‹ Histoire de Louis-Philippe, roi des FrançaisChapitre 8 sur 55 · I2 HISTOIRE · texte numérisé non relu

I2 HISTOIRE

« l) ailleurs, mon cher ami, pourquoi n attendrions-nous pas la nouvelle législature"? Ce n'esl différer que de quelques mois , el peut-être A celle seconde législature, épurera-l-on les jacobins, comme il en a déjà élé question. »

On le voit, les opinions politiques el religieuses de la duchesse d'Orléans élaienl diamétralement opposées à celles de son mari. 1mbue des préjugés de sa caste, elle restait, comme son vertueux père, le duc de Penthiè) re, l'amie du Lrônc et du pape, el s'effrayait en conséquence île la direction donnée à I éducation de ses enfants. Si la tendresse de cette excellente mère n'était pas en cela suffisamment éclairée; sa fidélité inaltérable à la cause de Louis XVI expliquait l'exagération de ses craintes pour l'avenir. Cependant, pleine d'abnégation et de réserve devant la volonté de son mari, elle eût peutêtre l'ail, sans murmure, le sacrifice de ses idées aux principes de libertéque l'on inculquait à ses lils. si ses ressentiments n'eussent eu nue cause plus légitime.

Après avoir déclaré déjà que ses enfants élaienl, contre son vœu, entre les mains de madame de Genlis, elle se crut en droit d'exiger la retraite du celle-ci; elle avait en effet pour elle l'autorité d'une mère et le sentiment du devoir; néanmoins madame de Genlis résista, sûre de son empire sur le duc d'Orléans. Douée du i;énie de l'intrigue, souple el entière tour à tour, elle savail se soumettre ou imposer sa volonté selon les circonstances. Trop adroite pour attaquer ouvertement madame d'Orléans, elle se contentait de faire ressortir le danger de ses opinions Le duc s'opposait-il fermement à quelquesunes de ses propositions, elle cédait d'abord, puis unissait toujours par le ramener insensiblement à son avis. C est avec le même art qu'elle avait conquis un ascendant irrésistible sur l'esprit de ses élèves, en suivant trop à la lettre les idées de J.-J. Rousseau à cet égard : o Emile doil honorer ses parents, dit-il, mais il ne doit obéir qu'à moi. C'est ma première ou plutôt ma seule condition : j'y dois ajouter celleci qui n'en est qu'une suite : qu'on ne nous ôtera jamais l'un à l'autre que de noire consentement. Cette clause est essentielle, el je voudrais même que l'élève el le gouverneur se regardassent tellement connue inséparables, que le sort de leurs jours lui toujours entre eux un objet commun. Sitôt qu'ils envisagent, dans l'éloignement, leur séparation; silôl qu'ils prévoient le moment qui doit les rendre étrangers

DE LOUIS-PHILIPPE. nr,

l'un n l'autre . ils le sont déjà; chacun fait son pèlil système à part, et tous deux occupés du temps où ils oe seront plus ensemble, n\ restent qu'à contre-cœur... Mais quand ils se regardenl comme devant passer leurs jours ensemble, il leur importe de se faire aimer l'un de l'autre, et par cela même ils se deviennent chers. L'élève ne rougit point de suivre dans son enfance l'ami qu'il doit avoir étant grand: le gouverneur prend intérêt à des soins dont il doit recueillir le fruit, et tout le mérite qu'il donne à son élève est un fonds qu'il place au profit de ses vieux jours. » Madame de fienlis se défend, tout en les trouvant justes, d'avoir adopté ces principes. On ne peut douter que. dans le cours de l'éducation, elle, n'ait cessé d'enseigner à ses élèves les devoirs de la piété filiale. Il n'en est pas moins vrai qu'elle était devenue le premier objet de leur tendresse : et, en dépit de cette excessive délicatesse, dont elle se pare, l'exagération de son dévouement pour eux avait si bien renversé les lois delà nature, qu'ils voyaient une mère dans leur amie, au lieu de voir une amie dans leur mère. Les déférences respectueuses étaient pour madame d'Orléans; l'affection profonde et les aimables prévenances pour l'institutrice. C'est ainsi que le Am- de Chartres écrivait un jour à cette dernière : Ce que j'aime le mievx nu momie, e'esl lu nouvelle constitution et vous.

Et pourtant, dans l'isolement auquel on condamnait celle mère infortunée, que de douceur et de courage elle montrait! Elle se plaignait, mais sans colère, ajoutant même le bienfait au pardon le plus généreux. Madame de Cenlis finit par annoncer qu'elle partirait. V la nouvelle de cet éloignement, le due d'Orléans lil tous ses efforts pour calmer les ressentiments de sa femme; ses instances el les prières du due de Chartres échouèrent devant la fermeté de la duchesse, qui quitta subitement Paris pour aller se réfugier à Eu . auprès de son père. Madame de Chastellux, dame d'honneur de madame d'Orléans, et qui l'avait accompagnée dans sa fuite, reçut du duc irrité l'intimation de ne plus reparaître au Palais-Royal. La duchesse d'Orléans répondit par une demande en séparation, fondée sur la différence d'opinions politiques et religieuses, sur le délabrement de la fortune de son mari, et sur l'aversion fortement prononcée qu'elle avait contre madame de Cenlis. Le coup porta, et le 20 avril, à huit heures du malin, celle-ci s'éloigna rie Belle-Chasse. Ce départ remplit ses élèves

