CliAlMTIlK l'IiKMll'i
dilion roiuiiiiio esl aussi puissante et aussi efficace dans l'ordre temporel que dans l'ordre spirituel; » mais annoncer chaque jour (jue rÉyliseinvieillissable était tra})j)ée de cécité et qu'elle mourait de consomption sous la haine problémalicpie des peuples parut aux Sociétés secrètes le plus beau de tous les programmes et le plus audacieux des mensonges à mettre en complot. On le fit accepter et circuler ; il porte maintenant ses fruits.
Le roi de Juillet éprouve; une certaine répugnance à servir de pareils desseins. Pourtant, dans son besoin de tout concéder au détriment des principes, il n'ose pas manquer l'excellente occasion qui s'offre à lui. Il faut retremper dans un coup de maître sa popularité déjà ébréchée. A la demande du Saint-Siège, les Autrichiens viennent d'enlrer à Bologne en alliés pacificateurs ; Louis-Philippe se jette sur Ancône en auxiliaire de la Révolution. La témérité vis-à-vis des puissances n'était pas dans les habitudes de l'Orléanisme. Le Saint-Père se plaint de la violation de son territoipe; la Piussie, l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre elle-même blâment avec énergie une audace qui peut compliquer les difficultés de la situation. Louis- Philippe prodigue au Pape et à la diplomatie les assurances de son désir de paix à tout prix. Afin de s'excuser personnellement , il incrimine son ministre et fait peser tout le poids de ses apparentes irritations sur les exécuteurs immédiats d'un ordre mal formulé et mal exécuté.
Casimir Périer guerroyait depuis un an conlrc celte tortueuse politique ne s'affirmant ni pour le bien ni pour le mal. Heureuse de végéter dans son juste milieu, elle sacrifiait l'Iionneur de la France à des combinaisons dynastiques. Le roi de l'Orléanismc est, pour Casimir Périer, un perpétuel sujet de méfiance et d'inquiétude. Louis-Philippe, dégagé de tout principe, n'affecle de croire qu'aux intérêts. Aussi, dans son éloquente rudesse, entendait-on souvent Périer répéter : « C'est un homme chez lequel un ministre ne doit jamais entrer sans avoir son portefeuille tout prêt à lui jeter à la tête. «
Ce président du conseil s'était imposé la mission d'assouplir et de briser l'idée révolutionnaire. De longue date il en connaît les incorruptibles meneurs ; il professe à leur égard un de ces dédains mérités qui présagent la victoire. Mais, pour triompher d'eux, il faut au minisire l'appui sincère de l'autorité souveraine. Louis-Philippe ne l'accorda jamais loyalement, car il sent un rival et presque un maître dans ce Richelieu de la banque, dont les paroles aussi fières que les allures ne lui permetlent, selon son expression, aucun tripotage diplomatique. Louis-t'hilippe prétend louvoyer entre les écueils et faire luire le soleil au milieu de la nuit. 11 a déchaîné l'anarchie ; il s'ingénie à la museler avec un sourire ou une faveur rose. Voyant de plus loin et ne s'occupanl qu'à son temps perdu de ce trône éphémère que tous les partis battent en brèche, Casimir Périer fut plus royaliste que le roi, plus II 8 •
lU CHAPITRE PREMIER,
monarchique que la monarchie de Juillet. La nécessité les avait temporairement réunis ; la mort les sépara avant que Louis-Philippe eût trouvé ou fait naître l'occasion de montrer encore une fois que l'ingratitude était son unique règle de conduite.
Jnmais prince ne sacrifia moins que lui au prestige et à la gloire. Il ne professa que la religion du succès ; mais jamais prince aussi ne chercha avec plus de sordide persévérance à corrompre l'esprit et les mœurs du peuple. Entouré d'ambitions besogneuses pour qui le luxe était une nouveauté dont elles ne pouvaient se rassasier, Louis-Philippe s'est imaginé que régner selon la constitution , ce sera régner par la corruption. Le système inauguré par la Charte de 1850 tend à faire de tous les Français, contribuables ou patentés à deux cents francs, une nation d'électeurs privilégiés qui, à une heure donnée, tiennent entre leurs mains les rênes de l'Etat et la clef du trésor. C'est sur cette nation à part que Louis-Philippe base le principe de sa puissance. On développe chez elle l'amour de la fonction publique et de l'emploi salarié.
On surexite son féroce désir de se dévouer au service de la patrie, moyennant traitement plus ou moins élevé. On met les petites prétentions à la solde des grandes, et on se prend à envier certains hommes que la fortune offre parfois comme un objet d'émulation à des capacités légales nées dans la poussière. Personne ne s'oubliait, et l'on ne s'occupe des autres que
LES DÉBUTS DU RÈGNE. ils
par amour de soi-même *. Les plus nobles fonctions ne sont plus que des métiers. On est tout fier de s'attacher au carcan de la glèbe bureaucratique et du servage administratif. On veut que la liberté et l'indépendance humaine succombent sous l'absorption de plus en plus menaçante de l'individu par l'État. L'État est un comptoir d'escompte. Il érige la cupidité en vertu nationale. On trafique des consciences et des places; on fait descendre la royauté jusqu'à l'appoint des bureaux de tabac et des demi-bourses dans les collèges d'où sortira cette plaie du baccalauréat es lettres qui couvre la France de talents incompris , de génies déclassés, de vagabonds bourrés de toute espèce de sciences mal digérées, de paresseux aspirant à régenter la société selon les caprices de leur orgueil ou de leur ambition, et de niais qui pérorent trèssérieusement sur la fin providentielle du travail des siècles. Pour assurer le budget ou se préparer une liste civile et des dotations plus magnifiques, on demande au Directoire Je secret de ses honteux marchés; puis, sans s'effrayer de la situation dans laquelle il laissa le pays au 18 brumaire, on marche sur ses traces comme si l'on ne devait pas aboutir à la même catastrophe.
* Un jour, sous le règne de Louis-Philippe, M. Mattcr, premier président de la cour de Bourges et député ministériel, entendait parler dans un salon d'une émeute qui venait d'avoir lieu et d'une insurrection qui allait éclater : « Ah çà ! s'écria-t-il avec son spirituel cynisme, est-ce que ces gens-là s'imaginent qu'on va tous les ans faire une révolution pour porter un pauvre avocat tel que moi à une bonne présidence? mais ce quine ne sort qu'une fois par siècle, et encore... »
H6 CliAPITr.E l'REMIER.
Un contemporain de cette première épofjue en faisait alors un tableau dont Louis-Philippe et ses ministres ont démesurément élargi le cadre. Mallet du Pan écrivait ' : « Une profusion de nominations, d'élections, de fonctionnaires, de vacances continuelles a irrité la soif du commandement, tendu l'amour-propre, enflammé l'espérance des hommes les plus ineptes. Une grossière et farouche présomption a délivré le sot et l'ignorant de leur nullité. Ils se sont crus capables de tout, parce que la loi accordait les fonctions publiques à leur capacité. Chacun a pu entrevoir une perspective d'ambition. Le soldat n'a plus songé qu'à déplacer rofficier ; l'ofilcier qu'à devenir général, le commis qu'à supplanter l'administrateur en chef, l'avocat d'hier qu'à se vêtir de pourpre, le curé qu'à devenir évêque, le lettré le plus frivole qu'à siéger au banc des législateurs. Les places, les états vacants par la promotion de tant de parvenus, ont offert à leur tour une vaste carrière aux classes inférieures. Le moindre office a présenté une dignité, la plus modique rétril)ution une fortune aux individus qui, dans une démocratie bien réglée , n'eussent jamais osé prétendre ni à des offices ni à des honoraires.
c< Ainsi de }iroche en proche s'est opéré un déplacement universel. Ainsi l'on a transformé la France en une table de joueurs où, avec du parlage, de l'audace et une tête effervescente, l'ambition la plus subalterne a jeté ses dés.
' Mémoires et correspondance de Mallet du Pan, loinc l, p;igc 275.
« Qu'on évalufi maintenant l'impulsion que reçoit du caractère national cette immense loterie de fortunes populaires, d'avancements sans litres, de succès sans talents, d'apothéoses sans vertus, d'emplois infinis, distribués par le peuple en masse et reçus par le peuple en détail. Qu'on examine l'incalculable activité d'une semblable machine chez une nation où la fureur d'être quelque chose domine toutes les autres affections, où l'amour de la dispute, de l'ergoterie et du sophisme a tué toute conversation sensée, où le marchand du coin est plus glorieux de son épaulette que le grand Gondé ne l'était de son bâton de commandement, où l'on ne trouve que chez le petit nombre silencieux et retiré la gravité, la réflexion, la retenue, la modération d'esprit qui peuvent seules tempérer le délire d'une mauvaise démocratie. »
Cette peinture de main de maître ne s'appliquant qu'au Directoire n'esl-elle pas la plus amère, la plus vivante satire de la dynastie de Juillet? N'expliquet-elle pas à tous les esprits la cause de son élévation et celle de sa chute? La Révolution et l'Orléanisme avaient rêvé de former un nouveau ciel et une nouvelle terre. En débordant à travers les lois et les mœurs, la Révolution et l'Orléanisme ne laisseront durer que les incertitudes et les périls de la société.
