CHAPITRE XVII
Révolution de 1830; 26, 27, 2S et 29 juillet. — Aspect de la capilalc. — Prolrstalion des journalistes. — Réunion des députés présents à Paris. — Taris en étal de siège — Combats ; barricades. — Entêtement de Charles X. — Frise du Louvre. — I e prince de Talleyrand prédisant la lin du régne de la branche aillée des Bourbons. — Prise des Tuileries. — Charles X et le duc de Raguse. — Héroïsme et victoire du peuple. — Tendance de la révolution. — M. Laffitte.
— La famille d Orléans à Neuilly. — Belles paroles du duc d'Orléans; il part pour le Raincy ; anecdote. — L hôiel de ville; la commission municipale. — M. de i.afayclle commandant de la garde nationale. — M. de Sémonville; le général Gérard. — Les partis en présence. — M. de Glandevez et M. Laffitte. — Proclamation orléaniste. — Le duc de Chartres à Montrouge; le duc de Chartres et la duchesse d'Angouléinc. — Nouvelle proclamation orléaniste.
— Sentiments du duc d'Orléans. — MM. Dupin et Persil à Neuilly. — M. Thiers, M. Scheffer, madame Adélaïde. — M. de Montesquiou va chercher le duc d'Orléans au Raincy; incertitude du prince. — Le duc d'Oiléans est appelé à la lieulenance générale du royaume. — Paroles de Charles X à celte nouvelle. — Le duc d'Orléans part pour Paris, et arrive le soir au Palais- Royal. — Le prince et M. de Mortemarl. — Proclamation orléaniste.
Le 26, jour de l'apparition des ordonnances liberticides, une sourde agitation fit pressentir la résistance de Paris. On lisait et relisait le Monitevr, sans comprendre tant d'audace et de délire. Des groupes se formèrent au Palais-Royal, où des jeunes gens, montés suides chaises, haranguaient 1rs citoyens pour les excitera lutter contre cette odieuse agression du pouvoir. Tous les visages étaient empreints d'une morne stupeur, et des larmes de rage tremblaient au bord des paupières. Néanmoins la consternation n'avait pas encore gagné les rangs du peuple; ce fut la bourgeoisie qui donna l'impulsion aux masses inférieures. En 1K,~0. comme en S*», l'initiative lui appartint.
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avec cette différence qu'en 89 elle attaquait la royauté, tandis qu'attaquée en 1830, elle avait un rôle [dus facile, celui de défendre nos libertés conquises au prix de tant de sang et de sacrifices. La presse jeta le cri d'alarme. Les journalistes, réunis à la hâte dans les bureaux du National, sous la présidence de M. de Laborde, jurèrent de protester au nom de la Charte contre l'insolent manifeste de Charles X. Quelques journaux veulent paraître; mais les imprimeries sont fermées et les ouvriers congédiés. Les négociants renvoient aussi les leurs, et tous les ateliers de la capitale vomissent bientôt sur les places publiques des milliers d'hommes qui s'interrogent, frémissant de colère et d'indignation, et se disposent à seconder les efforts de leurs chefs. Nous avons dit que le Palais-Royal était le centre du mouvement ; des gendarmes dissipent les groupes. Quelques pierres sont lancées dans la soirée contre la voiture de Polignac; le meurtre d'un ouvrier, dans la rue Yivienne, excite des cris de vengeance et de mort, et la fermentation continue pendant la nuit.
Le 27, la capitale se réveilla au milieu d'une effervescence terrible. Le Globe, le Temps et le National, seuls publiés, furent répandus à profusion; la police saisit et démonta les presses du Temps, qui avait déployé le plus d'énergie. Les députés présents à Paris se rassemblèrent dans le salon de Casimir Périer, pour y proposer, les uns d'imiter le noble exemple des journalistes, les autres d'adresser une lettre au roi, d'autres enfin de laisser le mouvement se dessiner. Ce jour-là, nulle lutte sérieuse n'eut encore lieu, quoique les troupes eussent tiré sur un groupe dans la rue du Lycée. Le peuple recueillait ses forces et s'essayait moralement à la résistance; sa colère, qui se trahissait en grondements sourds, comme ces bruits souterrains qui précèdent l'éruption d'un volcan, n'allait pas tarder à répandre au loin ses laves ardentes. Il connaissait la cause de la révolution, cause sainte et sacrée! Le drapeau tricolore lui en indiqua le but; les moyens de l'accomplir, il devait les puiser dans son héroïsme, et, le 28, il descendit dans la rue tout armé pour se mettre à l'œuvre. Dès le point du jour, les engagements recommencent avec acharnement. On efface les enseignes des fournisseurs, on jette dans la boue les emblèmes de la royauté. La mairie des Petits-Pères est envahie. Alors, une ordonnance affichée déclare Paris en état de siège, et c'est le due de Raguse qui est chargé de son exécution. Mais d'autres
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affiches viennent entretenir l'ardeur des citoyens. Le mouvement est partout. Bientôt la troupe de ligne fraternise avec le peuple; les Suisses et la garde royale opposem une longue résistance; l'hôtel <le ville, occupé depuis le matin par quelques jeunes gens intrépides, est pris et repris trois fois. Des élèves de l'école polytechnique dirigeaient les assaillants; toutefois, aucun officier général n'avait osé se montrer à la tête de l'insurrection. La guerre éclatait dans tout Paris, sur les boulevards, dans les rues Saint-Martin, Saint-Denis, au Louvre, en scènes sanglantes et héroïques. Un soleil ardent éclairait cette lutte sublime et échauffait le sang des révoltés. Les arbres étaient abattus, les rues dépavées, les voitures renversées, et les barricades semblaient surgir de terre. Les réverbères avaient été brisés; la nuit fut horrible et sombre. Partout les troupes battaient en retraite; les bourgeois gardaient les barricades: les femmes fondaient des balles, faisaient de la charpie, soignaient les blessés, ou portaient à boire et à manger aux combattants.
