H HISTOIRE
roi de France la mission de mesurer un degré du méridien sous le cercle polaire. L'autre, poète et auteur comique, Regnard enfin, qui, un siècle plus tôt, voyageait par goût sous la protection de Charles XI, roi de Suède, laissa, comme trace éternelle de son passage, ce vers latin reste célèbre :
Hic tandem stetimus nubis ubi defuil orbis. « Nous nous sommes rrêlés ici, où la lerrc nous a manqué.
Ambitieuse inscription, que leduc d < Orléans foula dédaigneusement, en la laissant bien loin derrière lui, et qu'avec un plus juste orgueil il eût pu lui-même tracer au terme de sa course.
Le prince séjourna quelque temps dans ce pays, où la présence de trois Français devait naturellement produire une certaine sensation. L'hospitalité que lui offrit M. Ozernboff, ministre luthérien de la paroisse de Maah Oen (Mossen), en lui facilitant l'accès dans l'intérieur îles habitations, l'aida à s'instruire sur les ma'urs et les usages de cette race d'hommes si différents de leurs voisins les Suédois et les Norwégiens. Il eut également soin d'observer les phénomènes étranges •lu climat, et d'étudier la végétation dans ces contrées hyperboréennes, où le ciel lait succéder un jour de six mois à une nuit de même durée. Revêtu, comme les matelots norvégiens, de la koufte, ou tunique de voyage, il visitait la lente des Lapons, ou ces habitations en pierres construites en forme de fouis, et que dans leur langage ils nomment kodeki. Il ne négligeait de s'initier à aucun détail qui pût l'intéresser, reportait sur toutes choses son esprit d'analyse, et souvent avait lieu de comparer, en l'admirant, la simplicité de ces hommes primitifs avec la perversité des hommes de la civilisation. Trente-cinq ans plus tard, le roi des Français payait la dette de la reconnaissance contractée par le voyageur obscur, en envoyant, à Heinersfeld, une horloge magnifique, construite de manière à résister au froid de ces latitudes glaciales. Le duc partit au commencement de septembre, franchit, en quinze jours, le désert qui sépare la mer du Nord du fleuve Tornéa,' ou. quittant la route de terre, en dépit des dangers sans nombre de la navigation, il s'embarqua avec ses compagnons sur le lleuve Muonio, dont les Ilots écumants tantôt roulent avec fracas de rochers en rochers, et tantôt tourbillonnent dans des gouffres pro-
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fonds. Des forêts de sapins ajoutent à l'horreur de cet aspect, en projetant dans son miroir agité leurs ombres massives et gigantesques. Partout enfin, sur ses deux rives escarpées, la nature offre aux regards l'image de la désolation. Il y axait plus que de la témérité à braver de pareils obstacles : vingt fois, en effet, l'esquif de nos hardis explorateurs, glissant rapide comme une hirondelle sur les ondes furieuses et bondissantes de la grande cascade de l'Eyanpaïkka, faillit s'engloutir dans l'abîme; mais, grâce au sang-froid et à lliabileté des marins, autant que par un bonheur providentiel, ils franchirent cet écueil, et arrivèrent sains et saufs à Tornéa. ville triste et pauvre, située à l'extrémité du golfe de Bothnie, et dont le séjour, à certaines époques de l'année, permet aux savants d'observer un spectacle curieux , celui du soleil parcourant sur le même horizon une carrière de vingt-quatre heures. De là, le duc se rendit a Abo. traversa la Finlande, théâtre de la dernière guerre entre la Suéde et la Russie, sous Gustave 111, et s'avança jusqu'au fleuve Kymene, qui sépare les deux Étals. Catherine 11 régnait alors, et ses sentiments étaient trop hostiles à la révolution française pour que le duc d'Orléans osât mettre le pied dans son royaume; il se dirigea sur la capitale de la Suède, et, passant l'archipel des iles d'Aland, à l'entrée des golfes de Bothnie et de Finlande, à l'endroit même où le czar Pierre battit la flotte suédoise en 171 'i. il descendit, au mois de novembre, à Stockholm, lune des plus pittoresques et des plus merveilleuses cités du monde. Malgré son désir d'y vivre en simple particulier, le prince trahit lui-même son incognito, dans un grand bal à la cour, pour lequel on lui avait procure un billet. 