CHAPITRE m
Tableau moral et politique de la France à la lin du dix-huitième siècle. — Avènement de Louis M I.
— M .mi. pas, Tnrgol Neckcr et Calonne.— Assemblée des notables. —De Brienne —Opposition du parlement.— Le .lin- d'Orléans i silé — Le duc de Chartres se ressent de la culèru soulevée à la cour par la résistance de son père. — Rappel de Nccker.— Nouvelle assemblée des notables lii-. lissions relatives aiu II ils-généraus. — Succès des caAiers du duc .1 Orléans à ses couimeltanis. — Formation des clubs — Causes de la révolution — États-généraux. — Opinion de madame de Staël sur le duc d'Orléans. — Travaux de l'assemblée. — Prise de la Bastille. — La France en pleine révolution. — Trait de courage du duc de Chartres. — Jlot d'un courtisan. — Journées des 5 et (> octobre. — Émigration. — Départ du dur d'Orléans pour l'Angleterre — Tristes événements. — Belle conduite du régiment du dur de Chartres. — Le serment civique
— Constitution civile du clergé. — Retour du duc d'Orléans. — Fête de la première fédération
— Procédure des journées des 5 et li octobre. — Rapport de Chahroud.
On n'ignore pas qu'au sein de la Gaule à demi sauvage, les Grecs apportèrent, les premiers, les bienfaits de leur pure civilisation. Les Romains continuèrent celte œuvre magnifique, auquel les barbares vinrent tout à coup substituer une aristocratie militaire, connue sous le nom de gouvernement féodal. Ce gouvernement, partagé entre un roi et des vassaux, concéda le territoire à ces derniers, tandis que le peuple, dépouillé de tous ses droits, l'ut esclave et en partie attaché à la glèbe. Les vassaux ne tardèrent pas à se rendre redoutables aux rois; dès lors il fallu! leur opposer les communes qui atténuèrent leur puissance. Cette lutte enfanta l' anarchie féodale: les grands y succombèrent, se soumirent, et unirent par se rallier autour d'un chef unique qui établi! ainsi les premières bases d'une monarchie hérédi-
Laire et despotique, mais non complètement absolue, puisque leconcours des Etats-généraux fut toujours nécessaire dans les actes de la législation et pour la création dos impôts. Cependant les communes, abruties par l'ignorance, la servitude et la misère, avant d'avoir coopéré à l'affaiblissement de l'aristocratie , commencèrent à s'affranchir, par le commerce et l'industrie, du rôle passif et humiliant qu'elles avaient joué jusqu'alors. Elles virent rapidement s'accroître leurs capitaux. Les bourgeois , les vilains acquirent des terres, en prirent à bail . à cens. Par les défrichements et les dessèchements, ils donnèrent un vaste développement à la production territoriale, et furent bientôt considérés comme les seuls et réels propriétaires. La découverte de l'Amérique et la navigation consolidèrent leur puissance si loyalement et si noblement conquise; et bref, ils constituèrent la nation toul entière. A ces richesses se joignit l'invention de l'imprimerie, apparue en 1442. Le siècle suivant vil soudain surgir les trésors de la littérature ancienne, et, bientôt après, les premiers monuments de la littérature moderne. La philosophie , les sciences morales et politiques s'associèrent au règne des lettres, el à partir de ce jour, la civilisation, la lumière, la vérité rayonnèrent dans tout leur éclat. Les savants, les philosophes, les poêles, les écrivains célèbres et les artistes formèrent une grande école, avec laquelle les seigneurs et même les rois s'honorèrent de sympathiser. A peine à son aurore, celle école philosophique se pose hardiment : ses membres ne sont plus de serviles adulateurs, prostituant leur mérite à glorifier un maître hautain: ce sont des juges sérieux et froids, pesant avec une calme sévérité les droits du monarque à la louange. Cependant , les nobles restaient encore une classe privilégiée ; jouissaient de droits féodaux sous des formes et des dénominations différentes; n'étaienl soumis à aucune des charges de la société; conservaient la haute et la moyenne justice, et se trouvaient exclusivement en possession des emplois les plus élevés. Les citoyens s'irrilaieni de ces abus.
Le gouvernement de Louis \\ , à force d'épuiser le pays par les impôts, les emprunts et les banqueroutes, avail l'ail réfléchir sur les droits de la propriété, sur les privilèges el sur les garanties que la foi publique invoquai! contre l'arbitraire. Dès lors, les parlements, si jàcbemenl abaissés par Louis XIV, la chaire, le barreau, le théâtre s'emparenl de la cause nationale, élèvent leurs voix pour lu défense
îles intérêts populaires, el censurenl sans crainte, snns pitié, les fautes du pouvoir et de ses maladroits conseillers. À ce langage fier et inattendu, la royauté et la noblesse paraissent accablées, tandis que le peuple et la bourgeoisie, comme arrachés à un long et pénible sommeil, semblent respirer avec joie dans une atmosphère plus pure. Sans force contre l'unanimité de ces manifestations , le pouvoir dut bien se résigner à entendre les accents généreux qui montaient vers lui; et, dès ce moment, il devint impossible de ne pas reconnaître qu'une révolution de principes, préparée par les excès de plusieurs siècles, s'était définitivement opérée dans les esprits et dans les mœurs.
Ce fut, comme nous l'avons dit plus haut, dans ces circonstances difficiles que Louis XVI monta sur le trône en 1774. En place des mœurs dépravées de son prédécesseur, le nouveau monarque apportait des goûts simples et bourgeois, un naturel doux, et bienfaisant, un cœur accessible aux plus pures affections, qualités sans doute très-précieuses dans un roi, mais insuffisantes pour détourner l'orage qui grondait depuis si longtemps autour de l'édifice vermoulu de l'antique monarchie. Et d'ailleurs le bon vouloir de ce prince faible et sans expérience devait continuellement se briser contre l'influence pernicieuse de Marie-Antoinette. Ignorante comme lui. prêtant l'oreille aux conseils des prêtres et de perfides courtisans, la jeune reine exerça. dès le principe, sur le caractère irrésolu de son royal époux, l'ascendant le plus complet, et contribua puissamment à donner à son esprit craintif et méfiant, les fausses directions qui le conduisirent vers l'abîme entrouvert.
