CHAPITRE IX
Le duc d'Orléans se rend à la légation française des États-Unis. — Opinion des Américains sur la révolution française. — Réunion du duc d'Orléans et de ses frères. — Ils sont présentés a Washington. — Voyages en Amérique. — Visite à Monl-Vernon. — New-Ecliola ; anecdote.
— Une auberge dans le'Kentucky ; anecdote. — Halle à Piltsbourg — Le comte de Beaujolais tombe malade; le duc d'Orléans lui sert de médecin; bientôt il tombe malade lui-même. — La comédie à Bairdslown. — Les princes se remettent en route. — Buffalo; les Indiens Senecas. — Le chien volé. — Chute du Niagara. — Retour a Philadelphie. — Lettre du duc de Monlpensier à mademoiselle Adélaïde. — L'émigré; anecdote. — Dénuement des trois frères.
— Ils reçoivent des secours de leur mère. — Départ pour New-York ; tournée. — Evénements politiques; embarras du Directoire. — Etal des partis. — Conspiration du camp de Grenelle. — Journée du d8 fructidor; conséquences de cet événement. — Bannissement des Bourbons. — La duchesse d'Orléans est déportée en Espagne ; ses fils veulent l'y rejoindre. — Anecdote. — Les princes arrivent à la Nouvelle-Orléans; ils s'embarquent pour la Havane; anecdote.— Arrivée à la Havane ; anecdote. — Conduite brutale du gouvernement de Madrid à l'égard des princes. — Le duc d'Orléans échappe aux coups d'un assassin. — Les princes partent pour l'Angleterre. — A Halifax, le duc de Kent leur fait bon accueil. — Pitl et le comte d'Artois. — Les trois frères font quarantaine à Falmoulh. — Lettre du duc d'Orléans à Gouverneur-Morris.
— Arrivée des princes à Londres.
A son arrivée à Philadelphie, le duc d'Orléans remit à la légation française des Etats-Unis une copie du mandat d'arrêt de la Convention, auquel il s'était soustrait par la fuite, l'étal de ses services militaires, et tous les actes relatifs à sa conduite politique. Il fit cette démarche d'après l'inspiration de sa mère, qui tenait à convaincre le Directoire que son lils n'avait pas été le complice des projets de Dumouriez en 1795. Une fois cette formalité remplie , le duc se choisit une retraite aussi simple que possible, et attendit avec im-
patience le jour où il serait réuni à ses frères. Mais ce jour était encore
éloigné, et lejeune prince, que dévorait un besoin d'activité incessante,
ne pouvait trouver de distraction que dans l'étude et dans l'observation du monde. Le nom de Gouverneur-Morris lui ouvrit toutes les portes, lui valut partout un accueil empressé; et l'aménité de son caractère, son instruction variée, l'intérêt que réveillait dans tous les cœurs une existence si agitée, si curieuse déjà, entourèrent sa personne d'un charme irrésistible. Les lois d'un pays libre devaient nécessairement attirer l'attention d'un jeune homme qui avait concouru à la conquête des libertés de sa patrie. Celte élude, en l'amenant à une comparaison entre la constitution d'une république florissante et les constitutions imposées successivement à la France, au milieu des tempêtes politiques, lui offrait d'utiles enseignements pour l'avenir. Les excès de la révolution française, quoique inévitables dans un temps de secousses si profondes, n'en inspiraient pas moins d'horreur aux concitoyens de l'illustre Washington; et les sympathies les plus vives attendaient, sur le sol hospitalier de l'Amérique, les victimes échappées aux fureurs des Robespierre et des Ma rat. Les hommes les plus éclairés, les plus ardents démocrates condamnaient unanimement, non le principe, mais les tendances de notre révolution, et considéraient l'établissement de la république comme impossible en France. Hamilton le déclarait à Lafayelte en 1798. « La suspension du roi et les massacres de septembre, lui écrivait-il, mont guéri de toute sympathie pour la révolution française; je n'ai jamais cru qu'on put faire de la France une république, et je suis convaincu que cet essai, tant qu'il se prolongera, ne peut amener que des malheurs. » Plus tard, le célèbre Jefferson, jetant un coup d'œil sur ces temps héroïques et pourtant de douloureuse mémoire, précisait encore mieux son opinion, dans sa correspondance avec le même personnage: « Vous vous rappellerez peut-être, disait-il en 1815, avec quelle instance, à l'époque du serment du Jeu de Paume, je vous engageai, vous et les patriotes avec lesquels jetais lié, à entrer alors en arrangement avec le roi , à assurer la liberté religieuse, la liberté de la presse, le jugement par jurés, Vhabeas corpus et une législature nationale, choses qu'on était alors certain de lui faire adopter; à vous retirer ensuite chez vous, et à laisser ces institutions agir sur la condition du peuple, jusqu'à ce qu'elles le rendissent capable de plus grands
progrès, avec la certitude que les occasions ne vous manqueraient pas pour lui faire obtenir davantage. C'était là tout ce que je croyais vos compatriotes capables de supporter avec modération et utilité pour
eux-mêmes '. »
Ces jugements, que le temps a consacrés, ces opinions impartiales, texte inépuisable des entretiens de chaque jour, modifiaient singulièrement les idées du duc d'Orléans en jetant dans son esprit le germe de profondes et salutaires réflexions. L'anarchie dans laquelle s'agitait la France, tiraillée au dedans et sans cesse menacée au dehors; cette succession de gouvernements, dont toute I énergie s'épuisait en rigueurs inutiles; ce spectacle affligeant avait depuis longtemps refroidi l'enthousiasme du jeune prince. Ce n'était plus l'ardent jacobin de 1700, mais un patriote éclairé et rêvant une sage liberté pour son pays. Il prévoyait que la république, fille de la révolution, serait étouffée par sa mère, et que la monarchie renaîtrait de ses cendres. Issu du sang des rois, chef d'une famille princière, objet des vœux de quelques partisans obscurs, le duc d'Orléans ouvrait son âme à des rêves immenses et lointains ; et ces espérances, venues en même temps que les ressentiments du passé, renouvelaient l'ardeur du noble exilé pour l'étude et servaient de guide éternel à sa conduite.
