S0 HISTOIRE
intentions. Une loi satisfaisante sur la presse périodique, l'abolition du monopole, le coup d'État contre le parti prêtre juin 18:28j, une législation de loyauté en matière d'élections, la permanence des listes électorales, la spécialité admise dans l< s grandes divisions du budget, l'interprétation des lois rendue aux trois branches de la puissance législative; augmentèrent la popularité du ministère Marlignac. Cependant Charles X, cherchant à paralyser l'excellent effet de pareilles concessions, songeait à appeler le prince de Polignac au ministère, (.'était chez le roi une idée fixe, issue de ce cercle d'intrigues ou les courtisans l'étreignaienl. Pour le soustraire à de si funestes inspirations, le conseil décida la famille royale à faire un voyage, pendant lequel l'enthousiasme accueillit les promesses de Charles X; promesses menteuses, hélas! [1820j. A la nouvelle session, le cabinet, que la cour subissait impatiemment, essuya deux échecs, a propos d'une loi municipale et d'une loi départementale qu'il dut retirer: mais il se maintint en faveur en s'engageant à présenter, l'année suivante, des réformes importantes, notamment sur le budget delà guerre. Après la clôture de la session, et au milieu du calme le plus parfait, la Fiance apprit la formation du ministère du 8 août. Ainsi la Restauration, comme poussée par une main de fer, courait vers cette catastrophe politique si bien prévue par le prisonnier de Sainte-Hélène, lorsque, envisageant la conduite des Bourbons en 1815, et annonçant ce système de réaction auquel ils allaient se laisser entraîner, il ajoutait « qu'elle serait assez forte pour irriter, pas assez pour soumettre, et que tôt ou tard une éruption volcanique finirait par engloutir le trône, ses alentours et ses partisans. » Et pourtant les avertissements et les conseils ne manquèrent pas à Charles X. Ils lui vinrent de toutes parts, et ceux qui n'avaient jamais cessé de l'aimer, malgré ses erreurs et ses fautes, eurent la franchise de lui prédire la chute inévitable de la monarchie, s'il persistait dans celle voie fatale. MM.Bourdeau, Roy et Martignac furent de ces derniers, et leurs efforts se brisèrent contre l'entêtement aveugle du monarque. « Sire, s'écriait M. Bourdeau, le jour où il était aile remettre les sceaux au roi. Votre Majesté joue sa couronne et l'avenir de sa dynastie! » Terrible prophétie que CharlesX accueillit avec un sourire d'incrédulité en disant : «Rassurez-vous, mon cher monsieur Bourdeau; aucun des malheurs que votre affection redoute ne se réalisera. C'est vous qui connaissez
cl jugvz mal la France; elle veut un pouvoir fort, et les malheurs de ma famille ne sont venus que de sa faiblesse. Ce sont les concessions qui nous ont perdus, je n'en veux plus faire! — En ce cas, Sire, répliqua M. Bourdcau, il ne me reste plus qu'un vœu à adresser au ciel : c'est que l'erreur fatale où je vous vois ne compromette pas jusqu'aux jours de Votre Majesté. » En face des alarmes de ses amis, le roi restait calme et résolu. Il n'avait ni doutes ni scrupules, comme, après le coup d'Elat de juillet, il ne devait avoir ni repentir ni regrets.
Un concert de réprobation publique salua le ministère Polignac, Labourdonnaye et Bourmont, les plus entreprenants des chefs de la contre-révolution. « Coblentz, Waterloo, 1815, s'écriait le Journal des Débute, voilà les trois principes, voilà les trois personnages du ministère ! Pressez— le, tordez-le, il ne dégoutte qu'humiliations, malheurs et dangers! »
La branche aînée venait de jeter le gant à la nation; la nation releva le défi et accepta la lutte. Ici véritablement commence la révolution ; elle va marchera pas de géant, et bientôt éclatera comme la foudre pour écraser les insensés qui ne sentent pas encore le sol trembler sous leurs pas. Le choix des nouveaux ministres était une menace de quelque coup d'Etat. Mais la France se tenait sur la défensive. La Chambre présageait au ministère le refus du budget; elle fut pourtant maintenue et convoquée , c'est-à-dire qu'on la bravait. Par suite de quelques dissidences au sujet de la présidence du conseil, Labourdonnaye fut remplacé, au département de l'intérieur, par M. de Montbel, et M. de Guernon-Ranville prit le portefeuille de l'instruction publique. Le prince de Polignac eut la présidence.
