‹ Histoire de Louis-Philippe, roi des FrançaisChapitre 25 sur 55 · I.iberali tamen Anglorum hospitalitate · texte numérisé non relu

I.iberali tamen Anglorum hospitalitate

Exceplus,

Hoc demum in regum asylo

Requiescit.

Nat. IUJulii M. DIX. LXXV.

Ob. XVIII maii M. DCC. VII, aelat. XXX.

In memoriain fratris <lile<'tissimi

Ludovicus-Philippus, dux Aurelianensis,

Hoc marmor posuil

ser auprès d'une coudre amie...» Leduc d'Orléans, douloureusement ému, insista pour le décider a se conformer aux avis îles nié— decins. «Tu nie suivras donc, répliqua— t— il, car il me serait impossible

de me séparer encore une fois de toi; avec toi, j'irai partout où l'on voudra.» Les deux frères s'embarquèrent pour .Malte, dont le climat parut d'abord favorable au malade. Mais la chaleur y devint telle qu'un médecin anglais conseilla de le transporter sur l'Etna. Le due d'Orléans écrivit au roi de Sicile, Ferdinand IV, pour en obtenir la permission. La réponse vint trop tard! Lecomte de Beaujolais mourut, le 50 mai 1808, à l'âge de vingt-huit ans. On l'enterra à Malte, dans l'église Saint-Jean, avec les plus grands honneurs. En 1845, le consul de France à Malte, les officiers de la marine anglaise et M. le baron Tavlor inaugurèrent le superbe mausolée que Louis-Philippe substituait au modeste tombeau des temps de l'exil.

CHAPITUK XI.

Situation politique. — Louis AVI1I et sa famille se retirent en Angleterre. — Le due d'Orléans se rend à la eour de Sicile. — Marie-Caroline lui promet la main de sa fille. — Guerre d'Espagne. — Le duc d'Orléans veut défendre la cause des Bourbons d'Espagne. Réflexions à ce sujet. — L'Angleterre s'oppose a ses projets. — Réunion de mademoiselle Adélaïde et du prince. — Ils parlent pour Malte. — Arrivée de la duchesse douairière d'Orléans à Païenne. — Mariage du duc d'Orléans et de la princesse Marie-Amélie. — Le due d'Orléans fait des démarches pour obtenir un commandement en Espagne. — Lettre du conseil de Régence au prince; réponse de ce dernier — Le duc arrive en Catalogne, puis se rend à Cadix. — Le conseil de Régence repousse ses services. — Les Cortès refusent de le recevoir. — Il retourne à Palerme. — Lettre de Wellington à Dumouriez; réponse de Dumouriez. — Naissance de Ferdinand-Philip|ie, duc de Chartres. — Révolution de la Sicile. — Les conseils du duc d'Orléans sont dédaignés.

— Il se relire dans sa campagne de Bagarilla. — Abdication de Ferdinand IV ; fuite et mort de Marie-Caruline. — Naissance du roi de Rome — Campagnes de Russie; — de 1813 ; — de 1814.

— Abdication de l'Empereur.

Napoléon touchait au faite de la grandeur el de la puissance; Ions les mis, muets d'admiration et de terreur, lui faisaient un cortège triomphal; et nul, à cette époque, n'aurait pu prévoir la terrible catastrophe qui devait terminer la plus éclatante de toutes les fortunes. Aussi la famille royale, à peu près abandonnée parla vieille noblesse, ne croyait plus a la possibilité d'une restauration; on ne songeait pas le moins du monde a la replacer sur le trône. D'abord, l'Autriche avait une aversion marquée pour les Bourbons, qui s'étaient toujours opposés a l'extension desa domination en Italie et en Allemagne, et

DE LOUIS-PHILIPPE. -2si

qui l'avaient jadis dépossédée de l'Espagne. Il n'y avait donc pas à compter sur les protestations d'amitié du cabinet de Vienne, a mijpposer qu'il se fût donne la peine d'en faire. Quant à l'Angleterre, elle ne pouvait désirer un tel changement pour la France. L'enthousiasme avait dû faire place à une politique rationnelle qui lui interdisait de permettre l'union de la France et de l'Espagne. De son côté, la Prusse ménageait la France, intéressée à éloigner du Rhin les armées autrichiennes , et à maintenir les petites souverainetés de l'Allemagne, dont la faiblesse assurait le dévouement ; or il lui était fort indifférent (pie le trône fût occupé par Louis XVIII ou Napoléon; mais ce qui lui importait, c'était que la France fût exposée du côté de l'Espagne, de l'Angleterre et de l'Italie, parce que, plus elle courrait de danger?-, plus elle rechercherait l'alliance de la Prusse. La Russie, enfin, a cause de son éloignement et de sa force colossale, tout en se préoccupant peu de la politique intérieure de la France, ne pouvait voir axer déplaisir un gouvernement vigoureux et régulier à la tète d'un des plus grands Etats de l'Europe. Toutes ces raisons étaient donc de nature a ôter à la maison de Bourbon l'espoir d'être replacée sur le trône de ses ancêtres. Néanmoins Louis XVIII ne perdait rien de son courage et de sa philosophie, et répétait toujours, dans si sagacité prévoyante, (pie Napoléon périrait par l'abus du despotisme et de la conquête.

Lorsqu'il eut lancé sa déclaration de Calmar, Louis XVIII était parti de cette ville, le 24 octobre 1804, pour se rendre à son ancienne résidence près de Mittau. Mécontent du dernier manifeste du comte de Lille, le roi de Prusse lui avait notifié de ne point retourner à Varsovie, sous prétexte que, « depuis l'entrevue de Calmar, il avait pris un rôle politique en Europe, qui compromettait les rapports de la Prusse avec le gouvernement français; l'asile n'avait jamais été qu'une simple hospitalité; le séjour d'un prétendant occupé d'une restauration n'avait pas le même caractère. » Alors le comte de Lille s'adressa à l'empereur Alexandre, qui lui permit de rester a Mittau, en attendant qu'il pût aller dans la villede Kiew, sur les bords du Boristhène. Presque totalement délaissée a l'intérieur, la maison de Bourbon était ainsi considérée comme un embarras par les grandis puissances, peu soucieuses de compromettre pour elle les intérêts de leur politique. Le traité de Tilsitl 2.'j juin

1807) força le comte de Lille à quitter de nouveau le territoire russe et à chercher un asile dans d'autres contrées. L'auguste proscrit s'embarqua, avec sa famille, sur la frégate la Fraya, que Gustave- Adolphe mettait à sa disposition. 11 avait choisi l'Angleterre pour retraite; mais le cabinet de Saint-James ne consentit a le recevoir qu'à la condition qu'il vivrait, en Angleterre, d'une manière conforme à sa situation actuelle. Le comte de Lille alla habiter (iostield-lloll, château du duc de Buekingham, jusqu'en 1NI0, époque à laquelle il s'installa a Hartwel, petit château du comté de Buckingham, à seize lieues de Londres.

Après la mort du comte de Beaujolais, le duc d'Orléans s'était embarque (unir Messine; là, il reçut l'invitation de se rendre à Païenne, où s'était réfugié Ferdinand IV, chassé de Naples. Le prince accepta avec empressement et fut gracieusement accueilli. La reine Marie-Caroline avait saisi l'occasion de l'attirer en Sicile, dans un but tout à fait politique; elle songea même à l'attachera sa cause par des liens de famille plus intimes, en lui promettant la main de sa fille, la princesse Marie-Amélie. L'Espagne alors était aux prises avec les armées françaises. Depuis que les dernières conquêtes de Napoléon avaient valu à la France l'alliance de la Prusse et de la Russie, l'Angleterre s'épuisait en efforts inouïs pour conjurer les funestes conséquences du blocus continental. Elle avait vainement essayé d'entraîner la Porte, la Suède et le Danemark dans ses intérêts. Seul, le petit royaume de Portugal, qui se croyait protégé par son éloignement du théâtre des hostilités et par sa situation derrière les provinces espagnoles, s'était obstiné a conserver l'entrée de ses ports aux vaisseaux anglais. L'empereur irrité ordonna à Junot d'envahir la Péninsule avec une armée de 24,000 hommes, et fit en même temps prévenir Jean VI qu'il eût a expulser les Anglais du l'agv cl des \illes commerciales de la ente. Le malheureux don Juan obéit. .Mais la nese bornaient pas lesprojetsdeNapoleon.il avait arrêté la ruine de la maison de Bragance, et comptail même que, par une marche précipitée, Junot pourrait s'emparer du prince régenl et de la famille régnante, comme otages de ses volontés. L'Angleterre, informée de ce dessein, en instruisit à temps la cour de Lisbonne, qui se réfugia sur la Hotte anglaise, emportant avec elle ses trésors, ses diamants, ses cru/ades. pour les soustraire à l 'avidité des Français. Junot entra

DE LOUIS-PHILll'Pl-;. 289

dans Lisbonne le 30 novembre 1S07, sans rencontrer la moindre résistance, et proclama la déchéance de la maison de Bragance.

lue (ois le pied dans la Péninsule, Napoléon dédaigna la conquête du Portugal pour celle de l'Espagne. La cour de Madrid résolut de fuir comme celle de Lisbonne: — mais, à Aranjuez, où elle s'était provisoirement retirée, Charles IV fut forcé d'abdiquer la couronne en faveur de son fils ( 19 mars 1808j. Proclamé, le même soir, roi des Espagnes et des Indes, sous le nom de Ferdinand VII, le prince des Âsturies fut salué par les acclamations du peuple, heureux de ne plus subir le gouvernement de don Manuel Godoï, le favori de l'imbécile Charles IV, le cortéjo de la reine Maria-Luiza.