Cependant, les mois s'écoulaient, et ses frères n'arrivaient pas. Il commençait à s'inquiéter sérieusement de ce retard inexplicable, quand, le 7 février 1797, il eut la joie de les presser sur son cœur. Celte réunion, si ardemment désirée, les consola de tous les maux soufferts et leur lit apparaître l'avenir sous de plus riantes couleurs. Les trois frères, après le récit mutuel de leurs infortunes, formèrent mille projets heureux, se croyant assez forts désormais pour braver ensemble la mauvaise destinée. Grâce à la lettre de crédit de Gouverneur-Morris, leurs ressources leur semblaient inépuisables; ils étaient riches en effet, riches d'illusions, cette monnaie de la jeunesse, qu'on dépense si rapidement, et qu'on échange, un jour, contre l'expérience, ce trésor plus profitable de 1 âge mûr. Dès ce moment, pour nos jeunes exilés, joies et douleurs devaient être communes. Le front haut, l'âme sereine, et se tenant la main, ils allaient avancer d'un pas ferme dans celte voie d'épreuves que leur traçait le destin!
1 Mémoires et correspondance du général Lofm/elte.
Spectacle touchant et sublime! Sainte fraternité du sang et du molheur ! Union si forte que la mort seule a |>u la rompre, sans éteindre la flamme sacrée du souvenir, toujours vivace dans le cœur de celui
qui a survécu à tant d infortunes. S instruire par les voyages était l'unique pensée de Louis-Philippe; il n'eut pas de peine à la faire partager à ses frères. Avant de quitter Philadelphie, le siège du gouvernement fédéral à cette époque, ils assistèrent à la séance — où Washington; président de la république, adressa au congrès son dernier discours; — et en même temps à l'installation de M. Adams, son successeur. Ensuite, ils fuient présentés à l'illustre général, qui les invita à le visiter ;'i Mont-Vèrnon. Les princes prirent congé de lui et partirent à cheval, le 2 avril, avec Baudouin. Ils parcoururent, dans la direction du sud-ouest, Baltimore, ville de l'Etat de Maryland ; Chester, située sur la Delaware; Newport, dans le Kenlucky; le Hûvre-de-Grâce et llalord. De là, nos voyageurs entrèrent dans 1 État de Virginie, le plus démocratique de tous les Etats d'Amérique. Sur un territoire appartenant à toute II nion, entre Maryland et Virginie, s'élève la cité fédérale qui porte le nom glorieux de Washington, et où le gouvernement central vint définitivement s'établir en INOI.
Les princes la visitèrent avec soin, traversèrent la charmante ville d'Alexandria, et bientôt saluèrent, dans sa modeste demeure, le [dus grand citoyen des temps modernes. « À Mont-Vernon , la vie du Cincinnatus américain était celle d'un gentilhomme aisé de la Virginie : du confortable sans ostentation, de la simplicité sans affectation, et liberté entière, voilà ce que trouvèrent chez lui ses hôtes. Mais ce qui dut les frapper davantage, ce qui ne peut manquer d'avoir laissé dans leur esprit une de ces impressions que rien n'efface, c'est l'admirable sérénité de cet homme, — roi, s'il eut voulu l'être ; — dictateur, s'il n'eût lui-même repoussé la dictature; — grand dans la guerre; le premier dans la paix ; le premier dans le cœur de ses concitoyens. Washington était convaincu que, dans un pays entièrement neuf, où il n'y avait ni noblesse ni races royales, tout essai de royauté eût été une anomalie, une usurpation injustifiable; il savait faire, quand il s'agissait des autres peuples, la part des mœurs, des temps, des exigences du passé. Il aimait la liberté avec passion, mais unie a l'ordre, soumise aux lois; il avait pour elle un de ces amours qui l'honorent et la sauvent, non de ceux qui la corrompent et la tuent.» (Bodtmy.) Quel rare et magnifique exemple de grandeur et de désintéressement pour les hommes jaloux d'acquérir une gloire pure et immortelle! Washington était plus qu'un homme sur la terre, c'était un demi-dieu, dont on admire la sublimité sans pouvoir y atteindre. Mais ces natures d'élite sont, hélas ! des exceptions, que les moralistes offrent vainement comme modèles au genre humain. La vie a autant d'aspects qu'il existe d êtres pensants. Tout change selon le point de vue, parce que la société a créé aux hommes des qualités, des vices, des besoins, des préjugés qui se modifient quelquefois avec l'Age et avec les mœurs de la nation, sans jamais s'annihiler. Cette transformation dans les idées n'est, après tout, que relative, et rend en quelque sorte insensibles les progrès de la civilisation. Ainsi, Louis-Philippe et ses Irères devaient se sentir émus en face de l'illustre citoyen qui, après avoir sauvé et gouverné la république américaine, vivait paisiblement à l'ombre de sa vigne et de son figuier. Toutefois l'abnégation de Washington résultait inévitablement de ce besoin impérieux d'indépendance que manifestait un peuple d'autant plus disposé à exiger des institutions libérales qu'il n'avait rien à détruire, mais tout à édifier. C'est ensuite de ce raisonnement rigoureusement logique que le due
