CHAPITRE
Ouverture de I Issciublée législative — Politique des puissances. — Décrets contre les émigrés el contre les prêtres non assermentés — Déclaration de guerre — Vaincs démarches du duc <l Orléans pour obtenir un commandement — Sun départ pour Valenciennes avec le comte de Beaujolais.— Déroute de Quiévrainet de Tourna}-. — Le duc de Chartres nommé maréchal de camp : il part pour Metz. — Attaque de Courtray. — Dumouriez à I armée de Luckner. — Lettre de Lafayelte à l'assemblée. — Journée du '2H juin \~i'M. — La patrie déclarée en dangei — Manifeste du duc de Brunswick. — Insurrection du lu août. — Convocation d'une Convention nationale. — Lafayelte déclaré traître à la patrie, et décrété d'accusation — Dumouriez, commandant en chef de l'armée «lu Nord. — Massacres di septembre. — Campagne de VArg
— Le duc de Chartres, nommé lieutenant général, refuse le commanderai ni de Strasbourg. —
— Il scrl sous Kellermann. — Plans militaires de Dumouriez. — Bataille de Valmy. — Abolition de la Royauté ; établissement de la République. — Le duc d'Orléans reçoit le nom d'Égalité — Le 'lue de Chartres passe dans l'armée de Dumouriez. — Suite îles opérations militaires — Bataille de Jemmapes. — Conquête de la Belgique jusqu à la Meuse. — Procès de Louis W I — Position du duc d'Orléans. — On propose son bannissement. — Proscription de la princesse Adélaïde. — Détails sur le vole du duc d'Orléans dans le procès de Louis XVI. — Mort de Louis XVI.
La nouvelle Assemblée, <lile Législative, s'installa le 1" octobre IT'.U. Contrairement à la Constituante, qui s'était fait remarquer par un grand esprit de modération, elle comptait, dans son sein, des hommes trop véhéments, trop enthousiastes, pour apporter, dans l'accomplissement de leur imposante mission, ce calme et cette di gnité, qui doivent essentiellement présider aux actes des législateurs. I. influence des clubs, où se discutaient avec autant d'audace crue de
passion, les mesures les plus gravi-, s'étail accrue d'une manière effrayante et devait peser Lyranniquemenl sur la Législative. Aussi fut-il facile de prévoir que les représentants de la nation allaient plus que jamais se montrer hostiles à la royauté. El d'abord l'assemblée. commençant par abolir les titres de sire et de majesté, décréta que non-seulement le fauteuil du président serait semblable à celui du roi : mais que, si ce dernier restait assis, les députés pourraient s'asseoir. Il n'en fallait pas davantage pour ulcérer profondément l'amour-propre de Louis XVI et pour lui faire désirer peut-être l'intervention étrangère. Néanmoins, la déclaration de Pilnitz n'avait pas eu de suites; et la plupart des puissances, à cette époque, ne semblaient pas disposées à prendre l'offensive. Les émigrés seuls, continuant de fuir vers Coblenlz, s'épuisaient en menaces et en vains efforts pour réunir une armée redoutable, pendant qu'à l'intérieur, les prêtres insermentés propageaient l' esprit de révolte. Louis XVI ne pouvait tolérer ces agitations, sans paraître les favoriser : aussi adressa-t-il aux émigrés l'injonction de revenir en France dans le plus bref délai. Soi!, comme on l'a dit. que. par une correspondance secrète, il démentîl sa correspondance officielle, soit entêtement funeste de la part des émigrés; ceux-ci ne tinrent aucun compte de ses ordres et provoquèrent contre eux, par leur absence, îles lois d'une sévérité excessive. Le roi adhéra au décret qui privait Monsieur de son droit à la régence, dan- le cas où il ne rentrerait pas: mais, en refusanl de sanctionner la loi contre l'émigration, et le nouveau décret contre les prêtres insermentés, il acheva de se dépopulariser. Plus irrités qu'effrayés des préparatifs de guerre qui se multipliaient sur la frontière, les députés invitèrent la couronne à requérir des princes germaniques la dispersion immédiate des rassemblements (-29 novembre). Louis XVI vint en personne annoncer qu'il avait prévenu les désirs de l'assemblée, en donnant à choisir aux Electeurs entre une prompte satisfaction et la guerre. Narbonne confirma les paroles du roi et apprit aux représentants que 150,000 hommes allaient être i(;unis sur le Rhin, sous les ordres de Luckner, Lafayetteet Rochambeau. Sur ces entrefaites, arriva la réponse de Léopold, réponse absurde qui mit Louis XVI dans la nécessité d'employer la menace pour contraindre l'empereur à faire droit aux exigences légitimes de la France. Par les soins du ministre Narbonne, trois armées furent
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établies, l'une en Flandre, et commandée par Rochambeau : l'autre du côté de Metz, et confiée à Lafayette : la troisième en Alsace, sous les ordres du brave Luckner; puis on activa les travaux de réparations des places fortes.
Pendant ce temps, l'assemblée, décrétant d'accusation les chefs de l'émigration, comme prévenus d'hostilités contre la France, ordonnait le séquestre de leurs biens, la perception de leurs revenus au profit du trésor, et a litre d'indemnités de guerre; et privait définitivement Monsieur de son droit à la régence. Malgré leur importance, ces mesures étaient loin d'aboutir au résultat -attendu : celui de forcer l'Autriche à une conduite franche et loyale vis-à-vis de la France. Il n'était plus possible de s'illusionner sur l'évidente protection accordée aux émigrés par les puissances signataires du traité de Pilnilz. Gensonné fut chargé, sur ce point, d'un rapport, d'après lequel on décréta notamment que Louis XVI ne pourrait plus traiter qu'au nom de la nation, et qu'il sommerait l'empereur de. donner, avant le 1er mars, une dernière explication sur le traité de 1756. Delessart, ministre des affaires étrangères, traîna les négociations en longueur; déclaré traître à la patrie, puis décrété d'accusation, il fut conduit à Orléans, et plus tard à Versailles, où il péril dans les fatales journées de septembre.
La défection de Delessart provoqua la retraite des ministres que le roi devait aux feuillants, et l'obligea de tourner les regards vers la gironde, d'où sortit un ministère, que les courtisans crurent tuer par le ridicule en le surnommant le ministère sans-culottes. Les nouveaux ministres étaient animés d'excellentes intentions, et possédaient assez de talent et de zèle pour se populariser. Le roi applaudit à leurs réformes économiques et à leur fermeté; mais des incompatibilités naturelles ne lardèrent pas à détruire la confiance qui commençait à naître entre Louis XM et les girondins.
Le cabinet de Vienne envoya la réponse que la France exigeait, et cette note, par laquelle l'Autriche avait la prétention ridicule d'intervenir dans nos affaires, excita lindignation de l'assemblée, qui l'accueillit avec un cri de guerre. Le moment critique était enfin arrivé. grâce au clergé ci à la noblesse, dont la conduite déplorable précipitait le dénoûmeut du drame qui allait se dérouler à la face du monde épouvanté. Toutes concessions devenaient impossibles. Dumouriez
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ministre des affaires étrangères, présenta un rapport au roi sur la situation des choses, et, le 20 avril L792, Louis XVI, malgré ses profondes répugnances, se rendit à l'assemblée législative, pour y déclarer la guerre à François I", roi de Bohème et de Hongrie; car il n'était pas encore élu empereur d'Autriche. Après la retraite du roi, les débats s'engagèrent avec une violence extraordinaire, le décret l'ut adopté et la guerre définitivement résolue.
Le duc d'Orléans profita de ces circonstances pour essayer de rompre l'inaction de sa vie; car loin de se mêler aux agitateurs, qui persistaient à le prendre pour drapeau, il avait cherché à regagner les bonnes grâces de la cour. Le roi et la reine lui firent un bienveillant accueil; mais les outrages les plus ignobles de la pari des courtisans réveillèrent ses ressentiments en le rejetant dans le parti populaire. Maintenu au rang des amiraux, depuis 1.779, il avait tenté vainement d'obtenir, dans la marine, un commandement que sa belle conduite, au combat d'Oiiëssanl, eût dû lui mériter. A son retour de Londres, il renouvela ses instances sans succès. En 1790, il fil valoir, auprès du ministre Duportail, son titre de colonel général des hussards et troupes légères; sa demande fut encore impitoyablement repoussée. Enfin, au mois de mars 1792, ce prince s'embarqua pour Lorient, où se préparait une revue générale des officiers de marine. C'est dans le cours de ce voyage qu'il apprit la déclaration de guerre à l'Autriche. A celte nouvelle, il sollicita du ministre Lacoste l'honneur d'être proposé au roi pour un commandement de son grade : « Vous connaissez, disait-il, mon zèle pour la constitution? il ne me permet pas de rester, en ce moment que la guerre est déclarée, dans une inactivité vraiment pénible pour (oui bon citoyen.» H désiraitaller servira l'année duîNord, où se trouvaient déjà ses deux (ils. Il n'avait aucune raison de s'attendre à un refus, lorsqu'il reçut, le 24 avril, une réponse dans laquelle on remarquai! celte [phrase étrange : « 11 me semble, monsieur, que les circonstances du moment n'offrent pas l'occasion de vous employer convenablement à votre grade. » Aussi surpris que blessé, le duc d'Orléans ne se rebula pas et multiplia lui-même les démarches, dans l'espoir d'être plus heureux et de connaître le mol de celte énigme. Le ministre plaida chaleureusement sa cause auprès tic Louis XVI, et ne put en arracher que ce demi-consentement : « Eh bien, monsieur, qu'il aille donc où
il voudra! » Lacoste le redit au prince, qui, sans prendre garde au* termes de la permission, partit, ayec son troisième Gis, le comte de Beaujolais, pour rejoindre, à Valenciennes, l'armée de Birôn, dans laquelle le duc de Chartres commandait une brigade de cavalerie.
