‹ Histoire de Louis-Philippe, roi des FrançaisChapitre 37 sur 55 · Ï HISTOIRE · texte numérisé non relu

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la race dés Bourbons. C'est alors que, dans un excès de zèle ou d'ignorance, on afficha des proclamations .née ces paroles menteuses : « Le duc d'Orléans n'est pas un Bourbon, c'est un Valois1. » On ne peut se le dissimuler, malgré l'illustration de son origine, la maison de Bourbon ne devait réveiller, parmi le peuple, que des souvenirs de servitude et de souffrances. Depuis Louis XIV, symbole éternel du despotisme et de l'orgueil, jusqu'à Charles X, d'autant plus coupable que les cruelles leçons du malheur ne lui avaient pas manqué, la branche aînée a fait peser sou joug de fer sur la nation. Cette haine. qu'inspirait le nom de Bourbon, était donc toute naturelle, et s'il y avait injustice à l'étendre sur une famille, innocente des fautes et des erreurs de la dynastie vaincue, du moins cette réprobation exagérée s'e\plique~t-elle"dans un temps d'effervescence OÙ l'on n'avait pas le loisir de raisonner ses sentiments. Kl puis, pourquoi le peuple n'aurait-il pas ses préjugés aussi bien que les classes supérieures? Les révolutions ne se font pas pour offrir l'héritage des rois a leurs successeurs légitimes; elles renversent les dynasties pour détruire le principe de la lutte et recréer le gouvernement sur des bases nom elles. Il esl donc certain que la qualité de Bourbon ne fut pas le meilleur des titres du lieutenant général à la sympathie d'une portion du pays. Les uns l'acceptèrent quoique Bourbon; les autres, ne voyant dans cette nécessité que le triomphe de l'idée de IliSS, choisirent le prince parce qu'il était Bourbon. Ces derniers, sans contredit, lurent les plus sages et les plus prudents; car ils prévoyaient bien que les difficultés, pour consolider le trône futur, viendraient plutôt du dehors que du dedans, si l'on ne

• Voici celte proclamation, où la vérité de l'histoire esl si bien respectée :

» Citoyens, « Louis-Philippe d'Orléans, proclamé par la nation lieutenant général du royaume, n appartient

pas à la famille des Capels, a laquelle appartenait le parjure, mais bien à celle tics Valois, qui ont longtemps régné sur la France.

« Deux gouvernements sont admissibles, celui de la république, auquel il a été reconnu que la F raii cène pouvait être soumise, el celui dune monarchie, a laquelle on imposerait la charte cons'iiHtionnclle avec des modifications en faveur de la liberté.

» Philippe d'Orléans a combattu à Jemmapcs sous la bannière tricolore qu'il s'empresse d'adopter aujourd'hui. Confiant en la dignité du peuple français, il est reste dans son sein; son admtnis'ration intérieure, son caractère el ses précieux antécédents l'appellent à gouverner constilutioniicllctncnt notre belle pairie. Lui seul peut prévenir la guerre civile; lui seul donnera les garanties nécessaires au conur.crcc el au monde entier.

n Plus de Capels. \ ne 1 ot is-Philippc d'Orléans! *èe 1 1 Charte! vive la liberté! »

donnait pas a la Franco un souverain qui put, par sa naissance, aller de pair avec Ions les souverains de l'Europe. Les amis du duc d'Orléans, frappés de cette considération, eurent à cœur de démentir hautement les faussetés absurdes de la première proclamation, en adressant au peuple cette déclaration pleine de franchise : « Louis-Philippe d'Orléans, nommé lieutenant général de France, est un Bourbon; il est de la branche cadette, et l'on ose publier qu'il est un Valois! Il est Capet et Bourbon! » Ace moment, d'ailleurs, c'en était fait des folles illusions des républicains, dont on arrachait partout les manifestes placardés sur les murs. Les orléanistes désormais étaienl maîtres de la position; et le lieutenant généraL, avant enfin le sentiment de sa force, ne se donna pas la peine de le dissimuler dans une entrevue qu'il eut, le même soir, avec plusieurs démocrates des plus hardis, des plus ardents et des plus fous, conduits au Palais-Royal par M. Thiers, on ne sait trop dans quel but.

« Les visiteurs, raconte M. Louis Blanc, étaient .MM. Boinvilliers, Godefroi Cavaignac, Guinard, Bastide, Thomas et Chevallon. M. Thiers leur servait d'introducteur. Ils attendirent assez longtemps dans la grande salle située entre les deux cours du Palais-Royal, et déjà leur impatience éclatait en menaces, lorsque le lieutenant général entra d'un air gracieux et le sourire sur les lèvres. La scène se passait aux flambeaux. Leduc exprima poliment aces messieurs le plaisir qu'il éprouvait à les recevoir, mais son regard semblait les interroger sur le motif de leur visite. Ils furent donnes, et M. Boinvilliers, prenant la parole, désigna celui qui était venu, au nom du lieutenant général lui-même, les inviter à une semblable démarche. M. Thiers parut légèrement embarrassé, et le duc répondit d'une manière équivoque. Os puérilités servirenl de prélude a une conversation grave.

« — Demain, dit M. Boinvilliers au prince, demain vous serez roi .

« A ces mots, le due d'Orléans lit presque un geste d'incrédulité. Il dit qu'il n'avait pas aspiré à la couronne, et qu'il ne la désirait pas, quoique beaucoup de gens le pressassent avec ardeur de l'accepter.

« — Mais enfin, continua M. Boinvilliers, en supposant que vous deveniez roi, quelle est votre opinion sur les traités de 181 ">'.' Ce n'esl

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pas une révolution libérale, prenez-y garde, que celle qui s'est faite dans la rue, c'est une révolution nationale. La vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a soulevé le peuple, et il serait certainement plus facile de pousser Paris vers le Rhin que sur Saint-Cloud.

