J HISTOIRE
jour, le hasard mit sur leur roule un petit paysan, qui avait, à la jambe, une plaie réputée incurable. I u charlatan le menaçait de l'amputation. Mais sur leur invitation, un chirurgien fort habile fut appelé et sauva le pauvre enfant, dont ils prirent soin longtemps. Une autre fois, le duc de Chartres donna, en secret, à Delisle, son valet de chambre, tout l'argent de sa bourse, pour délivrer un prisonnier. M. Lebrun était également le confident de ses bonnes œuvres, et faisait les avances nécessaires à ses libéralités. Le récit ou la vue de quelque infortune lui causait une impression douloureuse qui ne s'effaçait que lorsqu'il avait \>u la soulager. Aussi, incapable décomprimer les généreux élans de son âme, il écrivait, le 31 décembre 1788, à madame deGenlis : « Je me priverai de mes menus-plaisirs jusqu'à la lin de mon éducation , c'est-à-dire jusqu'au 1er avril 1790, et j'en consacrerai l'argent à la bienfaisance. Tous les premiers du mois, nous en déciderons l'emploi : je vous prie d'en recevoir ma parole d'honneur la plus sacrée. Je préférerais que ceci ne fût que de vous à moi; mais vous savez bien que tous mes secrets sont et seront toujours les vôtres. »
En citant ce trait dans un journal, où, jour par jour, elle consignait ses appréciations sur les actes, les mœurs et les progrès de ses élèves, madame de Genlis ajoute : « Je dirai à M. le duc de Chartres que, depuis uii an surtout, son caractère a prodigieusement gagné : il était ne bon; mais il devient éclairé et vertueux. Il n'a rien de la frivolité de son âge; il dédaigne sincèrement les puérilités qui occupent tant déjeunes uens, les airs, la parure, les bijoux, les colifichets de tout genre, la fureur de suivre le premier les modes nouvelles. Il est désintéressé, méprise le faste, et il est par conséquent très-noble ; enfin il a un excellent cœur, qualité qui vous est commune à tous, cl qui peut, avec de la réflexion, produire toutes les autres... » « Je vois avec beaucoup de satisfaction, dit-elle encore, que plus M. le duc de Chartres et M. le duc de Montpensier avancent en âge, plus ils s' affermissent dans les sentiments d'une piété véritable, et de l'amour de la modestie, de la chasteté et de la vertu. J'ose dire qu'il n'y a point de jeunes -eus de leur âge, plus purs qu'eux el plus religieux sans petitesse, sans bigoterie, parce qu'ils connaissent bien la religion, cl sont véritablement pénétrés de la sublimité et de la perfection de sa morale. »
DE L0UIS-P1IIL1PPE. -,:•
Rien île curieux comme celte espèce de procès-verbal journalier dont les princes approuvaient ou rectifiaient les observations. Ce con trôle mutuel est du meilleur effet; il établi I la confiance entre l'institutrice et les élèves, inspire une crainte salutaire à ces derniers, el soutient leur émulation. On lira sans doute avec intérêt les jugements que madame de Genlis portait, à différentes époques, sur les enfants tle Louis-Philippe- Joseph.
■ duc de Honiiiuus
« Vous me/., écrivait-elle au duc de Monfcpensier, le 17 août 1780
5i DISTOIHE
vous avez, mon enfant, ainsi que votre frère, un excellent cœur et de l'esprit naturel; avec cela, à votre âge, il n'y a point de défaut dont on ne puisse se corriger, et peint de vertus qu'on ne puisse acquérir. Vous avez du penchant à la raillerie et à la moquerie; vous vous en corrigerez, en songeant que c'est le vice des mauvais cœurs et dès esprits médiocres, et que ce vice est beaucoup plus dangereux dans un prince que dans un particulier; vous voulez être aimé, et ce défaut vous ferait haïr : celte seule idée, j'en Miis sûre, pourra beaucoup sur vous. Vous avez naturellement une excellente qualité, c'est une indignation très-vive et très-sincère pour Imite mauvaise action et toute chose vicieuse: ce que j'ai remarqué en vous depuis votre première enfance, pendant nés lectures.
<( Vous êtes susceptible d'émulation, et vous avez envie de vous distinguer; vous aurez de la galanterie dans ['esprit, et dès (pie vous vous déciderez à vaincre une timidité d'enfant, vous serez obligeant, vous aurez de la conversation, et vous serez très-aimable, parce que vous écoutez ce qu'on \ mis dit; que vous n'êtes point bavard : que vous n'avez point de commérage, et que vous profilerez de votre instruction; que vous saurez la faire valoir et la montrer sans pédanterie. Vous êtes quelquefois trop personnel dans mille petites choses, vous ne sentez pas assez combien il est doux défaire des sacrifices à la société , à l'amitié ; combien ils sont payés par les éloges, par le plaisir qu'ils causent, par la reconnaissance qu'ils inspirent, par le vif attachement qu'ils forment.