Suivant les ordres de Dumouriez, les troupes de Biron devaient aller manœuvrer sur les frontières de Belgique, dont les habitants semblaient disposés en notre laveur, depuis leur révolte contre l'Autriche. En conséquence, le 27 avril, Biron quitta le camp de Famars avec six bataillons et six escadrons, pour se diriger sur Quiévrain, le premier des avant-postes ennemis, où il ne rencontra qu'une faible résistance. Le 29, il atteignit le village de Boussu, occupé par l' avantgarde de l'Autrichien Beaulieu, qui défendait les hauteurs près de Mons, avec le gros de son armée. Obéissant à ses instructions, il présenta le combat, et. victorieux après une lutte de quelques heures, se porta rapidement sur la ville de Mons. que Dumouriez croyait prêle à s'insurger à mitre apparition. Il n'en fut rien, et, crainte de surprise, le général Biron lit replier ses troupes sur Boussu. pour y passjer la nuit. Harassée par plusieurs jours de marche, l'armée se
reposait effectivement, quand tout à coup, vers di\ heures du soir.
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les 5e et 0e régiments de dragons montent à cheval en désordre, el s'enfuient en criant : Nous sommes trahis! Biron accourt, étonné de celle alerte, dont il ne s'explique pas la cause; les mutins le cernent et veulent l'entraîner avec eux. Aidé par Dampierre, il en ramène un grand nombre, sans pouvoir atteindre les autres lancés au galop sur la roule de Valenciennes. Les Autrichiens, instruits de ce désastre. se mettent en mesure d'en profiler; et le lendemain malin, au moment de notre départ, ils paraissent devanl nos troupes el les poursuivent. Celles-ci, encore bouleversées de l'échauffourée de la veille. se débandent, se réfugient à Quiévrain, et, chassées de ce village, rétrogradent jusqu'au camp de Famars. En vain les officiers, ayant à leur tète le duc de Chartres, essayent d'arrêter les fuyards. Leurs personnes sont menacées, leur autorité méprisée, et c'est miraculeusement qu'ils échappent aux coups de ces lâches. Pendant que ceci se passait à Mons, un événement pareil arrivait au général Dillon, sorti de Lille avec "2,0(10 hommes d'infanterie el 1,000 chevaux, pour faire une tentative sur Tournay. Mais dans ce dernier désastre plus déplorable que le premier, l' infortuné Théobald Dillon el un officier dugénie furent massacrés par leurs soldats et par la populace de Lille. L'artillerie, les chariots el les équipages restèrent au pouvoir de l'ennemi.
Ce double malheur, résultai évident de la trahison, donna lieu, dans tous les partis, à des récriminations véhémentes. La consternation fut générale à Paris. On y attendait toujours de nouveaux détails, et le i mai, on recul le rapport de Biron, dont la noble. franchise calma les esprits. H attribuait ces deux échecs à une conspiration. Vlonl il ne saisissait pas le but. el ajoutait, en parlant des deux fils du duc d'Orléans : « MM. Chartres et Montpensier ont marché avec moi comme volontaires et mil essuyé, pour la première fois, beaucoup de coups de fusil de la manière la plus brillante et la plus tranquille. » Le brevet de maréchal de camp fut, pour le duc de Chartres, la récompense de sa conduite dans celle journée (7 mai). La funeste issue des combats de Quiévrain el. de Tournay détermina Rochambeau à envoyer sa démission. Lafayette espérail lui succéder; mais c'està Luckner qu'échut l'héritage du vieux maréchal. Celle préférence fut l'origine de la haine profonde qui divisa depuis Lafayette el Dumouriez.
Pourvu de son nouveau grade, le due de Chartres obtint le coin-
mandement d'une brigade de dragons sous les ordres de Luckner. Ce maréchal ne resta que jteu de jours dans son camp de la Madeleine, se porta en avant, le 17 juin, et se présenta devant Courtray. La garnison, quoique faible, voulut résister et réussit même à arrêter nos troupes pendant deux heures environ; alors, impatient d'en linir, Luckner détache le due de Chartres, qui entraine ses soldats à l'attaque de la place, avec une intrépidité si téméraire, que plusieurs officiers l'engagent à se retirer un peu de côté : « C'est inutile, mes amis, répond-il. les halles respectent les braves. »
Courtray l'ut emporté d'assaut, et le général en chef, en s'exposanl au fort de l'action, justifia sa réputation de bravoure et se concilia l'opinion. Mais c'était un bon el lovai soldat, qui, tout dévoué à la l'action Lafayette, subit son influence au point de partager ses antipathies pour Dumouriez. La démission de ce dernier, comme mi-
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nistre, arriva vers cette époque. Aussitôt, cédant aux suggestions des feuillants. Luckner, assez peil généreux pour poursuivre de ses récriminations le ministre disgracié, alla jusqu'à dire «qu'on l'avait enfourné dans une entreprise folle. » Par suite de ses fâcheuses préventions, il assembla un grand conseil de guerre, dans lequel il fut arrêté qu'on évacuerait Courtray, où l'on était en toute sécurité, pour se porter sur la frontière soi-disant menacée par les autrichiens. L'armée décampa donc le 30, et se rendit à Yalenciennes. Pendant l'exécution de celte manœuvre, évidemment conseillée par l'esprit de parti, les Prussiens, réunis dans l'Electorat de Trêves, pour protéger les armements des émigrés contre nos tentatives, furent rejoints, au mois de juillet, par une portion de l'armée impériale, qui remontait les Pays-Bas, sous le commandement de Clairfayt. Dans l'intervalle de cette jonction, le conseil exécutif se rappela la singulière retraite de Luckner, et lui donna l'ordre de diriger son armée sur le Rhin, tandis que celle de Lafayette s'étendrait de Duukcrque à Montmédy. Ce double mouvement, en dégarnissanl les deux frontières durant plusieurs jours, eut pour tristes résultats, la reddition d'Orchies, l'attaque de Douai et la prise momentanée de Lille. Mais ce plan avait été concerté entre le ministre et Lafayette, qui ne cherchait qu'à se rapprocher le plus possible de la capitale, pour défendre, au besoin, Louis XVI contre ses ennemis. Dumouriez, récemment arrivé au camp de Luckner, et fort mal accueilli, avait vu ses sages observations, au sujet de ce déplacement, absolument dédaignées. Relégué brutalement dans le petit camp de Maulde, et désespérant de faire entendre la voix de la raison, il se résigna à laisser les choses suivre leur cours. L'année de Luckner fut partagée en deux corps : l'un sous les ordres des généraux Chartres et dllarville, partit pour Metz : l'autre, confié à Dumouriez, resta en Flandre, pour surveiller nos frontières.
Comme on le voit, l'anarchie la plus complète régnait parmi nos généraux. A Paris, elle enfantait des désordres plus graves encore. De Maubeuge, où il était retranché, Lafayette avait dénoncé à l'assemblée législative les menées du club des jacobins, ci sa lettre, quoique empreinte de patriotisme . causa dans tous les esprits une telle ('•million, que, le 20 juin, anniversaire du serment du Jeu de Paume. 30,000 individu^- envahirent les Tuileries, y commirent les plus dé-
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plorables excès, et ne se retirèrent qu'après avoir forci' Louis XVI à se coiffer du bonnet rouge. Lafayette, indigné, quitte soudain son armée et se présente à la barre pour réclamer la punition des instigateurs du V2U juin. Mais son dévouement ne lui attire que l'ingratitude du roi et de la reine, en l'exposant aux reproches de la plupart des représentants, qui lui objectent que Louis XVI viole la constitution. Au milieu de ces agitations tomlie la nouvelle que 52,000 Prussiens et Autrichiens mil apparu sur les frontières; alors, l'exaspération est à son comble, et tous les partis, sympathisant en ce commun danger, oublient leurs rivalités et leurs haines pour repousser l'ennemi qui s'approche. Que cette réconciliation fut de courte durée! Peu de jours après, on délibérait, au comité de législation, sur la déchéance du monarque. Il avait fait fermer les grilles des Tuileries; on décréta que la terrasse des feuillants était un passage public. Cinq cents Marseillais, pleins d'exaltation et d'audace, arrivent à Paris avec deux canons (50 juillet), et viennent, à la barre de l'assemblée, accuser Louis XVI de trahison. Pour surcroit de fatalité, l'apparition d'un manifeste, attribué au duc de Brunswick (I). produit en France une sensation effrayante ; en vain le roi se hâte de le désavouer ; le coup est porté. L'assemblée et le peuple en conservent le ressentiment; toutes les
I L'authenticité de la signature du duc de Brunswick, mise au bas de cet odieux manifeste ne peut être révoquée en doute. Mais la vérité est aujourd'hui connue sur ce sujet: oc, connue la
ruissi le l'historien < st de la propager, surtoul quand elle doit servie à réhabiliter la mémoire
d'un homme Irop sévèrement jugé, nous nous empressons «le reproduire la justification qui a été donnée de la conduite du prince de Brunswick, en 1792 :
« Les émigrés français avaient demandé et obtenu du coi île Prusse, qui se trouvait alors prés île sou armée, de lancée contre la France républicaine un manifeste capable de porter la lerreui au sein de ses assemblées.
« Les ministres de Frédéric-Guillaume et les généraux qui entouraient sa personne, d'accord avec ce monarque, persuadèrent au du< de Brunswick, qu'en qualité de généralissime de l'armée du roi, c'était de lui que devait émaner cet acte le duc éprouva une vive répugnance à le faire mai croyant qu'il était de son devoir d'obéir aux ordres positifs du roi, il consentit à signer un manifeste dont ou lui soumit le brouillon lien signa la copie mise au net, après l'avoir ù peine parcourue (les yeux, pour ainsi dire de confiance, ne pensant pas qu'il lût possible de suspecter la loyauté du roi. Mais celui-ci avait ajouté au brouillon le fameux paragraphe par lequel on taisait déclarer au duc .i que si les Français ne consentaient pas à mettre bas les armes et à recevoir leur roi Louis XVI, « il ferait brûler Paris et exécutera mort un homme sur dix de la population » Le duc, à la publication du manifeste, s'étant aperçu qu'on avait ajouté ce paragraphe, offrit sa démission au roi ; celui-ci ne voulut point la recevoir, et s'humilia tellement devant le duc. qu'il mil ce derniei
dans l'impossibilité de persister dans nu parti qui aurait compromis aux yeux du monde 1 1 ncur
de la cause qu'il avait juré de servii noblement., i Charles d'Esté, ou Tniits ans de la lie d'un sou-
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sections demandent la déchéance: enûn, le Ht août, une lutte sanglante s'engage dans la cour des Tuileries, entre les royalistes et le peuple, soulevé par Chabot et Danton. Louis XVI. en proie à la plus vive anxiété, se réfugie avec sa famille au sein de l'assemblée, où il entre en disant : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime qui allait se commettre. » Mais la colère des faubouriens et des Marseillais est loin d'être assouvie; irrités de la résistance des Suisses qui, sur un ordre donné en allemand, ont fait feu sur la foule, ils envahissent le jardin des Tuileries, traînent leurs canons sous le vestibule et s'emparent du château, après un massacre horrible.