d Orléans, tout en apprenant de son hôte à discerner les avantages et les abus de la liberté, ne fut pas le maître d'étouffer dans son cœur le germe de cette ambition, dont le but était le premier trône de l'univers. De son côté, Washington, subissant ce charme indéfinissable que Louis-Philippe exerçait sur tout le monde, témoignait à ses botes une tendresse vraiment paternelle. Il leur prépara l'itinéraire d'un voyage à travers les États-Unis, leur remit des lettres de recommandation pour plusieurs personnages éminents, et leur lit promettre de revenir le voir à leur retour; promesse qu'à leur grand regret ils ne purent remplir, par des circonstances indépendantes de leur volonté. Les princes se proposèrent de s'avancer dans l'intérieur des terres, et de visiter ces peuples sauvages, jadis seuls maîtres de ces vastes contrées, et que la civilisation a refoulés sans les gagner. «Nous devons connaître à fond ce pays, dit le duc d'Orléans à ses frères; ce sera quelque jour un allié puissant de notre chère patrie ; car nous sommes jeunes, et, croyez-moi, nous reverrons notre France elle-même réconciliée avec tous ses proscrits, comme elle est déjà délivrée de ses écbafauds. » Louis-Philippe a toujours conservé la carte qui le dirigea dans ses pérégrinations, ainsi que le compte exact de chaque dollar dépensé pendant ce voyage. Les princes, en dérivant vers le nord-ouest, traversèrent Leesburg. chef-lieu du comté de London; passèrent la Shenandoah sur le pont de Sheperds, et, se repliant sur eux-mêmes au sud-ouest, se rendirent au comté de Shenando, à New-Markett, et visitèrent successivement Kizadslown ou Keyssel, en face de Rockingham; Harrisonburg, Staunton, Lexington, Bartley, Wythe, Àbingdon; toutes cités merveilleuses par la richesse du sol et les prodiges de l'industrie, et coquettement assises le long de l'immense chaîna des Alleghanys, ou Montagnes Bleues, qui parcourent l'Amérique Septentrionale et séparent la confédération du nord au sud jusqu'à la Géorgie et l'Àlabama. Nos voyageurs pénétrèrent chez les Indiens Cbérokées, tribu belliqueuse et surtout hospitalière pour les Français, qu'elle préfère à toutes les autres nations. En effet, pendant leur séjour à New-Echota parmi ces sauvages, ils prirent part à leurs fêtes et à leurs jeux. On jour, le duc d'Orléans, fatigué d'une longue marche au milieu de ces bridantes savanes, et après une chute qu'il avait faite, s'avisa de se saigner en présence de quelques Indiens; puis, quand il eut arrête le sang et refermé la veine, il augmenta
leur surprise en leur expliquant par signes qu'il venait de se soulager d'un grand malaise. Alors on le conduisit chez un vieillard malade, à qui une saignée procura un bien-être sensible. Saisis de respect et
d'admiration, les Cliérokées portèrent le nouvel Esculapeen triomphe et lui prodiguèrent les plus grands honneurs, à tel point qu'il ne put se soustraire à un singulier usage cl n pays, ("liez ces tribus, tous les membres de chaque famille couchent sur une même natte, ranges par ordre d'âge et de rang. La famille du vieillard accorda au prince la faveur insigne de passer la nuit sur la natte commune, entre la grand' mère et la grand'lante.
Après la révolution de Juillet, le roi Louis-Philippe fit cadeau, diton, de la lancette du duc d'Orléans à un étudiant, qui s'empressa delà déposer au musée de l'École de Médecine de Paris.
Les princes quittèrent New-Echota, et, coupant la pointe méridionale des Alleghanvs, abordèrent à Nashville, cite remarquable de l'État de Tennessee. De là, ils remontèrent du sud au nord et inclinèrent davantage vers l'ouest par les plaines arides du kentueky. Dans cette traversée, ils avisèrent un soir une cabane sur laquelle on li-
ÎSi HISTOIRE
sait : Logement pour hommes et pour chevaux. Colle espèce d'auberge était tenue par un Français, qui leur témoigna une grande sollicitude. Notre homme, assez questionneur et assez avide de nouvelles, très-rares dansées tristes savanes, s'enquit des motifs du voyage de ses liùles ; et, ne pouvant concevoir qu'on s'aventurât dans de pareilles contrées sans autre but que celui de s'instruire, il ne se lassait pas de s'apitoyer sur leur folie et de dire : « Quel dommage que trois jeunes gens semblables perdent ainsi leur temps ! » Egayés par eetle plaisante boutade, le duc d'Orléans et ses frères continuèrent leur roule et oublièrent leurs fatigues quand, sur la limite des plaines du Kentucky, ils rencontrèrent des souvenirs de leur patrie. En effet, ils trouvèrent là toute une colonie fondée par des Français et composée de villes qui se nomment Versailles, Louisville, Clarkesville, Francfort, Farnace et Bourbon-Town, le Paris de ces contrées lointaines. Société, mœurs, habitudes, tout, dans cette colonie, véritable oasis de ces immenses déserts, révèle la civilisation de l'Europe, et surprit agréablement nos aventureux voyageurs. De Farnace, ils se dirigèrent vers le petit comté de Washington et suivirent à l'est, en amont, la rive droite de l'Ohio, qu'ils avaient déjà traversé à Louisville et qu'ils repassèrent à Weeling, sur les frontières de Virginie, pour s'arrêter quelques jours à Pittsbourg. Dans celte ville, le comle de Beaujolais, dont la constitution naturellement délicate avait été affaiblie par trois années de captivité et de mauvais traitements, tomba si sérieusement malade, que sou étal inspira des craintes à ses frères. Le duc d'Orléans, par bonheur, savait assez de médecine pour juger de la nature du mal et indiquer le remède. Ses soins intelligents et dévoués rendirent la santé au malade. Mais ce fui bientôt à son tour de s'aliter. La petite caravane se trouvait alors à Bairdslovvn, que bouleversait un événement extraordinaire. Impatienté de ne pouvoir être servi dans l'auberge où il était descendu, le duc d'Orléans s'enquit de la cause de tout ce tumulte. En lui apprenant que dés comédiens donnaient une représentation, plaisir encore inconnu dans la ville, l'hôtesse ajouta ingénuement qu'elle ne pouvait ni manquer ni faire manquer une pareille fête à sa famille. Tout souffrant qu'il était, le prince dut se résigner à attendre la fin du spectacle pour obtenir ce dont il avait besoin. En revanche, il fut, au retour de ces braves gens, l'objet des attentions les plus empressées. Comme souvenir de l'hos-
pitalité qu'il recula Bairdstown, Louis-Philippe, devenu roi, envoya une horloge à la cathédrale.