« Le duc répondit qu'il n'était point partisan des traités de 181a; niais qu'il importait de garder beaucoup de mesure vis-à-vis des puissances étrangères, qu'il y avait des sentiments qu'il ne fallait pas exprimer tout haut.

« La seconde question que M. Boinvilliers lui adressa était relative à la pairie.

« — La pairie, disait- M. Boinvilliers, n'a plus de racines dans la société. Le code, en morcelant les héritages, a étouffé l'aristocratie dans son germe, et le principe de l'hérédité nobiliaire a aujourd'hui fait son temps.

« Le duc prit la défense de l'hérédité de la pairie, mais avec mollesse. 11 la considérait comme formant la base d'un bon système de garanties politiques. — Du reste, ajouta— t— il, c'est une question à examiner, et si la pairie héréditaire ne peut exister, ce n'est pas moi qui l'édifierai à mes frais.

« Le duc parla ensuite des cours royales et de la nécessité d'en respecter l'organisation, tout en rappelant des procès qu'il avait perdus; il s'éleva contre la république avec beaucoup de fermeté; il avoua qu'il avait, été républicain, mais il condamnait ce système, surtout dans son application à la France.

« — Monsieur, lui dit alors M. Bastide avec une douceur presque ironique, dans l'intérêt même de la couronne, vous devriez convoquer les assemblées primaires.

« Le prince retira sa main qu'il appuyait négligemment sur le liras de .M. Bastide, lit deux pas en arrière, changea de visage, et, s'emparant de la parole avec vivacité, il s'étendit sur la révolution, sur ses excès, sur tant de pages funestes à mettre à côté de quelques pages glorieuses; et il montrait du doigt deux tableaux représentant la bataille de Jemmapes et celle de Valmy. Il continuait et attaquait en termes fort clairs le système suivi par la Convention, lorsque, attachant sur lui un regard dur et fixe qui déjouait le sien, M. Godefrov Cavaignac s'écria rudement : — Monsieur, vous oubliez donc que mon père était de la Convention? — Le mien aussi, monsieur.

répliqua le duc d'Orléans, et je n'ai jamais connu d'homme plus respectable.

« Les assistants étaient attentifs à ce débat entre deux lils de régicides. Le duc d'Orléans se plaignit des calomnies répandues contre sa famille; et comme M. Boinvilliers avait manifesté la crainte de voir les carlistes et le clergé encombrer les avenues d'un trône nouveau : — Oh! pour ceux-là, s'écria le due énergiquement, ils ont porté de trop rudes coups à ma maison; une barrière éternelle nous sépare.

« Puis, s'enivrant de sa propre parole et oubliant tout à fait son entrevue avec M. de Mortemart, il parla d'une rivalité, rivalité longue et terrible. — Vous savez ce (pie sont les haines de famille? Eh bien! celle qui divise la branche aînée et la branche cadette' des Bourbons ne date pas d'hier; elle remonte à Philippe, frère de Louis XI Y, etc., etc.

« Au moment où les républicains allaient sortir, le due d'Orléans leur dit d'une voix caressante : — Vous reviendrez à moi, vous verrez !

« Et le mot jamais ayant retenti à son oreille : « Il ne faut jamais prononcer ce mot, » ajouta-t-il en rappelant un aphorisme vulgaire, et comme un homme qui croit peu aux convictions intraitables.

En se retirant, l'un d'eux s'écria : « La royauté n'en a pas pour trois ans! » Comme M. Thiers descendait le Palais-Royal avec les six jeunes gens, il leur dit après un Ion;; silence : « Eh bien, que vous en semble? que pensez-vous du prince?

— C'est un bonhomme, dit M. Bastide.

— C'est un 221, ajouta M. Thomas.

— Il n'est pas franc! reprit Cavaignac. Et i ls se séparèrent. »

La journée du 31, dernier mot de la révolution, ferma la porte a toutes les espérances des partis, a toutes les utopies, parmi lesquelles il faut placer ce fameux programme de l'Hôtel— de— Ville, objet de tant de controverses, et qui ne [ml être violé, par la raison qu'il n'y en eut pas de soumis à l'acceptation du lieutenant général.

Fut-ce une faute? ou bien comprit-on l'impossibilité de l'imposer? Ce n'est point à nous à résoudre la question; nous racontons les faits, là se borne noire rôle'. Ainsi donc, ee programme supposé se résume en une conversation qui eut lieu au Palais— Royal, et non a riIôtel-de-Yillc. Cette conversation, Lafayette l'a rapportée dans

une kitre adressée plus tard à ses commettants; laissons-le parler

lui-même :

« Après la visite du nouveau lieutenant général, accompagné des députés, à l'Hôtel— de— Ville, je crus trouver, dans l'autorité et la confiance populaire dont j'étais investi, le droit et le devoir d'aller m'expliquer franchement, au oom dr ce même peuple, avec le roi projeté.