Pendant ce temps, la famille royale, retirée dans une loge de l'Assemblée, assistait à l'agonie de son pouvoir; car séance tenante le même décret suspendit le monarque, et appela les Français à former une Convention nationale. Le lendemain, on exhuma de Saint-Denis les cendres des rois, on brisa leurs statues, et le 18, on enferma Louis XVI dans le Temple. La République existait enfin. 11 ne s'agissait plus que de la protéger contre les puissances coalisées.
Divers décrets, relatifs à l'armée et aux généraux suspects, furent adoptés, et trois commissaires partirent pour exiger des troupes le nouveau serment. Lafayelle n'avait pas appris, sans désespoir, le renvèrsemenl du trône et les envahissements des vainqueurs. Résolu à tenter une réaction en faveur de la monarchie, il ordonna d'abord l'arrestation des trois commissaires del'Assemblée, résista aux récents décrets, et lit renouveler à ses soldats le serment de fidélité à la loi et au roi. Soixante-quinze départements lui étaient dévoués, et Arthur llillon, qui avait, sous ses ordres, un commandement à Valenciennes , était prêt à leseconder. L'Assemblée déclara Lafayelle Iraîlreà la pairie. et le décréta d'accusation. Ce brave général, pour échappera la proscription, quitta la France avec quelques-uns de ses plus lidèles amis. prit le chemin des Pays-Ras, et, au mépris du droit des gens, fut jeté dans les fers par les Autrichiens. Cette défection, dans un pareil moment, pouvait avoir des conséquences incalculables : 1° parce que Metz était trop mal fortifiée pour résister aux coalisés, bien que Luckner el les généraux Chartres- et d'Harville fussent venus la couvrir; 2" parce que les Prussiens, entrés déjà sur le territoire français par Thionvillc cl Longwy, places sur lesquelles on avait compté beaucoup, investissaient Monlmédy. position importante, dont la défense était
difficile; 3° parce qu'enfin les 25,000 hommes de Lafayette, désorganisés par la fuite de tous les chefs, se laissaient aller au découragement et à l'insubordination qu'expliquait l'approche d'un ennemi numériquement supérieur. La situation était donc critique, lorsque la nomination deDumouriez, qui avait gagné l'estime du gouvernement nouveau par son opposition aux projets de Lafayette, vint ranimer l'ardeur îles soldats.
Commandant en chef de l'armée du Nord. Dumouricz, dont le génie et le courage allaient bientôt se révéler sous un aspect si remarquable, se rendit à Sedan où se trouvaient les troupes de Lafayette. Sans s'inquiéter du froid accueil qu'il en reçut, il commença ses réformes avec une activité surprenante, et réussit, en peu de jours, à rétablir l'ordre le plus parfait. Comme les Prussiens, déjà maîtres de Longwy, menaçaient Thionville et s'avançaient sur Verdun, les généraux rassemblés par Dumouriez étaient d'avis qu'on ne résistât pas à l'invasion avant d'avoir opéré la jonction des autres armées. \. Paris, on désespérait également de notre situation militaire, et l'imminence du danger augmentait l'irritation des esprits. La nouvelle de la prise de Longwy produisit sur la population l'effet de l'étincelle électrique. On passa tour à lourde l'incrédulité au doute, du doute à la terreur, de la terreur à la rage. Les sentiments les plus généreux et les plus horribles à la fois se réveillèrent dans tous les cœurs. Des idées de vengeance, inspirées par les Robespierre, les Marat et les Danton, remuèrent la populace, tandis (pie l'amour de la patrie lit surgir, comme par enchantement, des milliers de défenseurs. Temps de crimes et de vertus où l'héroïsme de nos soldats devait atténuer l'horreur des journées de septembre. « 11 faut faire peur aux royalistes... » hurle Danton! et ces paroles servent de signal à des massacres qui durent cinq jours. « La patrie est en danger ! » s'écrie Vergniaud... et à ces nobles accents nos jeunes volontaires volent à la victoire!
Cependant à Dumouriez était réservée la gloire de sauver la France de l'invasion des Prussiens. Nous avons dit que l'avis des généraux était qu'on se retirât devant eux, et le conseil l'adoptait. Appelé seul à décider la question, Dumouriez se crut certain d'arrêter la marche de l'ennemi, s'il pouvait occuper, avant lui. l'immense forêt de l'Argonne, qui s'étend de Passavant à Sedan. Des cinq grands
défilés dont elle est traversée, il choisit les deux plus importants. Grand-Pré et les Islettes, pour y former deux camps considérables. A peine installé, il connut la prise de Verdun. Aussitôt il adressa au conseil exécutif ces paroles célèbres : « Verdun est pris et j'attends les Prussiens. Le camp de Grand -Pré et celui des Islettes sont les Tbermopyles de la France: mais je serai plus heureux que Léonidas. » En effet, il n'eut pas le sort du héros Spartiate; car il repoussa l'ennemi. Malheureusement aux difficultés de sa position se joignaient des tracasseries sans nombre de la part des gouvernants de Paris. Le conseil exécutif, contrairement à son opinion, considérait la Marne comme la véritable ligne de défense. Ces contradictions seraient devenues excessivement funestes, si le général n'eût persisté à rester dans Grand-Pré et les Islettes, jusqu'au moment où son aile gauche fut battue à la Croix-aux-Bois (14 septembre). Cet échec ouvrit au duc de Brunswick les plaines de Champagne; mais Dumouriez l'y suivit sans retard, et, ne gardant, (pie les Islettes et la Chalade, se replia sur Sainte-Menehould comme point de. jonction.
La retraite de Grand-Pré avait réveillé les craintes des Parisiens et du pouvoir exécutif; il ne fallut pas moins que l'assurance de Dumouriez pour les dissiper. D'un autre côté, l'Assemblée reprenait toute confiance, en recevant également de bonnes nouvelles de Metz où se trouvaient les commissaires envoyés à l'armée du Nord. Le compte détaillé de leur inspection contenait entre autres ce passage : m Nous donnerons encore un témoignage de satisfaction aux excellentes dispositions de MM. Valence, Chartres, Monlpensier, Beauharnais. Desprez de Crassier et Leslauger. Nous nous disposions à réclamer une récompense pour le maréchal Luckner, dont nous distinguions la conduite patriotique et loyale, lorsque nous avons appris sa destitution. » Cette lettre provoqua une détermination particulièrement favorable au duc de Chartres; car. le 11 septembre, il fut nommé lieutenant général et gouverneur de Strasbourg. 11 avait alors dix-huit ans. Ces deux litres donnaient la mesure de l'estime qu'inspirait sa bravoure; mais en acceptant l'un il crut devoir refuser l'autre : «Je suis trop jeune, dit-il, pour m'enferincr dans une place, je demande à rester dans l'armée active. » Effectivement, il fut, selon son désir, réintégré dans l'armée de Metz, sous les ordres de Kelleriiiann : « Gorbleu ! s'écria ce dernier, quand le duc de Chartres parut
m. i.ni isi'iiii.ii'i'i;
.m quartier général, je n'ai pas encore vu d officier général aussi jeune. Gomment diable avez-vous fail pour être déjà général? — C'est que je suis le fils de celui qui vous a l'ail colonel, répliqua le duc.
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— Eli bien, je suis enchanté, ajouta Kellermann, de vous avoir sous mes ordres. »
Pendant que Dumouriez se dirigeait sur Sainte-Menehould, Kellermann s'était mis en marche, mais avec trop de lenteur pour le-* circonstances; et ce n'est qu'au bout de quinze jours qu'il put prévenir le général en chef de son arrivée prochaine. Aussitôt. BeurnonVille eut ordre de se réunir aux deux armées campées à Sainte-Menehould. Située sur l'Aisne, Sainte-Menehould, point de ralliement de nos trois généraux, est masquée d'un côté par des hauteurs qui baignent leur pied dans les eaux croupissantes de marécages formés par un ruisseau profond et resserrés entre les collines de l'Hyron, de la Lune et de Gisancourl. Au milieu" du bassin se trouvent plusieurs autres élévations, au nombre desquelles le moulin de Valmv qui l'ait face aux coteaux de la Lune. Du mourrez s'établit à Sainte-Menehould, el divisa
son armée dans des positions si avantageuses, qu'il lui maître de lu route de Paris sur trois points : Sainte- Menehould, les Islettes et Cbâlons.
