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CHAPITRE XV

Intérieur de la famille d'Orléans. — Les fils du due d'Orléans au collège Henri IV. — Paul-Louis Courier; son opinion sur Louis-Philippe. — Le prince occupé de l'administration de ses domaines.— Ses procès. — Embellissements du Palais Royal. — Le duc d'Orléans proleclcur des sociétés savantes et philanthropiques. — Sa bienfaisance. — Le tombeau de Corneille. — 11 fonde des écoles d'enseignement mutuel. — Lettres de Paul-Louis Courier sur le prince. — Paroles de Louis XVIII sur la popularité du duc d'Orléans. — Bienveillance de Charles X à l'égard du prince; il lui accorde le litre d'Altesse Royale. — Projet d'union entre le duc de Chartres et mademoiselle d'Artois. — Discussion de la liste civile; paragraphe relatif à l'apanage d'Orléans. — Lettre du duc d'Orléans au prince de Condé.

Le duc d'Orléans, qui avait eu la douleur de perdre sa mère en 1 821 , continuait à vivre dans des habitudes sévères. « Rien de plus intime et de plus uni que l'intérieur de la famille de Son Altesse Sérénissime; c'était un excellent ménage avec toutes ses conditions, même avec cet enfant qui chaque quinze mois venait couronner un hymen vieux de vingt ans. Tout était bourgeois dans cette famille; et sans l'orgueil de blason et de race, le palais du duc d'Orléans ne se fût pas distingué des opulentes maisons de la capitale... Il n'avait point de cour proprement dite. (Histoire de la Restauration.) » Surveillant avec la plus intelligente sollicitude l'éducation de ses enfants, il leur inculquait ces principes de moralité dont il avait toujours donné l'exemple. Il plaça d'abord auprès d'eux des personnes honorables,

DF. LOlIS-lMilLIPPE. 3(51

chargées de leur enseigner les éléments de la langue. Lui-même traçait le plan des leçons, et s'en faisait journellement rendre un c pte

exact, guidé en cela par ses propres lumières et par les cahiers que madame de Genlis lui avait laisses sur son éducation. Assistant quelquefois a ces exercices littéraires, il encourageait le zèle des précepteurs et des élèves. Quand le moment fut venu de donner a ses lil» une instruction plus substantielle, il eut l'heureuse pensée de les envover tous successivement s'asseoir sur les bancs du collège Henri IV, où, confondus avec les enfants du peuple, ils ambitionnaient comme eux les palmes universitaires et savaient les mériter comme eux. La cour ne manqua pas d'en blâmer le duc d'Orléans; mais le prince répondit aux observations de Louis XVIII, en lui rappelant que leur aïeul Henri IV avait grandi dans les écoles du Béarn. Un pareil système de conduite devait avoir des résultats immenses, et le duc d'Orléans atteignit ce double but : — de doter ses enfants d'une éducation analogue à celle qu'il avait reçue lui-même, et d'étendre sa popularité parmi la bourgeoisie. Rien, de curieux comme l'admiration qui se traduisait partout, dans les conversations et dans les écrits, en paroles chaleureuses, a propos de cette singularité du premier prince du sang, alors que l'éducation du duc de Bordeaux était livrée à Pultramontanisme.

Ecoutons Paul-Louis Courier, le plus indépendant pamphlétaire de la Restauration : « La jeunesse croît chez nous, disait-il dans son langage naïf et pittoresque, et \oit croître avec elle les princes; je dis avec elle, et je m'entends. Nos enfaiit>. plus heureux que nous, vont connaître leurs princes, élevés avec eux, et en seront connus. Déjà voilà le fils aîné du duc d'Orléans, je sais cela de bonne part, et vous le garantis plus sûr que si toutes les gazettes le disaient ; voilà le duc de Chartres au collège, à Paris. Chose assez simple, direz-vous, s'il est en âge d'étudier. Simple, sans doute, mais nouvelle pour les personnes de ce rang. On n'a point encore vu des princes au collège; celui-ci, depuis qu'il y a des collèges et des princes, est le premier qu'on ait élevé de la sorte, qui profite du bienfait de l'instruction publique et commune: et de tant de nouveautés écloses de nos jours, ce n'est pas celle qui doit le moins surprendre. Un prince étudier, aller en classe! un prince avoir des camarades! Les princes jusqu'ici avaient eu des serviteurs, et jamais d'autre école que