« Vous avez quelquefois de l'entêtement, du moins on me l'a dit, car jamais vous n'en avez eu un seul instant avec moi: je puis dire qu'il n'y a point de preuves de respect, de déférence, de soumission qui piiissenl surpasser celles que j'ai reçues devons, constamment et dans tous les instants, depuis que vous m'êtes confié. Quel heureux présage on en doit tirer pour la manière dont vimis vous conduirez, un jour, avec ceux que vmis devez respecter el chérir mille l'ois plus que moi ! Si vous avez été si docile, si soumis, si respectueux, si tendre pour moi, qui ne suis (pie votre gouvernante, que ne serezvous pas pour un père, pour une mère si dignes, à tous égards, de m lire plus in lime confiance, ci du premier sentiment de votre âme?... le n'ai point d'inquiétudes sur ce point, cl je n'en ai pas aussi sur
DE LOUIS-PHILIPPE. .v.
monsieur votre frère; je suis certaine que tous mes ehcrs élèves se dislingueronl surtout par leur piété lîliale, c'est la première des vertus, comme la plus sacrée, et vous lui devrez le bonheur 3c votre vie,
« Vous avez de l'envie de plaire, cl ces! un sentiment non-seulement louable, mais absolument nécessaire; prenez garde seulement qu'il ne vous porte à des complaisances blâmables; par exemple, pour plaire aux gens avec lesquels vous vous trouverez, il ne faut jamais que vous montriez une opinion que vous n'auriez pas, ou que vous sacrifiiez les intérêts d'une personne absente que vous aimeriez; il serait horriblede vous prêter par complaisance à en dire un peu de mal, ou à vous en moquer le moins du monde; il faut, dans ce cas, ou prendre son parti. ou marquer par un profond silence que vous désapprouvez ce qu'on dit ou ce qu'on veut faire entendre: et, si l'on vous questionne, dire courageusement ce que vous pensez. I ne conduite différente serait basse et lâche, et vous avez de l'horreur pour la bassesse et la lâcheté; mais à votre âge, où l'on a peu réfléchi, on pourrait, faute de réflexion. taire des fautes de ce genre avec un lion naturel. Maintenant que je vous en fais sentir la conséquence, je suis sûre que vous ne ferez rien d'approchant. Songez qu'un cœur généreux et noble ne veut plaire que par des moyens légitimes; qu'il a horreur de tout ce qui ressemble à la trahison; et que. par celle raison, il respecte davantage ses amis et les personnes auxquelles il doit des égards dan- leur absence autant qu'en leur présence; de manière qu'il pourrait se permettre devant eux quelques plaisanteries sur leur compte, qu'il ne ferait jamais en leur absence. Songez encore, cher enfant, qu'il esl impossible d'être véritablement aimable et aimé, sans être estimable, el que lorsqu'on a la faiblesse de sacrifier l'honnêteté au désir de plaire, on agit contre son but, et qu'on ne recueille que le mépris de ceux mêmes qui ont l'air d'approuver cette indignité. Enfin, je vous recommande de réfléchir davantage, d'être plus attentif de vous-même, d'avoir plus de bienfaisance, sans qu'il soit nécessaire de vous l'inspirer, de prendre l'habitude de penser el d'agir par vous-même, et *\c vous former un caractère noble, sûr el ferme, et des principes invariables. »
Plus loin . elle ajoute :
" M. le duc i]r Monlpensier a une qualité particulière, c'esl de
Mi U1ST0IRK
s'occuper natiirellcmenl de ceux qu'il aime, absents, éloignés comme présents. Il joint à cela une prudence el un lacl fin, qu'on n'a pas communémenl à son âge. Il a gagné, celle année 1789), une vertu importante, el que monsieur son frère (le due de Chartres a toujours eue : c est d'écouter avec plaisir les conseils el les vérités qui lui seul uiiles; il est enfin persuadé nue la plus grande preuve d'attachement consiste à avertir, sans déguisement, ceux que nous aillions, de leurs fautes, el à les éclairer sur leurs défauts. »
Terminons ce portrait par une dernière citation :
« M. le duc de. Montpensier, disait madame deGenlis en 1794, a un excellent naturel; je lui recommande seulement de se corriger de sa vivacité; en général, il est lion pour ses ^ens, el généreux quand ils oui besoin de ses secours; mais pour des bagatelles, il s'impatiente el dil des choses dures; si ce lorl devenait une habitude, ce serait une véritable lâche dans son caractère. Sa nourrice est accouchée tout à l'heure; il a été de lui-même la voir, cl lui a donné tout l'argent de ses menus-plaisirs qui pouvait ajouter à son aisance. Il a fait à nia connaissance, depuis si\ mois, plusieurs choses de ce genre , cl comme ou les doit faire, sans aucune ostentation et avec une extrême simplicités D'ailleurs, son espril prend de la solidité; il a toujours pris le plus vil' intérêt à la révolution; il y joint à présent de s'occuper des affaires . ci de montrer, à cet égard, beaucoup d'intelligence. >•
Ce prince m aimable, si intéressanl à lanl de litres, a laissé des Mémo ires, où se révèlent, en effet, les qualités dont il était si heureusement doue. Calme el lorl dans l'adversité, il a répandu sur ces pages douloureuses tous les trésors de son âme pieuse et tendre. Son style est coloré, cl en général plus pur, plus élégant que celui du duc de Chartres, qui se distinguait particulièrement, dans les compositions littéraires, par un espril méthodique et rusé', par une haute raison que l'expérience des hommes et des choses a puissamment développée.
