1850, quand Joseph Bonaparte, l'ex-roi absolu , le mj nello d'Espagne, connaît aux Etats-Unis la révolution de juillet, il s'empresse d'écrire au général Lamarque ^ : « Le temps des gouvernements représentatifs est arrivé. Liberté, égalité, ordre public ne peuvent naître tant que les gouvernants seront d'une espèce différente que les gouvernés. »
* Mcmoires et correspondance du roi Joseph Bonaparte, tome X, page oGO.
Ses deux neveux, Napoléon et Louis, faisant leurs premières armes dans ces équipées orléanistes ou libérales, tiennent le même langage. L'aîné même, qui va bientôt mourir de la rougeole à Forli, se laisse imposer par un prétendu comité national de Terni et signe une lettre au Pape Grégoire XVI, qui serait un outrage, si elle n'était une puérile fanfaronnade de rhéloricien réformateur \
Pour avoir, elle aussi, ses glorieuses journées et s'acheter de l'héroïsme à bon marché, l'Italie daignait déjà compter sur l'appui des armées françaises. Elle avait bien sous son drapeau quelques gentilshommes perdus d'honneur, s'improvisant tribuns ou doctes économistes, des apprentis Sylla, don! la détresse fera la principale audace, des princes descendant de leur père par l'escalier de service, des volontaires se nommant d'emblée colonels ou ffénéraux, et des jeunes gens que la famille, trompée par
* Cette lettre, dont il a été si souvent fait abus par la confusion qu'on clierche à établir entre les deux frères Napoléon et Louis, est une œuvre d'écolier échappé du collège. Dans le Récit de mon Passage en France en 1851, page 128, la reine Hortense la juge en ces termes « Cette dépèche, inconsidérée sans doute et qu'on a tant reprochée à mon fils, mais quele sentiment qui lavait dictée devait faire juger moins sévèrement. » Nous croyons que le jeune Bonaparte ne fit que signer p;ir complaisance ou par obsession un pareil libelle épislolaire, et la preuve la plus convaincante que nous puissions apporter de notre croyance, c'est qu'il est écrit dans cette lettre « que les forces organisées qui s'avancent sur Rome sont invincibles. »
Des Italiens, tiès-déterminés 'a ne pas combattre et qui se giirderonf bien d'en venir aux mains, pouvaient seuls se délivrer un brevet d';/(vincibles.
5!2 CIlAriTKl': ru KM I LU.
la maturité de leurs vices, émancipa beaucoup trop tôt. Mais, en face des populations regardant défiler avec indifférence ces solennelles parodies d'insurrection, chacun resie convaincu de l'avortement d'une iolle tentative. Louis-Philippe apprend que deux Bonaparte se sont, avec l'étourderie de leur âge, jelés dans cette échauffourée; il saisit ce prétexte dynasfi(juc pour décliner toute assistance.
Les Carbonari, précurseurs des révolutionnaires unitaristes, ont pour principe et pour politique de mener les hommes plutôt où ils veulent que là où ils doivent aller. Ces Carbonari, dont chaque rêve est un complot et qui conspirent, même quand ils sont immobiles, soufflaient l'enthousiasme de la guerre. Ils affirmaient à Napoléon et à Louis-Bonaparte que leur nom si retentissant produirait instantanément des miracles. Ce nom était tout pour eux ; mais la gloire que les hommes se donnent réciproquement passe vite. Les Italiens, qui, au milieu de leur exaltation la plus pompeusement démonstrative et de leur héroïsme invariablement prêt à se vouer à la mort, sont les gens les moins disposés à courir un risque quelconque, n'avaient pas compté sur ce scrupule, légitimant ou excusant un refus. Ils n'auraient pas été trop contrariés en voyant une armée française leur déblayer le terrain et les conduire d'étape en étape au Capitole, douteux seuls, après le succès, auraient fait la radieuse conquête. L'armée française ne paraissait pas au sommet des Apennins. La tendresse pour les
Bonaparte se refroidit tout à coup. Les jeunes généraux du matin ne sont plus le soir que des volontaires embarrassants, il faut se priver d'eux sans retard. On les supplie assez lestement de ne plus se compromettre, ce qui, dans le langage des Machiavels inédits, équivaut à l'idée et à l'expression de ne pas compromettre les autres. L'Italie s'empresse de décliner la coopération de Napoléon et de Louis.
Ces diverses insurrections, ayant la même origine et produisant le même résultat, créèrent bientôt pour le gouvernement français une cause incessante de dépenses et de troubles. Le réfugié passa à l'état de corps constitué et rente; il eut son petit coin au soleil du budget. Ce qui s'était vu depuis Thémistocle et Coriolan, les grands exilés, jusqu'aux Huguenots, bannis par la révocation de Ledit de Nantes, aux Jacobites anglais et aux Emigrés français, se renouvela pour tous les Espagnols , Polonais et Italiens qui crurent amortir le péril en fuyant leur patrie, et qui ne firent que le déplacer. Ces réfugiés, pour qui l'exil ne fut pas une peine, mais un état et quelquefois un métier, étaient encore tels que ceux dont parle Commynes^ : « Ung jour vivaient en espérance, aullre au contraire. » Ils suscitèrent des haines implacables contre le gouvernement de leur pays; ils devinrent les pionniers de tous les complots, car l'exil n'a pas seulement ses douleurs, il a aussi ses fascinations. Au bout d'un certain nombre d'années, tout proscrit perd le sens
* Mémoires de Cominynes, liv, VII, pnge 501.
54 CIIAPITRK PREMIEU.
dos choses de sa patrie. Ses impressions, ses jugements sont datés du jour de sa proscription ; la blessure emportée saigne toujours et corrompt jusqu'à sa raison. Les réfugiés furent, sous Louis-l'liilippe, un danger et une puissance. Répandus sur l'Europe, ils acclimatèrent partout le besoin et le droit d'insurrection. Car, ainsi que le dit si justement Montaigne ' « en ces maladies populaires on peut distinguer sur le commencement les sains des malades; mais quand elles viennent à durer comme les nostres, tout le corps s'en suit et la teste et les talons. Aulcune partie n'est exempte de corruption. »
Faire la part du feu était déjà la seule tactique du Palais-Royal. En chargeant ses commis-voyageurs de se déguiser en missionnaires des nationalités, il avait cru entreprendre à forfait le sauvetage de leur indépendance. Ainsi préservé de l'orage européen, Louis- Philippe ne s'en était pas moins vu exposé à des tribulations intérieures de plus d'une sorte. Mû par une implacable férocité d'ambition, il avait tout mis en œuvre pour échanger son bonheur de prince et ses joies de famille contre les soucis du rang suprême. Il était prêt à s'écrier avec le poëte Lucain : " « Les crimes me plaisent à ce prix. »
i< Scelcra ipsa neflisquc
Hac iiiereede placent. »
Tout lui avait souri dans l'opposition ; tout lui de-
' Monlaiiiné, Essais, liv. 111, diap. ix. - Pharsale. liv. I.
venait hostile dans l'exercice da pouvoir. Ainsi que le Galba de Tacite \ « il parut au-dessus d'un particulier tant qu'il joua un rôle secondaire, et tout le monde l'aurait jugé digne de succéder aux Césars s'il n'avait jamais régné. » Ses désirs furent vastes comme l'enfer. La Révolution le punit en le rendant insatiable comme la mort, et, dans l'amertume de ses déceptions, il dut souvent s'avouer que la prudence humaine est toujours courte par quelque endroit.
En jetant sur l'Europe son trop plein d'émeuliers, le roi de Juillet avait espéré qu'il pourrait, sans secousses, procéder à l'inventaire de la monarchie légitime et se substituer à ses aînés dans toutes les gloires de la majesté souveraine. Narquois, fin et même un peu finaud, il s'était fait un jeu d'accommoder les principes avec les intérêts et, quoique Bourbon, de servir de pis-aller entre la République et l'Empire. L'expérience lui eut bientôt démontré qu'en répondant au fou selon sa folie, c'était lui devenir semblable. Chaque jour, chaque heure amenait à Paris son émeute et son danger. L'insurrection est descendue au premier étage, elle ne veut plus remonter dans son grenier. Tout est sujet de méfiance ou d'alarme. Les causes de misère ou d'agitation naissent à chaque pas. La Révolution a subitement tari les sources de la richesse publique et de l'industrie privée. La banqueroute anéantit les fortunes les mieux établies. 11 n'y a plus de travail, plus d'affaires, et la confiance, ce
' TaciL, Uist., liv. 1, page 49.
r,o ciiAiMTKK r'r.EMir.n.
puissant moteur du commerce, disparnîl dans la mine générale. Les ouvriers sont sans pain, les fabriques sans ouvrage. De cette première détresse gouvernementale sortit l'idée des ateliers nationaux, dont la révolution de 1848, fille et bourreau de l'Orléanisme, développera si tristement le germe. En 1850, on parque déjà les artisans dans le Champ de Mars. On leur assigne, comme lâche patriotique, la (erre des talus- à remuer avec une consciencieuse nonchalance; puis l'État se fait prêteur sur gages. 11 vote trente millions pour conjurer les désastres de l'industrie. Ces avances artificielles, que les pouvoirs aux abois ne distribuent en primes électorales qu'aux intrigants et aux entrepreneurs de zèle, produisent rarement d'heureux résultats; elles ne rentrent jamais au trésor que par fiacliiins Irrs-minimes. La fabrique vit parles commandes; le haut et le petit commerce par les acheteurs; et tous les revenus de l'Etat ne peuvent que s'évanouir en pure perte lorsque la Révolution les applique sans discernement. De pareilles prodigalités sont peut-être pour quelques privilégiés un cas de fortune; pour l'État, elles seront infailliblement une cause de ruine.
Au milieu de cette crise sociale où tout est livré à l'imprévu, où tout se dirige au hasard, Louis-Philippe doit avoir à compter avec ses ennemis, et par-dessus tout avec ses amis. La reconnaissance est pour ses épaules un trop lourd fardeau; les ministres, qui se sont choisis entre eux, ne lui permettent l'ingratitude
LES DÉBUTS DU RÈGNE. hl
qu'envers les autres. Après avoir trompé leurs contemporains, ces hommes auraient voulu dérouter la postérité, qui s'étonnera de les prendre au sérieux. Dans un moment où il ne s'agit que de gouverner, tous demandent la parole à la fois. Pas un ne se juge « impropre au discours continu», ainsi que Montaigne. Tous parlent au peuj)le, à l'armée, aux ouvriers, aux vainqueurs principalement. Tous se coalisent tantôt pour, tantôt contre. Tous se jalousent; tous se défient les uns des autres; tous portent dans les conseils du monarque l'esprit d'insubordination qui souffle encore des barricades.
Benjamin Constant, le tribun rhéteur, ayant encore plus de dettes de toute naturequedemobilitédans ses opinions, meurtà la fin de 1 850 sous l'insulte d'un bienfait de deux cent mille francs reproché par Louis-Philippe. Les derniers jours de Benjamin Const;>nt, assombris par une détresse incroyable et par le spectacle de tant de calamités auxquelles il coopéra si activement, s'écoulèrent dans un abattement voisin du désespoir ^ L'homme, ruiné par le jeu ou par l'incurie, était une
' Ce polémiste, qui eut beaucoup plus d'esprit que de convictions et qui servit rOrléanisine, sans parvenir à l'estimer, écrivait, peu de JOUIS avant sa mort, à Népoinucène Lemercier : « Accablé à la fois de trois maladies, d'une faiblesse qui me force à prendre trois doucbes par jour, d'une multiplicité daffaires qui cadre mal avec cet état de santé et, ce qui est le pire de tous les maux, d'une nuée de sauterelles appelées pétitionnaires, arrivés comme des furieux des quatre coins du royaume pour moissonner ce que d'autres ont semé. »
C'est la dernière lettre de Benjamin Constant, c'est la peinture la plus gdèle de la curée des places, telle que le Libéralisme et les d'Orléans l'avaient rêvée pour le bonheur et la plus grand • gloire de la France.