« Vous savez, lui dis-je, que je suis républicain, et que je regarde la constitution des États-Unis comme la plus parfaite qui ail existé. — Je pense comme vous, répondit le duc d'Orléans; il est impossible d'avoir passé deux ans en Amérique et de n'être pas de votre avis; mais croyez-vous, dans la situation de la France, et d'après l'opinion générale, qu'il nous convienne de l'adopter? — Non, lui dis-je, ce qu'il faut aujourd'hui au peuple français, c'est un trône populaire entouré d'institutions républicaines, tout a fait républicaines! — (l'est bien ainsi que je l'entends,» repartit leprince.Si, pour flatter la dernière chimère d'un vieillard, Louis-Philippe parut tomber d'accord avec lui, il ne s'ensuit pas que des généralités vagues cl banales, jetées dans une conversation sans caractère officiel, aient pu constituer un contrat sérieux, un programme solennellement accepté par le due d'Orléans. Lafayettc s'excusa, dit-on, de son excès de

confiance, en disanl a Armand Carrel : « Que voulez-vous, mon ami! à cette époque, je le croyais 1»< >n et bête. » Ceci est uni' injure

DE LOUIS-PHILIPPE. Ul

gratuite, échappée, dans un moment de dépit, à un homme qui fut toujours un citoyen vertueux, mais un niais en politique; injure qu'il faudrait considérer comme l'aveu naïf de son infériorité , s'il ne valait mieux en laver sa mémoire; car il n'était pas animé des mêmes sentiments, quand, le 6 octobre 1831, il s'écriait à la tribune : « Je suis loin de dire que ce qui s'est passé ait été le produit de la force. La nécessite de réunir les esprits, une foule de circonstances dont il est plus commode déjuger après les événements, les assurances que le peuple vainqueur avait le droit et le devoir de demander, et qu'il recul franchement, tous ces motifs nous rallièrent tous autour de l'ordre de choses qui est adopté.

« Et je dois ajouter que. de toutes les parties de la France, personne plus que moi- n'a été à portée d'en juger ; il nous arriva les témoignages les plus unanimes et les plus satisfaisants d'adhésion complète à ce que nous avions fait, au trône que nous avions élevé, au monarque que nous avions choisi. Cette adhésion fut une véritable sanction de l'opinion de la presque totalité de la France. »

Au reste, la vérité sur le soi-disant programme de l'Hôtel-de- Yille est bien connue aujourd'hui, et nul doute ne peut s'élever à cet égard, quand on lit l'excellent ouvrage1 de M. II. Bpnnellier.

« M. de Lafayettc, de concert avec la commission, dit-il, décida que l'on rendrait, ce jour même (1er août), au duc d'Orléans, la visite qu'il avait faite à l'Hôtel-de-Ville. La commission municipale jugea convenable de rédiger, pour le lire au prince, sous forme d'adresse, un exposé de principes qui établit à peu près sous quelle tacite condition le premier pouvoir populaire, héritier de la victoire du peuple, se démettait en faveur du lieutenant général du royaume. Cette intention relevait évidemment le caractère de la commission municipale et parait son adhésion à la lieutenance générale d'un sentiment d'abnégation personnelle et de générosité. Cette intention ne fut point exécutée. Un de mes collègues rédigea une adresse toute de félicitations. M. Mauguin pensa que cette formule ne servirait pas à rehausser la taille de la commission; il la supprima, et il fut décide que l'on se présenterait purement et simplement devant le prince.

i Mcmt rial de PHàtel-de-Pille.

«Seul des secrétaires j'accompagnai la coin mission municipale et M. de Lafayette.

« Le duc d'Orléans nous reçut dans le salon dont il lit depuis une salle du trône: la duchesse, ses Biles, ses jeunes enfants et madame Adélaïde étaient groupés à quelques pas derrière le prince; plus loin deux aidés de camp. Les portes furent fermées sur nous.

« M. de Lafayette présenta la commission, qui semblait s'être donné pour président M. le général Lobau.

« Le prince, dans le peu de mots qu'il adressa, fut certainement plus expansif que ne l'avait été l'adresse de la Chambre, car il présenta ses idées générales sur le gouvernement en de tels termes, que M. de Lafayette, ravi, s'écria en passant avec affection et familiarité son bras autour de la taille du duc : — Une telle monarchie est la meilleure des républiques!

« Certes, celle conférence ne pouvait offrir à l'observation l'aspect de deux grands pouvoirs dont l'un abdiquait aux mains dé l'autre. Le duc d'Orléans fui convenable, affectueux: il remercia en bons termes la commission municipale pour ses services et son dévouement patriotique... »

Dans tout cela, on ne trouve pas davantage la moindre trace de programme. Il n'existait en réalité (pie dans l'esprit de Lafayette.

Quoique debout encore, la commission avait liâtedese dissoudre. Le 1er août, elle écrivit au lieutenant général :

o Hôlcl de ville.

« Monseigneur, les membres de la commission municipale de Paris ont l'honneur d'exposer à Votre Altesse Royale (pie, les circonstances graves qui avaient nécessité la création de ce pouvoir temporaire n'existant plus depuis votre avènement à la lieutenance générale du royaume, ils attendent les instructions de Votre Altesse pour remettre entre les mains qu'elle voudra bien désigner les fonctions qui leur ont élé confiées.

« Nous sommes avec respect, etc.

« Signé, m: Schonen, Lobau, Aihky de Puyraveau. »

Le duc d'Orléans répondit :

« Messieurs, j'ai reçu la lettre par laquelle vous m'annoncez (pie.

les circonstances graves qui avaient nécessité la création du pouvoir temporaire dont vous avez été investis n'existanl plus, vous attendez mes instructions pour résigner les fonctions qui vous ont été confiées. En vous remerciant du patriotisme et du zèle avec lesquels \ous avez exercé de si difficiles et de si bonorables fonctions, je verrais un grand avantage à ce que vous consentissiez à conserver provisoirement celles de ces fonctions qui se rapportent à l'état intérieur, à la sûreté et aux intérêts municipaux de la ville de Paris. Je vous prie donc de continuer à vous en occuper, en renvoyant les autres aux différents départements ministériels qu'elles concernent.