Le duc de Monipcnsier possédait une organisation de poète et d'arlislc; cl quoique bien jeune encore, il avait acquis, comme le Régent. son aïeul, un talent supérieur en peinture. Il existe de lui. dans la galerie du Palais-Royal, plusieurs tableaux, parmi lesquels la Chute du Niagara csl Lrès-appréciée des connaisseurs.
I)K LdUlS-l'IlILiri'l'.
Le comte de Beaujolais était fort jeune, quand il fut confié aux soins de madame de Genlis; cela, joint aux contrariétés qui interrompirent et abrégèrent ses éludes dans les dernières années, fit que son éducation fut loin d'être aussi complète que celle de ses frères. Nature d'élite, intelligence rare, esprit original, le comte de Beaujolais réalisait ta beauté idéale; c'était, dit-on, au physique, une de ces créatures séraphiques, aux formes suaves, au sourire divin, comme en rêvent les poêles. Au moral, il faisait concevoir les plus magnifiques espérances. Douceur, sensibilité, gaieté, droiture mêlée de finesse ; tels sont les dons précieux que Dieu s'était plu à réunir dans son âme. Parfois volontaire et capricieux, il manifestait ses volontés avec une hardiesse.
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pour ainsi dire, si ingénue, ses caprices avec une grâce si enchanteresse, qu'il subjuguait aussitôt. « M. de Beaujolais, disait madame de Genlis, est charmant; lorsqu'il est aimable, ce n'est pas à demi; je n'ai jamais vu encore tant de désir de bien faire. Son attachement n'est pas seulement en démonstrations. » A douze ans, il avait la fermeté qui convient à un homme, et supportait, la douleur avec patience et résignation. Voici qui achève de le peindre : nous laissons parler son institutrice : « Les sentiments de M. de Beaujolais sont excellents, el j'ose même dire au-dessus de son âge; il annonce déjà le patriotisme de ses frères, et il m'a écrit l'autre jour là-dessus, ayant pris ce sujet de composition ; cette petite pièce est charmante pour son âge : il V détaille avec clarté et bon sens les raisons qui lui font aimer la révolution, et il la termine ainsi : Voilà les sentiments de Beaujolais.»
Mademoiselle Adélaïde.
Mademoiselle Adélaïde n'était pas moins remarquable que ses frères. Douce et reconnaissante comme eux, comme eux elle annon-
DE l.ul IS-NIIUIT!;. 59
çait l'intelligence la plus précoce et infiniment d'esprit. A pari un penchant assez prononcé pour la moquerie el le commérage , à part une susceptibilité exagérée et un certain fond d'impolitesse , taches légères qui disparurent avec les années, grâce à la sollicitude toute, maternelle de sa gouvernante, celte jeune princesse était un modèle, de vertus. Elle n'avait jamais un instant d'humeur ou d'impatience ; incapable d'un mouvement d'envie, de jalousie ou de rancune, elle joignait à tout cela beaucoup de vivacité et de gaieté. Jusque dans ses amusements, elle apportait cette touchante sensibilité qui caractérisait les princes, témoin le trait suivant : Dans un de ces jeux d'enfants, où l'on donne des gages, c'était son tour d'indiquer une pénitence pour la personne dont on allait tirer le gage, lorsque, de sa propre inspiration , elle ordonna qu'on priât Dieu pour sa sœur d'Orléans. On peut s'imaginer l'impression que produisit sur tous les assistants une telle idée de la part d'une enfant de quatre ans. Elle affectionnait tant sa sœur, que l'on avait du lui cacher sa mort, arrivée le même jour; et , cbose à peine croyable, elle conserva, pendant plus de deux années, une douleur profonde de cette perte.
