‹ Histoire de Louis-Philippe d'Orléans et de l'OrléanismeChapitre 7 sur 48 · I:^2 CIIAl'ITIU-; l · texte numérisé non relu

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France. On a voulu faire incliner sa tête sous le joug des supercheries dynasliques; la duchesse de Berry relève celte tête. Elle rougit à l'idée de laisser sa pudeur de femme et sa dignité de mère aux buissons de l'Orléanisme. Au lieu de subir la honte, elle accepte résolument l'abdication; Le '2*2 février 1855, elle dépose entre les mains du général Bugeaud cette note dont elle exige l'insertion immédiate au Moniteur.

« Pressée par les circonstances et par les mesures ordonnées par le gouvernement, quoique j'eusse les plus graves motifs pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à moi-même ainsi qu'à mes enfants de déclarer m'être mariée secrètement pendant mon séjour en Italie. »

Marie-Caroline, duchesse de Berry, s'était, par cet acte spontané de sa volonté, dépouillée de tous ses titres. Elle n'est plus la régente du Royaume; mais elle a pensé qu'en faisant éclater sa franchise aux yeux du monde entier, elle mettrait son oncle dans la nécessité de rompre sa chaîne. Les précautions de police prises contre elle, les injurieux soupçons dont elle est l'objet de la part des agents de l'Orléanisme chargés de surveiller ses moindres mouvements et d'interpréter ses paroles les plus indifférentes, les obsessions auxquelles il no lui est pas plus possible d'échapper la nuit que le jour, rendent odieux à Madame tout ce système de bas espionnage. Elle a cru s'en délivrer grâce à une révélation | ublique. Cette révélation, transmise à Louis-Philippe par le télégra-

phe, dérangeait ses plans. Louis-Philippe enjoint au général Bugeaud d'insister auprès de la captive pour obtenir un désistement ou un ajournement de publicité.

La détermination qu'avait adoptée Madame, était irrévocable ; elle refusa d'en changer. Au mépris de la sainteté des liens de famille, Louis-Philippe, oubliant la grande parole de Tacite : Quod turpe est indecorum est, va encore une fois apprendre à ses dépens que toute lâcheté déshonore. Marie-Caroline n'est plus dynastiquement la veuve du duc de Berry et la fille de France. Un mariage secret lui a donné un nouvel époux et un nouveau nom. La grossesse, tant incriminée sous le masque d'une hypocrite pitié, l'accouchement prévu, tout est expliqué, tout est dans l'ordre naturel des choses ; mais l'Orléanisme ne les entend pas ainsi.

L'aveu de Blaye, a saisi et déconcerté le parti légitimiste qui ne veut pas croire, qui ne veut pas voir. Son obstination, juste en principe, funeste et ridicule dans ses conséquences, ne prouvait rien, ne remédiait à rien. Marie-Caroline a fermé le livre de sa vie politique; il n'y a plus qu'à réclamer sa liberté, dont cinq médecins, autorisés par le gouvernement, constatent le pressant besoin' : « Si cette décision salutaire était prise, disaient-ils dans une consultation datée du 4" mars, il serait à désirer qu'elle fût exécutée avant le terme de la grossesse présumée, dans la crainte

* Consultation signée par les docteurs Ménière, Canihac, Grateloup, Bourges et Gintrac.

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qu'après raccouchemenl, les symplômes de raffeclion pulmonaire ne fissent des progrès trop rapides pour permettre un voyage quelconque. Ce conseil doit avoir d'autant plus de poids, tjue l'état moral de la duchesse de Berry ne peut aujourd'hui que recevoir des impressions de plus en plus fâcheuses par l'effet d'une détention prolongée. »

Un pareil avis de médecins légaux aurait dû mettre à l'aise le roi citoyen et le parent. Louis-Philippe ne s'en montre que très-peu satisfait. La régence, même fictive de Madame, ne peut plus faire obstacle à son ambition ; il ne reste entre ses mains qu'une femme qui est sa nièce. Afin de prêter à son autorité royale une force et une durée qu'elle n'obtiendra ni des hommes ni du temps, Louis-Philippe a résolu que cette nièce accoucherait publiquement, constitutionnellement. Jamais lit de princesse ne fut entouré d'autant de tortures'officielles. Le courage et la popularité de Marie- Caroline ont fait pâlir sur son trône des barricades l'élu de quelques députés sans mandai; il faut qu'elle expie les craintes que fit naître .son audacieuse aventure. Sous les regards de la France stupéfaite comme à la face de toutes les maisons souveraines, Louis- Philippe poursuit son apprentissage de geôlier, métamorphosé en sage-femme.

Des généraux, des médecins, des accoucheurs administratifs et judiciaires, des agents de police s'introduisent dans la chambre même de Madame. Ils ont à verbaliser et à constater Y état de la princesse. L'insulte se

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joint à l'humiliation; d'artificieuses confidences augmententles misères de la solitude. Louis-Fhilippeaconrlamnésanièceà accoucher en public. Diil-elleen mourir, il faut, ainsi qu'il le télégraphie, qu'elle aussi ail son supplice. Elle l'eut dans des proportions telles, que jamais femme ne subit plus d'affronts légaux, de protocoles honteux et de formalités repoussantes. Cette .guerre de tout un gouvernement contre une prisonnière, séparée de ses amis et de sa famille, a quelque, chose de si monstrueux que l'on frémit encore à l'évocation d'un pareil martyre.

Dans la nuit du 9 au 10 mai, la duchesse de Berry mit au monde une fille qui ne vécut pas longtemps. . Devant les témoins que Louis-Philippe avait convoqués d'office, le docteur Deneux fit la déclaration suivante : « Je viens d'accoucher madame la duchesse de Berry, ici présente, épouse en légitime mariage du comte Hector Lucchesi Palli, des princes de Campo-Franco, gentilhomme de la chambre du roi des Deux-Siciles, domicilié à Palerme. »

La faiblesse et le malheur se sont relevés sous le poids d'une oppression que l'histoire n'avait pas eu à ^enregistrer dans ses annales. Marie-Caroline a recouvré sa liberté; et d'Orléans, qui affiche avec tant de jovialité le cynique bonheur de ses désastres de famille, se berce en vain de l'espérance d'un règne paisible. Les remords, ou tout au moins les regrets, viennent habituellement après le mal. Louis-Philippe n'éprouva ni remords ni regrets.

11 a pris la liberté de tout faire ; celle audace engendre la liberté de tout dire. De l'incertitude des esprits ainsi que de la confusion des âmes, il prétendait faire dériver un droit constitutionnel au respect. Le parti républicain et le parti légitimiste étaient vaincus; leur défaite sur le champ de bataille semble être un nouvel aliment à leur inimitié contre l'Orléanisme. Les Royalistes n'ont pas la fiévreuse activité qui dévore les Républicains. Ils ne se servent pas des mômes armes; leurs coups cependant n'en frappent pas moins au cœur la royauté révolutionnaire. Le soin des dieux, |)0ur nous servir d'une expression désolante de scepticisme tombée de la plume de Tacite \ « le soin des dieux n'était pas notre salut, mais leur vengeance. »

Les temps étaient loin de nous, où Rossuet pouvait dire^ : «Un bon sujet aime son prince comme le bien public, comme le salut de l'État, comme l'air qu'il respire, comme la lumière de ses yeux, comme sa vie et plus que sa vie. » Louis-Philippe avait plus fait contre la royauté que les excès et les orgies de \19'5.^ Louis-Philippe tua le respect que Napoléon, par la gloire, Louis XVIII et Charles X, par le prestige des grands souvenirs, avaient reconstitué. Les générations nouvelles ignorent, même par tiadition, ce sentiment monarchique dont la France s'enorgueillit durant tant (le siècles. Napoléon, Louis XVIII et Charles X curent leurs flatteurs ; mais les courtisans de l'Empire et de la

' Tacit., llist., I, 3.

