LA FIN D'UNE USURPATION
dignité des princes ne devaient pas rester désormais à la merci d'un caprice de l'Angleterre ou des rodomontades d'une poignée de tranche-montagnes radicaux. Louis-Philippe n'a jusqu'alors été appelé que par grâce dans le concert européen ; l'empereur Nicolas sent le premier qu'il est juste et nécessaire de l'associer en quelque sorte aux efforts communs. Le Czar fut l'adversaire le plus loyal et le plus implacable de la dynastie d'Orléans ; il écrit au chef de cette dynastie pour le féliciter et pour l'encourager.
Celle lettre d'une majestueuse sérénité avait été longtemps sollicitée et plus longtemps espérée. Elle arriva comme toutes les bonnes choses, à son heure ; elle ouvrit de nouveaux horizons au roi de Juillet. L'Autriche, la France, la Prusse et la Russie allaient traiter, en dehors de l'Angleterre, des intérêts et des périls de l'Europe, et c'était le règlement de la question Suisse qui servait de base à cette entente des quatre grandes puissances continentales. Le 18 janvier 1848, leurs ministres en Suisse adressèrent à la Diète de Berne une note collective où la souveraineté cantonale était réclamée d'une manière absolue et où l'indépendance de chaque Etat se trouvait la condition première de cet ultimatum. Afin de couronner l'édifice, le général de Radowilz et le comte de Colioredo se réuniront une seconde fois à Paris, le 15 mars 1848, avec l'ambassadeur de Russie. Ce congrès, d'où la Grande-Bretagne sera formellement exclue, a un but déterminé. Il établira l'accord conservateur des quatre cours pour
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étouffer la propagande démocralique et décréter en faveur de l'ordre européen des mesures aussi promptes qu'efficaces.
Au 15 mars 1848, un blocus continental, plus menaçant pour l'Angleterre que celui de Napoléon, l'isolera du monde diplomatique. C'était l'œuvre spéciale, le vœu le plus ardent de Louis-Philippe, s'introduisant dans la famille des rois par le péristyle d'une fédération souveraine. H allait mettre un terme au chaos que le Libéralisme et la Révolution de 1850 avaient enfanté; il n'hésitait plus entre le bon et le mauvais génie de la civilisation. Honoré au dehors et sacrifiant de tout cœur ses opinions de juillet au repos général, il se flattait de régner encore longtemps plein de jours et de richesses. Après avoir courageusement affronté le poignard des sociétés occultes et les balles des conspirateurs, il s'admirait dans ses prospérités, il les détaillait aux courtisans desa fortune. Ainsi que l'homme de la terre de Hus, il répétait à tout venant:^ a Je mourrai dans le lit que je me suis fait et je multiplierai mes jours comme le palmier. Je suis comme un arbre dont la racine s'étend le long des eaux, et la rosée descendra sur mes branches. Ma gloire se renouvellera de jour en jour et mon arc se fortifiera dans ma main. »
Ce fut à l'apogée de ses splendeurs que la Providence délégua la Piévolution pour lui notifier la fatale sentence. Ilora eiit ! venait-elle lui annoncer dans un
' Job, XXIX, 18. 19, 3U.
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orage, comme si Dieu, qui dissipe les projets du méchant, ne voulait pas lui permettre d'achever ce qu'il avait commencé. Cette heure était précédée de tous les signes avant-coureurs d'une catastrophe, de tous les symptômes qui annoncent la décomposition. Louis-Philippe ne voulait pas s'apercevoir que plus on étaye une maison, plus elle doit être près de sa ruine. Le 7 novembre 18i7, le prince de Joinville, à bord du Sourrrain, écrivant de la Spezzia au duc de Nemours, pressentait et précisait cette décomposition. Les fils du Noé de l'Orléanisme soulèvent entre eux le voile qui cachait la nudité de leur père ; et Cham l'accuse d'abandonner l'idée révolutionnaire. A entendre ces doléances on eût dit que, toujours brisées sous la meule démagogique, les têtes des d'Orléans doivent toujours renaître pour s'y faire éternellement broyer. Le frère mande au frère : «Je t'écris un mot parce que je suis troublé par tous les événements que je vois s'accumuler de tous côtés. Je commence à m'alarmer
sérieusement Le roi est inflexible, il n'écoute plus
aucun avis ; il faut que sa volonté l'emporte sur tout... Il me paraît difficile que cette année, à la chambre, le débat ne vienne pas sur celte situation anormale, qui a effacé la fiction constitutionnelle, et a mis le roi en cause sur toutes les questions. Il n'y a plus de ministres ; leur responsabilité est nulle; tout remonte au roi. Le roi est arrivé à un âge auquel on n'accepte plus les observations: il est habitué à gouverner; il aime à montrer que c'est lui qui gouverne Son im-
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mensc expérience, son courage et toutes ses grandes qualités, font qu'il affronte le danger audacieusement ; mais le danger n'en existe pas moins...