Les actes de bienfaisance ne manquent pas non plus dans l'histoire
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de sa jeunesse : car souvent, coniine elle n'avait pas de menus-plaisirs, elle allait jusqu'à se défaire de ses plus jolis bijoux pour venir au secours de quelque famille malheureuse. Elle trouvait, dans ces petits sacrifices, une source inépuisable de bonheur, et s'habituait ainsi à remplir les devoirs sacrés de la religion et de l'humanité. Elle avait également le sentiment des arts au suprême degré, et possédait, à quatorze ans, un beau talent sur la harpe.
Cependant l'éducation physique des princes marchait de front avec leur éducation morale, afin « qu'ils lussent hommes par la vigueur, comme ils devaient l'être par la raison. » La gymnastique fortifia leur constitution délicate, affermit leur santé et corrigea les défauts de la taille de quelques-uns. C'est malheureusement une chose à laquelle ou n'attache pas assez d'importance; et pourtant personne n'ignore que l'exercice et l'entier développement des forces physiques influent favorablement sur l'humeur, le caractère et l'esprit. La mollesse et les mauvaises mœurs, dans la première jeunesse, s' opposent à la croissance, affaiblissent les facultés intellectuelles et produisent des êtres efféminés; tandis qu'à l'aide d'une gymnastique, graduée selon les individus, on peut acquérir ce degré de force si prodigieux, dont l'antiquité et les anciens chevaliers nous offrent des exemples.
Jean-Jacques dit en parlant d'Emile : « Son corps et son esprit s exercent à la fois. Agissant toujours d'après sa pensée et non d'après celle d'un autre, il unit continuellement deux opérations : plus il se rend fort et robuste , plus il devient sensé et judicieux. C'est le moyen d'avoir, un jour, ce qu'on croit incompatible, et ce que presque tous les grands hommes ont réuni : la force du corps et celle de I àme; la raison d'un sage et la vigueur d'un athlète. »
Ce fut, nous le répétons, le système qu'on suivit à l'égard îles enfants d'Orléans. L'équitation, la natation, le tir au pistolet, au fusil et à I arc, l'exercice militaire, les armes, la danse, enh'n les exercices les plus violents, dont mademoiselle Adélaïde partagea quelques-uns, leur donnèrent de la force, de l'agilité, de l'adresse, de la souplesse, et celle ciinliance qui, en assurant le courage, fait accomplir des" actions extraordinaires. En outre , ils s'habituèrent à se servir seuls, à coucher sur un lit de bois, recouvert d'une simple natte de sparterie; à braver le soleil, la pluie et le froid, et à supporter la fatigue, en par-
DE LOUIS-PHILIPPE. «il
courant journellement quatre ou 65nq lieues avec des semelles de plomb, à leurs promenades ordinaires.
Les voyages étaient le complément indispensable du magniflque ouvrage de madame de Gcnlis. car c'est dans le but d'en inspirer le goût, et de les rendre agréables aux princes, qu'elle leur avait imposé quelques études et plusieurs exercices. En effet, un jeune homme, ignorant sur l'histoire el les ails, ne peut tirer aucun profil des voyages, tandis que celui dont l'instruction est solide el varice, \ découvre une source de jouissances infinies. Loin de s'enfermer dans une voilure, il fait la plus grande partie du chemin à pied ou à cheval. Qu'un site heureux frappe ses regards, il le dessine; ici c'est une plante à étudier, là une grotte, une cascade à admirer : plus loin une montagne escarpée à gravir. Toutes les curiosités de la nature piquent sa curiosité ; il s'aventure dans des sentiers étroits, sur le bord des précipices, au fond des usines, traverse les déserts sans péril et sans fatigue, observe avec intérêt les mœurs des paysans, el porte au besoin de lourds fardeaux. Habitué à dormir sur un lit de bois, tout gîte lui est bon. Arrive- t-i! dans un port, il en compare les richesses, l'industrie, les ressources avec celles de son pays. Il va dans les chantiers, sur les vaisseaux , séduit les vieux marins par l'étendue de ses connaissances, s'amuse de la surprise des jeunes matelots, en s élançant tout à coup au haut d'une vergue ou d un mât. Au lieu de fréquenter les spectacles et les fêtes, dans les grandes villes, il ne