* Bossuet, Politique tirée de L'Écriture sainte, liv. VI, art. I.

Restauration, après s'être agenouillés devant le trône, ne se hâtaient pas, en se relevant, d'essuyer la poussière de leurs genoux. Ils s'inclinaient religieusement alors même qu'ils faisaient acte d'opposition. Sous Louis- Philippe, au contraire, ses dévoués du centre gauche, de la gauche dynastique, et quelquefois ses intimes du centre, se prenaient contre lui d'une rage méprisante ou d'un dédain cruel. On l'accusait d'être toujours prêt à trahir ou à livrer quelqu'un, et l'on assurait que, j)uisque dans toute sa vie il n'était jamais parti d'un principe invariable, il lui devenait impossible d'avoir une conduite uniforme. Une censure plus amèrc n'aurait pas convenu à l'état dégénéré de la société. A quoi bon, en effet, dévoiler la tendance pernicieuse des moyens, si l'on eût souffert que l'homme qui les conseillait ou les autorisait pût échapper au châtiment? Les choses furent poussées si loin, qu'on aurait dû, encore mieux que sous George III d'Angleterre, rédiger un bill « pour prévenir les dangers qui peuvent résulter de personnes désaffectionnées au gouvernement. »

Le peuple, qui n'a que la reconnaissance des yeux, cache une logique inévitable et terrible dans ses instincts. Il sentait que les mots se rapetissaient avec les hommes. On ne gouvernait plus; on faisait les alfaires, le plus souvent même on faisait des affaires. Le peuple s'était donc, malgré lui, déshabitué du respect qui est dans sa nature; et, témoin de ce phénomène, une femme d'un esprit rare en expliquait ainsi

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la cause ' : « Il (Louis-Philinpo) me représente un soliveau qui s'enfonce bien dans la lerre par son poids, mais qui ne peut prendre racine. »

Les oppositions ne dépouillaient pas le vêtement de colère. Elles avaient mesuré ce soliveau. iSe pouvant pas l'emporter d'un seul coup, elles se contentaient de le dépecer, car lorsqu'un homme fait obstacle à un parti, on l'attaque à coups d'épingle d'abord, on le blesse ensuite dans l'ombre, puis on finit par le tuer. C'est le filet du nain de Gulliver, qui arrive à embarjasser un colosse.

Ce fut à cette époque qu'on vit les Républicains former, tantôt sous un vocable, tantôt sous un autre, loutes ces associations occultes n'ayant pour but que l'embrigadement de l'ouvrier. Auguste Blanqui, conbpirateur voué à la prison perpétuelle, un de ces hommes qui savent le mieux haïr, se fit de la société secrète une machine à insurrection. Aussi habile à découvrir la passion qu'à la mettre en œuvre, Blanqui poursuivait son idée avec une infatigable persévérance. La versatilité et l'indiscrétion du caractère français se prêtent peu à toute machination de longue haleine. Ce n'est pas ici comme en Italie, où le mystère est un bonheur et une occupation. Mais sous la monarchie légitime de 1815 à i(S50, le Libéralisme avait si bien inoculé le poison que la société secrète passa dans les mœurs. Les Républicains tramèrent des complots contre Louis-Philippe, parce que, affirmaient-ils, l'Or-

' Lettres de madame Swelchine, tome I, pnge 5'26.

LES l'ARTIS ET LES COMPLOTS. lO!"

léanisme leur avait enseigné l'art de se révolter à peu près légalement. Le duc de Broglie, M. Guizot et leurs amis furent, sous la Restauration, les organisateurs les plus actifs de la société Aide-toi, le ciel f aidera. La Révolution, recueillant ces semences d'anarchie, produit, à moins de dix années d'intervalle, les sociétés des Droits de V homme, des Saisons, des Familles et des Amis du peuple. Divisées et subdivisées, elles formèrent les sections de Marat, de Babeuf, de Louvel, du Ça ira, des Gueux, de l'Abolition de la propriété, du 21 Janvier et du Niveau égalitaire. Leurs nombreux affiliés se nourrissaient du pain de l'incrédulité; ils buvaient à pleins verres le vin de la rébellion antisociale. Rs engendreront les serviteurs de l'idée. Pour combattre sur ce terrain les gouvernants de 1850, la Révolution n'avait qu'à évoquer leurs précédents et leurs discours. On l'accuse d'établir de mystérieuses associations; elle fouille sous les fondements, puis elle répond avec insolence que des Orléanistes au pouvoir lui firent jadis jurer sur un poignard haine et mort à la royauté et à la religion. Sous le coup de ces imprudences du passé, devenues les obstacles du présent et de l'avenir, le peuple applaudissait : il se croyait par là vengé de la perte de sa foi et de la violation dises droits. Parmi ce peuple, il s'était trouvé, comme au temps du prophète ', « des impies qui dressent des pièges ainsi qu'on en dresse aux oiseaux et qui tendent des filets pour surprendre les hommes. »

' Jerem. Prophel, cap. v, 50.

La guerre avait cessé, mais la paix dans l'intcrieiir ne commençait pas encore. Louis-Philippe ne devait même jamais en jouir aux Tuileries, La presse et la tribune s'étaient chargées d'y mettre un obstacle éternel.

Paris et Lyon se soulevèrent encore dans l'année 1854. A Lyon, Les Muluellistes, précurseurs desVoraces, des Bras-forts, des Vautours et des Ventres-creux de 1848, ont suspendu leurs travaux, en alléguant l'insuffisance de salaire. Dans le principe, les Mutuellistes ne composèrent qu'une association paisible d'où la politique devait être à tout jamais bannie. La révolution de Juillet les emporte dans son tourbillon, et de pacifiques ouvriers elle façonne non-seulement des insurgés contre l'usurpation, mais encore des rebelles contre la sainte loi du travail. La République s'empare d'eux ; elle les pousse à la révolte. La révolte fait verser des torrents de sang ; mille scènes de carnage por • tent dans la seconde cité du Royaume l'épouvante et l'horreur.

A deux ou trois jours de distance, le 15 avril 1854, le Paris de ce temps-là rentrait dans son état normal. Des barricades s'improvisent au quartier Saint-Merry, sans autre cause déterminante qu'un ordre émané de la Société des Droits de rhomme. Ces barricades ne sont défendues que par une poignée d'hommes d'une exaltation toujours dangereuse. Pour en amasser d'autres, les Républicains comptent sur l'attrait irrésistible, sur l'espèce de fascination qu'éprouve une frac-

lion du peuple de Paris à la vue de ces pavés traditionnels élevés en forteresse. On parlemente et l'on combat, lorsqu'à la hauteur du n° 12 de la rueTransnonain, le comte de Pont de Gault, capitaine des grenadiers au 55' régiment de ligne et l'un des plus brillanis officiers de l'armée, tombe frappé à la cuisse de plusieurs balles parties du soupirail d'une cave. Il était aimé de ses soldats; ses soldats brûlent de le venger. A l'instant même, et sans ordre, ils enfoncent les portes de la maison, où une résistance énergique a été organisée. Dans un horrible pêle-mêle, les innocents payent pour les plus coupables, déjà échappés par les toits. Il y eut des femmes, des enfants, des vieillards égorgés et dix-neuf victimes marquèrent dans cett(! demeure le passage de l'idée révolutionnaire. L'Orléanisme triomphe de ce massacre imprévu comme d'une victoire. Puis, à travers mille soubresauts de crises ministérielles, d'impuissance parlementaire et de fi\iblesse dynastique, on arrive au 12 mai 1859.