Quoi qu'il en soit, n'écoulant que son amour pour le bien, le roi voulut réformer tout d'abord les abus les plus criants. Malheureusement il avait placé sa confiance en Maurepas, vieux courtisan spirituel et cynique à la l'ois, frivole el sans consistance, par conséquent incapable de suivre la marche des idées nouvelles. Les affaires, au lieu de s'arranger, s'embrouillèrent donc davantage. Forcé décéder aux clameurs unanimes de l'opinion , Louis XVI remplaça Maurepas parTurgot, dont il faisait le plus grand cas. Turgot était bien, en effet, l'homme nécessaire dans ces circonstances. Exclusif et opiniâtre dans ses principes d'économie politique, il avait une rudesse el une froideur de caractère qui le rendaient peu communicatif. 11 était philosophe el désintéresse, avec une probité à toute épreuve, et déleste
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lait les intrigues. 11 est du petit nombre de ministres i|iii ont le plus honoré leurs fonctions par des vertus et des talents. Louis XVI, ijiii ne manquait pas d'un certain jugement, le citait, quinze ans après sa sortie du ministère, comme l'un des hommes les plus éclairés en administration.
Uniquement préoccupé des intérêts de la patrie. Turgol proposa des améliorations excellentes , notamment de substituer à l'ancienne législation financière, l'impôt uniforme sur la consommation et là propriété. Ces sages réformes, nécessitées par les besoins de l'époque, échouèrent devant l'opiniâtreté de la noblesse et du clergé, plus disposés à maintenir qu'à détruire des abus dont ils tiraient profit M. de Maurepas, qui haïssail et craignait Turgot, s'unit avec la reine pour le faire renvoyer; il y réussit, en instruisant le roi d'une émeute considérable, en apparence occasionnée à Paris et aux environs par la rareté et la cherté des grains. En vain le ministre présenta cet événement au roi comme une manœuvre de ses ennemis, pour décrier son système sur le commerce des grains, dont il avait obtenu la libre exportation : son puritanisme effrayait trop les courtisans et déplaisait trop à Marie Antoinette, pour qu'il ne succombât pas sous les efforts de la cabale. Ces changements de ministères, loin d'apporter quelque allégement à la situation morale et physique du pays, irritaient les esprits en multipliant les embarras de tout genre cl particulièrement les embairas financiers. Le roi, toujours irrésolu, se laissa derechef imposer par l'opinion un ministre du nom de Neçker, banquier de Genève, riche, recommandable, el donl les consciencieuses éludés commerciales offraient des garanties pour l'avenir. Le début de Necker fui heureux. H rétablit l'ordre dans les Guances, et trouva des ressources assez considérables pour ramener la confiance disparue. Mais les emprunts, nécessités par la guerre d'Amérique (1778), endettèrenl bientôt le trésor de près de 500 millions. Necker dut, comme son prédécesseur, avoir recours à des réformes indispensables. Les premiers ordres de l'Etat, tout aussi mal disposés pour lui que pouf Turgot, le contraignirent à donner sa démission, au milieu de sa plus grande popularité.
A \ecker succéda M. de Calonne. intendant de Metz, cl protégé du comte d'Artois. Pour couvrir le déficit de 56 millions gaspillés par les prodigalités fastueuses de la reine fel de ses favoris, le nouveau
ministre tenta, suivant le projet de Turgot et de Necker, de soumettre la noblesse el le clergé à l'impôt. En conséquence, le 2'2 février 1787, une première assemblée dite des Notables, fut convoquée par le roi pour venir en aide au trésor royal. On leur proposa l'entière liberté du commerce des grains et une forte diminution sur le prix du sel, en échange de quoi on demandait l'impôt territorial, l'impôt du timbre, la suppression des corvées et les assemblées provinciales. Les Notables, prévenus contre Galonné, exigèrent, pour consentir aux plans présentés, le renvoi de ce ministre, et son remplacement par un homme plus moral el plus sérieux. Calonne fut donc sacriGé à une créature de Marie-Antoinette, à M. de Brienne, archevêque de Toulouse, lequel obtint des Notables l'exécution de leurs promesses. C'était là un grand pas de fait : il ne manquait plus que l'approbation du parlement. M. de Brienne, en présentant tontes ces mesures d'un seul coup, eût surmonté sans doute les obstacles qu'il ne pouvait manquer de rencontrer : mais, au contraire, il ne les lit passer que l'une après l'autre, en sorte que le parlement eut le temps de s'apercevoir qu'on voulait le surprendre comme on avail surpris les Notables. et, se bornant à enregistrer les édits sur la seconde abolition des corvées et la libre exportation des grains, repoussa, après des discussions violentes el tumultueuses, l'impôt sur le timbre et la subvention territoriale. Les esprit-, pendant cette séance, étaient dans une agitation extrême, et l'on alla jusqu'à signaler la déplorable conduite el les dilapidations épouvantables de la cour. Les débats furent brûlants, orageux, et se terminèrent par la demande unanime des Etals-généraux.
Cette ferme opposition du parlement, qui venait de proclamer, en outre, qu'aux Etals-généraux seuls appartenait le droit de consentir les impôts, exaspéra le ministre. Il manda le parlement à Versailles. et, après avoir fait enregistrer, en lit de justice, les deux édits rejetés ( (ï août 1787), il l'exila à Troyes, le 15 août suivant, par une décision du conseil.
Loménie de Brienne, « ministre faible, brouillon et perfide, «avait obéi à un mouvement d'irritation, et, dans l'état des choses, c'était la pire de toutes les calamités. Aussi, l'épuisement complet du trésor força le ministre à plier devant un adversaire si redoutable, cl à revenir sur sa rigoureuse détermination. H proposa, -uns main,
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à quelques membres iln parlement, un emprunt de 440 millions, réparti sur quatre années, au bout desquelles on convoquerait les États-généraux. Par celte transaction, il abandonnait les doux impôts si vivement disputés. Le parlement fut donc rappelé le 10 septembre, t't le 2<i. le roi présenta en personne ledit créant l'emprunt successif, el fixant la convocation des États-généraux à cinq ans. Comme on ignorait la nature de cette séance, le duc d'Orléans se leva et, d'une voix émue, demanda au roi s'il fallait la considérer comme un lit de justice, ou une délibération libre? Le roi répondit que c'était une séance royale: le duc alors déposa celle protestation : c< Je supplie
Voire Majesté de permettre que je dépose à ses pieds, et dans le sein de la cour, la déclaration : Que je regarde cet enregistrement comme illégal, et qu'il sérail nécessaire, pour la décharge dos personnes qui sont censées y avoir délibéré, d'y ajouter t/ur c'est pur l'exprès
■ mil ni : il,!, m ni lin roi. »
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Celte protestation devint un signal pour tous les départements; les conseillers Fréteau el Sabatier furent exilés aux îles <1 Hyères, el le duc d'Orléans à Villers<-Colterets. Voilà de quel prix on paya les premières paroles de ce prince contre les excès du pouvoir despotique.