a Notre situation n'est pas bonne. A l'intérieur , l'état de nos finances, après dix-sept ans de paix, n'est pas brillant: à l'extérieur, où nous aurions pu chercher quelques-unes de ces satisfactions d'amour-propre, si chères à notre pays, et avec lesquelles on détourne son attention de maux plus sérieux, nous ne brillons pas non i)lus.
« L'avènement de Palmerslon, en éveillant les défiances passionnées du roi, nous a fait faire la campagne espagnole, et nous a revêtus d'une déplorable réputation de mauvaise foi. Séparés de l'Angleterre au moment oîi les affaires d'Italie arrivaient, nous n'avons pu y prendre une part active, qui aurait séduit notre pays et été d'accord avec des principes que nous ne pouvons abandonner, car c'est par eux que nous sommes. Nous n'avons pas osé nous tourner contre l'Autriche, de peur de voir l'Angleterre reconstituer immédiatement contre nous une nouvelle Sainte Alliance. Nous arrivons devant les cham])res avec une détestable situation intérieure, et, à l'extérieur, une situation qui n'est pas meilleure. Tout cela est l'u'uvre du roi seul, le résultat de la vieillesse d'un roi qui veut gouverner, mais à qui les forces manquent pour prendre une résolution virile. Le pis est que je ne vois pas de remède. . . J'avais espéré que l'Italie nous fournirait ce dérivatif. Nous ne pouvons plus maintenant faire autre chose
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ici que de nous en aller, parce que, en restant, nous serions forcément conduits à faire cause commune avec le parti réirograde ; ce qui serait, en France, d'un effet désastreux. Ces malheureux mariages espa gnols! nous n'avons pas encore épuisé le réservoir d'amertume qu'ils contiennent.
« Je me résume. En France, les finances délabrées ; au dehors, placés entre une amende honorable à Palmerston au sujet de l'Espagne, ou cause commune avec l'Autriclie pour faire le gendarme en Suisse et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels. Tout cela rapporté au roi, au roi seul, qui a faussé nos institutions constitutionnelles. »
Les misères de ûimille et l'antagonisme intérieur, que celle lettre décèle, n'étaient un secret pour personne. Louis-Philippe a conspiré contre son roi, il trouve dans sa propre maison des mécontents qui lui rej)rochent de trop vivre. El quand, mû par un sentiment de conservation ou de remords, il offre des gages à la paix générale, un de ses fils s'irrite contre lui, et, pour suivre son exemple de 1789 et de 1850, ce fils s'enrôle dans les raniis ennemis. Ce que le prince de Joinville entrevoit et prévoit ne manque pas d'une certaine justesse ; mais c'e?-t moins le fait de la royauté que la conséquence d'une violation de tous les droils monarchiques. L'Orléanisme a voulu la Révolution ; elle le domine. Ce n'est pas à lui qu'il sera jamais donné de la diriger ou de la comprimer, car il n'ap- |)artienl qu'aux proplièles ou au génie de remplir d une
vie immoitolle quelques ossements arides. I^e temps où Bossiiet professait si magistralement la vénération envers les Rois était loin de nous; et, dans le cercle même de la l'amille d'Orléans, il ne se serait pas élevé une voix pour répéter avec le grand évêque de Meaux ' : a Le prince peul se redrosser lui-même quand il connaît qu'il a mal fait, mais contre son autorité il ne peut y avoir de remède que dans son autorité. »
A cette époque, Louis-Napoléon, captif au château de Ham, expiait, la plume à la main, ses complots mililaires de Strasbourg et de Boulogne. Suivant non sans perspicacité les oscillations des partis, il se faisait de son encrier une tribune d'opposition, et se livrait avec ardeur à ce travail de la pensée que Plutarque appelle c< une chose royale par excellence. >^ Rapproché des Républicains, estimant les Légitimistes, il réclamait des uns et des autres un peu de notoriété. Ses deux journaux, le Capitole et le Commerce, étaient morts à la peine. L'héritier de la couronne impériale savait les débris de sa fortune exposés au pillage des gagne-petit de la littérature ou de certains écrémeurs de mauvaises affaires s'arrangeant de leur dévouement d'aventure une position, tantôt à la caisse des fonds secrets, tantôt à la port(du fort de Ham. Le prisonnier contemplait toutes ces misères du haut de son impassibilité philosophique et chrétienne". Il en souriait stoïquement, tout
* Vtoiuiel. Politique tirée de la Sainte ÉcrUure, p. l'2l).