« Loiis-Philippe. »

En ménageantainsi les susceptibilités de la commis-ion municipale, le lieutenant général faisait preuve d'habileté. Dans la position difficile où il se trouvait, il ne devait rien brusquer. Il était prudent de laisser encore au pouvoir de l'Hôtel-de— 1 ille la responsabilité de certains actes: en sorte qu'il ratifia simplement par ordonnance du même jour la nomination des commissaires provisoires. M. Bignon conserva l'instruction publique, le baron Louis les finances, M. Guizot l'intérieur; le général Gérard fut maintenu au département de la guerre; M. Dupont de l'Eure à celui de la justice; le général La— layette garda le commandement des gardes nationales du royaume; M. de Laborde la prélecture de la Seine; M. Girod de l'Ain la préfecture de police; le maréchal Mortier, duc deTrévise, fut remplacé, le 3 août, au ministère des affaires étrangères; par le vieux maréchal Jourdan, dont le choix n'avait rien d'inquiétant pour la paix de l'Europe. Enfin, M. le baron Tupinier fui appelé au département de la marine.

En même temps que l'ordre et l'unité reparaissaient dans l'administration, le calme se rétablissait dans l\ins, les magasins se rouvraient et les affaires reprenaient leur cours.

Que faisait-on à Saint-Cloud pendant que ces grands événements se succédaient dans la capitale? Charles X jouait au wisth, dans la soirée du 29, alors que le sang coulait, alors que, dans une partie suprême el terrible, il perdait, par son aveugle entêtement, le plus magnifique enjeu de l'univers, cette couronne qu'une révolution avait arrachée déjà du fronl de Louis XVI, el que Louis XVIII avait

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reprise au bout des baïonnettes étrangères. La famille royale quitta Saint— Cloud dans la nuit du 50 au 31, et arriva silencieuse et morne à Trianon, à quatre heures un quart du matin. On espérait y séjourner quelque temps; il n'en fut rien. Le dauphin, resté en arrière, rejoignit le roi vers midi, après avoir tenté un dernier effort pour entraîner les troupes sur Paris. Quoique peu satisfait au fond , il n'en conserva pas moins, durant tout le voyage, un air riant qui contrastait avec la tristesse de la famille. Son stoïcisme passait la résignation et tenait de l'hébétement, à Ici point que dans un de ses accès de bonne humeur incompréhensible, il dit à son premier menin: « Sais-tu, Guiche, ce que je regrette le plus en Franee? C'est mon équipage de chasse; il était si beau! »

Madame la dauphine et madame la duchesse de Berry furent loin d'imiter une pareille insouciance. Quanta Charles X, il commençait a comprendre toute l'étendue de sa chute et en supportait le choc avec celle dignité orgueilleuse, distinctive de sa race. La famille royale, trop près de Paris à Trianon, se dirigea sur la résidence de Rambouillet, où elle fut mal accueillie. Par un ressouvenir de sa grandeur, Charles X se plaignit de.ee que son escorte se permit d'y chasser pour se procurer des \i\res : «C'est me manquer ouvertement, dit-il; il ne me sera plus possible de courir ce parc de longtemps si on le dévaste aujourd'hui. Qu'on ménage un peu le gibier. » Étrange aveuglement! Paroles futiles et insensées qui se perdaient dans l'orage de l'insurrection ! Le roi avait cru trouver une retraite plus sûre a Rambouillet. Mais la colère du peuple l'y poursuivit avec acharnement, cl le bruit courut même que les paysans voulaient attenter à sa vie. La situation était critique, non-seulement pour la famille royale, dont le massacre eût ébranlé la paix européenne et souillé la révolution, mais encore pour la lieu— lenanee générale, qui devait rester populaire pour accomplir son œuvre de réorganisation. Dans l'imminence du danger, il parut urgent de décider Charles X a reconnaître la lieulenanee générale, et d'obtenir sou abdication ainsi que celle du dauphin. A cet effet, le duc d'Orléans envoya chercher M. de Mortemart pour lui communiquer ses inquiétudes sur le sort de la famille des Bourbons. « Les nouvelles reçues de Rambouillet, lui dit-il, font craindre que l'insurrection ne gagne du terrain autour de la résidence du roi ; on

doit prendre des mesures de sécurité pour sa personne; ce sérail crime irrémissible si une main téméraire se Fût portée sur le roi; il faut donc protéger sa sûreté. et le moyen le plus sûr serait de désigner des commissaires avec la mission d'entourer sa personne et de négocier sur les bases de nouvelles concessions. Ne voyez— vous pas vous-même la tournure que prennent les affaires, l'agitation de Paris, l'irritation des masses? est-il prudent que Charles X reste au milieu de ce peuple irrité? » Le due de Mortemart partagea les idées du prince; et il fut résolu qu'une première députation irait trouver Charles X, pour lui proposer une transaction nécessaire.

M. de Coigny, le maréchal Maison, M. Odilon Barrot el M. de Schonen acceptèrent cette mission délicate. Vers les deux heures, ils arrivèrent à Rambouillet; mais le roi ne voulut recevoir que le duc de Coigny, comme le représentant de M. de Mortemart, son ministre. M. de Coigny, homme de cœur el de tact, réussit à vaincre la résistance de Charles X, qui finit par consentir à tout ce que l'on désirait de lui, et rédigea d'abord l'ordonnance suivante, immédiatement expédiée au duc d'Orléans :

« Le roi, voulant mettre lin aux troubles qui existent dans la capitale et dans une autre partie de la France, comptant d'ailleurs sur le sincère attachement de son cousin le duc d'Orléans, le nomme lieutenant général du royaume.

« Le roi, axant jugé convenable de retirer ses ordonnances du 25 juillet, approuve que les Chambres se réunissent le ô août, et il veut espérer qu'elles rétabliront la tranquillité en Fiance.