Déjà brouillé avec la cour pour son opposition aux mesures extrêmes (pie le gouvernement était perpétuellement forcé de prendre afin de parer aux événements, le duc d'Orléans eût pu trouver, dans celle nouvelle circonstance, l'occasion de rompre à jamais les liens qui l'atlachaienl au trône, pour se vouer à la défense des intérêts du peuple; mais la faiblesse de son caractère et peut-être son insouciance le retinrent d'autant plus facilement, que sa disgrâce ne fut pas de longue durée. Fatigué des obstacles qui contrariaient ses volontés, et résolu à un parti décisif, Louis XV! désira s'entourer de Ions les grands du royaume, pour répondre aux remontrances du parlement. Après avoir fixé le jour qu'il donnerait audience, il rappela le duc d'Orléans de son exil. Mais le jeune duc de Chartres se ressentit de la colère soulevée à la cour par la résistance de son père: au lieu de recevoir l'Ordre du Saint-Esprit, à l'âge de quatorze ans, suivant l'usage pour les princes du sang . il n'obtint celle dignité que le 1" janvier 1789.
Cependant, le garde des sceaux Lamoignon conçut le projet d'anéantir la puissance politique des parlements, el. d'accord avec M. de Brienue, concerta les moyens de les remplacer par une cour plénière: c'est-à-dire qu'à cette cour, entièrement composée de, membres choisis par le roi , appartiendrait le droit d'enregistrer les lois et les édits, et déjuger en dernier ressort. Ce plan fut ébruité avant son exécution; le parlement prit les devants, et par une mesure également adroite el ferme . il rappela el consacra, dans un arrêté, les lois constitutives de la monarchie, ainsi que son existence et ses droits. Furieux, le ministre exila plusieurs membres importants; el dans un lit de justice, ou plulùl cour plénière, les édits furent tous enregistrés.
C'était là une démonstration téméraire et insensée, qu'on ne pouvait laisser passer sans murmures; l'opinion publique s'en émut, et. de nobles résolutions furent prises. Le Cbàlclet rend un arrêté contre les édits. Le parlement de Hennés, plus audacieux, va jusqu'à déclarer infâmes ceux qui feraient partie de cette cour plénière. Dans
le Dauphiné, à la vue de magistrats, emmenés par dos soldats, les habitants s'arment et repoussent la force par la force. Effrayé de ces symptômes, le roi cède à de justes observations, appelle à lui le liersélat, suspend les réunions de la cour plénière, et convoque, pour le 1er mai 1789, les Etats-généraux supprimés depuis cent soixante-dix ans. Celte mesure entraîna le départ de M. de Brienne qui, en se retirant avec 800,000 francs de bénéfices, la dignité d'archevêque el le chapeau de cardinal, laissa le trésor épuisé, le payement des rentes de l'hôtel île ville en suspens, el la mésintelligence entre toutes les autorités. On célébra sa chute , en brûlant un mannequin mitre devant la statue de Henri IV ; et le sang du peuple, versé par les troupes, se mêla à ce simulacre d'auto-da-fé. Necker, exilé, pour avoir répondu, en 1 787, à Calonne qui l'accusait du délabrement des finances, fut rappelé; et, grâce à sa popularité autant qu'à son génie, il parvint à triompher, une seconde fois, d'obstacles en apparence insurmontables.
On s'occupait beaucoup alors de la composition des Etats-généraux. Une seconde assemblée des Notables fut convoquée pour en déterminer la forme (6 novembre 1788). Toutes les opinions entendues, on arrêta que le tiers-état, c'est-à-dire la presque totalité de la nation, aurait autant de membres que la noblesse et le clergé réunis ( "27 décembre). C est le vote de Monsieur (depuis, Louis XVIII) qui provoqua celle grande et heureuse décision. Aussitôt tout est en fermentation à Paris et dans les provinces. Une multitude d'écrits, destinés à éclairer l'opinion, surgissent de tous les points du royaume; les masses populaires s'ébranlent, et des clubs se forment partout : les cerveaux, longtemps contenus, débordent enfin, et se préparent, par l'exaltation des idées, à celte brûlante révolution qui s'avance à pas de géant.
C'est dans ces dispositions menaçantes qu'eurent lieu les élections. La cour ne les influença pas, comptant sur les Etats-généraux comme sur une planche de salut, pour la lirer de tous les embarras de sa situation désespérée. Dans certaines contrées, el notamment en Provence, elles fuient orageuses; mais à Paris, la plus parfaite harmonie y présida. Plus de six millions de citoyens y concoururent, et remirent à leurs élus des mandats écrits, renfermant leurs plaintes, leurs griefs et leurs vieux. On reprocha au duc d'Orléans de chercher à se
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faire élire lui et ses partisans, parce qu'il donna l'exemple d'un sacrifice généreux en adressant à ses commettants des cahiers, où il se prononçait, entre autres choses, pour la liberté individuelle, la liberté de la presse et l'inviolabilité du secret des lettres. Cependant, ses instructions étaient d'une conformité remarquable avec la pluralité des cahiers des bailliages, et comme elles parurent les premières, on doit en conclure qu'elles eurent l'approbation du public, puisqu'elles servirent de modèle. Ce prince, en prenant l'initiative, avait eu pour but d'obtenir, dans les différents bailliages où il était représenté, un vieil uniforme et qui fût le sien: puis de donner à ses commettants un guide sûr pour les diriger dans les cas qu'ils n'avaient pas prévus. Toutefois, la publicité de ses instructions en lit une époque mémorable de sa vie ; car c'est de ce moment que la haine des uns ei le dévouement des autres se manifestèrent à son égard dans toute leur énergie. Mais il accueillit l'une et l'autre avec son insouciance accoutumée.
Ainsi s'accomplit cette mesure tant désirée, que son importance peut faire considérer comme le prologue de ce drame immense qui se déroula aux yeux du monde stupéfait, avec une si effrayante rapidité, et dont une continuelle série d'actes insensés hâta le terrible et formidable éclat.