Par suite de ses retards continuels, Kellermann, au lieu de s'emparer des hauteurs de Gisancourt, selon l'avis de Dumouriez, passa le ruisseau de l'.Auve dans la nui! du 19 septembre, et, se portant sur l'éminence de Valmy, campa son armée sur deux lignes : la première sous les ordres du lieutenant général Valence, la seconde sons ceux du lieutenant général duc de Chartres. I>e la sorte, dominé en face par les coteaux de la Lune, où s'étaient installés les Prussiens, il avait d'un côté l'Hyron, occupé par nos troupes, el de l'autre Gisancourt, sur lequel l'ennemi arrivait. Dès la pointe du jour, l'avanlgarde de Kellermann. postée en arrière de llans, fut surprise à l'improvisle par I" avant-garde prussienne el forcée d'abord de reculer : mais ranimés par l'énergie de leur commandant Desprez de Crassier, les soldats opposent à la vivacité de l'attaque une résistance que ne peut malheureusement soutenir l'infériorité de leur nombre, el tout en cédant du terrain, ils se replient en bon ordre sur le gros de l'armée. Kellermann, averti par Desprez de Crassier, lui porte secours. Puis il établit sa première ligne, sous le commandement du général Valence, devant Orbeval, entre l'Âuve et le plateau de Valmy, perpendiculairement à la eliaussée de Chàlons. La seconde ligne, sous les ordres du duc de Chartres, prit position parallèlement à la chaussée et perpendiculairement à la première sur l'éminence de Valmy. de manière que les deux lignes formaient une équerre. Dans ce poste, considéré comme le plus important et le plus exposé par son élévation, Kellermann lit placer une batterie de dix-huit pièces, tandis qu'il chargea le général Stengel d'aller occuper les collines de l'Hyron. Quelque promptitude que mît le duc de Chartres à exécuter le mouvement qui lui était ordonné, la défense du camp et le chargement des chevaux de bat, l'empêchèrent d'atteindre, avant huit heures, le moulin de Valmy, avec la tête de son infanterie. « Arrive/ donc! arrive/, donc! lui cria le général Stengel, car je ne peux quitter le poste où je suis s;ms y être relevé; et pointant, si je ne devance pas les Prussiens là-dessus, ajouta-fil en montrant la rôle île l'Hyron, nous serons écrasés ici tout à l'heure. »
Les Prussiens, qui avaient pris l'offensive, coi ncèrenl a engager
des hauteurs de la Lune, contre le moulin de Valmy, une canonnade à Laquelle notre artillerie riposta par un Feu bien nourri. Kellermann, attaqué de tous côtés, pouvait être rejetédans les marécages fie 1 Auve. et sa position était excessivement* cri tique. Dumouriez se hâta d'envoyer Chasot avec neuf bataillons et huit escadrons par le chemin de Châlons, pour appuyer le moulin de Valmy sur la gauche, comme Stengel l'appuyait sur la droite. Frégeville recul l'ordre de venir sur l'Àuve avec toute la cavalerie qu'il commandait à Passavant, el le généra] Beurnonville de soutenir Stengel avec seize bataillons, si l'ennemi cherchait à le déborder. Ces renforts permirent à Kellermann de se maintenir <\w le plateau de Valmy, et rien ne put ralentir l'ardeur des troupes. Il n'y eut qu'un moment d'alerte clans deux bataillons de la division commandée par le duc de Chartres, entre lesquels un obus lit sauter deux caissons. L'explosion jeta la terreur dans les rangs et les rompit : mais à la voix de leur jeune général, les soldais se rallièrent et retournèrent au combat, comme Brunswick ordonnait l'attaque à la baïonnette.
C'était le 20 septembre. Un ciel gris et froid surplombait, depuis plusieurs jours, celte aride contrée, où s'allait débattre le sort de la révolution française, et une brume épaisse empêchait les deux armées de se voir distinctement. A midi, le brouillard se fondit aux pâles rayons d'un soleil d'automne, et nos troupes attendirent de pied ferme l'ennemi qui s'approchait sur trois colonnes. Kellermann parut alors grandir de vingt coudées. Calme et fier, il forme son armée en colonnes, par bataillons, et lui adresse ces simples paroles : « Camarades! le moment de la victoire est arrivé, laissons avancer l'ennemi sans tirer un seul coup, et chargeons-le à la baïonnette. » Puis il s'écrie avec un enthousiasme électrique : « Vire la nation ! allons vaincre pour clic! » Ce cri, répélé sur toute la ligne, enflamme nos jeunes soldats et les transforme en béros. Kellermann et le duc de Chartres, profitant de cet élan généreux, entraînent ces braves enfants sur les colonnes prussiennes, qui reculent comme épouvantées de ce délire patriotique, et rentrent dans leur camp. A quatre heures, après nous avoir canonnés sans relâche, Brunswick voulut recommencer l'attaque ; mais loin d'être plus heureux, cette fois, il dut se replier avec précipitation, pour éviter une défaite désastreuse, el nous laissa maîtres du champ de bataille.
Telle lïil celle fameuse journée, connue sous le nom de Canonnade de I almy, parce que l'on y tira, dil-on, plus de quarante mille coups de canon. Les perles, de chaque côté, ne s'élevèrenl pas au delà de neuf cents hommes. Le principal résultai de cette victoire, que l'on peut considérer comme le signal de celle longue suite de guerres glorieuses pour la France, fut de diminuer considérablement les folles espérances des émigrés, auxquels le roi de Prusse n'épargna pas d'amers reproches. Le lendemain de la bataille, un parlementaire prussien, ignorant encore les événements de la veille, si1 vantait, devant le duc de Chartres, de posséder des lettres de recommandation pour quelques châteaux sur la roule de Paris. Il s'y promettait joyeuse vie. Cependant, il lui tardai! de se rendre dans la capitale, pour y voir pendre, disait-il, ions les patriotes. « Ce que vous avez de mieux à faire, lui répliqua le prince, c'est de retournera Berlin, où je souhaite que vous ne voyiez pendre personne : » et il l'instruisit de la victoire de Valmy. Cette anecdote prouve l'aveuglement des émigrés et la fausse opinion qu'ils avaient donnée aux étrangers de la révolution française. One leur déception dut être cruelle! de quelle terreur ils durent être saisis en face du courage, de l'héroïsme el du génie de nos généraux, eux qui comptaient sur des regrets, sur l'inexpérience, même sur des trahisons. Peu de jours avant le l2i> septembre, le colonel Manstein, aide de camp du roi de Prusse, obtint par l'intervention du baron de Leymann, qui devait son avancement dans l'armée française au duc d Orléans, obtint, disons-nous, de Kellermann la permission de se présenter à son quartier général, et lit demander le duc de Chartres: « Voulez-vous, lui dit-il, vous charger d'une lettre pour le prince votre père? — Très-volontiers, répond le duc. si elle ne contient qui' tifs témoignages de voire attachement pour lui. — Mi! si elle ne renfermait que cela, ce ne serait pas assez. Il dépend peut-être du duc d'Orléans d'arrêter les lléaux de la guerre. Je connais les intentions des souverains alliés; je sais que ce qu'ils désirent avant tout, c'est de préserver la France de l'anarchie; el comme on a pensé' que je vous verrais ici, j'ai été autorisé à faire savoir au prince votre père que l'on se rassurerait si on le voyait à la tête du gouvernement. — Bah! dil le prince avec ironie, comment avez-vous pu croire que mou père ou moi nous écouterions de pareilles sornettes. >> Convaincu de l'inutilité de ses instances, le colonel se borna à prier le
ni: i.ni'is-i'ini.ii'i'i:. i,-)7
duc de Chartres de faire parvenir à son père une simple leltre de respect que le duc d'Orléans déposa cachetée sur le bureau de la convention, et qui fui brûlée sans avoir été lue.
En même temps que l'émigration voyait s'évanouir, en un jour, ses plus chères illusions, la patrie apprenait ce qu'elle devait attendre de ses héroïques enfants. Un des bataillons de la division du due de Chartres était animé d'un tel enthousiasme, que les suidais, chargés de garderies équipages, refusèrent de continuer ce service et qu'un ne pul les remplacer. Le jeune général en fut instruit, comme il passait devant le front du bataillon. «Nous sommes ici pour défendre la pairie, dit un soldat s' avançant hors des rangs, et nous vous deman-
dons de ne pas exiger qu'aucun de nous quille le drapeau de notre bataillon pour aller garder des équipages. — Eh bien, mon camarade, lui répondit le due de Chartres, je ne l'exigerai point; vos équipages se garderont tout seuls aujourd'hui , et votre bataillon marchera tout
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entier avec nos camarades de la ligne, auxquels vous montrerez que vous êfes aussi bien qu'eux des soldats français. »
La nouvelle de la victoire de Yalmy répandit la joie dans Paris et lil oublier le début malheureux île la campagne. Ou ne rêvait plus que succès el conquêtes; c'étaient partout des transports d'allégresse, des fêtes patriotiques qui rappelaient les jours laineux de Sparte et de Lacédémone. Au sein de la convention, ce fut également une ivresse impossible à décrire, à la lecture du rapport de Kellermann. qui s'exprimait en ces termes sur le compte des lils de Louis-Philippe-Joseph : '< Embarrassé i\[\ choix, je ne citerai, parmi ceux qui ont montré un grand courage, que M. de Chartres et son aide de camp M. de Montpensier, dont l'extrême jeunesse rend le sang-froid, à l'un des toux les plus soutenus qu'on puisse voir, extrêmement remarquable (I). »
Cependant Kellermann profita de la nuit qui suivit la bataille de Yalmy. pour repasser l'Aine et occuper les hauteurs de Gisancourt, qu'il avait négligées dans le principe. Cette bonne position lui permit de laisser prendre à ses troupes un repos nécessaire. D'un côté, le camp était bien fortifié; l'armée pouvait compter environ 60.000 hommes prêts à marcher; les vivres suffisaient, el la couliance était rentrée dans les cœurs. D'un autre côté, le général d'Ilarville rassemblait des troupes à Reims; le général Sparre en réunissait à Châlons; à Paris, Soissons, Kpcrnay, Troyes, Vitry se formaient aussi des corps ; en sorte que tout nous promettait, pour la prochaine rencontre, un succès d'autant plus positif, que les Prussiens, toujours retranchés sur les hauteurs de la Lune, se trouvaient cernés an centre de ces rassemblements, sans eau. sans fourrages et sans vivres; et que les maladies commençaient à les décimer. Dumouriez avait donc incontestablement l'avantage de la position, Pourtant, loin de reconnaître la justesse el la prudence de ses vues, on blâmait à Paris son obstination à conserver le camp de Sainle- Menehould. On insistait pour qu'il passât la Marne; l'assemblée, le conseil, les officiers même le harcelaient d'observations dont il ne tenait heureusement aucun compte. Les événements se chargèrent de justifier la conduite du général en chef; car la belle armée des
I t/om'feurdu -J-2 septembre H92.
DE LDUIS-PH1LIPPE. i;,y
coalisés, réduite à un étal déplorable, lut bientôt obligée de parlementer, en proposant uu échange de prisonniers, el d'opérer sa retraite.
Depuis le 10 août, l'assemblée législative était restée en permanence. Le 21 septembre, elle céda la salle du Manège à la Convention nationale; le 22, un décret abolit la royauté; de ce jour data la république française, déclarée cm: el indivisible, et la qualité de citoyen fut substituée à la dénomination de monsieur. Paris, désolé par quarante jours d'anarchie et de crimes, comptait sur l'énergie de la nouvelle assemblée pour le rétablissent! en I de l'ordre. Les élections avaient été orageuses; celle du duc d'Orléans fut notamment contestée, et l'on alla jusqu'à prétendre qu'il avait acheté l'appui de Danton et de Marat. Mais ces assertions sans vraisemblance tombèrent d'elles-mêmes. Toutefois ce prince, que la commune avait forcé d'échanger le nom de ses ancêtres contre celui d'Égalité, fut admis dans cette trop fameuse Convention, où devaient régner tour à tour les Girondins par l'éloquence et le talent; les Montagnards par l'exagération de leurs principes el par la terreur. Au milieu de ses premières et tumultueuses discussions, l'assemblée réussit à ramener le calme dans la capitale, et pourvut au renouvellement du pouvoir exécutif ainsi qu'aux préparatifs de la constitution. Elle rendit deux décrets, dont l'un condamnait à la peine de mort les émigrés pris les armes à la main (9 octobre); et dont l'autre prononçait leur bannissement à perpétuité 23 octobre . La croix de Saint-Louis fui supprimée; le sceptre et la couronne brisés publiquement, el l'on songea à s'occuper du sort de Louis XVI.
