‹ Histoire de Louis-Philippe, roi des FrançaisChapitre 19 sur 55 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Culle de la déesse Raison. — Fêle de lËlrc suprême. — Robespierre est accusé; sa mort. — 9 thermidor. — Réaction. — La jeunesse dorée. — Événements révolutionnaires. — Abolition du maximum. — Assassinat du député l-'éraud. — Contre-révolution. — Clôture de la Convention. — Le Directoire lui succède. — Démarches de la duchesse d'Orléans pour obtenir la délivrance du duc de Montpensier et du comte de Beaujolais. — Lettre de la duchesse à Louis- Philippe; réponse de ce dernier. — Lettre de madame de Geulisau duc d'Orléans ; réflexions a ce sujet. — Lettre du duc d'Orléans a Gouverneur- Mon is. — 11 arrête son passage sur le vaisseau V America. — Lettre du duc d'Orléans a sa mère. — Il s'embarque pour l'Amérique. — Anecdote. — Le duc aborde a Philadelphie. — Le Directoire rend la liberté au duc de Montpensier et au comte de Beaujolais. Dépari de ces deux princes.

Depuis le jour oîi nous avons interrompu le récit des événements révolutionnaires, la France était en proie à des déchirements continuels. Le tribunal de sang institue par les terroristes avait envoyé dix-huit mille six cent treize victimes à l'échalaud. Aussi la lassitude commençait-elle à s'emparer des bourreaux, et la division à se glisser au sein de la Montagne. Danton et Camille Desmoulins, revenus de leur affreux délire, se séparèrent les premiers de Robespierre. Camille Desmoulins, dans son journal le Vieux Cordelier, qu'il rédigeait avec talent; Hébert , dans son ignoble feuille du Père Duchêne . atta-

DE LOUIS-PHHJPPE. 227

quaient sans relâche l'influence de celui qu'on surnommait déjà le

dictateur. Bientôt on vit le ridicule se mêler à l'odieux, le drame faire place à la parade. Après avoir bouleversé l'aloianach, on osa porter sur la religion une main sacrilège. Gobel, évêque constitutionnel de Paris, donna le signal de l'abjuration (G novembre 171)3); puis, un décret institua le culte de la deesae Raison, qui , représentée par une actrice de l'Opéra et coiffée du bonnet rouge, lut portée par quatre hommes sur l'autel. Robespierre assista avec une indifférence dédaigneuse à ces scènes absurdes, qui devaient servir à son triomphe en déconsidérant ses adversaires. En effet, quand il jugea le 'moment favorable, il répondit à leurs déclamations par un décret d'arrestation. Jugés et condamnes au nombre de dix-neuf, ils furent exécutes le 24 mars 170 5. Danton, arrêté six jours plus tard, entendit froidement sa sentence de mort , et monta sur l'écliafaud le S avril. Des triumvirs, Robespierre, resté seul. I orgueilleux Robespierre gouvernait enfin souverainement la république; mais son règne, heureusement, ne devait être que de courte durée, car les excès mêmes de sa magistrature sans limites allaient précipiter sa chute. Afin de concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, il provoqua le licenciement de l'armée révolutionnaire, la suppression des comités des communes et 1 abolition des ministères. Cependant le vertige s'empara de l'ancien tribun. 11 se crut tout permis. Non content d'être dictateur, il voulut fonder une religion, et, dans la lèleà l'Etre suprême, il parut en pontife, revêtu d'un costume merveilleux , avec des fleurs et des épis dans les mains, et ouvrant la marche, à quinze pas de distance de ses collègues de la Convention (7 mai). La puissance de Robespierre se consolidait des succès de nos armes ; car, à cette époque, nos généraux remportaient des avantages sérieux. Vainqueur de la coalition dans les Vosges, Hoche venait de délivrer nos frontières; en Italie, l'agression du roi de Sardaigne était impuissante; les Vendéens pliaient sur tous les points, et la guerre semblait à peu près terminée. Toulon seul, qui, pour se soustraire aux vengeances de la Convention , avait appelé les Anglais, ne larda pas à être repris, grâce aux savantes manœuvres du jeune Bonaparte (li) décembre 1795). Néanmoins, la haine active de l'Angleterre tenait toujours la France en baleine, en alimentant le lover de la coalition, et en ressuscitant dans la Vendée les horreurs de la (guerre