Tandis que le peuple versait son sang pour le maintien de ses droits, les députés ne s'entendaient pas encore sur la direction qu'il fallait imprimer à l'insurrection. Dans une réunion qui eut lieu chez M. Audrv de Puvraveau, M. Guizot proposa de s'en tenir au rôle de médiateurs, et l'on résolut de taire une démarche auprès de Marmont. Cinq commissaires, choisis a cet effet, allèrent le trouver et le conjurèrent d'arrêter l'effusion du sang. Le maréchal parla de ses devoirs, de son honneur, de son obéissance aux ordres du roi; pourtant il promit d'écrire à Charles X, qui, trompé par M. de Polignac et toujours convaincu du succès, resta inébranlable dans son dessein. Cette sécurité fatale était si loin de régner dans tous les cœurs à Saint- Cloud, que, sous les veux mêmes de ce monarque insensé, s'agitait le projet hardi de conduire a Paris la duchesse de Berry et son lils. On voulait pousser jusqu'à Neuilly, s'emparer du duc d'Orléans, pour l'engager de vive force dans les dangers de l'entreprise; puis on aurait pénétré dans la capitale par les faubourgs, et la duchesse de Berrj eût confié l'enfant royal à la générosité des vainqueurs. Averti du complot, Charles X en empêcha l'exécution.
Cependant le peuple combattait partout, et partout il triomphait. Les Suisses et la garde royale s'étaient repliés le 28 sur le Louvre et les Tuileries. Le 29, le Louvre, qu'on axait érigé en forteresse, et la
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demeure royale tombèrent au pouvoir des insurgés. Au moment où les troupes s'enfuyaient dans la direction de l'Arc de l'Etoile, une fenêtre s'entr'ouvrit doucement à l'angle de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin. « 0 mon Dieu ! que faites-vous, monsieur Keiser? dit avec terreur un vieillard perdu dans les profondeurs d'un splendide appartement; vous allez faire piller l'hôtel! — Ne craignez rien, répondit M. Keiser. les troupes battent en retraite, mais le peuple ne songe qu'à les poursuivre. — Vraiment? » reprit M. de Talle\rand; et se plaçant en face de la pendule : « Mettez en note, eontinua-t-il avec un accent solennel, que le 29 juillet 1830, à midi cinq minutes, la branche aînée des Bourbons a cessé de régner sur la France. »
En peu d'instants le palais des rois fut envahi par les Parisiens, qui plantèrent un drapeau tricolore sur le sommet de l'édifice. On brisa des, -laines de rois, on déchira des portraits de princes: puis, une quantité d'ouvriers se ruèrent dans la salle du trône, s'assirent tous à leur tour sur le trône, où ils finirent par placer un cadavre. Le même soir, ils pénétrèrent au Palais-Royal, et entrèrent dans les appartements du duc d'Orléans; mais on ne toucha à rien, on ne commit aucun désordre. « Cest un brave homme, celui-là. disaiton; c'est une bonne famille, ils font travailler les ouvriers; nous ne souffrirons pas qu'on prenne la moindre chose chez eux, ni qu'on y fasse le moindre dégât. »
Le duc de Raguse, qui avait plusieurs fois et vainement instruit la cour de sa cruelle position, courut de nouveau à Saint-Cloud pour tenter un dernier effort et dessiller les yeux du roi. L'armée, épuisée par la fatigue et la faim, ne pouvait plus lutter contre la masse ennemie. Les députés avaient établi un gouvernement provisoire et paraissaient avoir un but arrêté. Le roi fut accablé : l'affreuse vérité lui était enfin révélée.
« Maintenant , monsieur le maréchal . dit-il , que pensez-vous qu'il me reste à faire?
— Ce que je vous ai déjà dit, sire; vous n'avez plus qu'à traiter au plus vite, sans vous arrêter sur les conditions : le temps presse; Paris aujourd'hui est dans l'anarchie, mais demain il aura une administration fortement constituée.
— Peut-être proclamera-t-on la république?
— Je crois plutôt qu'on mettra le duc d'Orléans à la tète du gouvernement.
— Je pense, continua le roi en faisant un geste de surprise, qu'on s'est assuré des intentions de mon cousin?
— Il est peut-être plus sage, sire, de s'assurer de sa personne, reprit Marmont.
— Vous êtes dans l'erreur, monsieur; la violence; en pareil cas, eût été une plus grande faute; on m'a proposé de l'employer, et je m'y suis refusé. Quelle responsabilité pèserait sur moi, si des amis trop zélés... »
Charles X n'acheva pas, et remit encore une décision ilont dépendait le sort de sa dynastie. Mais c'en était fait de sa couronne, car la révolution était accomplie; et tandis que le peuple vainqueur, généreux et magnanime, fraternisait avec les troupes; tandis que le calme de la victoire succédait dans Paris à l'héroïsme de la résistance; au moment où deux grandes fosses creusées devant le Louvre pour recevoir les victimes de cette lutte glorieuse, étaient bénites par un prêtre et désignées à la pieuse admiration des passants par une croix avec cette inscription : Aux Français morts pour la liberté! — on songeait à réorganiser le gouvernement et à fonder une nouvelle dynastie. La révolution allait avoir son dénoùment naturel et prévu. M. Laffitte, on le sait , caressait depuis longtemps l'idée de voir la couronne de France passer sur la tète du duc d'Orléans; il l'avait clairement laissé entrevoir dans le fameux discours qu'il prononça, le 10 février 1S17, à la Chambre des Députés, à propos du projet de loi relatif aux finances, quand il avança cette opinion hardie, (pie les Anglais sont redevables de leur liberté à la révolution qui plaça Guillaume III sur le trône. Non-seulement les journaux rovalistes en prirent texte pour se livrer à de véhémentes attaques contre le député de la Seine, mais aussi le duc de Richelieu se crut obligé de lui demander s'il avait eu l'intention de provoquer un mouvement en faveur de Louis-Philippe. Dès le mercredi, à huit heures du matin, M. Laffitte avait un plan tout tracé. Il envoya chercher le secrétaire de la duchesse d'Orléans, M. Houdard, et le chargea d'aller a Neuilly prévenir le prince delà réunion des députés qui devait avoir lieu a midi chez M. Audry de Puyraveau, et le supplier de bien prendre garde au.r filets de Saint-Cloud. « Dites à M. Laffitte que je le re-
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mercie, » répondit le duc. Le jeudi malin, M. Laffilte envoya de nouveau M. Houdard à Neuilly; et cette fois, mettant plus d'instance dans ses sollicitations, il fit déclarer au due d'Orléans qu'il eût à choisir, dans les vingt-quatre heures, entre une couronne et un passe-port.