L'année 1832 s'était ouverte sous de funestes auspices, et la France, heureuse seulement dans les colonnes du Moniteur, pouvait murmurer avec le poète ' :
* Horalii Epndon, \I.
« Le second siècle de nos guerres civiles est donc commencé. »
Allcra jain terilur l)cllis civilibiis œla'J.
La discorde régnait à Paris et dans les provinces, dans le gouvernement et dans l'armée, entre la Chambre des députés et celle des pairs, l'une votant, l'autre répudiant une loi pour établir le divorce. Au milieu de tous CCS symptômes de décomposition sociale, on signalait avec effroi un prodigieux accroissement d'aliénations mentales. On constatait que les révolutions développent la folie, et ce phénomène, qui suit les grandes secousses, se manifestait surtout en France. Là, il terrassait des hommes de vingt à trente-cinq ans, dans toute la force des passions. Cette maladie, conséquence'inévitable des ruines soudaines, des espérances déçues, des positions brisées ou des rêves ambitieux, se multipliait dans une proportion dont l'enseignement ne pouvait plus être nié \ Pour se distraire ou se consoler de ces malheurs individuels qui frappent les familles dans l'ébranlement de l'intelligence, le gouvernement se disposait à étourdir son peuple
' l.a Révolution de 1848 a produit en Europe le même résultat que celle de 1830; mais comme l"Orléanisme avait peu à bénéficier du 24 février 1848 et de ses œuvres, il s'attacha, dans le Journal des Débats du 12 mai 1850, à donner la statistique de l'aliénation mentale. L'Orléanisme prouva, par des chiffres tristement éloquents, qu"à l'hospice général des aliénés, à Vienne en Autriche, le nombre des fous variait, année commune, de cent cinquante à deux cent cinquante, k la suite des Révolutions de 1848, en 1850, ce chiffre s'élève à neuf cent quatre-vingts.
En France, en Prusse et en Italie, les mêmes recherches furent faites, elles eurent les mêmes conséquences.
par des fêtes administratives et par des bals nocturnes, lorsque tout à coup le choléra fit irruption, le 26 mars 1832, à travers les folles ivresses de la micarême. A Paris, où la joie est toujours à côté du deuil et où le rire fait si rapidement place aux larmes, le choléra avait acquis, par la chanson et par la caricature, une popularité assez peu sinistre. On l'avait charivarisé avant la visite. Quand il eut frappé ses premiers coups, lorsque des morts soudaines et toujours inexplicables furent signalées dans les divers quartiers, un effroi indicible succéda aux bravades. Le fléau passait partout, entrait partout, décimait partout. L'épouvante s'empare des imaginations. Les uns prennent la fuite, les autres meurent; mais, dans cette panique universelle, Louis-Philippe, qui sait que royauté oblige, se trouve roi par le danger et surtout par l'exemple.
En octobre 1831 , au moment où le choléra sévissait à Moscou , l'empereur Nicolas n'a pas reculé devant le fléaudans sa plus mortelle intensité. Il est accouru pour partager le péril commun, il l'a conjuré par sa présence. Les bénédictions de tout un peuple ont accompagné le czar et le père dans ce pèlerinage de douleur et d'impériale pitié. La famille d'Orléans ne le cède à l'empereur de Russie ni en générosité ni en dévouement. Elle ne s'éloigne pas, elle ne se cache pas. Elle veut user de la prérogative la moins enviée du rang suprême; elle fait mieux. Les moribonds, entassés pêlemêle dans les hospices trop étroits ou dans les ambu-
120 ciiAriTni: rnrMirn.
lances provisoires, ont besoin d'encouragement, de secours et (le consolation. Les jeunes princesse multiplient avec une intrépidité touchante. Le danger ne les effraye pas, la mort n'altère point leur calme. Tandis que, de concert avecleur père, ils prennent l'initiative d'une charité aussi royale que chrétienne, les passions que Juillet déchaîna ne se condamnent pas à un respectueux silence. Des écrits incendiaires sont répandus parmi les classes ouvrières. On a voulu en faire une force dans l'État; la Révolution se sert de la calomnie pour en faire une force contre le trône de 1850.
Le choléra confond les riches et les pauvres dans la même souffrance et dans les horreurs de la même mort. L'égalité s'établit à l'aspect de ce mal foudroyant ; mais'c'était un moyen de caresser les slupides instincts de la multitude. On lui inculque dans des placards un évangile sauvage, et elle lit : « Depuis bientôt deux ans, le peuple est en proie aux angoisses de la plus profonde misère; il est resté sans travail, sans pain, sans vêtements; il n'a plus ni feu ni lieu; il est attaqué, emprisonné, assassiné. Ce n'est pas tout : voilà maintenant que, sous prétexte d'un fléau prétendu, on l'empoisonne dans les hôpitaux, on l'assassine dans les prisons... Jamais gouvernement n'a été aussi coupable, aussi détesté; jamais gouvernement n'a levé autant d'impôts ; jamais gouvernement n'avait commis autant de crimes et fait autant de malheureux. »
Une autre adresse, plus explicite dans sa crudité.
LES DÉBITS DU l'.KGNF. 121
provoque au pillage, et, par un rapprochement assez jusie, compare le 29 juillet 1830 au iO août 1792.
Elle contenait des passages tels que ceux-ci : « Le choléra est un fléau moins cruel que le gouvernement de Louis-Philippe; mais c'est encore le peuple qui souffre. Que fait-on pour lui? Le voici : la police choisit exprès ce moment pour enlever à une classe de travailleurs une chétive ressource; et cependant ce n'est pas du choléra que meurent les pauvres, c'est de faim... Leurs maîtres opulents désertent les hôtels, c'est au peuple de s'y loger. A quoi servent donc ces palais de la liste civile? ces milliers de lits qui s'y trouvent? à quoi sert ce Palais-Royal où tu n'as laissé que quelques valets, ô Philippe? à quoi sert ce château que lu habites et où tu ne resteras pas? 11 envoie son fils à l'Hôtel-Dieu pour voir de plus près la misère du peuple. Le peuple vous rendra vos visites comme au 10 août, comme au 29 juillet... Que le peuple se montre; qu'il aille, lui qui n'a rien, lever son impôt sur ceux qui ont tout; il est fort, pourquoi meurt-il de faim aux pieds de tant de riches sans pitié?... Ah ! peuple, si tu voulais! »
Le saint-simonisme et le fouriérisme, mis en lumière par la Piévolution de juillet, ont, pour régénérer le monde à force d'apostolat humanitaire, soufflé au cœur des classes indigentes l'amour de la dégradation et de l'infamie. Le Communisme est en germe dans toutes ces folles doctrines, il apparaît avec le choléra afin de faire cortège à cette royauté de hasard, dont,
au milieu d'un péril commun, personne ne salue l'inlrépidc alliludc. D»' généreux dévouements, de nobles émulations, de sublimes exemples sont offerts par toutes les classes et par tous les partis indistinctement. Au contact de tant de misères, la science de la charité chrétienne s'est révélée à leurs cœurs. Quelques municipaux orléanistes, Cadet-Gassicourt, l'apothicaire du sac de Saint-Germain l'Auxerrois, en tète, colportent seuls d'exécrables mensonges destinés à changer les tribulations en désespoir et les sacrifices en guet-apens. Gisquet, préfet de police, vint, par une instruction à ses subordonnés en date du 2 avril, accréditer les plus sinistres rumeurs; on y lisait : «L'apparition du choléra-morbus dans la capitale, source de vives inquiétudes et d'une douleur réelle pour tons les bons citoyens, a fourni aux éternels ennemis de l'ordre une nouvelle occasion de répandre parmi la population d'infâmes calomnies contre le gouvernement. Ils ont osé dire que le choléra n'était autre que l'empoisonnement, effectué par les agents de l'autorité pour diminuer la population et détourner l'attention publique des questions politiques. Je suis informé que, pour accréditer ces atroces suppositions, des misérables ont conçu le projet de parcourir les cabarets et les étaux de boucherie avec des fioles et des paquets de poison, soit pour en jeter dans les fontaines ou les brocs et sur la viande, soit même simplement pour en faire le simulacre et se faire arrêter en flagrant délit par des complices qui, après les avoir si-
gnalés comme attachés à la police, favoriseraient leur évasion et mettraient ensuite tout en œuvre pour démontrer la réalité de l'odieuse accusation portée contre l'autorité. »
Le sens moral fit toujours défaut à ce Gisquet, que, dans une crise pareille, Louis-Philippe avait élevé à la charge de son Tristan. Le peuple était resté assez insensible aux provocations de ses conseillers de carrefour; il se prit d'un effroyable vertige à la lecture de cette circulaire. Jusqu'alors il avait douté de l'existence des empoisonneurs; par une maladresse qu'inspira l'égoïste désir de toujours faire la part du feu, on lui persuade que ces empoisonneurs ne sont pas une chimère. On éveille les superstitieuses crédulités de la populace; elle voit un complot de meurtriers au fond de l'acte le plus indifférent. Elle se fait assassin dans les rues, assassin sur les places publiques, assassin partout. L'épidémie du massacre sert de corollaire à la contagion.
