‹ Histoire de Louis-Philippe, roi des FrançaisChapitre 9 sur 55 · AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE · texte numérisé non relu

AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE

La mort de Mirabeau jeta la tour dans le découragement, el la famille royale, qui jusqu'alors avait hésité à prendre la fuite, s'y prépara secrètement. Pendant ce temps, les puissances étrangères, sollicitées par les émigrés, menaçaient la France d'une invasion. L'Assemblée nationale dut presser le ministre Duportail de compléter l'armement et la défense des frontières. En conséquence, pour obéir à un décret qui obligeait tous les colonels propriétaires à rejoindre leurs régiments, sous peine de démission, le duc de Chartres partit le I i juin pour Vendôme, où se trouvait le 14' régiment de dragons, dit dragons de Chartres.

Nous lisons sur son journal :

« De Vendôme, 15 juin 1791. — Parti hier matin de Paris, à onze heures el demie avec M. Pieyre. J'avais été dire adieu encore une fois à tout mon cher Belle-Chasse ; j'ai été voira Maintenon les aqueducs : les arcades sont d'une très-belle proportion; il yen a environ quarantecinq, je ne sais pas exactement leur bailleur. Louis XV les a abîmés en faisant ôter toutes les pierres de taille avec lesquelles il a fait bâtir à madame de Pompadour le château de Cressy. Ces aqueducs furent bâtis pour une femme ci abîmés pour une autre. J'ai vu la cathédrale de Chartres, elle est Unie ci très-belle : le groupe de l'Assomption m'a paru mieux que la dernière l'ois que je le. vis en revenant de Bretagne; il est de M. Brideau et d'un seul bloc de marbre... Je suis arrivé ici à deux heures un quart. Quelque temps après est venu

M. Lagondie, premier lieutenant-colonel . el bientôt après MM. les officiers. Leur accueil ;i été froid, le lieutenant-colonel a été bien.

« 1G. à 8 heures. — Levé ce matin à quatre heures trois quarts; à six heures, j'ai été dans toutes les écuries avec les lieutenants-colonels J'ai écrit ;'i mou père el j'ai fait mon arrangement A dix

heures un quart est venu M. de Lagondie, à onze heures, je me suis rendu avec lui sur la place, les officiers ont l'ait un cercle, les guidons au milieu. M. de Lagondie a notifié aux officiers, sous-officiers

el dragons de me rec laître pour leur colonel : on a ensuite apporté

chez moi les guidons et la caisse du régiment... J'ai été faire visite au président el au procureur du district, au maire el au procureur de la commune, au commandant de la garde nationale, au présidenl du tribunal el au commissaire du roi. Rentré, écrit ce journal, el parti pour les amis de la constitution : j'y ai été reçu avec de nombreux applaudissements. M. le président m'a adresse un discours sur l'exemple que je donnais, ci sur le plaisir qu'éprouvait la société à nie voir assis parmi ses membres. J'ai répondu (je ne m'étais pas préparé que je ferais liiiil ce qui dépendrait de moi pour justifier l'accueil favorable que voulait bien me l'aire la société; que toute ma vie sérail consacrée au service de ma patrie, el que j'espérais que le I V régiment que j'avais I honneur de commander, sérail toujours dans l'étal llorissanl où je le trouvais, et qu'il continuerait à être l'exemple de la subordination, de la discipline et du patriotisme. Rentré à sept heures un quart, écril à ma mère el à mon amie, dit mon office, mes prières.

« 17. — J'ai été ce matin aux (''curies, il n'y avait point d'officiers, il doit toujours y en avoir un — Les dragons m'ont fail très-bonne mine; je me sens beaucoup d'inclination pour ce régiment, je l'aime déjà beaucoup. Le soir, j'ai écril à mon amie. J'ai reçu la visite du maire, je l'ai prié de s'adresser directemenl à moi pour tout ce qui pourrait intéresser la tranquillité publique, et pour toutes les relations du régiment avec la municipalité.

« 18. — Ce matin aux écuries à six heures.- tous les officiers étaient à leur poste.