En effet, le prince s'était retiré à Neuilly avee toute sa famille, exeepté le duc de Chartres, qui se trouvait à Joigny avec son régiment. Le bruit du canon parvenait jusqu'à leur retraite, et quelques boulets même tombèrent dans le parc. 11 est facile de comprendre l'anxiété du duc. Ses amis essayaient en vain de le tranquilliser. « Non, disait-il, j'ai des larmes et du sang dans le cœur... Pauvre Paris! pauvre France! » Dans la crainte de quelque attentat contre sa personne, Louis-Philippe s'était caché dans l'un des petits pavillons de fantaisie de son parc, dit la Laiterie, où madame la duchesse d'Orléans et madame Adélaïde venaient le visiter secrètement et lui transmettre les nouvelles de Paris; mais cet asile ne parut pas assez sûr, et le prince partit le 29, avec M. Houdard seulement, pour le Raincy, situé au-dessus de Bondy. 11 était habillé très-simplement, et portait un chapeau gris avec une cocarde tricolore faite par sa sœur. En chemin, il accoste un paysan cl le questionne sur les événements. « Ma foi, monsieur, répond le laboureur, on dit que le peuple bat la garde royale, que ces imbéciles de Bourbons sont en fuite, et que la liberté sera encore triomphante. — Et le duc d'Orléans, ajoute le prince, qu'en dit-on? — Je crois bien qu'il est avee ses parents, puisqu'il n'a pas paru à son Palais-Royal; celui-là est encore comme les autres, un beau parleur et rien de plus. »
Le duc d'Orléans n'en demanda pas davantage et s'éloigna avec M. Houdard. A trois heures il apprit la victoire du peuple. Sa position était pleine de dangers et d'éeueils; il n'ignorait pas que tout le monde comptait sur lui pour opposer un frein à l'anarchie, inévitable en l'absence d'un chef inllueut. D'un autre côté, le rôle d'usurpateur lui répugnait infiniment, et le moment ne lui paraissait pas venu de se rendre au vœu de ses partisans. Fidèle à son système de prudence cl de temporisation, il ne voulait pas prendre, mais accepter la couronne. 11 épiait donc le cours des événements, et passait les heures dans cette incertitude affreuse qui déchire l'âme des ambitieux timorés.
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Nous avons dit que Paris avait déjà un gouvernement improvisé sous le nom de Commission municipale cl installé à l'Hôtel-de- Ville. 11 était composé de MM. Casimir Périer, Laffitte, Audrj de Puyraveau, le comte Lobau, Maugnin et de Sehonen. Le général Lafayette avait pris le commandement de la garde nationale. On s'occupa de la forme qu'on donnerait au futur gouvernement; car la cause de Charles X était perdue sans retour, et quand M. de Sémonville vint offrir des transactions au nom de la royauté proscrite, il ne recueillit que ces paroles : « Il est trop tard! le trône de Charles X s'est écroulé dans le sang. » Quelques-uns penchaient pour une république tempérée. Le général Gérard représenta « les inconvénients qui découleraient de ce passage subit d'une liberté constitutionnelle royaliste à une démagogie dont la révolution de 89 avait laissé d'odieux souvenirs; (pie les puissances étrangères, effrayées d'un gouvernement qu'elles confondraient avec l'anarchie, se hâteraient de nous déclarer la guerre, guerre que notre présente situation nous rendrait incapables de soutenir; qu'il était bien préférable de fondre toutes les opinions en une seule, en se réunissant autour d'un trône légal; — que les principes libéraux du duc d'Orléans étaient connus, que ce prince réunissait toutes les qualités qui font un bon roi et qui plaisent à une nation; que les Français, par conséquent, le recevraient avec empressement, et que le plus sage donc était de lui mettre la couronne sur la tète. » MM. Dupin et Guizot parlèrent dans le même sens, et Lafayette déclara que, s'il fallait un roi de France, le duc d'Orléans lui paraissait digne de ce titre, préferablement à tout autre , et qu'il attendait de lui le bonheur commun. Cette idée commençait à se propager, et le due d'Orléans, dont le nom circulait parmi les classes inférieures, était déjà considéré par le plus grand nombre « comme l'espérance de la paix, comme l'unique moyen de sortir de cette révolution sans troubler les couronnes et les peuples. » Néanmoins quelques personnages influents, qu'effrayait un gouvernement issu d'une révolution, croyaient concilier tous les partis en plaçant la royauté de Henri Y sous la régence du premier prince du san;;. Enfin les républicains s'opposaient à l'élévation du duc, à cause de sa qualité de Bourbon. De toutes ces opinions, celle de M. Laffitte avait le plus de chances. Son nom, sa fortune, son influence politique tirent pencher la balance. Le 30. l'illustre patriote reçut, à la
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pointe du jour, la visite de M. de Glanderez, gouverneur des Tuileries,
et eut avee lui la conversation suivante :