recherche que les artistes et les savants, dont l'entretien lui est plus profitable et dont l'estime le flatte davantage. Il emploie ses loisirsà visiter les tableaux célèbres, les cabinets d'histoire naturelle, les monuments et les chefs-d'œuvre des arts, qu'il connaît déjà par des descriptions ; sachant juger sainement, questionner, écouter, il tire de tout ce qu'il voit des résultats utiles, et consigne, dans son journal, ses observations sur les usages el les mœurs, sur la différence des climats. du sol et des pays, sur les gouvernements et les lois de chaque nation : semant ses réflexions d'anecdotes curieuses, de fragments historiques, de descriptions topographiques, et enfin de traits qui caractérisent les hommes. C'est ainsi que toutes les études qu'il vient de quitter repassent sous ses yeux el pénètrent plus profondément dans son esprit, eu prenant une forme animée et saisissante. Voilà les motifs qui influèrent particulièrement sur l'éducation des princesd Or-
li-2 HISTOIRE
léans, et L'on comprend combien ils durent en apprécier les bienfaits, lorsque, errants et proscrits sur la terre étrangère, ils furent exposés aux privations de tout genre, qu'ils vécussent « dans les glaces d'Islande ou sur le brûlant rocher de Malte. »
Dans les voyages que madame de Genlis fit avec ses élèves, elle eut toujours soin d'emmener deux personnes, dont la société était aussi utile qu'aimable; l'une possédait un grand talent dans la peinture: l'autre, excellent chimiste, connaissait de plus la botanique et l'histoire naturelle. Il était impossible qu'avec de tels secours, les princes n'acquissent pas ce goût sûr et délicat qui agrandit les idées et élève l'âme. C'est en 1787 qu'ils commencèrent le cours de leurs petits voyages. Madame de Genlis avait récemment perdu sa fille ; la violence de son affliction altéra sa santé au point que les médecins lui conseillèrent les eaux de Spa; mais elle s'y refusa pour ne pas s'éloigner de ses élèves. Touchés de son dévouement, le duc et la duchesse d'Orléans, qui elle-même était alors très-souffrante, résolurent d'y aller avec leurs enfants et madame de Genlis. Ils partirent donc au mois de juillet. II serait fastidieux d'entrer dans de louys détails sur ce voyage : nous n'en raconterons que les épisodes les plus curieux.
A Spa. les jeunes princes donnèrent une fêle bien touchante à leur mère. En souvenir du soulagement que lui avaient procuré les eaux de la Smivinière, ils créèrent autour de celte fontaine une promenade délicieuse, là où l'on ne voyait d'abord qu'un bois inculte, plein de pierres et de roches. Les obstacles disparurent comme par enchantement; des allées régulières furent tracées et sablées, les bois éclaircis et ornés de bancs. On jeta des ponts sur un torrent impétueux; des bruyères en fleurs étalèrent, de dislance en ilisî.ince, leurs bouquets odoriférants. A l'extrémité de cet Eden improvisé, derrière une espèce de bosquet, se trouve un précipice d'une profondeur inouïe, et entouré d'une noire ceinture de rochers, mais dont la sublime horreur est. tempérée par le doux murmure des sources et l'aspect riant des Heurs, de la mousse et des arbres. Au delà de ce rempart sauvage et majestueux, la vue se repose agréablement sur de riches campagnes et sur l'immensité non moins majestueuse de l'horizon empourpré par les rayons du soleil. Dans ce bosquet, on éleva, soi' un tertre de gazon, un autel en marbre blanc.
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. de Le lis-Philifpt
dessine par .M. Myris. Au sommet «lu monument se lisaient ces mois : a la reconnaissance; — ri. au-dessous, celle inscription dictée par le duc de Chartres : « Les eaux de la Sauvinière ayant rétabli la santé de madame la duchesse d'Orléans, ses enfants nul voulu embellir les environs de la fontaine, elont eux-mêmes (racé 1rs routes et défriché ce bois, avec plus d'ardeur et d'assiduité «pie les ouvriers qui ont travaillé sous leurs ordres. » Plus bas était gravé le chiffre îles quatre enfants. Pendant trois semaines, les princes, levés tous les jours à cinq heures du matin, avaient l'ait deux lieues pour se rendre à ce bois, et pour y travailler sans relâche durant trois heures.