58 ClIAIMTIiK l'HKMIKU.
charge pour rOrléanisme, aussi peu reconnaissant que prêteur indiscret. Le tribun mort devint une occasion d'étaler toutes les pompes des deuils ofliciels. On entoura d'un grand appareil de larmes peintes, de tambours voilés, de phrases douloureuses, de drapeaux et de crêpes funèbres, le cercueil de celui qu'on avait laissé mourir de misère; puis les passions, qui ne s'étaient pas calmées sur cette tombe entr'ouverle, continuèrent à s'agiter autour du Palais-Royal. Louis-Philippe était en butte à toutes les hostilités les plus opposées, car la destinée d'un usurpateur est d'avoir pour ennemis, et ceux qui lui livrèrent la couronne et ceux auxquels il l'enleva.
Dupont (de l'Eure) et Laffitte, que leur vaniteuse insuffisance devrait placer dans les limbes, à côté des enfants, luttent contre Sébastiani, Broglie et Guizot, qui ont la secrète pensée du maître. Des avocats de tous les barreaux, des officiers de tous les grades, des marchands de toutes les catégories, n'ayant jamais su que servir ce qu'ils combattaient et perdre ce qu'ils voulaient sauver, s'associent pour proscrire. Ils discutent, argutient, s'imposent, se démettent et protègent avec des formes si étranges et un laisser-aller si bourgeois, que Louis-Philippe lui-même songe à s'en offenser intérieurement. Comme le fond de Mazarin, celui du roi de Juillet « étoit ' proprement de ravauder, de donner à entendre, de faire espérer, de jeter des lueurs, de les retirer, de jeter des vues et
' Mc'moires du cardinal de liclz, liv. IV.
de les brouiller; » mais ses atermoiements, ses intrigues, ses ruses, ses paroles dorées, ses perfidies et ses caresses ne pouvaient plus dissiper les tempêtes ou maîtriser les fureurs déchaînées comme elles.
Il n'y a de véritables fêtes nationales que les fêtes où la Religion vient librement mêler ses [»rières et son encens. Nos ancêtres l'avaient si bien compris que l'Église était toujours de moitié dans les solennités publiques. L'État, depuis le roi jusqu'à l'armée et au plus humble fonctionnaire, se faisait gloire de participer aux pompes religieuses. Le Libéralisme, se portant fort pour la liberté de conscience et stipulant en son nom , avait amèrement censuré cette antique union. Le prêtre, officier salarié de police morale seulement, devait se confiner dans son sanctuaire désert, et ne plus avoir à s'occuper que de baptiser, de marier ou d'enterrer ceux qui auraient encore la faiblesse de se soumettre au cérémonial catholique. Après 1850, la Révolution, qui aime à se bercer de l'espoir qu'un jour elle détrônera le bon Dieu et fera danser la carmagnole au Clergé, voulut le contraindre à se mêler aux mascarades patriotiques dont elle décréta la célébration. Les autorités orléanistes organisent, à Paris et dans les départements, la persécution contre le sacerdoce. Elles procèdent à la nouvelle ère par le renversement des croix et par des proscriptions d'évêques ou de curés.
Dans les temps de trouble, il y a un moyen toujours facile de perdre ses ennemis, c'est de les ralta-
tO CIIAPITHE PREMIER,
cher au prirli vaincu et de les affubler d'un nom qui les rend coupables de tous les crimes. Le titre de Carlistes fut imposé à tous les hommes d'ordre et de piété. Ignorant que le cœur rétréci de l'impie ou du sophiste n'est pas assez vaste pour se mesurer avec la frrandciir et la majesté de la Religion, l'Orléanisme a la plus détestable des incrédulités, celle de l'hypocrisie légale. Il supprime toutes les cérémonies publiques du culte. La procession de la Fête-Dieu, celte solennité du peuple; la procession du 15 août, qui consacre la France à la sainte Vierge, sont rayées du calendrier national. On veut même que le viatique ne soit porté aux agonisants qu'à la dérobée.
Mais la Révolution a le mot pour rire à ses heures. Elle se précipitait dans les églises afin d'imposer le chant du Domine sahum fac regem Ludovicmn Philippum ; elle exigeait des vœux et des bénédictions pour son drapeau. Quand il lui plaisait d'en demander par menace ou par blasphème, sous peine d'émeute et de tout ce qui s'ensuit, la garde nationale, avec ses aristocrates d'ordre légal, se sentait atteinte de prô- Irophobie dévote ; elle faisait du libéralisme conciliateur en poussant des cris de haine et de rage sacrilège. L'Orléanisme prenait l'ivresse pour la puissance et les écarts de la déraison pour le progrès. 11 singeait le patriotisme afin d'arriver plus vite à l'arbitraire. De l'église Sainte-Geneviève il fabriquait un temple de la Gloire, espèce de panthéon bâtard ouvert aux invalides de la tribune et aux dupes des insurrections.
Ll'S DÉBUTS DU RÈGNE. 61
M. Victor Hugo martela une cantate officielle en leur honneur. Ces dupes héroïques furent
Ceux qui jiieuscnienl sont morts pour la patrie.
Des questions de vie ou de mort se mêlent incessamment aux questions personnelles. On les voit se débattre à tous les carrefours : elles s'agitent à tous les foyers, elles envahissent la tribune de tous les clubs. S'amoncelant autour du trône comme pour l'emporter dans une nuit de sang ou pour l'avilir à tout jamais aux yeux du peuple, elles enveniment les colères; elles prêtent à la pitié des airs de raillerie. Un jour, c'est la tête des ministres du roi Charles X que la Révolution sollicite; le lendemain, c'est sur l'assassinat du dernier Condé qu'elle verse des larmes avec des prières se transformant en défi de justice.
Le 15 décembre 1850, la Cour des l'airs ouvre de solennelles assises. Quatre signataires des ordonnances de juillet, MM. de Polignac, de Peyronnet, de Chantelauze et Guernon-Ranville, sont au banc des accusés. Moins par cruauté que par un sentiment de dédain envers Louis-Philippe, la Révolution veut dicter un aiTêt de mort. Elle n'a pas les instincts barbares de sa devancière ; elle est seulement loquace à l'exemple du roi de ses entrailles. Mais les meneurs, déjà en perspective évincés du pouvoir, ont saisi ce prétexte pour disposer des multitudes. On leur prépare des scènes sauvages, et la garde nationale, divisée en deux camps, temporise avec la Fayette, son général. La
i>> ciiAi'iTiiK i'ui:.\iii;n.
Fayette a rêvé avec Louis-Philippe l'abolition de la peine de mort. Plutôt prêt à exposer sa vie que sa popularité, le héros des deux mondes essaye de se faire l'arbitre de tous les partis. Il se porte médiateur non armé entre eux et les flatte de belles paroles. L'insurrection a établi son quartier général autour du palais de la Chambre des pairs; elle voit à sa tête des délégués des écoles, cette puissance nouvelle éclose au soleil de l'émeute. La Fayette et Odilon Barrot, préfet de la Seine, sentent le besoin de compter avec elle. Les délégués des écoles, qui doivent bientôt être effacés par les délégués de la force ouvrière, sont convoqués au Luxembourg; ils s'y rendent. Tour à tour lactieux ou impitoyables, ils donnent aux dépositaires du pouvoir le secret de leur attitude. « 11 ne s'agit pas des accusés, disent-ils; nous n'avons pas plus soif que vous de leur sang. Il s'ngit d'un gouvernement qui a trahi la liévolution. L'occasion de le renverser se présente, nous la saisissons. »
Et ils s'en emparaient avec tant de magistrale turbulence, que la Fayette et Odilon Barrot ne craignirent pas de se ranger de leur côté. Ce fut ce jour-là, 19 décembre, que le général en chef, dans un manifeste, révéla ce qui s'était passé à l'Hôtel de Ville, et qu'il publia le texte du programme de juillet. Au milieu des éloges et des couronnes de chêne qu'il se décerne à lui-même, la Fayette écrit : a Un trône populaire entouré d'institutions républicaines, tel fut le programme adopté à l'Iïôtel de Ville par un patriote
de 89, devenu roi-citoyen. Peuple el roi me trouveront fidèle à ce contrat. »
L'humanité de Louis-Philippe se croyait mal engagée et surtout mal récompensée. Ce trône populaire entouré d'institutions républicaines n'est pas plus son lot que son fait. Après les promesses dont il a bercé la Révolution, Louis-Philippe s'imagine qu'il y aurait vertu de sa part à les violer. Sous le coup de la nécessité, le royal patriote de 89 ajourne donc sa réponse, c'est-à-dire sa vengeance. Tout avait été arrangé et combiné avec les juges et les accusateurs publics pour sauver la vie des ministres. Le concours de la Fayette était indispensable ; on le ménagea , on l'obtint, même au delà des prévisions. Trois jours après lejugement rendu, quand le tumulte est apaisé, le général la Fayette se voit subrepticement enlever, par un croc-en-jambe législatif, son titre et ses fonctions de commandant en chef des gardes nationales du royaume. Il s'était placé dans la catégorie des obstacles ; on l'ensevelit sous des roses de rhétorique.
Ainsi Louis-Philippe s'apprêtait à échapper à la tutelle de la Ptévolution, qu'il veut rester seul à développer et à exploiter. Plus maître du terrain par cette ingratitude assez bien justifiée, il pouvait dire, en sûreté de conscience, à l'ambassadeur anglais : c< J'ai encore deux médecines à rendre. » Dupont (de l'Eure) et Laffitte ne doivent pas, en effet, tarder à rejoindre sur les bancs de l'opposition le vieux la Fayette, dont la carrière s'achèvera entre l'espérance et le désen-
6i CllAI'lTUl': l'IlEMII'R.
chantement d'une insurrection éclatant chaque malin et se dispersant chaque soir.
Les ministres que la Révolution fournit à son roi, et que ce roi caresse jusqu'au moment où il peut s'en débarrasser par une fourberie constitutionnelle, n'ont pas su et n'ont pas voulu dominer ce mouvement d'opinion publique; il menace d'asphyxier la dynastie de Juillet sous les lambris de son Palais-Royal. Louis- Philippe ne prétend lutter avec l'émeute que par procuration; mais l'émeute, qui règne et gouverne à la manière du désordre et du tourbillon, multiplie ses coups afin de rendre impossible toute autorité. Elle n'a pu, dans le procès des ministres, faire de sa tapageuse barbarie une occasion de s'emparer du pouvoir. De l'agitation des écoles, elle descend à l'agitation des collèges; puis, le 14 février 1851, elle attend, à Saint-Germain l'Auxerrois, le signal d'un saccagement promis et convenu d'avance.
C'est l'anniversaire de l'assassinat du duc de Berry. Pour les royalistes, ainsi que pour les cœurs honnêtes, c'est un jour de larmes et de deuil. Seule, la famille d'Orléans, qui a reçu son âme en vain, n'a pas le droit de s'associer à ces regrets, et, ainsi que parlerait saint Paul \ « elle ne fait pas le bien qu'elle veut, mais elle fait le mal qu'elle ne veut pas. » Le gouvernement n'ose pas mettre officiellement obstacle à ce désarroi. l\ demande à la Révolution son appui conditionnel; il l'obtient et le tourne contre la prière.
« Epistot.ud Roman., VII, 19.
Au moment où s'achevait le service, une image de Henri V fut attachée sur le catafalque par une main inconnue. Des soldats, dont le nom resta toujours un mystère, vinrent faire toucher leurs décorations à l;i couronne d'immortelles suspendue au drap funèbre. Ce crime de respectueuse fidélité ou de provocation orléaniste serait passé inaperçu ; mais le Palais- Royal croit avoir intérêt à frapper un grand coup contre les Légitimistes.
Sa bourgeoisie, sa police et son peuple, élargissant leur conscience à mesure qu'ils arrondissent leur fortune, s'étaient réunis sur la place. Le récit d'un pareil fait s'enrichit de commentaires et se répand dans cette foule dynastique. Elle a pu constater de ses propres yeux ou savoir de source certaine l'absence de toute action légale, de toute force armée ; elle en profite. Le pillage du presbytère et de l'église est consommé par des bourgeois en habit noir et par des étudiants faisant là leur stage de juges de paix.
La pire excitation des plus scélérats était la douleur des bons. Le vieux monument de la piété de nos pères fut livré au cynisme en goguettes. On le dépouilla de ses ornements, on brisa le tabernacle où Dieu est toujours présent dans son adorable humanité. On mutila ses statues , on détruisit l'autel , on se fit des habits sacerdotaux un déguisement de carnaval. Tandis que cette foule, à deux pas de la demeure du roicitoyen, dansait en hurlant et en blasphémant, un apothicaire, officier municipal, nommé Cadet-Gassi-
66 CHAPITRE PRKMIER.
court, intimait l'ordre d'abattre la croix qui s'élève au-dessus du temple. Ce fut la seule autorité dont la présence et l'action furent constatées sur les lieux.