celle de l'adversité, dont les rudes leçons étaient perdues souvent. Isolés à tout âge, loin de toute vérité, ignorant les choses et les hommes, ils naissaient, ils mouraient dans les liens de l'étiquette et du cérémonial; n'ayant vu que le fard et les fausses couleurs étalés devant eux, ils marchaient sur nos tètes, et ne nous apercevaient que quand par hasard ils tombaient. Aujourd'hui, connaissant l'erreur qui les séparait des nations, comme si la clef d'une voûte, pour user de cette comparaison, pouvait en être hors et ne tenir à rien , ils veulent voir des hommes, savoir ce que l'on sait, et n'avoir plus besoin des malheurs pour s'instruire. Tardive résolution, qui, plus tôt prise , leur eût épargné combien de fautes, et à nous combien de maux! Le duc de Chartres au collège, élevé chrétiennement et monarchiquement, mais, je pense, aussi un peu constitution nellement, aura bientôt appris ce qu'à notre grand dommage ignoraient ses aïeux; et ce n'est pas le latin que je veux dire, mais ces simples notions de vérités communes que la cour tait aux princes, et qui les garderaient de faillir à nos dépens. Jamais de dragonnades ni de Saint-Barthélemi quand les rois, élevés au milieu de leurs peuples, parleront la même langue, s'entendront avec eux, sans truchement ni intermédiaire; de jacquerie non plus , de ligues ni de barricades. L'exemple ainsi donné par le jeune duc de Chartres aux héritiers des trônes, ils en profiteront sans doute. Exemple heureux autant qu'il est nouveau ! que de changements il a fallu, de bouleversements dans le monde, pour amener lacet enfant! Et que dirait le grand roi, le roi des honnêtes gens, Louis le Superbe, qui ne put souffrir confondus avec la noblesse du royaume ses bâtards même, ses bâtards! tant il redoutait d'avilir la moindre partie de son sang! que dirait ce parangon de l'orgueil monarchique, s'il voyait aux écoles, avec tous les enfants de la race sujette, un de ses arrière-neveux, sans pages ni jésuites , suivre des exercices et disputer des prix, tantôt vainqueur, tantôt vaincu ; jamais, dit-on, favorisé ni flatté en aucune sorte, chose admirable au collège même (car où D'entre pas celte peste de l'adulation! ), croyable pourtant, si l'on pense que la publicité des cours rend l'injustice difficile; qu'entre eux les écoliers usent peu de complaisance, peu volontiers cèdent l'honneur, non encore exercés aux feintes qu'ailleurs on nomme déférences, égards, ménagements, et qu'a produites l'horreur du vrai. Là, au contraire, tout se dit, toutes choses ont leur vrai nom et le

même nom pour tous; là, tout est matière d'instruction, et les meilleures leçons ne sont pas celles des maîtres. Point d'abbé Dubois, point de Meniers, personne qui dise au prince : Tout est à vous, vous pouvez tout; il est l'heure que vous voulez. En un mot, c'est le bruit commun qu'on élève là le duc de Chartres comme tous les enfants de son âge; nulle distinction, nulle différence, et les fils de banquiers, de juges, de négociants, n'ont aucun avantage sur lui; mais il en aura, lui, beaucoup, sorti de là, sur tous ceux qui n'auront pas reçu cette éducation : il n'est, vous le savez, meilleure éducation que celle des écoles publiques, ni pire que celle de la cour. »