A la nouvelle des événements d'Aranjuez, Murât, qui occupait militairement la Catalogne, la Navarre et les bords de l'Ebre, accourut à Madrid, où l'armée française entra le 25 mars. A peine le grand duc deBerg y fut-il arrivé, que tous les partis cherchèrent à le circonvenir. Déjà, Charles IV, le lendemain même de son abdication, avait envoyé un de ses confidents à M. de Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid; et ce dernier, dans le but d'entretenir les dissensions au sein des Bourbons d'Espagne, suivant les volontés de l'empereur, décida le vieux roi à signer une protestation contre un acte arraché par un tumulte irrégulier.

Charles IV réclama également la protection de Murât, en lui recommandant particulièrement le prince de la Paix, dont on menaçait de faire le procès. De son côté , Ferdinand VII essavait quelques démarches pour obtenir l'appui de Napoléon, et lui notifiait son avènement à la couronne. Mais l'incident d'Aranjuez dérangeait les calculs de l'empereur, qui n'avait d'autre pensée que la ruine complète de la maison de Bourbon ; car il était plus difficile d'atteindre ce résultat avec un jeune prince, qui apparaissait au peuple comme le symbole de l'indépendance espagnole, qu'avec un monarque vieux et infirme, et un favori détesté de la nation entière.

Dans cette situation, s'arrogeant le droit d'intervenir dans la

question espagnole et de se poser en juge entre Charles IV et

Ferdinand VII. il attira ces deux princes à Bayonne, et força le

prince des Asturies a rendre la couronne à son père, qui d'avance

l'avait cédée à Napoléon, par un traité en date du o mai 1808.

Une fois libre de disposer de ce sceptre violemment arraché des mains de Ferdinand, l'empereur le donna à son frère Joseph , à qui Mufat succéda sur le trône de Naples. Ce fut le signal d'une lutte acharnée entre l'Espagne et la France. Ferdinand IV, jaloux de soutenir les droits de sa famille, envoya le prince Léopold, son second fils, faire ses premières armes sous les drapeaux de l'armée espagnole, et le duc d'Orléans résolut de l'accompagner.

Ici, Louis-Philippe s'écartait, pour la première fois, de cette réserve qui jusqu'alors avait été sa ligne de conduite. Sans nul doute, la guerre d'Espagne était inique dans son principe, et l'empereur commettait une monstruosité politique en substituant sa race à la descendance de Louis XIV sur le trône de Charles-Quint. Aussi la péninsule, imitant l'énergie de la Convention, se souleva-toile tout entière pour repousser une agression inqualifiable et défendre son indépendance menacée. Que, dans ces circonstances cri-

tiques, un prince sicilien prétendit se placer à la tète d'une régence en Espagne, durant la captivité de la famille royale, rien de plus simple. Tel fut peut-être le désir du fils de Ferdinand IV, qui ne voyait dans les Français que des ennemis naturels; pourtant, selon quelques écrivains, il descendit à Gibraltar pour réclamer des droits qu'il croyait avoir à la couronne d'Espagne, et la junte de Castille, avec raison, refusa de prêter l'oreille à des prétentions qui lui paraissaient intempestives, pour ne pas dire extravagantes. Mais le duc d'Orléans se trouvait, lui, dans des conditions bien différentes. D'une part, il devait éviter de donner des sujets de méfiance à l'émigration, qui tant de fois avait fait vainement appel à son épée; il devait craindre d'être soupçonné de vouloir renouveler, à son profit, la tentative d'usurpation, dont son bisaïeul Philippe d'Orléans fut accusé sous Louis XIV. Et ce soupçon se glissa si bien dans l'âme de Ferdinand VII, que. vingt deux ans plus tard, son refus de reconnaître le roi des Français témoigna de ses rancunes de vieille date. D'autre part, la démarche de Louis-Philippe n'était-elle que le résultat d'un noble élan, du dévouement le plus pur, d'une sympathie toute désintéressée? Alors, elle fut contraire aux sentiments de toute sa vie; car, lui qui avait juré de ne jamais combattre contre sa patrie, il ne pouvait oublier, bien qu'il s'agit de défendre une cause juste, que derrière Napoléon se trouvait la France, cette patrie si chère à son cœur.

Du reste, en songeant à constituer une régence en Espagne, l'Angleterre n'entendait la confier ni à un prince sicilien ni au duc d'Orléans , parce que sa politique s'opposait à ce qu'il s'élevât dans la péninsule une influence à côté de la sienne. Louis XVIII, qui négociait lui-même avec les Espagnols, pour être nommé régent temporaire, fut instruit des projets de son cousin, et usa de tout son crédit pour les entraver :

« Je savais, dit-il dans ses Mémoires, que ce prince s'était mis eu avant lors de la captivité de la famille royale, et qu'il agissait activement auprès des envoyés de la junte provisoire pour se faire employer par elle, ce qui ne m'agréait nullement. »

L'ambassadeur anglais près la cour de Sicile avait cru devoir faciliter le passage du prince Léopold et de Louis-Philippe sur un vaisseau de guerre de sa nation; mais lord Collingwood, commandant

de Gibraltar, fut promptement averti de ne point les laisser pénétrer en Espagne; et tandis que Léopold était retenu à Gibraltar, le duc d'Orléans fut conduit en Angleterre sur le bâtiment qui l'avait amené de Païenne (septembre 1808;.

A Londres, le duc se plaignit aux minisires de la conduite de lord Collingwood ; mais il apprit, non sans dépit, qu'elle avait été conforme aux ordres du gouvernement anglais. Alors, il sollicita vainement la permission d'aller rejoindre sa mère, réfugiée à Port-Mahon, depuis le bombardement de Figuières; et tout ce qu'il put obtenir, ce fut d'être transporté directement à Naples, sans toucher les côtes d'Espagne. A Portsmouth, au moment de s'embarquer, le duc rencontra la princesse Adélaïde, qui venait de Malte et de Gibraltar, où elle avait espéré le retrouver. « Dieu soit loué! s'écria le prince, il me rend un de mes bons anges! »

Il est plus facile de s'imaginer que île peindre la joie du frère et de la sœur, en se revoyant, après quinze ans de séparation! Tous deux, comme effrayés à la pensée de retomber dans un isolement que la perte récente de deux êtres bien chers eût rendu plus cruel encore, firent le serment solennel de ne plus se séparer; serment qu'ils ont tenu avec une foi religieuse, à travers toutes les infortunes et tous les dangers!

Ils partirent pour Malle, en janvier 1809, avec le chevalier de Broval et la comtesse de Montjoie. Quand , au delà du détroit , ils aperçurent les côtes d'Espagne, leur cœur battit violemment et leurs yeux se mouillèrent de pleurs, au souvenir de leur mère; mais le capitaine avait ordre de ne toucher qu'à Malte: il fut inexorable; le vaisseau, glissant rapidement sur l'onde, emporta les illustres passagers loin de cette rive, vers laquelle s'envolaient tous leurs vœux. Néanmoins, un heureux hasard les mit a même de faire parvenir une lettre à la duchesse d'Orléans. On découvrit au loin un petit brick qui cinglait du côté de l'Espagne. Le chevalier de Broval offrit de porter des nouvelles du duc d'Orléans et de mademoiselle Adélaïde à leur mère. Effectivement, on lit des signaux, le brick s'arrêta et attendit le chevalier, qui s'acquitta de sa mission, tandis que le prince et la princesse, continuant leur traversée, arrivèrent à Malle, où ils coururent s'a-

genouiller pieusement devant la tombe du comte de Beaujolais.

Ils étaient depuis quelques jours à Malte, lorsque le duc fut forcé de se rendre seul à Païenne, où l'on avait profité de son absence pour changer les bonnes dispositions de la cour à son égard. Sœur de Marie-Antoinette, — Marie-Caroline, écoutant sans peine toute espèce de calomnies sur le fds de celui qui avait voté la mort de Louis XVI, refusait maintenant de l'unir à sa fille. Quant à Ferdinand, il ne se souciait plus d'avoir pour gendre a un prince exilé et sans aucune espérance ni fortune. » C'était l'œuvre de l'émigration, qui n'avait pas manqué de pressentir le roi et la reine sur le but que le duc d'Orléans pouvait se proposer en intervenant dans les affaires d'Espagne. Louis-Pbilippe vit d'où partait le coup; mais il sut le parer avec adresse, puisa dans son amour des raisons qui vainquirent toutes les résistances, et finit par en appeler au témoignage de sa mère : « Ah! si vous allez cliercber cet ange-là, s'écria Ferdinand, il nous sera impossible de lui rien refuser! » La princesse Amélie joignit ses prières à celles du duc d'Orléans, et l'union fut décidée. Toutefois, il fallait se défier de l'avenir; le prince n'eut plus de repos que cette alliance ne fût conclue, et il voulut qu'elle s'accomplit sous les auspices et en présence de celle dont les vertus lui faisaient une auréole protectrice. Repoussé de l'Espagne, il écrivit à sa mère pour lui demander une entrevue à Cagliari, en Sardaigne, et alla l'v attendre vainement; car de nouveaux obstacles la retenaient à

Wi HISTOIRE

Mahon. Sur ces entrefaites, et pendant son séjour à Cagliari, il reçut avis de sa sœur que le cabinet de Saint-James ne s'opposait plus à son entrée en Espagne. Aussitôt il lit voile pour Païenne, et faillit tomber au pouvoir d'un corsaire barbaresque dans le cours de la traversée. A peine était-il à la cour de Sicile, que la princesse Adélaïde arriva avec madame de Montjoie. Après avoir préseuté sa sœur au roi et à la reine, ainsi qu'à sa compagne future, il partit aveu elle pour Mahon, où ils débarquèrent le 7 septembre 1809. Mais déjà la duchesse d'Orléans avait quitté la terre d'exil pour aller rejoindre ses enfants. Ceux-ci revinrent sur leurs pas, et le 15 octobre, le palais de Santa-Cruz, à un mille de Païenne, fut témoin de la réunion des trois augustes exilés. Le lendemain, Ferdinand et Marie-Caroline firent à l'infortunée princesse la réception la plus touchante et la plus empressée. Les égards dont ils l'entourèrent furent empreints de respect et d'admiration, et c'est avec un doux élan du cœur que la reine lui rappela ces paroles prophétiques, qu'elle lui avait adressées lors de son voyage à Naples en 1776 : « S'il plaît à Dieu de me

donner une fille, je souhaite qu'elle soit l'épouse de votre duc de

Valois! » Royal souhait peut-être échappé à l'ivresse du moment, à une époque où l'alliance de la famille d'Orléans était recherchée, mais dont l'adversité ni la calomnie ne purent empêcher la réalisation. Aussi s'accomplit-il sans éclat dans l'intimité de la famille. Le contrat fut signé le 15 novembre suivant, et le 2o, les époux reçurent la bénédiction nuptiale dans la chapelle du Palazzo-Reale.