(i 19. — J'ai été aux amis de la constitution, les présidents n'y étaient pas; on m'a oommé président par intérim ; j'ai fait beaucoup de difficultés. J'ai dit que je ne pourrais pas rester longtemps, «pie

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j'avais des lettres à écrire, cl que e'étail le courrier de Paris : tout a été inutile, il a fallu présider: j'ai dune présidé.

<< L20. — Ce matin, à six heures, aux écuries; il pleuvait à verse. En sortant d'une des écuries de M. Maslin. je rencontre M. de Lagondie, qui me dit : Comment, monsieur, vous allez aux écuries par le temps qu'il fait? — Monsieur, rien tiem'arrêle, quand je remplis mon devoir'. — Mais vous ne devriez pas vous prodiguer autant, il vaudrai! mieux que les dragons vous vissent moins fréquemment. — Je ne vois pas de raison pour cela. — Il est très-dangereux de faire perdre aux dragons celte crainte que leur inspirent votre cordon bleu et la pensée que vous êtes un Bourbon. — Loin de croire qu'il soil

dangereux de faire perdre aux dragons la crainte dont vous parlez. je désire fort que ce soil ma personne qui soil respectée, et non pas toutes ces balivernes. — C'est avec des balivernes qu'on mène les hommes : s'il ni'élail permis de vous donner un conseil sur le club, je vous dirais qu'à votre place je n'aurais pas refusé celte place de distinction qu'on voulait vous donner : car il me semble d'un danger imminent que vous soyez assis sur le même banc qu'un dragon; cela

DE LOUIS-PHILIPPE. l-jl

l'habitue à vous regarder comme son égal. — J'aurais plutôt mangé cette chaise que de recevoir une distinction quelconque; je le*, déteste, et je ne croirai jamais qu'elles soienl nécessaires à la discipline d'un régiment. Je vous déclare qu'autant je respecte un ancien militaire qui porte la marque des services qu'il a rendus à sa patrie, autant je méprise celui qui passe sa vie dans des antichambres pour obtenir un ruban bleu. A oilà mon opinion sur les distinctions honorifiques : vous avez la vôtre, il m'est impossible de changer la mienne,- ainsi, changeons de conversation. — Je n'ai plus qu'une seule observation à vous taire, c'est que souvent le subordonné s'ennuie de voir toujours la figure de son supérieur, et que si vous allez tous les jours à l'écurie, vos dragons s'ennuieront de vous voir, et vous leur deviendrez désagréable. — Je vous suis infiniment obligé ; mais vous me permettrez de croire que je ne me rendrai pas désagréable aux dragons en montrant beaucoup de zèle et d'assiduité à remplir mes devoirs, et en étant toujours le premier à mon poste. Mais quand cela serait, cela ne m'empêcherait pas de remplir mes devoirs, et si je cédais à cette considération, on pourrait justement me taxer de faiblesse — J'ai été au manège, écrit, réglé les comptes de Boulanger et de Level, que je renvoie à Paris, parce qu'ils n'ont pas l'ordre et l'économie qui me conviennent. »

Nous avons dit que la famille royale, d'après les conseils de Breteuil. s'était décidée à fuir; les préparatifs furent faits pour le 21» juin: une circonstance retarda le voyage jusqu'au 21. Monsieur et Madame partirent par une roule opposée à {clic que suivit le roi avec la reine, le dauphin. Madame Royale et Madame Elisabeth. Le bruit de cette fuite se propagea rapidement, el des mesures furent prises par l'Assemblée pour opérer l'arrestation du roi, et par Lafayette pour proléger son retour. Le peuple, passant de la stupeur à la rage, se porta aux Tuileries, brisa partout les bustes de Louis XVI, e( partout effaça son nom. Le Palais-Royal fut dès lors appelé palais d'Orléans. En l'absence du roi. l'Assemblée, réunie le 1\ à neuf heures du matin, manda les ministres, pins, s'emparànt du pouvoir exécutif, décréta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule, et que les frontières seraient mises en état de défense; car on commençait à s'effrayer moins de la pensée d'une lutte avec les armées étrangères. Les patriotes les plus prononcés concevaient l'espérance d'une repu-

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