.Notre situation militaire avait pris, en peu de temps, une l'ace nouvelle. La retraite îles Prussiens el l'envahissemenl du sol étranger par nos armées étaient des événements d'une haute signification. Le duc de Chartres, qui, pour la seconde fois, préférait rester dans le service actif, se trouvai! alors sous les ordres de Ihimouriez. prêt à transporter le siège de la guerre en Belgique. Ce dernier, à son retour de Paris, où il avait été s'entendre avec les minisires, sur la prochaine campagne, se rendit à Valenciennes (25 octobre). Il y rencontra Beurnonville et le duc de Chartres qui s'j étaient retirés après avoir refouléAlbert de Saxe-Teschen. En ce moment, la France. non-seulement délivrée, mais conquérante, avait, en moins de deux
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mois, iviiutm-' celte coalition formidable qui, suivant les brayadesMes émigrés, devait la réduire en une promenade militaire. Déjà nous étions maîtres du Paîatinat, de la Savoie et du comte de Nice, et noire supériorité, incontestable numériquement, nous donnait l'espoir d'anéantir, par un coup d'éclat, un ennemi qui, quoique démoralisé, nes'avouail pas encore définitivement vaincu. Dumouriez caressait cette idée, el sou impStience d'entrer en campagne s'irritait par les obstacles mêmes qu'on opposait à la réalisation de ses projets. PacBe venait de succédera Servan, dans le ministère de la guerre; il promit à Dumouriez lout ce qu'il demanda, et celui-ci porta ses troupes en avant, sans attendre l'arrivée des approvisionnements.
Le plan de campagne de Dumouriez était partagé en deux grands mouvements. Par le premier, il voulait empêcher la jonction de Clerfayt el du duc de Saxe-Teschen, en détachant Valence avec 16,000 hommes de (iivel sur Namur et sur Liège, tandis que d'Harville, avec 12,000, se portail sur Charlefoi, pour se réunir à Valence et tourner l'ennemi de plus près. Labourdonnaye, à la tète de 18,000 hommes, tenait la gauche; il avait ordre de camper à Cisoing, de se diriger sur Tournay pour forcer le prince Mberl à déplacer sa défensive, et enfin de s'emparer de cette dernière ville, si elle était mal gardée. La Belgique se trouvait ainsi cernée de toutes paris, et Dumouriez, qui en occupait le centre avec 40,000 hommes, comptait s'avancer sur Mens et sur Bruxelles, pour écraser Saxe-Teschen en cas de résistance.
Par le second mouvement, en supposant que le duc Albert gagnai Liège, les deux corps d'armée de la droite devaient se réunir à Namur, et Valence tenter la prise de celle ville, pendant que le général en chef poursuivrait les Impériaux jusqu'à la Meuse. Labourdonnaye, longeanl les côtes de Flandre, essayerait de s'emparer de Gand, d'Anvers cl de Malines, puis viendrait rejoindre la Meuse à Ruremonde. Ce second mouvement assurait rentière évacuation des Pays-Bas.
Tel était h' projet de Dumouriez; niais les lenteurs du ministre Pache en entravèrent l'exécution. Valence, le premier, eut à souffrir de ces contrariétés, peur le rassemblement de son armée à Givet, où il lui obligé de séjourner jusqu'à l'arrivée de sou artillerie, de ses munitions cl de ses chevaux de trait. Clerfa'ylT, profitant île ce relard, passa du Luxembourg dans la Belgique el joignit Saxe-Tes-
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clicn. Informé de celte jonction, Dumouriez modifia la premjjère partie de son plan; au lieu d'employer Valence, il lui ordonna de se diriger rapidement de Charleroi sur Nivelle, et, se rehforçanl iln corps de d'Harville, il porta ses troupes entre Quarouble et Quiévrain. puis se rapprocha du duc Albert, qui avait déjà formé un cordon de Tournay à Mon--. Iles le *->* octobre, sur l'ordre du général en chef, le maréchal de camp Bernerori traversa Confié avec 8,000 hommes, afin de balayer le bois de Bernissard el de s'y établir. Ensuite, pour lier les communications entre ce corps détaché et le gros de l'armée, il chargea Beurnonville d'occuper Quiévrain , Montreuil et I'ommereuil. Serrant de près Saxe-Teschen, Beurnonville surprit, le £ novembre, les premiers postes de l'ennemi dans le village de Thulin et les en lit déloger. Mais ayant eu l'imprudence de s'engagei dans la plaine vers le moulin de Boussu, il l'ut contraint de reculer. Instruit de cet échec, Du mou riez se hâta de renforcer son avant-garde de neuf bataillons auv ordres du duc de Chartres. Celui-ci, opérant sur la droite, attaqua l'ennemi le «". et emporta le moulin de Boussu avec la batterie qui le défendait; pendant que Beurnonville, Stengel, Dampierre cl Frégeville repoussaient les Impériaux jusqu'à Saintdhishiin. Le succès de ce mouvement permit à Dumouriez d'achever tranquillement tous les préparatifs, pour un engagement général; et le 5, au soir, l'armée française bivaqua devant le camp des \uiriehien-. retranchés en grand nombre sur les hauteurs qui bordent circulairement la ville de Mon-.
Sur ces hauteur- sont assis trois villages : Berlhaimonl. à droite de la vflle de Mon-: Cuesmes en avant, el à gauche de Cuesmes, .lemmapes. qui s'étend sur un terrain élevé en amphithéâtre et boisé. Pour arrêter la marche victorieuse des Français, le- autrichiens avaient depuis longtemps fortifié ces trois point- d'une façon redoutable. Quatorze redoutes, garnies de cent bouches à feu rangées en étages, des arbres coupés, des chemins creux, des pentes j pic et vingt mille hommes bien disciplinés el aguerris rendaient ces positions inexpugnables. Clerfayl occupait Jcmmapes el Cuesmes, el Beaulieu campait à Berlhaimonl. Dans les bois environnants étaient disséminés des chasseurs tyroliens, el, pour compléter ces forces imposante-, une magnifique cavalerie, placée sur le- coteaux ainsi
i[iic dans l'a trouée entre Jemmapes et Cuesmes, se disposait à fondre sur nos bataillons, une lois entamés par le feu des batteries*.
C'est en face de ce camp formidable que Dumouriez distribua son armée de la manière suivante : Beurnonville. à [' avant-garde, avait devant lui la gauche de l'ennemi sur la hauteur de Cuesmes, tenant aux dernières maisons de Jemmapes; Dampierre, posté entre Frameries et Pâturage, conduisait l'aile droite destinée à soutenir Beurnonville; et d'Ilarville, à l'extrême droite de notre ligne, dans la position de Siply, devait menacer l'aile gauche des Impériaux, campée à Berthaimont. Le centre, fort de vingt-quatre bataillons, dirigés par le duc de Chartres, correspondait au centre des Autrichiens, et avait ordre d'aborder Jemmapes de Iront, parmi chemin encombré de cavaliers. Enfin, trois maréchaux de camp, sous les ordres de Ferrand commandant la gauche, avaient mission de se porter sur le côlé droit de Jemmapes, en traversant un petit village nommé Quaregnon. Notre artillerie était prèle à battre chaque redoute en liane, et la cavalerie répartie entre les divisions, pour soutenir leurs mouvements.
Le 6, à huit heures du matin, le feu Commença vigonreusemenl sur toute la ligne. Beurnonville, avec dix pièces de seize, el seize pièces de douze, essaya l'attaque de gauche, en s'avançanl sur Cuesmes. pendant que Ferrand, à la lèle d'une forte division, tentait mollement celle de droite. Dumouriez s'en aperçut, el lit emporter en sa présence le village de Quaregnon, poste important et bien fortifié. Ferrand, qui devait s'avancer de front sur Jemmapes, dépasse le village, dont il venait de se rendre maître; mais il est bientôt arrêté par des terrains marécageux, coupés de fossés, que ne peul franchir son artillerie. Tourmenté de ces retards et de la lenteur de l'attaque de Beurnonville, le général en chef envoie le brave Thouvenol à cette gauche pour décider le succès. Thoiivenot trouve en effet le général Ferrand dans de cruelles incertitudes et continuant une canonnade inutile. Il s'empare du commandement, au nom de Dumouriez. entraine les colonnes impatientes, traverse Quaregnon, tourne Jemmapes et arrive avec nm; impétuosité incroyable sur le liane droit des Aulricliiens, consternés de celle brillante manœuvre. A celle nouvelle. Dumouriez forme en colonnes rinfanterie.de son centre, els'adressant aux soldais : « Voilà les hauteurs de Jemmapes,
DE LOUIS-PUILIPPE. Kir.
s'écrie-t-il, et voilà l'ennemi; l'arme blanche el la terrible baïonnette, \oih'i la lactique à employer pour y parvenir et pour vaincre. » aussitôt, il lait partir le <lm de Chartres au pas de charge et s'avance lui-même aux cris mille fois répétés < 1 * ■ I ive lu nation! La division
5vV •
du prince traverse rapidement la plaine sans être à peine endommagée; iiiai^ à la vue d'un nms do cavalerie autrichienne qui débouche de la trouée, une de nos brigades se disperse en désordre, ouvrant à l'ennemi un vide dont il aurait pu profiter pour percer notre centre. D'un coup d'oeil, Baptiste Renard, valet dechambrede Dumouriez, mesure la grandeur du péril. Cédant à un mouvement de bravoure ri d'heureuse inspiration, il s'élance vers le général Drouin, commandant de celle brigade, le réprimande énergiquemertt, le ramène sur la trouée, el revient triomphant auprès île son maître. Néanmoins, saisie d'un pareil vertige, sou- une mitraille épouvân
Kii IlISTOlItE
lable à demi-portée de fusil, la brigade <pu étail à gauche de celle de Drouin s'arrête indécise, recule, et tout à coup, s'éparpillant éperdue, sème l'effroi el la confusion sur imite la ligne du centre. Alors, avec la même intrépidité, avec la même présence d'esprit qu'à Valmy, le duc de Chartres se jolie au milieu des soldats démoralisés, parvient à les rallier, et en forme une épaisse colonne mélangée qu'il décore du nom glorieux de bataillon de Jemmapes : puis, élevant smi chapeau en l'air, il fond avec eux sur l'ennemi, force les trois étages de redoutes, et rétablit le combat.