Cependant, malgré l'échec qu'il avait essuyé déjà, le duc d'Orléans n'avait pas, un seul instant, renoncé à jouer un rôle actif en Espagne. Dumouriez tenait le prince au courant des événements de cette guerre, au bout de laquelle il voyait la ruine de Napoléon. La correspondance du vainqueur de l'Argonne prouve qu'il poursuivait toujours, dans le duc d'Orléans, le rêve d'une monarchie libérale sur les bases de la constitution de 1791. Le prince s'associait-il complètement a cette idée du \ieux général? Cela parait ressortir de tous les efforts que fit le premier pour obtenir un commandement dans la péninsule. Au commencement de 1809, la Junte venait d'arriver à Séville, quand s'y présenta le chevalier de Broval, que nous avons vu, dans la traversée de Portsmouth à Malte, passer sur un brick qui se dirigeait vers l'Espagne, pour porter une lettre à la duchesse d'Orléans. Chargé de solliciter l'admission de Louis- Philippe au service de l'Espagne, M. de Broval adressa, dans ce but, plusieurs mémoires a quelques membres de la Junte, notamment aux seigneurs Garay, Valdis et Jovellanos. Certaines considérations politiques empêchèrent ces derniers d'en donner communication à la Junte. L'émissaire redoubla de zèle et d'activité; on s'occupa bien de la question dans la section des affaires d'Etat; mais elle ne reçut aucune solution. Au mois de juillet suivant, le duc d'Orléans renouvela lui-même, par écrit, l'offre de sa personne; et son envoyé, poussant cette négociation avec plus d'ardeur que jamais, s'avisa , pour prévenir toute objection, de montrer une lettre de Louis XVIII et une autre de lord Portland, desquelles il semblait résulter qu'on applaudissait à la résolution du duc.

Dans le même temps , on apprit que les provinces de France voisines de la Catalogne manifestaient du mécontentement et se soulèveraient facilement contre l'Empereur, s'il se présentait, dans les environs, un prince de la maison de Bourbon à la tète de quelques troupes espagnoles. Ces nouvelles attirèrent l'attention de la Junte

i<JO H1ST0IRK

sur la demande de Louis-Philippe; et, après un mûr examen, on chargea don Mariano Carnerero, commis de la sécréta irerie du Conseil, d'aller en Catalogne, pour étudier l'esprit des populations, pressentir quel effet produirait la présence du due d'Orléans dans cette province comme sur les habitants de la frontière de France, et prendre eu conséquence certaines mesures avec le colonel Luis-Pons et le général de l'armée de Catalogne. Carnerero réussit dans ses investigations. Il en résulta que le duc d'Orléans, élevé a l'école de Dumouriez, et le seul qui, de tous les Bourbons, eût une réputation militaire, serait reçu avec enthousiasme dans les provinces de France, et surtout en Catalogne, où les vertus de sa mère ainsi que la gloire de son bisaïeul, le régent, avaient laissé des traces profondes. Pendant ce temps, le chevalier de Broval était allé rejoindre Louis- Philippe en Sicile, et d'un autre coté, laJunle cenlraleavait conliéàune commission executive, choisie dansson sein, le soin du gouvernement. Cette commission, dont pas un membre n'était dans le secret, eut à examiner les papiers relatifs à la mission de Carnerero. Tout fut approuvé; puis, d'un commun accord, on arrêta que leduc d'Orléans serait invité a venir prendre le commandement d'un corps de troupes dans la partie de la Catalogne voisine de la frontière de France. A cet effet, et pour le cas où ce plan se réaliserait, on devait donner des ordres nécessaires au capitaine général commandant cette province. Carnerero était encore chargé de porter au prince le vœu du gouvernement ; enfin, comme il était à craindre que les Français ne s'opposassent à l'exécution de ce projet, il fut convenu qu'on ne l'ébruiterait pas avant l'arrivée du duc.

Sur ces entrefaites , La bataille d'Ocana et ses déplorables conséquences interrompirent le cours de celte négociation, dont les documents originaux furent égarés au milieu du désordre général. On ne sauva que quelques copies, à l'aide desquelles on fut sur la voie de tout ce qui avait été fait. La Régence revint effectivement sur celte affaire; et, — convaincue de l'opportunité de la présence du duc d'Orléans sur le territoire espagnol, dans l'étal actuel des choses, elle voulut achever lVeuvre commencée par la commission executive de la Junte centrale. Le \ mars 1810, elle s'empressa d'écrire au prince :

« Sérénissime seigneur, la nation espagnole jette un cri d'indignation contre l'inique agression de Bayonne ef jure unanimement de

conserver son indépendance ou de mourir pour son roi légitime, don Ferdinand VII; ni les revers de nos armées, ni les succès des tyrans, n'ont pu ébranler sa constance. L'amour de la patrie, de la religion et du monarque, brûle dans tous les cœurs et y brûlera toujours; car les sentiments d'honneur et de loyauté n'abandonneront jamais cette terre de héros. Votre Altesse a exprimé le désir de combattre dans les armées espagnoles et de défendre la cause de son auguste famille. Des circonstances imprévues ont contrarié jusqu'à ce moment ce généreux désir; mais aujourd'hui, tous les obstacles étant heureusement levés, le suprême conseil de régence offre à Votre Altesse le commandement d'une armée en Catalogne. L'enthousiasmé des valeureux et illustres habitants de cette province s'élèvera au pi us haut degré lorsqu'ils verront un prince, parent de notre bon roi, partager avec eux les fatigues de la guerre, et, avec l'aide de la Providence, les conduire à la victoire et à une gloire immortelle. La Catalogne conserve encore le souvenir des triomphes obtenus par les illustres ancêtres de Votre Altesse; c'est donc à elle à reverdir tant de lauriers. L'entreprise est terrible, la lutte difficile, l'ennemi opiniâtre; mais, d'un autre côté, la haine que les Espagnols portent à l'usurpateur est grande , et leur amour pour leur légitime souverain est ardent comme leur amour de l'indépendance est énergique. Les Catalans combattront fermement avec Vôtre Altesse, et l'on verra que jamais aucun prince n'a défendu une plus belle, une plus juste cause avec des soldats plus déterminés à la soutenir. Puisse V°ti'e Altesse élever la voix du haut des Pyrénées, en tète de nos armées, promettre la liberté à la France opprimée, délivrer le trône de ses ancêtres, rétablir l'ordre en Europe et proclamer le triomphe de la vertu sur la tyrannie et l'immoralité. A tout événement. Votre Altesse aura rempli les devoirs de son auguste naissance; les princes sont les défenseurs nés des nations; nous sommes charmés d'avoir cette occasion de manifester à Votre Altesse notre affection pour sa personne et notre admiration pour ses hautes qualités.

« Que Dieu conserve Votre Altesse pendant un grand nombre d'heureuses années.

« Signé, Xavier de Castanos, président, — F. de Saavedra, A. de Escagnos, Mig. de Lar-

DIZABAL, Y. UrIDE.

ii Ile Royale de Léon. »

Don Mariano Camerero, charge de remettre cette lettre au prince, eut ordre de voyager avec le plus de mystère possible , de ne laisser rien transpirer du véritable but de sa mission avant l'acceptation du duc d'Orléans. Dans ce dernier cas seulement, il devait présenter des lettres au ministre d'Espagne à Païenne, au roi de Naples et à la duchesse douairière d'Orléans; par excès de précaution , Carnerero s'embarqua à Cadix pour Carlhagène, où l'attendait une frégate prête à le conduire à Païenne et à ramener le duc en Catalogne. De leur côté, le colonel don Luis-Pons et don Enrique O'Donncll, général de l'armée de Catalogne, reçurent des instructions analogues, avec la recommandation expresse de garder le secret jusqu'à l'arrivée de Louis- Philippe.