« Monsieur, dit M. Glandevez, vous voilà maître de Paris depuis vingt-quatre heures. Youlez-vous sauver la monarchie? — Laquelle, monsieur? celle de 1789 ou celle de 1814? — La monarchie constitutionnelle. — Pour la sauver, il n'est qu'un moyen, c'est de couronner le duc. d'Orléans. — Le duc d'Orléans, monsieur, le due d'Orléans! mais le connaissez-vous? — Depuis quinze ans. — Soit. Quels sont les titres du duc à la couronne? Cet enfant que Tienne a élevé peut invoquer du moins le souvenir de la gloire paternelle ; et, il faut bien en convenir, le passage de Napoléon a laissé dans la mémoire des hommes une trace enflammée. Mais quel prestige environne le duc d'Orléans? Le peuple sait-il seulement son histoire? Et combien de fois a-t-il entendu prononcer son nom? — J'y vois un avantage et non un inconvénient. Privé de toute puissance sur les imaginations, il en aura d'autant moins de facilité à sortir des limites dans lesquelles il est bon que la royauté soit contenue. Et puis le prince a des vertus privées qui sont pour moi une suffisante garantie de ses vertus publiques. Sa vie est exempte des impuretés scandaleuses qui ont souillé celle de tant de princes. Il se respecte dans sa femme; il se fait aimer et craindre de ses enfants. — Vertus communes, et qui ne sont pas tellement hautes qu'elles ne puissent être dignement récompensées que par le don d'une couronne! Ignorez-vous d'ailleurs qu'on l'accuse d'avoir hautement approuvé les votes homicides de son père, et de s'être associé, dans les mauvais jours de notre histoire, à des projets qui devaient à jamais priver du trône les héritiers directs du malheureux Louis XVI, et d'avoir gardé à Londres, pendant les Cent-Jours, une attitude qui lit planer sur lui les plus étranges soupçons? Qu'on l'ait calomnié lorsqu'on l'a représente caressant tous les partis depuis 1815, se faisant restituer son apanage malgré les lois, jetant l'épouvante parmi les acquéreurs de biens nationaux, par ses procès multipliés, humble à la cour, et au dehors courtisan de tous les brouillons, c'est possible, c'est probable, si vous le voulez. Mais enfin, ce qui est certain, c'est que Louis XMI1 l'a mis en possession de vastes domaines; c'est que Charles X est personnellement intervenu auprès des Chambres pour lui assurer, au moyen d'une sanction légale, un apanage indépendant; c'est, enfin,
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qu'on lui a grà'cièiJSémeiii accordé ce titre d'Altesse Royale qu'il nvai) si fort désiré; Comblé de bienfaits par les aînés, il n'est pas dans une position qui lui permette de recueillir leur héritage; et lui-même souffrirait-il, s'il le savait, qu'on attisât en son nom l'incendie qui
doit dévorer sa famille? — Ce n'est pas de l'intérêt personnel du prince qu'il s'a;; i t ici, monsieur le baron: il s'agit de l'intérêt du pavs menacé par l'anarchie. Je n'examine pas si la situation du due d'Orléans est pénible pour son cœur, mais si son avènement est désirable pour la France. Or, quel prince est plus libre des préjugés qui viennent d'entraîner la ruine de Charles X? quel prince a fait plus hautement profession de libéralisme? Et à la combinaison qui le couronnerait, quelle autre est, selon vous, préférable? — Si vous erovez Charles X coupable, vous reconnaîtrez du moins que le duc de Bordeaux est innocent? Conservons-lui la couronne. On Pélèvera dans de bons principes. Lafayelte veut-il bien sincèrement la république? — 11 la voudrait, s'il ne craignait un bouleversement trop profond. — Eh bien! qu'on établisse un conseil de régence. Vous en feriez partie avec Lafayette. — Hier encore cela eût été possible; et si, séparant sa cause de celle du vieux roi, la duchesse de Berrv se fût présentée, tenant son lils par la main et portant un drapeau tricolore... — Un drapeau tricolore! mais c'est poureux la représentation symbolique de tous les crimes. Plutôt que de l'adopter, ils se feraient piler dans un mortier. — Dansée cas, monsieur, que venezvous me proposer? »
M. de Glandevez se retira. Au même moment entrèrentMM. Tbiers, Mignet et Laréguy; le premier rédigea une proclamation orléaniste, ou, pour mieux dire, le panégyrique du duc d'Orléans, qu'on publia dans le National. Mais quand on en distribua des exemplaires, quelques hommes du peuple manifestèrent une opposition énergique contre le prince. Lafayette venait d'être averti de cette explosion de colère, lorsqu'il apprit que le duc de Chartres, ayant quitté son régiment à Joigny, avait été arrêté parle maire deMontrouge, M. Leullier. Cette nouvelle se propagea rapidement, et plusieurs individus s'écrièrent : « C'est un prince, allons le fusiller. » M. Etienne Arago, qui les commandait, instruisit Lafayette du danger que courait le fils aîné du duc d'Orléans. Puis, en conduisant sa bande par un détour immense, il laissa à M. Comte le temps d'arriver pour sauver le mal-
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heureux jeune homme. Une fois lilire, le duc de Chartres retourna à
Joigny. A la hauteur de Melun, sa voiture se croisa avec celle de la
duchesse d'Angoulème, qui se rendait de Dijon à Paris. La duchesse le reconnut et fit arrêter sa voiture. «Monsieur, venez-vous de Paris? lui dit-elle; que s'y passe-t-il? où est le roi? — Madame, je crois que le roi est à Saint-Cloud, répondit le prince; moi-même je n'ai pu pénétrer dans Paris; j'ai vu de loin le drapeau tricolore flotter sur tous les édifices. — Où allez-vous? — Rejoindre mon régiment à Joigny. — Vous nous le garderez fidèle? — Madame, je ferai mon devoir. » Et il continua sa route.