Au jour indiqué, les plus jolies personnes de Spa arrivèrent à la fontaine à une heure après midi, toutes habillées de blanc avec des plumes blanches, des bouquets, des écharpes de Heurs de bruyères et des rubans violets. Les hommes restaient à l'entrée; et dans l'intérieur du bois, les dames étaient dispersées . les unes assises, les autres parcourant les allées décorées de guirlandes de bruyères. Ces groupes de femmes jeunes et belles, et vêtues uniformément; le contraste chai niant de la verdure avec la couleur violette; la profusion de guirlandes entrelacées aux arbres; les lapis des mêmes (leurs couvrant tout le sol: les ruisseaux serpentant sur le gazon, et de loin en loin formant des cascades aux Ilots d'argent; au-dessus de ce séjour merveilleux, pour dôme — l'azur du ciel, éblouissant de soleil! toul cela rappelait un conte des Mille et une nuits. La musique du Wauxhall, placée sur la roule par où devait arriver madame la duchesse d'Orléans, annonça son approche. Elle fut reçue sur la limite du bois par ses quatre enfants et madame de Gcnlis, les premiers encore munis de râteaux, pour indiquer qu'ils venaient seulement de terminer leur œuvre; — pensée que le duc de Chartres rendit avec une naïveté charmante. Puis les enfants s'échappèrent et coururent au bosquet de l'autel. Après un quart d'heure de promenade, la musique cessa, et la duchesse aperçut toul à coup le spectacle le plus ravissant pour une mère. L'autel et le bosquet étaient ornés de guirlandes, et les enfants se tenaient dans diverses altitudes autour du monument comme un groupe d'anges ceints de chaînes de (leurs. Le duc de Chartres, assis au pied, semblait, avec un style, graver sur le marbre le mot reconnaissance. Pénétrée d'une vive émotion, l'heureuse mère ne put que presser ses enfants sur son cœur el pleurer; el
(ii lliSTonti;
son attendrissement gagna les spectateurs de cette scène touchante.
La l'évolution française avait détruit le modeste témoignage de l'amour filial. La princesse Louise, lille aînée de Louis-Philippe, et reine des Belges, a rendu tout le charme, tout l'éclat des premiers jours à ces souvenirs de la jeunesse du meilleur des pères.
A quelque temps de là, madame de Genlis conduisit ses élèves sur le sommet d'une haute montagne où se trouve situé le vieux château de Franchimont, bâti par les Francs de la Gaule-Belgique. En leur vantant la vue qu'on découvre de cet endroit, comme la plus admirable et la plus riante de Spa, le guide s'avisa de leur apprendre que le château renfermait des détenus pour dettes : « Tant qu'il y aura des prisonniers derrière ces vieilles murailles, s'écrie le duc de Chartres, ce paysage sera bien triste malgré toute sa beauté. » Et à l'instant, il propose d'ouvrir une souscription pour leur délivrance. Madame de Genlis appuya cette généreuse idée, dont la réalisation ne se lil pas attendre.
Après l'accomplissement de celte noble action, on retourna au sommet de la montagne ; alors, promenant ses regards de la prison vide à l'immense campagne qui déroulait au loin sou riche panorama. le duc de Chartres dit avec un sourire de satisfaction : « A la bonne heure! ce paysage est vraiment magnifique, ou peut maintenant l'admirer sans tristesse.» C'est toujours ainsi, comme Emile, que «pénétré du tendre amour de l'humanité, il transmet en parlant les mouvements de son âme. »
Pendant le même voyage, on s'arrêta trois jours à Givet, où le dinde Chartres passa en revue le 14' régiment de dragons, dont il était colonel propriétaire depuis 17Nr>. Dans celle ville, le comte de Valence donna plusieurs fêtes en l'honneur de la duchesse d'Orléans et de ses enfants, notamment le spectacle simulé de l'attaque, de la défense et de l'embrasement d'un fort, placé sur le haut d'une colline. Après la prise du fort, le chef de- assiégeants présenta son épée victorieuse au duc de Chartres, qui la lui rendit en disant : « Elle est en trop bonnes mains pour que je puisse la recevoir. » u Ce mol obligeant, dit madame de Genlis, eut d'autant plus de succès rtu'on n'avait pu le conseiller. »
Les nobles voyageurs continuèrent leur route, passant par Sillery où ils restèrent quelques jours, el revinrent à Paris. L'année suivante.
ils visitèrent la Trappe, la Normandie, la Bretagne, la Ton raine, et s'arrêtèrent à Saint- Valéry, port demersituéà cinq lieues de la Mothe. près île la ville d'Eu.
A l'issue d'un repas pris dans une auberge sur le bord de la mer, ils montèrent sur un vaisseau auquel on désirait que le due de Chartres donnât son nom. La proposition fut acceptée avec d'autant plus de plaisir, rpie la cérémonie du baptême était chose nouvelle pour les jeunes princes.