Ce jour-là. Barbes, Blanqui et Martin Bernard, cédant à la pression de leurs affihés, subissent une prise d'armes. Les sociétés secrètes sont impatientes de l'action; elles entraînent leurs chefs au combat. Les sectionnaires volent des armes et s'apprêtent à enlever le poste du palais-de-juslice afin de se porter à la préfecture de police et à l'hôtel de ville. Le lieutenant Drouineau s'avance pour savoir ce que veut un pareil attroupement. Drouineau tombe frappé à mort.

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el Barbes est l'un des meurtriers. Ce crime à bout portant sera un signal. Les sectionnaires font feu à leur tour; ils tuent, ils blessent plusieurs soldats, s'emparent de leurs armes et se précipitent vers la prcfeclure de police; ils sont repousses. Alors, par une tacti(jue des sociétés secrètes, ils se mettent à disséminer leurs forces pour attaquer les div(!rs corps de garde. La réserve des sectionnaires était derrière quelques barricades instantanément élevées. Le coup de main n'a point réussi; le meurtre seul, el sans combat, îi marqué leur passage. Au bout de peu d'heures, vaincus, prisonniers ou fuyards, les sectionnaires ne sont plus un danger, mais un prétexte à la réunion des pairs en haute cour. Barbes avait assassiné ou laissé assassiner sous ses yeux des soldats français obéissant à la consigne. Barbes fut condamné à mort; Barbes devient populaire. La jeunesse des Ecoles, enrégimentée par la société des Saisons, put, bannière en tête, faire de longues processions autour des Tuileries et des ministères afin d'imposer la grâce de Barbes. Barbes l'obtint, et Louis-Philippe n'eut même pas l'honneur de celte clémence ainsi arrachée.

Nous écrivons loin de ces années de trouble, où la parole était pleine de fiel et le rire implacable. Quoique l'âge ait mis beaucoup d'eau dans notre encre, nous n'avons pas oublié les passions de ce temps. Sans aspirer à en rendre l'histoire solidaire, nous croyons qu'il est à propos de les expliquer; l'explication porte avec elle leur raison d'être et leur excuse. Dans les

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conditions où l'Orléanisme s'était placé vis-à-vis des partis, évoquant sans cesse des esprits pour tout inventer, des langues pour tout persuader, des bras pour tout exécuter, il apparaissait traître à tous et malfaisant pour tous. Il devait donc s'attendre à ne pas plus rencontrer de pitié qu'il n'en avait témoignée. La sévérité envers les méchants est un acte de miséricorde envers les bons. Cette sévérité contre Louis- Philippe et les siens fut poussée quelquefois jusqu'à l'excès; mais dans cet excès il y avait un sentimeni moral dont il faut tenir compte. Car, ainsi que le disait Berryer, en 1840, lorsque avec l'autorité de sa parole il défendait Louis-Napoléon Bonaparte traduit (levant la cour des pairs pour la conspiration de Boulogne : a H y a une logique inévitable et terrible dans l'intelligence et les instincts des peuples, et quiconque, dans le gouvernement des choses humaines, a violé une seule loi morale, doit attendre le jour où on les brisera toutes sur lui-même. »

Ce jour s'était levé contre Louis-Philippe dès le 51 juillet 1830. Au milieu d'un pareil pêle-mêle des grandes colères et des grandes terreurs, on avait deviné en lui ce que, dans la crudité de son langage, Saint-Simon appelle '■ « toute la bassesse nécessaire pour être de tout et en quelque chose que ce fût. » Les d'Orléans devinrent une proie acquise aux partis. Quoiqu'il soit dangereux d'écrire contre ceux qui peuvent proscrire les partis avec une voracité de justice dont les annales

' Mcmoiresdu duc de Saint-Sinio», tome I, p:igo 51.

(les peuples n'offrent que de très-rares exemples, se jetèrent sur cette famille et sur la tourbe des nécessaires après le besoin qu'elle traînait à sa suite.

Louis-Philippe avait prétendu que son règne serait celui de la liberté de la presse. Il le sera, mais orné de saisies, de mandats de comparoir, de procès, de réquisitoires, do condamnations, de ruineuses amendes et de traquenards judiciaires, législatifs ou ministériels. Dans un siècle où la terreur du vrai est le lien commun d'une vaste coalition d'intérêts égoïstes, si ce ne fut pas la liberté pleine et entière, il faut bien avouer que c'en était plus que l'ombre. Une génération d'éloquents écrivains a, dans cette guerre anonyme, épuisé de brillantes facultés pour renverser le trône que d'autres avaient élevé. Les journalistes, véritables femmes de chambre de l'histoire, se vouèrent à ce sacerdoce de vengeance et d'équité peut-être. Toujours à cheval sur la Charte, afin de se donner le droit de ne respecter aucune loi, ils développèrent outre mesure un élément nouveau dans l'ordre social ; cet élément, qu'on appellera l'opinion jiublique, et qui pose déjà en rivale de l'autorité. Certains de leur triomphe final, les polémistes ne se laissèrent gagner par aucune considération ni séduire par aucune promesse. Esprits nés moqueurs, ils s'inquiélaient fort peu d'être charitables. Aussi le roi de Juillet recueillit-il souvent de la bouche de ses intimes des plaintes amères et de sinistres avertissements. Plus d'une fois, en guise de reproche, osèrent-ils, fai-

sant allusion à la liberté de la presse, répéter à Louis- Philippe, comme le paysan de Shakspeare à la reine Cléopâtre : « Je vous souhaite bien du plaisir avec votre aspic. »

Emporté par une ambitieuse avarice qui lui fil murmurer à voix basse tant de prières criminelles, il espérait se dérober à l'accusation parce qu'il avait usurpé le droit de choisir les juges. L'accusation se dressait contre lui sous toutes les formes. Il n'échappait pas plus à l'éloquence qu'à la caricature. La prose et les vers, le dessin et la chanson, l'histoire et le pamphlet se coalisèrent pour le découronner. Il n'y eut pas un journal à Paris ou dans les provinces qui n'en fit son souffre-douleur. Il servit de cible ou de jouet à tous les écrivains, à tous les crayons, à tous les artistes. Les murailles elles-mêmes s'inspirèrent et se couvrirent de sarcasmes parlants. Dans cette tempête de fureurs, Louis-Philippe, le visage placide, sembla d'abord accepter avec une froide indifférence ces imprécations de tous les camps. On eût cru entendre Sosie qui répond ^ :

Pour clos injures,

Dis-m'en tant que tu voudras ; Ce sont légères lilessures Et je ne m'en fâche pas.

Le caractère de ce pHnce avait de plus solides préoccupations. Ayant pratiqué de bonne heure les tribuns et les journalistes, il les a vus, il les a étudiés aussi bien au club des Jacobins que dans les salons du Pa-

« Molière Amphitryon, act. I, scène 2.