Cependant les orléanistes, nous le répétons, devaient l'emporter sur les bonapartistes et sur les républicains. Le duc de Reichstadt n'avait aucune chance positive en sa faveur; quanta la république, « il y avait alors peu de sympathies pour elle, et, dans les circonstances où se trouvait le pays en 1830, était-il possible de méconnaître la puissance de l'impression douloureuse (pie le mot république avait laissée in France, et l'effroi que ce nom inspirait encore aux contemporains de la terreur et aux fils des nombreuses victimes qui avaient péri sous son règne? D'affreux souvenirs assiégeaient toutes les imaginations. On voyait déjà renaître ces tribunaux révolutionnaires où la défense était interdite aux avocats, où un jury composé de trente, quarante et puis soixante assassins judiciaires, faisait ruisseler la guillotine aux cris de «Vive la liberté!» et envoyait à l'échafaud tout
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ce qui s'élevait par le mérite, les talents, les services rendus, ou même par la beauté, car la beauté était aussi alors un titre de proscription. On se rappelait les mariages républicains de Nantes, les horreurs de la famine, la banqueroute, le maximum, les dénonciations mutuelles, les confiscations, et ces jours affreux où le terrorisme en délire avait érigé ce principe de gouvernement, que l'arbre de la liberté devait être arrosé de sang", et qu'il fallait battre monnaie sur la place de la Révolution. Ces souvenirs d'une époque trop récente épouvantaient bien des esprits. On se rappelait aussi que, même sous la république ramenée à de meilleurs principes par la constitution de l'an III, et jusque sous le Directoire, la France avait eu encore à gémir de beaucoup de violences, de dilapidations et de corruptions, et enfin que le pays avait été réduit à considérer le 18 brumaire comme le seul moyen d'empêcher le retour du terrorisme jacobin. » Les orléanistes avaient un but connu et un chef, dont les vertus promettaient un avenir plus heureux. La prudence et la raison faisaient un devoir à une grande partie de la nation de se rallier à lui. Il avait la bourgeoisie, les meneurs, l'armée même, qui se souvenait de l'avoir vu combattre dans ses rangs, et tous les hommes de la Révolution, de l'Empire et de la Restauration, qui voulaient avant tout le repos et la liberté.
Dans la matinée du 30, les députés réunis à l'hôtel Laflitte, sous la présidence provisoire de M. Bérard, applaudirent à la lecture de la proclamation suivante, placardée sur tous les murs de la capitale .
« Charles X ne peut plus rentrer dans Paris : il a fait couler le sang du peuple.
« La république nous exposerait à d'affreuses divisions, elle nous brouillerait avec l'Europe.
« Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la révolution.
« Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous.
« Le duc d'Orléans était à Jemmapcs.
« Le duc d'Orléans est un roi citoyen.
« Leduc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores; le duc d'Orléans peut seul les porter encore. Nous n'en voulons point d'autres.
« Leduc d'Orléans ne se prononce pas, il attend notre vœu. Proclamons ce vœu, et il acceptera la Charte comme nous l'avons toujours
entendue et voulue. C'est du peuple français qu'il tiendra sa "couronne. »
Ces glorieux souvenirs remuèrent tous les cœurs. « L'éloge du duc d'Orléans passa de bouche en bouche. Que fallait-il de plus pour créer un parti puissant parmi ces hommes? Le duc d'Orléans, c'était la monarchie et un nom (L. Blanc). » Maintenant que les indécisions avaient cessé, il importait de donner au choix du chef, qu'on plaçait à la tète delà révolution, une sanction solennelle; on fit observer avec juste raison que la reconstitution du gouvernement d'un grand royaume appelait les députés de la France au palais Bourbon, et l'on arrêta que dans deux heures on se réunirait dans la salle des séances de la Chambre. On mit le temps à profit pour s'assurer des intentions du duc d'Orléans. La veille, on lui avait adressé plusieurs messages qui ne furent pas sans résultat, en ce sens qu'ils inspirèrent une lettre où l'on indiquait , en termes précis, la marche à suivre pour concilier tout à la fois les convenances du moment, les intérêts du pays et l'ambition du prince. Cette lettre fut écrite au château de Neuilly, le 50 juillet, à trois heures un quart du matin, par un des envoyés de M. Laffitle. La voici ' .
« Le due d'Orléans est à Neuilly avec toute sa famille. Près de lui, a Puteaux, sont les troupes royales, et il suffirait d'un ordre émané • le la cour pour l'enlever à la nation, qui peut trouver en lui un gage puissant de sa sécurité future.
« On propose de se rendre chez lui au nom des autorités constituées convenablement accompagnées, et de lui offrir la couronne. S'il opposait des scrupules de famille onde délicatesse, on lui dira que son séjour à Paris importe à la tranquillité de la capitale de la France, et qu'on est obligé de l'y mettre en sûreté. On peut compter sur l'infaillibilité de cette mesure. On peut être certain, en outre, que le duc d'Orléans ne tardera pas à s'associer pleinement à tous les vœux de la nation. »
C'était bien là l'expression des sentiments du prince, qui, persistant à conserver une attitude neutre tant qu'on ne viendrait pas à lui, avait la précaution d'annoncer qu'il se trouvait à Neuilly, alors qu'il était caché au fond d'un kiosque au Raincy.
1 C'csl du Mémorial de l Hitel-Je-Pïtle que nous extrayons celte leilrc, <|ui est encore entre les mains Je M. Hippolyte Bunneliier.
Avant la première réunion des députés, indiquée pour midi au palais Bourbon, MM. Dupin el Persil coururent a Xeuilly prévenir le duc de la résolution de la Chambre; ils ne rencontrèrent que la duchesse, qui leur dit : « Mon mari n'est pas à Xeuilly. — Cependant, madame, répondit M. Dupin, il est temps de se décider; toute incertitude serait funeste. Les ordonnances ont rompu tout pacte avec la branche aînée. Toute réconciliation est devenue impossible entre le peuple et Charles X, el la France entière a toujours eu les plus vives sympathies pour le duc d'Orléans. Mais il faut surtout prendre un parti prompt et décisif, sous peine de voir la révolution de 1830 se perdre dans de vaines théories qui n'auraient d'autre résultat que de mettre l'anarchie dans la France, pour aboutir peut-être à une autre restauration. Le duc d'Orléans seul peut nous sauver de l'anarchie et en même temps de l'invasion, car aucune puissance n'oserait attaquer la France paisible et forte avec un roi franchement constitutionnel, par elle choisi, et dont les intérêts ne seraient jamais séparés de la cause nationale ; et, après tout, la France pourrait et saurait se défendre. » Et en s'éloigna nt, il adjura la duchesse de presser h1 retour du prince.
