‹ Histoire de Louis-Philippe, roi des FrançaisChapitre 16 sur 55 · Q8 HISTOIRE · texte numérisé non relu

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suédois, se hâta, conformément à l'avis du comte de Monljoie, dese rendre à Schaffbouse pour y rejoindre sa sœur et madame de Genlis. Le séjour de cette ville était dangereux ; néanmoins, le besoin extrême de repos qu'avait mademoiselle Adélaïde les empêcha de partir avant le 6 mai. Us espéraient s'établir à Zurich ; mais, outre qu'ils y furent en butte à des vexations de la part de quelques émigrés, le malheureux nom d'Orléans dérangea leurs projets, et il leur fallut chercher une autre retraite. Zug, charmante petite ville baignée par un lac délicieux, s'offrit à leurs regards; ils s'y présentèrent, le 14 mai, comme une famille irlandaise, et s'installèrent dans une maison isolée, suites bords du lac, à peu de distance de la ville. Vu l'exiguïté de leurs ressources, ils songèrent à se suffire à eux-mêmes, à l'aide d'occupations réglées; puis, aQn d'échapper à toute espèce d'investigations, ils s'astreignirent à ne recevoir personne, ne sortant que pour se promener ou aller à l'église. « Les paysans nous aimaient, raconte madame de Genlis, et les pauvres surtout, toujours reçus avec la plus tendre humanité par M. de Chartres et mademoiselle d'Orléans, qui s'étaient l'un et l'autre spécialement chargés de distribuer les petites aumônes que nous pouvions faire. » Un mois s'écoula dans cette douce sécurité, lorsque des émigrés reconnurent le duc de Chartres, qu'ils avaient vu à Versailles, et, le même jour, toute la petite ville de Zug sut le nom de ses hôtes. Cependant , les magistrats n'auraient pas hésite à conserver dans leur canton des personnes qui , selon leur expression , « en faisaient l'édification à tous égards par leur conduite, » si les gazettes allemandes n'eussent donné de la publicité à ce l'ait. Le grand conseil de Berne alla jusqu'à leur reprocher cette condescendance. Le premier magistrat de Zug s'en émut, et communiqua timidement ses inquiétudes au duc de Chartres, qui le rassura en lui annonçant son prochain départ. Dans cette conjoncture , le prince sentit la nécessité de ne pas compromettre davantage par sa présence la tranquillité de sa sieur, et leur séparation fut décidée, Mais là ne s'arrêtaient pas les difficultés : où aller, sans recommandations, sans protecteurs, quand ils n'avaient pu rester dans les deux cantons les plus tolérants delà Suisse? On forma mille projets extravagants, sans en adopter aucun. Sur ces entrefaites, ils reçurent la visite de M. de Monljoie, établi à lîàle avec sa famille. Instruit de l'embarras de ses amis, le comte leur apprit qu'en passant par Bremgarten, il avait vu le

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général Montesquiou, qui, par suite de services rendus à Genève, jouissait, en Suisse, de beaucoup île considération et d'un grand crédit. Madame de Genlis s'empressa d'écrire à M. de Montesquiou, pour lui exposer la situation de ses deux élèves. Le général, aussitôt, leur accorda son appui, et, grâce à ses démarches, mademoiselle Adélaïde et madame de Genlis lurent admises au couvent de Sainte-Claire, situé à peu de dislance de Bremgarten. Quant au duc de Chartres, il lui déclara « qu'il n'avait d'autre parti à prendre que celui d'errer dans les montagnes; de ne séjourner nulle part ; et de continuer celte triste manière de voyager jusqu'au moment où les circonstances se montreraient plus favorables. Si la fortune vous redevient propice, disait-il, ce sera pour vous une odyssée dont les détails seront un jour recueillis avec avidité. » Heureuse prophétie, dans laquelle il se rencontrait avec Dumouriez, et que l'avenir réalisa. Du fond de son exil, le vainqueur de l'Argonne ne pouvait oublier le jeune aide de camp qu'il avait entraîné dans sa défection. L'intérêt qu'il n'avait cessé de témoigner au compagnon de sa gloire devait naturellement se changer en sollicitude pour son compagnon d'infortune; aussi s'inquiétait-il souvent de l'illustre proscrit, et raccompagnait-il de ses vœux dans cette carrière de souffrances qu'il lui avait ouverte involontairement. « Embrassez pour moi notre bon jeune homme, écrivait-il à cette époque au général Montesquiou; ce que vous faites pour lui est digne de vous. Qu'il profite de sa disgrâce pour s'instruire et se fortifier. Ce vertige passera, et alors il trouvera sa place. Invitez-le à faire un journal circonstancié de son voyage : outre qu il sera piquant de voir un journal d'un Bourbon qui roule sur autre chose que sur la chasse, les femmes et la table, je suis bien aise que cet ouvrage, qu'il pourra donner un jour, lui serve de certificat de vie, soit quand il rentrera, soit pour le faire rentrer. Les princes doivent produire îles odyssées plutôt que des pastorales. »