- .M. rahljé Tirinarche, alors curé de Ham, est a»jourii"liui fvèque
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on se réduisant à l'humble collaboration d'un journal de province. C'était sur l'airain peu retentissant du Procjrh du Pas-de-Calala (|u'il gravait ses œuvi-es et qu'il élucidait ses plans. Oublié du monde entier, — car vers la même année, l'ex-roi Jérôme, son oncle e( le prince Napoléon, son cousin, sollicitaient personnellement de Louis-Philippe un litre de pair de France et des pensions de 300,000 francs, — mais ne s'oubliant pas lui-même, le prisonnier de Ham ne désespérait pas plus de sa ténacité que de sa deslinéc. Il lassait toutes les patiences par son imperturbable palience. En abandonnant aux niais à faire le texte, il se chargeait d'arranger les commentaires. On l'entendait prouver avec une véritable énergie de parole que ce qui établit la différence entre les bons et les mauvais princes, c'est que les bons aiment la liberté et les méchants la servitude. Il pouvait se blesser de ses propres flèches; mais à coup sûr il ne le voulait pas. Sentant que rOrléanisme s'appuyait sur un mur en ruine, il se réservait. Afin d'endormir le gouvernement et les
d'Adras, et aumônier de Tempereur Napoléon III. Ce prélat a réuni dans ses armoiries la citadelle de Ham et le palais des Tuileries. Un pareil contraste, déjà assez instructif par lui-même, le devient encore davantage par un rapprochement historique. Louis-Napoléon Bonaparte n'est [las le seul prince appelé à régner sur la France, qui aura subi les épreuves d'une longue captivité. Le roi Louis XII, justement surnommé le Père du ]ieuple, lut, lui aussi, renfermé dans un château fort, ainsi que nous l'avons dit à la page 12 du premier volume de cet ouvrage. Quand il monta sur le trône, Louis Xll ne se souvint que de son médecin, Salomon de Uombelles. Dans la prospérité, Louis-Napoléon n'a pas oublié les vertus de l'humble prêtre ((ui l'avait consolé et fortilié aux heures de I abandon.
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geôliers sur ses projets de fuile, il ne eessait de répéter à tous les échos de la publicité ce qu'il avait écrit le 18 avril i<Si5' : « Si demain on ouvrait les portes de ma prison, en me disant : « Vous êtes libre, venez vous asseoir comme citoyen au foyer national, la France ne répudie aucun de ses enfants, » ah! certes, alors un vif mouvement de joie saisirait mon âme; mais si, au contraire, on venait m'offrir de changer ma position actuelle par l'exil, je refuserais une telle proposition, car ce serait à mes yeux une aggravation de peine. Je préfère être captif sur le sol français que libre à l'étranger'. »
Le 25 mai 1846, Louis-Napoléon commente et développe cette tendresse passionnée pour le foyer national, en organisant et en menant à bien son évasion vers l'Angleterre. L'événement passa inaperçu; mais, après s'être rendu un compte logique des spectacles dont nous sommes frappJs depuis quatorze ans, n'est-il pas permis de croire que cette évasion fut comme le
' OEuvroi (le L. y. Bonaparte, tome 1, page 51.