De son côté, M. Thiers voulut aussi tenter une démarche à Xeuillv, et il y arriva avec M. Scheffer un peu après le départ de MM. Dupin et Persil. Ce fut encore la duchesse d'Orléans qui reçut les nouveaux négociateurs, en l'absence de son mari. Instruite des motifs de leur venue, elle marqua de plus vives répugnances que la première fois. « Monsieur, dit-elle en se tournant vers M. Scheffer, comment avezvous pu vous charger d'une semblable mission? Que monsieur l'ait osé, je le conçois, il nous connaît peu; mais vous qui avez été admis auprès de nous, qui avez pu nous apprécier... Ah! nous ne vous pardonnerons jamais cela. » Comme les deux envoyés paraissaient tout interdits de ce noble langage, survint madame Adélaïde, accompagnée de madame de Montjoie. Madame Adélaïde, qui avait partagé l'éducation virile et libérale de son frère, et grandi à l'école des mêmes infortunes, possédait ce coup d'oeil sûr qui mesure rapidement les dangers et les chances d'une grande entreprise. Son premier mot fut : « Qu'on fasse de mon frère un président, un garde national, tout ce qu'on voudra, pourvu qu'on n'en fasse pas un proscrit. » Mais elle ne demandait pas mieux que d'être rassurée et de se laisser
convaincre que l'élévation do son frère pouvait seule servir de frein
aux passions et surtout épargner la république à la France. Elle
ajouta : « Il faut prendre garde, dans l'intérêt de la France et de la liberté, que la France et l'Europe ne croient qu'on a voulu faire une révolution de palais, et qu'on n'attribue a une intrigue du duc d'Orléans la chute de Charles X. » M. Thiers répondit « que tout le monde savait que le duc n'avait point cherché la couronne; mais que, Charles X étant devenu antipathique à la nation, la France devait naturellement tourner les yeux vers le duc d'Orléans, comme vers celui qui donnait, par ses antécédents toujours honorables, le plus de garanties pour la cause de la liberté; — que le seul moyen de mettre à profit le mouvement de juillet, ce serait de faire une révolution de 1688; qu'en conséquence il fallait que le duc d'Orléans, en déclarant qu'il se ralliait à la révolution, se décidât promptemerit, afin de ne pas donner au parti déchu le temps d'user de ses ressources, qui pouvaient être encore considérables; — qu'enfin l'acceptation du due d'Orléans allait fixer les destinées de la France et consolider cette révolution faite au nom des lois. » Madame Adélaïde répliqua : « Mon
frère n'est pas ici; mais si nous pouvons être utiles aux intérêts du pays, la France nous connaît et doit compter sur nous; s'il faut quelqu'un de la famille d'Orléans, je suis prête à nie rendre à Paris, j'y deviendrai ce que Dieu voudra, j'y partagerai la destinée des Parisiens. » Alors, M. Thiers écrivit quelques lignes pressantes qu'on promit de remettre au prince, et repartit. La situation était impérieuse. M. de Montesquiou, envoyé au duc, le décide à venir et à monter en voiture, et lui-même le précède à cheval; tout à coup, n'entendant plus le bruit des roues, il se retourne et reste stupéfait à la vue de l'équipage qui regagnait le Raincy de toute la vitesse des chevaux.
Ce n'est pas le courage qui manquait au duc d'Orléans; mais la gratitude et l'ambition se livraient dans son cœuT un combat cruel. Il hésitait encore à relever cette couronne, tombée de la tète de Charles X, son parent et son bienfaiteur. Son devoir, a-t-on dit, l'appelait auprès du roi déchu, dont il aurait dû partager l'infortune et l'exil. Sophismes absurdes. — En politique, les affections de famille se taisent devant les intérêts de la patrie. Est-il juste, quand un monarque insensé court de faute en faute à sa ruine, — que le chef d'une branche rivale renonce, par un dévouement mal compris, à un trône qui lui serait revenu par droit de succession? Le duc d'Orléans ne pouvait assurément revendiquer, de proprio motu, l'héritage de Charles X; il ne pouvait s'emparer, sans pudeur, des dépouilles des siens; mais rien ne lui faisait une loi de se laisser entraîner dans leur chute, qu'il avait maintes fois essayé d'empêcher par des conseils toujours dédaignés. Sa retenue était digne et louable; un refus trop prolongé eût été une niaiserie, et l'eût compromis gravement sans servir la cause de la branche aînée.