Pendant ce temps, Beurnonville, ne réussissant pas à s'emparer de Cuesmes, s'apprêtait à se replier, lorsque Dampierre jugea possible de le sauver, en s'élançant sur la gauche de l'ennemi. Comme celle courageuse tentative dégageait Beurnonville, arrive Dumouriez, qui trouve sur la hauteur deux brigades sans chef, accablées d'un côté parle feu des redoutes, et de l'autre menacées par les hussards impériaux. Dumouriez passe au galop devant le front de ces deux brigades, composées de ses anciennes troupes du camp de Maulde. ranime leur courage, lesentraîne impétueusement à sa suite, et, malgré les efforts de la cavalerie ennemie, enlève le village deGûesmes.
Après cet exploit, sans perdre un instant, il se porte à la tête de quelques escadrons, vers le centre de sou année, qui ne le laissait pas sans inquiétude. Mais le duc de Montpensier accourt à sa rencontre et lui apprend rpie son frère, culbutant Clerfayt et ses 12,000 hommes à la suite d'une lutte sanglante et acharnée, a complètement décidé la victoire du centre. Thouvenol arrive, à son tour, de la gauche, annoncer la défaite des Autrichiens, il était deux heures: Dumouriez, laissant à d'Harville le soin de poursuivre l'ennemi, permit à ses troupes harassées de se reposer sur le champ de bataille même: cependant, d Harville trompa l'attente du général, et Clerfayt, protégé par Beau lieu, put se retirer du côté de Bruxelles, dont on ne lui fermait pas la roule.
Cette bataille, célèbre dans nos fastes militaires, coula aux Autrichiens quatre mille cinq cents morts ou blessés el quinze cents prisonniers. Nos perles furent à peu près égales. La division du duc de Chartres fut la plus maltraitée, parce qu'elle s'était arrêtée pour fusiller de pied ferme, outre qu'elle se vil continuellement exposée à la mitraille des redoutes. En somme, au duc de tous les histo-
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riens, l'honneur de celte grande journée revint principalement au co|onel Thouvenot, qui détermina et conduisit l'attaque île la gauche; à la présence d'esprit avec laquelle le général duc de Chartres, tout jeune encore, rallia la cavalerie du centre gauche et l'infanterie; à son courage dans l'attaque et la prise des positions de l'ennemi par l'endroit le plus formidable; à l'impétuosité de l'attaque des redoutes par le général en chef; à la belle conduite du général Dampierre, et au sang-froid du valet de chambre de Dumouriez.
Le 10 novembre, le lieutenant-colonel Larue et Baptiste Renard présentèrent à la convention le rapport du général 'en chef. Avant d'en donner lecture, le président Hénault embrassa le brave Baptiste Renard devant toute l'assemblée, et, séance tenante, on décréta que ce vaillant citoyen recevrait un uniforme complet, aux frais de la république, avec l'épaulelte de capitaine dans l'armée où il s'était si bien distingué. Des acclamations universelles accueillirent celte mesure et le message de Dumouriez. Les applaudissements se prolongèrent à ce passage ainsi conçu : « Tous les généraux, et surtout le général Egalité ont mis la plus grande intelligence dans la conduite des troupes. » Jean de Bry, dans le délire de son enthousiasme, ouvrit l'avis que. — pour célébrer la première victoire gagnée en bataille rangée par les armées de la république, — il fût institué une fête nationale, dont l'éclat ajoutai une nouvelle importance à ce glorieux événement. Cette proposition, appuyée par l'éloquence de Vergniaud. fut adoptée avec empressement. Le lendemain, le bulletin du triomphe de Jemmapes fut connu de tout Paris; et la joie que celle nouvelle répandit dans la France entière ne put être surpassée que par la consternation des coalisés.
Le 7. au matin, Dumouriez entra dans Mons, au milieu des témoignages de la plus touchante sympathie. Son premier soin fut de s'occuper des affaires administratives, c'est-à-dire des vivres, argent, souliers, capotes, fourrages, et des choses nécessaires pour marcher en avant. Ces détails l'absorbèrent jusqu'au 1 1 et l'empêchèrent de poursuivre son succès. Cependant, dès le 12, il se prépara à pénétrer dans le pays qu'il venait de conquérir, en ordonnant à Labourdonnaye de s'avancer promptement sur Gand et l'Escaut, puis sur Anvers, et d'achever le circuit du pays jusqu'à la Meuse. Valence eut mission de se trouver, du 13 au 14, à Nivelle, pour inquiéter l'ennemi au pas-
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sage de la Dyle, que selon Loute apparence il serait obligé de traverser; et, pendant que d'Harville allait de Mons à Braine-le-Comte.
Du iriez el le due de Chartres, à lavant-garde, partirent de Mons
pour Enghien. Le 13, ils arrivèrent à Saint-Peterslewe, poussant devant eux les troupes légères impériales; mais en face d'Anderlecht, ils turent soudain débordés par un corps de cinq à six mille Autrichiens, qu'appuyait le gros de l'armée campée sur les hauteurs et commandée par le prince de Wurtemberg. Malgré son infériorité numérique, Dumouriez réussit à les contenir, à force de sang-froid et de fermeté: quand il se vit secouru par son avant-garde il chargea le duc de Chartres el les autres officiers d'emporter Anderiecht d'assaut. Au bout de six heures d'un combat acharné, les Autrichiens se retirèrent en désordre, et le 14 Dumouriez lit son entrée dans Bruxelles, où des embarras administratifs devaient le retenir jusqu'au 19.
Dans ce court espace de temps, Stengel, remis de ses blessures, venait de prendre Malines, arsenal de la Belgique. Labourdonnaye, n'obéissant qu'à demi aux instructions du général en chef, s'était emparé d'Anvers et négligeait le siège de la citadelle, pour s'occuper d organiser des clubs. Le Péruvien Miranda le remplaça dans son commandement; mais quand il vit Glerfayl repasser la Meuse, el abandonner Anvers, Dumouriez dirigea Valence de Nivelle sur Namur, afin d'en bloquer le château fort, au lieu d'envoyer ce général, le long de la Meuse, à la rencontre des Autrichiens, ce qui eût hâté la reddition de la place. Parti de Bruxelles le !'••, le général traversa Louvain et alla camper le 21 sur le mont Pellenberg; le 22, il battit l'ennemi à Tirlemonl el lui tua trois ou quatre cents hommes. Valence commandai) la droite, Miranda la gauche: et le centre était conduit par le Awr de Chartres. Le 27, Dumouriez, arrivé devant Liège, rencontra l'arrière-garde ennemie, dans la position de Baiicoux el de Varoux. où il la délit de nouveau. Le lendemain, Liège ouvrit ses portes aux vainqueurs el les reçut avec enthousiasme. Le 2 décembre. Valence occupa Namur; et Miranda. au pouvoir duquel la citadelle d'Anvers ('•lait tombée le 'J'.i novembre, atteignit Ruremonde peu de jours après, en sorte que la Belgique se trouva conquise jusqu'à la Meuse, pendant que Clerfayl, fuyant devant nos troupes, qui pénétraient le 8 à Aix-la-Chapelle, se dirigeait vers la Boer. et Beaulieu vers le Luxembourg. L'armée prit alors ses quartiers d'hiver, el la continuation
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des dpérations militaires lui remise au mois de mars de l'année 17Ur>. Le procès de Louis XVI. entamé vers les derniers jours de 1792, ramena l'attention de l'assemblée mit la famille d'Orléans. Depuis qu'il siégeail à la Convention, Louis-PhilippesToseph , qui n'axait reculé devant aucun des sacrifices que lui imposait la révolution, cherchait à s'effacer le plus possible. Vains efforts! inutiles sacrifices! Rien ne lui servail d'avoir renié le nom de ses ancêtres; son humilité même le rendait suspect, el son alliance avec la Montagne l'exposai) aux accusations delà Gironde. Il n'avail pas compris, hélas! que son rang, sa naissance, sa qualité de Bourbon lui seraient constamment des litres à l'ingratitude el à la haine des partis. Il pouvait servir d'instrument à l'ambition de quelques hommes, sans savoir qu'une fois inutile, il deviendrait embarrassant el qu'alors on le briserait sans pitié. Un jour vint où il le soupçonna: il frémit, et. certain que tout retour lui étail fermé, il compta sur l'oubli comme sur une planche de saint. Mais il dépassait trop la foule de la tète, pour échapper à la rage de- niveleurs. On débuta par le frapper dans ses plus chères affections. Au moment où ses lils versaient leur sang sur le champ de bataille, on inscrivait sa fille sur la liste des émigrés. Se- démarches, ses explications suspendirent quelque temps l'effet de celte mesure, el mademoiselle Adélaïde était rentrée eu France avec madame île Genlis, lorsque la commune, paralysant le bon vouloir de la Convention, invita, le 5 décembre I Til'i. l'infortunée princesse à quitter Paris dans les vingt-quatre heures el le territoire sous (rois jours. Un pareil acte accusait autant d'inhumanité que d'injustice: niais il eût été dangereux de réclamer ou de désobéir. Sur l'avis pressant de -on père, le duc de Chartres accourut chercher sa sieur, el la conduisit à Tournay. Toutefois, la commune, d'où partit h' signal de l'orage qui allait éclater sur la maison d'Orléans, ne devail pas s'en tenir à ces premières el incompréhensibles rigueurs contre le plus inoffensif des membres de celte famille. Il lui fallait d'autres victimes, et loin d en faire mystère, c'était là. dan- ses conciliabules, le sujet de toutes les conversations. « Je sais que l'on veut nous bannir, disait le due de Chartres à sa sœur : eh bien . si la nouvelle m'en arrive au moment d'un combat, je me précipite au milieu des bataillons, el j'aurai, en mourant, la consolation d'avoir perdu la vie pour ma patrie et dan- ses armées. Si je ne puis accom-
plir ce désir, je partirai à l'instant et donnerai, sans murmure l'exemple de la soumission et de la fidélité, n
Ces Irisles pressentiments ne lardèrent pas à se réaliser. Dans le courant du mois de décembre, les menaces de la commune se changèrent en accusations directes contre le duc d'Orléans. On fit. courir le bruit de menées tendant à le placer sur le trône. Ces absurdes insinuations prirent un caractère si alarmant, que le prince se vil obligé d'y répondre par une protestation publique :