Les jeunes princes reprirent le cours de leur voyage et gagnèrent le Forl-Francklin, peu distant de Philadelphie. Ils poursuivirent leur chemin jusqu'aux grands lacs si vantes du Canada. A Buflalo, sur les bords du lac Érié, ils se trouvèrent tout à coup au milieu d'une tribu d'Indiens Senecas, qui manifestèrent d'abord des intentions fort peu bienveillantes. Cependant le sang-froid, le courage et la noblesse des manières du duc d'Orléans imposèrent à ces sauvages, et les primes passèrent quelques jours avec eux. En les quittant, le comte de Beaujolais ne vit plus à ses côtés un chien auquel il tenait beaucoup. « Je suis convaincu, dit-il. qu il aura séduit un de nos hôtes, et qu'il m'a été volé. — Lb bien! répondit le duc d'Orléans, s'ils Tout vole, il faut qu'ils le rendent. — Y pensez-vous, mon frère? reprit le comte, nous sommes quatre contre toute une tribu. — ■ Ils ont | oui1 eux la force, mais nous avons pour nous la justice et le droit, » ajouta l'aine des frères; et, revenant sur ses pas, il alla parler seul au chef des Indiens. La dignité de son attitude, l'expression de son regard, jointes à l'éloquence du geste cl île la parole, remuèrent profondement l'âme de ces hommes, qui, dans la simplicité de leur nature primitive, ont à un haut degré le sentiment instinctif du beau et du juste. « Hélas! dit le comte de Beaujolais en voyant le duc d'Orléans lui ramener son chien ; je connais un pays où, maigre le code des droits de l'homme, l'éloquence de mon frère n'obtiendrait pas si facilement gain de cause en plaidant le respect de la propriété. » De Buflalo, les princes, abandonnant la route directe que 1 étal du pays rendait impraticable, franchirent la frontière canadienne et se dirigèrent vers le lac Union, (le lac, d'une circonférence de 120 myria mètres, reçoit les eaux du lac Supérieur, une fois plus vaste encore, et les reverse lui-même dans les lacs Érié, Michigan et Sniut- Clair, dont les ondes torrentielles, confondues avec celles de nombreuses rivières . alimentent le fleuve Saint-Laurent et forment la chute du Niagara , l'une des plus imposantes merveilles de la nature.
De Buflalo à Canandaigua, les voyageurs durent, par un soleil ardent, traverser des plaines immenses sans chemins traces, sans indice qui les dirigeât ; ils s'aventurèrent, à l'aide de la boussole, dans
de vastes forêts aux arbres centenaires, bravant la fatigue, les privations, des dangers de toute sorte, surmontant les obstacles, et
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nuit et jour exposés aux intempéries d'un climat mortel pour les Européens.
Itien ne les découragea, rien ne les empêcha d'explorer un pays qui, pour nous servir de l'expression du duc d'Orléans lui-même, était « le beau idéal de l'impraticable et du dangereux. » C'est de gaieté de cœur qu'ils affrontaient tant de périls, car ils en avaient été avertis par un marchand anglais qu'ils rencontrèrent entre Buffalo et Canandaigua. Ce marchand s'appelait Alexandre Baring, qui, devenu lord Ashburton après avoir été ministre, lut chargé, en 4 8-'»l, par le cabinet de Saint-James, de terminer les différends survenus entre l'Angleterre et l'Amérique, et de fixer la ligne de la frontière américaine du coté du Canada.
Les princes, remontant le lac Seneca, pénétrèrent sur le territoire de New- York pour gagner Philadelphie, visitèrent de grands établissements commerciaux sur les bords du Gencsee, et arrivèrent à la pointe deTioga, sur le Susquehannahs, en faisant vingt-cinq milles à pied, le sac sur le dos. De Tioga, ils descendirent la rivière jusqu'à
DE LOUIS-PHILIPPE. ±il
Wilkesburre, d'où ils se rendirent à Philadelphie au mois de juin 171)7. Il était temps qu'ils pussent goûter un peu de calme et de repos, d'autant plus que leur bourse commençait à s'épuiser. Ils profitèrent de quelques moments de loisir pour écrire à leur mère et à leur sœur. La lettre du duc de Monlpensier à mademoiselle Adélaïde est le récit pittoresque des impressions de ce pénible voyage.
« Ma chère sœur, disait-il, j'espère que vous aurez reçu les lettres que nous vous écrivîmes de Pittsbourg, il y a près de deux mois; nous étions alors au milieu d'un grand voyage que nous venons de terminer il v a quinze jours. Il a duré quatre mois; nous avons fait, pendant cet espace de temps, mille lieues, et toujours sur les mêmes chevaux, excepté les cent dernières lieues, que nous avons faites partie par eau, partie à pied, partie sur des chevaux de louage et partie en stage ou voiture publique. Nous avons vu beaucoup de sauvages, et nous sommes même restés plusieurs jours dans leur pays; ce sont, en général, les meilleures gens du monde, excepté lorsqu'ils sont ivres ou excités à la colère. Ils nous ont reçus à merveille, et notre qualité de Français a beaucoup contribué à celte bonne réception, car ils aiment inOniment notre nation. Ce que nous avons vu de plus intéressant après eux a certainement été la cascade du Niagara, vers laquelle je vous mandais de Pittsbourg que nous allions nous diriger. C'est le spectacle le plus imposant, le plus majestueux que j'aie jamais vu. Sa hauteur est de cent trente-sept pieds, et son volume d'eau est immense, puisque c'est le fleuve Saint-Laurent qui se précipite tout entier en cet endroit. J'en ai pris une esquisse, et je compte en faire une gouache que ma chère petite sœur verra sûrement chez notre tendre mère; mais elle n'est pas encore commencée et me prendra beaucoup de temps, car ce n'est en vérité pas un petit ouvrage.
« Pour vous donner une idée de la manière agréable dont on voyage en ce pays, je vous dirai, chère sœur, que nous avons passé quatorze nuits dans les bois, dévorés par toutes sortes d'insectes, souvent trempés jusqu'aux os sans pouvoir nous sécher, et n'ayant pour toute nourriture que du lard, quelquefois un peu de bœuf salé et du pain de mais ; indépendamment de cela, quarante ou cinquante nuits dans de mauvaises cabane^ où nous devions coucher sur un plancher composé de bûches bien inégales, sans parler des humeurs et des grognasseries des habitants, qui nous fermaient quelquefois la
porto au nez, ou dont l'hospitalité était souvent bien maussade. Non, jamais, je le déclare, je ne conseillerai un tel voyage à qui que ce soil. Cependant, nous sommes loin de nous repentir de l'avoir fait, puisque nous en avons rapporté tous trois d'excellentes santés et nécessairement quelques connaissances de plus. »
Celte peinture n'est certes pas réjouissante; pourtant ce voyage, comme on la remarqué, avait été semé d'incidents assez romanesques et parlois très-excentriques. Nous en citerons encore un dans lequel se révèle bien le caractère léger île notre nation. On jour, le duc d'Orléans vit un Français qui était venu s'établir près du lac Ontario. La rencontre d'un compatriote, loin du pays natal, cause toujours une douce émotion; le prince aborde l'émigré, s'entretient avec lui, et s'apcrcevant bientôt que son interlocuteur l'observe plus qu'il ne l'écoute, il lui demande Je motif de sa distraction : « Ali ! monseigneur, répond-il, ce n'est pas vous que je regarde, c'est votre chapeau ; si je l'avais seulement pour un instant, ma fortune serait laite. — Eli bien ! ajoute le duc en riant , laites votre fortune, » Notre original , au comble de la joie, prit la forme du chapeau et se confondit en remercimenls. Quel ne lut pas l'élonnement du prince quand , plus lard, à la Havane, il retrouva le même homme à la tête d'une riche fabrique. " C'est à vous, lui dit le chapelier, c'est à voire chapeau que je le dois. J'en ai fait sur le même modèle, et tout le monde a voulu porter des chapeaux à la française, à la duc d'Orléans. Aujourd'hui, si j'avais de l'eau dans mon habitation, mes travaux seraient doublés, il y a longtemps que j'en cherche en vain ; mais à présent il en viendra, car votre présence nie porte bonheur. » En effet, par un hasard presque incroyable, on découvrit une source, cl le chapelier devint millionnaire.