A l'ouverture des Etats-généraux, qui eut lieu le 5 mai 1789, le tiers-état prit une attitude hostile vis-à-vis des deux ordres privilé giés. Le premier mois de la session s'écoula en querelles sans portée. La défection d'une partie du bas clergé qui vint prêter serment entre les mains de Bailly. le nouveau président des communes, fut le premier échec éprouvé parla royauté. Le 17 juin, sur la motion de l'abbé' Sieyàs, la majorité démocrate . reniant désormais les traditions du passé , se donna le nom d'Assemblée nationale. Dès lors les événements suivent un cours rapide. Le 20 juin, le fameux serment du jeu de paume répand l'alarme à la cour et la joie parmi le peuple. Le '2">. Louis X\'J essaye, par un coup d'Etat, de casser tous les arrêtés de l'assemblée et sort en ordonnant aux trois ordres de se séparer. La noblesse et la majorité du clergé obéissent: le tiers-état reste immobile: cl. à la sommation, réitérée par le marquis de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies. Mirabeau répond : ci Vous qui n'avez ici ni place, ni voix. ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler le discours
du roi. Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté
du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. »
L'assemblée délibère, maintient tout ce qu'elle a fait le 17. proclame l'inviolabilité de ses membres, la responsabilité des ministres, et persiste dans son serment de ne se séparer qu'après avoir fait la constitution.
Le lendemain de cette journée , si fatale à la royauté, quarantesept membres de la noblesse, à la tète desquels se trouvait le <\\\c d'Orléans, proposèrent la réunion générale, qui ne s'opéra que le '27. d'après la volonté de Louis XVI. Le bon effet de celte séance eût dû dessiller les yeux du roi, que les acclamations du peuple saluèrent sous le balcon des Tuileries. Necker, Montmorin et le duc d'Orléans furent également l'objet d'un pareil entliousiasme, ce qui indisposa violemment la cour contre le duc. Cette baine persévérante et mal adroite, jointe à des contrariétés d'une autre nature, fut évidemment la cause déterminante qui jeta ce prince au cœur de la révolution plus qu'il ne l'aurait voulu.
Lorsqu'il s'agit de remplacer Bailly, dont les fonctions expiraient le 1" juillet, le duc fut élu à nue immense majorité, et aux applaudissements de l'assemblée; mais il refusa la présidence, et, parce refus, prouva son impuissance, l'irrésolution de ses projets, et combien il évitait d'accroître les ressentiments de la cour. Il se peut qu'on entrevît déjà, à cette époque, un changement de dynastie, quoique les idées ne fussent pas encore bien fixées sur l'avenir de la constitution ; mais lorsque quelques-uns s'avisèrent de placer leur espoir dans le duc d'Orléans, il était le seul qui ne fût pas de son parti « Il avait, dit madame de Staël, plus de mécontentement que de projets, plus de velléités que d'ambition réelle. Ce qui faisait croire à l'existence d'un parti d'Orléans, c'était l'idée généralement établit; dans la tète des publicistes d'alors, qu'une déviation de la ligne d'hérédité, telle qu'elle avait eu lieu en Angleterre, pouvait être favorable à l'établissement de la liberté, en plaçant à la tète delà constitution un roi qui lui devrait le trône, au lieu d'un roi qui se croirait dépouillé par elle.
k Mais le duc d'Orléans était, sous tous les rapports possibles, I homme le moins propre à jouer, en France, le rôle de Guillaume III
en Angleterre; et mettant même à pari le respecl qu'on avait pour Louis XVI, et qu'on lui devait, le duc d'Orléans ne pouvait ni se soutenir lui-même, ni servir d'appui à personne. 11 avait de la grâce, des manières nobles el de l'espril en société; mais ses succès dans le monde ne développèrent en lui qu'une grande légèreté de principes: et, quand les tourmentes révolutionnaires l'ont agité, il s'est trouvé sans frein comme sans force. Mirabeau sonda sa valeur morale dans quelques entretiens, et se convainquit, après l'avoir examiné, qu'aucune entreprise politique ne pouvait être fondée sur un tel caractère.
« Le duc d'Orléans vota toujours avec le parti populaire de rassemblée constituante . peut-être par l'espoir très-vague de gagner le premier lot. mais cet espoir n'a jamais pris de consistance dans aucune tète. Il a, dit-on. soudoyé la populace; mais que cela soit ou non , il faut n'avoir aucune idée de la révolution, pour imaginer que. cet argent, s'il a été donné, ait exercé la moindre influence. Un peuple entier n'est pas mis en mouvement par des moyens de ce genre. La grande erreur des gens de la cour a toujours été de chercher, dans quelques faits de détail, la cause des sentiments exprimés par la nation entière. »
Cependant, tandis que la cour, dans son aveuglement, continue d'avoir recours à des mesures extravagantes, et que l'assemblée nationale discute et rejette un premier plan de constitution élaboré par Mounier, l'orage devient chaque jour de plus en plus imminent. Le 10 juillet, Lafayette lit la déclaration des droits; le 11, au soir, Necker, le ministre populaire, a l'ordre de quitter la France; — le 12, Louis XVI crée un nouveau ministère: l'émeute commence à courir les rues. On se rend au Palais-Royal. Camille Desmoulins, nature énergique et sensible à la fois, monte sur une table peur haranguer la foule, tire des pistolets de sa poche en criant aux armes, et excite tous ceux qui l'entourent à prendre, comme lui. des feuilles d'arbres à défaut de cocardes. Des jeunes gens promènent dans Paris les bustes de Necker et du duc d Orléans, couverts d'un voile noir, en signe de deuil . et sont dispersés, sur la place Louis XV, par un détachement de royal -allemand qui en blesse et tue quelques-uns. Le signal des luttes sanglantes est donné: le 15. la garde nationale s'organise ; les gardes françaises, qui précédemment avaient tiré sur le
peuple, fraternisehl avec lui. — Le L4, la Bastille s'écroule sous les
efforts de l'insurrection, et le principe de la souveraineté nationale reçoit ainsi la plus éclatante consécration.
En apprenant cette effrayante victoire. Louis XVI. abusé par les courtisans, s'écrie : « Quelle révolte! » — Sire, répond le duc de Liancourt, dites : « Révolution. » En effet, la France entre dans une
ère nouvelle, la dernière heure de la monarchie a sonné, et déjà l'on change Je drapeau. Louis XVI. n'ayant plus d'un roi que le nom, ilul enfin s'humilier devant Bailly, le vérilable roi du moment, et accepter
de ses mains; à l'Hôtel-de-Yille, la cocarde bleue et rouge 1 7 juillet). Neckcr fut rappelé et le ministère reconstitué. Mais le peuple, en train d'obtenir des concessions par la force, exigeait bien d'autres réformes.