Le lendemain, l'insurrection a changé d'hommes et de plan : elle allait se ruer contre le Palais-Royal, entouré de ses baïonnettes intelligentes. Les avenues en étaient soigneusement gardées par la troupe de ligne. L'insurrection hésitait; d'habiles recruteurs lui persuadent de « donner une bonne leçon à l'archevêque de Paris. » Monseigneur de Quélen est bien coupable en effet. Ouvrier irréprochable, selon les les saintes Écritures, sachant traiter droitcmont la parole de vérité, et imitant l'exemple de Simon, fils d'Onias, souverain pontife, il monte à l'autel pour orner et honorer le saint habit qu'il porte. Monseigneur de Quélen a sagement refusé de se prêter à ce service commémoratif. Un mandat d'amener n'en fut pas moins décerné contre lui, que l'Orléanisme désignait ainsi à la vindicte des siens. Le Palais-Royal n'a plus rien à redouter ; ses favoris, ses confidents, ses ministres et ses officiers assistent en souriant à ce spectacle de dévastation.
Le Moniteur et le Journal des Débals avaient excusé et presque encouragé les fureurs que, dans leur style officiel, ils appelaient la légitime indignation du peuple. Ce peuple se sent les coudées franches ; on lui passe pour son mardi gras les ornements sacrés, les livres précieux, les tableaux historiques et les archives de l'archevêché. Il brûle, il jette à l'eau, il met
en pièces tous ces trésors d'une science séculaire. Le pillage consommé, il laisse à l'Orléanismeet à ses gouvernants le soin de s'accuser entre eux. Tous étaient coupables de complicité ou d'apalhie ; tous s'accablaient des reproches les mieux mérités ; tous ne rencontrèrent au Palais-Royal que des éloges el des récompenses.
L'incrédulité bourgeoise venait d'abattre les croix, symbole de l'affranchissement universel et de la régénération chrétienne; la Révolution veut, elle aussi, régler avec Louis-Philippe son compte du jour. Elle a calculé jusqu'à quel abaissement descendra une royauté qui, après avoir glorifié la semaine de juillet, s'accorde, à moins de sept mois d'intervalle, une autre semaine plus éloquente de dégradation sociale. La Révolution exige que les fleurs de lis disparaissent de l'écusson royal et des armoiries de la famille. Louis- Philippe se résigne à cet outrage que son père, tout citoyen Egalité qu'il fût, n'avait jamais consenti à subir. Egalité renonça volontairement à ses armes ; son fils, roi, s'en laisse piteusement dépouiller par quelques blouses représentant le peuple souverain. Après un pareil exploit, la Révolution prend à forfait de décréter que les lis sont un emblème séditieux et qu'ils ne doivent plus fleurir en France. Le Christ, dans le sermon sur la montagne, avait dit^ qu'ils ne travaillaient pas, qu'ils ne filaient pas et que pourtant Salomon, dans toute sa gloire, n'availjamais été vêtu comme
* Evang. seciind. Matlh., vi, 28.
l'un d'eux. Malgré ce lémoignnf^o du Sauveur, la Révolution s'oppose à ce que les lis des champs croissent en liberté. Par autorité de justice, Louis-Philippe les empêchera de pousser. On proscrit la fleur française de tous les jardins, à commencer par celui des Tuileries. Dans plusieurs provinces il y eut des citoyens déclarés coupables de fait et d'intention, parce qu'ils ne s'étaient pas prêtés à cette constitutionnelle, mais extravagante mutilation des parterres.
On mutilait tout alors ; la Chambre des pairs à son tour. Elle prépara sciemment la chute du trône. Avec un empressement dont la résignation eut quelque chose de lugubre, elle se soumet aux faits que la Piévolution accomplit sans elle, en dehors d'elle et contre elle. Puis, ce grand corps de l'Etat qui, sous les rois Louis XVIII et Charles X, avait pris des allures libérales et fait trembler les ministères Villèle et Marlignac, vint tendre le cou aux chaînes que lui fabriquait l'égalité constitutionnelle. D'héréditaire que la Restauration l'avait établie, la Chambre des pairs accepte le viager, c'est-à-dire la ruine et la mort. Le régime de Juillet passe le niveau sur cette institution ; la Chambre des pairs contre-signe, sans sourciller, son acte de décès.
Au fond de ce pêle-mêle de saturnales, de ridicules, de mensonges et de condescendances, Louis-Philippe, quoique souvent écarté de son but, y revenait néanmoins par la force même du principe monarchique. Il l'oblitère, il le vicie, il le déshonore; mais par tous
les artifices de son esprit il s'efforce de convaincre les autres de sa nécessité. Cette lutte, hommage di.ssimulé de l'usurpation, a sans aucun doute ses alternatives de succès et de revers. Elle n'en existe pas moins au milieu des réputations usurpées, des paroles vendues, des silences soldés, des consciences tarifées et des dévouements au rabais. La nomination de Casimir Périer à la présidence du conseil des ministres en sera la preuve la plus évidente.
Casimir Périer n'aimait pas, peut-être même il n'estimait pas Louis-Philippe. Cependant, en face de l'anarchie, dont les pouvoirs publics sont aussi déplorablement travaillés que les multitudes, il veut léguera son pays l'exemple d'un utile sacrifice et d'un héroïque combat. Cet homme, superbe d'audace, et qui , selon la parole du Psalmiste, haïssait la Révolution d'une haine parfaite, a été accusé de porter l'énergie jusqu'à la violence. Il fut sans doute impérieuxet inflexible; il aima trop l'éclat de la domination et le futile plaisir d'écraser un papillon sous une roue. Effrayé de la subite désorganisation sociale et des calamités que sa puissante intelligence lui fait entrevoir, Périer adopta tous les moyens extrêmes. Il se fit de grands ennemis et une grande renommée. Pour régenter hardiment cette majorité des chambres, tourbe ignorante, mercenaire et servile, inconstante dans ses principes et toujours constante dans sa flatterie, il ne crut pas devoir s'appuyer sur l'autorité en restant esclave de la rue. Il avait devant lui un
prince et des fonctionnaires de tout ordre, se souvenant sans cesse qu'ils ont une place à conserver, et oubliant très-ûicilement qu'ils ont une réputation à perdre. Casimir Périer leur enseigna, par son exemple et par ses reproches, le respect dû à leur dignité. Pour servir, il ne craignait point de déplaire. Il fut le plus énergique ministre qui ait jamais songé , sous une monarchie de raccroc, à établir que l'idée des droits ne jiouvait pas être séparée de celle des devoirs. Le triomphe de son incorrigible honnêteté fut, en tenant tête à l'anarchie, d'avoir discipliné Louis-Philippe et mis au pas cette royauté allant vers le mal par amour et necommettant le bien que par calcul.
Un pareil homme s'imposant dans un pareil moment, c'était une victoire morale dont l'Orléanisme va recueillir les fruits. Par ses dispositions, par son attitude et par son langage, Casimir Périer rassure l'Europe, se défiant des tergiversations de Louis-Philippe et ne comptant sur ses promesses que lorsqu'il aurait intérêt à les tenir. Le principe de non-intervention, tel que la Révolution entend l'appliquer, se résume à professer par sous-entendu que tout peuple, que toute fraction même de peuple insurgé contre le pouvoir qui le régit, a droit aux bons offices de la France. Arborer le drapeau de la révolte sur un point quelconque du globe, c'est, par le fait même , exiger que nos trésors et notre sang soient prodigués pour cette cause.
D'après la théorie de non-intervention expliquée
par l'idée démocratique , la France aurait mission d'empêcher les souverains et les armées de se prêter un mutuel secours. Elle doit veiller, de concert avec l'Angleterre, à ce que rien ne vienne troubler les espérances et les joies de l'émeute. Néanmoins , il n'est pas interdit à ces deux puissances de favoriser diplomatiquement les agitateurs et de les seconder au besoin. C'est même le but final du droit nouveau, qui, de conséquence en conséquence, en arrivera à mettre toutes les Royautés aux genoux de toutes les Révolutions. Casimir Périer le comprenait bien de la sorte. x\ussi, à peine maître des affaires, ose t-il, en face des apôtres de la fraternité universelle, formuler son système : « Nous soutiendrons, s'écrie-t-il, à la Chambre des députés ^ le principe de non-intervention en tous lieux par la voie des négociations. Mais l'intérêt ou la dignité de la France pourront seuls nous faire prendre les armes. Nous ne cédons à aucun peuple le droit de nous forcer à combattre pour sa cause, et le sang des Français n'appartient qu'à la France. »
Du premier coup, Casimir Périer abdiquait, au nom du gouvernement, ce patronage si longtemps exercé de compte à demi sur les réfugiés et les conspirateurs par la Fayette et les d'Orléans. La parole du ministre, tranchante comme un glaive, ne permet ni les fauxfuyants du Palais-Royal, ni les emphases de tribune. Le roi Casimir, ainsi que l'appelaient dans leurs privés les commensaux de la dynastie et le duc d'Or-
* }}o)iilcur (lu 19 murs 1851.
léans lui-même, le roi Casimir avait parlé ; Louis- Philippe se soumit, faisant en cela })lutôt acte de prudence que de volonté. Absorbé par l'esprit dominateur de son ministre, il accepte, avec une cauteleuse gratitude, les services rendus à la monarchie ; puis, sentant bien qu'en France les mépris du peuple sont plus funestes que sa haine, le roi de Juillet aime à se retrancher derrière le rempart de celte vigoureuse initiative. Jusqu'à ce jour, le gouvernement, harcelé et ballotté en sens contraire, a été comme un de ces esprits pauvres et bornés , s'appliquant à de chétifs projets qui le déshonorent s'ils échouent et ne lui font aucun honneur sils réussissent. La parole et le bras de Casimir Périer s'efforcèrent de le relever de cet abaissement; mais ce n'était pas plus le travail d'un jour que celui d'un seul homme.
Les droits ainsi que les devoirs ont été méconnus par Louis-Philippe. La France et l'Europe, témoins et victimes de l'attentat, subissent le châtiment de leur incomparable poltronnerie. La Belgique, n'ayant plus de roi, en quémande un à la porte de toutes les maisons princières et même parmi ses citoyens '. Par un assis et levé de son Congrès national, elle se vote pour souverain le duc de Nemours. Elle apporte en grande
' Le prince de Ligne avait une fraction de parti dans le pays. Ce parti lui proposa la couronne. On raconte que le prince déclina cet honneur et que. pour excuser son refus, il aurait répondu avec une spirituelle espièglerie digne de son grand-père : « Je ne puis, messieurs, accepter le trône que vous m'ofi'rez. Je suis déjà chamLeilan de l'empereur d'Autriche. »
pompe au Palais-Royal le résultat de ce scrutin, et, sachant très-bien que l'Angleterre empêchera Louis- Philippe d'y adhérer, la Belgique s'obstine dans son vœu. Elle se voit aux prises avec des calamités de toute nature et des excès de toute espèce. Elle est sans ressources financières, elle n'a plus d'armée, plus de pouvoirs publics, et les Hollandais menacent d'envahir son territoire. Pour ne pas trop laisser à la Révolution le soin de faire elle-même ses propres affaires, les cinq grandes cours ont établi à Londres, sous les auspices du cabinet britannique, une conférence qui a mission de régulariser le désordre et de sanctionner la violation des principes. Dans cette complication de protocoles diplomatiques et de périls sociaux, il faut confectionner à tout prix un gouvernement à la Belgique. Elle est émancipée, mais ne sait mettre à profit ses premières heures de liberté que pour se livrer à des duels d'amour-propre, à des bravades superflues et à des paniques sans fin. La diplomatie procède avec lenteur, sinon avec maturité. Elle lui cherche un roi, et c'est la Grande-Bretagne qui le désigne.