Sur le gaillard d'arrière, se trouvait une table couverte d'une nappe garnie de dentelles, et supportant un bénitier avec des assiettes pleines de sel et de blé. Autour de la table se tenaient debout des prêtres en babils sacerdotaux. Le duc de Chartres et mademoiselle Adélaïde furent les parrain et marraine: le curé leur adressa quelques paroles louchantes, et. après l'office, il bénit le vaisseau en y répandant du sel et du blé, symboles de l'abondance. La cérémonie terminée, le capitaine s'empressa d initier les princes aux détails de la manœuvre d'un vaisseau.
Au mois de septembre, ils allèrent au Havre, dont ils virent la jetée et les arsenaux, et se rendirent au Mont-Saint-Michel , auquel se rattachent tant de souvenirs différents. Tout le monde sait, entre autres choses, que Louis Xl\ eut la cruauté inouïe d'y tenir enfermé, pendant dix-sept ans, accroupi dans la fange, sous une cage de bois, et d'y laisser périr un gazetier de Hollande, qu'au mépris du droit des gens, il avait fait enlever au sein de cette république.
Quel était le tort du malheureux publiciste? Des vérités un peu dures à l'adresse de ce roi magnanime. Et c'est là la moindre des horribles iniquités qui devraient rendre odieuse la mémoire de Louis XIV, quand mi songe aux dragonnades du Languedoc, du Vivarais et des Cévennes !
Les princes arrivèrent au Mont-Saint-Miclïel par une nuit obscure; l'illumination du fort et le tintement lugubre des cloches annonçaient qu'ils étaient attendus. Effectivement, ils lurent reçus dans la citadelle par une espèce de milice improvisée. Ce fort n'étant occupé par des troupes qu'en temps de guerre, le prieur du couvent en avait alors la garde. Les voyageurs traversèrent ia citadelle et entrèrent dans la ville, nom ambitieusement donne à une longue rue très-étroite,
lit; lus roi ni'.
tortueuse el allant en |>enli\ Tous les liabitants, attirés par la curiosité, étaient sur le seuil de leurs portes. Au bout d'une demiheure, on trouva, hors de la ville, des escaliers très-hauts et trèsroides, couverts de mousse et de ronces, et il fallut grimper environ quatre cents marches. Au terme de celte ascension fatigante, les princes pénétrèrent dans l'église du couvent, et moulèrent aux appartements, au-dessus desquels quatre cents autres marches les menèrent à un belvédère. Qu'on juge, après cela, de l'élévation prodigieuse de ce fort, dont la mer reflète au loin l'ombre gigantesque et courroucée comme celle d'un mauvais génie; aussi, suivant l'expression de madame de Genlis, c'est bien de ce château qu'on peut dire qu'il esl posé
Su, ii i rocher déserl I clïroi de la tiali Dont l'ariile sommel semble loucher aux
Ses tours, ses fortifications, son architecture gothique el sévère lui donnent unaspecl terrible el imposant. L'air y esl excessivement vif mais sain ; on boit de l'eau de citerne supportable. L'hiver y fait sentir de bonne heure toutes ses rigueurs, l'été y esl doux el agréable. Il y croît peu d'arbres el de verdure. Quelques habitants de la ville seulement possèdent de petits jardins et des vaches; à cette époque, les religieux n'y trouvaient pas de provisions, pas même du pain, (pie la cherté du bois obligeait de faire venir de Pontorson; aussi avaientils, à une lieue el demie de là, une maison de campagne avec un magnifique jardin qui leur fournissail des légumes. Ils n'étaient que douze religieux el n'admettaient point de novices. Madame de Genlis les questionna sur la fameuse cage dite ilr fer, el apprit qu'elle était simplement en bois el construite avec d'énormes madriers laissant entre eux des intervalles de la largeur de trois à quatre doigts. Aucun homme n'y avait été enfermé à demeure depuis quinze ans; mais mi \ mettait pour vingt-quatre heures les prisonniers les plus incorrigibles, quoiqu'il exislàl une autre prison aussi furie el plus saine. Madame de Genlis en témoigna sa surprise au prieur qui lui annonça sa résolution d'anéantir celle cage. Il n'eul pas achevé, (pie mademoiselle Adélaïde el se- frères e.xprimèrenl vivement le désir de participer à
cette destruction; ce plaisir leur lui promis pour le lendemain malin. La nouvelle s'en répandit bientôt dans la citadelle où elle causa une grande sensation : plusieurs prisonniers, à la prière de madame de Genlis, obtinrent la faveur d'assister à cette espèce de fête. Au jour indiqué, après avoir traversé de sombres souterrains, descendu beaucoup d'escaliers, on arriva jusqu'à un horrible cloaque où se trouvait. dans la fange, une cage tellement basse et étroite, qu'un homme pouvait à peine s'y tenir debout. La flamme vacillante des torches, en jetant sous les voûtes une clarté douteuse, ajoutait à l'horreur de celte scène fantastique, et remplissait d'un effroi secret l'âme des spectateurs. C'était pourtant sous l'empire d'une heureuse pensée que s'1 pressaient alors, dans cet affreux cachot, madame de Genlis et se- élèves, les religieux, les gardiens et les prisonniers. Le duc de Chartres lança le premier coup de hache dans la cage, paraissant ainsi protester contre l'inhumanité d'un seul roi. — comme le peuple. en portant sa main puissante sur Ja Bastille, devait, un an plus lard. préluder à ses protestations énergiques contre le despotisme d'une monarchie de plusieurs siècles!
