‹ Histoire de Louis-Philippe, roi des FrançaisChapitre 23 sur 55 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les Bourbons cherchent à gagner le directeur Barras. — Louis XVlll signe des lellres patentes en sa faveur. — Bonaparte revient d'Ilalie, après le traité de Campo-Fonnio. — Il est chargé de I expédition d'Egypte ; son retour. — Journée du 18 brumaire. — Le Consulat. — La machine infernale. — EnlreTue du duc d'Orléans et du comte d'Artois à Londres. — Lettre du duc a Louis XVIII ; sa réconciliation avec la famille royale ; réflexions à ce sujet. — Lettre du duc à Gouverneur-Morris. — Le duc d'Orléans et ses frères vont a Minorque; de la à Barcelone. — On les empêche de pénétrer en Espagne. — Leur retour a Londres. — Mademoiselle Adélaïde est rappelée auprès de sa mère en Espagne. — Louis XVlll quitte Millau. — Bonaparte propose à la maison de Bourbon l'abandon de ses droits à la couronne de France. — Louis XVIII refuse ; protestation des princes de la branche aînée et des ducs d'Orléans. — Conspiration de Pichegru. — Exécution du duc d'Enghien. — L'Empire. — Administration puissante de Napoléon; victoires. — Il répudie Joséphine et épouse Marie-Louise. — Naissance du roi de Rome. — Louis XVIII et le comte d'Artois a Calmar, ; — Fauche-Borrel et le duc d'Orléans. — Les ducs d'Orléans à Twickenham. — Mort du duc de Montpensier. — Le comte de Beaujolais tombe malade. — Il part pour Malle avec son frère; sa mort.

La journée du 18 fructidor était l'œuvre de Barras, qui, après ce coup d'État, gouverna la France. Convaincus de l'impossibilité d'une

restauration par des complots obscurs, les royalistes tournèrent leurs regards vers le plus influent des directeurs. Barras ne repoussa pas leurs ouvertures, et M. de la Maisontort communiqua le but et l'importance de cette négociation au comte de Provence, qui. depuis la

mort de Louis XVII, avait pris le nom de Louis XVIII, avec le titre de roi de France et de Navarre, en notifiant son avènement à toutes les puissances. Louis XVIII approuva les démarches faites auprès de Barras, et n'hésita pas à signer des lettres patentes en sa faveur. Pour assurer le succès de celte intrigue, les Bourbons eurent recours à l'entremise de la Russie, et Paul I", alors bien disposé pour rémigration et la restauration bourbonnienne, avait promis son appui, quand la victoire de Zurich vint faire échouer toutes ces tentatives. Notre gloire militaire grandissait chaque jour; les prodigieux succès de Bonaparte en Italie fixaient l'attention de l'Europe entière, et son retour à Paris, après la conclusion du traité de Campo-Formio , excita le plus vif enthousiasme. Mais le Directoire, jaloux de ses triomphes, se hâta de se débarrasser de lui en le chargeant de l'expédition d'Egypte. C'était l'envoyer à de nouvelles conquêtes. Tout à coup le vainqueur de Jaffa, pressentant ses glorieuses destinées, remet le commandement de l'armée à Kléber, part furtivement d'Egypte, débarque à F'réjus le 17 vendémiaire an NUI (9 octobre 1799), et accourt dans la capitale, au milieu de la stupeur générale. Fatigués, mécontents, inquiets, les partis commencent à placer leurs espérances dans sa renommée. Les royalistes le caressent pour l'attirer dans les intérêts de Louis XVIII; les républicains redoutent en lui un dictateur militaire ; mais les modérés l'appellent de tous leurs vœux; enfin le peuple applaudit à l'audacieuse révolution du 18 brumaire. Le héros de Rivoli ramassa d'une main ferme les rênes du gouvernement tombées des mains de Barras, et la constitution du 22 frimaire an Mil (15 décembre) jeta la république dans des voies nouvelles. Elle remplaçait les deux Conseils par le Sénat et le Corps Législatif, et substituait au Directoire un Consulat composé de Bonaparte, Cambacérès et Lebrun. Une fois maître absolu du pouvoir, le premier consul devint nécessairement le point de mire des intrigues royalistes. Louis XVIII même, abusé sur ses intentions, lui adressa une lettre, où, dans les termes les plus nobles, il s'efforçait de lui persuader combien il s honorerait, lui Bonaparte, en replaçant le souverain légitime sur le trône de ses aïeux : « Je ne puis lien sur la France sans vous, disait-il, et vous-même, vous ne pourrez faire le bonheur de la France sans moi : hâtez-vous donc! » Le premier consul coupa court à toutes ces négociations, en déclarant que tant qu'il