Le jour de la séance royale arriva enfin. La cour, se flattant devoir faiblir la résistance à l'approche du moment décisif, espérait rallier autour du trône menacé les royalistes mécontents. Son attente fut déçue, et de faibles acclamations accueillirent le roi. Charles X, comme toujours, se montra plein de noblesse et de dignité. Il salua à droite et à gauche avec son sourire de comte d'Artois, sans se douter que c'était pour la dernière fois qu'il donnait la représentation de ses aménités royales. In incident, auquel les événements ultérieurs ont semblé vouloir donner une signification importante, vint troubler tous les spectateurs. Au moment où le roi gravissait la première marche du trône, son pied s'étant embarrassé dans le tapis
de velours, il lit un faux pas, chancela, et la loque qui lui tenait lieu de couronne fut ébranlée par celle secousse et tomba. Le due d'Orléans la l'amassa et la rendit à Charles X; mais elle était passée de
la tète du monarque dans les mains du prince. Tout le monde en fut frappé. Le roi prononça son discours d'une voix assez, terme; il parla d'abord de la situation de l'Europe et de choses secondaires; et l'on entendit avec intérêt le paragraphe suivant : « Au milieu des grands événements dont l'Europe était occupée, j'ai dû suspendre les justes effets de mon ressentiment contre les puissances barbaresques; mais je ne puis laisser plus longtemps impunie l'insulte faite à mon pavillon. La réparation éclatante (pie j'en veux obtenir, en satisfaisant l'honneur de la France, tournera, avec l'aide du Tout-Puissant* au profit de la chrétienté. » C'était annoncer officiellement la guerre d'Alger. Le roi passa à des objets d'administration intérieure.
On brûlait d'impatience de savoir en quels termes il ferait connaître ses intentions sur l'avenir, et sa penser sur le ministère : c'était le point capital. Voici comment il s'exprima : « Messieurs, le premier besoin de mon cœur est de voir la France* heureuse et respectée, développer toutes les richesses de son sol et de son industrie, et jouir en paix des institutions, dont j'ai la ferme volonté de consolider le bienfait. La Charte a placé les libertés publiques sous la sauvegarde des droits de ma couronne; ces droits sont sacrés, mon devoir envers mon peuple est de les transmettre intacts à mes successeurs.
« Pairs de France, Députés des départements, je ne doute point de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous repousserez avec mépris les perfides insinuations que la malveillance cherche à propager. Si de nouvelles manœuvres suscitaient à mon gouvernement des obstacles que je ne dois pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français et dans l'amour qu'ils ont toujours montré pour leur roi. »
L'assemblée, interprète de la profonde douleur de la nation, invoqua le principe du gouvernement représentatif, dans la fameuse adresse des 221 : « La Charte a l'ait du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple, la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, noire dévouement nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas. >• La réponse de Charles X fut le signal de la dissolution de la Chambre 17 mai 1830 . M. de Peyronnet fut appelé comme renfort au ministère : « Songez que nous voulons appliquer l'article 1 i, lui dit le prince de Polignac. — C'est mon opinion, » répliqua le comte.
Comme on le voit, la cour glissait fatalement sur la pente de l'abîme.