d'une vive affliction, surtout m'ademoisclle Adélaïde, qui tomba si sérieusement malade, que le retour de la gouvernante devint une nécessité. Madame d'Orléans, douloureusemenl affectée de voir une étrangère occuper la première place dans le cœur de ses enfants, lil luire son indignation devant sa tendresse, et madame de Genlis fut rappelée. Ainsi ce long et triste démêlé, où les droits d'une épouse el d'une mère parurent complètement sacrifiés à l'ascendant d'une femme habilement impérieuse, aboutit à consolider plus que jamais le pouvoir de cette dernière. Dès lors, pour se soustraire aux périls d'une nouvelle lutte, madame de Genlis sollicita du due d'Orléans l'autorisation de voyager en Angleterre; c'était un projel qu'elle poursuivait depuis longtemps, el auquel la mission du prince avait mis obstacle. Cette fois, ses obsessions eurent plus de succès, et elle partit avec mademoiselle d'Orléans le 11 octobre 1791. La duchesse, qui n'avait plus d'autre consolation que celle de correspondre avec sa Qlle, montra, dans les épanchements de son cœur, le calme de la force, la dignité du malheur : tant de grandeur d'âme eu imposait à son ennemie même qui mandait un jour, de Bath, au duc d'Orléans : « Mademoiselle

vient encore de recevoir une lettre d'elle mais pas un reproche.

pas un mot amer, delà tristesse et de la tendresse, el la lettre n'est poinl dictée. » — Admirable et sublime résignation!

Mademoiselle d'Orléans entrai! à peine en convalescence, quand le duc de Chartres inscrivit sur son Mémorial ces lignes caractéristiques où l'on retrouve des (races de la lecture des Confession* de Jean-Jacques :

« "i'i mai ÎT'.U. — Les malheurs que nous avons éprouvés depuis six semaines, les soins que j'ai donnés à ma pauvre sieur, mes occupations, mon établissement dans mon appartement nouveau, etc., m'ont fait suspendre ce journal. Je vais le reprendre, j'y rendrai compte de toutes mes actions et même de tous mes sentiments. En lisant ceci, on lira dans mon âme, rien n'y sera omis, soit de bien, soil de mal. Depuis un an en\ iron, ma jeunesse me li\ re des combats presque continuels, je souffre beaucoup, mais celle douleur n'a rien d'amer; au contraire, elle me l'ail envisager un heureux avenir. Je pense au bonheur, donl je jouirai, quand j'aurai avec moi une femme aimable et jolie qui me donnera un moyen légitime de satisfaire ces désirs ardents donl je suis dévoré. Je sens bien que ce moment est

Dli LOUIS-l'IIILU'PE. . lia

encore éloigné, mais enfin il viendra. Voilà ee qui me soutient; sans cela, je succomberais et je me livrerais à (mis les dérèglements dos jeunes gens. 0 ma mère! (madame de Genlis), que je vous bénis de m'avoir préservé de tous ces maux, en m'inspiranl des sentiments de religion qui fontma force; si je n'avais pas la certitude d'une seconde vie. et si je ne savais pas que de ma part une faute de ce genre serait un coup de poignard... »

Dans celle page inachevée, que de force ! que d élévation! que d'exquise sensibilité! que de nobles sentiments noblement exprimés! Pourquoi l'affection du lils n'y est-elle pas associée à la gratitude de l'élève? Le nom d'une mère adorable eût si bien éclairé, comme d'un limpide el nouveau rayon, cette peinture gracieuse et suave, qui, en rappelant le pinceau de l'Allume, juslilie cette maxime de l'auteur d' Emile : La moralité élève l'homme à la vertu. «Quoi déplus louchant, a dil un écrivain, que l'expression des premiers mouvements d'un cœur sensible, qui s'ouvre aux feux de l'amour, dans les beaux jours de l'adolescence qui sont encore ceux de l' innocence ! La même situation et la même naïveté se retrouvent dans la charmante pastorale de Daplmis cl ClUoé; mais il y manque ce que l'éducation naturelle de ces bergers n'a pu leur donner, et ce qui au contraire a été le fruit de l'éducation chrétienne el philosophique qu'a reçue l'auteur de ce Mémorial: la moralité qui résulte de la répression de ces mouvements impétueux el du sacrilice de la passion au devoir. h'Béloïsede Rousseau contient aussi de semblables images, exprimées avec le coloris d'un grand peintre, malheureusement elles sonl ternies par le sacrilice de la vertu à la passion, consommé avant le retour de la passion au devoir. qui est l'objet moral de ce roman d'ailleurs sublime. Il appartenait au pinceau suave el pur qui a peint Paul et ! irginie, de nous présenter le parallèle sans lâche du tableau, dont nous nous plaisons à faire remarquer les traits dans ce passage où, après avoir Iraré la situation des deux amies délaissées, qui se consolent par leur amitié mutuelle el par la vue de leurs aimables enfants, l'auteur dit : «Tout c< entre elles étail commun. Seulement, si d'anciens feux plus vifs que « ceux de l'amitié se réveillaient dans leur àme, une religion pure. « aidée par des mœurs chastes, les dirigeai! vers une autre vie, comme ci la flamme qui s'envole vers le ciel, lorsqu'elle n'a plus d aliment « sur la terre. »