« Le roi attendra ici le retour de la personne chargée de porter à Paris cette déclaration.

« Si on cherchait à attenter à la vie du roi et de sa famille, ou a sa liberté, il se défendrait jusqu'à la mort. « Fait à Rambouillet, le Ier aoûl 1830.

« Charles. »

Il était sept heures du matin quand le duc d'Orléans reçut ce message. M. Dupin, alors présent, conseilla au prince de faire une réponse énergique qu'il prépara lui-même. Le duc la parcourut et la mit sous enveloppe; puis, après un moment de réflexion : « Ceci est trop grave, dit-il, pour que je ne consulte pas ma femme. » Il

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passe dans une pièce voisine et revient bientôt avec la même enveloppe, dans laquelle il avait substitué une lettre dont les ternies affectueux émurent Charles X. Le vieux monarque, touché et se rattachant à une dernière espérance, crut qu'il était encore en son pouvoir de sauver sa dynastie, et chargea le général de Latour- Foissac de porter au lieutenant général un acte d'abdication dont voici la teneur :

« Rambouillet, re 2 aoùl 1830.

« Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui aflligent ou qui pourraient menacer mes peuples, pour n'avoir pas cherché un moyen de les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer ma couronne en faveur de mon petit— fils, le duc de Bordeaux.

« Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en faveur de son neveu.

« Vous aurez donc, eu votre qualité de lieutenant général du royaume, à faire proclamer l'avènement de Henri V à la couronne. Vous prendrez d'ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler les formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici, je me borne à faire connaître ces dispositions : c'est un moyen d'éviter bien des maux.

« Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon petit-lîls sera reconnu roi sous le nom de Henri V.

« Je charge le lieutenant général vicomtede Latour— Foissac de vous remettre celle lettre. Il a ordre de s'entendre avec vous sur les arrangements a prendre en faveur des personnes qui m'ont accompagné, ainsi (pie sur les arrangements pour ce qui me concerne et le reste de ma famille.

« Nous réglerons ensuite les autres mesures qui seront la conséquence du changement de règne.

« Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec lesquels j'e suis votre affectionné cousin,

«< Charles. Louis-Antoine. »

La rédaction de ce! acte replongea le duc d'Orléans dans ses terribles perplexités. Retenu sans cesse par des considérations de famille.

tyrannisé par les scrupules honorables de sa femme. — d'une part, il désirait le pouvoir sans violence et sans péril; de l'autre, il redoutait les graves inconvénients d'une régence : « Henri Y n'aurait qu'à avoir

une douleur d'entrailles, dit-il, je passerais en Europe pour un empoisonneur. >> Le prince refusa de recevoir le général Latour- Foissac et lui lit dire par le due de Morlemart « que, suivant les intentions du roi, il communiquerait les actes émanés du roi au corps diplomatique, et de plus qu'il les déposerait aux deux Chambres; que, quant à la reconnaissance virtuelle du duc de Bordeaux. elle dépendait de mille circonstances éventuelles et surtout de l'attitude des pouvoirs. Les partis étaient tellement aux prises qu'il Fallait d'abord marcher vers le rétablissement de l'ordre et de la hiérarchie. Lue fois les pouvoirs reconnus et constitués, il serait plus facile d'aborder toutes les éventualités difficiles, délicates, sans en excepter une s,ule; tout cela dépendait beaucoup des hasards et des passions si ardemment soulevées. En tous les cas, ce serait toujours une noble tâche que celle de sauver l'ordre monarchique en France, et à ce beau rôle, tous les gens d'honneur, de principes et de modération devaient s'associer spontanément. »

Le duc n'attendait, pour prendre une résolution décisive, que l'é— loignemenl de Charles X. encore gardé par douze mille hommes et trente-huit bouches a feu. Aussi, convint-on de forcer le roi a sortir de France le plus promptement possible. Lue seconde députation, composée dr< mêmes noms propres, sauf M. de Coigny, dut retourner a Rambouillet, toujours avec la mission apparente de protéger Charles X et sa famille contre la Fureur du peuple. M. de Schonen, l'un d'eux, demanda cequ'ils auraient a faire, si on leur remettait le duc de Bordeaux. « Le due de Bordeaux! s'écria Louis-Philippe, mais c'est votre roi. » La duchesse d'Orléans, qui était présente, se jeta dans les bras de son époux, en disant avec une émotion profonde : « Ah! vous êtes le plus honnête homme du royaume. »

Les commissaires partirent donc pour Rambouillet, non dans |,. but de ramener le duc de Bordeaux à Paris, mais d'escorter la famille royale jusqu'à Cherbourg; car tout avait été préparé pour son embarquement. Charles X refusa de les recevoir. «\mi, dit-il. je ne renonce pas ainsi a la couronne pour mon petit-fils. J'ai abdiqué dans l'intérèl de la paix; mais le trône appartient de droit a mes lie-

ritiers, et je saurai soutenir ce droil si l'un m'y force. » Les commissaires se hâtèrent de revenir à Paris pour instruire le lieutenant général de ces nouveaux obstacles. Le prince, qui n'était pas levé, alla les recevoir à moitié habillé. Au récit îles commissaires, qui lui conseillaient de prendre l'initiative, puisque Charles X oppo-

sait de la résistance, il s'écria vivement : « Comment voulez-vous que ce soit moi qui prenne des mesures de rigueur contre la famille royale? »l ne démonstration menaçante pouvait seule l'y contraindre. Alors on répandit le bruit que Charles X marchait sur Paris, et bientôt tout Paris fut sur pied. De toutes parts on criait : « A Rambouillet] a Rambouillet! » Et une armée improvisée se mit en route sous les ordres du général Pajol cl du colonel Jacqueminot.