civile. A Potis, le mérite des mesures utiles disparaissait sous les abus monstrueux de la dictature. Les prisons ne cessaient de s'emplir pour Fournir à la guillotine sa ration quotidienne de victimes. Tant de cruautés inouïes ne pouvaient manquer de retomber sur leurs auteurs. Les montagnards, menacés de la proscription, se réunissent aux débris de la Gironde, et se décident à prévenir le danger en accusant l'inlâme Robespierre. Il veut se détendre; des murmures couvrent sa voix; la lutte devient orageuse et se termine parmi décret d'arrestation lancé contre lui. Alors les jacobins se soulèvent pour délivrer leur cbef, qui se réfugie à l'hôtel de ville. A minuit, la Commune assemble ses soldats et ses canons, auxquels la Convention oppose les bataillons des sections, commandés par Barras et Fréron. La victoire reste aux assiégeants , et Robespierre, près de tomber une seconde fois entre les mains de ses ennemis , se fracasse la tète d'un coup de pistolet. Le lendemain, ce monstre , l'horreur du genre humain1, montait sur I écbafaud, où ses complices le suivirent. Tel fut le 1) thermidor.

La société respirait enfin, après une si longue série de crimes, et la France, avançant toujours dans la voie révolutionnaire, allait accomplir désormais ses réformes sans secousses et sans violences. La mort de Robespierre fut le signal d'une reaction désirée par tout le monde. Quelques émigrés purent rentrer, à la condition de respecter le gouvernement. Le club des jacobins fut fermé par le député Legendre. Au règne des terroristes succéda celui de la jeunesse dorée, et les salons, les théâtres, les bals se rouvrirent, grâce à l'impulsion donnée par la belle madame Tallien. Pendant que s'opérait cet heureux changement dans les mœurs et dans le gouvernement, notre situalion militaire contribuait à faire renaître l'espérance et la joie dans tous les coeurs; et déjà nous étions maîtres de la Belgique, de la Hollande, du Rhin, du Palalinat, des Alpes, des Pyrénées et de plusieurs places espagnoles (20 novembre 1794). Alarmés de celle suite de succès, les coalisés nous proposèrent la paix, et les royalistes, révoltés à Nantes, se hâtèrent de traiter avec la Convention. Ainsi délivrée des principaux dangers qui menaçaient son existence, la république se dépouillait de ses formes exagérées, pour revenir insensiblement à la mission généreuse de relever les arts, l'industrie, la civilisation, brusquement arrêtés dans leur essor. L'avenir

s'offrait donc sous des couleurs favorables, lorsque de nouvelles luttes réveillèrent les craintes. Un hiver, plus rigoureux que celui de 4788, fil tout à coup régner une disette qu'on était parvenu à conjurer jusqu'alors avec des peines inouïes. Le luxe des liantes classes contrastait d'une manière affreuse avec la misère du peuple, dont les souffrances se traduisaient en cris de rage, en menaces impuissantes. La jeunesse dorée, ardente et implacable dans ses représailles, brisa le buste de Marat, le remplaça par celui de Mousseau, et jeta dans les égouts les lambeaux du cadavre de l'odieux triumvir, arraché du Panthéon. Le gouvernement avisa aux moyens d'empêcher ces soulèvements et de détruire la famine. Ses efforts furent inutiles. A la nouvelle qu'on voulait mettre le peuple à la ration , la fermentation des faubourgs lut à son comble. La Convention, envahie par les perturbateurs, lance un décret contre eux, et envoie aux armées l'ordre de faire marcher des troupes à son secours. Six cents femmes, réunies dans la section des Gra-

villiers, viennent demander du pain et la constitution de !>.">; mais elles sont bientôt dispersées par la force armée. Celle émeute lut suivie de l'arrestation de députés accusés d'avoir encouragé ces bacchanales; quatre furent condamnés à la déportation, dix-sept

mis en jugement, et Fouquier-Tinville exécuté sur la place de Grève. Ce triomphe redoubla l'audace des thermidoriens, qui nommèrent une commission de sept membres pour reconstruire la constitution sur d'autres bases. Cependant la république, autrefois méprisée et dédaignée par l'Europe entière, était déjà reconnue par la Hollande, la Prusse, la Toscane et la Bretagne révoltée. Nous n'avions plus à combattre que l'Angleterre. Tirant profit des débats de la coalition, elle avait empêché l'Autriche d'entrer dans la pacification, et signé une alliance avec elle, pour remonter son esprit démoralisé. Cet événement, qui n'offrait rien de bien inquiétant, perdait d'ailleurs de son importance par l'arrivée des ambassadeurs de tous les gouvernements.