Les pairs de France, les députés, les oisifs avaient pour la plupart cherché un refuge loin de ce foyer pestilentiel, oii le crime et la terreur se font une épouvantable concurrence. L'archevêque de Paris et le curé de Saint-Germain l'Âuxerrois virent naguère leur demeure devenir la proie d'une émeute systématiquement organisée. Proscrits à l'intérieur, ils reparaissent dans la capitale au moment où l'effroi en chasse les cœurs timides et les esprits anxieux. Avec son magnifique élan de charité pour tout passe-port, l'arche-
iL'i CI! AI' uni; riiKMiKi:.
VLUjiie s'installe dans les hospices el dans les ambulances. 11 a entendu les lamentations de P.nma. Les petits enfants demandent du pain, et l'archevèciue sait qu'il n'y a personne pour le leur rompre. Il accourt au bruit des sanglots, plein de confiance et de sérénité. On le voit visiter les malades, s'asseoir au chevet des mourants, et, pauvre el dépouillé de tout, ])rodiguer à tous ses prières, ses soins el l'argent qu'il emprunte ou qu'il recueille. Le choléra l'a réuni à son troupeau; l'émeute ne l'en séparera plus '.
Les ravages du fléau furent terribles. Chaque maison compte ses perles; chaque ménage a son deuil. Et, dans ce deuil, que d'empoisonnements et de crimes! que d'attentats de famille dérobés à la justice des hommes, et n'ayant eu pour témoins muets que le regard plein de doute sinistre des médecins ou la silencieuse pitié du prêtre des derniers moments 1 Le choléra n'avait épargné personne; Casimir Périer fut une de ses victimes. Ce ministre emporta dans la tombe les regrets officiels de Louis-Philippe, la haine et l'estime des partis, et la conviction pleine de désespoir qu'avec le roi de Juillet on marchait aux abîmes. Pour lutter contre la Révolution dont les envahisse-
• Monseigneur de Ouéien s'était un jour approché du lit d"un cholérique, et il le bénissait, il le consol.iit avec de religieuses paroles : « Retirez-vous de moi, murmure le moribond, je suis Tun des pillards de. l'archevêché. » Ouéien se penclia vers lui et répondit : « Mon frère, c'est une raison de plus pour moi de me réconcilier avec vous et de vous réconcilier avec Dieu. » Ce fut dans ces moments de terreur qu'il fonda l'œuvre des orpiielins du chd'.éra ttque l'archevêque se fit le père et la mère des cufa ts q i n'en nvaient plus.
ments alarmaienf son palriolisme, Casimir Périer servil à conlre-cœur une monarchie qui ne répondait à aucune de ses idées d'ordre public, de grandeur nationale et de stabilité héréditaire. Ainsi que tant d'autres ministres de Louis-Philippe, cet homme d'État ne put jamais se délivrer du poids de l'indignité morale qui pesait sur l'Orléanisme. Il mourut à la peine, laissant son pays dans une crise affreuse, conséquence naturelle et nécessaire de la Révolution de juillet.
Cette crise se développait de diverses manières. Elle prenait toutes les formes; elle réalisait toutes les utopies, en créant la réforme électorale et le suffrage universel. C'était alors le bon temps des associations. On s'associait pour repousser à tout jamais du territoire français les Bourbons de la branche aînée; on s'associait pour les rappeler, II se rencontra, au numéro 4 bh de la rue des Beaux-Arts, deux ou trois sous-préfets, destitués par la dynastie de 1850. Ne sachant plus à quel saint vouer leur intelligence de bureaucrates, ces fonctionnaires, réduits au rôle de comparses d'opposition, eurent l'idée, pour embarrasser le gouvernement orléaniste, de créer l'association de la défense mutuelle. De cette création découlèrent le principe de la réforme électorale et celui du suffrage universel ou restreint à deux degrés, selon la circonstance.
Les inventeurs de cette arme à double tranchant qui frappera le peuple au cœur, après avoir frappé la mo-
narchieà la tête, ne s'étaient vraisemblablement pas rendu compte de la puissance de cet élastique levier. Ceux qui le mirent en jeu, sous Louis-Philippe, ne le connurent que par la théorie. Ils en firent un ballon d'essai, une systématique espérance jetée au milieu du positif de la vie; mais ils nesongèrent jamais à l'appliquer.
Elayée sur des fractions de partis sans homogénéité, sans plan, sans intérêt commun, sans estime les uns pour les autres, la réforme électorale, allaitée de leur encre, nourrie au biberon de leurs journaux, fut un cri de guerre contre l'Orléanisme, un mot d'ordre donné en désespoir de cause. La ténacité de l'abbé Genoude et celle de Lourdoueix, directeurs de la Gazette de France, répandirent ce cri de guerre; elles popularisèrent ce mot d'ordre, qui sera une traînée de poudre. Ainsi que Mazzini, ces deux écrivains étaient tourmentés d'une idée fixe. Empiriques commençant à se convaincre eux-mêmes de Tinfaillibilité de leur remède, ils l'offraient à tout bout de champ comme la panacée souveraine. Mais, hommes de discussion et de loyauté, il ne leur serait jamais venu à l'esprit que, pour acclimater celte idée, il fallait l'arroser de sang humain. Le poignard, les bombes et le poison étaient des arguments dont leur intelligente probité aurait peu aimé à se servir. Le gouvernement de Juillet était contraire à des systèmes imprégnés d'un levain de républicanisme et d'une espèce de parfum légitimiste. Ce fut pour ces systèmes une véritable bonne fortune.
Des arrangeurs de constitution taillèrent dans le vif, émondant, abrégeant, rendant moins obscur ce qui était abstrait, déguisant sous le patriotisme des mots ce que la raison publique refusait d'accepter. Puis, on finit par résumer cette doctrine dans l'axiome : que tout garde national soit électeur! que tout électeur soit éligible! la recette la plus incontestablement féconde en déceptions politiques et en révoltes sociales.
On rencontre assez facilement, à Paris comme dans l'ancienne Rome, des aruspiccs qui interrogent les entrailles des victimes, et qui, tout en rendant leurs oracles, ne peuvent se regarder sans rire. Louis- Pliilippe avait été parmi eux ou à leur tète. Il les connaissait de longue date. La réforme électorale et le suffrage universel furent donc à ses yeux des machines de guerre destinées à battre en brèche son trône et son gouvernement.
La première fois que la France jouit du vote universel et produisit des millions d'électeurs, elle élut Maral, Robespierre et d'Orléans-Egalité. La Convention, qui inventa la Terreur et vit sa majorité d'avocats sans cause, de prêtres sans foi et de médecins sans malades, la subir à son tour, est issue d'un suffrage condamné à l'aveuglement ou manœuvré par le despotisme. C'est la Révolution en permanence, jugeant, déjugeant, et, sans autre raison qu'un caprice brutal, poussant ses coryphées du Capitole aux Gémonies par un engouement irrélléchi ou par un effet de bascule administrative. Cette chimère, selon le roi de
ISoO, ne s'adresse qu'aux ambitieux de village; elle ne corrigera jamais les mœurs, les lois, les préventions, les haines et les passions. Il s'en défie non sans motifs: et, convaincu que la réforme électorale ne peut que jeter la France dans les bras flétris d'une impossible république ou sous le joug d'un absolutisme que la fierté nationale repousserait avec la même énergie, Louis-Philippe laisse les esprits s'habituera ce rêve qui sera une de ses pierres d'achoppement.