D'aussi sages conseils ne furent pas perdus pour le duc de Chartres; et, tranquille désormais sur le sort de sa sœur, il se sépara d'elle, et se rendit à lîàle, où l'attendait M. de Montjoic. Là, il fut dans la nécessité de se défaire de ses chevaux, à l'exception d'un seul, et retira de cette vente soixante louis environ. Mais il fallut encore s'éloigner d'un ami dévoué, et, le 20 juin I7!).">, le prince partit avec Baudouin, son lidele serviteur, qui, tout souffrant qu'il était, voulut

partager les dangers de sa vie errante. Tous deux sortirent de la ville, et cheminèrent lentement dans la campagne, le maître à pied et conduisant à la main le cheval que, par humanité, il avait cédé à son

domestique. C'est alors que l'illustre proscrit dut apprécier les bienfaits de son éducation; c'est alors qu'il dut reconnaître combien est peu de chose le prestige du rang et du nom ; car « tout ce qu'il devait au hasard de la naissance, il l'avait perdu, et il ne lui restait plus que ce qu'il tenait de la nature et de son institutrice. » Arrière-neveu de Louis XIV. et l'un des débris de cette vieille aristocratie frappée à mort sur les marches du trône, il lui fallait courber le fronl sous le niveau de celte égalité dont il avait vu proclamer le généreux principe par un peuple en révolution. La chute était profonde! la leçon saisissante! Mais le jeune exilé était homme avant d être prince: il resta supérieur dans l'adversité.

Curieux d étudier la Suisse, si favorisée de la nature, si vantée par

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les touristes, le duc de Chartres se traça un itinéraire qui ajoutât des souvenirs instructifs aux trésors de sa mémoire : Neufchâtel, l nleiwald, l ri, lui rappelèrent J.-J. Rousseau et Guillaume Tell, ces deux apôtres de la liberté. A Burglen, le proscrit pénétra dans la chapelle élevée en l'honneur du libérateur de la Suisse; à Kussnacht, il s1agenouilla devant sa tombe. Non loin de la chapelle de Tell, gît, abandonné et imposant encore sous son manteau de mousse cl de poussière, le vieux manoir de Hapsbourg, dont les maîtres ont gouverné l'Allemagne. Le duc de Chartres vint en saluer les ruines, image de la grandeur déchue. A (îrindelwald. il admira comme un caprice que la nature a créé, dans le même temps cl le même lieu, le contraste de toutes les saisons et de tous les climats, en plaçant ce vallon à l'ombre gigantesque du Schreckhorn, qui, au milieu d'une brillante végétation, élève orgueilleusement sa tête à une hauteur de 5,022 mètres. Ces contrées offrent les oppositions les plus tranchées et les plus pittoresques : ici, ce sont des plaines fertiles et riantes , d'abondants pâturages ou des vignes en Heurs; là, îles montagnes à l'aspect sauvage, aux lianes dépouillés et arides. Le Saint-Gothard, couvert de neiges éternelles, forme l'un des groupes les plus considérables de l'immense chaîne des Alpes. Des sentiers étroits et bordés de précipices conduisent à la cime glacée de ce pic affreux, dont la solitude n'est guère troublée que par le cri perçant des oiseaux de proie elle sourd mugissement des rafales. Aussi la charité chrétienne avait-elle eu la précaution, dans sa sollicitude vigilante et active, de fonder, sur le plateau de celte montagne, un hospice destiné à servir d'asile aux pauvres voyageurs; il fut détruit en 1800, lorsque les Français et les Russes se battirent sur le Sainl-Gothard. Toutefois, les religieux dévoués à celte œuvre d'humanité n'en remplissaient pas toujours scrupuleusement les devoirs, témoin l'anecdote suivante : Accompagné de son fidèle Baudouin, le duc de Chartres, avec celle ardeur téméraire qui caractérise les hommes avides de s'instruire, s'était aventuré dans cette périlleuse ascension (20 août 1705). Succombant de fatigue et de faim, et tout ému des dangers auxquels il venait d échapper, il se présenta à l'hospice, et sonna. Un capucin parulà un vasistas et lui cria en italien : « Che voleté'1. — Je voudrais, dit le due dans la même langue, quelque nourriture pour mon compagnon et moi. — On ne reçoit point ici les piétons, cl les piétons de votre