Le duc d'Orléans était dans sa maison de Bagaritta , quand don Mariano vint lui communiquer la détermination prise à son égard. Le prince, qui commençait à désespérer du succès de ses démarches, avait accepté le commandement des armées de Ferdinand IV, son beau-père, et s'occupait alors des moyens de proléger la Sicile contre les tentatives de Murât. Mais il n'hésita pas à tout quitter pour aller en Espagne, et, sans retard, il répondit au conseil de Régence:

« Seigneurs, le cri que la nation espagnole a jeté contre l'inique agression deBayonne, en jurant de conserver son indépendance et sa fidélité à son roi légitime le seigneur don Ferdinand VII, n'a jamais cessé de retentir dans mon cœur, et depuis cette époque, le premier de mes vœux a étç d'obtenir l'honneur que la Junte me fait aujourd'hui, en me permettant d'aller combattre avec ses armées; c'est le 5 de ce mois que j'ai reçu la lettre en date du 4 de mars, par laquelle elle a bien voulu m'appeler au commandement d'unearmée en Catalogne. Avec le consentement du roi des Dcux-Siciles, mon beau-père, je quitte le commandement de ses armées, que Sa Majesté daignait me confier sous le prince héréditaire son fils; je quitte les plans dont nous nous occupions pour la défense même de la Sicile; je m'arrache, aprèssixmoisbiencourts, à desliensdebonheur, et j'accepte avec le plus grand empressement et la plus profonde reconnaissance votrehonorable invitation. En l'acceptant, je remplis non seulement ce que mon honneur et mon inclination me disent, mais je me conforme au désir de Leurs Majestés siciliennes et des princes mes beaux-frères, si éminemment intéressés au succès de l'Espagne contre le tyran, qui a

voulu ravir tous ses droits à l'auguste maison dont j'ai l'honneur d'être issu. Il est temps sans doute que la gloire des Bourbons cesse de devenir un vain souvenir pour les peuples que leurs ancêtres ont tant de fois conduits à la victoire. Heureux si c'est de mon bras que la Providence daigne se servir pour convaincre nos contemporains et la postérité que les malheurs sans exemple dont nous sommes victimes n'ont pas dénaturé le sang qui coule dans nos veines! Heureux si mes faibles efforts peuvent contribuer à relever et à soutenir les trônes renversés par l'usurpateur, à maintenir l'indépendance et les droits des peuples qu'il foule aux pieds depuis si longtemps ; et heureux même encore, si je dois succomber dans cette noble lutte, puisque, dans tous les cas, j'aurai du moins acquis, comme Votre Excellence veut bien me le dire, la satisfaction d'avoir pu remplir mes devoirs. Je sens profondément toutes les obligations que m'impose l'honneur que vous me faites de m'appeler à commander des Espagnols et à les aidera remplir les destinées qui leur sont offertes. Puisse— je débuter dans la noble carrière que vous m'ouvrez par sauver la Catalogne pour Ferdinand VII, comme le duc d'Orléans, mon aïeul, la sauva pour Philippe V. Je ne me dissimule point la difficulté que mon devoir m'obligera de combattre ; mais j'ai la plus grande confiance dans l'aide du ciel et dans l'appui de Votre Excellence et danslecaractère espagnol, si justement célèbre par son énergie, sa noblesse et sa persévérance. Espérons que par l'union de tous, par l'élévation de l'âme et des pensées, par l'activité, la discipline et la constance, la Providence destine votre grande et généreuse nation à réparer les maux sans nombre que la faiblesse et la désunion des gouvernements ont attirés sur l'Europe coupable. L'Espagne recouvrera son roi, ses autels et son trône, et, s'il plaît à Dieu, j'aurai l'honneur d'accompagner les Espagnols vainqueurs, lorsque, par leur exemple et avec leur assistance, leurs voisins les recevront chez eux. L'adoption dont ils m'honorent sera ma gloire; je n'en ambitionne pas d'autre que celle qui leur appartiendra a tous, et qui sera particulièrement la gloire de Votre Excellence.

« Que Dieu accorde à Votre Excellence un grand nombre d'heureuses années.

« Signé : Louis— Philippe, duc d'0»LÉANS. »

« Tulcnne, 7 mai 1S10. >■

500 HISTOIKE

Le due d'Orléans partit de Païenne, le 22 mai suivant, sur la frégate la Venganza, et aborda à Tarragone, lieu de sa destination. La défaite de l'année devant Lérida, la perte de eette place et la prompte retraite du général O'Donnel, venaient de plonger la Catalogne dans un horrible état de crise et de découragement. A son arrivée, le prince lança une proclamation contre Napoléon, dans le but de provoquer la désertion des troupes françaises; ce fut sans résultat; cependant sa présence produisit une certaine sensation dans le pays. L'abattement lit place à l'énergie, à l'espérance; et on lui demanda a grands cris de se mettre à la tète des troupes. De pareilles démonstrations étaient bien faites pour enivrer d'orgueil un homme ambitieux de gloire et de popularité. Mais le duc d'Orléans ne voulait pas d'une popularité dangereuse et d'une gloire contestable. Calme en face de cet enthousiasme exagéré par la fièvre du désespoir, il revint à ce rôle prudent qui le tirait si bien de tous les embarras, et déclina la responsabilité d'une usurpation de commandement. Dans une situation aussi critique, raisonner, c'était compromettre le salut des masses; agir, c'était rendre la victoire aux vaincus, sauf à se faire pardonner son audace après le succès. Le duc d'Orléans n'osa point agir. Bien qu'il eût provoqué cet appel qu'on faisait à son épée , il désirait paraître céder au vœu de l'Espagne et recevoir régulièrement de la Régence le commandement qu'il avait sollicité. Il jugea même qu'il ne pouvait prolonger son séjour en Catalogne sans attirer sur elle toutes les forces de l'armée française. Alors, il s'embarqua pour Cadix, où il arriva le 20 juin, alla visiter les membres delà Régence, pour se mettre à leur disposition, et le soir retourna à bord.

Au bout d'un mois d'attente vaine, le prince se présenta inopinément, le 28 juillet, au conseil de Régence, où il se plaignit de la position équivoque dans laquelle on le laissait, après ce qu'on lui avait promis. On s'apprêtait à satisfaire à ses plaintes et à délibérer, séance tenante, sur les divers points du mémoire qui les contenait, quand le duc demanda qu'on lui donnât une réponse écrite; et le conseil, acquiesçant à son désir, se borna à déclarer : « 1° Que le duc n'avait pas été, à proprement parler, invité, mais admis à prendre service, puisque, — ayant fait différentes insinuations et même des demandes formelles par lui-même et par l'intermédiaire de son agent, M. Nicolas de Broval, alîn qu'on lui permît de se rendre à

l'armée espagnole, pour y défendre les 'droits de l'auguste maison des Bourbons, et, avant ainsi fuit connaître, à ce sujet, le bon plaisir de Louis XVIII et du roi d'Angleterre, — on avait condescendu à ses vœux avec tous les égards dus à son haut rang; et que cette condescendance avait été exprimée en termes tellement délicats, qu'elle paraissait plutôt une invitation qu'une simple admission ; — 2° que l'on avait offert au duc le commandement d'une armée en Catalogne, quand les armes espagnoles étaient prospères dans cette principauté, et qu'on pouvait se promettre de sa présence d'heureux résultats; mais que malheureusement son arrivée à Tarragone avait eu lieu dans un moment critique, lorsque le sort des armes avait changé, et qu'une multitude d'obstacles s'étaient combinés pour empêcher qu'on ne tint ce qui lui avait été promis; obstacles qui se seraient peut-être aplanis, si le duc, ne prenant pas tant de hâte de venir à Cadix, fût resté quelque temps de plus à Tarragone; — 3° que le gouvernement s'était occupé et s'occupait sérieusement de lui obtenir le commandement offert ou toute offre équivalente; mais que les circonstances n'avaient pas été jusqu'à présent en harmonie avec ses mesures. »

Les Cortès, auxquelles fut soumise l'affaire du duc d'Orléans, l'examinèrent dans leur séance du 2 août. D'un côté, on n'était pas éloigné de lui confier le commandement de l'armée; mais de l'autre, on redoutait le courroux de l'Angleterre, qui s'opposait à cette résolution. En effet, l'ambassadeur Wellesley avait déjà insinué, sous forme de confidence, que, si le duc obtenait un commandement ou intervenait d'une manière quelconque dans les affaires militaires ou politiques de l'Espagne, il avait ordre de protester contre une pareille mesure en faisant sortir les troupes anglaises du territoire. Celait explicitement démentir l'approbation que le cabinet de Saint- James et Louis XVIII avaient antérieurement donnée aux démarches de Louis-Philippe. Aussi, tout en espérant qu'elles ne réussiraient pas, on s'était réservé de les entraver, si, contre toute attente, la Régence se laissait séduire par l'offre du duc d'Orléans. Il est superflu de chercher à prouver que la politique anglaise ne venait, en cette circonstance , qu'à la remorque des susceptibilités rivales de la branche ainéedes Bourbons; car, qui, plus que Louis XA III, pouvait être intéressé à combattre partout l'influence redoutable du prince

7>i)-2 HISTOIRE

le plus estimé de la famille? Cependant, informé des craintes et de l'a résolution des Cortès, Louis-Philippe voulut tenter un dernier effort. Le 50 septembre, il se rendit à l'Ile de Léon et demanda la permission d'entrer dans la salle des Cortès pour se faire entendre à la barre. Oh refusa de le recevoir, malgré ses instances; et, sans en avertir la

Régence, il retourna immédiatement à Cadix. Presque en même temps, le gouverneur de la place fut prévenu de l'engager d'une manière honnête à bâter son départ. « La Régence, dit Toréno, agit bien à la légère, ou plutôt de bien mauvaise foi, en faisant des offres au duc, et prétextant plus tard, pour ne pas les remplir, que c'était lui qui avait sollicité un commandement : subterfuge indigne de tout gouvernement qui se pique de noblesse et de franchise. » A notre avis, il y eut plus de légèreté que de mauvaise foi. Certes, il est pénible de penser que le duc d'Orléans ait été le jouet d'une intrigue, dont toutefois il avaitété le premier moteur; il est pénible de le voir compromis, sans utilité pour une cause qu'il voulait défendre; — nous disons compromis, parce qu'après tout, la cause des Rourbons d'Espagne aurait dû rester secondaire à ses yeux relativement à celle des Rourbons de France, (pie, par un noble sentiment de nationalité, il avait constamment refusé île servir les armes à la main. Eh bien, pourquoi suspecter la sincérité des intentions de la

Régence à l'égard de Louis-Philippe? pourquoi lui reprocher une pusillanimité trop naturelle chez un gouvernement faible et mal assis, placé entre les dangers d'une révolution intérieure, et les menaces d'un allié ombrageux? pourquoi ne pas faire la part des circonstances favorables — dans lesquelles la Junte centrale avait noué cette intrigue politique, — et de la crise où se trouvait la Régence à l'époque de l'arrivée du prince en Catalogne? Ce ne sont pas les hommes qui commandent aux événements, mais les événements qui entraînent les hommes. Le gouvernement espagnol, qui n'eût sans doute pas songé le premier à recourir au duc d'Orléans, eut à regretter de s'être trop avancé; et son seul tort fut de ne pas avoir la franchise de sa faute. 11 n'osa rejeter sur l'Angleterre la responsabilité de sa conduite, et, malgré son bon droit, il devint coupable par le fait, en se débarrassant brutalement de la présence de Louis-Philippe. Le duc d'Orléans, contraint de s'éloigner, monta, le 5 octobre, à bord de la frégate la Esméralda, pour faire voile vers la Sicile; et la nouvelle de son départ, immédiatement portée aux Cortès, y causa cette sensation bruyante de bonheur qu'on éprouve après un danger, ou quand l'âme est délivrée d'un remords.