gouvernerait, les Bourbons ne rentreraient pas en France. Alors les espérances des royalistes se changent en haine; on cherche à se débarrasser par l'assassinat du héros qui vient de répondre à l'agression de l 'Angleterre et de l'Autriche réunies par l'immortelle victoire de Marengo ; niais Bonaparte, échappé miraculeusement à la machine infernale, parait à l'Opéra au milieu d'applaudissements frénétiques (3 nivôse an VIII, 24 décembre 1800).

Pendant que ces complots se tramaient en France pour une restauration de la branche aînée, Louis XVIII, obligé de transporter, de résidence en résidence, sa cour errante et peu nombreuse, s'était réfugié à Mittau, dans la Courlande, sous la protection éphémère de Paul I""; le prince de Condé guerroyait à sa suite; le comte d'Artois vivait à Londres au milieu des dissipations et des intrigues. Dès qu'il connut l'arrivée du duc d'Orléans, il se proposa de le circonvenir. C'était une conquête dont il voulait avoir le mérite, et une conquête aussi précieuse que dilficile; car Louis-Philippe avait toujours obstinément refusé de s'enrôler sous le drapeau de l'émigration. Tout disposé, par l'identité des intérêts, à se rallier à la cause de la branche ainée, le prince comptait rester lidèle à son serment de ne jamais combattre contre sa patrie. La contre-révolution semblait un parti vaincu, et la France avait un maître assez redoutable pour que royalistes et orléanistes, oubliant leur rivalité, songeassent à réunir leurs efforts vers un but commun. — le triomphe de la monarchie légitime. Le comte d'Artois et le duc d'Orléans se rencontrèrent d'abord dans les salons, et bientôt ils eurent, chez le premier, une entrevue pendant laquelle on observa scrupuleusement les règles de l'étiquette. Petitesses humaines ! vanités puériles dans une aussi grande infortune! a Le roi, dit Monsieur, vous recevra avec plaisir, mon cousin; mais je crois qu'il est aussi convenable qu'indispensable de lui écrire. » Le duc d'Orléans, consentant à cette démarche, écrivit une lettre dont les termes ne satisfirent pas le comte d'Artois, qui lui dit sottement : « Vous auriez dû parler au roi de vos erreurs. — Des erreurs? répondit le duc, j'ai pu en commettre; mais vous, n'en avezvous pas commis aussi? Il aurait donc fallu dire nos erreurs, et ce n'eût été ni poli pour les autres, ni noble pour moi-même. » Et la lettre ne fut pas modifiée. Louis XV111 se garda bien de manifester la même susceptibilité que son frère; il eut soin, au contraire, dans sa

réponse, de ne froisser en aucune façon les sentiments du duc d'Orléans. Ce rapprochement fut bientôt publié ; mais, comme 'toujours,

le récit en lut altéré dans les détails. « Cette entrevue, dit une gazette anglaise, a eu lieu le jeudi 15 février, à quatre heures après midi; M. le duc d'Orléans avait été conduit chez Monsieur par M. le comte de Montjoie, qui n'a point quitté les trois princes pendant leur émigration. Arrivé devant Monsieur, M. le duc d'Orléans a dit qu'en se rendant en Angleterre, il n'avait eu en vue que de pouvoir présenter ses respects, sa fidélité et son dévouement, d'une manière plus sure, à S. M. Louis XVIII et à Monsieur; de déposer à leurs pieds, en les suppliant de les oublier, les torts qu'il avait eus dans les commencements de la l'évolution ; de les prier de vouloir bien considérer, dans leur bonté, que ses torts étaient moins les actes de sa volonté personnelle que l'effet de son inexpérience et de l'influence qu'avaient eue sur lui les mauvais exemples et les mauvais principes des personnes avec lesquelles il avait vécu dans son enfance et pendant sa jeunesse; enfin de l'assurer qu'il était prêt h répandre tout son sang pour effacer ses fautes, et pour le service du roi, dont il était un des plus fidèles sujets. » Louis \\ III, qui s'était montré si convenable vis-à-vis de son