espèce. — Mais, mon révérend père, nous payerons toul ce que vous voudrez. — Non, non, celte auberge-là est bonne pour vous, » répliqua le capucin en indiquant du doigt un mauvais hangar où des muletiers se partageaient un fromage des Alpes, et il referma la lucarne.

Ainsi brutalement repoussé de l'hospice, le prince reprit sa vie errante. Sa misère commençait alors à être à peu près complète; tout en s'astreignant à ne dépenser rigoureusement que trente sous par jour, il avait épuisé son argent, et s était vu contraint de vendre son dernier cheval avant d'arriver au Saint-Gotbard. Il se dirigea, par les montagnes, vers le pays des Grisons. A Gordona, par un temps affreux et par une nuit sombre, il frappe à la porte d'une auberge, en implorant un abri jusqu'au lendemain. Après beaucoup de difficultés, I bôtesse se lève et vient l'examiner de près; à la vue de sou mince bagage et de son modeste costume, elle lui refuse d'abord l'hospitalité. Cependant, comme l'orage redoublait, elle s'humanise , et lui offre un lit de paille dans une grange. Le voyageur était à bout de ses forces; il n'avait pas le choix ; le gite lui parut bon, il l'accepta avec reconnaissance, et dormit d'un sdmmeil profond et calme, qu'interrompit seul, au point du jour, le bruit régulier de deux pieds qui passaient et repassaient devant

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lui. Le duc ouvre les veux, et voit un paysan montant In garde à se;

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côtés, avec un fusil au bras. Assez surpris de cet excès de précautions,

il en demande la cause. « C'est ma tante, répond le jeune homme, qui m'a mis là avec la consigne de vous tuer, s'il vous prenait envie de vous relever pour nous voler. C'est que. voyez-vous, ma tante est un peu avare et méfiante. » Le duc de Chartres s'amusa de l'aventure, acquitta sa dépense et prit congé de ses hôtes.

Comme il côtovait la rive du lacdeLucei-ne, il rencontra un marchand et un prêtre français qui débattaient avec un batelier le prix de leur passage. La somme exigée était au-dessus des moyens du prêtre. Quoique bien pauvre lui-même, le duc de Chartres intervint, et paya pour l'ecclésiastique. Dans le cours île la traversée, le marchand se donna pour un nomme Manséda, opticien au Palais-Royal : puis, setendant eomplaisamment sur le compte du duc d'Orléans, dont il se dit le fournisseur ordinaire, d assura connaître parfaitement tous les membres de la famille d'Orléans. Grande lut d abord l'anxiété du duc de Chartres; mais bientôt il s'aperçut que le brave opticien ne le cédait en lien, pour la vantardise, à l'hôtelier de Coblentz.