Le gouvernement de Juillet en foce des insurrections. — Leur légitimité relative. — Le parti républicain. — Son attitude devant la dynastie de Juillet. — Mécontcntenjcnt et misère du peuple. — Louis-Philippe songe à apaiser les colères républicaines. — La croix de juillet donnée par le roi et refusée par les combattants. — Les artilleurs elles étudiants. — Emeutes de jour et de nuit. — Conspirations des tours de i\otre-Dame et de la rue des Prouvaires. — Insurrection des canuts à Lyon. — Les ouvriers maîtres de la ville. — L'armée hésite devant le peuple. — Pourquoi ces hésitations. — Tableau du parti républicain. — Tableau du parti légithniste. — Lalliance carlo-républicaine. — Louis-Philippe du côté de la faction démagogi(jue en haine des Légitimistes. — Leur attitude dans les premiers moments de juillet. — Les Vendéens et les patriotes. — Les révolutionnaires poussent le gouvernement dans la voie des réactions. — Perquisitions et inquisitions de lOrléanisme dans la Vendée et la Bretagne. — La duchesse de Berry. — Enthousiasme des femmes. — La conspiration royaliste. — Comment ITionneur s'était retiré dans les camps. — Prise d"armes partielle de la Vendée. — Ordre et contre- ordre. — Les funérailles du général Lamarque à Paris, et le cloître Saiut-Merry. — Louis-Philippe au milieu de Finsurreclion. — État de siège levé à Paris en faveur des Républicains et maintenu dans la Vendée contre les Légitimistes. — Les partis vaincus et non découragés. — La duchesse de Berry se retire à Nantes. — Lettre de Marie-Caroline à Jiarie-Âuiélie. — L'aventurière de buissons ou la veuve Berry. — Politique de la duchesse de Berry. — Thiers et Deutz. — L'achat d'une femme. — Louis-Philippe et ses devoirs constitutionnels. — Le siège d'une maison. — La duchesse de Berry prisonnière. — La famille d'Orléans au Théàirc-Français. — La citadelle de Blaye. — Mailame sera-t-elle jugée? — La séance aux aveux à la Chambre des députés, ji. 9
150 CHAl'ITUK II.
— Lo général Bugeaiid et Saiiil-Ariiiiuil. — L;i (iiicliesse de Beiry enceinte. — Duels des Légitimistes ol des lîéiiubiicains. — Louis-Philippe geôlier et sage-femme par procuration. — Le mariage secret.
— Indignation des partis. — Moyens d'un gouvernement dynastique.
— L'Orléanisme en liesse. — Insurrection des Mutuellistes à Lyon et la rue Transnonaiii à Paris. — Les sociétés secrètes et Tinsurrection IJarbès. — Les journaux et lOrléanisme. — La guerre civile faite par les écrivains. — La [)ein(; du talion. — Les dOrléans et les ministres des d'Orléans attaqués par les journaux. — La liste civile et les dotations. — Le codicille de Louis-i'hilippe. — Ses ingratitudes de parti pris. — Les avocats et les factieux. — Les Saint-simoniens et les Fouriéristes. — La liberté couvre la France de prisons. — Les procès politiques de toute espèce. — Fiesclii et sa machine infernale. — La cour des Pairs et son cher monsieur Ficschi. — Les lois de septembre. — L'attentat dWlihaud. — Alibaud devant la cour des Pairs.
— Sa profession de foi régicide. — Louis-Philippe s'appropriant les gloires de l'Empire. — La reine Ilortense et Louis-Napoléon Bonaparte. — Ce qu'était alors le parti bonapartiste. — Louis-Napoléon à Paris. — Caractère de ce prince. — Ses rêveries politiques. — Les nobles et les émigrés repopularisant l'Empire et l'Empereur. — Louis- Napoléon au château d'Arenenberg. — Comment il se donne des partisans. — Bade et Strasbourg. — L'espion Conseil en Suisse. — Louis- Napoléon et les sociétés secrètes. — Complot de Strasbourg. — Arrestation du prince. — Son exil en Amérique et le i)rocès de Strasbourg.
— Conspiration de Boulogne. — Le Capitule et le Commerce. — La chasse aux canards. — L'aigle empaillé. — Louis-Napoléon à la cour des Pairs. — Louis-Philippe a créé le parti bonapartiste. — Acliarnement de tous les partis contre la dynastie de Juillet.
Né d'une insurrection, le régime de Juillet doit vivre au milieu des insurrections et périr sous elles. Il les autorise par son passé, il les légitime par ses doctrines, il les sanctionne par son exemple. Celte dynastie, qui commence et finit par un gouvernement provisoire, s'est entourée du personnel des révolutions pour composer un gouvernement régulier. Essayant de fermer
le cratère du volcan avec un biouchon de liège, elle végète entre les Légitimistes qu'elle déteste et les Républicains qui la font trembler. La violence des deux partis fi'appant des coups d'ennemis égalera leur faiblesse et celle de l'Orléanisme. Cette fai])lesse établit une sorlc d'équilibre qui, de temps à autre, singera l'ordre. La France divisée n'a pas l'énergie d'entreprendre une guerre civile sérieuse. C'est tout au plus si elle pourra supporter le système de l'émeute permanente dans la rue ou à la tribune ; n'osant pas s'avouer avec Montaigne ^ a de se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile et sans inclination aux troubles de son pais et à une division publique, ie ne le trouve ny beau ny honneste. »
Le parti républicain était entré le premier en ligne. Composé de jeunes gens plus désireux de bruit que de fortune, et d'écrivains ne faisant remonter l'histoire de France qu'aux grands principes de 1789, élucidés et commentés par les terroristes de 1793, ce parti, le véritable combattant de Juillet, avait été mis à l'écart avec tant de sournoiseries dynastiques, qu'il ne le pardonna jamais aux usufruitiers des immortelles journées. Ardents et convaincus, pleins de sève etd'audace, ces jeunes gens exerçaient un véritable prestige sur la portion la plus ignorante et la plus brutalement enthousiaste du peuple. Ils exagéraient à plaisir les erreurs de la Monarchie ; ils faisaient des procès de tendance à la Royauté; et, pour en nier
* Montaigne, Essais, tome IV, pngc 163.
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les avantages, ils formaient une horde de tyrans conduisant des troupeaux d'esclaves.
La Révolution laisse sans travail, sans ressources, sans pain, des multitudes d'ouvriers qu'une subite misère jetait à la merci de tous les agitateurs. Le fusil à l'épaule, et encore couverts de la poussière des barricades, ils errent dans Paris, ou, distribués en groupes menaçants, ils parquent autour du Palais- Royal et des ministères. Le tumulte est pour eux un ])asse-temps, une consolation et une vengeance. La bourgeoisie s'effraye bientôt comme son monarque d'une altitude qui recelait plus d'un danger. Des mesures maladroites furent adoptées : d'injustes préventions se firent jour. On en vint à suspecter la probité des classes pauvres qu'on glorifiait dans toutes les harangues et qu'on tenait à distance de toutes les faveurs. Le luxe avait été tué avec la monarchie; le commerce succombait sous le poids des faillites. L'amertume des remords doublait l'amertume des espérances déçues; et encore mieux qu'au temps de la Ligue on put adresser aux Parisiens ces paroles de railleuse colère que la vérité a consacrées dans les annales ' : a Peuple misérable ! qu'il faille toujours ou qu'il serve bassement ou qu'il soit sans mesure insolent dans la prospérité. Vous faites comme le sot mouton ; si l'un entre dans un gouffre, les autres l'y suivent; et, avec une sonnette, un sifflet, un bruit de nouveauté, on vous assemble comme on fait les mou-
' Apologie de mailre André Maillard, conseiller du roi.
ches autour d'un bassin... Bref, il n'y a aujourd'hui boutique de factoureau, ouvroir d'artisan ni comptoir de clergeau qui ne soit un cabinet de prince et un conseil ordinaire d'Etat. Il n'y a si chétif et si misérable pédant qui, comme un grenouillon au frais de la rosée, ne s'émeuve et ne s'ébranle sur cette connaissance. »
Experts en propagande, les Républicains songèrent à tirer parti de ces ouvriers tour à tour ivres de leur triomphe ou muets de désespoir. Ils leur apprirent la route des clubs. Là, sous la pression d'une éloquence sans frein et sans règle, il les endoctrinèrent, ils les fanatisèrent ; après une rapide ébauche de démo ralisation, ils en firent l'armée du Jacobinisme mo derne. Les clubs se multipliaient sous toute espèce de vocables. Les associations patriotiques se créaient à Paris ; elles s'étendirent bientôt dans les provinces, où les affiliés se transmettaient mystérieusement d'insignifiants mots d'ordre. Suppléant au nombre par la témérité, ou par la jactance, les associations patriotiques et nationales sont contre l'établissement de .Juillet une machine de guerre qui ne tient pas plus compte des lois qne des cours d'assises, de la royauté que de ses ministres. De toute accusation portée contre elles, on les voit à l'instant même se faire un jouet ou un piédestal. La magistrature s'inclinait devant ces arrogances de la rue; le jury, tremblant ou complice, s'empresse de leur donner gain de cause. Ces hommes nouveaux que le libéralisme orléaniste, leur flatteur en
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litre, avait gagnés au Palais-Royal, le compromettaient à plaisir par leur lurbtilence révolutionnaire ; et ainsi (ju'au temps des guerres civiles de Rome chacun se trouvait en droit de s'écrier avec Cicéron ' : « Ce sont les jeunes gens qui renversèrent les plus grands Etats et les vieillards qui les soutinrent ou les rétablirent. Que l'on fasse cette demande ainsi que dans la pièce de Mévius, et l'on ne manquera pas de répondre entre autres choses : Il arrivait des orateurs nouveaux, insensés et très-jeunes. »
Tout tend à faire croire que le sentiment monarchique était fort peu développé chez Louis-Philippe. Il paraît même n'avoir jamais très-clairement su que des droits seuls peuvent constituer des droits. Enfant de la Révolution et ayant toujours vécu révolutionnairement, ce prince est sans cesse prêt à humilier la dignité du pouvoir sous les arrogances de la place publique. On lui a conseillé ou il a eu l'idée de remplacer la vieille et glorieuse croix de Saint-Louis par une décoration spécialement réservée aux combattants de la grande semaine. Cette étoile à trois branches porleaucentrelatripledate: 27, 28 el29 juillet 1850. Elle a pour légende : Donnée par le roi des Français. Ce roi offrait ainsi un gage ta la Révolution, mais, après l'avoir trahie, il lui impose un serment d'allégeance. La souveraineté du peuple était mise en question par une souveraineté usurpatrice. Les Républicains appellent leur petit peuple de héros à délibérer et à voter.
