CHAPITRE V
DE LA PAIX D'AIX-LA-CHAPELLE AUX TRAITES DE NIMEGDE ET LA LIGUE DAUûSBOURQ.
tlHI».-l0Ar.
, ouïs XIV avait à peine signé la paix d'Aix-la- Chapelle , qu'il songeait déjà à faire repentir [ les Hollandais d'avoir les premiers posé une ^ borne à ses agrandissements.
Betranchés dans un coin de terre , sur un sol formé par alluvion et qu'il avait fallu disputer à l'Océan , ces marchands républicains avaient hérité de la puissance et des richesses de Venise : leur liberté ne datait que de quelques années ; mais , comme ils avaient dû la conquérir au prix de longs et sanglants sacrifices, ils en étaient fiers autant que jaloux, et peu disposés à en faire le sacrifice. Du fond de leurs comptoirs enfumés de tabac et regorgeant d'or , assis sur des ballots de marchandises , ils aimaient à passer en revueles progrès de leur commerce , de leur influence et de leur marine ,
et à se proclamer, en faisant allusion aux derniers éyénements , « les pacificateurs de l'Europe et les arbitres des rois. » Mais remontons de quelques années.
La république des Provinces -Unies s'était constituée d'après l'esprit qui j dans le moyen âge , avait donné naissance aux ligues des villes anséatiques, helvétiennes et italiennes. Tous les antiques droits y avaient été plus ou moins conservés , et nulle fausse idée sur la nature du gouvernement républicain ne s'était mêlée à la cause de la révolution de Hollande. Un grand nombre d'hommes d'État, justement célèbres, dirigèrent le gouvernement de cette nation ; des citoyens obscurs administrèrent avec autant de modération que d'énergie. Ils n'énervèrent pas la force de leur pays en usant au dedans les grandes existences dans des luttes sans gloire et en fatiguant ainsi les ressorts de l'esprit public ; plus intelligents et animés d'un patriotisme moins misérable , ils entraînèrent les ambitions de leurs compatriotes vers la sphère d'une puissante et noble activité, vers le commerce maritime et le système colonial.
Malheureusement pour la Hollande, les hommes éminents qui la gouvernaient avaient sans cesse à lutter contre la maison d'Orange et l'esprit envahissant du clergé protestant. Pendant les troubles de l'insurrection , Guillaume d'Orange avait été revêtu de la fonction de stathouder (gouverneur général), et avait espéré d'en faire le patrimoine de sa famille. Après sa mort, son fils Maurice s'était emparé de cette charge, et ce premier pas vers l'hérédité du pouvoir avait inquiété l'esprit républicain du pays. La lutte entre la démocratie et le royalisme éclata enfin à l'occasion d'une question théologique ; la famille d'Orange prévalut , et le magnanime Olden Barnevelt
porta sa tête sur Téchafaad, triste récompense des services que ce grand homme avait rendus à sa patrie.
Le synode calviniste de Dordrecht s*étant fait Tappui du gouvernement héréditaire contre le principe républicain (1618), Maurice de Nassau régna sous le nom de stathouder et transmit le pouvoir à son frère , Henri- Frédéric, prince d'Orange (1625). Jusqu'à sa mort, arrivée en 1647 , les Provinces-Unies eurent cela d'heureux , que leurs princes héréditaires, aussi bien que leurs magistrats , travaillèrent souvent pour la gloire nationale. Guillaume II , qui ne jouit du pouvoir que trois ans , ne fut point à la hauteur de pareils exemples 4 quand il mourut, en 1650, le parti républicain se releva de sa déchéance, et le stathoudérat fut aboli. Alors commença pour la Hollande cette période de vingt ans , si courte et si mémorable , durant laquelle elle jouit de la prépondérance sur les mers et des respects de l'Europe sur le continent. Ce fut le temps où gouvernèrent les deux frères Jean et Corneille de Witt, et où l'orgueil de Louis XIV fut contenu parl'attitude menaçantede la Triple- Alliance : mais la Hollande avait trop présumé de ses forces en bravant un semblable ennemi , et le soleil ne devait pas longtemps encore s'arrêter à la voix de ces Josués du Nord (1).