Le duc d'Orléans s'occupait aussi particulièrement du soin d'administrer une fortune qu'il avait retrouvée bien délabrée à son retour en France, et d'améliorer chaque année ses vastes domaines. Nous avons parlé de deux procès intentés par le prince contre les acquéreurs de biens nationaux; cette fois, il eut à protester contre un acte du gouvernement des Cent-Jours. En 1815, le duc de Bassano avait reçu de Napoléon, à litre de dépôts et gages, un certain nombre d'actions de canaux provenant de l'apanage d'Orléans. En les revendiquant, Louis-Philippe appuya sa réclamation sur ce que le gouvernement de fait et illégitime n'avait pu légalement en disposer. Pour le gouvernement de la Restauration, la question de principe, à cet égard, n'était pas douteuse, et le prince gagna ce nouveau procès.

Lorsque le duc d'Orléans eut obtenu sa part dans le milliard d'indemnité, il la consacra presque tout entière à l'embellissement du Palais-Royal. Cet édifice est effectivement, de tous les immeubles de l'apanage d'Orléans, celui qui a subi le plus de métamorphoses. Il a été rebâti dans toutes ses parties, au point qu'il ne reste plus de l'ancien Palais-Cardinal qu'un pan de muraille, chargé de proues de navire, que l'architecte Fontaine a conservé à titre historique. Louis- Philippe-Joseph, qui l'avait reçu par avancement d'hoirie, encadra le jardin d'un pourtour de galeries latérales, surmontées de bâtiments en harmonie avec la façade principale. C'est par ses soins que furent élevées les ailes de Valois, de Beaujolais, de Monlpensier, telles qu'elles existent aujourd'hui . La disposition du jardin fut changée ; les marronniers de Richelieu firent place à des tilleuls odoriférants. Au milieu fut creuséun eirqueau dômedefeuillage. Gecirque fut brûlé en 1799, et de ses cendres jaillit cette magnifique gerbe d'eau qu'on voit aujourd'hui.

Louis-Philippe-Joseph avait eu le projet d'ouvrir une galerie transversale, sous un empyrée de verre, entre la cour d'honneur et le jardin; de graves embarras financiers l'en empêchèrent. Ainsi donc, il a fait construire la partie qui s'étend circulairement autour du jardin, depuis l'angle de la cour d'honneur à droite en entrant , jusqu'aux appartements de Richelieu, situés au bout de la rue Montpensier, et seuls restes du Palais-Cardinal. Louis-Philippe a remplacé les hideuses galeries de bois par des galeries en pierre , couvertes en terrasse , et qui s'harmonisehl avec l'élégante colonnade établie au pourtour de la seconde cour. Les embellissements de l'intérieur du palais ne furent pas moins importants. Le prince forma en peu d'années une galerie de tableaux contemporains, égale peut-être à la splendide galerie du Régent, dont l'avaient déshérité les créanciers de son père; enfin , grâce à des sacrifices évalués à plus de onze millions, le Palais-Royal est devenu un sujet d'admiration pour la France et les étrangers.

Sous la Restauration, Louis-Philippe vécut toujours presque entièrement renfermé dans son intérieur, préférant ses intérêts privés à la politique. Protecteur de plusieurs sociétés savantes, entre autres de la Société Asiatique, dont il était président honoraire, il comptait parmi les fondateurs de la Société Royale pour l'amélioration des prisons, et attachait enfin son nom à toutes les entreprises philanthropiques, à toutes les bonnes œuvres. 11 avait établi, dans son palais même, un bureaude secours. Un jour, sollicité par son secrétaire d'accorder uOO francs à la famille d'un écrivain devenu pauvre, le prince, que préoccupait à ce moment une nouvelle politique, n'avait pas fait grande attention à cette demande, lorsqu'après un long entretien et au moment de se rendre en son conseil, il s'écria : « A propos, vous m'avez demandé un billet de 1,000 francs pour une famille malheureuse? — 1,000 francs, monseigneur, c'est une erreur qu'il faut bien se garder de relever. — Vous avez raison, mon ami; les erreurs des princes coûtent souvent si cher, que je ne suis pas fâché (pie la mienne profite à ces pauvres gens. » Et au lieu de 500 francs, le secrétaire porta le billet de 1,000 francs.