Dumouriez, qui avait joué un rôle si actif dans toute cette affaire, avec un but déjà connu, ressentit un profond dépit de voir le duc d'Orléans repoussé par l'Espagne. Convaincu que ce prince pouvait seul donner un sens à la guerre et même rendre d'immenses services à la politique anglaise en paraissant sur les Pyrénées avec la cocarde tricolore et le drapeau national, — le vieux, l'implacable ennemi de Napoléon écrivit à Wellington, pourse plaindre amèrement qu'une intrigue maladroite eût ruiné tous ses plans. Le général anglais répondit en ces termes:

«J'ai reçu, il y a quelques jours, votre lettre du 27 décembre. Je vous écris quelques mots sur ce que vous me dites du duc d'Orléans. Ce prince, que je ne connais que de réputation, et pour lequel j'ai le plus grand respect, a mal débuté en Espagne. Appelé, je crois, ou au moins encouragé de venir par la Régence de Castanos, pour commander une armée que dans ses songes le gouvernement espagnol comptait former sur les frontières de France, et composée la plupart dcFrançais, il a été débarqué à Tarragone; on m'a dit qu'il fut mal reçu; il s'est rembarqué et il est venu à Cadix. Il avait des personnes auprès de lui

m HISTOIRE

fort indignes de sa conflance et fort indiscrètes, qui, le même jour qu'il est arrivé, ont commencé à parler du bien que cela ferait à la nation espagnole que le duc d'Orléans en fût régent. Enfin, les Cortès s'assemblent, et leur premier acte est d'envoyer dire au duc de s'en aller dans les vingt-quatre heures; et après, quand le duc est allé dans l'île, tout seul, je crois, pour leur rendre ses respects, les Cortès lui ont fait dire de s'en aller tout de suite, et elles ont fait dire au général Castanos d'être préparé à les protéger par la force. Vous croyez que le général Castanos favorisait les vues du prince: eh bien! je vous dis qu'il s'est fait un mérite des préparatifs qu'il avait faits ce jourlà pour protéger et faire obéir les ordres de ces Cortès. Je sais trèsbien qu'on vous a dit que le duc croit que tout ce qui est arrivé a

été produit par les intrigues des Anglais mais je déclare que, si

j'avais voulu perdre le duc d'Orléans en Espagne, j'aurais été satisfait de le laisser continuer le chemin dans lequel il était malheureusement entré, et j'aurais cru que je ne pourrais m'opposer à sa perte qu'en m'opposant comme Anglais à sa marche. «Tenace dans ses idées, aveuglé par sa haine pour l'empereur, Dumouriez ne comprit pas que ce sentiment de nationalité qui jusqu'alors avait toujours empêché son pupille de tourner son épée contre la France, devait être, dans l'avenir, le plus beau fleuron de cette couronne qu'il désirait voir briller sur son front. Aussi, loin de se rendre aux bonnes raisons de Wellington, il insista auprès de lui pour qu'on employât Louis-Philippe d'une manière active et utile aux Bourbons. « Milord, lui écrivit— il, je vous remercie de votre lettre qui répond à ce que je vous ai mandé sur le duc d'Orléans. Vous pouvez être très-sùr qu'il a été ministériellement invité par la Régence de Castanos; que son départ a été un objet de négociation du ministre espagnol résidant à Palerme avec le roi et le due, et que la Venganza a été envoyée pour l'amener directement en Espagne. J'ai vu toutes les preuves écrites de ce fait ; quant à sa bonne réception en Catalogne, je vous envoie le Diario de Tarragona qui en donne le détail. A son arrivée à Cadix , tout changea ; les Cortès furent prévenues contre lui, et la Régence prit contre le prince des précautions aussi ridicules que malhonnêtes... Je crois que c'eût été un bien réel pour le succès de cette guerre, et pour les vôtres propres, que ce prince fût resté en Catalogne comme la province entière le désirait : j'en suis si persuadé, je crois même qu'il pourrait

encore èlre si utile pour nos opérations ultérieures, <[iu' je souhaiterais <iue vous vous fissiez autoriser par le ministre d'ici à permettre que le prince vint rejoindre le plus tôt possible, comme volontaire, lord William Bentînck, son ami intime, pour cpie vous l'eussiez sous la main, afin déformer sur la frontière du Béarn un corps pour pénétrer le plus tôt possible dans la patrie du grand Henr IV , son ancêtre en ligne directe. La présence du duc d'Orléans dans cecanton, soutenu par le corps d'armée angle— sicilien et par les Catalans , ferait une grande sensation dans les provinces méridionales delà France, et favoriserait l'insurrection générale en faveur des Bourbons, dont le succès peut seul amener une paix solide. Le duc d'Orléans est dans vos mains un instrument dont l'emploi, dirigé par voire génie, vous donnera des avantages incalculables. »

Cependant, un événement heureux attendait le due d'Orléans à Païenne et fit diversion à ses ressentiments. Le 2 septembre, la duchesse d'Orléans avait donné le jour à un fils, qu'on appela Ferdinand-

Philippe- Louis^Charles— Henri-Joseph d'Orléans, duc de Chartres.

Ferdinand l\ el la duchesse douairière d'Orléans tinrent sur les fonts

30t> HISTOIRE

baptismaux cet enfant, dont la naissance consolait alors des peines de l'exil, etdont, trente-deux ans plus tard, la mort pouvait ébranler l'avenir d'une dynastie. Louis— Philippe accueillit avec une joie ineffable le premier gage d'une union contractée sous les auspices de l'amour. Il en instruisit tous les membres de sa famille, et pria Louis XVIII d'être le second parrain du due de Chartres, conjointement avec la reine '.

A son retour, le duc trouva la Sicile en révolution. Murât prenait, comme Ferdinand IV, le titre de roi des Deux-Siciles, ce qui révélait chez les deux rivaux l'intention de décider les armes à la main à qui resterait la victoire. Toutefois Ferdinand et Marie-Caroline étaient loin de s'accorder sur les moyens de reconquérir leur royaume. Ferdinand comptait sur l'appui de l'Angleterre, qui lui accordait un subside annuel de 400,000 livres sterling, entretenait en Sicile une armée de vingt mille hommes et protégeait les abords de cette ile à l'aide de la flotte nombreuse qu'elle avait dans la Méditerranée. Murât n'avait pas de marine; cependant les Anglais jugeaient prudent de rester sur la défensive. La reine augurait mal de cette circonspect ion. Persuadée que le cabinet de Saint-James était intéressé à tenir la Sicile sous sa domination, et s'opposait pour ce motif au rétablissement de son époux sur le trône de Naples, elle s'efforçait de contrebalancer l'influence des Anglais, et cherchait à se passer de leur concours. Mais, pour arriver à son but, il eût fallu qu'elle s'attirât d'abord l'affection des Siciliens; or, ces derniers, ennemis jurés des Napolitains, et mécontents déjà de se voir sans cesse écartés des emplois du gouvernement, murmuraient ouvertement contre les plans de la reine, de sorte qu'au milieu de ses dissensions intérieures, la cour de Païenne était menacée d'une catastrophe horrible. On conçoit combien la position du duc d'Orléans était délicate dans ces tristes circonstances; placé entre son attachement aux intérêts du pays qui lui avait donné l'hospitalité, et ses devoirs envers sa nouvelle famille, il essaya en termes respectueux et mesurés de faire entendre la voix

1 le 47 janvier 1811, Louis XVIII écrivait : >■ J'ai reçu une lellre du duc d'Orléans, datée île Palerme, le Ie' novembre. Il m'informe de la naissance de son lils, el s'excuse de ne pas m'avoir sollicité d'être le parrain île l'enfant, en me disant ipie le roi de Naples lui en avait exprimé le desir. 11 me prie cependant d'être le second parrain, conjointement avec la reine, a laquelle d écrit sur le même sujet. »

de la raison à Marie-Caroline, qui seule régnait en réalité sous le nom d'un époux sans caractère. Il lui conseilla de faire cause commune avec l'Angleterre, d'appeler les Siciliens au pouvoir, et notamment de respecter les antiques immunités de la nation. La reine dédaigna les sages observations de son gendre: alors, désespérant de faire prévaloir son système, le prince résolut de rester désormais étranger aux affaires publiques, et se retira dans sa campagne de Bagaritta. Ce qu'il avait prévu arriva : le despotisme de la cour exaspéra le parlement; des émeutes éclatèrent sur plusieurs points; bientôt toute la Sicile se souleva. L'Angleterre intervint; Ferdinand abdiqua la couronne en faveur du prince héréditaire, et Marie— Caroline alla chercher un refuge en Autriche, près de Vienne, au château de Hetzendorff, où elle mourut de chagrin le 7 septembre 1814.