- Il ne faut pas Iroii prendre au sérieux ces exagérations de scnlinient, car autrement on ne pourrait les expliquer qu'en accusant de vantardise ou de mensonge piémédilé des personnages historiques dont la sincérité ne devrait jnmais être soupçonnée. Ainsi, le 7 février 1811, reiiq)ereur Napoléon écril de Mogent à son frère Joseph qui lui communique ses craintes sur une invasion de Paris : « Je vous ai répondu sur Tévénement de Paris, pour que vous ne mettiez plus en question la fin, qui touche à plus de gens qu'à moi; <iuand cela arrivera, je ne serai plus. »
Et (pielques lignes plus loin, ll^uperour se confirme dans cette idée : K Je vous répèle donc en deux mois que Paris ne sera jamais occupé de mon vivant, j"ai droit d'être cru par ceux qui m'entendent. » {Mc'))ioires et correspondance du roi Joseph Bonaparte, tome X, page 29.)
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signal des calamités qui allaiciil ballro en brèche le trône de Juillet?
Ces calamités fondent toutes à la fois sur l'Orléanisme Une année de disette a succédé aux années d'abondance, et le gouvernement, empêtré dans ses statistiques alimentaiies, ne prévoit rien, ne pourvoit à rien. Les pommes de terre souffrent d'un mal inconnu, et, comme au Livre sacré \ « fout le pays est ravagé, la terre est dans les larmes parce que le blé est pourri : la vigne est perdue et les oliviers ne font que languir; les vignerons jettent de grands cris parce qu'il n'y a ni blé ni orge et qu'on ne recueille rien de la moisson, »
Les esprits, si prompts à s'alarmer sur la question des subsistances, s'inquiètent encore plus de l'inertie royale que de la pénurie de froment. On eût dit que la France acceptait celte famine comme moyen d'opposition pour la venger de ses abaissements. Les illusions officielles étaient aussi grandes que peu motivées; Louis-Philippe se résout enfin à les faire cesser. Les grains étrangers peuvent être admis en franchise, ils ;ii-rivent dans tous les ports du Midi. Au même moment, les fleuves débordent sur les routes; des crues subites interceptent les voies de communication et le numéraire s'absorbe dans l'industrialisme et dans les spécula tiens sur les I ignés naissantes des chemins de fer .
Les compagnies qui doivent présider à ce nouveau mode de locomotion ne sont encore ni autorisées ni
' .lucl,i, 10.
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constituées. JNcamuuins l'amour du luxe et la soif de l'or poussent indislinclement toutes les classes et tous les sexes à cette vaste curée de la spéculation. Le règne de l'argent s'est substitué au règne des principes, et il s'élève « de ces audacieuses fortunes qui sont, au dirtule Tacite ', vouées de tout temps à l'exécration publique. » L'Orléanisme a démoralisé la France; il veut la faire riche, en organisant une féodalité mercantile et la banqueroute comme corollaire'. On parle de semer sur le sable et de féconder le rocher. Les gentilshommes mettent a l'encan l'épée de leurs aïeux. Ils prêtent leurs titres à usure; ils sont cotés à la liourse et se disputent la faveur d'être les croupiers des Juifs et de la maltôte. La fièvre des primes imaginaires et des dividendes iîctifs échauffe les têtes les plus calmes. Les épargnes de la famille, le salaire de l'ouvrier, la réserve du commenjant, tout s'engouffre, tout disparait au milieu de la folie universelle. Personne ne voulut comprendre qu'à la longue le luxe des petits ruinail l'Etat. La régence de Philippe d'Orléans avait créé l'agiotage et vu le jeu sans frein de la rue Quincampoix; Louis-Philippe assaisonne et rajeuni I toutes ces saliirnales. Il enseigne
' Tacit., Hùt., Il, 517.