« Paris. '•> décembre. — Plusieurs journaux, écrivit-il. affectent de publier que j'ai des desseins ambitieux et contraires à la liberté de mon pays; que, dans le cas où Louis XVI ne serait plus, je suis
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placé derrière le rideau pour mettre mon (ils ou moi à la tête du gouvernement. Je ne prendrais pas la peine de nie défend re de pareilles imputations, si elles ne tendaient pas à jeter la division et Fa discorde, à faire naître des partis, et à empêcher que le système d'e galité cpii doit faire le bonheur des Français et la base de la république, s'établisse, \oici donc ma profession de foi à cet égard : elle est la même que dans l'année 17'.» I . dans les derniers temps de Rassemblée constituante. Voici ce que je prononçai à la tribune : — .le ne crois pas, messieurs, que vos comités entendent priver aucun parent du roi de la faculté d'opter entre la qualité de citoyen français et l'expectative soit prochaine, soit éloignée du trône. Je conclus donc à ce que vous rejetiez purement et simplement l'article de vos comités; mais dans le cas où vous l'adopteriez, je déclare que je déposerai sur le bureau ma renonciation formelle aux droits de membre de la dynastie régnante, pour nie tenir à ceux de citoyen français. Mes enfants sont prêts à signer de leur sang qu'ils sont dans les mêmes sentiments que moi. Signé L.-P. -Joseph. »
Celle déclaration ne réussit pas à tranquilliser les esprits. Quelle que fût la lionne loi du duc d'Orléans, ses ennemis raisonnaient avec passion, sans doute, mais avec justesse aussi, en le considérant comme un drapeau, autour duquel se rallieraient toujours quelques agitateurs. A une époque d'anarchie, où les partis ne s'épargnaient pas les récriminations, on croyait dillicilenient au désintéressement et aux excellentes intentions les uns des autres. Dans la séance <\u K) décembre, sur la proposition de Thuriot, on décréta que « quiconque tenterait de rompre l'unité de la république, on d'en détacher des parties intégrantes pour les unir à un territoire étranger, sérail puni de mort. » Celle mesure était à l'adresse des girondins, accusés de royalisme. De leur côté, les girondins reprochaient à la montagne de vouloir conserver la royauté pour le duc d'Orléans qui siégeait danson sein. Buzot. sans partager celle opinion, avait essayé de combattre la sortie de Thurioten ces termes : « Si le décret proposé par Thuriot, disait-il, doit ramener la confiance, je vais vous en proposer un qui ne la ramènera pas moins. La monarchie est renversée, mais elle \ il encore dans les habitudes, dans les souvenirs de ses anciennes créatures, [mitons les Romains, ils ont chassé Tarquin cl sa famille : comme eux. chassons la famille des Bourbons, lue partie de celle
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famille est dans les fers, mais il en est une autre bien plus dangereuse, parce qu'elle fut plus populaire, c'est celle d'Orléans. Le buste d'Orléans fut promené dans Paris; ses lils, bouillants de courage, se distinguent dans nos armées, et les mérites mêmes de cette famille la rendent dangereuse pour la liberté. (Ju'elle fasse un dernier sacrifice à la patrie en s'exilant de son sein; qu'elle aille porter ailleurs le malheur d'avoir approché du trône, et le malheur plus grand encore de porter un nom qui nous est odieux, el dont l'oreille d'un homme libre ne peut manquer d'être blessée. » A la suite de ces paroles, qui ne dénoncent pas une conspiration, mais qui trahissent des craintes pour l'avenir, plusieurs orateurs montent à la tribune: Louvet rappelle au duc d'Orléans l'exil volontaire de Collalin ; Lanjuinais passe en revue les différents titres de cette famille à l'affection du peuple, et conclut au bannissement des Bourbons. Bazire. Saint- Just, Chabot s'indignent d'une telle injustice contre le seul Bourbon qui se soit conduit loyalement envers la nation, el Bewbel, enfin, fait observer que Philippe-Egalité ne peut être banni . parce qu'en sa qualité' de représentant du peuple, il appartient au pays qui l'a choisi. Malgré la force de ces raisons, on décrète le bannissement, en ajournant toutefois, à tmis jours, l'examen scrupuleux de la question relative au duc d'Orléans.
A la nouvelle de cette mesure, le duc de Chartres trembla pour la tranquillité de son père. Mais en celle circonstance, les sages conseils de son institutrice ne lui manquèrent pas plus que par le passé. « Je lui fis comprendre, raconte-t-elle, que la révocation du décret contre sa famille était un véritable malheur, parce qu'il était évident que ce nom. ayant été déclaré suspect el dangereux, ne pourrait plus être utile à la pairie et serait infailliblement persécuté, .le lui dis qu'il me paraissait que. d'après tout ce qui s'était dit à la Convention, rien ne serait plus noble et plus raisonnable que de s'imposer un exil volontaire, el que ce ne serait peut-être que prévenir une proscription. Vertueux par principes et par caractère, incapable de la moindre vue ambitieuse, M. de Chartres ne vil rien de pénible dans [e parti que je lui proposais : Si nous ne paîtrons plus être utiles, me dit-il, el si nous causons de l'ombragé, pour rions- nous hésiter à nous expatrier! » Le jeune due vinl à Paris, afin de proposer à son père de partir avec toute sa famille pour les Etats-1 nis d'Amérique.
Il l'engagea vivement à profiter du décret do bannissement, comme d'un moyen qui l'arrachait à tous les embarras de sa position. « Il est surtout, ajouta-t-il. une situation terrible, dans laquelle vous allez vous trouver. Louis XVI va être accusé devant l'assemblée dont vous
êtes membre, et il faudra \<>u» asseoir comme juge en lace du roi !...» Ces paroles firent une impression profonde sur le prince; un moment ses résolutions furent ébranlées... Néanmoins, avant de céder aux instances de son fils, il le pria d'aller consulter, à ce sujet, l'un des membres influents de l'assemblée. Ce député répondit d'une manière évasive : « Je ne puis, dit-il, donner aucun conseil à votre père. Notre situation n'est pas la même : moi, j'ai des injures personnelles à venger: votre père, lui, doit écouter sa conscience comme prince, son devoir comme citoyen. »
Cette réponse n'était pas de nature à tirer le duc de sa cruelle
perplexité. S' exagérant l'importance de ses devoirs, ou peut-être effrayé de l'abîme qui s'était creusé autour de lui, il préféra braver en France les dangers de l'avenir, que de chercher une retraite peu sûre en pays étranger. Sur ces entrefaites, l'ajournement de la motion qui le concernait fut rejeté après le procès de Louis XVI. Ce délai le plongea dans une fausse sécurité. Alors désespérant de vaincre sa résistance, son fils l'embrassa avec un serrement de cœur el retourna à l'armée. Bientôt le roi comparut devant la Convention nationale, constituée en cour suprême de justice. On sait quel triste rôle y joua le duc d'Orléans, et de quelle réprobation la postérité a frappé le vote de ce prince contre son infortuné parent. Maintenant que les clameurs de la haine se taisent autour de sa tombe, il est possible, sinon de justifier sa conduite, du moins de l'expliquer; il est possible de dissiper les mystères profonds de cette fatalité, sous l'étreinte de laquelle ce prince trop faible s'est en vain débattu; nous dirons mieux, il est possible de ramener à des sentiments de compassion les hommes les plus prévenus contre lui, et d'appeler quelque intérêt sur cette existence si tourmentée et si déplorablemenl terminée. C'est encore aux Mémoires du conventionnel Courtois que nous empruntons, à ce sujet, des documents, dont nul ne suspectera la véracité :
« La récusation du duc d'Orléans, dit-il, paraissait chose si naturelle, qu'il ne vint d'abord à l'esprit de personne, môme à celui des plus fougueux montagnards, qu'il pût en être autrement. Voici ce qui changea les idées sur cette grave question.
« La république avait été proclamée; mais bien peu la croyaient possible. Dans l'intimité. Desmoulins, Manuel, Pétion, Danton luimôme et une foule d'autres en convenaient. La perte du roi était résolue; mais, dans l'impossibilité de pouvoir couronner l'un ou l'autre des frères émigrés du monarque déchu, également repoussés de tous. ou d'établir une régence que les circonstances rendaient impraticable, de vagues espérances se portaient encore sur le duc d'Orléans, quoique, après les journées des ."> et 6 octobre, l'abandon de Mirabeau avait signalé ce prince comme d'un caractère si indécis, qu'il y aurait péril à le servir et à s'attacher à sa fortune. C'est contre cette irrésolution, dont il avait donné tant de preuves, et que Mirabeau avait si énergiquemenl caractérisée, que quelques députés montagnards el
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girondins voulurent avoir ce qu'ils appelaient des garanties, en cas d'une éventualité possible encore. En conséquence, on décida que le duc d'Orléans figurerait au procès du roi. On n'alla pas plus loin d'abord. Ce n'était, disait-on, qu'un simple acquiescement à la mise en accusation du roi qui n'engageai! à rien: mais cet acquiescement, on le voulait.
« Le premier avis en vint nu prince par Manuel, qui n'était pour rien dans celte coalition. Il s'éleva avec force contre cette injurieuse défiance, cette violence qu'il qualifiait d'impitoyable tyrannie, et finit en disant résolument : — Je périrai plutôt que de céder. Manuel, de qui je tiens ces détails, l'encouragea dans celle détermination, en lui prédisant que s'il y manquait, il serait abandonné de tous et périrait misérablement. 11 lui promit son appui et celui de ses amis.
« Certes, le duc d'Orléans ne pouvait s'illusionner sur le rôle de juge qu'on voulait lui imposer, et il entrevoyait bien qu'il jouait là sa popularité et son repos. Cependant, obsédé, menacé, il céda, mais après la plus vive, la plus opiniâtre résistance, et avec la conviction, j'en ai la certitude, qu'il serait libre de se joindre à ceux qui voulaient seulement écarter le roi. Bien certainement, le duc d'Orléans était sans arrière-pensée d'acquérir la couronne par un attentai public, qu'il savait bien devoir l'avilir et le perdre dans l'esprit de tous.