Dans la fameuse séance du 4 aoùl. l'assemblée, reconnue définitivement nationale et constituante, continua son œuvre, en abolissant les impôts féodaux, corvées seigneuriales, servitudes, mainmortes, redevances et prestations, dîmes ecclésiastiques, droit de chasse et de pèche. Le duc d'Orléans renonça des premiers à toutes ses prérogatives comme grand bailli de Sonnières, dans la France wallonne.
L'exaltation croissait sans cesse, et l'insurrection, après s'être fait justice, allait se précipiter dans les excès de la vengeance; tel qu'un torrent, longtemps contenu, inonde et ravage les campagnes, la populace fût sans frein dans l'abus de sa puissance formidable et irréfléchie. Déjà la qualité d'aristocrate menait droit à la corde des réverbères; la vue des armoiries ou d'une décoration soulevait la fureur des paysans auxquels ces insignes semblaient indiquer des ennemis naturels. C'est à un danger de ce genre qu'échappa miraculeusement le due de Chartres, qui avait reçu depuis peu le cordon bleu de l'Ordre du Saint-Esprit.
Un jour qu'accompagné de ses frères, il traversait à cheval un village à quatre lieues du château de Saint-Leu, les habitants, à la vue de sa décoration, le* poursuivirent avec des imprécations. Les princes. s' éloignant au galop, eussent été bientôt hors de toute atteinte, quand celte multitude de furieux, armés de hâtons et de faulx, se mil à crier : «Misérables, vous avez beau fuir, nous vous attraperons.»
A ce mot de fuir, les princes s'arrêtent ; «Puisqu'on nous accuse de fuir, disent-ils, nous ne continuerons pas notre route. » Et ils envoient un de leurs gens demander le motif de cette colère contre le due de Chartres. Ce nom, comme un talisman, calme soudain l'irritation des paysans qui comblent le prince de bénédictions, ajoutant qu'ils l'avaient pris pour un autre, et font succéder aux menaces les cris de I ive I,' duc de Chartres! vive le duc d'Orlé.ms!
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La révolution, avec ses liants enseignements, inllna plus sur l'esprit du due de Chartres que les soins de son institutrice ; et les grands intérêts qui occupaient la France ne lardèrent pas, en fixant toute son attention, à l'élever au-dessus des pensées frivoles de la jeunesse; car le spectacle d'un peuple, conquérant son indépendance, est bien de nature à inspirer les nobles mouvements de cette fierté légitime qui préserve à jamais des petites faiblesses de l'orgueil: el ce spectacle, il lui fut donné île l'admirer, dans l'âge de la candeur et des illusions où toutes les impressions vives laissent des traces ineffaçables. Le vaste livre, ouvert devant lui, ne pouvait manquer de parler à son imagination, à ses yeux, àson cœur. Péniblement affecté de l'exil de son père à Villers-Cotterets, il puisa, dans cet acte arbitraire, une haine instinctive contre le despotisme; et quand, trois ans plus lard, il vit, du jardin de Beaumarchais, le peuple de Paris se relayer pour abattre la Bastille, il comprit sur quelle formidable puissance la royauté dédaignait de s'appuyer, il méprisa tous ces courtisans dont les conseils téméraires, en prolongeant l'aveuglement de la cour, la poussaient irrésistiblement à sa perte. Aussi se plaisait-il à signaler les preuves de leur ineptie. « Il est bien flatteur, disait certain personnage, d'être, à l'âge de M. Clermont-Tonnerre, président de l'assemblée nationale. — Oui, fut-il répliqué, c'est une belle place, elle donne les entrées de la chambre. » En racontant ce trait caractéristique à madame de Genlis, le duc de Chartres ajouta : « Qu'il fallait, dans le moment actuel, être un courtisan bien incorrigible, pour ne voir dans cette place que cet avantage. »
Hélas ! ces inintelligents ennemis de la révolution ne se bornaient pas à ces reparties ridicules. Ils réussirent à faire naître la défiance entre Louis XVI et l'assemblée. La discussion. sur le droit du relo, vint compliquer la situation. Quelques-uns voulaient que le veto royal fût absolu; on déclara qu'il ne serait que suspensif; puis la permanence des assemblées et l'unité du corps législatif, c'est-à-dire, l'existence d'une seule chambre, furent proclamées. Le roi se refusa d'abord à sanctionner ces derniers décrets, et ne parut ensuite les accepter que pour mieux cacher des projets de fuite. Dans ce but, un renfort de troupes arrivait chaque jour à Versailles, notamment les dragons et le régiment de Flandre. Le 2 octobre, les gardes du corps donnent une fête magnifique ;'i tous le- officiers de la garnison. L'ef-
fervescence est poussée à son comble; on simule une bataille contre le peuple, on foule aux pieds la cocarde nationale remplacée par une cocarde noire. Le lendemain, un déjeuner est encore offert, et les mêmes divagations couronnent ce repas. A Paris, où le pain manquait, le récit de ces orgies — auxquelles, disait-on, le roi, la reine et le dauphin se seraient mêlés, répand l'irritation dans tous les esprits. Aussitôt la multitude s'ébranle et se dirige sur Versailles, en vociférant des cris de mort. Après les fatals événements des 5 et 0 octobre, le roi fut ramené aux Tuileries, grâce à l'intelligence et à la fermeté de Lafayette qui sauva véritablement la famille royale dans ces déplorables journées. L'assemblée nationale, forcée de se transporter à Paris, s'aperçut, mais trop tard, qu'elle était dépassée el que l'impulsion ne partait plus d'en liant. Impuissante à rétablir l'équilibre au profit de la royauté, elle se laissa plus que jamais entraîner dans la voie révolutionnaire, où déjà l'avenir commençait à lui apparaître si sombre.