- Le dialogue suivant, qui s'élalilit un jour entre un honnête honuiie (■l un faiseur d'affaires, est trop instructif pour que Thistoire le passe sous silence. — Mallieureux que vous êtes! disait riionnète homme avec un accent de reproche et de pitié, comment ferez-vous quand vous rencontrerez un de vos créanciers? — D'abord, je ne les rencontrerai jamais, répondait le faiseur daffiùres, avec une cynique ;^aieté. Mes créanfier^ vont à pied et moi toujours en voiture. »
LA Fl.N D'UiNK U SUfU'ATlU.N. Wô
h soliicilei de toutes voixetà recueillir de toutes mains.
Pendant ce temps la misère planait sur les villes et sur les hameaux où les céréales ctrangcrts ne pouvaient arriver. Le travail était suspendu et l'ouvrier réduit comme le pauvre à invoquer la charité publique ou privée. La faim est une aussi mauvaise conseillère que la cupidité. Les doctrines antisociales avaient germé dans quelques départements du centre : les théories du chaos se font jour. En guise de boulets rouges, elles commencent à projeter sur le monde aux abois les rêves les plus incompréhensibles. Des hordes de malfaiteurs, des apprentis communistes, des villageois, dont le fanatisme ignorant est la seule excuse, se mettent à parcourir les campagnes. Ils inierceplent la circulation des blés, taxent arbitraiiement les propriétaires, exigent des rançons, pillent les magasins et menacent de l'incendie et môme de la mort. On avait inoculé à la plèbe l'idée du droit au travail ; la plèbe en fait tout naturellement découler le droit à la propriété d'autrui.
Les vieilles guerres de la Jaci|uerie et des Compagnies franches allaient se reproduire en plein dixneuvième siècle. A Huzançais, à Châleauroux et à Bélabre, des crimes turent commis. Le sang coula et l'assassinat vint attester aux moins clairvoyants à quels excès d'audace peuvent se porteries prédicateurs ou les séides de la loi agraire. Il n'y avait plus de doute à entretenir; le désordre matériel n'est que la conséquence du désordre intellectuel. Il faut sévir sans pi-
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lie ou se résigner à voir Ja l'raiice livrée eurps el biens aux truands de riiumaiiilarisme el aux vagabonds du j)rolétarial. La cour d'assises de l'Indre el la royauté (rOrléanslurenl implacables. Le 1 G avril 1847, liois têtes roulèrent sur l'échafaud de Buzançais, el vingt-deux coupables durent expier au bagne leurs attentats contre la société.
(]es condamnations répandirent un eiïroi salutaire parmi les mullitudes que de faroucbes enseignements dressaient ail pillage et au massacre; mais ces enseignements furent perdus pour les fripons mieux apparentés ou pour les exacteurs privilégiés. Certains bénéficiaires de l'insurreclion de Juillet, comblés d'infamie et de dignités, avaient des plaies honteuses que rOrléanisme n'osait pas sonder. Chaque semaine, un scandale nouveau se produisait; à chaque instant se révélaienl des déprédations ou des concussions de toute sorte. L'Orléanisme fermait les yeux comme s il vu eût été lemolcur ou h\ complice. L'administration de la marine était surtout prise à partie. Une enquête est demandée, est exigée par la presse : la chambre des députés l'accorde. Tout à coup le Mourillon, arsenal el entrepôt maritime de Toulon, s'embrase en plein jour et sur plusieurs points à la ibis. Lincendie délivrait les voleurs du contrôle et de la vériticalion ; le feu apurait tous les comptes. Il cachait sous sa cendre la main et les (races des faussaires. A Rochefort, les dilapidaleurs lurent moins heureux. A Paris, à la Manutention générale des vivres, ils mouraient
I,\ l'I.N 1)"U.\K 1 SLUl'ATIO.N. i(i7
ainsi que Béiiier, en laissant pour louL appoint de responsabilité des grains détériorés. Concussiontiaire adminislralif, mais orléaniste brûlant de zèle, ce Dénier avail éti', à la demande même de Louis-Philippe, dispensé de cautionnement.