Le duc d'Orléans faisait une pension de 0,000 francs à Dumourièz, qui mourut à Tùrville— Parck a l'âge dé quatre— vingt-cinq ans; souscrivait, pour des sommes importantes, au monument du général Aballuei et à celui de Kléber. Les cendres de Corneille reposaient dans

l'église de Saint— Roch; mais aucun monument, aucune inscription ne lés désignait à l'admiration publique. Le prince voulut avoir l'honneur d'acquitter ce juste tribut envers l'une des plus grandes gloires littéraires de la France. Il fit placer, à ses frais, clans la nef deSaint- Roch, une table de marbre blanc veiné, dont la partie supérieure est ornée d'un beau médaillon de marbre blanc statuaire, offrant en basrelief le portrait de l'immortel poète. Au-dessous de celte effigie, encadrée d'une couronne de bronze doré et semée d'étoiles, se trouve l'inscription suivante gravée en lettres d'or:

Pendant 'ses voyages, la famille d'Orléans laissait partout des preuves de sa bienfaisance. Au château de Randan, situé en Auvergne, mademoiselle Adélaïde fondait une école d'enseignement mutuel poulies petits garçons du village, envoyail des secours à domicile aux indigents, et ouvrait une route de communication avec Aigueperse. Le prince son livre organisait aussi des écoles d'enseignement mutuel

dans ses domaines de la Ferté-Yidame etDourdan. Dans cette dernière ville, il cédait une partie d'un vieux château pour qu'on y bâtit à ses frais une maison de détention. Il serait trop long d'énumérer les actes de charité ou d'utilité publique, par lesquels il signalait son passage dans les départements et apprenait à bénir son nom; aussi quel enthousiasme quand la presse libérale citait quelques traits honorables de sa vie! Comme Paul-Louis Courier en parlait toujours avec chaleur, avec verve, avec entraînement! « Sur quel fondement? écrivait-il en 1823, en réponse à l'auteur d'une lettre anonyme; je ne sais et ne devine pas davantage ce qui vous a pu faire croire que je n'aimais ni le duc d'Orléans, ni aucun prince. Assurément, rien n'est plus loin de la vérité. J'aime, au contraire, tous les princes et tout le monde en général, et le duc d'Orléans particulièrement (voyez comme vous vous trompiez), parce qu'étant né prince, il daigne être homme. Du moins n'entends-je pas dire qu'il attrape les gens. Nous n'avons, il est vrai, aucune affaire ensemble, ni pacte, ni contrat; il ne m'a rien promis, rien juré devant Dieu; mais, le cas avenant, je me fierais à lui, quoiqu'il m'en ait mal pris avec d'autres déjà. Si faut-il néanmoins se fier à quelqu'un, lui et moi , nous n'aurions, m'est avis, nulle peine à nous accommoder, et, l'accord fait, je pense qu'il le tiendrait sans fraude, sans chicane, sans noise, sans en délibérer avec de vieux voisins, gentilshommes et autres qui ne me veulent pas de bien, ni en consulter les jésuites. Voici ce qui me donne de lui cette opinion. 11 est de notre temps, de ce siècleci, non de l'autre, ayant peu vu, je crois, et qu'on nomme ancien régime; il a fait la guerre avec nous: d'où vient, dit-on, qu'il n'a pas peur des sous-officiers ; et depuis, émigré malgré lui, jamais ne la fit contre nous, sachant trop ce qu'il devait à la terre natale, et qu'on ne peut avoir raison contre son pays. Il sait cela et d'autres choses qui ne s'apprennent guère dans le rang où il est. Son bonheur a voulu qu'il en ait pu descendre, et jeune vivre comme nous. De prince il s'est fait homme. En France, il combattait nos communs ennemis; hors de France, les sciences occupaient son loisir. De lui n'a pu se dire le mot : Rien oublié ni rien appris. Les étrangers l'ont vu s'instruire et non mendier. Il n'a pas prié Pi tt ni supplié Cohourg de ravager nos champs, de brûler nos villages, pour venger les châteaux; de retour, n'a point fondé des messes, des séminaires, ni doté des couvents