En débarquant, le duc de Chartres reçutune lettre du général Montesquiou, qui, dans l'impossibilité de l'aider desabourse ou de lui donner l'hospitalité, ne cessait pourtant de chercher les moyens de le sortir d'embarras. Intimement lie avec le capitaine Aloyse Jost de Saint- Georges, l'un des directeurs du grand pensionnat de Reichenau, il apprit qu'une place de professeur, promise à un émigré français, nommé Chabaud Latour, restait vacante par le retard indéfini de l'arrivée du titulaire. Après avoirobtenu celte place pour le duc de Chartres, en recommandant le secret à M. Jost. le général en informa son jeune ami, qui n'eut garde de refuser. En effet, le prince subit les examens necessairesàson admission, sous le nom de Chabaud. et entra en fonctions dans le courant d'octobre 1795, aux appointements de 1,500 Ir. par an. Le château de Reichenau, ou se trouvait lecollége, est situé, dans le canton des Grisons, à deux lieues sud-ouest de Coire. et au confluent de l'Ober-Rliein et de l'Unter-Rhein , qui prennent le nom de Rhin après leur jonction. Des magnifiques jardins de cet établissement, place entre le- deux ponts couverts construits par Grubennam , célèbre charpentier d'Appenzell, le regard découvre un des panoramas les plus accidentés et les plus riches, -mi se reportant des rives du Rhin au village de Damintz, ri du village au snpcrbc amphithéâtre des

montagnes. Cette nature majestueuse, sévère et calme à la lois, ajoute aux charmes de la retraite, et invite I àme à de douces rêveries, à l'oubli d'un passé douloureux , en même temps qu'à l'espoir d'un avenir meilleur. Le duc de Chartres avait déjà tant souffert, il voyait encore si éloigné le ternie de sa précaire destinée, qu'il dut considérer comme un bienfait le repos qu'on offrait à ses sens et à son esprit. S il accepta sa modeste position avec philosophie, avec honheur même, il en remplit les devoirs, pendant quinze mois, avec zèle et reconnaissance. La simplicité de ses manières, sa bienveillance et son mérite lui concilièrent facilement l'estime et l'affection de ses chefs et de ses élèves. C'était, en effet, un spectacle intéressant que celui d'un jeune prince, arrière-petil-lils du frère de Louis XIV, qui, le iront ceint, à vingt ans, de la triple couronne du citoyen, du guerrier et du proscrit, honorait son caractère en ne dédaignant pas la grave et difficile mission d'instituteur. Certes, il ne pouvait faire un plus digne usage de son savoir, ni en démontrer plus hautement la solidité et l'étendue, qu'en le consacrant lui-même à l'enseignement; car son programme comprenait les langues française et anglaise, l'histoire, la géographie, les mathématiques et la géométrie. Touchant et glorieux souvenir dans l'histoire d'un prince, et que consacra l'admiration spontanée de Napoléon, lorsque, l'entendant citer, il s'écria vivement : « Ce seul acte en lait un homme! il atteste quelque mérite; assurément, voilà un des plus grands succès de madame de Genlis. »

Au moment où le calme et l'espérance commençaient à renaître dans son âme, le jeune professeur se courba sous le coup d'une alfliction profonde : il apprit la mort tragique de son père. Ce malheur, auquel il n'était pas préparé, le frappa douloureusement, sans toutefois ébranler son courage et sa religion. Héritier d'un titre illustre qui lui imposait des devoirs comme chef de famille, le nouveau duc d'Orléans avait à recueillir quelques débris de la fortune de son père. En outre, à la même époque, un mouvement politique vint troubler le comté des Grisons, et le capitaine Jost fut choisi pour représenter les habitants de llcicbenau à l'Assemblée de Coire. Par suite de ces divers événements, le prince résolut de quitter le collège, et, muni d'un passe-port et d'un certificat de bons et utiles services, délivres tous les deux au nom de Chabauil-Lalour, il partit à pied, le sac sur