.\ l'Hôtel de Ville, le trafic des plans et devis commençait à être en permanence. Tout était objet de lucre, tout devenait matière à spéculation. Ici, l'on brocantait les votes du pays légal; là, on achetait à prix débattu les suffrages des électeurs. Devant la cour d'assises de la Creuse, le procureur uénéral de Limoges put donc s'écrier en toute sécurité de conscience : « La corruption électorale n'est plus un vain mot : le mal existe, il est flagrant. » Plus loin on s'entretenait de marchés équivoques, de pots-de-vin ignobles, de promesses de pairie mises au rabais, de privilèges de théâtre marchandés derrière la toile, de hautes fonctions de magistrature enlevées à la pointe d'une menace d'indiscrétion, et de recettes particulièi-es négociées dans l'alcôve d'une femme adultère. La juiverie et la philanthropie se faisaient concurrence. La juiverie ouvrait à deux battants les portes de la Bourse; la philanthropie aspirait à fermer celles des bagnes. Les Juifs se proclamaient les rois de l'époque. Par toute espèce d'industrie véreuse et de change interlope, ils accaparaient le plus clair delà fortune publique et des fortunes patrimoniales ^; la
' L 11 financici- israulilo, que Iruis ljuiii|ueiouk's savaiiiiiienl coinJjiiiccs (iiil onricln jusqu'au scaudale, avait dans ce tciiq»s-lii un fils, lo Licnjauiiu de la liibn II le cliarj^oail (radiclcr loulcs ses uiciuics loui -
i(,.s (lIAl'llhL IV.
|jhilanUin)|»ie usait de moyens encore plus coupables. Molière a peint le Tartuffe de dévotion ; par malliL'ur le philanthrope lui échappa. Cette tartufferie reste pour compte à la bienfaisance de l'Orléanisme. la philanthropie, invention moderne, orgueilleux larcin commis au préjudice de la charité chrétienne, avait été popularisée au Palais-Royal et aux Tuileries par une espèce de contrefaçon de l'Anglais Howard, courant les bagnes, visitant les prisons et distribuant aussi parcimonieusement que bruyamment les aumônes de la reine Mai-ie-Amélie et de madame Adélaïde *.
nilures de bureau; et, en parlant do cet enfant avec une tendresse commerciale, il disait : « Je sais bien que, lorsque le petit va faire mes emplettes, il iv.e vole f|uelque peu ; mais ça le forme 1 »
' Nous n"avons pas plus, on le sent bien, l'intention que la volonté (rétablir des comparaisons entre la cbarité et la phdantliropie. Il y a de lii marge de saint Jean de Malha et de saint Vinrent do P.ail à M. Appert. Nous croyons, cependant, qu"il existe du bon, mèmedansla pLilanliiropie, et nous avons connu un ancien orléaniste, le comte Boulay (delà Meurthe), qui nous aurait démontré la nécessité de cette distinction. M. Boulay (do la Meurthe) était un brave et digne homme, quoique philanliu'ope. Lorsque, par un jeu du .-^ort, il lut appelé à la vire-présidince de la République de l^SiS, il ne cessait de dire à ses amis qui le ii'licitaieiit : « Je toucherai près de cinquante mille francs de traitement ; mais je ne veux pas, Dieu m'en garde! qu il entre un denier de cette somme dans mon escarcelle. Les ouvriers, nos irères du travail, ont plus besoin d"ou\rage que daumôiie. Le travail réhabilite les hommes; je me ferai un devoir de leur en donner. — A quel monument public appliquerez-vous vos honoraires?» lui demandait-on. Et M. Boulay répondait avec une solennelle naïveté : « Monsieui, je fais élever d'un étage ma maison de la rue do Vaugirard. «
L'Orléanisme n'eut pas pour ses philanthropes la main plus heureuse à le.xtérieur qu'à l'intérieur. 11 avait pris sous son égide et il citait à tout venant, comme digne de l'admiration universelle, un certain Mcola?, modèle de généro.sité après décès, et de son vivant counnandeur de
LA FIN D'IiNE US1IKPAT1(».\. 4t;'.i
lies organes du vieux libéralisme et des progrès du siècle ne tarissaient pas en dithyrambes sur les ineffables vertus de cet avocat des classes souffrantes, vertus qu'il appréciait et célébrait lui-même dans les jour-