à nos dépens; mais sage dans sa vie, dans ses mœurs, donne un exemple qui prêche mieux que les missionnaires. Bref! c'est un homme de bien. Je voudrais, quant à moi, que tous les princes lui ressemblassent; aucun d'eux n'y perdrait, et nous y gagnerions; ou, je voudrais qu'il fût maire de la commune, j'entends s'il se pouvait f hypothèse toute pure), sans déplacer personne; je hais les destitutions. Il ajusterait bien des choses, non-seulement par cette sagesse que Dieu a mise en lui, mais par une vertu non moins considérable et trop peu célébrée; c'est son économie, qualité, si l'on veut, bourgeoise, que la cour abhorre dans un prince, et qui n'est pas matière d'éloge académique ni d'oraison funèbre ; mais pour nous si précieuse, pour nous, administrés, si belle dans un maire, si... comment dirais-je?... divine, qu'avec celle-là je le tiendrais quitte quasi de toutes les autres.

« Lorsque j'en parle ainsi, ce n'est pas que je le connaisse plus que vous, ni peut-être autant, ne l'ayant même jamais vu. Je ne sais que ce qui se dit; mais le public n'est pas sot et peut juger les princes, car ils \ ivcnt en publie, (le n'est pas non plus que je veuille être son gardechampêtre, au cas qu'il devienne maire. Je ne vaux rien pour cet emploi, ni pour quelque autre que ce soit : capable tout au plus de cultiver ma vigne, quand je ne suis pas en prison. J'y serais, je crois, moins souvent; mais cela même n'étant pas sûr, je puis dire que tout changement dans la mairie et les adjoints pour mon compte m'est indifférent. Au reste, ce qu'on pense de lui généralement, vous l'avez pu voir ou savoir ces jours-ci, lorsqu'il parut au théâtre avec sa famille. On ne l'attendait pas; l'assemblée n'était point composée, préparée, comme il se pratique pour les grands... c'était bien là le public, et il n'y avait rien que l'on pût soupçonner d'être arrangé d'avance. La police n'eut point de part aux marques d'affection qui lui furent données en cette occasion ; ou si de fait elle était là, comme on le peut croire aisément, partout inévitable et présente, ce n'était pas pour accueillir le duc d'Orléans. Il entra, on le vit, et les mains et les \oix applaudirent de toutes parts. On ne m'a point mis, que je sache , le parterre en jugement, ni traduit rassemblée a la salle Saint- Martin. Aussi ne crois-je pas, moi qui l'ai loué moins haut de ce qu'il a fait de louable, que ce soit pour cela qu'on me réemprisonne; mais vous pouvez être là-dessus beaucoup mieux instruit.

« Ainsi, contre votre opinion, monsieur, j'aime le due d'Orléans; mais son ami, je ne le suis pas, comme ces gens le croient, ditesvous. A moi tant d'honneur n'appartient; et sans vouloir examiner, ce dont on a douté quelquefois, si les princes ont des amis, ou si lui, moins prince qu'un autre, ne pourrait pas faire exception , je vous dirai que j'ai toujours ri de J. J. Rousseau , philosophe qui ne put souffrir ses égaux ni s'en faire supporter, et, en toute sa vie, crut n'avoir eu d'ami que le prince de Conti.