' De Senectiite, pages 567 et ÔC8.
LES PARTIS ET LES COMPLOTS. lôo
Un refus aussi insolent que motivé sorl de la réunion. Les combattants de Juillet n'acceptent pas la- légende. Avec un suprême dédain, ils repoussent la décoration et taxent de servilité tout acte qui les rapprocherait du trône, La distribution de ces récompenses royales ou nationales avait été un prétexte ti une cérémonie dans laquelle Louis-Philippe aurait pu se répandre en métaphores d'un verbeux patriotisme. Dès qu'il fut démontré que le saint resterait exposé à une injure d'absences préméditées, on supprima la fête, et l'Or- Jéanisme fut obligé de s'avouer vaincu.
Ces premiers succès enhardirent le parti républicain. Une bruyante protestation affichait leur hostilité contre le prince qui doit se croire au moins l'élu des héros de Juillet. On les vit tenter, par toute espèce d'émeu les , de manifestations et d'outrages , de paralyser l'action du gouvernement et de frapper Louis-Philippe d'impopularité. Ils feignaient de s'indigner, en voyant un homme descendre au rôle de roi ; et dans le secret de leurs âmes, ils aspiraient tous à la noblesse, ainsi que les égalitaires de 1793 devenus en 1804 chevaliers, barons, comtes, ducs ou princes par la grâce de l'Empereur.
Les complots succèdent aux complots : les nuits sinistres font place à des jours encore plus sinistres. Ici ce sont des étudiants en médecine et des artilleurs de la garde nationale, troupe d'élite, mais raisonneuse et indisciplinée, qui préparent un dix-huit brumaire «dans les salles de la clinique. Ils veulent marcher réso-
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lûiricnt sur la Chambre des députés, l'enlever par un coup de main qui deviendra un coup d'Etal, puis proclamer la dictature au nom de la liberté. Là, on découvre par hasard dans les tours de Notre-Dame une conspiration dont le but secret ne fut jamais bien approfondi. Au son du tocsin servant de signal à la révolte, des bataillons d'émeutiers disséminés dans les rues qui avoisinent les Tuileries, se réunissaient instantanément. La République devait assaillir le château et s'emparer de vive force de ses nouveaux hôtes. C'était le 4 janvier 1852 que cette aventure allait être tentée ; à peu de jours d'intervalle, elle est reprise en sous-ordre par des Légitimistes fraternisant avec les vétérans du bonapartisme. Le général Montholon, le fidèle de Saint-Hélène, a garanti leur dévouement et leur sincérité. Il doit prendre le commandement de toutes ces fractions d'insurgés. Ce n'est plus aux tours de Notre-Dame, c'est à la rue des Prouvaires qu'il faut demander le mot d'ordre. La police y alla sans doute ; elle lit échouer un projet dont la réussite paraissait immanquable. Des domestiques de l'Orléanisme ont livré à prix d'argent les clefs du château : d'autres faciliteront aux vieux soldats conjurés l'entrée du Louvre au moment où un grand bal rassemble autour de la famille d'Orléans tous les courtisans de son bonheur, tous les amis de sa fortune.
A quelque faction qu'ils appartinssent, le plan des conspirateurs était toujours le même. C'est à l'homme, au prince, au roi citoyen qu'ils en veulent.
Tous l'ont jugé traître, tous travaillent à l'exécution de la sentence. Louis-Philippe se sail, se voit dévolu aux complots; les Républicains ne lui épargneront ni les attentats ni les malédictions. Leur propagande a été aussi incessante que corrosive. De Paris, elle rayonne sur toute la France. Des révoltes éclatent à Nîmes et à Grenoble. Le pays en est sillonné; et Lyon, la capitale de l'industrie et des manufactures, entend ses innombrables ouvriers jeter leur cri de détresse et de provocation : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant! Pour discipliner ces laborieux canuts et s'en créer une armée, la Révolution n'a point songé à leur souffler au cœur des haines politiques qu'ils n'auraient pas comprises et des préventions insensées qu'ils auraient dédaignées. Elle leur a expliqué à sa manière la question des tarifs et les causes de l'abaissement du prix des façons.
Par de captieuses suggestions, elle leur a prouvé l'insuffisance d'un travail qui nourrit à peine leurs familles et qui enrichit les maîtres fabricants avec tant de rapidité. On a répandu, dans les ateliers de la Croix- Rousse et dans les faubourgs de la ville, des manifestes incendiaires et des appels à la révolte, de sorte que le canut, qui croit s'être soulevé dans son seul intérêt, marche au combat pour renverser le trône de Louis-Philippe. La garnison a évacué la ville ; puis , retirée sur le mont Aventin, où elle installa son découragement, elle attend que le gouvernement règle sans elle ses différends avec le peuple.
Les gvnéraux cl l'armée étaient encore sous le coup de l'insuiTeetion de juillet. On avait llétri l'obéissance et donné àracconiplissemenl du devoir un air de prétorianisme. Dans celte réaction de la démagogie contre la fidélité au drapeau, Louis-Philippe s'est prononcé en faveur des hommes de désordre. Il était venu, avec une coupable imprudence, reprocher à la garde royale son dévouement au souverain et à l'honneur. Oubliant qu'un jour il pourrait lui-même avoirbesoin de l'appui des baïonnettes, on l'a vu établir une ligne de démarcation entre les soldats qui conservèrent dans les rangs la foi militaire et ceux qui refusèrent de marcher contre la révolte. Irritée de sa défaite, encore plus irritée des étranges leçons qu'on lui inculqua, l'armée apprenait à réfléchir. Elle raisonnait son obéissance; et puisqu'on l'a punie dans ses chefs pour avoir tenu tête à l'insurrection, elle se montre dégagée de tout devoir. Les officiers, qui, en 1850, à Paris, ont, comme le capitaine marquis Turgot, brisé leur épée pour ne pas commander le feu sur des rebelles^ se trouvaient couverts de lauriers et de bénédictions. On imposait à l'armée, en qualité de lieutenants, de fabuleux héros de juillet, tels que MM. de Morny, Edgar Ney, Feray, de Yalabrègue, et beaucoup d'autres éclos à l'épaulette, ayant pour tout état de service présumé, mais heureusement non prouvé, d'avoir lâché un coup de fusil sur des soldats qui obéis-
' M. le marquis Turgot élait ministre des affaires élrangères au *2 décembre i Soi .
saient à leur consigne. Après avoir assisté à ces déplorables apothéoses de l'esprit d'insurrection,- l'armée s'était prise à douter, A Lyon, la mollesse de sa résistance, le décousu des mesures adoptées par les généraux, et leurs singuliers pourparlers avec les chefs de l'émeute, révélèrent à tous les esprits le malaise des troupes et l'affaiblissement de leur caractère. Comme au temps de César' les soldats dans les guerres civiles consultent plus la crainte que le devoir. On leur avait fait expier par toute sorte d'outrages et d'injustices le prétendu crime de 1850. Ils se promettaient tacitement de n'en pas commettre un nouveau-. Rem-
^ Caes. Comment., page 239.
^ Les perplexités de ramice, après 1850, ses hésitations et ses refus (le concours sont maintenant de l'histoire. Cette histoire fut dans le temps dramatisée par un monologue de vieux troupier racontant ses incertitudes et tirant les conséquences de cette anormale situation. Le monologue, le voici :
« J'ai été en Egypte avec feu Napoléon, jVi clé en Allemagne, en Pologne, en Russie, j'en ai bien vu, et pourtant, quand je vois tout ce que je vois je commence à croire que je ne suis qu'un conscrit.