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lais-Royal. Il sait que journalistes et tribuns, après avoir commencé par invenler toute espèce de badauderies ou de fanatisnies, finissent par les subir. Il les juge un mal nécessaire; et, dans ses bons jours, il prétend qu'il faut s'y habituer, comme à Londres. Son expérience avait un fond de gaieté. Le mépris des autres produisait chez lui cette modération affectée, ce langage hypocrite, « imaginé par les fripons, selon Junius \ et adopté par les sots. » Se croyant populaire parce qu'il se permettait des airs de bourgeois et <|u'il avait affecté de se montrer par-ci par-là armé d'un parapluie ainsi que le plus modeste citadin, Louis-Philippe n'eut jamais conscience de sa faiblesse. De même que les rois et certaines femmes romanesques, il rêva qu'il était aimé pour lui-même. Étourdi par le succès et sachant artiticieusement tourner son humilité en orgueil, il espérait placer la France en régie et s'en créer la plus productive d»; toutes les fermes. La vulgarité de son ambition n'allait pas au delà. Quand il avait dit, comme Mazarin : « Les Français chantent, ils payeront, » un bon mot réchauffé delà Fronde lui tenait lieu de palladium.

Ce beau songe ne dura qu'une aurore. Louis-Philippe s'aperçut bientôt (ju'il ne fallait pas jouer avec le feu et qu'une étincelle produit souvent un incendie; mais il était déjà trop tard. On avait mesuré l'homme de la tête au cœur. De ce vide immense constaté, les partis s'étaient fait une force et un arsenal. Louis-

* heures de Junius, tonio I, pngo 192.

Philippe avait clé saisi sur nature. Son règne ne fut plus qu'une question de temps. Il s'est laissé affubler d'un titre nouveau. Ses domestiques et ses historiographes patentés l'ont surnommé le plus honnête homme du royaume. Les partis acceptent l'antiphrase, et ils savent en faire au roi-citoyen la plus ironique application'. Trois types d'un ridicule immortel survivent

' Il ne serait ni de bon goiit ni de bonne gnerre d'idlor oxhuniei" des catacombes du journalisme les articles où la haine et la plaisanterie, le sarcasme et la pitié, réloquencc et l'épigrammc prennent à partie le mi citoyen et ses principaux fonctionnaires. Mais puisque ce sobriquet ; .< If plus honnête homme du royaume » est tombé de notre plume, nous croyons devoir reproduire, comme spécimen de la polémique du temps, l'article qu'Armand Marrast consacra, dansla Tribune du 8 février l8oi, :iu prince qui s'attribuait ce titre. La Tribune était un journal nllrarépublicain, ayant pour correctifs l'appui financier de Joseph Bonapai tt' et l'assistance morale de Jérôme , son frère. L'article est intitulé : Le plus honnête liomme dti royaume, et il se développe ainsi : « Ce n'est pasTalleyrand, tout chargé des ignominies des neuf gouvernemenls qui ont passé sur la France depuis un demi-siècle, traître à Dieu et aux hommes; qui a consumé sa vie à trafiquer de la morale, à vendre les consciences d'autrui quand on ne pouvait plus acheter la sienne. Ce n'est pas Soult, l'illustre conquérant de l'Espagne, le prétendant à la couronne d'Oporto, dont les troupes mouraient de faim, dont les soldats demi-nus réclamaient vainement leur paye, tandis que le général en chef augmentait sa fortune par toutes les exactions licites et illicites. Ce n'est pas celui qui entasse dans son budget millions sur millions, qui fait et défail les ordonnances, qui conclut des marchés secrets. Ce n'est pas Barthe, le renégat, osant invoquer à la Chambre la foi des serments, lui qui a outragé toute morale, manqué à toutes ses promesses, abandonné toutes -es traditions. Ce n'est pas Thiers, dont toute la conscience se réduit à cette phrase: «Ayez beaucoup d'argent et ne soyez pas pendu, c'est toute la vie humaine...» Ce n'est pas Persil, qui cite à faux les pièces authentiques, qui suppose des faits, qui altère des textes, qui reçoit unanimement, et de l'opinion publique et des avocats les plus honorables, l'cpithètc de faussaire. Le plus honnête homme du royaume, ce n'est pas Humann, s'engraissant à faire de la contrebande ;d'Argout, calomniateur

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seuls à celle guerre sans merci. Louis-Philippe révolutionnaire après Juillet, c'est le bossu Mayeux dont l'image s'effacera plus vile que le souvenir. Louis- Philippe conservateur, c'est Joseph Prudhomme, empaquetant l'ordre social dans les redondantes banalités de son style. Louis-Philippe aux yeux de la famille, de la loi et du devoir, c'est liobert-Macaire escorté de ses Berlrands législatifs. Son règne gravite entre ces trois types; ils en marquent l'aurore et lu décadence. Dans l'histoire, ils serviront d'escorte el d'ex- |>licalion au roi-citoyen qui s'imaginait fonder une dynastie en trônaillant, la bourse toujours fermée el la bouche toujours ouverte.

A côté de lui, derrière lui, apparaissait une famille aussi belle que nombreuse, une de ces familles à qui les courtisans de tous les régimes s'empressent de promettre réternité. Les adresses des grands et petits corps constitués, les félicitations officielles du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'administration publi(jue et de la diplomatie, ne sont tout au plus que d'insignifiantes formalités. Des usurpateurs, des despotes, des princes sans mérite ou sans dignité furent ou seront successivement complimentés de la même manière, avec les mêmes profusions de flatteries et de

public ; de Rigny, dont l'histoire njipnrliendrail à h cour d'assises. Ce ne >ont pas tous ces vieux débris de l'Empire, qui colportent tous les usages du despotisme et professent et pratiquent toutes les bassesses de la servilité la plus honteuse. Ce ne sont pas les lédacteurs des Débats. Ce ne sont pas tous les prostitués que l'or des caisses publiques tient enchaînés. Le plus honnête homme du royaume, c'est mieux que tout cela, c'est lui; c'est... Enfin, c'est le plus honnête homme du royaumol »

LES l'ÂRTlS ET LES COMPI>OTS. 209

tendresse. Ce qui étonne le plus dans ce commerce d'enthousiasmes impossibles à décrire, et de vertus de tout genre plus impossibles à saisir, ce n'est pas l'impudence des uns, c'est l'apparente crédulité des autres. Les Orléanistes espéraient ainsi donner le change à l'opinion ; mais la presse indépendante ne seconda point un pareil vœu.

A cette dynastie vouée à tant d'amours officiels, elle apportait sa rude franchise et ses inflexibles enseignements. Cantonnée dans le mépris et faisant la contrepartie de ces effusions de gratitude, stéréotypées au Moniteur pour tous les gouvernements en exercice, de ces brevets d'immortalité, de ces à tout jamais que les souverains s'y décernent, la presse, dont les allures querelleuses sont comme un toit d'où l'eau découle sans cesse, se prenait d'un dégoût mélangé de pitié; et la France suivait l'exemple. La presse traçait son sillon d'ironie du Palais-Royal à Neuilly, en passant par tous les hôtels inféodés à l'Orléanisme. Le fouet des Euménides alternait avec la marotte de Momus, et la France, assez peu soucieuse de conciliation, et ne s'extasiant pas pour la première fois, ainsi que les peuples de la satire d'Horace ' à la vue des titres et des images étalées à ses regards, la France applaudissait.

Les ministres de Louis-Philippe ne furent pas plus ménagés que sa femme, sa sœur et ses enfants. On leur appliquait à tous celte peine du talion que les

• Horace, Stt^î'r., liv. I. 6.