Léopold de Saxe-Cobourg, veuf de la princesse Charlotte d'Angleterre, a déjà couru les trônes vacants. En 1829, il est venu à Paris afin de solliciter le roi de France et d'obtenir qu'il fût favorable à ses projets. Dans ce temps-là , Léopold briguait la souveraineté hellénique et la main de Mademoiselle Louise d'Orléans. Charles X, qui aime et qui estime le prince
74 CIlAI'lTUi; PREMIER.
(le Cobourg, n'a pas vu d'obstacle à ce double vœu. Il lui était même propice, et se charge d'en faire part à Louis-Piiiiippe, « Ah ! sire, s'écrie le duc d'Orléans en plaçant la main sur son cœur, ma fille et moi nous serons toujours heureux d'obéir aux ordres de Votre Majesté; mais que le Roi me permette une seule observation. Une fille de la maison de Bourbon peut-elle épouser un aventurier, qui n'est même pas catholique? » Ce refus paternel, basé sur un motif religieux, devait être concluant aux yeux de Charles X. A deux années d'intervalle, l'Angleterre lève l'appareil des scrupules de Louis-Philippe ; et Léopold, qui a changé de position sans changer de culte, devint le gendre du roi des Français.
Dans ses rêves de propagande, la Révolution s'est imaginée qu'elle fera de ce dernier prince l'épouvantail de l'Europe, La Conférence de Londres trouve le moyen d'en faire son gendarme. Une armée française pénètre dans la Belgique, envahie et battue par les Hollandais. Après une campagne de dix jours, promenade militaire qui ne fut pas troublée, même par un coup de fusil, l'armée française retourne dans ses garnisons, ne comprenant rien au mouvement qu'elle opéra et au recul qui en est la suite. Le sort de la Belgique était entre les mains des puissances. Elles ne subissent Louis-Philippe qu'à leur corps défendant; l'Angleterre, sa seule amie, ne désire pas lui faire la partie trop belle. Le cabinet britannique négociait avec lui et pour lui ; mais il le
LES DÉBUTS DU RÈGM]. 7r>
tenait à distance, en quarantaine, pour ainsi dire, afin de le rapetisser et d'amoindrir le pays. Celte tactique, dont l'Orléanisme fut le martyr sans en être un seul instant la dupe, se renouvelle dans toutes les cours. On ne croit pas à la stabilité d'un pareil régime; on ne lui ménage donc ni les défis, ni les outrages. La France lui imputait tous ses malheurs ; on le rend responsable de tous les scandales ; on lui fait supporter le poids de tous les crimes.
La mort du duc de Bourbon était présente à l'esprit de chaque Français. Malgré les tumultes de l'époque et les divisions de parti, l'opinion avait été unanime pour repousser à première vue l'idée d'un suicide, faisant disparaître, dans un acte de lâcheté, cette héroïque maison de Condé. Le sentiment de la famille, le respect de soi-même, l'honneur de l'histoire, tout vient apporter une conviction morale sur ce tombeau si fatalement ouvert. L'instinct de la multitude ne s'est laissé égarer par aucun sophisme médicalement officiel. Les paradoxes de la presse orléaniste restent impuissants devant les manifestations de la douleur publique. Chacun a dressé son enquête; chacun a formé son jugement; chacun le résume par ce mot du peuple : Le pauvre prince, ils l'ont fait se tuer!
Et dans ce drame d'où la vérité jaillit par une intuition providentielle, le nom de Louis-Philippe n'échappe pas plus aux soupçons qu'à l'anathème. Les plus indulgents, après s'être apitoyés sur le sort du prince de Condé, qu'ils comparent à celui du duc
7G Cll.VPlTKH PREMIKR.
d'Enghien, son fils, se disent avec Florus ' : « Faacinus intra gloriam fuit: La gloire elîa(;a le forfait. » Cette dernière excuse ne sera jamais admise lorsqu'il s'agira du crime trop réel de Saint-Leu, porté au compte d'un suicide impossible.
La baronne de Feuchères était restée la commensale et l'amie de la famille d'Orléans, de cette famille où les enfants des enfants ne sont pas la couronne des vieillards et où les pères ne deviennent jamais la gloire des enfants. Les relations entre le Palais-Royal et la Feuchères, jugées si indécentes durant la vie du dernier Condé, épouvantaient après le mystérieux attentat. L'on doutait de tout, même de la justice humaine. L'on pleurait de honte en contemplant ce spectacle que rOrléanisme étalait à tous ses grands jours, spectacle qui renouvelle les scènes de Macbeth , moins la terreur, la pitié et le repentir. Par malheur, la justice ne trompa point cette insolente sécurité. Madame de Feuchères était libre et comblée d'honneurs ainsi que de petits soins au Palais-Royal. Elle marchait la tête haute et bravait l'indignation publique. Se prodiguant partout et partout insultée, tantôt du geste ou du regard, tantôt même de la parole, elle accepte ces outrages avec une audace qui sera un scandale de plus. Elle se croit, elle se dit protégée par d'augustes amitiés. Et il faut bien qu'il en soit ainsi, car les morts les plus soudaines, arrivées par elle, pour elle
' Florus, liv. I, page 16.
OU auprès d'elle, n'éveillent jamais l'altciUioii de la magistrature ou la curiosité de la police.
Un de ses neveux, un jeune Anglais, nommé James Dawes, à qui le prince de Condé fit don de la baronnie deFlassans, à laquelle il emprunta son titre, suit madame de Feuchères dans un voyage à Londres. Fier de sa nouvelle fortune, ce jeune homme a revu ses anciens camarades; il les a réunis dans un banquet. Là, racontant aux convives le drame de Saint-Leu et révélant des détails alors ignorés, il s'écrie : « Cette nui( du 26 au 27 août, je l'ai passée à Paris. Sans cela je me verrais accusé comme ma tante. » Madame de Feuchères, avertie de cette incartade dont le vin était peut-être la seule cause, prend ses mesures en conséquence. Le baron de Flassans, devenu dangereux ou suspect, débarque à Calais pour retourner à Paris. Pendant la nuit, il meurt d'une attaque d'apoplexie, d'une colique néphrétique ou de tout autre mal imprévu.
Cette mort fut entourée d'un certain mystère comme tout ce qui concernait la baronne, mais les préventions publiques étaient surexcitées. Pour expliquei' un crime patent, on cherche des crimes imaginaires. On raconte la disparition de deux ou trois complices plus ou moins avoués ; puis, de cet ensemble de récits, il ressort jusqu'à la certitude que l'assassinat du prince de Condé est attribué à madame de Feuchères. Livré à lui-même, le peuple a rarement tort dans ses opinions; dans ses sentiments, il ne se trompe
jamais, 11 croyait d'instinct à un attentat. L'Europe entière partagea cette conviction, elle la proclama. Voyons ce que la justice fit pour arriver à la découverte du crime et à la punition des coupables.
Afin d'égarer les magistrats, ou peut-être seulement par un inconcevable oubli des convenances judiciaires, trois médecins, attachés à la cour et à la personne des d'Orléans, furent chargés de se transporter sur les lieux et de rédiger en toute hâte les premiers procèsverbaux qui flevaienf agir sur l'opinion. Ces médecins ne s'adjoignirent pas ceux du prince défunt; ils ne réclamèrent l'assistance d'aucun de leurs confrères dont l'impartiale neutralité aurait eu tant de poids dans le débat. L'Orléanisme a livré le terrain aux Orléanistes; ils affirment le suicide. D'autres médecins, plus indépendants, plus véridiques par conséquent, et d'une renommée au moins égale, tels que les docteurs Oendrin et Dubois (d'Amiens), interviennent avec rautorilé de la science et celle d'une incontestable délicatesse. Ils renversent l'échafaudage officiel concluant à dire : Nous pensons qu'il (le prince de Condé) a probablement succombé à une asphyxie par strangulation. Ce probablement qui, de toute évidence, est une concession faite à la pudeur publique, n'avait rien de décisif; il ne pouvait, dans aucun cas. absoudre ou condamner. La science dynastique a répondu vaille que vaille; la justice, qui possède d'autres élément? de vérité et qui ne se renseigne point par approximation, va parler à son tour.
Après de longues hésitations, rOrléanisme a senti qu'il ne lui est plus possible d'éviter l'éclat. 11 s'efforce de l'amoindrir en utilisant le zèle d'un de ses familiers. M. Va tout se met à la peine. Il publie sur ce tragique événement un pamplilet qui, s'il n'était pas à la hauteur de toutes les consciences, se trouve du moins à la portée de toutes les bourses. Annoncé au prix de 2 fr. 50 c, il fut distribué à cinq sous sur les quais et sur les boulevards.
En présentant au chapitre royal de la basilique de Saint-Denis le cœur de ce malheureux Condé, persécuté même après le trépas, l'abbé Pélier de Lacroix, son aumônier, avait dit : « Le prince est innocent de sa mort devant Dieu. » Pour le prouver, il s'adresse, le 10 octobre 1850, au roi des Français :
« Ayant vainement attendu que je fusse interrogé sur la mort de Son Altesse Royale Monseigneur le duc de Bourbon, dont j'avais l'honneur d'être l'aumônier, et voyant qu'il ne se fait aucune enquête sur une fin aussi extraordinaire, je viens supplier Votre Majesté de vouloir bien m'entendre un instant. J'aurais l'honneur de déposer entre ses mains ma déclaration écrite. Je la crois d'une trop haute importance pour la consigner seulement dans l'histoire que j'écris; et tout ce que j'apprends d'ailleurs m'inspire le devoir de m'adresser au roi, que je crois surtout intéressé à connaître les preuves de l'horrible assassinat commis sur la personne de son infortuné parent. Venger sa mémoire, rendre à l'honneur le dernier des Condés, ne
saurait être une chose indifférente à sa famille. »
Deux jours après, l'abbé Pélier reçut du baron Fain, secrétaire du cabinet, la lettre suivante :
« Palais-Royal, le 12 octobre 1850.
c( J'ai l'honneur de répondre, monsieur, à la lettre que vous avez écrite au roi le 10 de ce mois. Si vous avez des révélations à faire, je suis chargé de vous engager à vous adresser à M. le garde des sceaux, qui sera toujours prêt à vous entendre. Peut-être feriezvous mieux et plus immédiatement de vous adresser à M. le procureur général près la cour royale de Paris, dont l'office est de poursuivre sur les moindres indices qu'on fournit à la justice.»
La maison d'Orléans a l'honneur de plus d'une parenté avec la maison de Condé. Le duc d'Âumale est l'héritier universel du dernier de cette race qui, de guerre lasse, a légué ses biens, mais qui refusa fièrement et obstinément de profaner son nom. Les d'Orléans ne l'usurperont qu'à la seconde génération, et le fils aîné du duc d'Aumale s'appellera prince de Condé, comme s'il ne s'agissait que de prendre un titre pour faire revivre une grande famille éteinte. La mémoire du bienfaiteur récalcitrant, mais pendu, est livrée aux disputes des hommes; et Louis-Philippe, qui ne sait rien, qui ne veut rien savoir des accusations portées contre madame de Feuchères, des rumeurs et des soupçons qui remontent jusqu'à son trône, ose répondre que « l'office du procureur gêné-
rai est de poursuivre sur les moindres indices qu'on lui fournit. » A l'aspecl de ce cadavre si cruellement outrag-é, si traîtreusement conspué par ses obligés, une formidable clameur de haro retentit dans le monde entier. Louis-Philippe fait le revèche, car, lorsque le vase n'est pas bien net, tout ce qu'on y verse s'aigrit. Sa cupidité a tellement été surexcitée qu'il s'aveugle lui-même, et ne veut pas apprendre que, lorsqu'un prince se montre dépourvu des sentiments qui honorent la multitude, ce prince compromet quelque chose de mille fois plus important que les richesses ou la réputation d'honîme d'esprit et de capacité.
Une enquête, une instruction furent pourtant ordonnées d'assez mauvaise grâce. On tenta de circonvenir les magistrats, d'intimider les témoins, d'évoquer, sous forme d'arguments irréfragables, des circonstances tellement insignifiantes qu'aujourd'hui , en parcourant ce vaste dossier, où l'avarice s'est faite l'auxiliaire de l'assassinat, l'historien s'étonne d'avoir à signaler une hésitation là où la vérité se manifeste aussi éclatante que terrible. Cette enquête, ouverte le 15 novembre 1850, à Pontoise, et, à Paris, le 25 février 1851, était dirigée par M. delaHuproye, conseiller à la cour royale.
Les témoignages, les détails, les informations se
déroulèrent avec une précision mathématique. Les
dépositions étaient unanimes, les charges accablantes.