« Je voudrais bien savoir comment il faut manœuvrer quand les pékins se révoltent. Faut-il tirer sur eux, leur tendre la main ou la baïonnette ?
« Du temps de Jean de l'Épée, ça allait tout seul ; il disait : « Faut taper ; » on commandait de taper ; nous tapions ! tant pis pour ceux qui n'étaient pas contents. Gare de dessous, arrive qui plante ; on était sur d'avoir bien fait, et rempereur disait : C'est ça.
« Ce n'est plus ça à présent; pour quelques mauvais coups de fusil lâchés il y a deux ans sur des farceurs qui voulaient mécaniser le gouvernement, on me met à la porte du régiment avec tout le régiment et de nous crier : — Fi ! tuer ses frères !
« Que le diable m'emporte si tous ces lapins-là étaient mes frères. (\\ ne les aurait pas pris avec des pincettes tant ils étaient en guenilles; mais c'est égal, va pour frères, quoique je sois de Mflz, en Lorraine, et
140 CIIAPITRK II.
plir quelques mois après les ordres du gouvernement qui les flétrissait dans ses actes et dans ses proclamations , leur parut un non-sens et une immoralité. L'incertitude était si profonde, que le colonel Magnan, aujourd'hui maréchal de France, se mit, quoique sous les armes, à négocier avec les ouvriers représentés par Rosset, un ancien complice de Paul Didier, de Grenoble. Rosset ne parlait plus de tarifs : il propose au colonel de prendre le commandement de l'insurrection. Le colonel était, ainsi que l'armée entière, incertain du présent, plus incertain de l'avenir; il se
que ce soient des Parisiens. Enfin, on me donne mon... veux-tu courir et moi, vieux soldat, qui ne sais plus d'autre métier que d"astiquer la giberne, me voilà sans pain ni pâte. Cependant, au bout de six mois je suis parvenu à rentrer en grâce, jurant de ne plus tirer que sur les Prnssiens ; va-t'en voir s'ils viennent..., Des badauds qu'on appelle républicains et carlistes font des farces à leur tour.
« — Boni... que je dis, faut pas tirer, j'ai eu une leçon solide, six mois 'a rac serrer le ventre. Apprêtez arme, — joue, — feu, que dit le lieutenant.
« — Bah 1 que je lui réponds, c'est des frères de Paris.
« — Feu 1 qu'il dit.
« Et moi que je lui dis :
« — J'ai bien reconnu le même chiffonnier à qui j'ai cassé un bras il y a deux ans à la barricade Saint-Antoine.
« — Feu ! crie encore le lieutenant .
« — Au diable! que je dis... une poignée de main, frère chiffonnier...
« Maintenant, voilà l'affaire finie ; je suis à l'Abbaye et on va peutêtre me fusiller pour avoir refusé d'enfoncer les badauds. On dit que tout ça c'est de la politique ; que les autres sont frères quand ils sont les plus forts, et rien du tout quand ils sont les plus faibles. Est-ce qu'on ne pourrait pas arranger les choses de façon que nous, troupier. *• sincères, sachions d'avance qui doit la gober des chiffonniers ou du gouvernement? »
})rèla à la discussion, il interrogea, il répondit. Enlin, peu convaincu du succès, il refusa de se prêter à une trahison. Sa mise en disponibilité fut aussitôt ordonnée, puis révoquée. Elle précéda de quelques jours le licenciement de la garde nationale , qu'on accordait aux troupes comme un hommage de gratitude et un encouragement.
Témoins de cette prostration, qui est tout à la fois une fatigue de l'âme et un dégoût des palinodies politiques, le duc d'Orléans et le maréchal Soult, envoyés en toute hâte par Louis-Philippe pour s'opposer au progrès du mal, tentent par des flatteries ou par des reproches, de rendre aux troupes la confiance qu'elles n'ont plus en elles-mêmes. Cette sévérité les étonna. Elles en saisissaient le but, sans en apprécier la portée. Les Républicains se chargèrent de ce soin fraternel.
En créant partout des embarras à la royauté nouvelle , en fomentant la discorde parmi les diverses classes de la société, les Républicains n'a\aient qu'un intérêt politi(|ue. Pour le servir plus sûrement, il fallait s'emparer de l'armée par les sous-officiers et la rendre hostile au trône de Juillet. La doctrine que faire feu sur le peuple est un crime de lèse-màjesté nationale, — doctrine que les Révolutionnaires maîtres de l'Etat savent répudier au besoin — était une thèse à soutenir et à exploiter pour une double fin. On l'acclimata dans les clubs ainsi que sous le drapeau. On établit une savante confusion entre les principes. On s'appli-
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qua clans les Sociétés secrètes et dans les estaminets à pardonner, le verre en main, aux militaires tout surpris de cette recrudescence de tendresse. On passait de l'apothéose de l'ouvrier à l'apothéose du soldat.
Grâce à leur infatigable activité, les Républicains étaient maîtres de la situation. Dégagés de tout scrupule et fertiles en ressources de toute espèce, ils dominent la bourgeoisie et la magistrature par la terreur, rOrléanisme par une complicité inavouée , le peuple par les grands mots d'indépendance nationale, de gloire et de liberté. Les lois, ces préceptes pleins de menaces, ne sont rien pour eux. Mais ce parti, si robuste en apparence, si violent en réalité, n'a pas de chef, il n'aura jamais de discipline. C'est un peu de crème et beaucoup d'écume. Il sera le tyran de la rue et l'esclave des clubs où se glissent de faux frères et des énergumènes. Ceux-ci, par de certaines motions extravagantes, tentent de compromettre ou d'affaiblir l'action des hommes sensés. Le joug de l'ordre et d'une sage direction était intolérable à ces natures éprises des coups de main et ne voulant jamais apprendre que le temps est nécessaire à tout. L'intolérance de leurs paroles, la bizarrerie de leur costume qui les fit désigner sous le nom de bousingols, la forfanterie de leur bravoure personnelle et l'excentricité de leurs doctrines créaient à chaque pas des obstacles ou des dangers. Intrépides pour l'attaque, ils n'étaient, par leur arrogance ou par leur indiscrétion , que des étourdis dont un gouvernement habile saurait bien à la longue com-
^ primer ou lasser les passions aventureuses. Dans les factions, en effet, l'inquiétude et la turbulence sont une cause inévitable de ruine; et, dès qu'on n'agit pas, les subalternes croient que tout est perdu. Afin de tout sauver , les Républicains éparpillèrent leurs forces et firent dégénérer la Révolution en émeute, ignorant peut-être qu'en politique il sera toujours sage de ne jamais faire la petite guerre.
En se jettant à la traverse de leurs projets , en leur déclarant une poursuite sans merci, Casimir Périer n'avait pas tardé à se convaincre de l'impuissance du parti démocratique. Après avoir fait d'autorité fermer ses clubs et disperser ses bandes, le ministre de Louis- Philippe put espérer une victoire décisive sur les Révolutionnaires. Sa mort leur rendit l'espérance, et aux 5 et 6 juin 1852, ils résolurent de confondre dans les funérailles du général Lamarque , les funérailles même de la monarchie de Juillet.
Un autre parti , moins entreprenant, moins actif, mais plus riche et plus considéré, sortait de sa réserve. Le cœur gros de toutes les trahisons dont il fut la victime, il allait demander à l'Orléanisme un compte sévère du passé et de l'avenir. Enivrés des effusions législatives de leur triomphe, on avait souvent entendu les orateurs et les folliculaires du Palais-Royal s'écrier avec une insultante ironie : « Où étaient-ils les royalistes dans nos grandes journées de Juillet? » Celte provocation, que l'Orléanisme n'aurait pas dû se permettre — car elle fait, par de justes repré-
Ui CHAPITRE 11.
sailles, songer au :24 février l8iS, où Louis-Pliilippe partira sans être défendu, sans êlre môme sérieusement attaqué — celte provocation était un outrage, une insolence et une mise en demeure. Les Légitimistes, irrités et déliés, ne voulurent pas laisser aux Républicains seuls l'honneur de battre en brèche la Charte, ie trône, les institutions et les hommes de 1850. Ils se jetèrent à leur tour dans les complots ; ils n'y furent pas plus heureux que les démocrates.