l'ordre belge de Léopold, président lionoiMire de la Société royaledephilanthrojtie, à Bruxelles, et baron par-dessus b; marché. Ce commandeur Nicolay, Belge d'origine et franc-maçon par métier, s'était créé à trèspeu de frais une douce et brillante existence en Belgique. Son nom de hienfailiur de rhumanilé retentissait jusqu'aux Tuileries, et les Orléanistes et les Libéraux Topposaienl avec une malice assez mal déguiséf aux oeuvres de la charité chrétienne. Le commandeur baron Nicolay avaii trouvé ringénieux moyen de persuader aux frèrf^s et amis «jiiil étail immensément riche et qu'il accunmlait des trésors, capital et intérêts, pour foire par testament entre-vifs le bonheur de toutes les communev (le Belgique. Il donnait, il léguait, il prodiguait sa fortune à Ions leiiureaux de bienfaisance; mais magnifique seulement après le trépas, il ^1' dispensait durant sa vie du plus simple acte de charité. Le connnandeui' élail la providence future des pauvres el l'exemple le plus écrasant qui pût être proposé aux riches de la terre. Louis-Philippe lui accordait son estime, le roi Léopold des titres el des cordons. Quand il prenait fantaisie à ce commandeur philanthrope de voyager à travers les provinces dr llainaul, de Namur, de Luxembourg et de Liraboin^g, son tfstanien!, toujours ouvert et toujours prêt à recevoir de nouvelles donations, lui servait de passe-port et d'invitation à dîner. Les bourgmestres et les échevins des cités tt des villages se précipitaient à sa rencontre. 0:i lui offrait partout et à toute heure le vin d'honneur, les repas de corps, les mets les plus recherchés et les sérénades les plus cordialement officielles ; on lui portait les toasts les plus filandreusement extatiques. Son buste couvert de rubans et de fleurs était promené par les rues et solennellement déposé dans chaque hôtel municipal. La carie à payer de ces banquets pantagruéliques n'inquiétait pas plus les échevins que k'mpmbres des bureaux de bienfaisance. On rognait sur la part du pauvrr eu avancement d'hoirie. Le menu fiduciaire ilu commandeur était là. s'accroissant chaquiî jour d'un nouveau témoignage de gratitude, et ses exécuteurs testamentaires, le général Chazal, aide de camp du roi Léopold, MM. Charles Rogier, ministre de l'intérieur, puis des affaires étran- L'ères et Van Kerckhove, directeur général du trésor public, garantissaient naïvement r(>s sph>ndides promosst's d'outre-tombe. Vers Tannée ISSfJ,
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naux, en sonnant de la trompelle dcvanl lui. Mais peu à peu des rumeurs étranges se répandirent à la cour. Les intimes du château crurent avoir intérêt à descendre dans cette vie qui se cachait à tous les regards. L'on apprit que ce personnage, à force de se dévouer pour l'humanité, avait fini par aimer l'homme dans le forçat. Les bagnes lui rendaient tendresse pour tendresse; il était leur confident et leur secrétaire. La corporation des forçats lui avait réservé la garde de son trésor particulier, de cet .Erariinn simctum auquel il n'est permis de toucher que pour les frais de guerre contre la société. Aux bonnes fêles, c'était l'ami par excellence qui désignait à Louis- Philippe ceux qu'il fallait gracier ou séduire par une commutation de peine. L'Orléanisme était pris dans ses œuvres pies. On élagua sans bruit le philanthrope de la liste des célébrités contemporaines. On le dé-