Louis XIY demanda aux magistrats hollandais que les catholiques établis dans leurs pays eussent au moins la liberté d'exercer leur culte , en secret et sans publicité ;
(1) AlluBion à une médaille que les Hollandais avaient fait frapper; elle représentait les résultats allégoriques de la Triple-Alliance avec cette inscrip. tion : In conspectu meo stetil sol. Le soleil était l'emblème qu'avait choisi Louis XIV. Ce roi fut probablement blessé de cet outrage et se promit d'en tirer vengeance.
les protestants refusèrent d'accéder à cette réclamation légitime. L'intolérance religieuse était alors dans les mœurs de l'Europe.
Les Hollandais ne se bornèrent pas à ce fâcheux procédé. Ils firent leurs efforts pour entraver la prospérité naissante du commerce français , et pour neutraliser les effets du droit de fret accordé à nos navires. Le gouvernement de Louis XIV , protecteur trop timide de l'industrie nationale, ayant exhaussé les tarifs à l'égard des produits étrangers , les Hollandais insistèrent, sans pouvoir l'obtenir , pour qu'une exception fût consentie en leur faveur. Piqués des refus de Louis XIV , ils prohibèrent les denrées de la France , espérant nuire à notre industrie en supprimant ses débouchés les plus importants. Le gouvernement français ouvrit alors des négociations avec les ports de l'Ëlbe et de la Baltique, notamment avec Hambourg. De part et d'autre, beaucoup d'aigreur se mêlait à ces difficultés naturelles.
Louis XIV , avant d'entamer les hostilités , comprit qu'il était indispensable de dissoudre la Triple- Alliance, d'isoler la Suède des intérêts de la Hollande , et de se rattacher l'appui ou la neutralité de l'Angleterre. Pour hâter ce dernier résultat, il acheta clandestinement l'amitié des ministres de Charles II ; le concours de ces conseillers infidèles lui étant acquis , il essaya de déterminer le roi d'Angleterre lui-même à entreprendre, au profit de la France et contre la Hollande, une guerre qui déplaisait à la nation anglaise (1670).
Ces négociations , qui devaient amener un roi à séparer
' ses intérêts de ceux de son peuple, furent conduites fort
mystérieusement et avec adresse. Louis XIV en remit le
3oin à Henriette d'Angleterre , duchesse d'Orléans , et
sœur de Charles II : Madame justifia par d'habiles dé-^ marches , peut-être aussi par l'emploi de moyens qu'une morale austère répudie, la confiance de son beau-frère, le roi de France. Turenne , que Louis XIV avait admis à la connaissance de ces importants secrets , eut la faiblesse d'en révéler quelque chose à madame de Goëtquen ; le roi le sut et lui pardonna.
Le duc d'Orléans n avait point été instruit des motifs politiques qui déterminèrent sa jeune femme à passer en Angleterre : ce voyage, quoique de courte durée, excita chez lui de vifs mécontentements , qui furent envenimés par les perfides insinuations du chevalier de Lorraine , l'un des favoris de ce prince , et ennemi juré de Madame. Peu de temps après son retour, Henriette d'Angleterre se trouvait à Saint-Cloud, lorsque après avoir bu un verre d'eau de chicorée , elle se plaignit de douleurs insupportables dans l'estomac, assurant qu'elle était empoisonnée : Monsieur, les dames et les seigneurs qui formaient la maison de la princesse, demeuraient interdits de la promptitude de ce mal. Henriette dit au premier, en l'embrassant : « Hélas ! Monsieur , vous ne m'aimez plus il y a « longtemps ; mais c'est injuste , et je ne vous ai jamais « manqué. »
Le roi, qu'on avait précipitamment averti, accourut à Saint-Cloud et fut témoin de cette scène de deuil : il disait aux médecins, que la rapidité du mal tenait consternés : « Mais on ne laisse pas ainsi périr une personne sans « aucun secours. » Ils se regardaient en silence, ne sachant que répondre. Bossuet , que la princesse avait fait demander, était là; et Henriette , défaillante, se confessait à lui : des déchirements d'entrailles toujours redoublés arrachaient àla princesse de lamentables plaintes. Il était nuit.