A cette époque, le roi et la reine de Naples arrivèrent à Paris. Cette circonstance, loin de suspendre les préoccupations politiques, offrit aux libéraux l'occasion de manifester plus énergiq.uement leurs rancunes, et, pour ainsi dire, de désigner le duc d'Orléans aux vœux de la nation. Le roi de Naples ne pouvait espérer un bon accueil en Fiance; car on n'avait pas oublié qu'après avoir juré la constitution en 1820, ce mo-
narqueawiit aidé son père à persécuter ses sujets. Charles X lui fît une gracieuse réception, et eut avec lui des conversations intimes, qui décidèrent, dit-on, la mesure des fatales ordonnances de juillet. La cour désirait que la ville de Paris donnât une l'été aux augustes voyageurs. Le préfet de la Seine et le corps municipal reculèrent devant les clameurs de la presse. Il n'y eut de brillantes réunions en leur honneur qu'a Saint-Cloud. a Rosny et chez les ministres.
Leducd'Orléans voulut, à son tour, fêter ces hôtes couronnés,- mais les loisrigidjes de l'étiquette présentaient bien des difficultés. Ainsi, le roi de Naples ne pouvait accepter une invitation chez son beau-frère, sans être accompagné de Charles X. Ensuite, il ne paraissait pas convenable que Sa .Majesté dérogeât à ce point aux usages de la royauté, d'aller, dans Paris, à un bal chez un prince du sang. Si Louis XV, disait-on, avait passé trois jours à Chantilly chez le prince de Condé, du moins c'était à la campagne. Toutefois, ce ne furent peut-être pas là les véritables motifsdes objections de la cour ; le duc d'Orléans lui faisait ombrage, la camarilla le redoutait, la congrégation ne l'aimait pas, et le clergé le voyait avec un œil d'envie. D'un autre côté, quelques considérations levèrent les obstacles. La duchesse d'Orléans était fille de roi, parente très-proche de la dauphine, tante de la duchesse de Bcrryr sœur du roi de Naples, et nièce de la reine Marie-Antoinette; et à ces divers litres, elle méritait de l'indulgence; puis la duchesse d'Angoulèine avait dit à son sujet : « C'est qu'elle esl excellente, celte chère princesse, de notre sang et de notre famille, elle! » C'en fut assez pour décider Charles X à promettre d'assister au bal du duc d'Orléans; il donna son jour, en prévenant que* pour ne pas déroger deux fois à l'habitude reçue en pareille occasion, une compagnie de ses gardes du corps irait, une heure avant son arrivée, occuper ou former le poste d'honneur du Palais-Royal au grand vestibule et dans les appartements où Leurs Majestés daigneraient se rendre. Le duc d'Orléans n'eut garde de se plaindre de ce qui était ou un acte de méfiance ridicule, ou un excès d'orgueil peu surprenant de la part de Charles X; le tout se passa comme il avait été convenu. Nulle part on ne snt mieux réunir la magnificence, le goût le plus exquis â toute la bonhomie d'une fête de famille, (pie chez le prince. Le 51 mai, à neuf heures du soir, le Palais-Royal offrait le coup d'oeil le plus enchanteur. Son Altesse Hovale v axait rassemblé trois mille personnes, sans
distinction d'opinions politiques; et assurément le roi dut être fôrl choqué d'y rencontrer les membres les plus ardents du parti libéral, tels que MM. Benjamin Constant, Laffitte, le due de Choiseul, Dupin aine, le général Thiars, Etienne, Jouy, Arnault, Casimir Périer, etc. De nombreux orangers, des amphithéâtres de fleurs répandaient leur doux parfum sur la terrasse et dans les galeries circulaires : des flots de lumière ruisselaient sous les immenses colonnades, sous les dômes de verre, et sur cette foule étincelante de parures et de diamants. Des milliers de spectateurs, admis dans le jardin, applaudissaient avec enthousiasme à cette admirable fête. Cependant, l'heure fixée pour l'arrivée de Charles X était déjà passée; le roi et la reine de Naples se promenaient depuis longtemps dans les salons, lorsque des courriers, des piqueurs, des gardes du corps à cheval, les tambours qui battent aux champs , annoncent la royale visite. Aussitôt, le duc d'Orléans court avec sa famille au devant de Sa Majesté, pour la recevoir à la première