le dos, et le bâton de voyageur à la main. Baudouin le devança pour aller prévenir le général Montesquiou de son retour. En effet, le duc d'Orléans le retrouva qui l'attendait à peu de distance delîremgarten. « Nous pouvez venir en toute assurance, monseigneur, lui dit l'excellent serviteur, et être persuadé d'avoir une plus agréalile réception que dans ces maudites Alpes. » Le duc d'Orléans, par prudence, n'arriva que de nuit chez M. de Montesquiou, et reçut de sa part les marques du plus louchant intérêt. Le prince avait pris le nom de Corby, qui était celui d'un jeune Languedocien, très-zélé protestant. Or, par un singulier hasard, ce dernier, devenu aide de camp de M. de Montesquiou, avait suivi son général dans l'exil. Un jour, grande lut donc sa surprise de se trouver, à table d'hôte, en face de son sosie ; mais, le plus plaisant de l'aventure, c'est qu'il se garda bien de réclamer son titre et son nom, car lui-même se faisait appeler le chevalierde Ilionel, pour cacher son existence. Le duc d'Orléans demeura à lîreingnrlen jusqu'au mois de janvier 1795, passant, au lieu et place du véritable Gorby, pour l'aide de camp de M. de Montesquiou. Là encore il put goûter quelques jours de repos dans cette obscurité protectrice; là encore les tendres consolations d'une amitié éclairée calmèrent les récentes et cruelles blessures de cette âme, que déjà tant de secousses successives avaient éprouvée. Mais il'était dit que ces intervalles de tranquillité seraient toujours de courte durée. Les quelques partisans du principe que le duc représentait le persécutaient jusque dans l'exil, en exploitant son nom; et ses ennemis, répandant sur lui des mensonges absurdes, faisaient publier par les journaux qu'il vivait heureux et opulent dans un palais que le gênerai Montesquiou, osait-on dire, avait élevé à Hremgarlen. Misérable calomnie à laquelle la comtesse de Flahaut donnait un éclatant démenti lorsque, écrivant à l'un des plus dévoués amis de la famille d'Orléans, elle disait, entre autres choses : « J'ai vu en Suisse le jeune due d'Orléans... Depuis qu'il a quitté l'armée, sa conduite à l'égard de sa mère a été parfaite... Sa manière de vivre est celle de son aïeul Henri IV. Il est mélancolique, mais doux et modeste. Toute son ambition est d'aller oublier en Amérique la grandeur et les souffrances qui ont accompagné sa jeunesse. Mais il ne possède rien au monde... Ne pourriez-vous pas lui rendre le double service d'informer sa mère de sa noble conduite, de sa vénération pour elle? «

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La comtesse de Flaliuut avait autrefois reçu de la duchesse d Orléans le plus bienveillant aceueil. Admise au Palais-Royal à l'époque où il était si célèbre par l'éclat de ses refînions, elle y avait rencontre un diplomate américain, nommé Gouverneur-Moins, qui lut ministre plénipotentiaire des Etals-Unis en France de 1702 à 4794. Gouverneur-Morris,. touebé des malheurs de la famille d'Orléans, lui voua la plus sainte amitié, et ne laissa échapper aucune occasion de l aider de son influence. La duchesse d'Orléans dut notamment à ses démarches d'être transportée de la prison du Luxembourg dans une maison de saute, où des soins meilleurs lui fuient prodigues. C'est à cet excellent homme que madame de Flabaul , alors commensale de madame de Monlesquiou , chez qui elle avait trouvé un refuge contre la proscription , crut devoir apprendre la triste position du duc d'Orléans. File eut raison de compter sur son dévouement pour le jeune prince; car Gouverneur-Morris se hâta d'écrire à ce dernier de passer vite en Amérique, où il lui promettait son appui, et accompagna la lettre d'une traite de cent louis sur un banquier de Cale, pour ses frais de voyage jusqu'à Hambourg. Le duc lui répondit immédiatement :