cousin, ne se fit pas scrupule de déguiser le sens de celte réconciliation dans sa correspondance intime. Ainsi, lors des premières démarches que fit auprès de lui la duchesse douairière d'Orléans, il écrivait au duc d'Harcourt: « 27 juin 1799. — Je m'empresse de vous faire part, monsieur le duc, de la satisfaction que j'éprouve d'avoir pu exercer ma clémence en faveur de M. le duc d'Orléans, mon cousin. Sa respectable mère, cette princesse vertueuse, a ététrop grande dans ses malheurs, pour recevoir de ma part une nouvelle atteinte qui aurait porté le désespoir et la mort dans son cœur. Elle a été l'intermédiaire entre son roi et son fils. J'ai recueilli avec sensibilité les larmes de la mère, les aveux et la soumission du jeune prince, que son peu d'expérience axait livré aux suggestions coupables d'un prince monstrueusement criminel.

« Cettedéterminatiou a été prise de l'aveu de mon conseil, et j'ai la bien douce satisfaction de vous annoncer que les membres ont prononcé d'une voix unanime les mots de clémence et de pardon.

« Louis. »

La clémence de Louis XVIII était anticipée; car les princes d'Orléans n'avaient encore, par aucune démarche, confirmé les sollicitations d'une mère qui, on le sait, différait essentiellement d'opinion avec eux. Ce que la duchesse voulait bien appeler des torts, et.iit la conséquence rigoureuse d'une éducation dirigée vers les idées de progrès. Des déceptions politiques ne constituaient pas des fautes. Il ne pouvait y avoir de repentir la ou il n'y avait que des regrets. Sans doute, le duc d'Orléans déclara « qu'il ne se séparerait plus désormais de la branche aînée de la famille, dans la bonne et la mauvaise fortune; que l'ordre et la hiérarchie seraient pour lui le plus saint des devoirs;» mais il n'y eut pas plus de clémence de la part d'un roi sans trône, qui tant de fois avait provoqué le premier une réconciliation si nécessaire à ses projets, — qu'il n'y eut de basse soumission de la part d'un prince qui n'avait rien a renier de son passé. La lettre suivante, adressée à Gouverneur-Morris, le 5 mars 1800, ne laisse, à cet égard, aucun doute sur la vérité:

« Monsieur, voilà bientôt trois semaines que je suis ici, et je regrette de n'avoir pu vous écrire plus tôt. Je saisis la première occasion qui s'offre. Je vous ai écrit de Falsmouth par le paquebot .-j'espère que vous aurez reçu ma lettre.

« Tout s'est passé le mieux du monde ici, et nous avons reçu du public un accueil aussi bon que nous pouvions l'espérer. Nous avons été admis en audience particulière du roi et de la reine. Cette audience a été longue, cl Leurs Majestés nous ont comblés de bontés.

« Nous voyons souvent Monsieur, comte d'Artois, qui a été extrêmement bon pour nous; il a bien voulu se charger de remettre au Roi (Louis XVIII) une lettre, dans laquelle nous le suppliions d'agréer l'hommage de notre fidélité. Je répète que tout a marché au gré de nos souhaits. Nous avons lu dans les journaux beaucoup de contes à ce sujet : j'ai la confiance que vous n'y avez point ajouté foi et que vous me connaisse/ assez pour être convaincu, sans que j'aie besoin de le dire, que je n'ai pas manqué de déployer, dans ma conduite, la franchise et la dignité qui me conviennent. Il est donc inutile de m 'arrêter davantage sur cette question. »

Si, dans les voies nouvelles où marchait la France sous la volonté de fer d'un soldat parvenu, le due d'Orléans avait compris la nécessité tic se rallier a la branche aînée contre les envahissements d'une puissance redoutable, il se borna toutefois à cette manifestation de principes, et refusa toujours de combattre dans les rangs des émigrés, malgré les obsessions du comte d'Artois: refus dont le motif honorait le vainqueur de Jemmapes, mais ne témoignait pas d'une grande soumission aux désirs du souverain de .Millau.

(.elle conduite, pleine de dignité, inspirait une haute estime en Angleterre, où les whigs conservaient encore du père de Louis-Philippe des souvenirs affectueux. La vie régulière du prince contrastait tellement avec la vie dissipée du comte d'Artois et du duc de Berry ; il y avait dans son caractère, formé par le malheur cl l'expérience, une gravité si solennelle et si douce a la fois, qu'on se sentait ému et plein de respect en face de cette jeune et noble infortune. Pouréchapperaux persécutions de Monsieur, autant que pour satisfaire à un de ses vieux les plus chers, le duc d'Orléans sollicita du cabinet deSaint- James les moyens de se pendre, avec ses frères, auprès de la duchesse d'Orléans, qu'il croyait a Barcelonne, tandis qu'elle résidait à Saria, prés de cette ville.