Après avoir fait l'autopsie du cadavre, la justice pro-
82 ni.\i'iTi;i; premier.
cède à l'autopsie de l'existence physique et morale du prince. On interroge ses domestiques, ses gentilshommes, ses amis, les autorités locales, les indifférents , tous ceux enfin qui peuvent , sur un point quelconque, fournir des renseignements ou des indications.
Tous n'ont plus rien à craindre, plus rien à espérer de la victime. Dernier de son nom, le prince n'a laissé personne pour prendre soin de sa mémoire. Ses légataires sont ses premiers, ses seuls accusateurs ; et, dans un temps de troubles civils, de passions politiques et d'ambitieuses convoitises , chacun peut se croire exposé à un péril, à une menace, à une insinuation ou à des promesses. Rien n'est épargné ; tout est mis en œuvre. Les témoins sont en présence d'héritiers tout-puissants et d'une femme altière, dont le courroux est implacable. Cette femme affiche, comme moyen d'intimidation, le haut patronage qui la couvre avec un scandaleux éclat. Elle l'offre à tous les serviteurs du mort, qui peuvent à leur gré passer au service du vivant ou se ménager de larges récompenses, dissimulées en pensions de retraite. Et, chose à remarquer et qu'il est bon d'enregistrer à l'honneur de l'humanité, pas un de ces témoins obscurs ou titrés ne faillit à son devoir; aucun ne se prête à trahir sa conscience.
Les uns décrivent les lieux; les autres énumèrent les impossibilités matérielles du suicide. On avait fait grand bruit d'un verrou fermé intérieurement et qui
anéantirait l'hypothèse d'un assassinat. Les habitants du château démontrent, par une simple expérience, que ce verrou cède à la plus légère pression d'un ruban ou d'un lacet placé du dehors. On s'était autorisé de quelques fragments à moitié brûlés de l'écriture du prince pour conclure au suicide. Il reste bientôt démontré à tous, par l'évidence même, que ces fragments de proclamation aux habitants de Saint-Leu sont complètement étrangers à l'événement. On affirmait que le prince avait très-bien pu lui-même se faire le nœud fatal et se pendre à l'espagnolette. Le comte de Quesnay, le baron de Saint-Jacques et la comtesse de la Villegontier déclarent en termes identiques c< qu'il leur paraît impossible que le prince se soit pendu lui-même. Depuis une chute à la chasse, par suite de laquelle il avait eu la clavicule gauche cassée, il ne pouvait élever la main gauche au niveau de sa tête. En 1795, il reçut à la main droite un coup de sabre qui lui coupa les tendons de trois doigts. Quoique parftutement guéri, il éprouvait beaucoup de gêne de celte main. Ainsi il lui aurait été impossible de faire les nœuds. »
Ce nœud de tisserand, qui suspendait le prince à l'espagnolette, était si solidement établi que, lorsque le valet de pied Romanzo fut chargé de le détacher, il n'y parvint qu'avec beaucoup de peine. Le rapprochement de ce nœud si artistique et de l'impuissance notoire de la victime, même à nouer les cordons de ses souliers, devint une manifestation.
84 CIIAI'ITHI': PUEMIEH.
On demande au chirurgien Bonnie quel était le plus grave motif des préoccupations et de la tristesse du prince de Condé. Bonnie répond : « Il paraissait singulièrement affecté de la position de Charles X et de la famille royale. Souvent il lui est arrivé de renvoyer son valet de chambre et de me garder seul. Il me disait en fondant en larmes : — Que deviendront-ils? Mais lorsqu'il apprit que Charles X était arrivé à destination , il recouvra sa sérénité et se disposait à reprendre ses habitudes. »
Le comte de Choulot révèle à son tour les projets dont il fut le confident. « Le prince avait eu avec moi plusieurs entretiens depuis les événements de juillet jusqu'à sa mort ; il y était question de quitter la France. Je ne peux dire si le prince avait pris des mesures à cet effet; le matériel des voyages ne me regardait pas ; il avait dû charger son valet de chambre Manoury de ce soin. Je devais l'accompagner avec Manoury ; nous étions seuls dans la confidence. »
Il songeait à se dérober au spectacle d'une révolution nouvelle et non pas à se tuer, car, au témoignage de François, un de ses valets de pied : u Le prince avait horreur du suicide. On parlait un jour, devant lui, d'un général qui s'était brûlé la cervelle, et l'on exaltait son courage. — Du courage! dit-il, il n'y a que de la lâcheté. Notre vie ne nous appartient pas, nous ne devons pas en disposer, et, dans quelque circonstance que nous nous trouvions, il est de notre devoir de supporter l'adversité avec courage. »
Hostein, son chirurgien-dentiste, confirme par un autre fait la déposition de François. Il raconte : « Dans une conversation que j'eus avec le prince sur l'arrestation de M. de Polignac, ayant dit qu'à sa place je me serais brûlé la cervelle, le prince me dit d'un ton pénétré : — Est-ce bien vous qui osez tenir un pareil langage! Apprenez, monsieur Hostein, qu'un homme d'honneur ne se donne jamais la mort ; il n'y a qu'un lâche qui puisse le faire. Quel exemple pour la société ! Je ne vous parle pas comme chrétien, quoique j'eusse dû commencer par là. Vous savez qu'aux yeux de la religion le plus énorme des crimes est le suicide; et comment se présenter devant Dieu, quand on n'a pas eu le temps de se repentir "^ »
A la veille de la catastrophe , tels étaient sur le suicide les sentiments du chrétien, du gentilhomme et du Condé. Etudions de quelle façon il va passer ses dernières heures sur la terre. Le comte de Cossé- Brissac interrogé, répond : a Qu'il est arrivé à Saint- Leu le 26 août à deux ou trois heures, pour parler d'affaires de service. — Il est reçu avec affabilité. 11 ne fut pas question des événements du jour. Le prince lui demande s'il avait vu Charles X, et lui témoigne l'intérêt qu'il prenait à ses malheurs. Sans s'appesantir sur les événements politiques, il engage avec bonté M. de Cessé à séjourner quelques jours à Saint-Leu, puis à y coucher au moins une nuit ; et, sur le désir témoigné par celui-ci de retourner à Paris le jour même, il l'invite à dîner. Il fait appeler
se CliAPITRi: PREMIER.
M. Lambot, et le charge de s'entendre avec M. de Cossé, relativement à quelques personnes du service qu'il avait protégées et auxquelles il désirait encore s'intéresser. Une demi-heure avant le dîner, M. de Cossé passe chez M. Lambot pour lui remettre les notes relatives aux personnes dont il s'agit. Le prince y vient et veut signer deux papiers présentés par M. Lambot. M. de Cossé ne se rappelle pas s'il fut dit quelque chose à cet égard. — On se rend au salon; le dîner se passe comme à l'ordinaire. — Après le repas, M. de Cossé reste dans le salon jusqu'à neuf heures et demie ; le prince se fait lire un article de journal , et prend part à la conversation avec sa liberté d'esprit habituelle.
« A neuf heures et demie, M. de Cossé part pour Paris ; le prince le reconduisit jusqu'au vestibule. »
Le comte de Cossé-Brissac parti, le prince se met à son whist, « qui dura, selon le baron de Préjean, jusqu'à onze heures et demie. Il me fit observer que j'avais fait une impasse qui était contraire aux règles, ce qui prouve qu'il avait toute son attention au jeu. Il perdit onze fiches et ne les paya pas, en disant : A demain. 11 souhaita le bonsoir comme à l'ordinaire. »
Manoury, son fidèle valet de chambre , ajoute : (( J'ai trouvé sur la cheminée son argent, le paquet de clefs qu'il portait habituellement dans son gilet, sur ses papiers, dans la même place qu'à l'ordinaire ; les deux montres étaient remontées. Je dois faire remarquer que le prince montait sa montre de chasse ;
le valet de chambre montait ordinairement la montre de ville.
« On a trouvé sous le traversin son mouchoir de poche avec un nœud ; c'était l'habitude du prince, quand il voulait se rappeler quelque chose, de faire un nœud à son mouchoir, qu'il plaçait sous son traversin. Cela m'a paru d'autant plus naturel, que la veille au soir, à sept heures moins un quart, le prince m'avait donné l'ordre d'expédier un courrier à M. le comte de Choulot,à Chantilly, pour qu'il vînt lui parler le lendemain malin à Saint-Leu ; j'ai dû croira que c'était pour se le rappeler que le prince avait fait le nœud à son mouchoir. »
Bonnie, le chirurgien de la victime, est plus explicite. Les magistrats instructeurs l'interrogent : «Vous croyez donc, lui demandent-ils, que le prince a été étouffé? » Et Bonnie répond : a L'état des poumons semblerait l'indiquer, attendu qu'ils étaient infiltrés de sang et qu'ils représentaient la couleur de la substance de la rate; dans celte hypothèse, tout s'explique, et les excoriations aux jambes comprimées pour ne faire aucun mouvement, et la contusion de l'avantbras, et la rougeur derrière les épaules à la nuque. »
Tous les témoins désintéressés s'accordent pour affirmer et pour prouver que devant Dieu le prince est innocent de sa mort. Trois personnes seules viennent, la pâleur au front, attester quil n'en est pas ainsi. Madame de Feuchères a, dans )e château de Saint-Leu, deux satellites qu'elle y introduisit de vive
X8 CHAPITRIi PREMIER.
force. L'un est l'abbc Briant, mauvais prêtre bon à tout faire. 11 lui sert de parasite, de secrétaire, de précepteur et d'aumônier à ses heures perdues. L'autre se nomme Lecomte, valet de chambre de service auprès du prince dans la nuit fatale.
La baronne de Feuchères a isolé le dernier Condé de toute sa maison. L'appartement qu'il occupe est mis sous la surveillance de cette femme, voulant que sa victime dorme au milieu de ses parents et de ses créatures à elle. L'abbé Briant et Lecomte occupent les chambres de faveur. Le prince ne cache à personne la répugnance qu'il éprouve pour ces deux hommes. Une répugnance aussi nettement accusée est plus qu'un titre à la confiance de madame de Feuchères. Le crime consommé, Briant se donne mission de l'expliquer par un suicide. Les magistrats instructeurs posent à Manoury la question : « JN'est-cepas l'abbé Briant qui, le premier, et seul, a répandu, le jour même de la mon, le bruit de la démence du prince? » Manoury déclare : « Je lui ai entendu dire : Ce vieux bonhomme a perdu la tète, et voilà pourquoi il s'est suicidé. Ici je dois faire observer que jamais à ma connaissance le prince n'avait donné aucun signe d'aliénation ; il a conservé sa présence d'esprit et la fraîcheur de ses idées jusqu'à l'instant de sa mort. »
La Villegontier et Bonnie confirment le fait.
Par une de ces intuitions qui échappent à toute analyse, le prince de Condé n'éprouve que pour deux hommes de son entourage un sentiment de répulsion.
Au jour de l'altental, ces deux hommes sont au moins les complices secrets de madame de Feuclières. Lecomte a des remords. Sa conscience, qui n'est pas aguerrie comme celle d'un mauvais prêtre, éprouve un certain besoin d'épanchement et de repentir. On demande à Manoury : a N'avez-vous pas entendu dire à Lecomte : J'ai un poids sur le cœur? » — « Oui, répond Manoury; deux ou trois jours après la mort du prince, Lecomte et moi nous faisions le service dans le salon où était exposé le corps de Monseigneur ; ce fut dans ce moment qu'il me dit : J'en ai gros sur le cœur. Je lui demandai l'explication de ce propos ; j1 ne me répondit pas. Quelques jours après, revenant de Chantilly avec Lecomte, Leclerc et Dupin, Lecomte nous donna l'explication du propos ci-dessus, en nous disant que madame de Feuchères lui avait fait perdre son établissement en le plaçant auprès du prince ; qu'il était lié par un traité avec son successeur pour ne plus reprendre son état de coiffeur à Paris. »
Dupin, autre valet de chambre, ajoute : a J'ai entendu moi-même Lecomte dire à Manoury : J'ai un poids sur le cœur ou j'ai quelque chose sur le cœur. Nous lui avons représenté qu'il était du devoir d'un honnête homme de décharger sa conscience et de dire ce qui était à sa connaissance. Les explications qu'il nous a données nous ont paru peu vraisemblables. Cela s'est passé, je crois, dans la voiture de deuil qui nous conduisait à Saint-Denis, le jour de l'enterrement du prince. »
î)0 ClIAl'ITRE PREMIER.
