L.V Fl.N hl.NE LlSyiU'ATlO.N
C(; Il était point la pjlme du bien-dire que convoitaient les ennemis et les aveugles. Sous le fracas dos deux tribunes se trouvaient engagées des questions de vie ou de mort. Les révolutionnaires de Juillet hors du pouvoir dressaient le bilan de leurs frères et amis de 1850 installés au gouvernail. Tous s'accusaient réciproquement d'avoir conduit la France aux abîmes; tous s'intentaient un procès devant l'opinion pour faire décider à qui incombe la responsabilité des crises que traverse le pays. Répudiée par les uns, tenue en quarantaine par les autres, la Révolution était sévèrement incriminée, plus sévèrement appréciée. Quand tout à coup Mauguin, député qui se rattache d'avance au Bonapartisme, vient, avec de brûlantes récriminations, faire la part de chacun : « Pourquoi, s'écrie-t-il, prononcer de si grands mots contre les Révolutions? xVIais notre gouvernement, nos Chambres, nos minisires, la couronne elle-même, est-ce que tout cela n'est pas révolutionnaire? Est-ce que vous n'avez pas ici jugé un roi? Est-ce que vous n'avez [)as prononcé la déchéance de ce roi? Est-ce que vous trouvez quelque chose de |j1us révolutionnaire que de prononcer la déchéance d'un roi, de déclarer la vacance d'un trône, de décerner une couronne? Vous êtes un gouvernement révolutionnaire. »
L'apothéose de 1850, faite au milieu de ce pugilat oratoire par un membre de la commission municipale de Juillet, était un appel aux passions et aux remords. Personne ne se l'avoua, parce qu'alors chacun II. 51
48'2 CIIAIMTUK l\.
comballail pour sa propre maison. Les l'ureurs de tribune s'éteignirent dans un scrutin favorable à l'Orléanisme régnant et gouvernant ; elles se réveillèrent dans la rue.
Un nouveau banquet avait été organisé à Paris au service du douzième arrondissement, j^e ministère s'y était opposé en invoquant une loi puisée dans l'arsenal de toutes les mesures arbitraires de 1790. Après de longs pourparlers, d'interminables conciliabules et de méticuleuses hésitations, il fut décrété que la réforme électorale passerait outre et que le banquet aurait lieu aux Champs-Elysées. Marrast, d[\ns le National du "illevrier, rédigea l'ordre et la marche du cortège. 11 tenait la ficelle par les deux bouts. A l'aide d'un stratagème auquel Machiavel aurait applaudi, il fit une tourbe d'émeutiers de tous ces opposants dynastiques qui ne songeaient qu'à devenir ministres. Acceptant l'initiative de la Fronde après boire, la Révolution avait convoqué pour son banquet la garde nationale et la jeunesse des écoles, la Chambre des pairs et la force ouvrière. Le )1^1 février, à l'aurore des trois jours, les blouses, cette avant-garde des barbares, descendent sur les places, sur les boulevards et dans les riches quartiers. On croirait (ju'elles en prennent déjà possession au nom de Ja fraternité, expliquée par le droit au (ravjiil.
Louis-Philippe ne doute pas de la fidélité de l'armée, il s'appuie sur ses chers camarades de la garde nationale, dont l'émeute va faire fermer les boutiques. Fort de ces espérances, il résiste aussi opiniàtrémeni
LA KI.N DMM-: LISLKPATIUA. 485
aux prières qu'aux conseils. Ccl homme, autiel'ois si prudent, et qui n'aborda jamais de front la plus minime des difficultés, avait eu pour principe de mettre toujours son pied dans deux souliers. Aujourd'hui il ne veut entendre parler ni de réformes ni de concessions. Des voix insidieuses lui murmurent aux oreilles de calmer les tempêtes; Louis-Philippe s'obstine à les déchaîner. L'opposition le circonvient jusque dans l'intérieur de sa famille; et ce vieillard, qui en a fait à tous les princes légitimes, s'irrite à la seule pensée (|u'on va résister à ses volontés. Son expérience des Iransactions politiques et des faiblesses humaines est invo([uée comme une égide. Soit fatigue d'esprit, soil habitude du commandement, il lui répugne de négocier avec les uns, de pactiser avec les autres et de se souvenir que le plus petit ennemi peut à la longue l'aire beaucoup de mal. La Révolution est partie de rOrléanisme, il déclare qu'elle n'aboutira pas à l'Orléanisme. Plein de fureur et d'orgueil, il prétend rester roi et maître de la situation. En analysant de quels misérables éléments se compose catle tourbe qui àiionne l'émeute, il se sent plus que jamais enclin à nier l'action de la Providence sur l'humanité, cette action que, dans son Socralr chrétien, Guez de Balzac a si bien délinie. « Dieu, écrivait-il ^ est le poêle et les hommes ne sont que les acteurs. Ces grandes pièces, (jui se jouent sur la terre, ont été composées dans le
' Socratc chrcLicn, [jar JL-aa-Luai^ (juc-c, sciyiicur do Ualzac, — \ lll' discours, pa^'c 258 ((xlilioii ilc KiGJ).
îsi ciiAririiK n.
ciel, cl c'est souvent un faquin (juieii doit être l'Alrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments el de quels moyens elle se serve. Entre ses mains, tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César. Elle peut faire par un enfant, par un nain, par un eunuque ce qu'elle a fait par les géants, par les héros. »
Louis-Philippe a pris pour tâche civique dereléguei' dans les superstitions du passé des pronostics qui ne sont pas prévus par sa Charte-vérité. Il espère que, comme au début du règne, les difficultés elles-mêmes finiront par devenir des ressources. Un coup de force avait suspendu les apprêts de la manifestation réformiste. On ne dînait pas. Les convives étaient suppléés par des escouades de sergents de ville, et les régiments, mis sur pied de guerre, écoutaient nonchalamment les périodes patriotiques de la révolte naissante. Des ouvriers, des bourgeois de Paris, des étudiants, des gardes nationaux en uniforme, des femmes surtout se glissaient dans les rangs et faisaient au soldat un cours de fraternité. Les gardes municipaux, qui ne paraissent pas se prêter aussi volontiei's au jargon démagogique, sont accueillis par des pierres et par des huées. D'ici el de là quelques rares coups de fusil s'échangent, et les professeurs de barricades organisent une répétition générale à plein soleil.