Pendant ce temps, les députés réunis au palais Bourbon, sous la présidence de M. Laffitte, nommaient une commission composée de MM. Augustin Périer, Sébastian i , (iuizot, Delessert, Hyde de Neuville, et chargée d'aller au Luxembourg demander la lieutenance du royaume pour le duc d'Orléans. Peu de voix s'élevèrent en faveur de Charles X. Les commissaires retournèrent au palais Bourbon, et le général Sébastiani, organe de cette commission, prit la parole au nom de ses collègues : « Messieurs, dit-il, nous nous sommes rendus au palais du Luxembourg chez M. le grand référendaire, nous y avotis
trouvé une réunion de pairs plus nombreuse que nous ne l'avions espéré; ils étaient vingt ou vingt-cinq. M. le duc de Mortemart était présent; là nous avons exposé tout ce qu'a cru devoir faire la réunion des députés. Nous avons insrsté sur la nécessité d'aviser promplemenl à des combinaisons qui, en assurant à la France les garanties sur lesquelles elle a le droit de compter, puissent ramener et raffermir l'ordre, la sécurité et la confiance publiques. Une longue discussion s'est engagée; nous avons rencontré chez messieurs les pairs une affinité d'opinions et de sentiments; chacun a apporté dans la discussion le désir sincère de rétablir l'ordre et le calme. M. le duc de .Mortemart s'est surtout fait remarquer par la pureté et la noblesse de ses intentions; il est impossible de se mieux dépouiller de la position personnelle dans laquelle il se trouve, pour entrer dans l'examen des moyens propres à assurer la liberté et la paix. Toutes les combinaisons, toutes les difficultés ont été envisagées; nous avons fait sentir (pie de toutes les mesures la plus indispensable, la plus urgente, était la réunion des Chambres, mais qu'elle ne pouvait s'opérer avec le chef que les derniers événements ont placé dans une position si fâcheuse. Nous avons cherché une solution, la réunion des pairs l'a trouvée comme nous dans une invitation adressée à M; le due d'Orléans de se rendre à Paris pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. Nous espérons que cette mesure aura votre assentiment. »
— M. le président. « Je vais mettre la proposition aux voix. La réunion entend-elle déclarer que les députés actuellement rassemblés ne reconnaissent d'autre moyen de rétablir l'ordre et la paix que d'appeler M. le duc d'Orléans au rang de lieutenant général du royaume? »
Les députés, à l'exception de trois, appuient la proposition.
— M. Vassal. « Je pense que nous devons en outre demander que les couleurs nationales remplacent le drapeau blanc. »
— M. de Corcelles. « H importe de savoir si le lieutenant général est appelé sans condition, ou si l'on ajoutera un article additionnel à la Charte. »
— M. Benjamin Constant. « J'ai voté avec bonheur la proposition que nous venons d'accepter; j'ai la conviction intime que les stipulations demandées par M. de Corcellrs sont complètement inutiles. Oui, le prince que vous investissez de la lieutenance générale sera.
DE LOUJSrPHILIPPE. -RIT
comme il l'a toujours été, lidèlc à la cause de la liberté : j'en crois Jcmmapcs el Valmy. Cependant, pour rassurer toutes les consciences, il serait utile, j'en conviens, qu'on indiquât les garanties réclamées par la nation, telles que l'organisation des gardes nationales, les élections municipales et départementales, le jury pour la presse; par là la Chambre fera une chose louable, elle honorera davantage le prince dont elle invoque l'intervention, elle se placera elle-même plus haut dans l'opinion nationale. » MM. Benjamin Constant et Sébastiani sont chargés de rédiger immédiatement la déclaration qui devra être portée à M. le duc d'Orléans. Cette déclaration, dont le président donne lecture, est ainsi conçue : «La réunion des députés actuellement a Paris a pensé qu'il était urgent de prier S. A R. monseigneur le duc d'Orléans de se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume, et de lui exprimer le vœu de conserver la cocarde tricolore. Elle a de plus senti la nécessité de s'occuper sans relâche d'assurer à la France, dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties indispensables pour la pleine el entière exécution de la Charte. »
■ — M. kéralry. « Il faudrait stipuler le renvoi des troupes étrangères. »
— 31. de Corcvlles. « Je demande que le duc d'Orléans soit prié d'accepter les fonctions de lieutenant général pour concourir avec l'assemblée. »
— M. Labbcy de Pompières. « Dites que vous lui confiez l'exercice du pouvoir jusqu'à ce que les Chambres aient fait une constitution. »
— M. Berlin de Vaux. «C'est au cri de Vive la Cliarle! (pie la population a combattu et triomphé; la Charte ne saurait être mise en question. »
— M. de Laborde. « Il y a de graves dangers a embarrasser la déclaration de questions au moins inopportunes. Je désire qu'il y soit seulement ajouté que M. le duc d'Orléans est appelé pour1 donner a la France les garanties (pi 'elle réclame. »
— M. Lefévre. « Je suis aussi du nombre de ceux qui croient a l'attachement de la France pour la Charte. J'ai l'honneur de proposer l'addition suivante : « Les Chambres, dans leur prochaine session, réviseront; s'il \ a lieu, la Charte constitutionnelle. »
— M. Benjamin Constant. « Je dois dire qu'en parcouru lit les rues de Paris, j'ai partout entendu le cri de : Vive la Charte! La Charte est universellement voulue; ajoutez seulement : « Les Chambres, dans leur prochaine session, s'occuperont d'instituer les garanties jugées nécessaires. »
Toutes ces propositions sont rejetées.
— M. le président pense que la déclaration doit être faite au nom des députés réunis dans la capitale, et que les noms de ceux qui l'auront votée devront y être consignés.
— .1/. Salverte. « Les signatures sont indispensables. »
— M. Odier. « Je ne partage pas cette opinion, et je m'appuie sur un antécédent qui date d'avant-hier. La commission municipale, qui est un véritable pouvoir, a été constituée sans acte revêtu de signaturcs. »
— M. Rérard. « Je puis citer un précédent contraire : notre protestation contre les ordonnances du 25 juillet a été revêtue de nos noms. »
M. Benjamin Delesserl. « Lorsqu'il s'agit d'un acte d'une aussi haute importance, il est impossible de se passer des signatures; la déclaration n'aura aucun caractère d'authenticité; les signatures sont indispensables. »
— M. de Lameth. « Dans l'intérêt de mes collègues, je m'oppose à ce que les signatures soient données. J'ai traversé tous nos orages politiques, et j'ai pu apprécier le danger des signatures : elles ont mille inconvénients sans un seul avantage. »
— M. de Corcellcs. « C'est précisément parce qu'il peut y avoir du danger que nous demandons à signer. »
La question des signatures est résolue affirmativement.
— M. Villemain déclare qu'en descendant dans sa conscience il u'\ trouve pas la conviction que le droit de changer une dynastie lui ait été confié par ses commettants.