porte du grand vestibule. Charles X avait l'air fort gai ; il offrit le bras à madame la duchesse d'Orléans, le Dauphin à mademoiselle Adélaïde, le duc d'Orléans à la Dauphine, le duc de Chartres à madame de Berrv, et l'on monta dans les appartements, où le roi et la reine de Naples vinrent au-devant des nouveaux arrivés. La fête eut un aspect populaire qui enivra les Parisiens. Le roi parut sur la terrasse et fut salué par les cris de : Vive le roi ! « Passant près de monseigneur le duc d'Orléans qui recevait de nombreux compliments sur les magnificences de cette fête, — raconte M. de Salvandy, — je lui adressai le mot que les feuilles répétèrent le lendemain : « C'est une fête toute napolitaine, monseigneur; nous dansons sur un volcan. » Le prince, debout derrière la rangée des fauteuils des princesses et des rois, me saisit le bras vivement, et, me faisant l'honneur de m'altirer près de lui, ouvrit une conversation que je ne craindrai pas de transcrire : « Qu'il y ait volcan, me dit Son Altesse Royale, je le crois comme vous, et au moins la faute n'en est pas à moi; je n'aurai pas à me reprocher de n'avoir pas essayé d'ouvrir les yeux au roi... Mais, que voulez-vous? rien n'est écouté, et Dieu sait où tout ceci mènera. — Fort loin, monseigneur, dans ma conviction. — Certes, répondit Son Altesse Rovale, je ne sais pas ce qui arrivera, je ne sais pas où ils seront dans six moi-,, mais je sais bien où je serai. Dans tous les cas, ma famille et moi, nous res-
torons (liins ce palais; c'est assez d'avoir été jeté deux fois en exil par les fautes d'autrui; je ne m'y laisserai pas reprendre. Quelque danger qu'il puisse y avoir, je ne bougerai pas d'ici; je ne séparerai pas mon sort et le sort de mes enfants de celui de mon pays : c'est mon invariable résolution. Je ne laisse pas ignorer mes sentiments. Dernièrement encore, a Rosny, j'ai beaucoup dit ce que je pense de tout ceci ; et, tenez, le roi de Naples, qui y était avec nous, a très-bien jugé de notre position; ce prince, qui est si cassé, et qui pourtant a quatre ans de moins que moi, est un homme de beaucoup de sens; les circonstances extérieures l'obligent à être roi absolu, mais ses inclinations ne sont point là, et il a fait des observations fort sages. Il a été question à Rosny d'une conversation que vous avez eue. — Monseigneur, j'ai dit qu'on perdait la monarchie, et je suis non moins convaincu qUe la chute du trône compromettra, pourcentans peut-être, toutes les prospérités de la France et toutes ses libertés. — En m'affligeant autant que vous de la route où le roi s'engage, continua le prince, je ne m'effraie pas autant que vous des résultats; il y a en France un grand amour de l'ordre. Cette France, qu'on ne veut pas comprendre, est excellente; elle est admirable. Voyez comme les lois sont respectées au milieu de tant de provocations : c'est que l'expérience de la révolution est présente à tous les esprits : on en veut les conquêtes, on en déteste les égarements. Je suis bien convaincu qu'une révolution nouvelle ne ressemblerait à rien de ce que nous axons vu. — Monseigneur, c'est croire à une révolution de 1 088. Mais quand l'Angleterre se plaça en dehors de la légitimité, l'aristocratie lui resta comme élément d'ordre, et celui-là a une (elle puissance qu'il supplée à tout autre. Parmi nous rien de semblable : le peu (pic nous ayons d'aristocratie périra avec les Bourbons; on fera une seconde fois table rase, et je ne crois pas la démocratie pure habile à rien fonder. — Monsieur de Salvandy, vous ne vous rendez pas assez compte des effets de la diffusion des lumières, suite du partage des fortunes. Le monde est changé de face depuis quarante ans; les classes moyennes ne sont pas toute la société; mais elles en font la force: elles ont un intérêt constant à l'ordre, et elles joignent aux lumières qui font juger des besoins d'un grand empire, toute la puissance nécessaire pour combattre les mauvaises passions et les réprimer. Le jacobinisme n'est [dus possible quand le grand nombre possède. — J'ai toujours pensé.