210 ciiAi'iïr.i; 11.

saillies Écritures ont consacrée. Le sicnl fevil, faille ri du Proplièle* devint le cri de guerre des journaux, de la tribune, du crayon, des brochures et des livres. On mit en circulation, aussi bien contre les uns que contre les autres, d'atroces personnalités et des sarcasmes cuisants comme la pierre infernale. Le soupcjon de la faveur ou de la confiance royale était fatal au ministre quoiqu'il fût. M. Thiers a rendu de tristes services. Espèce d'Alcibiade constitutionnel, infecté de son outrecuidance méridionale et gaminant avec les parlis comme avec la Providence , M. Thiers était, il est resté la plus vive expression de la Révolution de juillet. Les partis s'acharnèrent sur lui et transformèrent ses fantaisies de gaspillage en profits illicites. 11 avait fouillé dans la vie privée des adversaires qu'il se donnait. Journaliste, il s'était servi de toute espèce d'armes barbelées pour tuer un ennemi. On évoqua des sœurs, la Cagnotte entre autres, végétant sur la borne et mourant à l'hospice; un père qu'en fils plein d'irrespectueuse é(|uité on déporte secrètement à Pondichéry, avec la qualité de juge de paix, le seul métier que ce père n'aurait jamais songé à exercer. De la merveilleuse facilité d'assimilation dont la nature et le travail douèrent le ministre écrivain, les partis, sans miséricorde comme lui, font un réquisitoire inique contre sa probité. Il a blessé par le mensonge, il est à son tour blessé par la calomnie.

Sous ce déluge de récriminations, la presse, que rien

' Jerein., Proph., vi, 15.

LES PARTIS ET LES COMPLOTS. 'Jlî

îi'intimide, que rien ne lasse, échauffe les esprits, frappe les intelligences, et finit par convaincre les plus incrédules. A toutes les doléances, à toutes les prières secrètes que les bourreaux de réputation, devenus martyrs involonlaires, ne cessent de faire entendre, mille voix railleuses s'élèvent de tous les camps à la fois. Elles racontent comment les hommes d'Etat s'enrichissent et de quelle manière on arrache à la fortune ses premières faveurs. Dansée siècle de tolérance, où l'on cherche même à voir l'enfer du lx)n côté, elles appliquent de mille manières le vers, sublime de juslice dislributive que Corneille met dans la bouche d'Auguste' :

Ouoi ! tu veux qu'on t'épargne et n'as rien épargne 1

Cette sentence était l'ordre du jour qui atteint tous ces suppliants honteux et leur enseigne les retours des choses d'ici-bas. La force aurait pu se défendre contre la haine ; elle tombait devant le mépris. Louis- Philippe aime à parler de tout et sur tout. On fait de ses harangues, ennuyeuses comme un vieil amendement, des parodies qui sont encore populaires. Jemmapes et Valmy, les hauts faits de sa jeunesse républicaine, fournissent au royal orateur des souvenirs de plus d'un genre. Jemmapes et Valmy, les deux premières victoires de la Révolution, tombent sous le ridicule; ses hommes et ses choses éprouvent la même destinée.

Depuis le plus infime des employés jusqu'à ina-

» Cinna, tragédie, acte IV, scène 2.

dame Adélaïde, automne qui voudrait encore jouer au printemps, il n'y a pas un être au Palais-Koyal ou aux Tuileries qui ne soit blessé par la griffe du lion. C'est la cour du roi Petaud ; la moquerie universelle s'attache à ses invités, à ses comparses, à ses bourgeois gonflés d'une ineffable vanité, et à ses dames, minaudant la haute ou petite vertu. Le vrai tout simple naurait pas eu assez de mordant; on y mêle un grain de diffamation. La diffamation confond dans un anatiîème commun la galanterie et l'innocence, la droiture de Cd'ur et l'improbité, l'intelligence et la sottise. La presse est traduite devant le jury; elle l'intimide ou s'en fait un complice. On la livre aux juges de la police correctionnelle : les défenseurs choisis par le prévenu se mettent à instruire le procès des magistrats qui doivent sévir. On leur reproche, même à la barre de leur tribunal, une vie émaillée de serments multicolores, de sévérité publique et de tolérance secrète. On discute les mœurs de quelques-uns, on affiche leurs voluptés clandestines, et du magistrat père de famille on fait un coureur de ruelles. Le jury, les cours royales, les tribunaux se lassent de toujours condamner. 11 vient des temps où l'instabilité du pouvoir est une cause permanente d'inquiétude. La justice alors s'affaisse sur elle-même : on la voit se montrer équitable par précaution ou indulgente par calcul.

Et ce n'est pas sur un point ou sur un autre du Royaume qu'une semblable prostration et un pareil défi sont signalés. Ce fait d'audacieuse exception se

présente partoul ; il ne soulève dans les populalions que des éclats de rire. Les fils du roi citoyen ont des courtisans de leur âge, des camarades de collège qui organisent leurs plaisirs et spéculent sur leurs escapades nocturnes. Ces amis, presque inconnus alors et trop connus aujourd'hui, sont pour la plupart des enfants trouvés, vivant par la chair et pour la chair dans un cercle de filles perdues. L'Orléanisme a ses roués, à l'instar du Régent, et ses Aspasies sans Périclès. Il compte dans ses antichambres des hommes à bonnes fortunes et à maiivaises affaires, des femmes d'Etat ayant boudoir sur la rue, des cyniques surmenant l'industrialisme et des auteurs tragiques ou comiques partageant ses prospérités et sa bourse, jusqu'au jour où ils iront avec la Fortune aduler une dynastie nouvelle. Ces compagnons de la nuit réalisent à cœur joie le tableau laisse par Horace dans ses Epîtres^ : « De jeunes libertins de la coui' d'Alcinoûs , uniquement occupés de parures et de plaisirs, faisant gloire de dormir jusqu'au milieu du jour, et de retenir encore, au bruit des concerts, au son des instruments, le sommeil qui leur échappe. »

La cognée s'attachait aussi bien à la racine de l'arbre dynastique qu'à ses feuilles et à ses branches.

Louis-Philippe, qui ne se crut jamais assez riche pour avoir des passions ou pour se permettre des vices, aime ses enfants. Son amour paternel va si loin, que, renchérissant même sur Harpagon, il pousse sa

' Horace, Epit., Iiv. I, 2.

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prévoyance d'avare jusqu'à la seconde génération. M. Guizot raconte dans ses Mémoires' : « J'étais seul' auprès de lui; il me parlai! de sa situation domestique, de l'avenir de sa famille, des chances qui j)esaient encore sur elle; il s'échauffa en entrant dans le détail de ses charges, de ses dettes, des absurdités qu'on débitait sur sa fortune; et, me prenant tout à coup les mains, il me dit avec un trouble extrême : « Je vous dis, mon cher ministre, que mes >< enfants n'auront pas de pain. » Quand il était sous l'empire de celte disposition, il recherchait avec ardeur, pour les siens et pour lui-même, des garanties d avenir, et en même temps il exprimait ses sollicitudes et ses plaintes avec un abandon, une intempérance de langage qui étonnaient quelquefois ses auditeurs les plus bienveillants, fournissaient à ses ennemis des soupçons à l'appui de leur crédulité ou de leurs mensonges, et entretenaient dans le public cette disposition méfiante contre laquelle nous avions à lutter tjuand nous venions réclamer pour la famille royale, au nom de la jusiice et de la bonne politique, ces dotations que le roi semblait solliciter en plaideur avide et inquiet. »

Une seule idée le préoccupait donc; cette idée se résume en ces déplorables paroles : « Je vous dis, mon cher minisire, que mes enfants n'auront pas de pain. » Louis-l'hilippe tenait ce langage antiprovidenliel dans ses plus nélastes prospérités. Doutant de

^ Mémoires de M. Gui:.ot. tome IV. pnge 218.