ff nui{ désastreuse ! ô nuit efrojable! où retentit tout « à coup j comme un éclat de tonnerre , cette étonnante « nouYcIie : Madame se meurt , Madame est morte (1) ! » En présence de ce cadavre à peine refroidi , l'idée d'un grand crime venait à l'esprit de tous , et Ton se demandait , dans le silence de l'épouvante et du deuil , laquelle de ces mains qui s'empressaient à porter de vains secours avait versé le poison , et terminé cette jeune existence de vingt six ans , éprouvée par tant de douleurs et rassasiée de tant de pompes. C'est encore là une de ces énigmes dont les cours gardent le secret , et que la postérité interroge en vain. Les médecins qui ouvrirent le corps furent d'opinions différentes : les uns y virent la trace du poison; les autres ne découvrirent aucun indice qui permît d'asseoir de tels soupçons , et jugèrent que rien , dans ce triste accident , ne devait être attribué à la malice humaine: ils crurent même y reconnaître les atteintes d'une maladie alors à peu près ignorée , et que la génération actuelle n'a que trop éprouvée (2). Quoi qu'il en soit , l'idée du poison a prévalu , et l'on pense communément , sur la foi de quelques mémoires (3), que le chevalier de Lorraine, voulant se venger d'une disgrâce , chargea le comte d'Effiat, l'un de sesaflfidés, de commettre ce crime. Saint- Simon qui, à cet égard, entre dans beaucoup de détails, ajoute que Louis XIV fit arrêter un des complices présumés de d'EfBat, nommé Purnon, et lui arracha, en lui promettant liberté, l'aveu complet de l'attentat et de ses moindres circonstances : « alors , le roi redoublant
(1) BosBuei , oraison funèbre.
(2) Le "choléra-morbus.
(3) Ceux de madame de Lafayette , de la princesse Palatine , seconde femme ile Monsieur, ei de Saint-Simon.
d'assurances de grâce et de menaces de mort : « Et mon frère le savait-il? — Non. Sire. » A cette réponse le roi fit un grand Âh ! comn , un homme oppressé et qui tout d'un coup respire (1). » On ignore si Monsieur éprouva une douleur sincère mais il en donna au dehors toutes les marques.
A l'expiration de son deuil, ce prince épousa Elisabeth- Charlotte de Bavière ; ce fut une aUiance commandée par la politique de Louis XTY, qui tendait à rattacher à ses intérêts l'une des plus puissantes maisons d'Allemagne. La nouvelle duchesse d'Orléans était une princesse douée des dons de l'esprit et fort peu de ceux de la nature. Elle avait été élevée dans l'hérésie de Luther , qu'elle abandonna, au moins pour la forme , en entrant dansla famille de Louis XIV. « Le lendemain qu'elle fut à Metz, dit Mademoiselle, elle abjura son hérésie entre les mains de Tévêque. Au sortir de là et de sa première confession , elle fut mariée. Il sembla à beaucoup de gens qu'elle avait fait beaucoup en un jour (2).
Ces événements de famille ne faisaient point perdre de vue au roi les soins de son gouvernement et de ses armées. Le 10 décembre 1670, un traité d'alliance oflfensive et défensive intervint entre Louis XIV et Charles II ; par ces stipulations , l'Angleterre s'engagea à fournir au roi de France , dans sa guerre contre les Hollandais , six mille hommes de troupes de terre , cinquante vaisseaux ou frégates et six brûlots. La flotte française , créée par le zèle de Colbert et la persévérance de Louis XrV, s'élevait à soixante vaisseaux de ligne, quarante frégates, dix brûlots, et à un certain nombre de
(1) Saint-Simon.