11 était placé dans une des tribunes les plus élevées de la salle, quand, à sa grande surprise, un maître des cérémonies vint lui offrir une place dans In tribune du corps diplomatique. Le duc accepta de peur d'éveiller les soupçons, et se retira au bout de peu d instants. Vaine précaution : il avait été aperçu par M. de Bivals, envoyé de France en Suède, qui dit au chancelier, le comte de Sparre : « Nous ne m'avouez pas tous vos secrets; vous me cachiez que le duc d Orléans était ici. Cela est tellement vrai, ajouta-t-il en remarquant l'incrédulité du ministre, que je 1 ai vu tout à 1 heure dans la tribune du corps diplomatique. » Celle nouvelle lut bientôt répandue: car le lendemain, le baron llamilton. major au régiment de Nassau, alla visiter le comte de Mnnljoie, qu'il
avait reconnu, et lui dit : « On assure que vous êtes ici avec le duc
d'Orléans. »
M. de Sparre s'empressa d'écrire à l'illustre exilé que le roi et le duc de Sudermanic, alors régent, seraient flattés de le voir. En effet, le duc d'Orléans reçut à la cour un accueil digne de sa naissance et de son rang. De toutes les offres généreuses qu'on lui fit, il profita seulement de celle qui lui donnait les moyens de visiter avec fruit le royaume dans toute son étendue. Le prince s'éloigna de Stockholm pour parcourir la Dalécarlie, où l'on rencontre à chaque pas les traces d'une grande et glorieuse infortune. Qu'il dut être puissamment impressionné en évoquant pour ainsi dire l'un après l'autre, comme dans une fantasmagorie, ces sublimes souvenirs de l'héroïsme de Gustave Wasa ! Là, ce sont les fameuses mines de cuivre de Fabius, où le héros suédois fut réduit à s'ensevelir pour préparer, avec ses premiers partisans, l'indépendance de sa patrie. Ici , l'on aime à se reposer dans la ferme qui lui servit de refuge; et à côté l'on voit avec respect la pierre de Mora , gigantesque piédestal du haut duquel, superbe comme le génie de la liberté, il laissait tomber sa parole
brûlante, pour appeler les Dalécarliens à secouer le joug odieux de Christian, le Néron du ISord. Le due d'Orléans voulut tout visiter, tout voir; il coucha dans la ferme de Mora, et descendit dans les mines de Fahlun, dont les immenses profondeurs recèlent des villes souterraines. Une chose encore méritait particulièrement son attention : c'est l'arsenal de Carlscrona, le plus curieux et le plus beau qui
soit en Europe, car ses immenses bassins, taillés dans le roe, peuvent recevoir les vaisseaux qu'il faut mettre à sec, pour les conserver ou les réparer. Le prince se présenta sans recommandation ; mais l'entrée de cet établissement, rigoureusement interdite aux étrangers, lui avait été nettement refusée par le gouverneur, quand un courrier \inl lever la consigne au nom du régent. Aussitôt le gouverneur, vivement intrigué par cet incident, de conduire partout le visiteur, etde lui tout expliquer avec une complaisance infinie. Le brave homme mourait d'envie de connaître le nom de l'illustre personnage que la cour entourait de tant d'égards. Mais il en lut pour ses insinuations et ses conjectures.
Satisfait de son excursion en Suéde, le duc d'Orléans repassa le Sund à Helsingbourg, et revint par Copenhague à Lubeck, ville libre ansealique, d'où il écrivit à Gouverneur-Morris, le 2 janvier 1700 : « Je suis de retour de mes voyages en parfaite santé; ils ont été plus longs que je ne m'y étais attendu; mais j'ai été jusqu'au cap Nord, et j'aurais été plus loin, si la chose eût été possible. » Après un court séjour à Lubeck, le prince remonta dans le Holstein. à Frédérickstadt, où il fixa provisoirement sa résidence.