Ces deux partis, les seuls extrêmes, les seuls ayant des racines dans l'histoire et une existence en dehors des usurpations ou des combinaisons passagères, par conséquent les seuls vrais, professaient pour l'Orléanisme une haine invétérée. Ils l'attaquaient avec les mêmes armes, presque sur les mêmes points. Mais, en sapant par la base l'établissement de Juillet, les Républicains ne trouvaient pas, tantôt devant eux, tantôt derrière eux,des adversaires inattendus, se constituant les champions de la dynastie.Paruneerreur de logique véritablement inexplicable et inexcusable, on vit toujours ces champions se ranger du côté de Louis-Philippe, lorsque les Légitimistes l'attaquèrent les armes à la main. La République s'attribuait le monopole des hostilités et elle acceptait une levée de boucliers vendéens comme une déclaration de guerre à son adresse. Alors, aveuglée par le fanatisme ou par les remords de 1795, elle se mettait en campagne, après avoir vociféré que les Carlistes la provoquaient. Éclaireur, espion, juge, souvent même exécuteur des hautes et basses justices
pour le compte des d'Orléans, elle les excitait à des vengeances et à des iniquités qui n'auraient dû être ni dans leur tactique ni dans leurs pensées.
Égaré dès le début sur cette voie, le parti répul)licain n'osa jamais en sortir. Entre le Palais-Royal et lui il y avait d'éternels points de contact, des rapprochements possibles, des crimes communs et un vole régicide. Néanmoins ils se connaissaient si intimement qu'ils ne purent jamais se résoudre à s'estimer. Les hommes d'ordre, les hommes de principes religieux et monarchiques étaient leurs ennemis naturels. Pour allécher les héritiers de la Convention et diviser ainsi ses adversaires, l'Orléanisme se plut à se laisser forcer la main. Quand il sévit avec de sanglantes rigueurs contre les légitimistes, il fut sans cesse amnistié par les démagogues. L'alliance carlo-républicaine, cette alliance monstrueuse, dont les usufruitiers de Juillet firent tant de bruit, n'exista donc jamais en réalité. Néanmoins, il faut le dire à la décharge du parti légitimiste, en aucune circonslance, il ne s'improvisa le satellite de Louis-Philippe. Dans sa chevaleresque loyauté, il ne lui servit pas d'auxiliaire ou de gendarme contre les Républicains.
Mû par un invincible sentiment de mépris et peutêtre effrayé des calamités sociales qu'il entrevoyait dans l'avenir, le parti légitimiste n'aurait pas eu do répugnance à marcher, de concert avec les répu])licains honnêtes, à l'assaut des Tuileries. Il parlementa, il pactisa avec celle fraction modérée qui, après avoir
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confondu en un même oubli les Jacobins de l'an II et les Voltigeurs de Louis XV, aspirait à reconstituer sur une base inébranlable un gouvernement libéral, juste et tempéré. Cette tendance de rapprochement n'avait point échappé à l'Orléanisme. Afin d'en paralyser les effets, l'Orléanisme se fit de quelques enfants perdus de la république des agents de police ou des émissaires secrets, et il laissa peser sur les royalistes tout le poids de ses colères dynastiques, perdant trop vite le souvenir qu'en gouvernement justice veut dire : force et vertu.
Ce parti qui, toujours faible, a des hommes toujours fermes, s'était seul, en France, attaché au culte du passé, la piété filiale des nations. Après s'être créé du foyer de la famille un autel et des traditions paternelles une sorte de noblesse, il a vu, en moins de soixante-dix années, changer sept ou huit fois les opinions, les idées, les dynasties, les lois, les mœurs, les serments, la forme et les couleurs de l'Etat. Il a été spectateur ou victime de tous les excès de la liberté, de tous les excès de la servitude. Immuable à travers tant de mobilités, il reste tel que le principe souverain l'établit. Ainsi que les républicains de la vieille Rome, il aime à tout faire selon la coutume des ancêtres, La Révolution et le libéralisme, qui en sortit par la porte bâtarde, n'eurent pas do ces religieux scrupules. Tout innover sans réflexion, tout détruire sans examen fut leur volupté. Le parti légitimiste s'opposa à ce besoin de nivellement, car c'est une de ces pierres
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cachées dans les fondements et sur lesquelles repose tout l'édifice. Il sera bien aisé de fatiguer ce parti ; on ne parviendra point à le vaincre. Mais sa pureté le réduit à une nullité relative. On se passera de lui pour renverser ; son concours est indispensable pour reconstruire. Les gouvernements honnêtes le trouveront toujours à l'œuvre dans cette occurrence.
Les Légitimistes ne savent pas naître apôtres. Néanmoins éternellement prêts à mourir martyrs, ils ne craignent point de répéter après Tacite^ : « La terre sur laquelle nous vivons peut nous manquer, jamais celle sur laquelle nous pouvons mourir. » Odieux à un régime, qui croyait sans preuves et qui haïssait sans provocations, le parti légitimiste enveloppé dans sa douleur, se contenta d'abord de souffrir pour la justice. Le silence fut sa louange et sa loi, quoiqu'il ne soit pas exempt de cette vanité présomptueuse qui, au dire du bon La Fontaine, est proprement le mal français. Quand il s'aperçut que son deuil était mal interprété, quand il se trouva face à face avec les dangers que l'imposture triomphante le défiait d'affronter, et qu'il put se convaincre que l'ordre et la liberté ne sauraient jamais venir d'une source corrompue, le parti légitimiste se résigna à vivre dans les ruines. Elles valent quelquefois mieux que les reconstructions. Mais se pi(}uant de plus de persévérance que la fortune, il n'eut et n'aura jamais l'habileté de dominer les événements, en sachant les apprécier et en paraissant
*Tacit., Hist., liv. I.
s'y soumellre. Des ruines, il arriva sans transition à la ouerre civile. 11 était, il est, il sera toujours comme ces enfants de la sainte Écriture que leur bon ange sauva et que, dans la fournaise, le même ange rafraîchit d'une douce rosée.
Ce n'était point à Paris que les Royalistes pouvaient établir le centre de leurs complots. La Vendée militaire est pour la Monarchie un champ de bataille tout naturellement indiqué. L'Orléanisme l'a si bien senti que, frappé à ses propres yeux d'une infirmité originelle et incurable, il n'a jamais songé à rapprocher de son trône les royalistes les plus fervents. Cette dynastie de Juillet, qui mendie un menu suffrage ou un sourire d'approbation à la porte de tous les démagogues, éprouve pour la Vendée militaire une répulsion instinctive. Les Vendéens ne sont pas celte multitude dont parle le grand historien * a multitude qui n'a de courage qu'en paroles. » Ils ont combattu pour Dieu et le Roi, tandis que Louis-Philippe mettait son épéeau service de la Révolution, ou plutôt de ses intérêts. Les Vendéens ont jadis refusé de l'admettre dans leurs rangs.
Afin de ne pas souiller leur conscience d'un parjure, ils aimèrent mieux, en 1850, renoncer aux modiques pensions que l'Etat leur servait. Ces nobles, ces bourgeois et ces paysans, dont le cœur était de l'or, savent, ainsi qu'en 1795, que les hommes aiment la consécration du temps. Avec leur foi aussi naïve qu'é-
' Tacif., Ilist., lib. III, 58.
clairée, ils se persuadent que le pouvoir gagne en puissance, en justice et en sagesse à mesure que sa personnification dans une même famille se légitime parla durée. C'est en effet dans l'ancienneté d'un gouvernement que se perdent les souvenirs ou les occasions d'un changement, car chaque mulation laisse des pierres d'attente pour une nouvelle. La probité des gentilshommes et des paysans, ne transigeant pas avec le besoin, aurait dû être honorée par tous les partis el notamment par les Républicains, qui, dans le même moment, se plaisaient à refuser la croix de Juillet à laquelle un serment et un témoignage de provenance orléaniste sont attachés. Les Républicains qui, dans l'Ouest, dissimulent ce nom sous celui de patriotes, n'eurent pas une intelligence aussi développée. L'Orléanisme leur dénonce les royalistes comme d'anciens adversaires et des ennemis actuels ; ces patriotes s'empressent de faire cause commune avec l'Orlcanisme. Louis-Philippe déjà apprécié et jugé par les révolutionnaires de la capitale était pour les vieux tenants du Libéralisme en province le roi citoyen, qui abattra la noblesse avec le clergé, et ne laissera pour toute caste privilégiée que les acquéreurs de biens nationaux et les fils de prêtres mariés. Il joignait l'humble insolence du commandement à toutes les formes obsé- (juieuses d'une soumission impérative. Il ne rêvait pas, lui, l'apothéose de l'ouvrier par le droit au travail ou le couronnement de l'édifice par la blouse et la pourpre. Il ?o faisait une France fictive et un pays
légal. Les censitaires étaient son peuple souverain. D leur devait compte de sa conscience royale et de leurs petites affaires. L'un régnait égoïstiquement ; l'autre volait selon ses avantages personnels. De cet l'change de bons procédés réciproques, il naquit un gouvernement débile et peureux. Ce gouvernement se prit à redouter ce qui gênait son pouvoir plutôt que ce qui allait le tuer.