« Bien moins suis-je son partisan, car il n'a point de parti premièrement. Le temps n'est plus où chaque prince avait le sien, el jamais je ne serai du parti de personne. Je ne suivrai pas un homme, ne cherchant pas fortune dans lès révolutions, contre-révolutions qui se font au profit de quelques-uns. Né d'ahord dans le peuple, j'y suis reste par choix. Il n'a tenu qu'à moi d'en sortir comme tant d'autres, qui, pensant s'anoblir, de fait ont dérogé. Quand il faudra opter suivant la loi de Solon, je serai du parti du peuple, des paysans comme moi. »

lit ne tarissant jamais d'éloges, il s'écrie dans une autre lettre :

(( Vous changez encore mes paroles, quand vous me faites dire, monsieur, quîil v a un prince dont les sentiments me sont connus à moi, vigneron. Y pensez-vous? Corrigez cela, s'il vous plait, et de vos quatre mots n'en effacez pas trois, comme le veut Boileau, mais un, et vous direz en toute vérité que les sentiments de ce prince sont connus, c'est-à-dire publics, et que personne ne les ignore. Il croit, par exemple, que les princes sont faits (tour les peuples et non les peuples pour les princes : sentiment moins bizarre que vous ne l'imaginez, vous autres courtisans. Il n'est ni le premier ni le seul de sa maison à penser de la sorte, si les bruits en sont vrais.

« Étes-vous plus exact et mieux instruit quand vous nous assurez (pie .M. h' due d'Orléans part pour l'Angleterre? J'ai foi en vos discours, où le mensonge n'entre pas; le ciel n'est pas plus pur. Mais à eeci je vois bien peu de vraisemblance. On sait, et c'est encore une chose connue, qu'il aime son pays, n'en sort pas volontiers, ayant pour cela moins de raison qu'en aucun temps, comme vous dites, lorsqu'il voit une guerre mal entreprise... être heureusement terminée... »

On peut juger, d'après cela, de quelles ardentes sympathies était

entourée la famille d'Orléans. Louis XvIII prévoyait bien, lui, l'effet moral de cette popularité, d'autant plus redoutable, qu'elle ne s'appinait que sur la puissance des bienfaits, et ne se compromettait par aucun acte hostile à la marche du gouvernement. « 11 ne se remue pas, disait-il, et cependant je m'aperçois qu'il chemine: comment s'y prendre pour empêcher de marcher un homme qui a l'air de ne point faire un pas? C'est un problème qui me reste à résoudre, et je voudrais bien n'avoir pas à en laisser la solution à mes successeurs. »

Charles X n'hérita pas des rancunes et des craintes de son frère à l'égard du duc d'Orléans. Avec plus de confiance et de laisser-aller, il devait d'ailleurs quelque reconnaissance à son cousin, qui l'avait aidé dans des moments de gène en Angleterre. La duchesse de Berry surtout affectionnait son oncle et le jeune duc de Chartres, dont la gentillesse charmait tout le inonde. Depuis longtemps, la maison d'Orléans, on le sait, sollicitait en vain le titre d'Altesse Royale; elle renouvela ses instances auprès de Charles X. La Dauphine objecta « que les enfants du prince étaient si nombreux, que ce titre deviendrait bien commun. » Pourtant le roi, voulant réparer l'injustice de Louis XVIII, accorda officiellement le titre d'Altesse Royale à tous les membres des familles d'Orléans et de Condé '. Ensuite on facilita

1 Le duc d'Orléans écrivit en ces termes au prince de Condé, pour lui annoncer l'élévation de fa famille au rang i' Altesse Royale :

•i Neuilly, ce mardi 21 septembre lS2i.