Vers la lin de 1790, les nobles continuaient à émigrer en foule, espérant, avec l'aide désarmes étrangères, arrêter facilement le torrent de la révolution cl asservir de nouveau la France à leur pouvoir despotique. Leur aveuglement, à cet égard, était profond, surtout depuis qu'ils avaient vu l'Autriche anéantir, en peu de jours, l'insurrection de la Belgique. « Ainsi se terminera la révolution de France, s'écriaient-ils. La botte d'un général autrichien fera tomber toutes les grandes maximes de la déclaration des Droits de l'homme. Celte jactance, ajoute M. Lacretelle jeune, donna lieu à un proverbe ridicule. Chaque fois qu'il paraissait un décret foudroyant de l'Assemblée nationale : I\ous en appelons, disaient les royalistes, à lu hotte, du général autrichien. » L'émigration, qui d'abord s'était dirigée vers Turin, se transporta à Worms et à Coblentz. «Ce qui ne contribua pas peu à l'accroître, raconte le comte de Las Cases, c'est que les meneurs de la révolution y poussaient en secret, tout en ayant l'air de s'y opposer en public; ils déclamaient vaguement contre elle à la tribune, il est vrai ; mais ils avaient grand soin de tenir tous les passages bien ouverts. Le zèle venait-il à se ralentir, les déclamations devenaient plus violentes, et l'on décidait de fermer strictement les barrières. Mors ceux qui étaient demeurés en arrière se trouvaient au désespoir de n'avoir pas su profiter du moment favorable; mais, accidentellement ou par négligence , les barrières se rouvraient de nouveau, et on s'y jetait avec empressement pour n'être pas encore pi'is en défaut. C'est par ce manège adroit que l'Assemblée aidait ses ennemis à se précipiter eux-mêmes dans le gouffre.

« Les fortes têtes du parti avaient jugé tout d'abord qu'une telle mesure allait les désencombrer des parties hétérogènes qui gênaienl leur marche, et que les biens de tous ces bannis volontaires leur assureraient d'incalculables ressources. Les officiers croyaient faire merveille que de s'esquiver de leurs régiments, tandis que les meneurs, de leur côté, faisaient révolter leurs soldats pour les y contraindre. Ils se délivraient par là d'ennemis qui les paralysaient, et se donnaient dans les sous-officiers au contraire des coopérateurs zélés, qui devinrent des héros dans la cause nationale. »

Coblentz, devenu de la sorte le centre de l'émigration cl un foyer d'intrigues, finit par attirer sérieusemenl l'attention de l'Assemblée, et l'on songea à créer une loi pour obliger les fonctionnaires pu-

blics à résider dans le lieu dé leurs fonctions sous peine de déchéance. Le roi, soumis le premier à ce décret, ne devait pas s'éloigner du Corps législatif pendant la session, ni sortir du royaume en aucun temps. Le comité de constitution fui en outre chargé de présenter une loi sur l'émigration. Sur ces entrefaites, les mêmes causes qui avaient poussé le peuple contre la Bastille, le portèrent au donjon de Vincennes, qu'on préparait pour les prisonniers, dont regorgeaient les prisons de Paris (28 février iT'.U). De*s meneurs excitaient la rage populaire en répandant le bruit que les chambres, nouvellement réparées, étaient destinées à enfermer le duc d'Orléans, le duc de Chartres et les patriotes les plus dévoués. Lafayette accouru! à

temps et dissipa l'émeute dirigée parSanterre; puis delà se hâta d'aller aux luileries rétablir l'ordre troublé par quelques centaines d'habitués du château, qui furent surnommés les chevaliers du poignard, parce qu'on les trouva porteurs de poignards.

La loi sur l'émigration ne larda pas à être présentée par Chapelier et fut ajournée, après avoir offert à Mirabeau l'occasion d'exercer sur tous la magique puissance de sa parole, d'exciter l'admiration de ses

.unis et de l'imposer à ses ennemis: ce furenl ses derniers triomphes, car sa fin approchait. Epuisé par dos excès de toute sorte, l'illustre orateur reparut une lois encore à la tribune, et mourut le 2 avril, à l'apogée de sa gloire, regretté de ions les partis, que son génie siihjuguait et entraînait.

Les travaux de l'Assemblée furent suspendus; il y eut un deuil général; Mirabeau, à qui l'on lil des funérailles magnifiques, lui le premier placé à côté de Descartes, dans l'église de Sainte-Geneviève, que, sur la demande de Pastoret, on transforma en Panthéon, avec eette inscription, effacée plus lard sous Louis XVIII, et rétablie par le gouvernement de juillet :

Page 1