Madame delà Villegonlier, dans son interrogatoire, révèle ce que la maison du prince entendait par ce poids sur le cœur. Elle s'exprime ainsi : a En apprenant de la femme Colin , le 51 août, que Lecomte était le valet de chambre de service, Je ne pus m'empêcher de m'écrier : ils l'ont assassine ! »
Lorsque Sophie Dawes , baronne de Feuchères , comparut devant les magistrats instructeurs, M. de la Huproye lui fit entendre un langage sévère et qui déjà était un avant-coureur d'accusation. « La justice qui recherche avec tant de soin, lui dit-il, les causes d'une mort violente, parce que tout homme, par cela même qu'il existe, est utile à son pays, ne saurait demeurer indifférente quand il s'agit de la mort du dernier Condé, du dernier rejeton d'une famille féconde en héros, dont le nom se lie à toutes les pages de notre histoire, d'un prince que l'on proclamait le premier chevalier de son siècle, que les malheureux pleurent comme un père, et dont la perte sera, pour tous ceux qui s'étaient attachés à son service, une source intarissable de regrets. »
Ces paroles, qui ne manquaient ni de solennité ni d'à-propos, ne durent pas rassurer très-complélemcnt madame de Feuchères. La position qui lui est faite dans le monde par les rumeurs publiques et par l'instruction, se déroulant peu à peu, commence à prendre un aspect inquiétant. Madame de Feuchères n'est pas un témoin qu'on interroge, qu'on confronte avec d'autres témoins. Dans l'idée de tous, elle passe déjà
LES DÉBUTS DU RIUjm;. Of
sur la sellette des accusés et, en la questionnant, les magistrats eux-mêmes ne peuvent dissimuler le sentiment qui les domine. Ils ont tout scruté, ils ont tout appris. Le témoin disparaît pour faire place au prévenu. Bonardel , ancien brigadier des forêts, avait parlé. c< Dans le courant du mois de novembre, en 1827, du 10 au 15, autant que jcpuis croire, le prince était à la faisanderie qu'il venait de faire construire dans le grand parc à Chantilly ; il plantait en quelque sorte la crémaillère; il y donnait un grand repas. J'étais à mon poste dans la faisanderie môme entre le mur et la charmille. J'allais voir s'il n'y avait pas quelque bête de prise dans les assommoirs. Les feuilles n'étant pas encore tombées, et la charmille étant extrêmement épaisse, il était impossible de me voir. Madame de Feuchères se promenant dans le clos de la faisanderie, son neveu, M. James, depuis baron de Flassans, vint l'y trouver. Après s'être entretenus un instant des faisans, M. James demanda à sa tante si monseigneur ferait bientôt son testament, madame de Feuchères lui répondit qu'il en avait été question la veille au soir, et que cela ne serait pas long. Là-dessus M. James lui dit : «Oh! il vivra encore longtemps. » Madame de Feuchères lui répondit alors : (» Bah ! il ne tient guère; aussitôt que je le pousse avec mon doigt , il ne lient pas ; il sera bientôt étouffé. »
A la question qu'on lui adresse : « Pourquoi n'avez-vous pas parlé, dans le temps, d'un propos si
iiiî CHAPITUK PREMIER.
(Hrange?» Bonardel répond : «Je me serais bien donné de garde d'en parler. Madame de Feuchères était tant aimée de monseigneur, et exerçait dans sa maison un pouvoir si absolu, que, si je m'étais avisé de laisser même entrevoir ce que je savais, j'aurais été chassé comme un gueux. D'ailleurs, deux mois environ après, au mois de janvier 1828, monseigneur m'a nommé brigadier de ses forêts dans le marquisat de Nointel, près Glermont (Oise). Ayant appris à la fin d'août, le samedi 28, la mort de monseigneur, et ayant eu occasion d'aller quelque temps après à Glermont, chez M. de la Martinière, régisseur des forêts du prince, j'ai connu les détails de sa mort; et comme l'on disait que le prince avait été étouffé, j'ai été frappé de la similitude de ce genre de mort avec le propos que j'avais entendu tenir à madame de Feuchères trois ans auparavant. C'est uniquement dans l'intention de rendre hommage à la vérité, et pour l'accomplissement du serment que je viens de prêter entre vos mains, que je fais la présente déclaration. »
Sous le poids de ces révélations, qui s'agglomèrent et forment un réquisitoire dont nous ne devons que saisir l'ensemble, madame de Feuchères n'a rien perdu de son arrogance. Entre elle et la famille d'Orléans il existe un pacte. Ses conditions, même les plus mystérieuses, se trouvent dévoilées par l'opinion publique. Ce pacte la protège contre les lois; il la préservera des atteintes de la justice. Madame de Feuchères est si parfaitement convaincue de son droit
à l'impunité, que, pour accréditer le suicide de son bienfaiteur, elle imagine des fables qui tombent l'une après l'autre sous les démentis des contemporains. Elle calomnie en ces termes :
« Je me suis rappelé spécialement ce que j'avais entendu dix fois de la bouche du prince, lorsque j'ai appris le genre de mort auquel il a succombé. J'ai entendu plusieurs fois le prince me raconter que se trouvant dans la Vendée, pendant les Cent-Jours, sa maison fut entourée par des gendarmes; il avait une paire de pistolets sur sa table : « J'ai conçu, disait-il « alors, l'idée de me détruire pour ne pas tomber « entre leurs mains. » Ces divers entretiens m'ont toujours fait tableau. »
A ce tableau, elle avait offert le plus épouvantable pendant; mais l'imposture ne doit pas subsister longtemps. Les faits inventés par la protégée du Palais- Royal s'anéantissent devant les amis ou les serviteurs qui suivirent, en Vendée, le duc de Bourbon, et qui, avec l'autorité de leur parole, nient les gendarmes, les pistolets, et surtout l'idée. L'invraisemblance d'un pareil mensonge, est si frappante, que, mieux conseillée, madame de Feuchères revint sur sa déposition. Elle avoue dans un second interrogatoire :
« Lorsque j'ai appris que le prince s'était suicidé, les conversations que je lui avais entendu tenir se sont retracées à mon esprit, et j'ai raconté, sans y attacher aucune importance, ce que je lui avais entendu dire, sans en tirer la conséquence que le prince s'était porté
D4 CllAI'lTUi: l'UEMIER.
au suicide, sans même dire qu'il eût jamais exprimé devant moi le regret de ne pas s'être suicidé pendant les Cent-.Iours. Mais je dois exprimer l'indignation dont je suis pénétrée en voyant (jue, par des insinuations perfides, on cherche à déverser sur moi tout l'odieux de cet événement. »
L'imposture reculait pour mieux se draper en holocauste; nous allons entendre l'hypocrisie couvrir la famille d'Orléans de sa magnanime sollicitude. Son abbé Briant était signalé comme ayant pris toutes les peines imaginables pour découvrir, avant l'apposition des scellés, certains papiers qui importaient à madame de Feuchères, et dont le chancelier Pasquier, par sa lettre adressée au roi Louis-Philippe le 27 août 1850, constate déjà l'absence. On lui demande pourquoi elle intima de pareils ordres. Elle répond : « Je craignais que le prince, trompant les espérances de la maison d'Orléans, n'eût prit le parti de me tout donner. «
Une justification aussi accablante ne pouvait amener qu'une mise en accusation. Le Palais-Royal la pressent ; il s'acharne à l'empêcher par tous les moyens. Dans le but d'étouffer les rumeurs qui faisaient de rOrléanisme le complice et le patron de madame de Feuchères, Louis-Philippe doit hautement et prudemment répudier une succession à laquelle s'attachent tant de cruels souvenirs. Puis, après avoir déchiré ce sinistre testament, il lui faut distribuer aux pauvres une fortune entrée dans la famille d'Orléans par la
plus mauvaise de toutes les porlcs. Ce sacrifice consommé avec spontanéité aurait, sans aucun doute, fléchi et désarmé la conscience publique. Elle aime les expiations courageuses et sait y applaudir. Séparer sa cause de celle de madame de Feuchères, qu'un journal du temps appelait : « cette petite baronne anglaise qui ressemble à une espagnolette, » et la laisser se débattre en cour d'assises, c'était la seule voie honnête, la seule qui pût consoler la France de ses ruines et de ses opprobres. Ce fut la seule que l'Orléanisme oublia de prendre.
Le rapport de M. de la Huproye est rédigé ; il conclut à la mise en accusation de madame de Feuchères. Louis-Philippe apprend que ce rapport va être déposé. Alors ce roi, de qui toute justice émanerait, ce roi qui, du haut de son trône, devrait dissiper tout mal par son seul regard, conspire avec les gens de ses parquets pour amnislier les coupables et faire accuser l'innocence. Il n'avait pas appris que l'équité est l'affermissement du diadème, et c'est de lui que Isaïe aura dit avec toute vérité: ' « Vos princes sont des infidèles ; ils sont les compagnons des voleurs. Tous ils aiment les présents, ils ne cherchent que le gain et l'intérêt. » Placé entre la scélératesse et l'avidité, Louis- Philippe n'hésite point. Ses lèvres étaient la ruine de son âme. Une démarche aussi mystérieuse qu'humiliante est tentée auprès de M. de la Huproye.
Pendant une nuit, le procureur général Persil se
' Isa. proph., ch:ip. i, v 25.
96 riIAI'ITRE PREMIER.
rend à sa demeure, rue Neuve-Saint-François : il notifie au magistral instructeur que son rappoit ne pourra jamais voir le jour parce que des raisons d'Etat s'y opposent. La Iluproye résiste ; il veut combattre cette étrange doctrine, mettant la justice, qui est la vérité en action et le droit du plus faible, à la merci de la politique. Les motifs de conscience et d'honneur que le magistrat invoque sont repoussés. Il ne s'agit plus de la culpabilité ou de l'innocence d'une femme flétrie ; il s'agit de sauver la famille royale d'une funeste compromission, car, ce que les princes méditent ou font, il semble qu'ils le commandent. M,delaHuproye avait, sur la fin du règne de Charles X, demandé sa retraite, et, pour récompense de ses loyaux services, un siège de juge au tribunal de la Seine en faveur deM. TheurrierdePommyer, son gendre. Tout lui est offert à l'instant même; mais il faut sa démission dans les vingl-quatre heures. La Huproye, qui jusqu'à ce jour fut l'œil de l'aveugle et le pied du boiteux, n'aurait pas cédé à l'injonction et h la menace. Les larmes de sa femme, les prières de sa fille, les appréhensions qu'on fit naître dans ce cœur de vieillard, troublèrent son esprit. A une époque où la Révolution et rOrléanisme se faisaient concurrence dans la manipulation des émeutes et de l'arbitraire, la Huproye eut peur. Afin d'acheter la paix de ses vieux jours, il consentit à une faiblesse et signa sa démission. Alors il n'y avait personne qui parlât pour la justice et qui jugeât dans la vérité. La Providence per-
i.KS Di'BiTS Di i;i-:(..m:. [,i
mit néniimoins que le rapport et linstruclion fussent conservés comme acte craccusation pour servir à l'histoire lies sanglants héritages.