« Je m'empresse, Monsieur, de vous faire part (pie le roi m'ayant fait dire hier au soir de me trouver chez lui aujourd'hui à midi, je suis arrivé chez Sa Majesté peu d'instants avant qu'il non sortit pour aller à la messe. Dès que j'ai été introduit dans son cabinet, j'ai commencé par le remercier de ses bontés, et j'ai ajouté que nous avions été particulièrement sensibles à celle qu'il avait eue pour nous avant-hier, à l'occasion du goupillon. — Oui, a-l-il repris, j'ai voulu que cela lui ainsi, parce que je trouve que cela devait être, et justement je voulais vous dire que je vous accorde le titre d'Altesse Royale. — Le roi nous l'accorde <i tous? ai— je repris en hésitant. — Oui, à tous, m'a-t-il dit; cela n'est pas d'accord a ver uns anciens usages, mais je trouve que dans l'étal actuel des choses et de l'Europe, cela doit être ainsi, et c'est pour tous. » Après cela, notre conversation a continué, et il m'a dit qu'il voulait aussi me parler pour la cérémonie de Saint-Denis; qu'il espérait que nous trouverions convenable que II. le dauphin fut dans un fauteuil et nous sur des chaises à dos. Je lui ai répondu que, quant à moi, cela me paraissait très-convenable; que, M. le dauphin étant nécessairement appelé a succéder à la couronne, j'entendais qu'il devait avoir une prééminence sur ceux qui n'étaient appelés qu'éventuellement; que si M. le dauphin avait des fils, je l'entendrais de même pour son fils aîné; mais que je croyais devoir avouer au roi que je ne pouvais l'entendre que pour la ligne directe, mais non pas pour les enfants cadets ; que ceux-là me paraissaient absolument dans la même position que nous; que je

les arrangements qui devaientïaire passer le nom et l'immense fortune des Condé sur la tète du jeune due d'Aumale, filleul du vieux duc île Bouillon. On songea même, dit-on, à confondre les deux branches de la famille par l'union de mademoiselle d'Artois et du due de Chartres. Enfin, ce dernier fut Dommé colonel du premier régiment des hussards, (huit son père ét;iit colonel général. Charles X s'était en outre engagé, vis-à-vis de son cousin, a taire sanctionner son apanage par une loi; car, par un effet du marnais vouloir de Louis XVIII , toute la fortune du due ne reposait jusqu'alors que sur une simple ordonnance. Charles X recommanda à ses ministres d'en insérer la disposition dans la loi sur sa propre liste civile. On ajouta doue à la loi du 10 janvier 1825 un quatrième article, ainsi conçu : « Les biens restitués à la branche d'Orléans, en exécution des ordonnances royales des 18 et 20 mai, 17 septembre e< 7 octobre 181 i, et provenant de l'apanage constitué par les édils des années 1G01, 1072 et 1092, à Monsieur, frère du roi Louis XIV, pour lui et sa descendance masculine, continueront à être possédés aux mêmes litres et conditions, par le chef de la blanche d'Orléans, jusqu'à extinction de la descendance mule, auquel cas ils feront retour au domaine de l'Etat. » Les ultras

n'avais jamais conçu la distinction de famille royale el de princes du sang, et que je ne concevais pas davanlage qu'il dût y avoir enlre nous d'aulre prééminence et d'autre distinction que celle de l'aiin sse el du pas qui en découle. Le roi a paru irouver cela assez juste, mais sans m'espruner positi rement son approbation entière. Il m'a dit que le l'eu roi avait pris sur tout cela un travers qu'il avait été fâché de lui voir, mais que nous n'étions qu'une famille, que nous n'avions qu'un

intérieur commun, qu'il voulait que nous le regardassions com un père, et que nous soyons

toujours lous Bien unis. Je lui aidemandéquelsseraientles moments où nous pourrions lui l'aire notre cour sans l'importuner. 11 m'a dit: « Toujours, en vous présentant chez moi et mêle faisant demander ; et si j'étais occupé, et que je ne pusse pas vous recevoir dans ce moment, vous me le pardonneriez. Au reste, a-t-U ajouté, on me tourmente pour reprendre le déjeuner, et probablement je le reprendrai quand je serai aux Tuileries; alors ce sera à dix heures et demie, comme du temps du feu roi; mais, en outre, je vous verrai toujours, quand vous voudrez. »

•• M. le dauphin nous mènera à Saint-Denis, dans sa voilure, 1rs nôtres marchant devant. Il sera rendu jeudi malin aux Tuileries, a neuf heures et demie, el compte nous y Irouver. Ceci m'a été dit de la part du roi par le comte Charles de Damas, qu'il m'a envoyé comme je m'en allais. J'ai oublié de lui demander le costume, mais je présume l'habit de deuil ei le manteau. D'ailleurs, je n'ai encore rien reçu de M. de Brezc. qui pourtant nous préviendra sûrement .