Cependant, le lieutenant général avait convoqué les Chambres pour le 3 août. Dès six heures du matin, une foule immense se pressai I aux abords du palais Bourbon. De bruyantes acclamations saluèrent l'arrivée de la duchesse d'Orléans et de sa famille. Les princesses paraissaient émues et fatiguées; il était facile de s'en expliquer le motif. Les tribunes étaient garnies de femmes élégamment panes. Les re-

garas se promenaient tour à tour sur les bancs dus pairs, dont on remarquait le petit nombre, et sur les bancs des députes. Bientôt le

tumulte et la joie redoublèrent. A une heure, le canon des Invalides retentit. La grande députation, pairs et députés, pêle-mêle, sans distinction tle rangs, alla recevoir le duc d'Orléans à l'entrée du palais, et le précéda dans la salle des séances; puis la voix forte d'un huissier annonça : « Monseigneur le lieutenant général du royaume! » Un profond silence régna soudain dans l'assemblée, et Son Altesse Royale parut. Elle portait un costume militaire avec le grand cordon de la Légion d'honneur, mais sans les ordres du Saint-Esprit et de Saint-Louis. Le prince tenait son chapeau à la main, saluait avec affabilité, se montrait empressé, caressant même. Toutefois, a l'approche du tronc, on crut le voir pâlir; ce ne fut peut-être qu'un accident d'ombre ou de lumière. Il monta l'estrade d'un pas ferme et s'assit sur un pliant. Le duc de Nemours, qui l'accompagnait, en occupa un autre moins orné et placé île l'autre côté du siège royal; et un brillant état— major se groupa au fond de l'estrade et sur les degrés du trône, qui, bordé de Heurs de lis d'or et surmonté d'un dais couronné, resta vacant derrière le duc d'Orléans. Le banc des ministres était occupé par .MM. Guizot, Dupont de l'Eure , le maréchal Gérard, le baron Louis, Bignon, le due de Broglie et le général Sébastiani. 11 v avait déjà quelque chose de royal dans celle séance. L'enthousiasme était universel. Le discours du prince ne se ressentit pas de ces préoccupations qui l'avaient dominé jusqu'alors, et résuma, dans des termes convenables, tous les événements passés :

« Messieurs les pairs et messieurs les députés, dit-il, Paris, troublé dans son repos par une déplorable violation de la Charte et des lois, les défendait avec un courage héroïque. Au milieu de cette lutte sanglante, aucune des garanties de l'ordre1 social ne subsistait plus; les personnes, les propriétés, les droits, tout ce qui est précieux et cher a des hommes et à des citoyens, courait les plus grands dangers. Dans celle absence de tout pouvoir public, le vœu de mes concitoyens s'est tourné vers moi; ils m'ont jugé digne de concourir avec eux au salut de la patrie; ils m'ont invité à exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. Leur cause m'a paru juste, les périls immenses, la nécessité impérieuse, mon devoir sacré! .le suis accouru au milieu de ce vaillant peuple, suivi de nia famille et portant ces

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couleurs qui, pour la seconde fois, ont marqué parmi nous le triomphe de la liberté. Je suis accouru fermement résolu à me dévouer à tout ce que les circonstances exigeront de moi, dans la situation où elles m'ont placé, pour rétablir l'empire des lois, sauver la liberté menacée, et rendre impossible le retour do si grands maux en assurant a jamais le pouvoir de cette Charte, dont le nom, invoqué pendant le combat, l'était encore après la victoire. Dans l'accomplisse-* ment de cette noble tâche, c'est aux Chambres qu'il appartient de me guider. Tous les droits doivent être solidement garantis, toutes les institutions nécessaires a leur plein et libre exercice doivent recevoir les développements dont elles ont besoin. Attaché de cœur et de conviction aux principes d'un gouvernement libre, j'en accepte d'avance toutes les conséquences. Je crois devoir appeler dès aujourd'hui votre attention sur l'organisation des gardes nationales, l'application du jury aux délits de la presse, la formation des administrations départementales et municipales, et avant tout sur cet article 1 i de la Charte qu'on a si odieusement interprété.

« C'est dans ces sentiments, messieurs, que je viens ouvrir cette session.

« Le passé m'est douloureux, je déplore des infortunes que j'aurais voulu prévenir; mais au milieu de ci' magnanime élan de la capitale et (le toutes les cités françaises, à l'aspect de l'ordre renaissant avec une merveilleuse promptitude, après une résistance pure de tout excès, un juste orgueil national émeut mon cœur, et j'entrevois avec confiance l'avenir de la patrie.

« Oui, messieurs, elle sera heureuse et libre celle Fiance qui nous est si chère; elle montrera à l'Europe qu'uniquement occupée de sa prospérité intérieure, elle chérit la paix aussi bien que les libertés, et ne veut <pie le bonheur et le repos de ses voisins.

« Le respect de tous les droits, le soin de tous les intérêts, la bonne foi dans le gouvernement, sont le meilleur moyen de désarmer les partis et de ramener dans les esprits cette confiance dans les institutions, celle stabilité, seuls gages assurés du bonheur des peuples et de la force des Etats.

» Messieurs les pairs et messieurs les députés, aussitôt (pie les Chambres seront constituées, je ferai porter à votre connaissance l'acte d'abdication de S. M. Charles X. Par ce même acte. S. A. H.

Louis-Antoihe de France, dauphin, renonce également a ses droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre des Pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du Moniteur. » De nouveaux vivats s'élevèrent lorsque le prince eut cessé de parler. Il déclara la session législative ouverte; puis il se relira accompagné de son cortège et d'une population émerveillée.