Les princes étaient de retour depuis peu de temps, quand, vers la lin de juillet, la lièvre jaune vint à décimer la population de Philadelphie, 'foules les familles aisées désertèrent la ville; les trois frères v lurent retenus par le manque d'argent. Dès qu'il se voyail au bout de ses ressources, le duc d'Orléans préférait l'économie la plus stricte à un emprunt; aussi son esprit d'ordre leur permit d attendre jusqu'en septembre, époque à laquelle ils reçurent de leur mère une somme suffisante à leurs besoins cl même à l'entreprise de nouveaux \ii\;i<;c>. Heureux ilavoir échappé à I épidémie, ils partirent sans re-
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lard . se rendirent à New-York, et de là s'embarquèrent, trois semaines après, pour gagner Newport et Providence, les deux plus grandes villes de l'Etat de Rhode-Island. Ils parcoururent par terre le Massachussels, lu New-Hampshire; le Maine; rétrogradèrent vers le sud jusqu'à Boston, où ils visitèrent la tombe du général Warren, qui, à la célèbre affaire de Runkershill, apprit aux Anglais à redouter la valeur des légions américaines; puis ils revinrent à New-York. Dans celte ville, ils eurent connaissance, par les journaux, d'événements politiques d'un haut intérêt pour eux.
Le Directoire s était installé au milieu d'embarras presque insurmontables. Les terroristes vaincus s'agitaient; le peuple était découragé; les guerres épuisaient le trésor; enfin l'on touchait à la veille d'une faillite, dont les désastres semblaient incalculables. Néanmoins, les directeurs se mirent courageusement à l'œuvré pour détourner l'éclat delà tempête qui les menaçait. En substituant aux assignais discrédités les mandais territoriaux, ils empêchent la crise financière; puis ils s'occupent de compléter les cadres de l'armée. Pichegru préparait avec les soldats de Coudé une restauration militaire; on le remplace par Moreau, qui reçoit l'ordre de marcher avec Kléber et Jourdan sur la capitale de l'Autriche; et Hoche va paciGer la Vendée et la Bretagne, pendant que, de son côté, Bonaparte entraîne l'armée d Italie à la victoire. D'autres soins réclamaient le gouvernement : bientôt il ranime l'agriculture, le commerce, l'industrie, et il organise les écoles primaires et centrales, l'École normale avec l'Institut, création conventionnelle de l'abbé Grégoire. Mais ces mesures excellentes ne modéraient pas l'acharnement des luttes politiques, et les conspirations s'ourdissaient dans l'ombre. Depuis la constitution de l'an 111 et le renouvellement fractionnaire, le conseil des Cinq-Cents et celui dés.'l/iciens s'étaient recrutés, en bonne partie, d'hommes tout à lait opposés au système républicain. Il y avait les royalistes, parmi lesquels se trouvait le traître Pichegru, président des Cinq-Cents; ensuite venaient les constitutionnels de 1791, qui, dans les assemblées publiques, témoignaient une horreur invincible pour la royauté, sans croire à la durée de la république en France ; de sorte que le plus grand nombre souhaitaient une monarchie qui lût l'expression des idées du dixhuitième siècle, et offrit des garanties solides à la liberté. Toutefois, cette monarchie, ils la voulaient avec un changement de dynastie, et
non avec la restauration des Bourbons aines. C'est pourquoi leurs regards se tournaient vers la branche d'Orléans, dont l'avènement à la couronne était la solution la plus simple pour toutes les difficultés. D'origine illustre, elle pouvait se faire accepter sans répugnance par les cours étrangères; au dedans, elle avait donné des gages à la nation en se mêlant aux intérêts révolutionnaires. Par cela même que la réalisation de celte idée de transaction présentait des garanties d'oubli pour toutes les compromissions, le parti orléaniste grandissait d'une façon sensible; et Louis-Philippe correspondait avec quelques-uns de ses partisans les plus influents, notamment avec l'abbé Siéyès. L'émigration, qui avait une police active en France, était instruite de ces menées, et lançait les plus véhémentes diatribes contre les constitutionnels et les orléanistes, dont l'union rationnelle devait être si fatale à la branche aînée des Bourbons. « Il ne faut pas, disait M. de Vauban, que Monsieur (comte d'Artois) se dissimule que la faction d'Orléans s'agite dans tous les sens; qu'elle est renforcée par tout ce qui s'appelle constitutionnel; qu'elle acquiert de jour en jour plus de consistance. Si la France, ou plutôt les meneurs, appelaient le fils du duc d'Orléans au trône, vous le verriez entrer l'épée à la main, pour assurer, par la valeur, une usurpation que vous auriez peut-être le regret de voir reconnaître. La république ne l'a-t-elle pas été déjà? Il courrait à une gloire que la postérité lui accorderait peut-être un jour ! » Cependant, le jeune duc d'Orléans, que les excès de la révolution avaient justement indigné, en modifiant ses idées politiques, ne répondait que timidement aux avances de ses partisans. Bon appréciateur des événements, et faisant son profit des rapports qu'il avait eus avec plusieurs cabinets, il pressentit qu'il y aurait imprudence et danger, pour lui, de ramasser la couronne de France dans le sang de Louis XVI. Il ne pouvait la désirer que pure de toute souillure; or, avant de passer sur sa tète, elle devait ceindre le front d'un soldat parvenu et celui des deux frères de l'auguste martyr de la royauté. Les hésitations de Louis-Philippe irritèrent quelques-uns de ses partisans, qui songèrent alors à choisir un prince de la maison de Brunswick, pour placer l'unité de pouvoir dans sa main ; car on s'était habitué à voir dans le Directoire un gouvernement de transition, ni républicain, ni monarchique, auquel il fallait donner une forme plus précise, une action plus large, une stabilité plus réelle. Dans ces