Pendant que la Péninsule était le théâtre d'une guerre sauvage, dans laquelle nos braves soldats périssaient sous le couteau des guérillas, Napoléon, qui avait répudié Joséphine pour épouser Marie- Louise, vit couronner ses vœux les plus ardents par la naissance du roi de Rome (20 mars 1811). Sa dynastie semblait désormais solidement établie, et la France, en lutte avec l'Espagneseulement, jouissait enfin, dans le repos, du finit de ses victoires. Mais c'était le calme précurseur de la tempête; car l'Europe, impatiente de secouer le joug du despotisme impérial, rêvait aux moyens decreuserun abimesous les pas de Napoléon. Le maintien du blocus continental était naturellement le prétexte du renouvellement des hostilités. La Russie fut la première à violer les traités, en rendant aux Anglais le libre accès de ses ports, et la Suède suivit aussitôt son exemple. A ce motif de mésintelligence vinrent ensuite se mêler des prétentions que repoussa Napoléon, et la retraite de l'ambassadeur russe fut le signal de la guerre. Cette campagne, dont la cause était aussi populaire que juste, s'ouvrit encore sous les auspices de la victoire. En quelques mois, 600,000 hommes. avec 1,200 pièces de canon, s'avancent sur l'immense empire des czars. Rien ne peutarrèter leur course rapide et triomphale. Valontina, Smolensk, la Moscowa, sont autant de défaites sanglantes poulies Russes, et Moscou ne tarde pasà tomber au pouvoir des Français. Mais à la joie soudain succède la désolation. L'incendie dévorant déploie ses ailes de feu sur la ville sainte et ne laisse que de lugubres ruines aux vainqueurs. Puis, après l'incendie, c'est le froid, c'est la mort

avec toutes ses horreurs; eo vain Napoléon propose la paix à ceux qu'il a battus et refoulés au fond de leur empire. Obligé de renoncer à ses rêves deconquète européenne, vaincu lui-même parles éléments, il lui fallut songer à la retraite. Alors commença pour lui cette série de revers auxquels GO, 000 hommes seulement purent échapper. Le bulletin de ce gigantesque désastre répandit la stupeur dans la capitale, où l'audacieuse tentative du général Malle) avait failli renverser la puissance de l'empereur (13 octobre iHl'2).

A peine de retour à Paris, Napoléon, menacé maintenant par la Prusse, fait face à l'orage; et, à la tète de 500,000 hommes, il bat les Russes et les Prussiens à Lutzen , à Bautzen, à \\ u rs— chen. L'Autriche et la Suéde viennent se joindre à la Russie et à la Prusse vaincues. Mais elles le payent cher à Dresde, en laissant le traître Moreau et 40,000 hommes sur le champ de bataille (27 août 1813). Arrivé sous les murs de Leipsick , Napoléon rallie ses troupes, pour venger les défaites successives des corps d'armée confiés à Ney , Reggio , Macdonald et Lauriston, lorsque les Saxons et les Wurtembergeois, nos alliés, passent a l'ennemi. Après une pareille défection il n'y avait de salut que dans la retraite. Elle fut accompagnée d'affreux désastres. C'est alors que, semblables à des nuées de vautours, des armées innombrables s'abattirent sur la France. Les Russes font irruption par la Suisse; les Prussiens, augmentés des troupes suédoises, saxonnes et bavaroises, gardent la ligne du Rhin; les Autrichiens envahissent l'Italie par le T\i(il; et l'Espagne, enfin délivrée des Français, se joint aux Anglais et aux Portugais de Wellington, prêts à passer les Pyrénées. Toutes ces phalanges menaçantes, réunies par la coalition pour renverser le colosse impérial, comptaient un million quatre-vingt-cinq mille soldats! Napoléon ne pouvait leur opposer (pie des forces bien inégales; son génie, qui tant de fois avait suppléé à l'infériorité du nombre, ne faillit pas dans cette immortelle et malheureuse campagne de 1814; mais il n'avait plus en lui cette confiance absolue, si nécessaire pour le succès. 11 pressentait le terme de ses éclatantes destinées. Le doute s'était glissé dans sonâme, du moment qui l'avail soupçonné le mécontentement de ses généraux; et il lui vaincu par la trahison plus (pie par les armes. La France, la France elle-même, si puissante, si glorieuse par lui. — la France, qui, parmi sentiment

d'orgueil national, si ce n'est par gratitude , aurait dû verser pour lui jusqu'à la dernière goutte de son sang , la France abandonna son héros au jour du danger! La paix! c'est la paix qu'elle voulait au prix de sos conquêtes; rien ne L'arrêta dans ses sacrifices. Napoléon l'avait faite grande et honorée; l'ingrate préféra la honte que lui offrait la Sainte-Alliance. Champ- Aubert,Montmirail, Château-Thierry, Vaux-Champs, Nangis, Montereau, Craonne, ajoutent de nouveaux et brillants tleurous à la couronne du grand capitaine. Alexandre et les Anglais, consternés, ont un instant le désir île traiter; mais la fatalité semble se plaire à détruire toutes les merveilleuses combinaisons de l'empereur, et Blùcher et Schwartzemberg arrivent à marches forcées sous les murs de Paris, dont le maréchal Mortier commandait la place. A cette nouvelle, Napoléon se hâte de volera son secours, et envoie au maréchal l'ordre de soutenir le siège jusqu'à son retour. Les Parisiens courent aux armes; les invalides, les élèves des écoles d'Alforl et Polytechnique, 10.000 gardes nationaux et 20,000 hommes de troupes régulières tiennent l'ennemi en échec pendant un jour. Efforts impuissants! la trahison défaisait l'œuvre de l'héroïsme ; le 31 mars, Paris ouvrait ses portes aux alliés; l'impératrice et la majorité du ministère fuyaient derrière la Loire. La cocarde blanche avait paru dans les rues, et l'on criait déjà: « Vive Louis XVIII, rive le roi de France '. » Instruit de la capitulation de Paris. l'Empereur, qui s'avançait avec 50.001) hommes, se retire triste et sombre à Fontainebleau. Le ô avril, un décret du Sénat prononce la déchéance de -a dynastie; puis, l'âme brisée par tant de peines morales, partant de coups successifs, il signe l'acte de son abdication et part pour l'ile «l'Elbe, dont la Sainte-Alliance, par le traité de- Fontainebleau . lui assure la souveraineté, avec une garde de 100 hommes et un budget de deux millions.

".ut H1STOIIU-:

CIIAIMTKE \II.

Première /{estait ration. — Entrée de Louis XVIII a Paris. — La charte eonstilutiunnelle. — Traité de Paris. — Le due d'Orléans el le prince Koslowski. — Le duc, d'Orléans quitte Païenne; son arrivée à Paris; sa visite au Talais-Royal. — Entrevue du prince el de Louis XVIII.

— Paroles de Lafayelle sur le duc d'Orléans. — Le prince retourne en Sicile chercher sa famille et revient l'installer au Palais-Royal. — Naissance du duc de Nemours. — Froideur du roi à l'égard du duc d'Orléans. — Tendances rétrogrades du gouvernement. — État des partis.

— Congrès de Vienne. — Napoléon débarque au golfe Juan ; épouvante de la cour. — Dévouement du duc d'Orléans; il va prendre, a Lyon, le commandement d'un corps d'armée. — Retour triomphal de l'Empereur. — Le duc d'Orléans et le général Simmer. — Départ de la duchesse d'Orléans et de ses enfants pour l'Angleterre. - Le duc d'Orléans visite les places fortes du Nord — Belles paroles du prince ; sa proclamation du 20 mars ; mot de Napoléon à ce sujet. — L'Empereur aux Tuileries. — Le roi passe la frontière. — Lettre du duc d'Orléans au maréchal Mortier. — Le prince et mademoiselle Adélaïde partent pour l'Angleterre. — Les Cent-J ours. — Dernières résistances des royalistes. — Préparatifs de guerre de la Sainte-Alliance.

— Intentions pacifiques de Napoléon. — Acte additionnel. — Solennité du champ de mai. — Trahisons; victoires; Waterloo. — Napoléon a l'Elysée. — Lâcheté du corps législatif. — Ingratitude de Lafayetle. — Napoléon abdique en faveur de son Dis. — Trahison de Fouché.

— Paroles de Lafayette contre les Bourbons aines. — Napoléon quitte la Malmaison et se rend à Rochefort ; il monle à bord du BeUérnphon. — Conduite infâme de l'Angleterre à son égard.

— Capitulation de Paris. — Entrée des alliés. — Clôture des Chambres. — Retour de Louis XVIII.

La capitulation mettait Paris à l'abri des horreurs de la guerre; mais la France ignorait quelle forme de gouvernement lui était réservée. Différentes combinaisons se présentèrent. On hésita entre la régenre <le Marie-Louise et les Bourbons; on prononça même le nom du duc d'Orléans. La régence fut repoussée. « Quant au duc d'Or-

léans, on ne le connaissait pas encore assez, et il fallait quelques

années pour que la bourgeoisie apprit à l'apprécier et s'accoutumât à le saluer comme son chef naturel. » Loris Blanc.) La brandie aînée réunit donc un plus grand nombre de partisans. Les royalistes surent profiter de l'incertitude des esprits pour s'emparer de l'opinion publique. Déjà le comte d'Artois avait pénétré en France et s'était avancé vers Nancy, et le duc d'Angoulème avait été reçu à Bordeaux avec un enthousiasme que rien ne pouvait expliquer. Enfin, ce même sénat, qui avait lâehemenl renversé son idole, forma un gouvernement provisoire, composé de Talleyraud, Beurnonville, Jaucourt, Dalberg et Montesquiou, et appela au trône Louis-Stanislas-Xavier de France, en lui soumettant une constitution rédigée à la hâte. Louis XVIII examina cette constitution dans sa solitude d'Hartwell. Il était presque tenté de l'accepter, mais il en fut détourné par les préjugés et les objections de M. de Blacas. Le roi, accompagné de sa famille, quitta Hartwell le 18 avril, fit son entrée à Londres le 20, et se rendit à Douvres, d'où un yacht royal le transporta à Calais. Une fois à Saint-Ouen, il publia, le 2 mai, une déclaration de principes, habilement combinée pour préparer son arrivée à Paris, et bientôt il octroya une charte constitutionnelle de sa façon. De leur côté, les alliés, tout en ne cessant de vanter leur magnanimité, mirent de dures conditions à leur retraite, et le traité de Paris (oO mai renferma la France dans ses anciennes limites de 1792, et lui restitua, comme fiche de consolation, ses colonies, la Guyane, le Sénégal, la Martinique, la Guadeloupe, l'île Bourbon et Pondichéri.