lue fois le signal donné par le jeune prince, des charpentiers abattirent la porte et quelques pièces de bois de la cage, et soudain, les joyeuses clameurs des captifs roulèrent d'échos en échos sous les voûles souterraines. Un seul des témoins de ce drame gardait le silence et avait le visage bouleversé. Madame de Genlis s'en aperçut, el apprit que cel homme, suisse de l'abbaye, (irait de grands profils de celle cage en la montrant aux curieux. Le duc de Chartres le gratifia de dix louis, el calma ses regrets en lui disant :
.( Au lieu de l'abominable cage, vous montrerez aux étrangers la place où elle était, et cette vue, beaucoup plus agréable, les disposera mieux encore à la générosité, o
Avant de nous éloigner du Mont-Saint Michel, n'omettons pas un louchant épisode de la visite des augustes voyageurs. Parmi les prisonniers qui avaient eu la permission de les accompagner jusqu'au château, un pauvre vieillard, enfermé depuis quinze ans. n'avait jamais quitté le haut de la citadelle. En se voyant hors de sa prison, sur la petite esplanade, en apercevant l'herbe qui tapissait les pierres de l'escalier, il fut saisi d'un attendrissement inexprimable: il donnait le bras à madame de Genlis el au duc de Chartres, el à chaque pas.
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on l'entendait s'écrier avec une joie d'enfant : «Oh! quel bonheur de marcher sur l'herhe! a
Grâce à de nombreuses et actives démarches, lors de son retour à Paris, le duc de Chartres obtint la délivrance de cet infortuné, cl celle de deux autres prisonniers.
En revenant du Mont-Saint-Michel, les princes s'arrêtèrent dans les domaines de leur famille, à Passais, aux environs de Dom front. Le curé de la paroisse leur présenta une jeune fille, dont la pieuse conduite avait gagné l'estime générale dans le village. En effet, ne pouvant se résigner à la mendicité, elle était parvenue, sans autre ressource que son fuseau, à pourvoir à tmis les besoins de sa mère, infirme depuis quatorze ans. Souvent même, elle s'était privée d'aliments pour les lui donner. Tant de courage et de vertu méritaient une récompense. Celte jeune lille. à la veille de se marier, dut à la générosité des princes une dot de douze cents francs, et, dans une
solennité louchante, !;i couronne de rosière lui fut décernée, selon I' usage du pays.
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Beut-être jugera-t-on trop large la part faiteà ces détails de l'éducation des enfants de Louis-Philippe-Joseph? Mais, — outre que le peuple, qui a des instincts si généreux, et qui marche à pas de géant dans la voie du progrès, tirera [dus d'un grave enseignement de ce récit complètement neuf pour lui; — il y puisera, sans nul doute, une profonde admiration, un respect éternel pour cette illustre famille, dont le nom ne lui rappelait autrefois que de tristes souvenirs; — il y trouvera le secret de celte force d'âme, de celle philosophie, à l'aide de laquelle des princes, à qui leur fortune el leur rang semblaient promettre exclusivement toutes les jouissances de la vie, soutinrent les plus cruelles épreuves de l'adversité; — enfin, en comparant le roi actuel avec tant d'autres rois, dunl les mœurs dissolues influèrent si
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malheureusement sur leurs règnes, le peuple comprendra comment la moralité pont élever l'homme à la vertu.
« L'immoralité, disait Napoléon, est, sans contredit, la disposition la plus funeste qui puisse se trouver dans le souverain, en ce qu'il la met aussitôt à la mode; qu'on s'en l'ail honneur pour lui plaire, qu'elle fortifie tous les vices, entame toutes les vertus, infecte toute la société comme une véritable peste: c'est le fléau d'une nation. La morale publique, au contraire, est le complément naturel de toutes les luis; elle est à elle seule tout mi code. >>
DE Uil IS-PliiLIPI'E.