La guerreentre l'Espagne el l'Angleterre était un obstacle à l'exécution de ce projet ; néanmoins, ils obtinrent d'être transportés dans l'ile Minorque, où ils apprirent que l'armée de Condé devait se réu-

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nii' à l'armée anglaise. On profita de celte circonstance pour essayer de les décidera se joindre aux émigrés. Ils furent inébranlables. Silices entrefaites, une corvette napolitaine relâcha a Manon, et les princes se firent reconduire dans la rade de Barcclonne: mais, comme l'ordre d'Aranj nez existait encore, le capitaine général delà Catalogne --"opposa à leur débarquement; et ils furent obligés de retourner en Angleterre.

Leur voyage, pourtant, ne lut pas tout a fait sans résultat: car. avant de s'éloigner de Barcclonne. ils purent correspondre avec leur mère et l'engager à rappeler auprès d'elle mademoiselle Adélaïde, qui depuis longtemps en avait exprimé le désir a ses frères.

Tout éclatant de la gloire de Marengo, Bonaparte voyait chaque jour s'affermir sa puissance, et, ne connaissant plus de borne- à son ambition, il rêvait déjà la pourpre impériale. Le consulat a vie lui fraya le chemin du trône. La Russie, qui s'était déclarée contre la république, abandonna tout a coup la cause des Bourbons: et, sur un ordre de l'empereur Paul, en date du 31 janvier 1801, Louis XVI 1 1 dut s'éloigner de Mittau avec sa petite cour: arrivé à Memel, il congédia ses gardes du corps; et, pour être souffert sur le territoire prussien, il fut obligé d'échanger son titre de roi contre celui de comte de Lille.

La conclusion de la paix d'Amiens rejetait bien loin les espérances des royalistes. L'armée de Coudé fut dissoute. Une foule d'émigrés avaient profilé de l'amnistie pour rentrer en France: d'autres se dispersèrent en Allemagne. Quelques écrivains ont avance qu'en 1803, Bonaparte proposa aux Bourbons d'abandonner leurs droits à la couronne de France. Le prisonnier de Sainte-Hélène a complètement démenti cette assertion, et voici comment il expliquait les motifs qui devaient y avoir donné lieu: « Au temps de notre intelligence avec la Prusse, dit-il, et lorsqu'elle s'occupait de nous être agréable, elle fit demander si de souffrir des princes français sur son territoire nous causerait de l'ombrage, et on répondit que non. Enhardie, elle demanda si on aurait une trop grande répugnance à la mettre à même de leur procurer des secours annuels; on lui répondit encore ipie non. pourvu qu'elle garantît qu'ils demeureraient tranquilles et s'abstiendraient de toute intrigue. Celte affaire se traitant entre eux. et la négociation une fois eu train. Dieu sait ce que

le zèle de quelque agent, ou même k's doctrines du cabinet de Berlin, qui n'étaient pas les nôtres, peuvent avoir proposé!» Il résulte de ceci (pie Louis XVIII fut en effet sollicité, à l'insu du premier consul, de renoncer au trône. Un pareil acte, accompli loyalement par les Bourbons, promettait des conséquences heureuses, parce qu'en délivrant la république des conspirations de la famille royale, il eût inévitablement donné un autre cours aux événements politiques. D'abord, il aurait changé les dispositions hostiles despuissances protectrices des droits de Louis XVIII; et une fois couronné, l'ambitieux Bonaparte, dans l'intérêt de la dynastie qu'il voulait fonder, eût préféré un système de pacification à des guerres continuelles et désastreuses, dont l'issue devait lui être fatale tôt ou tard. Mais LouisXVÎII repoussa toute espèce d'insinuation à cet égard et en instruisit sa famille, qui signa la protestation suivante:

«Nous, princes soussignés, frère, neveu et cousins de Sa Majesté Louis XVIII, roi de France et de Navarre, pénétrés des mêmes sentiments dont notre souverain seigneur et roi se montre si glorieusement animé dans sa noble réponse à la proposition qui lui a été faite de renoncer au trône de France, et d'exiger de tous les princes de sa maison une renonciation à leurs droits imprescriptibles de succession à ce même trône, déclarons que, notre attachement à nos devoirs et à notre honneur ne pouvant jamais nous permettre de transiger sur nos droits, nous adhérons de cœur et d'âme à la réponse de notre roi ;