De pareils résultats auraient été plus remarqués, si le calme eût existe à l'intérieur. Malbeureusement l'émeute ne cessait de gronder dans la rue, et les scènes désolantes du 12 germinal n'avaient servi que de prélude à la formidable insurrection du 1er prairial (20 mai 179o). L'abolition du maximum, en annulant, pour ainsi dire, la valeur des assignats, avait engendré un jeu effréné et rendu plus difficiles encore les moyens de parer aux rigueurs de la saison. En effet, les ressources devinrent insuffisantes, et le désespoir du peuple ne connut plus de bornes. Soixante mille hommes assiégèrent la Convention dans la salle des Tuileries. Tout ce qui peut y pénétrer se présente à la barre, avec des cris de mort. On se bat dans rassemblée; le jeune et courageux Féraud est atteint d'un coup de pistolet; sa tète, placée au bout d'une pique, est présentée à tous ses collègues. Le président Boissv d'Anglas, impassible et calme au milieu des menaces, se découvre avec respect devant cette tète ensanglantée. Enfin, après dix heures du plus affreux désordre, Legendre chasse les insurgés, ouvre la séance, et fait lancer un décret d'accusation contre leurs chefs. Le faubourg Saint-Antoine, cerne par vingt mille hommes*, menacé d'un bombardement, se laisse désarmer sans résistance. Les derniers débris de la Montagne disparurent dans celle tourmente, et de ce moment le peuple abdiqua définitivement sa puissance redoutable cl irréfléchie. La contre-révolution signala son triomphe par l'abrogation de ce qui restait des anciens décrets de Robespierre; les églises lurent notamment rendues au culte catholique, et la garde nationale réorganisée. Toutefois, le pouvoir des vainqueurs louchait lui-même à son ago-

nie. La Convention, parvenue an lerine de ses travaux, craignait de subir à son tour, après sa retraite, les conséquences de la réaction. Elle crut se mettre à l'abri de toutes représailles, en ajoutant à la constitution de l'an 111 un décret, en vertu duquel les électeurs devaient renvoyer les deux tiers des anciens députés dans les assemblées nouvelles. Accepté par la province, le décret fut repoussé par la capitale, et servit de prétexte à une révolte dans les sections. La Convention, prise au dépourvu, confia le soin de sa défense à Barras; mais ce fut Bonaparte qui commanda les troupes, et mitrailla les sectionnai res sur les marches de Saint Roch (15 vendémiaire an IV, 4er octobre t795). La Convention lit preuve de modération dans la victoire, en terminant sa carrière par l'abolition de la peine de mort, et par une amnistie pour tous les faits relatifs à la révolution (2(> octobre) ; puis, après un règne de trois ans et trente-quatre jours, elle céda la place au Directoire, composé de cinq membres : Barras, Kewbell, Laréveillère-Lepeaux, Letourneur et Carnot.

Le nouveau gouvernement , inauguré sous des auspices si tristes que son avenir pouvait lui paraître un problème, ne dut sa constitution qu'à ce besoin de calme, qu'à cette lassitude qui suit les grandes commotions politiques. Doutant de lui-même et ombrageux comme tous les pouvoirs faibles, il eut peur de l'influence du nom d'Orléans. A l'intérieur, il n'avait rienà craindre de la branche aînée des Bourbons. Le fils de Louis XVI était mort depuis le 5 juin 1795. La duchesse d'Angoulème fut échangée, le 9 décembre de la même année, contre les cinq commissaires de la Convention livrés aux Autrichiens par Dumouriez. 11 ne restait donc plus en France que la duchesse d'Orléans, ses fils, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, le prince de Conti et la duchesse de Bourbon. La duchesse d'Orléans, rendue à la liberté par la Convention, en profita pour obtenir celle de ses enfants, toujours retenus à Marseille au mépris du traite d échange qui concernait tous les Bourbons indistinctement. Puis, en même temps, elle fit des démarches en faveur de Louis-Philippe. Carnot l'engagea à le rappeler en France. « 11 faut d'abord, dit-elle, révoquer publiquement l'acte de sa proscription. — Nous ne le pourrions pas sans nous compromettre, » reprit le directeur. Alors on abandonna ce projet, qui peut-être cachait une arrière-pensée hostile au chef de la branche d'Orléans, et l'on promit la délivrance du duc de

Montpensier et du comte de Beaujolais, à la condition expresse que Louis-Philippe se retirerait en Amérique.