DE LOI IS-PHILIP l'I 587
monseigneur, et j'ose persister dans telle opinion., q u<' c'est une erreur dangereuse 'de comprendre parmi les garanties d'ordre la propriété tout entière. La propriété est si divisée parmi nous, qu'elle ii sa multitude, profondément envieuse de toutes les supériorités et ennemie de tous les pouvoirs. Je craindrais qu'ayant le nombre pour elle, et tendant toujours à satisfaire par des tentatives de nivellement si haine des classes élevées, elle ne nous ramenai Irès-promptemenl ù l'anarchie, si l'on ne commençait point par là. — Monsieur deSalvandy, songez doue que tout ce que veut le pays, c'est l'établissement sincère du régime constitutionnel : on ne demande pas autre chose. Tout le mal est venu de l'impossibilité d'accepter complètement, une lionne fois, tous les résultats de la révolution et la Charte en particulier. Ce qui a fait les égarements de la révolution, c'est, avec la mauvaise n — partition des fortunes et des rangs, la mauvaise éducation de l'ancien régime. Nous n'en sommes plus la. Ma religion politique, c'est qu'avec des sentiments constitutionnels on mènerait tout à bien. (!es principes, je les ai toujours eus. Quand je trouvai asile à la cour de Sicile, on voulait, pour me donner une femme, m'amener à des concessions. Je déclarai que mon opinion était invariable; qucj'j élèverais nies enlants: que je le ferais dans leur intérêt autant que par amour de la vérité. Ce qui fait le malheur des princes et toutes les difficultés de la politique, c'est que les princes ne connaissent pas les peuples, et se nourrissent d'autres idées, d'autres opinions qu'eux. Tel est le motif pour lequel j'ai donné l'éducation publique à mes Bis, et elle m'a bien réussi sous tous les rapports. J'ai voulu qu'ils lussent a la fois princes et citoyens; qu'ils ne se crussent pas d'une nature particulière; qu'ils n'eussent point devant les yeux ce voile que donnent l'édue ition et la \ ie des cours : qu'ils ne prissent point l'habitude d'un entourage corrupteur; qu'ils ne lussent pas liés par goût d'enfance a un monde faisant bande à part, intéressé à les tromper, et d'ailleurs se trompant presque toujours lui-même. Voilà quel a été mon but, et je suis bien certain de n'avoir qu'à m'applaudir du parti que j'ai pris dans tous les temps et dans toutes les situations. » Je m'arrête: l'entretien l'ut long. Monseigneur le due d'Orléans était debout d'abord; ensuite il m'avait fait asseoir à son côté; c'était exactement derrière le roi : si le roi eût prêté l'oreille, il aurait pu tout entendre. »
Cette conversation remarquable, où le duc se mollirait si juste appréciateur des hommes el des choses, n'est— elle pas, pour ainsi dire, la préface du drame qui, deux mois plus tard, devait étonner l'univers? Ne résume-t-elle pas les provisions et les espérances du prince? En un mot, n'est-elle pas la elef dosa conduite pendant la Restauration? Sachant quelle portée devait avoir une pareille confidence, il avait nettement exposé les prolégomènes dosa royauté future, les bases du gouvernement qu'il croyait le plus propre au bonheur de la France. L'abandon avec lequel il émettait ses vues politiques, ses sentiments tout nationaux, était habile et calculé; aussi s'étudiait-il a laisser tomber de ces paroles qui trouvent toujours de l'écho. Comme le prince de Salerne, ('•tonné de voir figurer dans la galerie du Palais- Royal les batailles de Montmirail et de Champaubert, en demandait le motif : « C'est, répondit le duc d'Orléans, que j'aime tout ce qui est français. »