" BremgaNen, 2'i février 17!>.>

— Monsieur, j'accepte avec beaucoup de plaisir les offres que vous me laites. Votre bonté est un bienfait que je dois à ma mère et à notre amie. Je suis sur que mon excellente mère sera quelque peu consolée et plus tranquille, en apprenant que je suis auprès de vous, dans votre beureux pays. Je suis tout disposé à travailler pour me rendre indépendant. J'entrais à peine dans la vie lorsque les plus grands malheurs m'ont assailli; mais. Dieu merci! ils ne m'ont pas découragé. Trop beureux, dans mes revers, que ma jeunesse ne m'ait pas donne le temps de m attacher trop à ma position, ou de contracter des habitudes difficiles à rompre, et que j'aie été privé de ma fortune avant d'avoir pu, soit en abuser, soit même en user.

« Notre excellente amie a bien voulu vous faire connaître quelques particularités concernant ma condition actuelle, qui est assez déplorable . mais de laquelle \ous devez être instruit. J'espère, monsieur.

que ma confiance vous donnera une prouve de lous les sentiments d'estime et d'amitié que vous m'avez inspirés.

n Signé, h. -P. n Orléans. »

Délivré du soin de veiller à la sûreté de sa sœur, qui avait quitté le couvent de Bremgarlen, le I I mai 179 5, pour se retirer en Hongrie, auprès de la princesse de Conti, sa tante, le duc d'Orléans s'apprêta donc à se rendre à l'imitation de Gouverneur-Morris. Un incident lui fit même hâter son départ. Il se trouvait, un jour, dans un salon voisin de celui où M. de Monlesquiou causait avec plusieurs personnes, quand il devina, à quelques paroles parvenues jusqu'à lui, les dangers auxquels s'exposait le général en lui donnant l'hospitalité. De ce moment, sa détermination fut irrévocable; et, prenant congé de son généreux protecteur , il s'éloigna de Bremgarlen , le 40 mars 179o, avec madame de Flahaut, M. de Montjoie et son domestique Baudouin. Les voyageurs se dirigèrent sur Hamhourg , et laissèrent, à Brunswick , madame de Flahaut, dont la santé délicate était altérée par la fatigue. Puis, pour éviter quelque fâcheuse reconnaissance au milieu de la foule d'émigrés qui alfluaienl dans le pavs, ils poursuivirent leur roule jour et nuit, et arrivèrent sans cncomhre, le 20 mars. Cependant la modicité de ses ressources ohligea le prince à remettre son voyage d'Amérique. Il résolut alors de visiter le nord de l'Europe. Avant de partir de Hamhourg, il y fit une rencontre pénible à double titre, parce qu'en lui rappelant son opulence passée, elle

ajouta aux regrets de sa misère actuelle : ce fut celle d'un vieillard

qui avait échappé, par la fuite, aux persécutions de la Convention, après la mort du duc d'Orléans, son bienfaiteur. << Mon ami, lui dit le prince, je ne suis guère plus riche que vous, et je n'ai que quatre louis dans nia bourse; prenez-en un, et ménagez-le. »