«Qu'à son illustre exemple, nous ne nous prêterons jamais à la moindre démarche qui puisse avilir la maison de Bourbon;

«Et que si l'injuste emploi d'une force majeure parvenait (ce qu'à Dieu ne plaise!) à placer de fait et jamais de droit sur le trône de France tout autre que notre roi légitime, nous suivrons avec autant de confiance que de fidélité la voix de l'honneur, qui nous prescrit d'en appeler jusqu'à notre dernier soupir à Dieu , aux Français et à notre épée. »

Les royalistes ne pouvaient désormais se méprendre sur les intentions du premier consul, qui ne se donnait plus la peine de cacher le but de son ambition dévorante. Alors ils conspirèrent de nouveau et cherchèrent à tirer parti du mécontentement de quelques chefs de l'armée. Mais Bonaparte, averti par Foucbé de se méfier des agents de l'Angleterre et de la Vendée, lit arrêter, en 1804, Pichegru, Moreau

et Georges Cadoudal, sur de simples soupçons <jui se changèrent en certitudes; leur pmees s'instruisit activement; Pichegru fut trouvé étranglé dans sa prison. Moreau subit deux ans de bannissement, et Georges Cadoudal porta sa tète sur l'échafaud. Ce ne Curent pas les seules victimes des tentatives maladroites du comte d'Artois. Leduc d'Enghien, dénoncé par Fouché comme chef de ce complot, fut enlevé du territoire badois, conduit à Vincennes, et immédiatement livré a un conseil de guerre. Joséphine et madame Laetitia intercédèrent en sa faveur; Bonaparte résista d'abord, et quand, vaincu parleurprières, il demanda la sentence de mort, il était trop tard: le dernier rejeton des Condé avait été fusillé pendant la nuit dans les fossés du château .

Le consulat à vie avait porté le coup mortel à la république. Bonaparte, qui détestait un gouvernement popvlacier, fonda une monarchie absolue, en établissant l'empire, par un sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII. Le pape vint en personne le sacrer à Notre- Dame et ceindre son front de la couronne de Charlemagne. Dès lors cet homme extraordinaire, en faisant disparaître, de son souffle puissant, jusqu'aux derniers vestiges de la révolution dont il était le fils, ramène plus violemment que jamais la société dans des voies d'ordre et de progrès. Il détruit le calendrier républicain, relève les autels, s'occupe des besoins de la capitale , qui lui doit ses plus beaux monuments , ses halles, ses marchés, ses établissements d'utilité publique; jette les premiers germes d'une noblesse nouvelle en instituant l'ordre de la Légion d'honneur, encourage les arts, dote la France d'un code immortel dans l'intervalle de ses victoires, et reçoit le surnom de Napoléon le Grand. Mais le moderne César songeait à perpétuer sa dynastie. Ebloui par les rayons de sa gloire, il voulut rendrez jamais impossible le retour delà maison de Bourbon, en adoptant une politique toute de fusion et d'oubli; ce fut une des causes de sa ruine. Remplacer l'égalité par l'aristocratie, remettre sur la scène les titres surannés de la féodalité, s'entourer enfin d'une noblesse de fraîche date, quand la révolution s'était faite contre une noblesse de plusieurs siècles, voilà son premier tort. Son second tort, le plus impardonnable à coup sûr, fut d'abuser de sa puissance pour bouleverser les royaumes de Naples, d'Lspagne, de Hollande et de Westphalie, et de leur imposer des rois de sa façon. Cet esprit d'envahissement

sans limites effraya l'Europe, <|iii dut opposer une digue au torrent de son ambition. Quoi qu'il en soit, grand capitaine et grand législateur, Napoléon enchaînait la France au bruit des victoires d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, d'Espagne, de Wagram, etc. Son nom magique passait de bouche en bouche; les enfants étaient instruits à le bénir; tous les temples retentissaient de sa gloire.' Roi d'Italie, médiateur de la confédération suisse, protecteur île la confédération du Rhin, il entrait en triomphateur dans toutes les capitales du continent, voyait se prosterner à ses pieds les rois, les nobles et les prêtres, et, répudiant Joséphine, il appelait dans sa couche la fille des Césars! Aucune gloire, aucune illustration ne manqua au sublime héros de l'épopée impériale, pas même l'illustration du malheur! Et cependant, quand la naissance d'un lils tant désiré vint mettre le comble à sa prospérité, il crut à l'avenir de sa dynastie! mais les ailes de l'aigle se lassèrent dans son vol impétueux, et la tempête le jeta brisé et haletant sur un rocher.