Il était à peine de retour au Palais-Royal, que trois cents gardes nationaux, harassés de fatigue, s'arrêtèrent dans la cour. C'était la garde nationale d'Elbeuf, accourue pour se mêler à la lutte des Parisiens. « Quelle nation ! » s'écria madame Adélaïde. Son frère descendit passer en revue ce bataillon, amené par le maire d'Elbeuf, l'un des députés de la Seine-Inférieure; et de joyeuses acclamations accueillirent le prince, qui, chaque jour, acquit de nouvelles preuves des sympathies populaires. Le h août, on apprit que le lpr régiment de hussards, commandé par le duc de Chartres, entrait dans la capitale par la barrière du Trône. Impatient de serrer son fds sur son cœur, le duc d'Orléans voulut aller a sa rencontre, passa le régiment en revue, reprit avec lui le chemin de son palais, et bientôt le jeune duc de Chartres fut dans les bras de sa mère.

Pendant ce temps, on avait tout préparé pour l'expédition de Rambouillet. A trois heures, quinze mille hommes environ partirent de la place Louis XV, et ne s'arrêtèrent qu'à trois quarts de lieue de la résidence royale, épuisés de faim et de fatigue, et dans un désordre difficile a décrire. .Mais ils furent prévenus par les commissaires du gouvernement provisoire, qui retournaient à Rambouillet, où l'approche des Parisiens avait jeté l'épouvante. Cette fois, ils furent introduits au château. Charles X les reçut d'un air sombre. Le maréchal .Maison lui remit une lettre du lieutenant général, en lui annonçant que soixante mille hommes marchaient sur Rambouillet, «Que me veulent les Parisiens ? répondit le roi. Pourquoi me poursuivent— ils? Je les laisse tranquilles, qu'ils me laissent de même. Veulent-ils me tuer? J'ai quille 1rs affaires. Je neveux plus gouverner. J'ai donné mes ordres à mon lieutenant général. J'ai abdiqué, mais ce n'est qu'en faveur du duc de bordeaux, et je suis disposé à mourir pour défendre ses droits.

— « Sire, reprit M. Odilon Barrot, rien n'est encore décidé-. Le

duc d'Orléans n'est encore que lieutenant général provisoire. Nous ne s;i\ <>iis ce qui arrivera. Dans l'intérêt même du duc de Bordeaux, il faut éviter une dangereuse collision. Il ne faut pas que son nom, qui n'a pas encore été compromis dans nos débats, se mêle à des souvenirs de troubles et de guerres civiles. Il ne faut pas que le trône de ce jeune prince, s'il règne un jour, ait été baigné dans le sang à son berceau. »

Alors le roi demanda ce qu'on exigeait de lui.

« Sire, il faut partir, partir sur— lé— champ ! » s'écria M. île Schonen. « (l'est bien, messieurs, répondit Charles X d'un air sec, mais rési— gné; je vous ferai connaître nies ordres. » Et il congédia les commissaires,

Le roi n'hésita plus à s'éloigner et se mit en route pour Main tenon avec sa famille. A Maintenon, la garde royale fut licenciée; l'ex-roi ne conserva que sa maison militaire pour escorte jusqu'à Cherbourg. On alla coucher à Dreux, où les commissaires avaient devancé les illustres exilés pour leur faire préparer des logements. On passa la nuit du 5 août a Verneuil. C'est dans cette ville que la cour connut l'ouverture des Chambres et le discours du lieutenant général. On relut et commenta ce discours, et, désespéré de n'\ pas trouver la déclaration de l'avènement de Henri V au trône, Charles X s'écria:

« Je pense du moins que le duc d'Orléans est incapable de prendre une couronne qui ne lui appartient pas de droit.

— Non, répondit la dauphine, il ne la prendra pas, mais il souffrira qu'on la lui mette sur la tète. »

Le lendemain, les journaux apprenaient que toute la nation avait applaudi à la double abdication, et cela en ternies tres-peu mesurés.

u II paraît, remarqua le roi a ce sujet, que mon règne pesait bien a tout le momie, puisque amis et ennemis se réunissent pour se féliciter qu'il ait cessé.

— Ce mien, ajouta le dauphin, a été court. J'ignore même si , dans les cours d'histoire, on me comptera parmi les rois de France. »

Ce prince conserva jusqu'au bout son insouciante gaieté; et comme il voyageai! avec le roi et le due de Bordeaux dans la même voiture, il lui arriva de dire un jour : « Cette voilure renferme ce

OF, I.OUIS-l'IllI.ll'I'K.

qu'on n'a jamais vu : Irois rois de Franco vivants! — Et trois rois sans couronne! » répliqua la daupliine.

A la nouvelle du départ de la famille royale, le général Pajol donna l'ordre de la retraite. Maison refusa d'obéir à cet ordre, el un grand nombre de volontaires coururent a Rambouillet, où ils célébrèrent leur facile victoire par des coups de fusil tirés au hasard. M. Degousée, l'un des chefs de l'expédition, fut entraîné par les vainqueurs jusque dans le château , et son premier soin fut de s'assurer des diamants de la couronne, dont la valeur s'élevait à 80 millions. Il reçut le fourgon qui les contenait, en présence des fonctionnaires de la ville, en délivra une décharge, et, pour empêcher qu'on nemiten pièces les voilures de l'ex-roi, il eut l'heureuse idée d'y faire monter les plus turbulents. Puis toute celle multitude d'ouvriers, heureux de se voir traînés dans les carrosses dorés de la cour, reprit la route de Paris, emmenant ce fourgon, surmonté d'un petit drapeau tricolore, sur lequel on avait écrit en lettres noires : Diamants de h couronne, et rentra dans la capitale, aux éclats de rire, aux bravos de la foule. Le bruyant cortège arriva dans la cour du Palais-Royal, en criant sous les fenêtres du duc d'Orléans : « Tenez! voila vos voitures! » La frayeur de la duchesse, a la vue de ce spectacle émouvant, contrastait avec le calme de son époux; car il commençait a avoir foi dans l'avenir.