Li:S l'AKTlS ET LKS COMPLOTS 215

lui-même ainsi que des autres, il ne savait j)as se fortifier dans ces paroles du roi-prophè(e ' : « J'ai ('té jeune, et je suis devenu vieux, ei pendant ce temps je n'ai pas vu le juste abandonné et sa race cherchant son pain. »

Ce nom de juste, proféré par le Psalmiste, devait l'effrayer. Aussi, pour sa famille, que, dans son affectueuse monomanie, il voit mourir de faim au milieu de ses trésors, demande-t-il des dotations comme à lui il faut une liste civile. Sa liste civile, cahotée, disputée, fut enfin arrachée à la parcimonie de la Chambre des députés; mais les dotations princières n'eurent jamais le même bonheur. Des pamphlets étincelanls d'amertume et d'esprit, bourrés jusqu'à la gueule, ainsi qu'un canon, de chiffres et d'épigrammcs, se publient et se répandent à profusion. Le bilan de sa fortune y est établi par doit et surtout par avoir. On y inventorie ses châteaux, ses forêts, ses coupes sombres, ses domaines, tous ses biens mobiliers et immobiliers ; puis la France, qui, dans sa générosité native, aime h^ luxe et la prodigalité chez ses princes, ferme à ceux-là sa bourse avec des sarcasmes insultants. Elle rit de Louis-Philippe commençant ses innombrables discours par cette phrase sacramentelle : a C'est toujours avec un nouveau plaisir que je reçois ; » et la France ne lui offre jamais rien. Laissons-le donc énumérer lui-même, dans le codicille inédit à son testament, ses déboires et ses lamentations.

' PW»(., x\xvi, 25.

a J'avais d'autant plus de motifs de ne pas m'y attendre, que, longtemps après le vote de la loi du 2 mars ISS^, où se trouve cet article, un premier vote des Chambres, adopté en conséquence de ses dispositions, devait lortifier ma confiance dans leur application ultérieure. Ce vote avait constitué à ma fille aînée, la reine des Belges, une dot d'un million ; mais, quoique vaincus dans ce premier vote, ceux qui voyaient dans le refus de dotations pour la famille royale, et de ressources suffisantes pour le roi, un puissant moyen d'ébranler l'hérédité de la couronne et la stabilité du trône constitutionnel, redoublèrent avec encore plus d'acharnement les efforts qu'ils n'avaient cessé de faire dans ce but depuis 1850, et malheureusement, j'ose le dire, pour la France et pour nous, ils parvinrent à porter dans la même proportion l'intimidation et le découragement dans les rangs de leurs adversaires ; et ce découragement et cette intimidation furent tels, que, lorsque, plus tard, je mariai mes deux filles cadettes, je n'entendis que des manifestations de la crainte de me voir réclamer pour elles ce qu'aucune autre monarchie du monde, et dans aucun siècle, n'avait jamais refusé à leurs familles royales, et mes deux filles cadettes furent mariées sans avoir même reçu la faible dot de leur sœur aînée.

« Les effets de cette intimidation ne s'arrêtèrent pas là, et leur triste progrès fut poussé à un tel degré, que la Chambre des députés n'osa même jamais discuter les projets de loi qui lui étaient présentés pour la

dotation du duc de Nemours, en sorte que, après avoir subi si longtemps, depuis 1830, l'abandon le plus complet dans toutes les questions relatives aux droits acquis de mes enfants et à leurs intérêts particuliers, aussi bien qu'aux miens, j'ai dû me résigner à continuer, d'année en année, sans presque y voir d'autre terme que celui de mon existence, à subvenir, par une accumulation incessante de dettes, à l'insuffisance des revenus réunis de la liste civile, du domaine de la couronne et du domaine privé, pour faire face aux charges toujours croissantes qui résultent à la fois de l'accomplissement de mes devoirs de roi aussi bien que de ceux de père et de chef de famille.

«Ainsi, moi qui n'avais jamais fait de dettes dans le cours de ma longue carrière, à travers les diverses phases de fortune qui me sont échues, depuis l'époque oii l'adversité m'avait réduit à vivre sur quarante sous par jour jusqu'à celle où la voix nationale m'a appelé au trône, je dois supporter la douleur d'un être accablé, et voir ma famille frustrée à la fois de ses droits antérieurement acquis , et de ceux que nous étions fondés à réclamer de la justice de l'État.

c( Ma consolation, c'est de penser que, si, comme je n'ai que trop lieu de le craindre, je n'ai pas le bonheur de voir et d'obtenir que cette réparation nous soit faite dans les années qui vont encore me rester à vivre, au moins je pourrai, en mourant, me livrer à l'espérance que ce ne sera pas en vain que j'aurai fait l'appel que je fais en ce moment, autant à l'équité nationale qu'à

nos vérilablos intérêts politiques, et aussi, j'aime à m'en flatter , à celte affection que, malgré les clameurs, je crois réelle dans toute la France pour ma famille et pour moi. J'en trouve un gage dans ce sentiment général de la part que j'ai pu avoir à préserver mon pays des perturbations, des malheurs, des périls de tout genre dont il était menacé, et dans cette inquiétude, j'espère bien exagérée, de ce qui peut survenir, après que mon existence sera arrivée à son terme. Mais j'adjure mon pays de puiser dans ce sentiment et dans cette inquiétude un enseignement salutaire. »

Mendier pardelàle tombeau fut Tunique préoccupation de Louis-Philippe. Le bonheur de ce don Juan de la caisse d'épargne, soutirant de l'argent à ses MM. Dimanche des assemblées législatives, ne consistait pas dans la jouissance, mais dans l'effort. La presse avait frappé juste. En poussant le pays à cette extrémité, la presse faisait expier à l'Orléanisnie un passé sans gloire et elle le tuait dans le présent. En tant que prince libéral et révolutionnairement constitutionnel, Louis-Philippe a eu des amis qui l'ont popularisé, des protecteurs qui manipulèrent sa royauté, et des panégyristes de son ambition qui devinrent les ministres de son cœur, bientôt après les martyrs de son peu de mémoire. Dupont (de l'Eure), que l'absence constatée de tout talent éleva au titre sonore de citoyen vertueux, et la Fayette, le Mentor de l'Orléanisme, furent, avec Lnffitte. les ang^es gardiens de la maison. Quand la

LES l'AIlTIS KT LES COMPLOTS. 21i>

maison n'a plus besoin de leur patronage trop exigeant, Louis-Pliilippe les en bannit. Alors on voit Lallltte demander publiquement pardon à Dieu et aux hommes de ses complicités orléanistes.

Jacques Laffitte , qu'a\cc un sentiment très-peu prononcé de reconnaissance Louis-Philippe désigne à ses familiers sous le sobriquet de Jacques Faillite, fut un banquier célèbre, une espèce deBeaujon patriote ayant la folie de faire un roi-citoyen. Aux yeux de ses emprunteurs du Libéralisme et de ses thuriféraires de la Bourse ou de la presse, sa cave avait de bonnes qualités, sa caisse en contenait de plus charmantes. La Révolution et Louis-Philippe aidant, Laffitte, un beau jour, put s'asseoir sur les ruines de sa banque et pleurer son propre désastre. Louis-Philippe poursuivit son chemin ; mais les journalistes , curieux pour le |)laisir d'être indiscrets, ne se contentèrent pas d'un aussi déloyal abandon.