Une nouvelle imprudence de la noblesse allait exposer Louis XVI à de plus grands dangers; nous parlons de l'émigration, dont le comte d'Artois donna le signal. A peine sorti de l'adolescence, quand son frère monta sur le trône, il n'avait pas lardé à se marier. Cependant, dès celte époque, le plaisir fut son unique occupation. 11 était tellement étranger aux affaires d'État, que la révolution le frappa comme d'un coup de foudre. Esprit frivole, intelligence médiocre, il eul peur du rôle sérieux que lui imposait son rang. La transition avait été trop brusque pour lui. Incapable de voir autre chose qu'une ébullition passagère dans cette effervescence prodigieuse, il ne sut pas rompre avec ses vieux préjugés monarchiques. Il en résulta qu'au premier choc, il s'enfuit épouvanté, el devint, ni grande partie, la cause des malheurs de sa famille. Les princes de Coudé el de Contï, la famille Polignae, le duc de Bourbon el d'autres notabilités aristocratiques suivirent l'exemple du comte d'Artois. Alors, craignant de voir lui échapper Louis XVI , dont la fuite eût amené les plus funestes conséquences, le peuple voulut s'assurer de sa personne et envahit le palais des Tuileries. Le calme une fois rétabli,- la cour songea à éloigner le due d'Orléans, qu'elle accusait de toutes ses infortunes, notammenl de l'insurrection des 5 et 6 octobre, en lui donnant Mirabeau pour complice. Celle accusation prit même quelque consistance dans
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le public. On prétendail que le premier avait en vue la lieutenauee générale du royaume, et le second un portefeuille de ministre. On croyait d'autant plus à l'existence de ce projet, que Mirabeau, depuis qu'il avait proposé ce prince pour la succession à la couronne d'Espagne, dans la discussion du 4 août, passait pour un de ses plus dévoués partisans. Rien de plus faux pourtant, comme le démontra la procédure. Néanmoins M. de Monlmorin, qui gouvernail mollement les affaires étrangères, lit briller aux yeux du duc d'Orléans le litre futur de due de Bràbant, et voulut l'envoyer dans les Pays-Bas afin d'y arrêter l'insurrection de la Belgique contre I Autriche. Le prince refusa. Loin de se tenir pour battue, la cour lui dépêcha Lafayette,
dans le but de lui offrir une mission diplomatique en Angleterre : << Prince, cl i I il, toutes les marches du trône sont brisées, mais le trône lui-même existe encore ton t entier, el il existera toujours, car il esl
le remparl de la conslilulion el de la liberté du peuple. La Franco et le roi oni également besoin de la paix, el voire présence en ces lieux v parait un obstacle. Les ennemis de la patrie, i|iii sont les vôtres, abusent de votre nom pour égarer la multitude et exciter des désordres. I! C--I temps de mettre lin à ces troubles et à des liniits injurieux à votre gloire. Vos relations en Angleterre vous donnent les moyens d'y rendre au royaume d'importants services. Le roi vous y charge de ses intérêts, et il est persuadé que vous vous empresserez de répondre à celte marque honorable de sa confiance, et de contribuer au rétablissement de l'ordre en ôtant sur-le-champ un prétexte aux perturbateurs du repos public. »
Après de longues hésitations, et malgré l'opposition de Mirabeau, le duc d'Orléans accepta, forcément, la mission dérisoire dont le roi le chargeait, et partit muni d'instructions tout à fait contraires à l'attachement que M. de Montmorin professait en même temps pour la maison d'Autriche. A la nouvelle de son départ. Mirabeau s'écria, dit-on : « Il ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui; » parole imprudente qui corrobora celte opinion que l'intimité du prince et de l'illustre orateur cachait des projets ambitieux, tandis qu'en réalité le dernier n'avait qu'un but, la ruine du despotisme et de la noblesse. Mirabeau, d'ailleurs, se trouvait constamment réduit à emprunter les sommes les plus minimes ; or cela ne fût pas arrivé, s'il avait été l'agent d'un prince aussi riche, et dont le bon cœur et le désintéressement bien connus étaient si exploités.
L'absence du duc d'Orléans ne rétablit pas le calme. Les agitations recommencèrent et la disette en augmenta la violence. Le peuple égorgea un boulanger et porta sa tète au bout d'une pique. A celte occasion, l'on proclama la loi martiale (21 octobre). La liberté de la presse; — celle des opinions religieuses; — les biens du clergé déclarés propriété de l'Etat; — les parlements du royaume suspendus à l'exception du Châtelet; — telles furent les nouvelles mesures successivement adoptées. Sur la proposition de Sieyès, on divisa la France en déparlements, les départements en districts, el les districts en municipalités; puis l'on en confia les administrations à un conseil délibérant et à un conseil exécutif, Ions deux soumis à l'élection.
L'assemblée exigea ensuite l'âge de vingt-cinq ans el la contribution
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du marc d'argent pour la jouissance des droits politiques. Bientôt les provinces suivirent le mouvement de Paris, et devinrent le théâtre de troubles inquiétants. Les municipalités, qui, en vertu de la loi martiale, répondaient de la tranquillité publique, durent se tenir en permanence, et requérir l'emploi de la force contre les rassemblements. Dans ces circonstances, le régiment du duc de Chartres, en garnison au Mans, donna de si grandes preuves de patriotisme, que la municipalité fit remettre au commandant une somme de six cents francs, destinée à être distribuée aux soldats. Ceux-ci allèrent trouver un curé et lui dirent :
c< Monsieur, nous n'avons pas besoin de cet argent: au moyen de la solde de .Sa Majesté, nous sommes assurés de notre vie; les pauvres ne le sont pas de la leur; prenez donc ces six cents francs pour la caisse des indigents. »
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La révolution était un lait accompli, quand s'ouvrit l'année 1790. Dans la séance du \ février, le roi prononça un discours plein de
ItK LOUIS-PHILIPPE s-i
promesses rassurantes, cl s'engagea à mainlenir la constitution. IjCs députés erureril devoir ;'i leur tour prendre le même engagement, el le sermenl civique lui répété par toute la Franco. Le duc d'Orléans, toujours à Londres, envoya sou adhésion par écril : ses fils cédèrenl à l'impulsion générale. Le '•> février, ils se rendirent, à cel effet, en uniforme de la garde nationale, au districl de Saint-Rocli , el le due de Chartres raya tous les titres de nohlesse, dont on avail fait suivre son nom, auquel il ajouta celle simple qualité : citoyen de Paris. « Le
président, raconte le Moniteur, donna au patriotisme et aux vertus îles jeunes princes le tribul d'éloges qu'ils méritaient si bien. La réponse de M. de Chartres, pleine (le grâce el de sensibilité, excita les plus vifs applaudissements. »
Ce prince, alors âgé de seize ans et demi, assistait déjà trèsrégulièrement aux séances de l'assemblée constituante. Membre de la société philanthropique, fondée par le vertueux duc de Charost, maire de Paris, il prenait uni; part active à ses travaux. Il étail plein d'admiration cl d'amour pour la révolution, parce qu'il avait appris à plaindre le peuple opprimé, à détester le pouvoir arbitraire el tous les abus de l'ancien régime; à mépriser le faste et les vaines distinc-
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lions qui ne sont pas fondées sur le mérite personnel. Un jour qu'un publicisle anonyme avait osé traiter le peuple de bêle féroce et parler avec mépris de la constitution nouvelle el dé l'assemblée, il adressa en secret et par la poste, à la feuille de Marat, une réponse empreinte d'une généreuse indignation. Convaincu que la véritable grandeur est inséparable de la vertu, c'est-à-dire, de la bonne foi, de la justice el de l'humanité réunies, il manifestait, en toute occasion, ses lieureux instincts par des traits d'une sensibilité exquise. Lorsqu'il sut que l'assemblée, chaque jour occupée à détruire les derniers vestiges de la féodalité, avait aboli le droit d'aînesse , il s'écria en em-
brassant le (lue de Montpensier : « J'en suis charmé: mais quand on ne
DE LOUIS-PHILIPPE. ;il
l'eûl pas l'ait, cela aurait été tout de même entre nous ; mon frère le ■-.lit bien depuis longtemps. » Et les faits venaient toujours à l'appui de ces nobles élans de son âme, car il partageait avec ses frères el sa sieur les mille écus de son cordon bleu. Ces sentiments sont rares el louchants; mais ils n'étonnaient point dans le due de Chartres, dont le désintéressement était extrême.