Pendan) le cours de ces négociations, le duc d'Orléans vivait tranquille et ignoré dans sa retraite, sans se douter qu'il lut un sujet d'inquiétude pour le Directoire, el le point de mire de tous les partis. Déjà, (huant son séjour en Suéde, près d Altona, il avait refusé la proposition, faite au nom de Louis X VIII , de servir dans l'année de Coudé. Ce reins, dont Louis XMII. homme profond, croyait deviner le véritable sens, fut le principe de cette froideur et de cette méfiance qu'il ne cessa de lui témoigner sous la Restauration. A ses yeux, le duc d'Orléans mettait trop de persistance h séparer sa cause de celle de la branche aînée pour n'avoir pas un but caché. Il y avait peut-être, il faut l'avouer, plus d'habileté que d'abnégation dans une conduite aussi réservée. Néanmoins, Louis XVIII, loin de se tenir pour battu, attendit avec patience l'occasion de compromettre son prudent parent. Ce dernier se trouvait encore à Frédérickstadt , en Holstcin, lorsqu'on lui remit une lettre de sa mère, qui I instruisait des conditions que le

Directoire imposait à sa famille, en échange de la liberté de ses frères. Cette lettre, restée deux mois en route. — car on avait perdu les traces du jeune exilé. — celte lettre était ainsi conçue :

» Paris, S prairial, an IV (27 mai d7'J6\

.Mon cher tils. les événements qui se sont accumulés mit la tète

de ta pauvre mère, depuis l'instant où elle a eu le malheur d'être privée de la consolation de communiquer avec toi, en achevait de ruiner sa santé, l'ont rendue encore plus sensible à tout ce qui a rapport aux objets de son affection. Son pays et ses enfants augmentant depuis longtemps ses sollicitudes, tu ne te borneras pas sans doute à les partager lorsque tu sauras que, même dans tes malheurs, tu peux encore les servir. L'intérêt de ta patrie, celui des liens, te demandent le sacrifice de mettre entre nous la barrière des mers. Je suis persuadée que lu n'hésiteras pas à leur donner ce témoignage d'attachement, surtout lorsque lu sauras que tes frères, détenus à Marseille, partent pour Philadelphie, où le gouvernement français leur fournira de quoi exister d'une manière convenable. Les revers ayant dû rendre encore plus précoce la maturité de mon fils, ii ne refusera pas à sa bonne mère la consolation de le savoir auprès de ses frères. Si l'idée de notre séparation est déchirante pour mon cœur , celle de votre réunion en adoucira bien l'amertume.

« Que la perspective de soulager les maux de la pauvre mère, de rendre la situation des tiens moins pénible, de contribuer à assurer le calme à ton pays... que cette perspective exalte ta générosité, soutienne ta loyauté! Tu n'as pas sans doute oublié, mon bien-aimé, que la tendresse de ta mère n'a pas besoin d'être excitée par de nouveaux actes de ta part, propres à la justifier... Puissé-je apprendre bientôt que mon Charles, mon Antoine ont embrassé leur aine; que leur mère reçoit en eux les démonstrations et les preuves des sentiments de ses fils... Arrive à Philadelphie en même temps qu'eux, plus toi, si tu peux. Le ministre de France à Hambourg facilitera ton passage; qu'il le connaisse du moins... Ah! que ne puis-je aller moimême presser contre le sein trop déchiré de cette si tendre mère celui qui ne lui refusera pas le soulagement qu'elle réclame !

« Si cette lettre parvient à mon bien-aimé, j'espère qu'il ne refusera pas de répondre à sa si tendre mère, et de lui procurer enfin la consolation de recevoir de ses nouvelles. Il voudra bien lui adresser sa lettre sous le couvert du ministre de la police générale de la république à Paris.

« P. S. J'aime à croire que depuis environ trois mois, maigre l'impossibilité où j'ai toujours été de t'écrire, tu auras connu l'ex,- Iréme désir de la mère de te savoir bien éloigné de tous les intrigants

et de toutes les intrigues, quelle ne saurait assez te recommander de fuir.

« Signé : L.-M. A. de Bourbon. »

Le duc d'Orléans répondit sans retard :

« Frédéricksiadl, 15 auùt 17%.