La justice est souvent dans leurs cœurs; l'exagération est toujours au bout de leurs plumes et presque jamais sur leurs lèvres. louis-Philippe fut décrété d'ingratitude, et l'on fit remarquer que jamais un homme supérieur n'avait été ingrat. Les idées ne germent que par la manifestation. Elles ne deviennent puissantes, c'est-à-dire populaires, que lorsqu'on leur laisse la liberté de diffusion. Pour se répandre, il faut qu'elles aient une voix et un écho. Les avocats de parti furent l'un et l'autre à la fois, de concert avec les écrivains de la presse hostile.

Niveleurs impitoyables, les avocals ont, plus qu'aucun égalilaire, servi à renverser, à coups de motions, la vieille société française. La Religion et la Monarchie sombrèrent devant la rhétorique grisâtre du barreau, qui, après avoir déposé au greffe la couronne de saint Louis, essaya de s'en fabriquer une toque. Comme le parlement durant la Fronde, le barreau fut infecté de la passion du bien public , et il éleva cet égoïsme aux proportions d'un dévouement rémunéré par sa clientèle et par la patrie.

Table rase faite de tous les droits et de tous les pouvoirs, les avocats avocassant sont seuls restés debout sur les débris accumulés par eux. Leur ordre Vest conservé avec ses privilèges et ses empiétements successifs. Cette conh^aternité du bàtonnat, véritable franc-maçonnerie de la parole, exerce à tous les degrés de l'échelle sociale une influence prépondérante. Les partis, en effet, aimeront toujours mieux les hyperboles oratoires de Démosthène que le silence de Socrate. Les partis avaient besoin du barreau, les partis lui étaient nécessaires. Le barreau se jette au milieu d'eux. Avec de brillants hors-d'œuvre, des phrases ampoulées, des allusions grosses d'outrages et de grandes figures pavoisées d'adjectifs, il chante sur tous les tons Varia di hrarura de l'éloquence. 11 fait de la colère, de l'enthousiasme, de la dignité, du sentiment ou de l'exaspération, en irritant les turbulences des autres. Ce n'était plus le temps où les Germains, après la défaite de Varus, arrachaient la langue aux avocats

LES PARTIS ET LES COMl'LOTS. 221

et leur disaient ' : « Vipère, cesse enfin de siffler. » Les .ivocats sifflaient toujours, et ceux (jui s'étaient donné la cliarge de soutenir le trône de Juillet contribuèrent |)lus à sa chute que ceux qui le sapaient par conviction ou par entraînement.

A côté des Légitimistes et des Républicains, manœuvrant, avec une précision d'artilleur, la vengeance, le complot et la justice, saturés d'imprécations, il s'était formé des partis intermédiaires, des sectes politiques et sociales où certains esprits dévoyés s'attribuaient la mission de changer la face du monde avec un évangile industriel et la promiscuité des sectes saint-simonienne ou fouriériste. Apôtres d'un progrès indéfini, novateurs travaillant dans le vieux, courtisans des vanités sensualistes de toute une école d'épicuriens démocrates, ils ne dédaignaient pas de quitter leurSinaï de Ménilmontant ou leur bazar du Phalanstère pour se mêler à ces explosions du sentiment national. Prophètes de la régénération universelle et de l'harmonie sériaire, ils marchaient un bandeau sur les yeux dans la voie des perfectibilités humaines. Après avoir fait de la Providence une simple formule imaginalive, ils s'affolaient tellement de leur personnalité, qu'ils se retiraient dans leur cinquième étage, afin de pouvoir mieux répandre sur la terre la rosée de leur intolérable orgueil. Cependant, de temps à autre, ils s'humanisaient pour démontrer au gouvernement l'inanité de ses rêves et le vide de ses espérances.

• Florus, liv. IV, page 384.

222 CllAl'ITRE 11.

Ces prédications d'ouvriers en aposlolat, que Saint- Simon et Fourier inspirèrent pour perpétuer le désordre des idées, et apprendre, en fin de compte, que l'argent est le fond de; toute chose, semaient à Paris et dans les provinces la désaffection et le doute. Dans ces fragments épars de religion sans Dieu, de société sans loi et de famille sans moralité, il y avait une attraction secrète vers le bien d'aulrui, qui ne dut pas d'abord effrayer les convoitises orléanistes. Une tolérance équivoque fut momentanément accordée à ces songe-creux, réveillant comme à plaisir toutes les extravagances qui dorment au fond de l'absurdité humaine. Mais les saint -simoniens et les fouriérisles n'ayant pas voulu reconnaître un tel bienfait par des bénédictions publiques, la dynastie de 1850 s'en fit d'utiles ennemis. Les adeptes de Saint-Simon et de Fourier se mirent à monter leur faction d'immoralité à la porte de toutes les erreurs. Ils marchèrent sous le drapeau de la République, en attendant mieux. Lamennais et ses principaux disciples, le comte Charles de Montalembert et Lacordaire, tentèrent à })lusieurs reprises, dans cette confusion, de créer un nouveau parti. Ils finirent par n'en trouver et surtout par n'en adopter aucun.

Les annales des peuples, si fécondes qu'elles soient en parjures et en égarements, n'eurent jamais une pareille époque à offrir aux méditations de l'historien et du philosophe. Jamais on ne signala un plus navrant pêle-mêle de désordres intellectuels, pêle-mêle que

LES PARTIS ET LES COMPLOTS. ti^ô

le maréchal comte de Lobau baptisa si ingénument (lu nom de gâchis. Chaque année, chaque mois, chaque semaine, chaque jour fournit son contingent d'erreuis et de folies, de vices et de rêves, de crimes et de ténèbres. Les théories les plus étranges, les doctrines les plus néfastes se produiseni, se commentent, s'enseignent à tous les coins de rue. Les pompiers fralernisent avec les incendiaires; d'irritantes polémiques sont jetées en pâture à tous les esprits. Comme si tant (le misérables frénésies ne suffisaient pas pour la perversion générale, des Salmonées de rechange osent s'en prendre à Dieu lui-même. Ainsi que cet insensé dont parle Virgile^, qui, en faisant rouler son char sur un pont d'airain, croit imiter le bruit inimitable du choc des nuées et celui de la foudre, ils viennent en riant apporter au monde leurs divinités fabriquées de la veille. Le trouble est roi, l'anarchie gouverne. Pour tenir tête à ces ébranlements, la loi est aussi impuissante que la justice, et dans chaque nouveau symptôme de mort, tous les prédicants d'ordre légal, tous les pondérateurs équilibristes des régimes constitutionnels, ne Irouvent qu'un nouveau sujet de stupéfaction. Ils font le mal avec sérénité, ils pervertissent avec un inaltérable contentement d'euxmêmes.