L'égalité des droits formait un des principaux traits de son caractère. C'est ainsi qu'à la même époque, il ne dédaigna pas de concourir pour le grade de commandant du bataillon de Saint-Roch. L'échec qu'il essuya, malgré son mérite, mais peut-être à cause de sa grande jeunesse, n'affaiblit en rien chez lui cet amour de l'égalité, et toute sa vie il a dit et pensé ce que Napoléon pensait el disait : « Je n'ai jamais oublié tout ce que ce sentiment de l'égalité a de fort sur l'imagination el de vif dans le cœur; elle esl la passion du siècle, el je suis, je veux demeurer l'enfant du siècle >>
Cependant, le tribunal du Cbàlelet à peine entré en exercice, le marquis de Favras, accusé du crime de lèse-nation, avait élé pendu en place de Grève, en dépil de ses protestations d'innocence. Ce procès l'amena l'attention sur la cour en donnant à penser qu'elle se corrigerait difficilement, puisqu'elle conspirait au sein même de la capitale. En effet, le comte de Provence, soupçonné dans l'affaire de Favras, dut se rendre à l'hôtel de ville, pour v protester de son patriotisme et de la pureté de ses intentions. De son côté, le clergé continuait à entretenir les troubles sur toute la surface de la France, notamment dans les grandes villes du .Midi . où des scènes sanglantes eurent lieu. L'assemblée n'en décréta pas moins la vente de &O0 millions des biens du Domaine et de l'Église; et, le 12 juillet, fui volée la constitution civile du clergé.
Dix mois s'étaient écoulés depuis l'insurrection des 5 et 6 octobre, el les conséquences s'en faisaient déjà sentir. Le Châtelel instruisait celle affaire, el le duc d'Orléans se voyail l'objet des imputations les plus odieuses. D'infâmes libelles inondaient journellement Paris. Sa mission se trouvanl terminée, le duc désirait confondre ses accusateurs en face. Il sollicita son rappel : mais, comme la cour cherchait à prolonger son séjour à Londres, il crut devoir, dans l'inlérêl «le son honneur, en référer à l'assemblée et lui demander l'autorisation de revenir, en donnant sur s;, conduite les explications les plus précises.
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Il écrivit donc à son chaucelier, M. de la Touche, la lellre que nous reproduisons :
Londres, le Sjiiillel IT'.iii
« Je vous prie, monsieur, de mettre le plus tôt possible, el en mon nom, sous les yeux de l'assemblée nationale, les faits dont l'exposé est ci-dessous.
« Le l25 du mois dernier, j'ai eu I honneur d'écrire au roi pour prévenir Sa Majesté que je me disposais à me rendre incessammenl à Paris. Ma lettre a dû arriver à M. de Montmorin le 29 du même mois. J'avais depuis pris en conséquence congé du roi d'Angleterre, el fixé mon départ à aujourd'hui , 5 juillet, après midi. Mais ce malin. M. l'ambassadeur de France est venu chez moi, el m'a présenté un monsieur qu'il m'a dit être M. de Boinville, aide de camp de M. de l.alayelle, envoyé de Paris par son général, le mardi 29, pour une mission auprès de moi. Alors, ce M. de Boinville m'a dit, ou présence de M. l'ambassadeur, (jueM.de Lafayelte me conjurail de ne pas me rendre à Paris; el parmi plusieurs motifs qui n'auraient pu fixer mon attention, il m'en a présenté un plus important, celui des troubles qu'exciteraient des gens mal-intentionnés qui ne manqueraient pas de se servir de mon nom. Le résumé de ce message el de celle conversation esl certifié par M. l'ambassadeur de France, dans un écrit dont j'ai l'original cuire les mains, et dont copie, signée de moi, est ci-jointe. Sans doute je n'ai pas dû compromettre légèremenl la tranquillité publique, el j'ai pris le parti de suspendre toutes démarches ultérieures; mais ce n'a pu être que dans l'espoir que l'assemblée nationale voudrait bien, en celle occasion, régler la conduite que j'ai à tenir : et voici les raisons sur lesquelles j'appuie celle demande.
« A l 'époque de mon dépari pour l'Angleterre , ce fui M. de .Lafayelte qui me fit le premier, au nom du roi, la proposition de me charger de la mission que S. M. désirait me confier. Le récit de la conversation, qu'il eut avec moi à ce sujet est consigné dans un exposé de ma conduite que je me proposais de rendre public seulemenl après mon retour à Paris; mais que, d'après ce nouvel incident, je prends le parti de publier aussitôt, connue aussi d'en faire déposer l'original sur le bureau de l'assemblée. Un y verra que, parmi les motifs que M. de Lafayetle me présenta pour accepter celte mission.