Comme on l'a vu, la protestation de la maison de Bourbon n'avait point arrêté l'empereur, qui, devenu l'idole du peuple, faisait oublier son usurpation par les prodiges de son règne. Louis XV111 et son frère vivaient depuis longtemps dans une froideur extrême. Lors de l'avènement de Napoléon, ils résolurent de se réunir pour rédigerune déclaration de principes qui pût être la base d'une restauration future. Dans ce but, ils songèrent à choisir une localité spéciale où tous paraîtraient dans une espèce de congrès de famille. Là était l'embarras. La Prusse, en donnant l'hospitalité au prétendant, à Varsovie, avait déclaré «que, cet asile ayant un sens limité pour abriter sa tète proscrite, en aucun cas Varsovie ne pouvait servi r de cheflieu à mi projet de la maison de Bourbon contre le gouvernement établi en France et reconnu par la Prusse. » L'Autriche suivit l'exemple du cabinet de Berlin, et la Russie évita de s'expliquer. Louis XVI11 s'adressa a Gustave-Adolphe, qui s'empressa de lui offrir la ville de Calmar. Le roi et le comte d'Artois s'y trouvèrent le 5 octobre 1804.

A la suite de nombreuses conférences, on arrêta les termes d'une déclaration aux Français , ou l'on reconnaissait ingénument les changements survenus depuis 1789. Le roi y promettait l'égalité et la liberté des personnes, la conservation des propriétés, le maintien

des honneurs etdes grades. C'était une amnistie générale, un système de premières concessions. Mais ces promessçs étaient-elles sincères? Les Bourbons pouvaient-ils oublier le passé? L'avenir prouva le contraire. La coalition de 1805 se formait, et les royalistes essayaient d'y mêler des idées de restauration. Leduc d'Orléans, qu'on tenait à compromettre par une démonstration publique, fut, a cette époque, sur le point d'être entraîné dans une intrigue que les événements tirent échouer. Un agent, du nom de Fauche-Borrel, possédait toute la confiance de Louis XVIII et des souverains amis de la maison de Bourbon. Impliqué, sous le consulat, dans la conspiration de Pichegru . il resta trois ans en prison, et ne dut sa délivrance qu'aux sollicitations du roi de Prusse, dont il était sujet. Dés qu'il fut libre, il servit de nouveau la cause de Louis XVIII. Le roi de Suéde venait de signer un traité d'alliance avec l'Angleterre a Beckeskog 3 octobre ISO.'i . Ce fut d'abord à ce monarque que Fauche-Borrel communiqua ses projets. Il lui persuada que lui seul pouvait sauver laFrance en proclamant les droits de Louis XVIII. lui promit l'appui de personnes marquantes, et alla jusqu'à sefairc fort de lui amener le duc de Berrj et le duc d'Orléans. — « qu'il était important de ne pas séparer, ajoutait-il , dans la crainte que le parti, en France, qui vomirait se prononcer pour ce dernier, ne fût un obstacle au rétablissement du souverain légitime. » Le roi de Suède accorda immédiatement une audience à Fauche— Borrel, et lui dit : «Je profiterai très— volontiers de votre entremise, pour que vous portiez a S. A. R. le comte d'Artois le désir que j'ai de voir arriver dans mon année les ducs de Berry et d'Orléans, auxquels je donnerai un commandement effectif sous le même drapeau, ce qui fera cesser les calomnies et les interprétations perfides de ceux qui prétendent que le duc d'Orléans voudrait usurper la couronne : on verra les deux cousins clans mon armée, travailler de concert au rétablissement de l'ordre. » En conséquence, Fauche- Borrel vint à Londres au commencement de 1800, et se rendit chez le comte d'Artois, qui applaudit nécessairement aux vues du roi de Suède : « Mon cher Fauche, dit-il, allez de suite chez mon fils le duc de Berry et chez le ducd'Orléans; faites-leur part vous-même des propositions du roi : je suis assuré de tout l'empressement qu'ils mettrontl'un et l'autre à serendreauxvœuxdeSa Majesté. » Le duc deBerry fut dans des dispositions pareilles cl ajouta : « Je suis prêt a partir.