— M. le général Sébastiani fait observer que la question du changement de dynastie est étrangère à l'acte que la réunion vient de voter; que l'intention des commissaires n'a pas été de la soulever; in'il n'y a point lieu, quant à présent, de la traiter; qu'on ne s'est occupé que «les moyens de faire cesser le désordre et le carnage.
lue fois les conclusions du rapport définitivement adoptées, une
députatioD de douze membres eut mission d'aller porteries vœux de
la Chambre au duc d'Orléans '. Quand la nouvelle en parvint a Saint- Cloud , Charles X. voyant ses salons déserts, dit avec amertume :
J. gage que demain il y aura presse au lever du duc d'Orléans. » Et à ce moment encore ce monarque persistait dans son inconcevable aveuglement.
Le parti républicain redoublait d'efforts pour faire échouer la candidature du prince. D'un mot, M. Odilon Barrot tua leurs espérances : « Le due d'Orléans est la meilleure des républiques. »
La députation chargée d'offrir la lieutenance générale au duc m' rendit à Neuilly, où. en l'absence du prince, on remit la déclaration
a madame Adélaïde. Revenu du Haincv vers le soir, Louis-Philippe
i Aussitôt après la décision des députes, plusieurs proclamations en faveur du duc d'Orléans furent affichées sur les murs de Pans. Voici la première
3 i juillet.
u Braves Parisiens,
« 11 faut un heureux dénoùincnt au drame le plus beau, le plus sublime qui ait jamais clé offert à l'admiration de l'univers el île la ]< su nie. Em| ressons-noi > <i un r nos vœux a ceux qui viennent d'èlrc manifestés par les nobles députés .le la France présents a Paris; appelons à nous
MO 11ISTOIKF.
réunit sa famille dans le paie ', lui aux (lambeaux la déclaration des députés, et n'hésita plus à accepter les fonctions de lieutenant général. Après avoir embrassé sa femme et sa sœur, qui attacha elle— même à sa boutonnière un ruban tricolore, il partit à pied, vêtu en bourgeois, avec MM. de Berthois, Aymès et lloudard, et pénétra dans Paris par la barrière du Roule. Il s'arrêta un moment, dit-on, rue Saint-Florentin, et à onze heures il entra, sans avoir été reconnu, au Palais-Royal, par la maison de la rue Saint-Honoré, n" 210. Là, ses perplexités, ses angoisses recommencèrent; et, l'âme torturée de sinistres pensées, il envoya, d'une part, complimenter Lafayetteet prévenir Laffitte de son arrivée; puis, de l'autre, il lit imiter le duc de Mortemart à se rendre immédiatement auprès de lui. M. de Mortemart suivit l'aide de camp du prince, et fut introduit par M. Boudard, dans un petit cabinet tout à fait indépendant des appartements de la famille. 11 trouva le duc d'Orléans, a peine vêtu et couché par terre sur un matelas. Son Altesse Royale, accablée de chaleur et de fatigue, était en proie à une exaltation douloureuse. A la vue de M. de Mortemart, le prince prit la parole, et, en ternies chaleureux, protesta de son dévouement pour Charles X. « Si vous voyez le roi avant moi, s'écria— t-il, dites qu'ils m'ont amené de force à Paris. Hier au soir, une foule d'hommes ont envahi Neuilly, et m'ont demandé au nom de la réunion des députés; sur la réponse que j'étais absent, ces hommes ont déclaré à la duchesse qu'elle allait
gouverner un prince qui se montra toujours du < ôié de la pairie, et dont les enfants furent élevés avec les nôtres; que nus acclamations se répondent d'un bout de la capitale à l'autre en faveur de celui qui, à Jemmapcs, défendait le drapeau tricolore, et qui, dans son exil , repoussa loujuurs avec horreur les secours de l'étranger. Mais, pour garantir à jamais les libertés françaises, présentons a ce prince une constitution qui li\e invariablement nos droils. C'est la France qui doit offrir la Charte, le-; tyrans seuls veulent l'octroyer.
>• Vive le due d'Orléans ! vive la liberté !
« Alexandre Bost , « Caille national , ltle légion. »
« Charles X ne peut rentrer dans Paris, il a fait couler le sang du peuple.
« La république nous exposerait a d'affreuses divisions, elle nous brouillerait avec l'Europe.
>< Le duc d'Orléans est un prince dévoué a la cause de la révolution; le duc d'Orléans ne s'est ja mais battu contre nous.
« Le duc d'Orléans était à Jemmapes.
n Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs incolores, le duc d'Orléans peut seul les porter encore ; nous n'en voulons pas d'autres.
« Le duc d'Orléans s'est prononcé ; il accepte la Charte comme nous l'avons toujours voulue.
>■ C'est du peuple français qu'il lient la couronne. »
1 Un monument fut élevé depuis dans le parc de Neuilly , a l'endroit ou se pissa cette scène.
oubliée rue et terrasse
être conduite a Paris avec tous ses enfants, cl qu'elle resterait leur prisonnière jusqu'à ce que le duc d'Orléans eût reparu. La duchesse, effrayée de sa position, tremblant pour ses enfants, m'a écrit un billet très-pressant, avec prière de revenir le plus tôt possible; cette lettre m'a été apportée par un homme dévoué; je n'ai plus balancé en la recevant et je suis arrivé pour délivrer ma famille; ils m'ont amené ici fort avant dans la soirée. »
A ce moment, les cris de : Vive le duc d'Orléans l retentirent au deliors.
— Vous l'entendez, monseigneur, dit M. de Mortemart, c'est vous que ces cris désignent.
— Non, non, répondit le prince, je me ferai tuer plutôt que d'accepter la couronne! »
Vaine promesse, échappée sans doute à la sincérité de son âme, mais qui témoignai! bien plus évidemment du désordre de ses pensée-: car il savait qu'il ne dépendait plus de lui d'y rester fidèle. Les événements alors étaient plus forts que sa volonté; et sa volonté d'ailleurs ne demandait pas mieux que de se laisser llecbir.
1IIST0IUE