« Peu de jours après avoir fail celle fâcheuse concession, qu'il croyait ne l'engager à rien, il disait à Desmoulins, le député avec lequel il avait le plus d'intimité : — Après tout, si je ne suis plus libre de me récuser, on n'imposera rien à la conscience du juge.
« En apprenant celte défection. Manuel me dit : — Il n'a pas vu le piège qui lui a été tendu; aujourd'hui juge, demain bourreau. Je rapportai ce mot au duc, qui parut vivement s'affecter de l'opinion que l'on se faisait de son caractère. Il répéta plusieurs fois que rien dans sa vie ne justifiait cette offense. S abusant sur lui-même, peutêtre après s'être si imprudemment engagé, comptait-il, pour déjouer les projets, sur une fermeté qu'il n'avait pas. qui se démentait à tout moment.
« Manuel ne s'était pas trompé. Bientôt après, de nouvelles exigences imposèrent au juge d'être bourreau. Déjà, j'en étais informé, quand je reçus une invitation de me rendre au Palais-Boyal dans la
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soirée. Je trouvai le duc seul dans son cabinet de travail, en proie à une vive agitation, et marchant à pas précipités. Après un moment donné à des choses indifférentes, il me dit avec embarras et d'une voix sensiblement altérée : « — Vous, homme sage, modéré, ennemi de tout excès, quel rôle jouerez-vous dans celle grande affaire? — Votre position, répondis-je, est tout exceptionnelle, elle rie saurait se régler sur l'opinion d'aucun de nous. — C'est ainsi que je l'ai toujours compris, dit le duc; mais c'est une réponse nette et précise que je vous demande. — Puisque je ne puis m'abstenir, me récuser, je ferai, comme Manuel, tout ce qu'il sera possible de faire pour sauver la vie du roi. — C'est ce qu'il y a de plus sage, de plus humain, de plus politique; c'était aussi ce que je voulais faire, répondit le prince avec vivacité. — J'ajoutai qu'un grand nombre de députés se ralliaient à celle idée » Le duc, me prenant la main qu'il pressa convulsivement, dit : « Sont-ils bien sûrs d'eux-mêmes? Résisteronlils aux influences, aux menaces. Je prévois trop que beaucoup de ces députés, si bien disposés, feront bon marché de la vie du roi, pour sauver la leur. » Ce mot seul expliquait la position périlleuse où s'était placé le malheureux prince, en ne persistant pas à s'abstenir.
« En ce moment, on introduisit Desmoulins et Danton que je ne savais pas avoir été invités : je commençai à soupçonner quelle pouvait avoir été l'idée du duc, et quel rôle il m'avait destiné dans celte entrevue.
« Dès l'entrée, Danton, visiblement ému. vint à moi et me prenant la main : « Je ne m'attendais pas à te trouver ici; mais je t'en préviens, tes conseils, ceux de .Manuel ne sont plus de saison. Tout est qu'aujourd'hui on songe à retirer la parole donnée hier. » Cela fut dit en promenant un regard scrutateur sur le prince, qui paraissait interdit et confus.
« Se remettant, le duc d'Orléans répondit à Danton avec calme et une suite de solennité : « Je ne me récuserai point, bien que j'aie eu tort de m' engager; quant à voteravec vous, jamais, non jamais, je ne le ferai ! Je vous ai fait part de mes raisons, votre collègue à présent les connaît; qu'il soit juge entre nous, j'y consens. — Comme les avocats, c'est par lins de non-recevoir que nous procéderons, repartit Danton d'une voix tonnante: ce qui a été convenu, jure hier ne sau-
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rait être remis en question aujourd'hui. A chose jugée, il n'y a poinl d'arbitre. Nous avons votre parole et nous y comptons. »
« Pendant ce débat, Desmoulins tout troublé était sans contenance. Il aimait le prince, qui le comblait de hontes, et qui portait un tendre intérêt à son charmant ménage. Ce fut donc en hésitant, en bégayant [tins que jamais, qu'il dit au due : c< M n'y a plus à s'en dédire, vous voterez avec nous, et voici ce qui préviendra tout soupçon, toute arrière-pensée sur la sincérité d'intentions que l'on calomnie. » Disant
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coin. Desmoulins prenait une plume et écrivait ce qu'il nous lut ensuite ta haute voix : « Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteront par la suite à la souveraineté du peuple, méritent la mort, je prononce la mort de Louis. »
« Danton, prenant le papier des mains de Desmoulins, le lut avec attention comme en en pesant les termes, approuva d'un signe de tête, et le remit au duc qui. bien que le recevant avec une répugnance marquée, lit avec la main un signe d'assentiment. Danton dit : « Quelques idiots pourront penser, le cas échéant, que cela vous rend indigne du trône, mais aux yeux des républicains, qui sacrifient leurs convictions, vous n'en serez digne qu'à celte condition. N'ayons plus à revenir sur ces misères. De terribles événements sont proches; ils nous emporteront tous peut-être, mais faisons noire devoir. Advienne que pourra. »
« Des rafraîchissements furent apportés. I, 'embarras du duc d'Orléans étail extrême. Après quelques banalités que Desmoulins ne put parvenir à égayer, nous sortîmes.
c< Danton me dit : « Si je n'avais coupé court, ce qui a été décidé, juré hier au soir, était remis en question. Ce que je redoute le plus, ce sont les lâches. S'il n'es! garrotté, il nous échappera. >>
« J'appris de mes collègues les détails de ce qui s'était passé', la veille. au Palàis-Royal. Prévenu de ce qu'on voulait exiger de lui, le duc d'Orléans s'était préparé, et opposa une résistance désespérée. Dosmoulins me dit que, cette l'ois, plein de résolution, prenant plusieurs fois la parole, il s'était élevé' au point que lui-même on avait été touché, et s'était trouvé près de déserter la lutto. Desmoulins avait recueilli ce mot, qui lui semblait sublime : « En révolution, pour mériter de nrre. faut-il donc être le bourreau de son roi, de ses proches?» L'ascendant de Danton l'emporta L'œil en feu, la parole tonnante, il lui présenta comme inévitables, l'exil pour lui et les siens, et la perle de ses liions. Le duo s'était rendu, avait tout promis; et c'était pour tenter d'échapper à ce fatal engagement, qu'il avait eu l'idée de me prendre pour arbitre, sans toutefois nous avoir prévenus de ce dont il s'agissait. Du premier coup d'œil Danton avait tout deviné. Si le prince avait montré plus de résolution devant Danton, j'étais bien décidé à soutenir qu'il devaïl conserver sa liberté d'action. L'intimité d'enfance nui m'unissait à Danton, intimité connue du duc. cl
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qui ne se démentit jamais, malgré les plus vives dissidences, m'aurait laissé toute la liberté nécessaire. »
C'est ainsi qu'à l'aide de menaces odieuses, des hommes, trop compromis par les excès d'août et de septembre, pour compter sur l'indulgence de leurs adversaires, dans le cas d'une réaction, arrachèrent à l'inconcevable faiblesse du duc d'Orléans un vole qui lui faisait horreur à lui-même. La mort de Louis était résolue, inévitable... le prince le savait. Il savait aussi que son dévouement serait inutile. Alors, il essaya vainement d'échapper à sa destinée; le sentiment égoïste de la conservation l'emporta, chez lui, sur la générosité habituelle de son âme Que ne suivit-il la sage inspiration de son bis! il se fût épargné une erreur fatale, une honte éternelle!
Cependant, le vote de Philippe- Égalité, en satisfaisant la Montagne, augmenta les méfiances de la Gironde, qui ne croyait pas que la royauté pût mourir avec le roi. Sans tenir compte au duc de ses protestations publiques, des preuves continuelles de son civisme, elle persistait à ne voir en lui qu'un conspirateur, un ambitieux. Dans la séance du 19 janvier 1793, Buzot demande qu'on retarde l'exécution du jugement de Louis XVI : — «J'ai, dit-il, l'intime conviction qu'on veut un roi à la place de celui-ci : qu'il existe un parti qui en veut élever un autre! Rapprochez les événements d'Angleterre de ceux où nous sommes, vous verrez que ce parti ne veut la morl de Louis XVI, que pour y placer un autre roi! — Je déclare, s'écrie Couthon, (pie quand ce serait Buzol qui voudrait être roi, je lui brûlerais la cervelle! — Les lils des rois, reprend Uuzot. ne connaissent que leurs intérêts. Que l'on chasse -d'Orléans el ses fils, et demain tous dissentiments cessent entre nous. — Quelle est donc l'étrange déraison de ceux qui montent à la tribune, réplique Thuriot, qui ne veulent pas la mort du tyran, et veulent chasser les Bourbons, qui n'ont rien fait contre la liberté? Est-ce donc ainsi qu'on rend hommage à la vertu".'... On veut faire un roi? Si vous croyez ce projet possible, pourquoi n'aurait-il pas été exécuté le 14 juillet, le 5 octolohre. le 10 août?. . »
Ces querelles, ces récriminations injustes étaient suscitées par la question d'un sursis à l'exécution du jugement de Louis XVI. ce monarque sans caractère, dont quelques jouis avaient fait un martyr sublime de grandeur el de résignation. Condamné à mort, malgré
l'habileté de ses défenseurs ( 17 janvier 1795), il en avait appelé ;'i la nation. C'était pour lui peut-être une planche de salut. Le 20 janvier lui ravit cette dernière espérance. Dès que le rejet du sursis lui fut notifié, il demanda un délai de trois jours, le choix d'un confesseur, la consolation de faire ses adieux à sa famille, et des secours du gouvernement pour ses serviteurs. On lui accorda tout, hormis le délai de trois jours. Le 21 , à huit heures et demie, il monta dans la voiture du maire avec son confesseur et deux gendarmes. Plein de calme et de dignité, il donna lui-même le signal du départ, traversa la capitale entre une double haie de gardes nationaux, et au milieu d'un silence lugubre : puis, arrivé sur la place de la Concorde, en face du palais des rois, il gravit avec assurance les marches de l'échafaud, et prononça d'une voix forte quelques paroles, couvertes aussitôt par le roulement des tambours... Deux minutes plus tard, le bourreau montrait au peuple la tête de l'auguste victime.