(2) Mémoires de mademoiselle de Monipensier.
navires d'un autre ordre. En échange des sacrifices qu'elle s'imposait pour l'expédition , l'Angleterre reçut la promesse de la cession d'une partie des îles de la Hollande et de la Zélande ; mais d'abord il s'agissait de les conquérir. • Un subside détacha le roi de Suède de la Triple- Alliance : en même temps Louis XIV , par ses dons ou ses promesses , s'assura du concours des évêques de Munster, d'Osnabriick et de Cologne, et de quelques princes allemands voisins du Rhin ; plus tard il obtint de l'Empereur qu'il consentirait à demeurer neutre, et lui fit espérer, par des négociations tenues secrètes , qu'à la mort de Charles TV, considérée alors comme très -prochaine, la France et l'Empire se partageraient les dépouilles de la monarchie espagnole. L'Espagne n'accepta pas la complicité de ces défections : elle demeura fidèle à la république de Hollande , dont l'intervention l'avait remise en possession de la Franche -Comté. Cette même année (1671) fut établie l'Académie d'architecture, qui tint ses séances au Louvre.
La Hollande, exposée presque seule à un si grand orage, avait pour elle la justice de sa cause. Comme elle jouissait d'institutions Ubres , on ne pouvait guère la rendre responsable des plaisanteries de ses journalistes ou de la vanité de ses graveurs de médailles. A des tarifs qui la contrariaient , elle avait opposé des prohibitions qui , bien que malveillantes , étaient dans son droit rigoureux. Quelque peine que prissent les rois de France et d'Angleterre pour motiver leur agression , ils ne parvenaient pas à dissimuler , pour la postérité , le peu de gravité de leurs griefs ; mais ils avaient pour eux la logique de la force.
Au mois de mai 1672, Louis XIV se mit en marche
pour les Pays-Bas , à la tète de cent dix mille hommes divisés en plusieurs corps , sous les ordres de Monsieur, de M. le Prince , du maréchal de Turenne et du maréchal de Luxembourg. Les princes allemands de leur côté avaient réuni vingt mille hommes. Le rendez-vous des troupes avait été indiqué à Charleroi , sur la Sambre , et les premières opérations miUtaires devaient avoir pour théâtre l'espace qui s'étend entre la Meuse et le fihin. Yauban était chargé de conduire les sièges ; Louvois surveillait les opérations et pourvoyait à tous les besoins. Les troupes, couvertes de brillants uniformes, étaient admirables de jeunesse, de vigueur et de discipline.
Le 3 juin , Orsoi se rendit au roi , Burick à Turenne ; le lendemain, Condé s'empara de Wesel. Bimberge, Ëmerick et plusieurs autres places ouvrirent successivement leurs portes. Le 12 juin, l'armée française parut sur la rive gauche du Rhin , près de Tollus ; l'armée hollandaise, placée sous les ordres de Guillaume, prince d'Orange , jeune homme de vingt-deux ans et sans expérience, se préparait à défendre le passage du fleuve.