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un des principaux lui déjà que mon départ, ôlanl tout prétexte aux malintentionnés dese servir de mon nom pour exeiler des mouvements tumultueux dans Paris, lui, M. de Lafayette, en aurait plus de facilité pour maintenir la tranquillité dans la capitale, et relie considération fui mu' de celle- qui me déterminèrent. Cependant, j'ai l'empli cette mission, et la capitale n'a pas été tranquille : et si, en éffél . les fauteurs de ces tumultes n'ont pas pu se servir de mon nom pour les exécuter . ils n'ont pourtant pas craint d'en abuser danvingt libelles pour tâcher d'en Qxer les soupçons sur moi.
« II esl enfin temps de savoir quels son! ces Liens mal-intentionnés dont toujours on connaît les projets, sans cependant pouvoir jamais avoir aucun indice qui mette sur leurs traces, soit pour les punir. soit pour les réprimer. Il esl temps de savoir pourquoi mon nom servirait, plutôt que tout autre, de prétexte à des mouvements populaires; il est temps enfin qu'on ne me présente plus ce fantôme, sans me donner aucun indice de sa réalité.
« En attendant, je déclare que depuis le *2-"> du mois dernier, mon opinion est que mon séjour en Angleterre n'esl plus dans le cas d'être utile aux intérêts de la nation et au service du roi; qu'en conséquence , je regarde comme un devoir d'aller reprendre mes fonctions de député à l'assemblée nationale, que mou vœu personnel m'v porte; que l'époque du 14 juillet, d'après les décrets de l'assemblée, semble m'y rappeler plus impérieusemenl encore; et qu'à moins que l'assemblée ne décide d une façon contraire, et ne me fasse connaître sa décision, je persisterai dans ma résolution première. J'ajoute que si . contre mon attente, I assemblée jugeait qu'il n'y a lieu à délibérer sur ma demande, je croirais en devoir conclure qu'elle juge que loul ce qui m'a élé dit par le sieur de Boinville, doit être considéré' comme non avenu, et ({lie rien ne s'oppose à ce que j'aille rejoindre l'assemblée dont j'ai l'honneur d'être membre.
a Je vous prie, monsieur, après avoir l'ait connaître ces faits à l'assemblée nationale, d'en déposer sur le bureau le présent détail signé de moi . et de solliciter la délibération de l'assemblée à ce sujet.
« J'envoie copie de la présente lettre à S. M. par M. de Montmorin . cl à M. de Lafayette. »
Suivanl le vœu de ses collègues, le due d'Orléans i e\ int à Paris, el .
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en pleine assemblée, il renouvela de vive voix son serment à la constitution. Le l 4 juillet, anniversaire de la prise delà Bastille, il parut, au milieu de la noblesse, à la magnifique solennité de la fédération. où l'abbé de Talleyrand, assisté de deux cents prêtres en aubes blanches avec des écbarpes tricolores, célébra la messe sur l'autel de la patrie. Le due de Chartres se vit également salué, au champ de Mars, par les acclamations de la foule.
La joie , eausée parcelle sublime et auguste fête, fut bêlas! de courte durée, et le lendemain, toutes les haines, toutes les passions remontèrent à la surface du cours un moment paisible des événements. La procédure relative aux auteurs des ô et (i octobre, principalement dirigée contre le due d'Orléans, fort applaudi lors de son retour, et dont la cour avait maladroitement repoussé les avances, conclut qu'il y avait lieu à poursuivre le prince et Mirabeau, — Mirabeau, le grand orateur qui, naguère témoin du triomphe éphémère de Barnave, laissait tomber ces paroles de ses lèvres dédaigneuses : « El moi aussi, on voulait, il y a peu de jours encore, me porter en triomphe ; et l'on crie maintenant dans les rues : la yrundr. trahison du comte de Mirabeau! Je n'avais pas besoin de celle leçon . pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitale à la roche Tarpéienne. » L'inviolabilité des deux accusés nécessitait, pour les poursuites, une autorisation spéciale de l'assemblée; la gravité de la situation provoqua un nouvel examen de la procédure criminelle. Cbabroud fut chargé du rapport. La cour eût désiré que Mirabeau séparât sa cause de celle du duc d'Orléans, dont elle voulait la perte. Mais son espoir fut trompé. Le rapporteur réduisil à néant les absurdes imputations des témoins, et de même écarta sans difficulté les charges que la malveillance avait essayé- de faire peser sur le duc de Chartres. Il fut éloquent et vrai dans ses conclusions; car il confondit les calomniateurs, en dévoilant le but caché de leurs projets : « Ce que tout cela signifie? s' écria-l-il, ouvrez l'information; voyez comme les atroces suppositions sont vagues, comme on s'enveloppe de rapports, comme les moments el les lieux sont à dessein ou confondus ou passés sous silence, afin que la calomnie, sûre de son effet, se replie, change de face, et, dans sa mobilité, échappe à toutes les lumières! Ce que tout cela signifie? voyez les noms qui sont proférés, choisis sur la liste des amis de la liberté et des coopéi ateurs de la constitution, noms chers
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aux citoyens el odieux aux ennemis du peuple. Ne vous e^t-il pas démontré que la constitution est le bul de tous les traits qu'on aiguise en scnei? Les fureurs, qui veulent la renverser, ne se sont-elles pas exercées d'abord contre l'assemblée nationale, dont elle est l'ouvrage? o Puis, après avoir lu la déposition de M. Frondeville, il ajoute : « Ici, la querelle à la constitution ne se déguise pas, elle est ouverte, elle est déclarée. On veut que l'acceptation du roi soil imputée à l'empire des circonstances; on veut que le peuple craigne encore de n'avoir embrassé, dans ses lois nouvelles, qu'un fantôme assis sur des fondements ruineux... »
Mirabeau prit la parole pour se défendre, dit peu de chose sur le due d'Orléans, et termina par celte sortie foudroyante : c< Oui . le secret de cette infernale procédure est enlin découvert; il est là tout entier ( en montrant le côté droit': il est dans l'intérêt de ceux dont les témoignages et les calomnies en ont formé le tissu: il est dans les ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la révolution: il est.... il est dans le cœur des juges, tel qu'il sera bientôt buriné dans l'histoire par la plus juste et la plus implacable vengeance. »
D'un mot. Barnave ferma la discussion : « Il n'y a, dit-il, d'autre conjuration que la procédure même. » C'était spirituellement et franchement renvoyer la halle là d'où elle parlait. L'assemblée comprit la portée du coup, et les deux inculpés furent mis hors d'accusation.
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