Quand les Athéniens de Paris et les dispensateurs de la renommée inventaient un bon mot, quand ils éprouvaient le besoin de mettre en circulation un sarcasme ou un coq-à-l'âne, on le portait tantôt au compte du prince de Talleyrand et d'Ûdry, le Bilboquet des Saltimbanques, tantôt à celui de l'avocat Dupin, devenu procureur général à la Cour de cassation. Le premier président Séguier avait la survivance de cette charge. Sous la Restauration , il s'était laissé prêter des paroles de Spartiate. La Cour royale de Paris et lui-même se plaisaient à entendi-e répéter une maxime passée en proverbe et qu'on s'empressait de nier sous main. « I a Cour rend des arrêts ; elle ne rend pas de services. »
Telles étaient les hères paroles que la Cour se fla[tait d'avoir prononcées un malin par l'organe de son premier président. Comme tant d'autres de la même source ' elles furent officieusement démenties, durant le règne de Charles X ; elles le furent d'une manière
* Nous Irouvons, dans une leUre ilu !2<S novembre 1S'20, adressée par le premier président Sépuier au comte de Peyroimet, garde dos sceaux, la preuve la plus positive de cette fabrique de mots et de démentis eu partie double. On lit dans la lettre : « Monseigneur, le Journal des Débats et la GaxetLe des Tribunaux ont rendu fort mal, ce matin, ce que j'ai été porté à exprimer hier à l'auilicnce. Là-dessus h Journal des Débats et la Gazette des Tribunaux ont fait un commentaire inconvenant et choquant... J"ai donc fait appeler le sténographe et rédacteur des articles judiciaires de ces journaux et je lui ai reproché la témérité de ses noies. 11 m"a ré[iondu franchement qu'il n'avait point recueilli ji.es paroles, mais les avait arrangées à son idée. Je vous prie, monseigneur, II. 7
plus tristement officielle au moment de cette déplorable affaire. Dieu couvrit d'un voile les yeux des juges. Il s'agissait de ne rendre qu'un arrêt : la Cour rendit plus qu'un service à huit clos, et le prince de Condé se trouva condamné au suicide à perpétuité par des magistrats qui ne pensaient pas avec Tite Live : ' « Le(^c% rem sm^lam^ inexorabilem esse. » La loi est sourde et inexorable. Mais il vient des temps où certains fonctionnaires ne veulent être ni sourds ni inexorables. Ceux qui ne transigeaient pas sur ce point avec leur conscience furent destitués, comme \ù procureur du roi Foucher, ou, comme Gustave de Beaumont, chargés d'une mission pénitentiaire en Amérique. ]1 y avait unanimité dans le peuple pour croire à un attentat ; on s'arrangea pour qu'il y eût apparence d'unanimité légale dans les parquets. A la voix du peuple, qui est la voix de Dieu, on substitua celle des équivoques, des serviles ou des âmes damnées. L'autel de la justice se transforma en autel de l'oubli. Louis-Philippe et ses magistrats vinrent mentir au monde entier et furent accusés par la conscience du genre humain. Le 21 juin 1851, la Chambre des mises en accusation déclare qu'il n'est pas établi que
dV'tre convaincu du respect que je porte, e( au besoin ferais porter aux ministres du Roi et particulièrement à Votre Grandeur. Je parle et j'agirais autant par le sentiment de mon devoir que par celui de vos bontés personnelles. Veuillez, monseigneur, agréer riiommage de mon cordial dévouement. Signé le P. P. Séguier. » — Le P. P. Séguier n'était-il' pas le petit-fils du chancelier Pierre Séguier, « ce pierrot métamorphosé en tartuffe » dont parle Arnauld d'iVndilly? t Tit. Liv., Il, 5.
la mort du prince ait été le résultat d'un crime \ Le roi-citoyen et la courtisane s'enrichissaient et triomphaient l'un par l'aulre. Ils se félicitaient de leur double bonheur, lorsqu'un nouvel adversaire se lève avec l'autorité de son nom et de son droit. La famille de Rohan est l'héritière du sang ; elle va plaider l'assassinat du prince de Condé et demander l'annulation de son testament.
En matière criminelle, l'exercice de l'action qui naît d'un crime est essentiellement subordonné à l'exercice de l'action publique. Le procureur général Persil s'empresse d'adhérer à cette sentence , alors irrévocable par son fait; mais les princes de la maison de Rohan ne crurent pas que leur devoir, à eux, pût s'arrêter à une limite aussi commode. La voie civile leur reste ouverte : ils la prennent. Il y a chose jugée; il n'y a pas chose démontrée. La magistrature jette lamémoire du dernier Condé sur la claie des suicidés. Et tout le monde devine, tout le monde indique les motifs de
1 Voici en quels ternies, Ilennequin l'avocat des princes de Rohan, parla des incidents et de toutes les étranges mesures prises pou élouffer la voix de la justice : « La cour, disail-il, a dû regretter, dans l'intérêt de la vérité, que la retraite de M. de la Iluproye, au moment oîi la cour allait être appelée à prononcer, l'ait privée des indications précieuses que ce magistrat pouvait lui donner mieux que tout autre, et sur les détails de cette immense instruction, et sur le degré de confiance qu'elle pouvait accorder aux divers témoignages. On sent, en effet, qu'un nouveau rapporteur, quels que fussent son zèle et sa capacité, ne pouvait pas connaître aussi bienrinslruclion, après un examen de douze 'a quinze jours, que celui qui l'avait faite et qui s'en était presque uniquement occupé depuis cinq mois. D'un autre côté, le geste, le ton et la physionomie des témoins laissaient au magistrat instructeur des impressions, et lui seul peut les rendre.,. »
10O CIIAPITRI'; l'RKMIKI'..
ce spectacle inouï; car la inagislratui'C, qui doit tout l'aire pour la vérité, ne peut rien conlre elle. Ilennequin, l'avocat des Rohan, déchire le dernier voile. lm})lacable dans sa modération, il montre d'un doigt vengeur de quel côté sont le crime et les criminels. Il évoque, il déroule l'horrible drame de Saint- Leu, qui, commencé par la cupidité, s'achève dans un déni de justice. Il éclaire, il passionne. Sûr de perdre son procès devant les tribunaux, plus sûr encore de le gagner devant la conscience publique, il fait si loyalement et si moralement descendre la Feuchères et Louis-Philippe au rang des -accusés, que les brûlantes, que les honnêtes paroles de l'avocat deviennent le jugement de l'histoire. Madame de Feuchères était défendue par Lavaux ; Philippe Dupin porte la parole en faveur du jeune duc d'Aumale, patronnant de son innocence de mineur l'attentat dont il devra recueillir les funestes bénéfices. Entre ces trois hommes d'un rare talent, la lutte sera prodigieuse. Eludant ou tournant les difficultés que Hennequin aborde de front, les a-vocals de la Feuchères et du duc d'Aumale en appellent aux passions politiques. Quand les preuves de caplation, de violence et de révoltante culpabilité éclatent et font frissonner la France entière, Lavaux et Dupin incriminent les vieux partis. Ils évoquent l'hydre de l'anarchie, afin de couvrir la retraite de leurs clients, qui accusent pour s'excuser.
Au milieu de ces débats, un homme, par sa posiliof particulière et par l'élévation de son caractère,
Li:s Dl-UITS I)i: r.KG.NF.. 101
altirait tous les regards. Le baron de Surval, intendant général du prince de Condé, fui le confident de ses tortures et l'exécuteur testamentaire de ses dernières volontés. Aces deux litres, le baron de Surval s'est vu forcé de suivre la liquidation de la fortune du prince, et de veiller à l'exécution de ses ordres. Ce contact obligé, mais passager avec les d'Orléans, ne modifie ni les devoirs ni les principes de M. de Surval. Attaché de père en fils à la maison de Condé, vieux soldat de l'Empire, M. de Surval était un témoin aussi gênant que digne de foi. Convaincu de l'assas- .sinat, il n'a jamais caché ses convictions. Les promesses le trouvaient sourd ; les menaces détournées le laissent indifférent. On s'efforce de le mettre en contradiction avec lui-même. Par une lettre adressée à M Lavaux, et datée du Palais-Bourbon même, 29 décembre 1851, le baron de Surval explique de quelle manière le testament fut arraché au père du duc d'Enghien. Nous lisons dans cette lettre :
« C'est ainsi que l'infortuné prince a toujours sacrifié son repos, sa tranquillité intérieure, et quelque chose de plus que je n'ose nommer ici, je le dis avec la plus grande affliction, à des considérations puériles. Tous les jours il déplorait sa faiblesse sans pouvoir la surmonter. Video meliora proboque, détériora seijuor. Ces six mots d'Horace écrits de sa propre main, queM.Borel deBretizel, les autres personnes présentes à l'inventaire à Saint-Leu et moi trouvâmes dans ses papiers, n'en sont-ils pas encore une preuve? Je regrette
et regretterai toujours avec amertume que le malheureux prince n'ait point eu la force de consentir à cette expulsion; j'ai la conviction que, si elle eût eu lieu, il existerait. Oui, monsieur, il eût échappé au sort affreux qui lui était réservé. De deux choses l'une: ou monseigneur le duc de Bourbon a été assassiné: dans ce cas, la maxime Is fecit cui prodest a fait naître dans les esprits d'effroyables pensées ; ou il s'est suicidé. Eh bien ! monsieur, ce serait encore madame de Feuchères qui l'aurait tué; oui, monsieur, tué, en le portant à cet acle de désespoir par ses affreux procédés envers lui. Attaquez-moi donc aussi, monsieur, traînez-moi en police correctionnelle ; faites que je sois confronté avec celle dont vous prenez si glorieusement la défense, je lui répéterai devant nos juges ce que je vous dis ici, parce que telle est mon entière conviction.
« Ce sera un tribut que je payerai à l'infortuné prince, dont j'aurais voulu prolonger les jours aux dépens des miens. Par la même raison, monsieur, toute ma vie, je regretterai d'avoir été l'instrument forcé de ce testament qui fait aujourd'hui la joie de madame de Feuchères, tant je suis convaincu que, d'une manière ou d'une autre, il a causé la mort du malheureux prince.
« Je fais cette profession de foi sans crainte, et je laisse à la raison à venir et aux sentiments élevés que monseigneur le duc d'Âumale professera par la suite, à apprécier les regrets que je manifeste à ce sujet. »
LES DÉBUTS DU RÈGNi:. 10:>
Ce langage était écrasant de modération et de vérité ; mais il y avait parti pris de ne rien entendre. Dieu, qui, selon la parole de Job'\ fait régner l'homme hypocrite à cause des péchés du peuple, ne permit pas que tant d'efforts de respectueuse pitié fussent, en ce temps-là, couronnés de succès. Il fallait hériter à tout prix : le duc d'Âumale hérita.
Par un article de son testament, le prince de Condé, qui laisse à M. le duc d'Aumale une fortune d'au moins soixante-cinq millions-, lui a fait l'honneur de
» Job., liv. XXXIV, 50.
- Dans le but d'expliquer pourquoi M. le duc d'Aumale, héritier du prince de Condé, n'a jamais songé à remplir les dernières intentions du testateur, les d'Orléans et leurs amis affirmèrent, sous la monarchie de juillet comme depuis sa chute, que la fortune laissée par le suicide malgré lui n'était pas aussi considérable qu'on se plaisait à le croire. Ils bâtirent sur ce thème des hypothèses de chiffres que très-peu de personnes se trouvent en mesure de contrôler. Nous avons voulu avoir le cœur net de tant d'assertions. Nous sommes donc remonté aux sources, c'est-à-dire au.x procès-verbaux d'adjudication dans les études des notaires de la succession et aux autres titres de propriété. De ce travail consciencieux et de ce dépouillement fait avec une sévère exactitude, il résulte pour les années 1829, 1850 et 1831 un revenu de :
Année 1829 1,926,276 francs.
Année 1850. 1,770,928 francs.
Année 1851 1,655,726 francs.
La diminution de ces revenus s'explique tout naturellement par le fait de la révolution de 1850 et par les émeutes qui eurent un si fatal contre-coup sur la vente des bois. Néanmoins, en prenant pour base le produit commun de ces trois années, on approche de bien près du chiffre de 1,800,000 francs. Or, cette somme représente partout en terres un capital d'au moins Go millions, et nous n'avons pas porté les liàtiments en ligne de compte.
On objecte que la succession était grevée de dettes et qu'il a fallu contracter des emprunts pour les payer. Ces dettes ont été un bénélice
1!I4 CllAf'HHi: l'IlKMlKl;.
le charger de l'acquitlement (run legs de cent mille l'rancs annuels pour la fondation d'un collège à Écouen, où seront élevés, d'a[ rès le vœu du testateur, les enfants des soldats de l'armée de Condé et de la Vendée militaire. L'idée première de ce projet a été conçue par l'empereur Napoléon ; le père du duc d'Enghien la réalise. Détacher deux millions d'un splendide héritage, coûtant si cher à l'honneur et à la dignité, c'était pour la famille d'Orléans un sacrifice qui aurait pris les proportions d'un attentat à la pudeur démagogique. Les tribunaux et le conseil d'Etat de Louis-Philippe vinrentau secours de ses perplexités. Il se rencontra des natures serviles, des complaisances exagérées jusqu'à l'effronterie, qui firent au roi-citoyen un devoir de refuser l'autorisation légale pour créer un établissement aussi suspect. Ces natures serviles, ces complaisances éhontées, qui aident le souverain à pousser la honte à l'état de prodige, lui démontrèrent avec toutes sortes d'arguments, péremptoires à ses yeux, que le
pour elle. Le jnince de Coinlc ;iiiiiait à acliotec li 'aiicoup de bois el il avait emprunté 8,000,000 francs pour couviir d'anciennes acquisilion< et celles qu'il ordonna de faire en 1829 et en 1850. (les acquisitions. conclues à des prix très-modérés, ont nécessairement augmenté la fortmie générale. Par la plus-value, elles deviennent une immense amélioration. Madame de Feuchères, désintéressée, et toutes dettes payées, M. le dnc d'Aumale. légataire universel, a donc reçu du [)rince de Coiidi', une fortune d'au moins i, 500, 000 francs de renie.