La révolution qui venait d'étonner l'univers était l'œuvre de la

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France entière. Elle avail commencé et allait se terminer à Paris; mais I a Mie du drapeau tricolore réveilla un enthousiasme universel dans les départements. « On se bat à Paris! » tel fut le cri d'alarme qui roula d'échos en échos sur tous les points de la France, et partout causa des soulèvements terribles. Celui de Lyon fut le plus instantané et le plus énergique. Rouen et le Havre envoyèrent des auxiliaires aux Parisiens. Maintenant qu'on touchait au dénoùment de ce sublime draine, c'était un devoir de célébrer l'héroïsme du peuple vainqueur et de s'occuper de son sort. Des souscriptions furent ouvertes de toutes parts. Les hôpitaux regorgeaient de blessés. La duchesse d'Orléans, madame Adélaïde et les princesses Marie et Clé-

mentine les visitèrent pour les consoler et leur distribuer des secours, et donnèrent 100,000 IV. pour les pauvres. De son côté, le lieutenant général ne négligeait rien pour se concilier l'opinion pu-' blique; tous ses actes, toutes ses réponses aux diverses députalions des villes révélaient les sentiments les plus nobles, les plus généreux. Rouget de l'isle était dans une profonde misère, à l'âge de soixantedix ans. C'est en entonnant la Marseillaise que le duc d'Orléans, à la tète des enfants de Paris, s'était précipité sur les colonnes ennemies* L'auteur de cet immortel chant national avait été son compagnon d'armes; ces souvenirs si brillants cl si chers au cœur du prince étaient, pour l'infortuné Rouget de l'isle, des titres suffisants à sa bienveillance; il lui accorda sur sa cassette une pension de 1,500 fr.

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Les élèves de l'école Polytechnique, de Droit et de Médecine, qui avaient concouru ;i la défense de la liberté, ae furent pas oubliés dans le partage des récompenses. La popularité de Louis-Philippe s'en augmentait chaque jour. On vantait ses vertus, sa vie passées on flattait son orgueil de père en accordant, des le 5 août, aux ducs de Chartres et de Nemours, qui reçurent en même temps le grand cordon de la Légion d'honneur, le droit d'assister aux séances de la Chambre des Pairs. L'admiration qu'il inspirait était universelle, et le peuple chantait sans cesse les louanges de ce prince, dont il avait touche la main, et qui avait bu dans le verre d'un ouvrier. Les grands corps de l'Etat, impatients de s'associer a toutes ces manifestations, traduisaient en paroles chaleureuses leurs sympathies poulie futur monarque : « Jeune encore, disait M. le premier président Séguier, vous avez, aux premiers jours de la révolution, pris part à ses trophées. Vous avez été instruit par ses traverses, et vous avez retenu d'elle tout ce qui est cher à l'honneur national. La simplicité de vos habitudes de famille, les habitudes d'ordre de votre maison, la dignité de votre modestie, l'affabilité pour tous les rangs, la droiture dans toutes les affaires, nous ont gagné tous les cœurs, sans prévoyance du grand événement qui nous amène a vos pieds. » Comme on le voit, le triomphe des orléanistes sur les légitimistes et les républicains était complet et assuré. Néanmoins, l'avenir semblait encore gros d'incertitudes et de difficultés. La lieutenance générale avait été acceptée comme une transition naturelle à un nouvel ordre «le choses; mais ce provisoire ne pouvait durer longtemps sans livrer tous les partis à de folles espérances, et par conséquent sans exposer la France à des déchirements intérieurs. Pour recréer un gouvernement régulier, il fallait d'abord obtenir l'assentiment de l'Europe. Quant au duc d'Orléans, nous le répétons, il était combattu entre la crainte et l'ambition; non pas que les dangers de la royauté l'effrayassent, car il se sentait trop de supériorité pour ne pas maîtriser toutes les passions rivales dont il prévoyait qu'on entourerait le trône. Lue lois sûr de l'appui des puissances étrangères, il n'hésiterait plus; et le doute seul, a cet égard, était une barrière qu'il n'osait franchir. Le duc s'empressa donc d'en référer au corps diplomatique. Le prince de Talleyrand, le premier consulte, déclara « que h' lieutenant général du royaume devait accepter la

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couronne comme un moyen d'ordre el de paix européenne. » L'Angleterre, la Prusse, l'Autriche, la Russie, promirent, par l'organe de leurs représentants, de reconnaître le nouveau souverain. Lord Stuarl de Rothsay, le comte Pozzo <li Borgo, M. de Werther, le comte d'Appony, se prononcèrent énergiquement pour la constitution d'un pouvoir définitif et surtout pour le triomphe de la pensée de 1088, qui réunissait le plus de partisans en Europe; et, dans une entra ue secrète au Palais-Royal, M. Pozzo di Borgo dit avec vivacité au lieutenant général : « Acceptez, acceptez la couronne, c'est le plus grand service que Votre Altesse Royale puisse rendre à l'Europe, à l'ordre et à la paix. »

Tranquillisé par toutes ces protestations de sympathies, le due d'Orléans imposa silence à ses derniers scrupules, et, acceptant son nouveau rôle avec résolution, il attendit patiemment qu'on vint lui apporter ce sceptre, objet de ses ardentes aspirations.

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