et il.en sera de même de mou cousin le duc d'Orléans. » Fauche- Borrel alla plusieurs fois chez ce dernier sans le trouver, et fut oblige d'écrire pour obtenir une entrevue. Après avoir écouté attentivement l'émissaire royaliste, le prince répondit qu'une semblable proposition avait besoin d'être sérieusement examinée, et qu'actuellement, toul en remerciant le roi de Suède de sa confiance, il ne pouvait rien arrêter de positif. Le duc d'Orléans hésitait encore à tirer l'épée

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contre la France. La réflexion l'affermit dans cette pensée, ef il refusa d'aller en Suède. Il fut bien inspiré, comme il l'apprit plus tard d'un ministre anglais, qui lui «lit à ce sujet : « Vous avez bien fait de vous décider vous-même à ne pas partir, car notre gouvernement ne vous l'eût pas permis. » Sur ces entrefaites, les revers du continent et l'occupation du Hanovre, en détruisant les plans du roi de Suède, mirent un terme aux intrigues de Fauehe-Borrel.

La persévérance du prince à se tenir à l'écart, à se garder pur de toute compromission, fut ici d'autant plus louable, qu'outre ses ressentiments personnels contre Napoléon, qui avait ajouté aux rigueurs de l'exil de la duchesse douairière d'Orléans par la suppression de la pension de cette princesse, il élail alors sous l'empire de la douleur que lui causait l'exécution du duc d'Enghien. La mort de ce jeune prince, mort dont la responsabilités pesé depuis sur Talleyrand, fut, dans le premier moment, jugée avec passion, et naturellement elle

devail être un coup sensible pour la famille royale. « C'est plus qu'un crime, c'est une faute, » avait dit Fouehé à cette occasion. Non, ce ne fut pas un crime, et les Bourbons étaient mal venus de reprocher à l'empereur d'user de représailles à leur égard, alors qu'il les avait tant de fois pris en flagrant délit de conspiration et d'attentat contre sa vie. Mais, à défaut de crime, ce fut évidemment une faute, parce qu'il eût été plus politique de répondre par la clémence aux tentatives insensées de l'émigration. Cette leçon de magnanimité eût profité à l'élu du peuple, en déconsidérant les royalistes; tandis qu'eu France et au dehors, l'opinion fut unanime à blâmer un acte de rigueur dont tout l'odieux appartient a l'entourage de Napoléon. Comme parent de l'illustre victime, le duc d'Orléans puisa dans ce triste événement un surcroit de haine contre l'empereur; et lorsque l'oraison funèbre du duc d'Enghien fut prononcéeà Londres, il écrivit à l'évèque de Landaff une lettre, où son ressentiment se révélait dans toute sa force :

« Mon cher Mylord, dit-il, j'étais certain que votre âme élevée éprouverait une juste indignation à l'occasion du meurtre atroce de mon infortuné cousin. Sa mère était matante; lui-même, apre> mon livre, était mon plus proche parent. Nous fûmes camarades ensemble pendant nos premières années, et vous devez penser, d'après cela, que cet événement a dû être pour moi un coup bien rude. Son soit esl un avertissement pour nous tous; il nous indique «pie l'usurpateur corse ne sera jamais tranquille tant qu'il n'aura pas effacé notre famille entière de la liste des vivants. Cela me fait ressentir plus vivement que je ne le faisais, quoique cela ne suit guère possible, le bienfait de la généreuse protection qui nous est accordée par votre nation magnanime. J'ai quitté ma patrie de si bonne heure, que j'ai à peine les habitudes d'un Français, et je puis dire, avec vérité, que je suis attaché a l'Angleterre, non-seulement par la reconnaissance, mais aussi par goût et par inclination. C'est bien dans la sincérité de mon cœur que je dis: Puissé-je ne jamais quitter cette terre hospitalière!

« Mais ce n'est pas seulement en raison de mes sentiments particuliers que je prends un vif intérêt au bien-être, à la prospérité et au succès de l'Angleterre; c'est aussi en ma qualité d'homme. La sûreté de l'Europe, celle du monde même, h' bonheur et l'indépen-

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dancc future du genre humain, dépendent de la conservation et de ['indépendance de l'Angleterre, et c'est là la noble cause de la haine de Bonaparte pour vous, et de celle de tous les siens. Puisse la Providence déjouer ces projets i niques * et maintenir ce pays dans sa situation heureuse et prospère! C'est le vœu de mon cœur, c'est ma prière la plus fervente...