Pendant que tous ces grands événements se succédaient en France, le duc d'Orléans 'était toujours en Sicile, où. le 25 avril, on ignorait encore l'abdication de l'Empereur et la restauration des Bourbons. Uniquement occupé d'augmenter, à force d'économie, la valeur de l'apanage qu'il avait reçu en épousant la fille de Ferdinand IV, il restait étranger aux intrigues politiques, et ne recherchait d'autres jouissances que celles de la vie privée. L'étude, comme par le passé, était sa plus chère distraction. Une sympathie de goûts et d'idées l'avait rapproché du prince Koslowski, qu'il connut a Cagliari uts 1812. Bien n'égalait le charme de cette intimité, dont chaque jour resserrait les liens; et. dans les heures de douces causeries qu'ils passaient en-

semble sur les bords de la mer, t'illustre proscrit oublia bien souvent les angoisses de l'exil. Ses vues en politique, son opinion sur les événements actuels, ses aperçus spirituels en littérature, et surtout ses dissertations ingénieuses sur les chefs-d'œuvre de Shakspere, émerveillaient le prince Koslowski, l'un des hommes les plus savants de l'époque. « L'instruction du due d'Orléans m'étonne et me confond, répéta— t— il depuis en mainte occasion; sur quelques sujets «pie ce soit, sciences, histoire, économie politique, il me tient tète et me bat; mais ce que j'admire surtout en lui, c'est sa courageuse résignation dans le malheur; c'est sa profonde connaissance des hommes. Il les voit tels qu'ils sont, et cependant il les juge sans amertume. Proscrit, il a constamment tourné des vous de regrel vers sa patrie, et toujours il a refusé de se joindre à ceux qui voulaient là reconquérir les armes à la main. Ce n'est pas de lui qu'on pourrait dire : Il n'a rien appris et rien oublié : homme, prince, il est de son siècle. » Au mois de mars 181 i, un officier, venant de Chàtillon-sur- Seine, descend à Païenne, où. depuis longtemps, on était sans nouvelles. Pressé de questions, il raconte que les alliés, renonçant à l'invasion, ont conclu la paix avec l'Empereur. La cour de Païenne, consternée, désespérait enfin de recouvrer la plus belle moitié de son royaume, quand l'arrivée d'un vaisseau anglais mit toute la ville en émoi. Le duc d'Orléans court à l'hôtel de la Marine, où logeait l'ambassadeur. Ce dernier l'aperçoit et s'avance à sa rencontre, le visage rayonnant : « Que je vous fasse compliment, lui dit-il : Napoléon est déchu et les Bourbons sont replacés sur le trône de leurs pères. » Comme le prince doutait encore, on lui présenta le Moniteur, venu par le même navire, et toutes ses incertitudes de disparaître aussitôt. Il voulut être le premier a porter celte nouvelle au roi, qui s'écria dans le délire de sa joie : « Quv tous mes canons signalent un si beau jour I et remercions aujourd'hui le ciel, la l'ace contre terre. » Le lendemain, le commandant du vaisseau anglais alla chez le duc d'Orléans et lui dit : « Je suis envoyé près de Votre Allesse par l'amiral sir William Benlinok. Il est a Gènes, dont il vient de s'emparer ; mais ses ordres sont (pie, si votre intention est de rentrer en France, je sois a votre disposition. »> Le prince n'hésita pas \\n moment a accepter celte offre. Accompagné seulement d'un valet de chambre, il quitta Païenne le 2i avril, débarqua à Marseille, tin—

versa la France sans ostentation, et descendit dans un hôtel garni-, rue Grange-Batelière, à Paris. Alors, ne pouvant résister au désir île revoir la demeure de ses ancêtres, et sans prendre le temps de se reposer, il sort seul, à pied, suit la rue Richelieu, et pénètre, par le passage Beaujolais, dans les galeries du Palais— Royal. Après eu avoir fait le tour et parcouru le jardin en tout sens, il arrive, par la cour des Colonnes, jusqu'à la porte du grand escalier sous le vestibule; Elle est ouverte, il veut entrer; mais le suisse, encore revêtu de la livrée impériale, refuse de le laisser monter. Tout à coup, vaincu par l'émotion et le regard voile de larmes, l'étranger tombe à genoux et

baise les marches avec respect. Le suisse, qui d'abord le croit fou, finit par soupçonner le mot de l'énigme et s'empresse de réparer son erreur.

Le duc d'Orléans se rendit aux Tuileries en costume sicilien. Louis XMII lui fit un accueil bienveillant : « Il y a vingt-cinq ans, lui dit-il, vous étiez lieutenant général ; vous l'êtes encore. — Sire, repartit le duc, ce sera désormais avec cet uniforme que je me pré-

senterai devant Votre Majesté. » En outre, le roi nomma le prince colonel-général des hussards (lo mai), le remit en possession de tous lés biens de son apanage, et lui conféra la croix de Saint-Louis suivant le cérémonial établi. Leduc, à genoux devant le roi resté debout, l'épée nue ù la main, prêta le serment de l'ordre, lu par le ministre de la guerre. Puis, Sa Majesté voulut lui donner l'accolade dans les formes accoutumées de la chevalerie; mais, au moment où elle relevait le prince pour l'embrasser, Son Altesse s'inclina de nouveau et baisa respectueusement la main du roi. Tant de faveurs, il faut le dire, témoignaient bien moins de l'amitié de Louis XVIII pour son parent, que de son désir de faire revivre tous les us el coutumes de la vieille monarchie. La présence de Louis-Philippe à la cour excita l'intérêt et la curiosité. Malgré sa réconciliation avec la branche aînée, les vieux rovalistcs lui gardaient rancune, tandis que les idées libérales de sa jeunesse lui valaient de secrètes sympathies. « La manière dont le duc d'Orléans demanda de mes nouvelles à mon fils, qu'il avait mi aux Etats-Unis, dit le général Lafayette dans ses Souvenirs de 181 4— 1815, me fit un devoir d'aller chez lui. 11 me témoigna sa sensibilité à cette démarche, faisant sans doute allusion à mes anciennes querelles avec sa branche; il parla de nos temps de proscriptions, de la communauté de nos opinions, de sa considération pour moi, et ce fut eu termes trop supérieurs aux préjugés de sa famille, pour ne pas faire reconnaître en lui le seul Bourbon compatible avec une constitution libre. » Ces sentiments à l'égard du prince étaient partagés par quelques hommes, affligés du retour de la branche aînée. Son nom, des plus beaux de France, sans être populaire, sonnait heureusement à l'oreille. C'était assez pour imposer à Louis-Philippe une extrême réserve dans le choix de son entourage, s'il ne voulait porter ombrage à la cour.

Au mois de juillet suivant, le prince s'embarqua sur le vaisseau la Ville-de-ilarseillc, avec ses aides de camp, M. le baron Athalinel M. le comte Saiute-Aldegonde, pour aller chercher sa famille, qu'il établit, au commencement de septembre, dans le palais de ses pères. Cette installation fut inaugurée par la naissance de Louis-Charles- Pbilippe-ltaphaél d'Orléans, due de Nemours (25 octobre). Ce fut une diversion aux petites tracasseries dont le duc d'Orléans était déjà l'objet au château, où la froideur cl la défiance l'accueillirent à son

retour. Soit rancune personnelle, soit facilitée écouter les conseils de son entourage, Louis XVIII affectait de tenir le prince à distance. Par exemple, la grande entrée était pour madame la duchesse d'Orléans, comme Altesse Royale, en sa qualité de fille de roi; on n'ouvrait qu'un seul battant pour son époux, comme Altesse Sérénissime. Du reste, Louis-Philippe, qui voyait la restauration manifester, chaque jour, des tendances de plus en plus rétrogrades , restait prudemment en dehors des intrigues politiques. Les leçons de l'adversité étaient entièrement perdues pour le comte d'Artois et ses courtisans, qui entraînaient de nouveau la royauté sur une pente rapide. Les privilèges reparaissaient. Le clergé, réclamant ses dîmes et ses domaines vendus aux acquéreurs de biens nationaux, étonnait la capital^ par le spectacle suranné des processions de la Fête-Dieu , des cérémonies renouvelées du vœu de Louis XIII, et des préparatifs du sacrifice expiatoire en l'honneur de Louis XVI et de Marie-Antoinette. A chaque instant, la morgue des vieux nobles froissait la noblesse de l'empire et suscitait des ressentiments là où il fallait se ménager un appui. La réaction se faisait sentir jusque dans les deux Chambres, où l'on insultait les hommes de la l'évolution. Dans la plupart des départements, on laissait impunément assassiner des bonapartistes et des jacobins. La loi sur la presse fut le premier attentat contre la Charte. Bref, la session, en mettant en relief l'impopularité du ministère et la supériorité morale de l'opposition sur la majorité ministérielle, n'eut pour résultat que de répandre de justes alarmes dans le pavs. A toutes ces fautes de la restauration se joignirent des difficultés suscitées naturellement par les rancunes dequelques amourspropres blessés autant que par les efforts de ceux qui redoutaient le retour au despotismeet à l'ancien régime. Trois partis luttaient contre les tendances du gouvernement. L'un se composait des vieux républicains, à la tète desquels se trouvaient Carnot , Barras, Grégoire et Lambrechts. Le second comprenait les constitutionnels, dont quelques-uns désiraient le duc d'Orléans. Le troisième enfin, et c'était le plus puissant et le plus dangereux , conspirait à Paris en faveur de Napoléon, dans les salons de la reine Hortense. Les impérialistes s'appuyaient sur le dévouement de l'armée, qui regrettait ses aigles et ses trois couleurs. Fouché était secrètement de ces trois partis, ne s'engageant avec personne, et prêt à servir le plus heureux. Telle était la