conditions, les cinq rois à toge rouge avaient fort affaire pour contenir la haine des partis ; la division s'était glissée jusque parmi eux ; Bartbélemi votait avec les clicliistes; et Carnot, quoique avant peu de goût pour les Bourbons, aurait peut-être volontiers favorisé rétablissement dune monarchie constitutionnelle au profit de Louis XY1I1 ou du duc d'Orléans. D'un autre côté, les démocrates tentaient de ressusciter la constitution de 1795. Trois députés, exclus du corps législatif, soulevèrent douze cents ouvriers , reconnurent avec eux les postes du Luxembourg, occupé par les Directeurs, et se portèrent au camp de Grenelle, ou ils croyaient trouver un appui ; trahis et arrêtés, la plupart furent déportés ou fusillés. Cinq mois après, un message du Directoire dévoilait à l'assemblée une conspiration royaliste : cinq prévenus, juges à l'hôtel de ville par un conseil de guerre, furent condamnés à mort, et leur peine commuée en celle de la réclusion. Toutefois, la conspiration avait des complices dans les deux Conseils. Le Directoire, effrayé, se hâte de rappeler à Paris une colonne de l'armée de Sambre-et-Meuse ; le général Pichegru hésite à donner le signal de l'insurrection; mais, avertis par Merlin, — Barras et ses collègues prennent une résolution vigoureuse. Dans la nuit du 17 au 48 fructidor, Augereau pénètre dans Paris avec douze mille hommes et quarante pièces de canon, cerne les deux assemblées qui composent le corps législatif, et fait conduire au Temple treize membres de l'une et de l'autre; puis le reste des Conseils est convoqué à YOdéon et à l' Ecole de médecine. Les Parisiens, si brusquement réveillés à quatre heures du matin par le canon d'alarme, apprennent par de nombreux placards la cause de ce coup d'État, et le Directoire obtient sans peine toutes les mesures qu'il exige des Conseils. En effet, soixante-quinze individus condamnés à la déportation, et Carnot est de ce nombre; — les élections de quarante-huit départements cassées comme illégales; — l'exclusion des députés qui en sont le produit; — les prêtres réfractaires et les émigrés expulsés de nouveau; — les nobles suspects obligés de donner des otages ; — le bannissement des Bourbons aines et de la famille d'Orléans; — le Directoire investi du droit de mettre toutes les villes en étal de siège et de créer des commissions militaires; — la déroute complète des royalistes : telles furent les conséquences immédiates de la journée du IN fructidor an Y i septembre 1797).
Après ce coup d'Étal, qui sauvait le gouvernement d'un danger pour le jeter dans un autre, en lui préparant une dictature militaire, le Directoire, plus que jamais inquiet, essaya de déguiser sa faiblesse sous un système de violence et de roueries. Sa colère s étendit particulièrement sur les Bourbons, dont le bannissement était décrété. L'infortunée duchesse d'Orléans, que tant de motiis recommandaient à 1 indulgence des directeurs, lut arrêtée dans une maison de santé, et enfermée à la prison de la Force. Le 20 septembre 1707, elle prit la route de l'Espagne, avec une pension de 100,000 francs, prélevée sur ses biens confisqués.
Le duc d'Orléans, à cette époque, était de retour à Philadelphie, et continuait à recevoir de loin en loin des nouvelles de France, avec des propositions pour une couronne , sans se prononcer en aucune manière. H apprit à la fois et la déportation de sa mère , et quelles espérances faisait concevoir à ses partisans la voie déplorable où s'était engagé le Directoire. Ces circonstances le décidèrent à partir pour I Espagne; sa tendresse filiale était un prétexte suffisant pour dissimuler ses véritables projets. Mais la guerre entre la Péninsule et l'Angleterre empêchait toutes communications. Le moins dangereux pour le prince était de se rendre à la Louisiane, alors possession espagnole, pour de là passer à la Havane , où il s'embarquerait sur un des bâtiments de guerre que cette colonie expédie en Europe. Avec l'assentiment du ministre d'Espagne à Philadelphie, il partit avec ses frères le 10 décembre 1707, par la saison la plus rigoureuse. Comme le cheval les fatiguait trop, ils achetèrent un chariot pour y atteler leurs montures , et voyagèrent ainsi d'une façon plus commode. A Carliste, un des chevaux s'emporta et renversa le due d'Orléans. Tout meurtri de sa chute, il se saigna sans retard en présence de quelques habitants émerveillés de son habileté, et qui, le croyant chirurgien, cherchèrent à le retenir dans le pays par l'appât d'une riche clientèle. Les princes n'atteignirent Piltshourg qu'au bout de dix jours. Le Monongahela était pris par les glaces ; mais l'Alleghanv était encore libre. Ils firent l'emplette d'un bateau, s'adjoignirent trois personnes, et "s'embarquèrent sur lohio, le 5 janvier 1708. Deux jours après, la navigation se trouva interrompue de nouveau par la recrudescence du froid, dont I intensité fut telle (pic le lait et le cidre gelaient dans h cabine constamment
chauffée. Les bateliers mêmes, enfants du pays, ne pouvaient résister à celte température glaciale, et quatre d'entre eux durent céder leurs rames aux jeunes princes. Depuis les chutes de l'Ohio jusqu'au fort Mansac, au-dessous de la jonction de Gumberland, les bords du lleuve sont limités par des forêts immenses, et les dangers et les obstacles se multiplient. Faute d'un batelier expérimenté, les princes, en dépit
du froid, dirigèrent nuit et jour l'embarcation, que les glaces eussent brisée cent fois pour une sans leur prudence. Parvenus au fort Mansac, ils s'approvisionnèrent de gibier dans les environs, et s'arrangèrent, en route, avec un habile timonier, dont l'aide leur était indispensable pour s'aventurer sur le Mississipi. Ils partirent donc, à la fin de janvier, auprès du port Jefferson , et ne s'arrêtèrent qu'une demi-journée à la Nouvelle-Madrid, premier poste espagnol. L'effrayante rapidité du fleuve, jointe à la quantité d'arbres déracinés qu'il charriait, les obligea à ne naviguer (pie de joui-, Ils parcoururent trois cents lieues sans rencontrer plus de trois habitations. Audessous du poste du Bâton-Rouge, plus bas que Natchez, la navigation cesse d'être dangereuse, cl les rives sont couronnées d'habitations