« Nous nous proposons d'aller demain a Saint-CIoud, entre onze heures el midi, remercier le roi de sa bonté de nous accorder le litre d'Altesse Royale ; et quoiqu'il ne m'ait pas chargé de vous en instruire , cependant d est trop naturel que je me sois empressé de vous le dire pour que vous n'allie/ pas aussi l'en remercier; el sur ce, Monsieur, permettez-moi de vous embrasser de tout mon coeur, cl veuillez recevoir l'expression de ma bien sincère amitié. « Votre bien affectionne cousin.

I l'ii d'Orléans. »

combattirent c<'t article, quoiqu'il fût approuvé par le roi. La majorité persistait toujours à voir un conspirateur dans le duc d'Orléans. On sait combien, fidèle à sa baine instinctive contre la branche d'Orléans, l'émigration témoigna de mécontentement lors de la restitution qui lui fut faite de son apanage par Louis XVIII. Les hommes de ce parti désiraient que, réduit à une simple pension dont on pourrait à volonté suspendre le payement, le duc d'Orléans restât toujours dans l'obédience de la maison régnante; tandis que, réintégré dans un apanage constitué en domaines, il était à l'abri des caprices de la cour, et conservait l'indépendance de ses opinions personnelles. Ce mauvais vouloir se manifesta avec une nouvelle violence quand le ministère vint proposer à la Chambre d'inscrire l'apanage dans la législation. On alla jusqu'à appeler cela faire passer de la contrebande dans /es carrosses du roi. « Je n'entends, ditM.Bazire, ni contester ni attaquer l'apanage de 31. le duc d'Orléans; le monarque, a la Restauration, lui en a lait remise, et je m'incline devant ce grand acte de la munificence royale; mais je ne conçois pas la nécessité ou l'opportunité de mêler celte disposition particulière au grand projet de loi sur la liste civile. Le prince que cet article intéresse ne participe pas à la liste civile; il y est même tout à fait étranger. Qu'on nous dise donc les véritables motifs qui ont fait intercaler cet article dans une loi qui ne semblait pas le demander! Je ne voudrais pas soupçonner qu'on l'eûl placé là afin de le faire passer avec plus de facilité en aussi bonne compagnie. — Comment, répondit M. de Villèle, dans la même loi où sont fixées les renies qui tiennent lieu d'apanage aux membres de la famille royale, nous n'aurions pas dû présenter la décision relative à la rente apanagère due à l'un des princes de celte famille'.' Nous vous demandons dans celle loi la solution d'une question qui n'a pas été' résolue. Nous l'avons portée en son lieu; car si \ous n'accordez pas l'apanage a M. le dm' d'Orléans, vous devez lui accorder une rente apanagère. — Non seulement la loi qui vous est soumise, ajouta le général Foy, est destinée a fixer la liste civile, mais aussi a accorder les apanages aux princes; n'est-il pas naturel et juste que celui de la famille d'Orléans y figure comme les autres? Aurais-je besoin de remontera l'origine des apanages pour vous en retracer l'histoire? En 1S1 i, le roi avait rendu les propriétés à la branche d'Orléans, mais les ordonnances ne di-

saient pas que ce serait à titre d'apanage; la sanction législative élait donc utile. Je crois qu'il vaut mieux que les princes aient des apanages en immeubles: ils sont ainsi mieux rapprochés des intérêts de la cité; ils peuvent verser des sommes plus considérables dans des établissements utiles, et concourir à l'illustration et à la prospérité du pays. 11 v a donc quelque chose de national à maintenir l'indépendance d'une brandie de la famille des Bourbons qui, si la branche ainée venait à manquer ou à forfaire, pourrait servira rallier les opinions; qui pourrait donner pour point de ralliement aux Français ce drapeau national sous lequel elle avait combattu pour la pairie! »

Malgré l'opposition la plus violente, le projet fut adopté, et le duc d'Orléans se trouva maître indépendant de son apanage.

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