En laissant de côtelés sentiments qu'inspirent et qu'inspireront toujours la déplorable mort de ce prince et les conséquences encore ])lus déplorables qui accompagnèrent cette mort, n'y a-t-il pas une mauvaise grâce mélangée d'avarice dans la persi>tancede dépréciation d'une fortime si chèrement acquise?
lt;S flKBLTS Di: liÈGNE. 105
collège d'Ecouen serait un outrage à la révolution de .juillet, révolution d'un prétendu droit contre la tbrce. Ou lui fît saisir assez aisément, on déclara à la face du monde que ce legs était aussi anli national qu'immoral. Fort de ces décisions judiciaires et administratives, Louis-Philippe foule à ses pieds la dernière volonté du dernier Condé; le duc d'Aumale s'est résigné jusqu'à ce jour à une silencieuse spoliation. Ainsi se vérifia cette parole sarcasliquc du prince de Talleyrand, qui, au récit de tant de lamentables avidités, ne cessait de murmurer : a Ne me parlez pas des pères de famille, ils sont capables de tout. »
l^eule, madame de Feuchères, à qui apparemment i//.'esim[ quelque sorte d'âme, ne veut pas s'associer y^tanl de fraudes entachées de boiteuse légalité. Mue /par un secret remords ou par un inutile désir de réha- )ilitation, elle comprend qu'elle a choisi des amis tels qu'il y aurait vertu pour elle à les abandonner. Sophie Dawes, toute Sophie Dawes qu'elle est, intente un procès aux d'Orléans pour les contraindre à exécuter cet article du testament. Elle perdit sa cause par le fait des juges; mais, il faut l'avouer à la décharge de cette femme, elle n'en persévéra pas moins dans son idée de réparation. Elle remua le ciel et la terre afin de triompher d'une cupidité si patriotique. Enfin elle offrit de prélever sur sa part d'héritage les deux millions tant disputés. L'auteur de V Histoire de In Vendée militaire, alors rédacteur en chef de VHermme de Nantes, est appelé et consulté par elle. Il se chargea
100 CIIAPITRIÎ PREMIER.
de communiquer sa proposition aux inlcrcssés, qui la déclinèrent, parce qu'une belle action étonne plus qu'elle ne rassure, quand l'intention est suspecte. Madame de Fcuclicres n'avait plus rien à redouter de la justice des hommes ; elle s'était probablement arrangée pour ne pas trop s'inquiéter de celle de Dieu. Un indéfinissable sentiment de vengeance ou de mépris sera la dernière passion de cette femme, qui mourut à la fin de 1840. Elle plaidera contre l'Orléanisme, elle maudira l'Orléanisme, après avoir assassiné pour lui.
Le procès du suicide a été, aux yeux de la France entière , une affaire de famille. Louis-Philippe s'en créa un de ces succès d'argent qui attestent la violation des devoirs moraux et politiques formant le lien des sociétés humaines. Il feignait d'ignorer que la ruse, si doctoralemcnl combinée qu'elle soit, est semblable à la fausse monnaie. Elle peut avoir cours durant quelque temps, mais elle sera bientôt décriée. Sur ce point de l'assassinat du prince de Coudé, comme sur beaucoup d'autres, Louis-Philippe ne devait pas tarder à en faire une dure expérience.
Tous ceux qui l'approchaient, le servaient, le défendaient ou l'admiraient, — car, lui aussi, il eut ses admirateurs et ses panégyristes, — sont frappés d'impopularité ou d'ostracisme. Louis-Philippe recevait à bras ouverts les chevaliers errants de l'émeute, les agents des Sociétés secrètes et les insurgés honoraires. Quand la Fayette lui présenta les condamnés politiques de la Restauration , faisant corps comme une
magistrature quelconque, il lui dit : « Sire, ce sont mes complices. — Et les miens aussi, «ajouta vivement le roi de Juillet. Il ne pouvait donc pas s'ouscrire au vœu du prince de Condé, dotant les fils des défenseurs de la Monarchie. Forcé de faire du bien aux méchants, ce roi se voyait destiné à faire du mal aux bons.
Tandis que ce drame lugubre provoque des injustices qui blessent le ciel et déshonorent la terre, Louis- Philippe émigré du Palais-Royal au château des Tuileries, où il espère se sentir plus roi. Le 1" janvier ISS^, il y reçut les souhaits de bonne année. Mais, sachant que le commencement des malheurs est la sécurité, il se met en garde, même contre ses enfants. Afin de prêter un certain éclat au trône des barricades, on lui a insinué qu'il serait agréable à la classe bourgeoise de voir le Palais-Royal habité par un de ses fils, qui tiendrait ainsi une seconde cour au service des ambitieux et des intrigants de seconde main. Par l'expérience du passé et par la sienne propre, Louis- Philippe apprit que ce lieu est fatal.
Les mauvaises idées y germent avec les rêves ambitieux que les usurpateurs surnuméraires et les Césars en disponibilité s'y transmettent de race en race. C'est le champ d'asile où tous les littérateurs faméliques, tous les tranche-montagnes, prêtant leur grand sabre à usure, tous les irrités, tous les théoriciens de révolte intérieure et cosmopolite, tous les traîtres par pensée, par action ou par procuration, viennent s'inspirer de conseils pervers et d'exemples détestables. Un
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prétexte d'économie et la joie de vivie en coinmnn cachent à ses affidés le motif réel de cette résoin lion dynastique. Les hôtes du Palais-Royal, qui ne firent pas qu'une seule sottise, mais qui recommencèrent inévitahlement la même, se sont toujours entendu dire parle souverain et par le peuple' : « Vous êtes les lils du diable; vous voulez accomplir les desseins de votre père. » Louis-Philippe, en bon chef de famille, ne veut pas consentir à appliquer à ses enfants la malédiction de l'Evangile. LePalais-Pioyal fui aussi désert sous son règne que sous le premier Empire. Ce sont précisément les deux époques de l'histoire de France où il n'y eut pas de compétiteurs au trône, pas de rébellion oratoire, pas de mutisme provocateur, pas de voyages de plaisir présentés sous forme d'exil, pas de secrètes perfidies, pas de conspirations de palais, pas de prince rouge grimpant sur la Montagne ou en descendant à volonté, et surtout pas de dynastie grandissant à l'ombre d'une opposition théâtrale et cherchant à découvrir une planche pour arriver à pied sec au château des Tuileries.
Louis-Philippe s'est voué aux petits intérêts, aux passions mesquines, aux ridicules privilèges et aux glorioles boutiquières de la garde nationale. Les soldats citoyens sont pour lui des camarades. Tuffières du détail et Moncades du demi-gros, ne voulant rien savoir, rien valoir, mais aspirant à tout avoir, ils l'enveloppaient dans leur uniforme , cette camisole de
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LES DKIiLTS DU H KG. Ni:. li.in
force des rois conslitulionnels. Lorsciu'il jiassaiL au milieu de leurs rangs, comme cet empereur Otlion dont parle Tacite ', « il tendait les mains vers la foule, la saluant du geste, lui jetant des Ijaisers et toutes les servilités accoutumées pour la domination. » Mais comme ce qui est en dehors du convenable devient suspect à quiconque a du sens, ces flagorneries de Louis-Philippe, prodiguées à satiété, ne tardèrent j»as à paraître inutiles ou irritantes. Elles ne consolaient ni des honteuses complicilés de Saint-Leu, ni des scandales que souleva l'affaire des fusils Gisquet, triste affaire où il sera démontré qu'un futur préfet de police s'attribue de frauduleux avantages pécuniaires, en allant acheter chez les industriels de la Grande-Bretagne des armes avai'iées ([ue le gouvernement acceptera les yeux fermés.
Casimir Périer et le maréchal Soult étaient inculpés de connivence et de pots-de-vin d'un million. Ainsi que dans la plupart de ces affaires d'argent, on incriminait sans preuves probantes. Des ministres on remontait tout naturellement au souverain , lorsque Casimir Périer tenta, par un coup d'éclat, d'offrir un dérivatif à l'opinion. Le tempérament de Louis-Philippe ne s'accommode que de la gloire sans risques. Il ne faut donc pas plus songer à une descente eu Angleterre qu'à une expédition de Piussie, même en l'honneur de la nationalité polonaise, qui ne périra pas, selon la formule. Mais il existe au bord de l'Adriatique
* Tacit., Hist., liv. 1.6.
HO CHAPITRE PREMIEI5.
une ville dormant sur la foi des traités. Neutre et protégée par toutes les puissances chrétiennes, filles ou amies du gouvernement ponlilical, celte ville n'a rien à craindre que du Turc, n'étant pas assez fort pour l'assaillir ou l'inquiéler. Dans la nuit du 22 au 25 février 1852, une frégate française, qui, par dérision sans doute, se nomme la Victoire, jette quelques bataillons sur le rivage d'Ancône. La côte et la forteresse sont surprises, enlevées par un tour de main; et c'est par le violateur de son territoire que le Pape en apprend la violation. Le cardinal Bernelti était le secrétaire d'État de Grégoire XVI. D'un mot il caractérisa cet attentat, a Non, dit-il en présence de tous les ambassadeurs et du sacré Collège, non, depuis les Sarrazins, on n'avait rien vu de semblable. )>
En commandant ce coup de tête, Casimir Périer avait espéré mettre un terme à l'abaissement continu et systématique de la France. En ne le désapprouvant pas, Louis-Philippe offrait un nouveau gage à la Révolution. A force de tramer des complots dans Tombre des sociétés secrètes, la Révolution s'est créée puissance; elle marche à l'assaut du Siège apostolique. Pour mieux cacher son jeu, elle met des pleureuses à toutes ses demandes de réformes administratives; car, dans ce temps, Rome, capitale d'un royaume unitaire d'Italie, eût paru un rêve que les adeptes les plus fantastiques du saint-simonisme, de l'indifférence religieuse et du fouriérisme n'auraient pas osé concevoir. Alors on procédait par des vœux timides dont les ambassadeurs de
LES DÉBUTS DU RÈG.\E. \\l
l'Europe se firent les aveugles interprèles. Un premier échec n'a point découragé les Carbonari, n'ayant mission que de pousser les autres au combat. A -quelques mois d'intervalle, ils ont essayé d'agiter les populations et de faire parader au soleil des émeutes quelques comparses de patriotisme et d'indépendance. Les ambassadeurs, réunis en conférence à Rome, jouèrent au Me?»orandum, qu'en sa qualité de ministre de Prusse et surtout de protestant, le chevalier Bunsen a été chargé de rédiger et d'imposer respectueusement au Souverain Pontife. Ce Mémorandum fut le premier jalon placé d'une manière officielle contre la Papauté \ Il ne spécifiait, il ne déterminait aucune réforme. Il laissait seulement l'arène ouverte à toutes les révoltes. Dans l'ambiguïté de son style prussien, il permettait qu'on lût entre les lignes une promesse d'aide et d'appui. Modène et Parme, Florence et Venise, Naples et Milan furent abandonnées par les Sociétés secrètes, prenant la Chaire de Pierre pour point de mire.
A dater de cette heure, « la cour de Rome, qui, selon le témoignage du docteur Farini, historien libéral par métier et dictateur à l'occasion % la cour de Rome, qui sait se résigner à l'heure voulue, mais qui ne perd courage ni devant la force, ni devant la fortune, ni devant le temps, et qui ne se dément jamais, » fut en butte à toutes les calomnies de l'impiété. On s'avouait très-bien avec le même auteur c< que la tra-
* L Église romaine en face delà Révolution, pai- J. Crétineaii-Johj, tome II, page 207 et suiv. (troisième édition).
• Siato romane, tome I, chap. i.