presque jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Les trois frères descendirent dans cette colonie le 17 lévrier. Le gouverneur, don Gayoso , leur témoigna ics plus grands égards, et voulut les retenir jusqu'au passage dune corvette espagnole, qui devait arriver de la Havane et y retourner ; mais, au bout de cinq semaines d'attente vaine, ils montèrent sur un bâtiment américain. Au milieu du golfe du Mexique, on rencontra une frégate anglaise, qui avait arboré le pavillon tricolore. Après un échange de quelques boulets, le navire américain fut capturé. Le duc d'Orléans et ses frères, remplis d'inquiétude sur les suites de cette aventure, avisaient, dans leur cabine, au parti qu ils prendraient, quand, du pont, on leur cria en anglais : « Allons! il faut nous suivre ! » Certains de ne pas tomber au pouvoir de Français, les princes se rassurèrent : « Dieu sait cependant, disait le duc de Montpensier, où ils vont nous conduire maintenant; peutêtre vont-ils nous faire faire le tour du monde ! » Mais le duc d'Orléans s'avança vers le lieutenant anglais, et lui dit : « Monsieur, ayez la bonté d'informer votre capitaine que je suis le duc d'Orléans, accompagné de mes deux frères, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, et que nous nous rendions à la Havane. » Le capitaine Cochrane s'empressa d'annoncer aux illustres exilés qu'ils seraient
bien reçus à son bord. La corde dont on se servait pour \ monter fut maladroitement jetée de la frégate au duc d'Orléans, qui tomba à
DE LOUIS-PHILIPPE. 2(i.'i
la mer et fut forcé d'aborder à la nage. « Vous alliez à la Havane, leur dit le capitaine avec bienveillance , je vais vous v conduire, sans débarquer, moi-même; je vous dois au moins ce petit service pour le désagrément que je vous ai cause en interrompant votre route. » Les princes, arrivés à leur destination le 51 mars, tentèrent vainement de passer en Europe. Découragés par tant d'obstacles . ils devaient bien se résigner à leur sort. Dès lors, ils songèrent à se fixer à la Havane, où le bon accueil des habitants et des autorités espagnoles semblait leur promettre l'oubli de leurs fatigues et de leurs maux. Plaisirs et fêtes de toutes sortes vinrent un moment les distraire de leurs tristes pensées; et la princesse Sanla- Clara, dit-on, les admit au baise-mains, faveur à laquelle certaine maladie de peau dont cette souveraine était affligée empêcha les princes d'être fort sensibles.
Cependant la cour de Madrid était loin d'être animée de bonnes intentions à l'égard des ducs d'Orléans. Toute dévouée à la brandie ainée des Bourbons, et surtout inquiète de l'esprit d'indépendance qui agitait alors la Havane, elle redoutait, dans cette colonie, l'influence d'un prince français, qui, si jeune, avait illustré son nom en combattant pour la cause de la liberté. De là les entraves qui empêchèrent la réunion de la ducbcsse d'Orléans et de ses fils; de là mille vexations suscitées à ces derniers. Jusqu'où ne poussa-t-on pas la peur et la lâcheté! S'il faut ajouter foi au récit d'un commissaire du gouvernement à la Havane, un capitaine de flibustiers, nommé Durand, eut mission d'assassiner le duc d'Orléans. L'histoire consigne de pareils attentats pour livrer au mépris ceux qui les ordonnent, et à l'exécration ceux qui en sont les infâmes instruments; car le sang de la victime retombe toujours sur le front du meurtrier. Les princes, nous l'avons dit, se proposaient de demeurer à la Havane, quand l'ordre suivant, parti d'Aranjuez, vint mettre obstacle à leur projet :
«Très-excellent seigneur, écrivait le ministre Urquijo au capitaine général de l'île de Cuba, le comte de Froberg, fondé de pouvoir des ducs d'Orléans, qui se trouvent dans cette île, a sollicité pour eux quelques secours et la permission de voyager dans les domaines du roi aux Amériques. Mais Sa Majesté, à raison de l'état de ses iinanees, n a pu accéder à la première demande, ni à la seconde par de justes considérations; et elle m'a chargé de prévenir Votre Excellence
im HISTOIRE
<|u elle ne veut pas que lesdils seigneurs restent à la Havane, ni clans aucune autre partie des possessions espagnoles du nouveau Monde! si ce n est à la Louisiane. J'en instruis Votre Excellence pour qu'elle bon naisse la volonté du roi et I accomplisse (21 mai 1799). »
Celte conduite du roi Charles IV à l'égard des àrrière-petits-fils du régent et du comte de Toulouse était dune brutalité ridicule; mais les rivalités politiques n'admettent pas de ménagements: ainsi le veut la stabilité des trônes! si tant est que les trônes puissent être stables lorsque, méconnaissant les besoins de leur siècle, les rois n'ont jamais de plus grands ennemis qu'eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, le duc d'Orléans et ses frères n'entendirent pas qu'on disposât, sans plus de façon, de leurs personnes, et, jetant, pour la première lois, les yeux sur l'Angleterre, ils espérèrent y trouver enfin un asile. Un parlementaire espagnol les transporta d'abord aux îles anglaises de Baliama, puis à Halifax, chef-lieu delà Nouvelle-Ecosse, où le duc de Kent, l'un des fils de Georges III et père de la reine Victoria Ire, les accueillit avec distinction. Mais il n'osa prendre sur lui d'autoriser leur passage en Angleterre, avant d'en avoir écrit au roi et à ses ministres. Les trois proscrits se bornaient alors à solliciter une simple permission de transit, pour se rendre