« Je reçois avec joie et attendrissement, ma chère maman, la lettre que vous m'avez écrite de Paris, le S prairial, et que le ministre de la république, près les villes anséatiques, m'a fait passer par ordre du Directoire exécutif. Conformément à ce que vous m'ordonnez, je vous adresse celte réponse sous le couvert du ministre de la police générale.

« Quand ma tendre mère recevra celte lettre, ses ordres seront exécutés, et je serai parti pour l'Amérique. En accusant au ministre de France à Brème la réception de votre lettre et de celle qu'il m'a écrite en me l'envoyant, j'ai cru pouvoir lui demander (d'après ce que vous m'avez mandé, et qu'il m'a confirmé) les passe-ports nécessaires à la sûreté de ma route ; dès que je les aurai reçus, je m'embarquerai sur le premier bâtiment qui fera voile pour les Etals-Unis.

« Assurément, quand j'aurais de la répugnance pour le voyage que vous me demandez d'entreprendre, je n'en mettrais pas moins d'empressement à partir; mais c'était toujours celui que je désirais le plus pouvoir faire; et je ne fais à présent qu'accélérer l'exécution d'un projet qui était déjà définitivement arrêté dans mon esprit. Il y a même longtempsqueje serais parti, si je n'avais été constamment retenu par une suite de circonstances bizarres et malheureuses. Je n'entreprendrai pas de vous en faire le triste et inutile détail. J'espérais que, dans peu, tous les obstacles qui m'arrêtaient seraient aplanis; mais il n'en est point que votre lettre ne détruise. Je vais partir sans différer davantage. Eli ! que ne ferais-je pas après la lettre que je viens de recevoir? Je ne crois plus que le bonheur soit perdu pour moi sans ressource, puisque j'ai encore yt^ moyen d'adoucir les maux d'une mère si chérie, dont la position et les souffrances m'ont déchiré le coeur depuis si longtemps. Je n'ose examiner si je peux conserver l'espérance de la revoir un jour. Mais scrais-je donc toujours privé de la consolation de voir, de temps en temps, quelques lignes de son écriture, et de savoir au moins comment elle se trouve?

« Je crois rêver quand je pense que dans peu j'embrasserai mes frères et que je serai réuni à eux; car je suis réduit à pouvoir à peine croire ce qui me parut si longtemps impossible. Ce n'est pas cependant que je cherche à me plaindre de ma destinée. Je n'ai que trop senti combien elle pouvait être plus affreuse: même à présent, je ne la croirai plus malheureuse, si, après avoir retrouvé mes frères, j'apprends que notre mère chérie est aussi bien qu'elle peut être, et si j'ai pu encore une fois servir ma patrie en contribuant à sa tranquillité, et par conséquent à son bonheur. Il n'y a pas de sacrifices qui m'aient coûté pour ma patrie; et, tant que je vivrai, il n'y en a point que je ne sois prêt à lui faire.

« H m'est impossible, puisque j'écris à ma chère maman, de ne pas saisir cette occasion de lui dire que, depuis longtemps, je n'ai plus de relations avec madame de Genlis. Elle vient même de faire imprimer à Hambourg une lettre qui m'est adressée, accompagnée d'un précis (très-inexact) de sa conduite pendant la révolution, et dans lequel elle ne respecte même pas la mémoire de mon malheureux père. Je ne compte certainement pas répondre à la lettre qu'elle m'écrit; mais je crois de mon devoir de rétablir dans leur intégrité une partie des faits qu'elle a tronqués. Je ferai imprimer à Hambourg ce petit écrit; et j'aurai soin qu'il en soit adressé un exemplaire au ministre de la police générale, espérant qu il voudra bien vous le faire remettre.

« Adieu, ma chère maman; rien n'égale la joie que j'ai ressentie en revoyant de votre écriture, dont j'étais privé depuis si longtemps. Puissé-je apprendre bientôt que votre santé s'améliore, et le savoir de vous. Soignez bien celle santé qui nous est si précieuse; et, si ce n'est pas pour vous, au moins que ce soit pour vos enfants. Adieu; votre lils vous embrasse de toute son âme; croyez qu'il est bien heureux de pouvoir encore vous obéir.

Signé L. P. d'Orléans. »

Avant de passer outre, il est utile d'expliquer un fait dont parle le prince dans sa réponse. Il s'agit de la rupture antérieurement survenue entre lui et son institutrice. En 1790. madame de Genlis, qui s'était retirée à Silk. dans le Holstein, cherchait à se faire rayer de la liste des émigrés. Cependant, accusée de sympathie pour le parti

Page 1