Ce lut vers le Danemark (pic le duc d'Orléans se dirigea d'abord. Accompagné de M. de Monljoie et de Baudouin seulement, — car madame de Flahaut, qui avait rejoint la petite caravane à Hambourg, désirait s'y forer définitivement, — il s'embarqua pour Copenhague. Là, il se présenta, muni d'une faible lettre de crédit, chez un banquier auquel il était recommandé, comme un voyageur suisse. Il fut accueilli avec bienveillance et distinction, et, par l'entremise de son bote, il obtint des passe-ports pour circuler librement dans tout le royaume. A Elseneur, il parcourut les jardins d'IIamlet, ce prince de Danemark devenu le héros d'un chef-d'œuvre de Shakspcare, traduit par Ducis, et popularisé en France par le génie de Talma ; puis il visita la forteresse de Kronembourg, célèbre par la captivité qu'y subit la malheureuse reine Caroline-Mathilde de Brunswick, mère de Frédéric VI, pendant le procès du comte de Struensée, qui, de simple médecin parvenu au rang de premier ministre, fut décapité le 28 avril 1772. Le duc traversa le Sund, et, à Helsingbourg, toucha le sol hospitalier de la Suède ((> mai 171)5). En suivant la cote orientale du grand détroit qui sépare le Danemark de la Péninsule Scandinave, il arriva bientôt à Gothebourg, dont l'état florissant le frappa d'admiration, comme il le lit connaître à Gouverneur-Morris. « Vous verrez , monsieur, lui écrivait-il le 15 mai, par le lieu d'où je date ma lettre, que je n'ai pu résister à la tentation de visiter la Suéde. Il n'était pas aisé de passer si près de ce royaume sans chercher à y entrer , et je ne me repens pas de ce que j'ai fait; car, sous un point de vue commercial, celte ville mérite l'attention d'un voyageur. J'ai ressenti beaucoup de joie à mon arrivée, en trouvant un petit billet de ma mère, qu'elle m'a envoyé par l'entremise d'un prêtre français, réfugié en Suisse, et dont je crois vous avoir parlé. Par la même occasion, elle a écrit à ma sœuv une lettre charmante, dont j'ai reçu une copie. Cet abbé me fait dire en même temps que ma mère est beaucoup mieux. Pardonnez, je vous prie, ces détails; je vous les donne seulement parce que je connais l'attention puissante que vous portez à tout ce qui regarde ma mère honorée. Croyez-moi, monsieur,

il est impossible de sentir plus profondément que je le fais le vif intérêt que vous êtes assez bon pour prendre à mon sort, et. je vous prie, recevez mes assurances de la très-ardente et très-sincère affection que vous m'inspirez.

« Signé, L.-P. dOrléaks. »

De Golhebourg, où l'on retrouve encore quelques vestiges de la mystique architecture des Goths , le duc d'Orléans remonta le lac Wener, pour admirer les magnifiques chutes d'eau de la Gœlha-Elf, ainsi que les gigantesques travaux entrepris depuis deux siècles a Troll liœtten, dans le but de joindre, par un canal, le golfe de Bothnie à la mer du Nord. Rétrogradant jusqu'à Venersborg, chef-lieu de la préfecture d'EUsborg, il prit la route de la Norwége, et s'arrêta plusieurs jours dans la ville de Frédérickshall, devant laquelle Charles \ll périt dune mort mystérieuse, le 11 décembre 4718. Le prince se rendit ensuite à Christiania, que Christan IV a fait rebâtir complètement sur remplacement de l'ancienne capitale, consumée par l'horrible incendie de IG2i. Grâce à la recommandation du banquier de Copenhague pour un de ses confrères, l'auguste exilé reçut à Christiania la plus cordiale hospitalité. M. Monod, depuis président de l'Eglise réformée de Paris, était alors dans celte ville. Sans soupçonner le rang du jeune voyageur, il trouvait du charme dans sa société. Un jour qu'il s'entretenait avec lui de la révolution française, le nom de Philippe-Égalité arriva naturellement dans la conversation. " J'entends sans cesse, dit M. Monod, accuser le feu duc d'Orléans de tous les vices et de tous les crimes; mais je ne puis îii'empèeher de penser (ju il avait de grandes qualités : un homme, tel qu'on veut qu'il ait été, aurait-il pris tant de soin de l'éducation de sa famille? Son iils aine, m'a-t-on assuré, est le modèle de la piété filiale, et ce n'est pas sa seule vertu. » L'embarras de son interlocuteur lui échappant , M. Monod reprit : « Le connaissez-vous? — Un peu, répondit le due, et je crois que vous avez exagéré son éloge. »

En 181-5, le véjiérahle pasteur revit le duc d'Orléans au Palais- Iloyal sans le reconnaître. Après la réception officielle, le prince le prit à part et lui dit :

— Nous avez séjourné à Christiania, monsieur; est-ce que vous ne voijs rappelez pas m'y avoir vu?

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