Des procès de toute forme s'instruisent contre des citoyens de tout rang et de toute croyance. Montalembert, Lacordaire et le comte de Kergorlay sont mis

* Enéide, liv. VI, vers. 585 et suivants.

en cause non loin des disciples do Saint-Simon, Chateaubriand et Berryer se voient traduits en cour d'assisi's auprès des scélérats les plus vulgaires. Les coalitions d'ouvriers servent de pendant aux comités d'ensemble. Charles Teste, Lamennais et Voyer d'Argenson remplacent sur la sellette des accusés Armand Carrel et Armand Marrast. Mademoiselle de Fauveau et la Tour-du-Pin, le duc des Cars, le général de Saint- Friest, le duc do Fitz-James, Hyde de Neuville, le général comte Auguste de la Rochejaquelein et la comtesse de laRocbejaquelein viennent, chacun à son tour, rendre hommage, ainsi que Godefroy Cavaignac, Guinard et Louis-Napoléon, au triomphe de l'égalité dans la confusion judiciaire. Il y a des détentions préventives pour chacun, il y aura des réquisitoires pour tous. Et s'il est vrai que l'on peut apprécier un prince par les hommes que ce prince fit renfermer dans ses geôles, l'histoire, en compulsant les registres d'écrou de 4850 à 1848, ne pourra-t-elle pas s'étonner à bon droit en les voyant honorés des noms les plus retentissants de la France monarchique et républicaine? Un jour enfin, le 5 mai 1855, cent soixante-quatre citoyens comparaissent devant la Cour des pairs. Le procès d'avril, le procès monstre par excellence, ouvre ses grandes assises ; et le honnissement de la justice politique éclate partout. En fait ainsi qu'en vérité, ce procès mérita bien ce titre, parce que, sous tous les rapports, il fut une monstruosité. Habitants de contrées différentes, mais prévenus du même attentat

LES l'AUTlS KT LES COMPLOTS. 'l^Ih

OU à i)eii près, ils onl été embrigadés cii accusés. A leur lour ils embrigadent en défenseurs cent quaranle-cincj réjuiblicains , journalistes, généraux, députés, hommes de plume ou hommes d'action, parmi lesquels on découvre quelques membres des divers barreaux de France. Ce sont des coupables que leurs complices osent glorifier publiquement. La dynastie de 1830 veut faire passer aux nobles pairs la revue de ses plus implacables ennemis. Les ennemis de la dynastie l'obligent à passer elle-même la revue de leurs chefs.

L'insurrection, avec ses menaces et ses violences, n'est plus sur la voie publique ; elle se dresse devant la haute cour. C'est une débauche de provocations et d'imprécations d'un côté; de l'autre une orgie d'actes arbitraires, toujours autorisés par un texte de loi. Il y a dans cette enceinte, habituellement si somnifère, des scènes émouvantes ou burlesques, de sublimes accents de l'àme ou de ridicules prosopopées. Jamais magistrature politique n'avait été mise à pareille épreuve; aucune ne s'en serait plus mal tirée.

Nous avons dit que, dans sa jeunesse, Louis-Philippe avait fait une excursion philanthropique au Mont- Saint-Michel. Nous avons cité les paroles que lui arracha cet horrihle rocher. Il a vu de près ce que l'on y peut souffrir : le Mont-Saint-Michel devient la prison où la torture morale est appliquée aux républicains; le bagne est réservé aux légitimistes de la Vendée.

Par les travers de son esprit, ainsi que par les II. 15

226 CIIAI'lTfiK II.

défaillances do son cœui-, Louis-Philippe avail >\]iv\cilé toutes les passions. Elles préparèrent, elles devancèrent souvent la jusiiee du peuple; quel(|ueloi^ elles eurent de plus dangereux résultats. On les vil excuser ou pallier le régicide s'atlaquant au fils du citoyen Egalité, .lamais homme ne fut plus que lui exposé au poignard des assassins ; jamais roi ne trouva sur sa roule autant de complots dirigés contre sa couronne. 11 échappa à lous les périls, parce que ses meurtriers ne faisaient pas assez bon marché de leur vie pour devenir maîtres de la sienne. Ce délire d'attentat, que les supplices cl la clémence souveraine ne purent calmer, était un fait anormal et néanmoins très-explicable. 11 y avait dans le parti républicain des natures ignoranles et grossières, des esprits mobiles, enclins à la superstition, de sombres fanatiques, déshérités de Dieu et ne croyant plus qu'à la violence. iKuis l'iiilenlion de faire de ces mécanicjues, peut-èti'c Itaptisées, des pionniers de l'Orléanisme, les Libéraux leur avaient inculqué, suus la Restauration, l'évangile sjuvage du néant elles traditions de 95. Ces ètre^. abrutis |»ar de telles doctrines, avaient touché lesang : un uKinarque pour eux était à peine un homme. Louis-Philippe se savait en butte à d'épouvanlable> mais justes représailles; il se rencontra, dans les liasfonds républicains, et là seulement, des insensés (jui prirent sa mort à forfait.

Nous n'avons point à énumérer ces crimes se renouvelant avec une (icsolaiile périodicité. Les noms

d'un Meunier, d'un Champion, d'un Dannès, d'un Quénisset, d'un Lecomle, ou de tout aulre stagiaire de l'assassinat, ne peuvent, sous aucun rapport, appartenir à l'histoire. Pour trouver leur aele de naissance, il faudrait fouiller tous les égouts, et l'histoiie a mieux à faire. L'attentat Fieschi et celui d'Alibaud offrent quelques enseignements utiles ; il est bon de s'en occuper.

Fieschi était un bravo corse, un de ces ôties (jiii mettent certain amour -propre dans le crime, et qui vivent d'ignominie lorsque le crime ne rend pas assez. Tour à tour pâtre, soldat, ouvrier, voleur et faussaire, il se fait, en 1851, porter sur la liste des l'écompenses nationales, h titre d'insuryé, de condamné politique ou de héros de Juillet. Au milieu de celle existence dégradée , Fieschi s'est lié avec un artisan nommé Morey, jacobin à l'état de momie, qui s'imagine, comme le peuple des émeutes, devenir roi sur les barricades. Par passe-temps, Fieschi, en utilisant des canons de fusil, a inventé une machine infernale qui peut exécuter un feu de peloton et tuer d'un seul coup soixante ou quatre-vingts personnes. Morey propose de l'expérimenter sur Louis-Philippe ; l'épicier Pépin, mis dans le secret, fournit les fonds nécessaires. A l'exception de Fieschi, tous les complices sont membres actifs de la Sociiic des Droite de riionune. Ils communiquent à leurs chefs le projet conçu. En prévision des mémorables journées et de la revue annuelle tpie jia^se le mi-citoyen pour frater-

228 Cil AI' uni-: 11.

niser avec la garde nationale, Fieschi loue, sous un iaux nom, un petit appartement sur le boulevard du Temple. Quand tous les essais de la machine onl réussi, le "27 juillet, on la charge, on l'assujettit, on la braque et Ton prend le point de mire. C'est un nommé Boireau qui, à cheval, arpente tranquillement le boulevard à cette intention.

De sinistres rumeurs circulaient depuis longtemps. La Société des Droits de lliomrne n'avait pas eu toute la discrétion désirable, A l'étranger, dans les provinces ainsi qu'à Paris, on chuchotait qu'un complot devait éclater pendant la revue du '•l'S juillet 1855. Des indices révélateurs étaient dans l'air. Louis-Philippe ne s'effraye pas trop de ces pronostics qui auraient fait reculer un vieux Romain. Commençant à s'habituer au guet-apens, il le prenait en philosophe, comme un nouvel attribut de son métier de roi-citoyen. Il apparaît seul, à cheval, suivi à quelques pas de distance de ses fils, des maréchaux, des ministres et d'un nombreux état-major. Arrivé à la hauteur du jardin Turc, il porte par hasard les yeux sur une maison d'apparence assez modeste, il voit un jet de fumée sortir de la fenêtre, puis, roi et père tout ensemble, il s'écrie sans reculer : a Juinville, cela me regarde. »

Ln feu de peloton mal exécuté se fait entendre, A I insiant même, le pavé el la contre-allée du boulevard sont couverls de morts et de mourants '. La foule, épou-

• t'ariiii les qimtoi'zc iiiorls on cuii)|ite \c inarcciuil .Moilicr, duc ilc Trévise, le général de Vérigny, le colonel IvillV-, le capilaine de Villalte.

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