Dans le cours de la soirée, un incident, qui pouvait avoir d'horribles conséquences, vint frapper d'effroi celte multitude toute à l'enivrement du plaisir. La danse était animée par une musique délicieuse, la joie brillait sur tous les visages, quand une immeire clameur s'éleva du jardin. On s'émeut dans les salons, on se précipite sur la terrasse et aux fenêtres, et l'on aperçoit des flammes autour de la statue d'Apollon. Des lampions, remplis de graisse brûlante, sont lancés par des mains inconnues au milieu de cette foule compacte et éperdue de terreur. On crie, on se heurte, on cherche des issues pour échapper à ce tumulte affreux, dont on ignore la cause. Enfin des troupes arrivent pour rétablir l'ordre; les esprits se calment peu a peu, et le bruit court bientôt (pie c'est la police Mangin qui a essayé de troubler la fête par l'incendie de quelques chaises. Quel était son but? Peut-être de jeter entre le duc d'Orléans et le peuple le souvenir funèbre d'une grande catastrophe. Fort heureusement cet odieux stratagème manqua son effet; on dut renoncer à réprimer l'enthousiasme d'une multitude appelée, pour la première fois, à prendre part aux divertissements de ses princes; et le bal, plus enivrant, plus étourdissant (pie jamais, se prolongea jusqu'au matin sans autre interruption.
Cependant, on soutenait au dehors la dignité nationale. La question d'Alger semblait devoir rendre un peu de popularité au roi. La
querelle de la France avec la Régence datait de loin; elle avait pour cause la répartition des indemnités fixées par un traité définitif sous le ministère du maréchal Gouvion Saint-Cyr. Est-il besoin de rappeler que le dey, à la suite de vives explications, donna un coup d'éventail à notre représentant. L'insulte eut lieu sous le ministère de M. de Damas; mais on ne songea pas alors à en tirer vengeance. Plus tard, on considéra l'expédition comme une croisade religieuse, qui reporterait la monarchie au temps de saint Louis; l'on adopta, pour but et pour prix des efforts de la France, la destruction complète de la piraterie, l'abolition de l'esclavage des chrétiens, et du tribut que les puissances chrétiennes payaient à la Régence. On espérait en outre que cette conquête, rivale de la campagne d'Egypte, faciliterait le 1S brumaire de la monarchie. L'expédition d'Alger fut donc arrêtée. L'Angleterre seule en eut ombrage, et prétendit forcer le gouvernement à renoncer d'avance à toute idée de possession ou d'agrandissement territorial en cas de succès. Le prince de Polignac répondit noblement à une pareille exigence, « que, dans une entreprise accomplie par le pays, le cabinet des Tuileries ne prenait conseil que de l'honneur et de l'intérêt du pays. » M. de Bourmont fut nommé au commandement de l'armée d'Afrique. Ce choix surprit et affligea l'armée; mais la conquête d'Alger (5 juillet) et le titre de maréchal de France ne purent effacer le souvenir de Waterloo!
Le premier bulletin d'Afrique parut au milieu du mouvement électoral. Partout les *2"2\ étaient réélus, malgré une proclamation du roi pleine de menaces et d'inconvenances. La royauté et le peuple se trouvaient en présence, et n'attendaient que le signal de la lutte. Il n'était plus possible de reculer. Les lettres de convocation furent envoyées. Une préoccupation inquiète régnait dans Paris; on était à la veille de la crise, et pourtant nid ne la soupçonnait encore si prochaine. Telle était même l'incertitude à cet égard, que, le 25 juillet, le prince de Coudé donna une grande fête au due d'Orléans, dans son château de Saint-Leu. Ce jour-la, les ministres, réunis à Saint-Cloud en présence de Charles X cl du duc d'Angoulème, s'appuyaient sur l'article 14 de la Charte, pour suspendre la liberté de la presse, dissoudre la Chambre des députés, renverser les lois électorales et placer l'élection dans les mains des grands propriétaires.