« Vous devez être également instruit, Mylord, de mes opinions louchant la dissidence parmi les chrétiens, en d'autres fermes, parmi les hommes qui professent la même religion. Je pense que chacun doit rester fidèle aux principes dans lesquels il a été élevé, et je pense également que ce n'est point dans les temps comme ceux où nous vivons que de pareilles dissidences doivent être une cause de désunion : il ne s'agit pas d'être chrétien de telle ou telle manière, mais d'être chrétien ou de ne pas l'être.

« D'après mon humble avis, c'est de cela seul qu'il s'agit à une époque où les parties vitales de la religion et de la morale sont attaquées d'une manière si redoutable, cl où la triste expérience de ces dernières années montre avec quelle rapidité l'irréligion et l'immoralité répandent leur inlluence funeste sur les hommes.

« Je jugeais bien, Mylord, d'après la connaissance que j'avais de votre belle âme, que votre opinion sur tous ces points serait telle que je l'ai trouvée. Mais permettez— moi d'ajouter (pie je vous félicite d'avoir des sentiments si dignes d'un prélat anglais et d'un véritable chrétien.

«Veuillez bien croire aux sentiments d'estime et de considération avec lesquels je suis, etc.

« L. P. d'ÛRLÉANS.

u Twickenham, ce 28 juillet 18IM.

« P. S. — La chute de la monarchie française, les emprisonnements, les confiscations, les proscriptions, les meurtres, les boucheries qui ont accompagné celte chute, et la honteuse tyrannie qui a succédé, sont des événements dignes de la considération des princes ef de leurs sujels; ils apprennent aux princes à user avec modération du pouvoir arbitraire, et même à bien réfléchir si le despotisme est en rien convenableaux peuples éclairés qui habitent aujourd'hui l'Europe. Ils leur apprennent à se garder d'accabler leurs sujets d'impôts.

pour soutenir des guerres inutiles, ou le luxe et les prodigalités de leurs cours. Ces événements enfin apprennent ;i leurs sujets, je ne dis point à se soumettre à une oppression extrême de leurs primes, m.iis à supporter avec patience des maux légers, de crainte qu'en voulant s'en affranchir, ils ne soient accablés par de plus grands. Des réformes faites à propos peuvent être sans danger, mais la résistance aux réformes se termine le plus souvent par des révolutions. »

De quelle portée ces paroles ne sont-elles pas aujourd'hui! quelle corrélation intime et saisissante entre les sentiments du due d'Orléans et la politique de Louis— Philippe! Avec quel étonnant esprit de suite ce prince n'a— t— il pas nourri et fortifié des principes que, vingt-six ans plus tard, il a mis en pratique et défendus en dépit de toutes les récriminations, à travers tous les obstacles et tous les dangers! .Mais ce n'est pas ici la place des réllexions que nous suggère celle lettre d'un si haut intérêt. C'est une lumière éclatante, dont nous dirigerons les rayons sur chacun des événements qui remplissent cette existence accidentée, où l'ambition, loin de jamais dévier dans sa route, n'a eu qu'un point de départ et qu'un but.

Depuis leur retour en Angleterre, le duc d'Orléans et ses livres s'étaient établis à Twickenham, petite ville située dans le comté de Middlesex, sur la rive gauche de la Tamise. Twickenham est aussi célèbre par sa position ravissante que par les hommes éminents qui l'ont habitée. Pope y mourut en 17 ii. Les princes \ avaient choisi pour résidence un château moderne, ombragé par des chênes séculaires. Le chevalier de Broval, l'un de leurs premiers instituteurs. vint les rejoindre dans leur asile et les aider de sa vieille expérience. Le duc d'Orléans menait une existence très-retirée. L'étude de l'économie politique, de l'administration et des lois anglaises occupait une partie de ses loisirs. Il employait le reste de son temps à visiter les monuments publics et les établissements industriels île l'Angleterre et de l'Ecosse . puis a faire les honneurs de s;] paisible retraite a tous ceux qu'y attirait le charme de ses vertus et de ses infortunes. De leur côté, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais cultivaient les arts, et tous deux étaient sans cesse par monts et par vaux, a la recherche des sites les plus pittoresques, l'un remplissant ses cartons de paysages, l'autre herborisant; tous deux enfin oublieux du pisse et insouciants du présent et de l'avenir. Hélas! le deuil ne tarda pas

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