situation des esprits, quand les humiliations du congrès do Vienne vinrent ajouter à ces causes de mécontentement et augmenter l'agitation générale. A ce congrès, tous les rois arrivèrent pour réclamer leur part des dépouilles du vaste empire de Napoléon. La France, dont le traité de Paris avait fixé les limites, ne s'y présentait avec aucune prétention, mais pour user de son influence dans l'intérêt de L'équilibre européen. Son but principal était d'y défendre les droits du roi de Saxe et ceux delà maison de Bourbon sur le trône de Naples, occupé par Murât. Le représentant de l'Espagne, M. de Labrador, devait soutenir la France par l'apport à Naples, en sorte que le roi des Deux— Siciles; appuyé par ces deux puissances alliées, avait tout 1 ion de compter sur la restitution de son héritage. Il s'agissait, en effet, dans ces deux questions, de faire triompher sans restriction le principe de la légitimité, en vertu duquel Louis XVIII avait été réintégré sur le trône de ses ancêtres. Le roi s'intéressait particulièrement au roi de Saxe; le comte d'Artois, la duchesse d'Angoulème, le duc d'Orléans et sa famille usaient de toute leur influence pour hâter la conclusion de l'affaire de Naples. Enfin, le zèle (pi 'on manifestait en faveur de celte cause allait si loin, qu'on avait tout lieu de craindre la prochaine rupture de la paix à peine conclue. Les choses étaient dans cet état, et tout faisait pressentir une révolution , quand la nouvelle se répandit tout à coup que Napoléon était débarqué au golfe Juan avec quelques centaines d'hommes. L'épouvante est aux Tuileries; le roi, qu'en vain l'on cherche à rassurer , ne partage pas la sécurité de M. de Blacas. Il convoque les Chambres, ordonne de courir sus à Bonaparte et fait un appela la garde nationale. Les journées des 5 et G mars furent employées à proposer des mesures extraordinaires. Les divisions militaires reçurent des ordres par le télégraphe; et le corps d'armée réuni à Lyon, a la suite des conférences du congrès de Vienne, fut rapidement dirigé sur Grenoble. Dans la soirée du 5 , à onze heures, le duc d'Orléans, sur L'invitation du roi, se rendit aux Tuileries. « Sire, dit-il, je suis prêt à partager votre mauvaise comme votre bonne fortune; je suis de votre sang, mais je suis votre sujet ; que Votre Majesté dispose de moi comme il lui plaira pouiThonneur et la paix de la France. » Louis XVIII lui enjoignit d'accompagner li1 comte d'Artois a Lvon, pour prendre avec lui et le maréchal Mac-

donald le commandement du corps d'armée qui s'y trouvait. Louis- Philippe voulut faire remarquer au roi qu'il y aurait peut-être utilité à ce qu'un prince du sang restât auprès de sa personne; mais il eut ordre de rejoindre Monsieur, qui l'avait devancé, et partit le 7 mars. Cependant, Napoléon avait pénétré dans Grenoble, rallié à lui la garnison avec le régiment de Labédoyére, et s'avançait sur Lvon à marches forcées. Rien ne pouvait arrêter le vol de l'aigle, et toutes les populations accouraient , avec des cris d'enthousiasme et d'amour, au-devant du drapeau tricolore. Macdonald vint annoncer au duc d'Orléans l'arrivée de l'Empereur. « Monseigneur, ajouta-t— il, il n'y a pas un instant a perdre, il faut prévenir Monsievr et le faire partir. » Tous deux allèrent chez le comte d'Artois,- enfoncèrent la porte de sa chambre, et le maréchal, écartant les rideaux du lit, s'écria; « Levez-vous, monseigneur. Bonaparte arrive. » Le prince ne se le lit pas répéter deux fois et se prépara à la retraite. Obligé lui-même de retourne]- à Paris, Louis-Philippe rencontra en route le 72e d'infanterie, commandé par le général Simmer, depuis député. « Soyez

heureux, monseigneur, lui dit le général, car nous ne vous confondrons pas avec ces porteurs de cocarde blanche qui n'entendent rien

au bonheur de la France. » A son retour, le due envoya secrètement sa femme etsescnfants en Angleterre; car leroi voulaits'opposer à leur départ. Quant à mademoiselle Adélaïde, elle résolut de rester avec son frère. Tout avait bien changé de face aux Tuileries, et Louis XVIII, qui ne se dissimulait pas la gravité des événements, daignait enfin reconnaître les fautes de son gouvernement. Le duc d'Orléans, qu'on ne traitait plus avec autant de froideur alors, l'accompagna dans sa voiture à la séance royale du 10 mars. Ce jour-là, le roi portait, pour la première fois, la plaque de la Légion d'honneur : « Voyez-vous cela? dit-il au prince. — J'aurais préféré la voir plus tôt, répliqua ce dernier; mais vaut mieux tard que jamais. »

Le duc assista également à un conseil secret, tenu pour décider de quel côté Louis XVIII ell'eel lierait sa retraite; et son avis fut que leroi ne devait pas se diriger sur la Loire. Chargé du commandement supérieur des départements du Nord, il partit pour Péronne, où le maréchal .Mortier fit mettre ses lettres de service à l'ordre du jour et le présenta aux troupes. De là, il alla visiter Cambrai, Douai, Lille, où il fut reçu avec enthousiasme, et envoya à tous les commandants, pour instruction, « de faire céder touteopinion au cri pressant de la patrie, d'éviter les horreurs de la guerre civile, de se rallier autour du roi et de la Charte constitutionnelle, et surtout de n'admettre, sous aucun prétexte, dans nos places, les troupes étrangères. » Enfin, dans une proclamation datée du 20 mars, il déclara que, « quelles que fussent les dissensions intérieures qui pussent déchirer la patrie, il concourrait avec elle, de tout son pouvoir, à la défense des places contre les étrangers, s'ils tentaient de s'en emparer ou de s'y introduire d'une manière quelconque. » Napoléon s'écria, dit-on, à la lecture de cet ordre du jour : « Je ne croyais pas de tels sentiments au duc d'Orléans. Après tout, celui-ci, du moins, n'a jamais porté les armes contre sa [>atrie. »

Louis-Philippe, prévenu par le télégraphe de l'arrivée de Napoléon à Paris, n'en continua pas moins ses opérations, se rendit à Valenciennes le 21 , et retourna à Lille, pour y recevoir le 22, à midi , le roi s'acheminant vers un nouvel exil. Ce jour-là, une lettre du prince héréditaire d'Orange, offrant aux Bourbons l'appui de l'armée alliée, parvint au duc d'Orléans, qui la remit à Louis XVIII et répondit : « Le roi est ici, je n'y commande plus. «Cependant, l'Empe-

reur était dans la capitale depuis deux jours ; il fallait prendre un parti. Sur l'avis du duc de Trévise, le roi n'osa point rester à Lille, et le "2ô à trois heures, après avoir fait ses adieux au maréchal él au duc d'Orléans, il passa la frontière, sans laisser aucune instruction à ce dernier. « Faites tout ce (pie vous voudrez, » lui avait-il dit. Dès lors, le prince n'eut plus cpi'à se démettre de son commandement entre les mains du maréchal Mortier. 11 lui écrivit :

« Lille, 23 mars 1815.

« Je viens, mon cher maréchal, vous remettre en entier le commandement que j'aurais été heureux d'exercer avec vous dans les départements du Nord. Je suis trop hon Français pour sacrifier les intérêts de la France, parce que de nouveaux malheurs me forcent de la quitter. Je pars pour m'ensevelir dans la retraite et l'oubli. Le roi n'étant plus en France, je ne puis vous transmettre d'ordres en son nom, et il ne me reste qu'à vous dégager de l'observation de tous les ordres que je vous avais transmis, et à vous recommander de faire tout ce que votre excellent jugement et votre patriotisme si pur vous suggéreront de mieux pour les intérêts de la France, et de plus conforme à tous les devoirs que vous avez à remplir.

« Adieu, mon cher maréchal ; mon coeur se serre en vous écrivant ce mot. Conservez-moi votre amitié dans quelque lieu que la fortune me conduise, et comptez à jamais sur la mienne. Je n'oublierai jamais ce que j'ai vu de vous pendant le temps trop court que nous avons passé ensemble. J'admire votre loyauté et votre beau caractère autant que je vous estime et que je vous aime, et c'est de tout mon cœur, mon cher maréchal, que je vous souhaite toute la prospérité dont vous êtes digne et que j'espère encore pour vous.

« L. P. d'Orléans. »

Cette lettre tomba sous les yeux de l'Empereur, qui, toujours juste même envers ses ennemis, dit en se tournant vers le duc de Bassano: « Voyez ce qire le duc d'Orléans écrit à Mortier; celte lettre lui fait honneur. Celui-là a toujours eu l'âme française. » Louis-Philippe se sépara de ses officiers, et, serrant la main du général Athalin, son aide de camp: « Allez, dit-il, allez, monsieur, reprendre la cocarde nationale ; je m'honore de l'avoir portée, et je voudrais pouvoir la

Page 1