\v cominaiuletir >"icolay inoiinit. Movs les deux cent quatre-vingt- dixhuit l)ureaux di' liionfaisanco, doti's par lui d'un revenu annuel de qnatre- \ingt-huit mille fix cent dix francs, et les hôpitaux et les administrateurs (les provinces auxquels il avait légué des sommes imaginairer., arborent nu deuil spontané cl se présentent tous pour bénir le testateur et saluer la succession ouverte. I/aclif de cette succession vraiment philanthropique se composait de trente-trois mille huit cent cinquante et un francs quarante-huit centimes; le pas if s'élevait au chiffre de vingt-cinq mille .sept cent onze francs vmgt-sept centimes. Pour acquitter plus de quatre millions de bienfaits usuraires, le commandeur ne lais>ait, avec l'exemple de ses vertus prohlénialiques et les a|)olhéoses bien senties du journalisme belge, que huit mille cent quarante francs vingt et un centimes. Le coup était rude; la philanthropie et le libéralisme es.sayèient de le parer en organisant le silence autour des mystifications (josthumes de ce conunandeur baron Nicolay qui avait vécu si largement de la crédulité des uns, de la cupidité des autres et des plantureux f. slins de tous,
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porta dans le fond d'un villago; puis, le silence obtenu, on courut étouffer de nouveaux scandales, tels (jue celui du capitaine Gudin, officier d'ordonnance des princes et trichant même à leur jeu. Quelque temps auparavant, M. Lehon, un saint Vincent de Paul orléaniste du notariat, a ruiné sa clientèle et dissipé les épargnes de plusieurs dans l'assouvissement d'un amour, ne procédant ni de la bourse ni de l'industrie. La bienveillance dynastique, couvrant à Paris le notaire prévaricateur, multiplie les prévarications des notaires de province;; et l'on s'effraye à bon droit de cette épidémie de lucre et d'improbité qui atteint une classe d'officiers publics dont l'honneur n'avait jamais été soupçonné.
Dans les annales de l'humanité, il ne se pnîsenta jamais une époque plus féconde en ignominies de toute espèce. On avait vu M. Victor Hugo, dramaturge, lonner sur les théâtres contre des adultères inventés par lui et(ju'il mettait impudemment à la charge des rois el des reines. M. le vicomie Victor Hugo, arrivé à la pairie, grâce h la duchesse d'Orléans, est surpris par un commissaire de police en flagrant délit de conversation criminelle. Un autre pair de France, le baron Mortier, tend un guet-apens jiaiernel à ses en lants ; il les tient pendant plus d'un quart d'heuiv sous la lame de son r.isoir. Un ambassadeur très-mèlé aux tripotages secrets de la famille royale, M. Bresson, en appelle au désespoir du suicide des ingrali tude^ dont, à ^'aples, il lui plaîl d'accuser les d'Or-
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léans. M. Martin (du Nord), ministre de la justice et des cul (es, est frnppé d'apoplexie foudroyante, et des rdcils d'une douloureuse immoralité circulent partout, répandant la consternation.
A peu de mois d'intervalle, Jt-anBaptisteTeste, président à l;i Cour de cassation, et, lui aussi, ministre (le la justice et des cultes, venait s'asseoir sur la sellette de la Cour des pairs avec un ancien ministre de la guerre, le général Ilespans-Cubières. Tous deux sont inculpés du crime de concussion. L'un a corrompu, l'autre s'est laissé corrompre. Une sommedecent mille francs, — une bagatelle, quand le tarif des consciences sera protégé par les brutalités de l'arbitraire, — a été ofi'erle et donnée à Teste, alors minisire des travaux publics, pour obtenir de lui une signature dans certaine affaire de mines. Le 14 février 184*2. le ^énérai Cubières, écrivant à l'un de ses complices nommé l'armentier, lui disait : « N'oubliez pas que le gouvernement est dans des mains avides et corrompues. »
Une de ces mains se tendait pour recevoir. On paya à Teste le prix de sa complaisance, et ce ne fut qu'en 1847 que cette transaction éclata. Elle fit décréter de prise de corps les deux ministres orlé.mistesavecParmentier etPellapraS plus obscurs agents de celte ma-
' M. Pellnpr;! était un vieillard, prodigieusement enrichi par de> affaires faites avec tous les gouvernements et le premier venu à daler du IHrectoire. A ses bannies heiu'es, M Pellapra aimait, en se frottant les mains, à répéter cette senience : « Heureux les enfanls dont les pères méritent d'être pendus! » Oaand il fut interrogé par les ducs Pasquier et Decazes sur les points relatifs aux mines de Gouhenans : « Ah çà,