Quand l'Orléanisme éprouvait le besoin de faire quelque chose en faveur de ses affidés, lorsqu'il ambitionnait, pour un motif dynastique ou pour une raison de fortune qui ne fut jamais une raison d'État, d'enguirlander les Républicains et de s'épargner leurs rudoiements, l'Orléanisme se précipitait h corps perdu sur les Carlistes. Les Carlistes devenaient les éternels ennemis des belles institutions et de la nombreuse famille, plus belle encore; pu-is, après avoir organisé et légitimé la persécution par la nécessité, l'Orléanisme marchait de conserve avec la République. Ce qui se pratiquait même à Paris dut évidemment au fond des campagnes s'opérer avec une recrudescence de zèle patriotique. Dans la Vendée militaire, des haines ardentes, des provocations réfléchies amenèrent bientôt les royalistes à penser que la guerre contre la dynastie de juillet était préférable au régime des arrestations préventives, des visites domiciliaires, des inquisitions nocturnes de la police et des intolérances administratives.
L'avènement de Louis-Philippe devait être la sanc-
LES PAHTIS El LES COMPLOTS. i5i
iion des libertés politiques et individuelles. Tout Français allait enfin pouvoir penser de la Charte ce que lord Chatham affirmait de la Constitution de son pays. « Par la Constitution anglaise, s'écriait le grand lord au parlement, la maison de tout citoyen anglais devient son château, non pas qu'il soit entouré de forteresses ou hérissé de bastions, il peut n'être couvert que de paille, les vents du ciel peuvent frémir tout autour, et les éléments s'engouffrer de toutes paris ; le roi ne le peut pas, le roi ne l'oserait pas. »
Louis-Philippe n'aura jamais de tels scrupules. Malgré ses admirateurs d'outre-Manche, il ne se permettra pas ce religieux respect du foyer domestique ■dont l'éloquence de Chatham vient d'esquisser le tableau. Les royalistes ne sont pas seulement pour un tel roi des adversaires d'un jour; ils sont le remords personnifié de sa dynastie et le reproche vivant de l'usurpation.
Louis-Philippe était homme de minuties, « ce qui, d'après le cardinal de Retz', est toujours signe, non seulement d'un petit génie, mais encore d'une àme basse. » Il se montrait si envieux de la gloire des Bourbons, si jaloux des témoignages d'affectueuse reconnaissance adressés à l'exil, qu'on était à peu près sûr de le faire mourir de colère, en disant du bien de ses aînés proscrits par lui, ou en regrettant leur gouvernement. La Vendée, où toute pierre rappelle une histoire, ne cache ni son amour ni ses répul-
* Mémoires du cardinal de lielx, tome IV, pngeS?.
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sioiis. Elle sait qu'en Franco, où les nivcleurs ont beaucoup détruit , il va des choses qui résistent môme à la destruction. Le trône de Louis XIV et l'échafaud de Louis XVI, la grandeur de l'un et le martyre de l'autre sont des titres inaliénables. La France n'y renoncera jamais.
Sous prétexte de délivrer les campagnes d'un petit nombre de réfraclaires que l'amour du clocher natal, si tendrement défini par Dante, « la charité des lieux qui nous ont vu naître, » a toujours éloignés du service militaire, Louis-Philippe abandonne ces contrées à la merci des garnisaires et des patriotes. A cette époque de parjure, où l'on était maudit pour un acte de fidélité et où l'on vous conspuait pour un acte de courage, la Vendée ne reste pas muette spectatrice de tant d'opprobres. A la liberlé promise et jurée on substitue la profimation des églises, le renversement des croix, l'arbitraire des coups de fusil, les joies féroces de la chasse aux hommes, ainsi que le régime de l'état de siège. Sem.blables à ces renards que les Juifs lançaient dans le camp philistin avec des étoupes enflammées à la queue, des agents provocateurs, guidés par Vidocq, parcourent les campagnes. A l'aide de vexations de toute nature, ils s'efforcent de désoler la patience des habitants. Louis-Philippe aimait mieux une sédition cruelle qu'une paix qui ne l'est pas moins. La sédition éclata.
Celui qui monte au trône par le crime ne peut s'y soutenir que par le sang : Louis-Philippe en fait
viTser. La peine de mort blesse ses sentiments d'humanité : réchafaiid politique lui est odieux-, il le relève dans la Vendée. Ne pouvant accorder des emplois à tous les patriotes, il leur offre pour dédommagement la satisfaction des supplices. La guillotine fut encore la paraphrase la plus vraie des tendresses civiques et des barbaries révolutionnaires.
Nous racontons ces événements à trente années de distance, lorsque la génération qui y participa est à peu près descendue dans la tombe. Nous parlons sans haine ; nous écrivons sans crainte, comme nous avons toujours écrit et parlé. Afin de ne pas être accusé par les générations nouvelles de jeter la pierre à l'arbre qui est tombé, nous croyons utile et de bonne guerre de reproduire le tableau, qu'en 1842 nous tracions des calamités gouvernementales sous lesquelles on opprima la Vendée militaire, et des libertés constilulionnelles qui lui furent allouées. Ce tableau, fait sur place et la preuve en main pour chaque détail, n'a pas soulevé une observation, un doute, une récrimination ou le plus timide démenti, même du temps de rOrléanisme. C'est aujourd'hui de l'histoire; il est sage quelquefois d'y avoir recours'.
La Vendée militaire était infestée d'agents secrets dontVidocq eut pendant quelques semaines la direction. Ces agents, choisis par Montalivet et par Casimir Périer, organisèrent un système de vexations qui
' Histoire de lu Vendée Diili'airc, par J. Crélincau Joly, tome IV, pHiiOs 585 et suivante?.
loi CUAIMTRK II.
aurait épuisé la patience d'un marlyr. On desséclia les étangs pour savoir si sous leurs eaux ils ne contenaient point des munitions de guerre. Les âtres des cliaiimières furent explorés en tous sens; on fouilla Ions les foyers, on démolit un grand nombre de fours sous prétexte de rechercher la poudre qu'ils n'avaient jamais contenue. Afin de se rendre compte des projels qui se tramaient, on brisa dans les manoirs les tables à ouvrages des femmes ; on scruta dans la soie et dans la laine qui leur servait à broder. Au fond des chaumières on fil une guerre acharnée au lin et au chanvre qui chargeaient les quenouilles. La conspiration était dans le cœur des villageois, on essayait par la violence d'arriver à sa manifestation.
Des hommes de police se plaçant à la tête de soldats français égarés poussaient encore plus loin ces provocations. Ici on contraignait les jeunes filles à se dépouiller de leurs vêtements; parfois même on les leur arrachait avec d'impures brutalités, et sur le corps nu de la victime on s'imaginait dépister la trace d'un complot. Là de pauvres mères étaient arrachées de leur lit oiî elles auraient pu cacher un fils réfractaire. D'un côté on violait d'abord, on interrogeait ensuite les tombeaux ; de l'autre on déchirait les bandages qui couvraient les plaies des mourants, et, sans pitié pour tant de douleurs, on demandait à la mort si elle n'avait point conspiré.
En Bretagne, les monuments de Quiberon et de Savenay subissaient le contre-coup révolutionnaire :
LES PARTIS ET LES COMPLOTS. loi
on les dégradait. En Anjou, la slatiie du grand Cathelineau tombait sous la hache des libéraux, façonnés à la mutilation par les délégués du pouvoir. Dans le Bocage, la chapelle élevée à la mémoire de Charelte était vouée au vandalisme. La colonne que le comte de Colbert avait consacrée à son garde-chasse Stofflet, dans la cour intérieure du château de Maulevrier, était menacée pendant la nuit par la fureur de quelques soldats. C'était, disait-on, pour éteindre jusqu'au dernier souvenir de guerre civile que l'autorité et la Révolution s'en prenaient à des monuments. Quand ces actes sauvages furent consommés, le gouvernement, au centre même du Bocage, à Bourbon-Vendée, laissa dresser une statue au général Travol. Comme si, par toutes les insultes, on eût cherché à désespérer les habitants de l'Ouest, on dénonça les ministres du culte; on renversa les calvaires, on tourna en dérision la piété du peuple ; on arrêta préventivement les hommes, les femmes et les jeunes gens que l'on s'arrangeait pour soupçonner.
Après les orgies du 15 février 1851, des visites domiciliaires sont ordonnées dans toute la Vendée militaire. Le colonel Louis Cadoudal s'était dérobé aux fouilles de la police. Un héros de juillet nommé Brémer, qui, après s'être battu au cri de : A bas les gendarmes! a été nommé à une lieutenance de gendarmerie, arrive chez madame Cadoudal. Pendant qu'il exécute son mandat, elle veut jeter un papier au feu. Brémer se précipite sur elle, et, au milieu de la