d'un des ports de la Grande- Bretagne à Hambourg, et de là, aller voir leur mère; ils annonçaient en même temps leur résolution de vivre retirés. Pitt consulta le comte d'Artois sur leur requête; celui-ci refusa de donner son avis. La vérité est (pie la famille royale n'était pas sans inquiétude sur l'arrivée subite du duc d'Orléans en Europe, à l'époque prévue de la chute du Directoire. On savait ses relations avec l'abbé Siéyès, sous l'influence duquel s'exécutaient d'aussi grands changements en France ; celte coïncidence donna lieu à toutes sortes de conjectures. Les gazettes anglaises en firent le sujet de mille commentaires, et les journaux français allèrent jusqu'à signaler Dumouriez comme le chef d'un complot en faveur de son ancien aide de camp. L'accusation était précise; le vieux général la repoussa par une lettre qu'il adressa, au mois d'octobre 1799, au Spectateur du Nord. Voici les termes de cette curieuse justification :
« Vous m'indiquez, disait-il, comme chef d'une faction d'Orléans; \ous m'englobez dans cette faction avec une dame, célèbre par sa plume, qui, malheureusement pour elle, a écrit contre le jeuneprinec
quisc trouve compromis par l'accusation que vous portez contre moi. Je connais très-peu cette dame, que je n'ai vue qu'à Tournay, en 170.", lorsqu'elle accompagnait la jeune et intéressante princesse que j'ai sauvée alors de la proscription et de la rage des Robespierre et des Ma rat. Je n'ai pas revu celle daine depuis; j étais fort lié avec le jeune prince; c'est chez moi qu il a fait sa réponse à l'écrit indiscret qu'elle avait lancé contre lui. Ces deux pièces ont été imprimées à Hambourg, et sont connues de vous. Vous jugez donc bien qu'il ne peut y avoir aucune liaison entre nous, et encore moins l'union nécessaire à une faction.
« Je n'ai pas besoin de défendre les trois jeunes princes de la branche infortunée que les scélérats veulent séparer pour jamais de l'arbre auguste qui a si longtemps honoré notre pairie. Je ne dirai que peu de mots sur le jeune duc d'Orléans. Il a pleure avec moi la mort de Louis XVI ; s'il s'est réuni à moi pour la venger, il a quitté avec moi la France. Depuis lors il a continuellement voyagé en Suisse, en Danemark, en Norwége, en Laponie, en Suéde, en Amérique, à la Havane, où il est réuni depuis un an avec ses frères. Quand, par qui, avec qui, comment pourrait-il, éloigné, errant et pauvre, communiquer, intriguer, comploter avec les scélérats de Paris, qui, peut-être, abusent de son nom, et qu'il ne connaît pas? Vous pouvez, monsieur, dans la ville que vous habitez, prendre des informations précises sur sa conduite et son caractère; vous êtes entouré de gens qui le connaissaient particulièrement. Il n'a montré. partout où il a été, que de l'application, de la constance et tics vertus.
« Quant à moi, monsieur, si j'étais chef d'une faction usurpatrice, j'aurais ménagé les scélérats que, dans tous mes écrits, j'ai couverts d opprobres; je me serais réservé des moyens de raccommodement pour pouvoir rentrer en France et me rallier à mes complices. J'aurais évité de me montrer toujours royaliste, toujours attaché à l'ordre naturel de la succession. Tous mes écrits font foi de mes sentiments. Oui, monsieur, je suis royaliste, je reconnais Louis XVII I pour mon légitime souverain ; tout mon espoir de la régénération de la France réside dans ses vertus, son expérience, ses lumières, sa clémence, et dans le retour de la nation à la vérité, à la raison, à l'amour de l'ordre, de ses lois et de ses mis.
« Tels sont les sentiments dans lesquels je veux vivre et mourir. « J';ii l'honneur d'être, etc.
« Di mouriez. »
On voit, d'après cette lettre, combien les opinions de Dumouriez s'étaient modifiées à Londres, à supposer, comme on le répétait, qu'il eût jamais travaillé pour l'avènement du duc d'Orléans. C'est qu'alors, en effet, il était fort {inutile de songer à ce projet ; car le 18 fructidor, en réveillant les haines contre toutes les couronnes, et surtout contre le nom de Bourbon, avait ajourné les espérances du parti orléaniste. Aussi, témoin de la défection des uns et de la défaite des autres, Louis-Philippe comprit que ses intérêts le rapprochaient désormais de la branche aînée; et c'est avec cette pensée dans le cœur qu'il vint chercher un asile en Angleterre, où vivait le comte d'Artois. Dès qu'ils eurent obtenu l'assentiment du cabinet de Saint-James, les ducs d'Orléans se rendirent à New-York, où ils s'embarquèrent sur le Grantham, et s'arrêtèrent à Falmouth en janvier 1800. Pendant qu'ils y faisaient leur quarantaine, Louis-Philippe écrivit à Gouverneur- Morris ces quelques lignes caractéristiques :
« J'apprends qu'un paquebot va partir pour New- York, et je profite de cette occasion pour vous informer de notre heureuse arrivée, après une traversée de vingt cl un jours, avec peu de mauvais temps, et sans avoir, Dieu merci! rencontré de croisières d'aucune espèce. Cependant, nous vîmes un vaisseau qui n'était pas anglais. Il voulut bien, par bonheur, avoir peur de nous. Nous sommes d'autant plus heureux, qu'en ce moment la mer est couverte de corsaires, et que quatre paquebots viennent d'être pris. Les journaux ne parlent que de captures et de coups de vent.
« Je vous écrirai bientôt plus au long; mais je n'ai eu ce moment à vous annoncer que notre bon retour. Vous voyez que je suis né heureux !
« Bonaparte, premier consul!... L'abbé Siéyès, son collègue!!... et l'évèque d'Autun, son ministre !!!... (50 janvier 1800.) »
Enfin, les nobles exilés purent librement se rendre à Londres; mais le comte de Beaujolais étant tombé malade en route: le duc de Montpensier resta auprès de lui à Cliston, près Bristol, et le duc d'Orléans précéda ses frères dans la capitale de la Grande-Bretagne, où il arriva au commencement de février.