Dans la matinée du 25 février, les gardes nationaux s'appellent d'eux-mêmes sous les armes. Cette milice,
|,A FIN DU.NK USlilU'A riON. ',,s:,
(lél)onnaire et bru jante, peureuse et eruelle, a une horreur inslinclive de la République et des Sociétés secrètes. Plus d'une fois elle en offrit des preuves sanglantes au roi-citoyen; mais, gagnée aux i^ées de réforme électorale et parlementaire, elle ne se plaisait à jurer que par Thiers ou par Odilon Barrojt. On lui a (lit qu'une leçon serait nécessaire à la couronne; la garde nationale est iière d'avoir été choisie pour la donner. Ces janissaires de comptoir, qui firent de l'ordre et de la violence au bénéfice de la dynastie de 1 830 , vont faire du désordre contre elle. Le souverain et le ministère ne sortirent jamais des limites constitutionnelles. La majorité dans le corps électoral, ainsi que dans les Chambres, leur est acquise, et les légions prétoriennes, de leur autorité privée, s'attribuenl le pouvoir de créer et de détruire. En 1 850, une usurpalion royale s'est effectuée avec leur concours; en 1848, elles tendent les mains à une usurpation populaire. C'est la Commune; de Paris ressuscitée sous le drapeau ; elle signifie sa dictature en ces termes : « jNous, appartenant tous à la milice parisienne, et protecteurs de l'ordre public, nous allons nous rendre partout où nous serons dirigés, pour empêcher ou arrêter l'effusion du sang; mais en même temps, protecteurs de la lil)erlé, nous déclarons que notre réunion n'a aucunement pour objet d'approuver la politique ministérielle, au dedans ou au dehors, ni de donner un appui quelconque à un ministère que nous i)làmons, au contraire, .ivec toute l'énergie de bons citoyens. »
iSn CHAI'ITUE IV.
Ces bons ciloyens, auxquels, après Juillet, on persuada qu'ils seraient quelque chose dans 1 Etat, protestent chez tous les marchands de vin de leur soif immodérée de réforme. Il chantent à plein gosier In Marseillaise dans tous les corps de garde. Sur toutes les places publiques ils proposent aux insurgés leurs fusils et leurs munitions. [>a milice bourgeoise intervertit les rôles, elle s'excite au désordre et à l'apaisement. Les insurgés la mettent à leur tête et, criant comme elle: Vive la réforme! à bas les ministres! ils s'efforcent de paralyser l'action des troupes, en jetant l'incertitude dans les rangs. Partout où des factieux mal engagés vont êlre dispersés ou battus par des municipaux et par la cavalerie, la garde nationale se présente, l'olivier à la main. Elle fait office de missionnaire de l'humanité; on la voit gonflée de son importance et superbe de médiation, distribuer à toul venant des baisers Lamonretle.
Une Journée des Dupes, telle que l'histoire n'en aura jamais enregistrée, se prépare. Depuis que Louis- Philippe n'est ni l'instigateur ni l'usufruitier des révolutions, il ne croit plus à leur efficacité. L'esprit de rébellion s'étend partout. Il se glisse même aux Tuileries, où l'Orléanisme porta, comme au Palais- Royal, ses fi'uits d'ambition et de rivalité. L'émeute demande la tête de M. Guizot. La cour se contente d'exiger sa démission. Les hommes et les principes furent toujours Irès-secondaires pour Louis-Philippe; il ne tient qu'à son système. Hier, il jurait de ne pas
LA FIN DUNE USURPATION. /tST
réder à la pression des cliiliisles embrigadés el à la mise en demeure des Sociétés secrètes. Aiijourd'iiui, il livre son gouvernement pour ne pas exposer sa couronne. Mole succède à Guizot. La garde nationale a donné sa leçon ; elle a vaincu la royauté. Afin de se pavaner en son triomphe, elle se hâte de rentrer dans ses foyers, laissant la capitale à la discrétion de l'émeute. La garde nationale est en liesse. La nuit venue, cll»^ illumine ses maisons. Des promenades aux torches s'organisent sur les boulevards. Ces attroupements se répandent dans les quartiers populeux. Ils annoncent la bonne nouvelle et l'ère des lampions aux bourgeois chancelant ainsi que dans les vapeurs de l'ivresse.
Ce spectacle, offert par des dupes à la badauderie parisienne, ne faisait pas les affaires de la Révolution, La démagogie n'a pas dit son dernier mot. Une colonne déplus de trois cents individus s'avance de la Bastille vers la Madeleine; elle a pour étendard un lambeau d'étoffe rouge. Le ministère des relations extérieures occupait alors le boulevard des Capucines. Cet hôtel, plusieurs fois attaqué, était protégé par quelques pelotons d'infanterie. Mille imprécations sortent des rangs de la colonne populaire. Elle vocifère et menace. Tout à coup une détonation de pistolet, qui est t'videmment un signal d'attaque, retentit. La troupe riposte par un feu roulant, et plus de cinquante victimes tombent sur la chaussée. Une charrette est là, sous In m.'iiii de C(Mj\ qui arrangèrent le guet-apens, comme tout se trouve à ces heures de perturbation. Ils