L'armée ennemie se composait à peine de quatre mille hommes d'infanterie et de cinq cents chevaux ; le reste des troupes gardait les villes fortes. Le passage du Bhin fut confié au prince de Gondé. Gette opération ne présent tait aucune difficulté sérieuse et s'accompUt sans résistance, sous la protection d'une tourelle et de plusieurs batteries. Les Hollandais n'avaient point de canons et ne pouvaient tenter de s'opposer au mouvement d'une armée puissante en hommes et en ressources. Les Français suivirent un gué et mirent leurs chevaux à la nage , l'espace d'une vingtaine de pas ; dès que la maison du roi et plusieurs escadrons formant ensemble quinze mille
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hommes eurent atteint Tautre bord du fleuve, ces troupes se rangèrent en bataille sans même attendre l'infanterie , et sommèrent les Hollandais de mettre bas les armes. Gomme ils se disposaient à se rendre sans coup férir , le jeune duc de Longueville , échauffé , diton, par le vin, se jeta en avant et fit feu sur Tennemi en criant : « Point de quartier pour cette canaille. » Les Hollandais répondirent par une décharge qui tua cet étourdi et blessa au poignet le prince de Gondé , son oncle. Ge fut le signal d'une mêlée sanglante qui, de part et d'autre, coûta la vie à bon nombre d'hommes dont le sacrifice eût pu être épargné.
Tel fut ce passage du Rhin , tant célébré par la poésie , mais si peu digne de l'être , si on le considère comme action militaire et non comme simple mouvement stratégique. La victoire ne pouvait être un seul moment disputée. Louis XIV n'y prit d'autre part que celle de spectateur; sa grandeur le retint au rivage, et avec raison, car ce n'était guère la place d'un roi, une mêlée où il fallait plutôt retenir qu'encourager l'ardeur des troupes, n n'y eut dans cette journée rien d'héroïque ni de généreux dont l'histoire puisse faire mention , mais la flatterie qui cherchait un prétexte avait hâte d'en trouver un et de comparer hyperboliquement cette affaire au glorieux passage du Granique(l). Gependant
(1) On voit si madame de Sévigné avait raison d'écrire à sa fille : « Quelle H guerre ! la plus cruelle, la plus périlleuse dont on ait jamais ouï parler det puis le passage de Charles VII en Italie. On l'a dit au roi. L'issel est défendu « et bordé de deux cents pièces de canon , de soixante mille hommes de pied , u de trois grosses villes , etc. » C'est ainsi que d'avance on se préparait à grossir la gloire. Bussy était plus exact lorsqu'il écrivait : « Le passage du • Rhin est une belle action ^ mais elle n'est pas si téméraire que vous pensez. « Deux mille chevaux (il aurait pu dire beaucoup plus) passent pour aller en A attaquer quatre ou ciaq cents. Les deux mille sont soutenus d'une grande
comme à la guerre ou réussit moins par les hommes que Ton tue que par le terrain qu'on occupe , le passage du Rhin eut cela d'important, qu'il ouvrit la Hollande tout entière à Finyasion de l'armée française.
L'armée française continua ses faciles conquêtes : elle prit Doesbourg, Zutphen, Àrnheim, Nosembourg, Nimègue, Sheuk, Bournel, et d'autres places encore. On ne rencontrait aucune résistance dans un pays ouvert et dégarni de troupes : l'or de la France, plus que le fer, faisait capituler les oflBciers. Les provinces d'Utrecht, d'Over-Yssel, de Gueldre étaient soumises ; Amsterdam n'attendait plus que le hioment de sa ruine, et déjà Naarden , ville située non loin de ses murs , était tombée au pouvoir du roi. Dans ce péril extrême , les magistrats délibéraient , les Juifs négociaient avec le vainqueur, les familles riches se préparaient à fuir par mer jusqu'à Batavia.
Les états généraux envoyèrent demander la paix à Louis XIV ; mais ce prince reçut les députés avec l'orgueil d'un maître et la dureté d'un ennemi. Aux humbles propositions qui lui furent soumises , il opposa des conditions telles , qu'en les acceptant la répubUque des Provinces-Unies disparaissait du rang des nations libres.
Alors on vit ce que peut un peuple réduit au désespoir par l'injustice et la vengeance : l'indépendance de la Hollande eut ses convulsions; crise terrible qui décida du salut du pays.
Le parti républicain s'était divisé en deux factions : l'une cherchait encore à temporiser et à obtenir de la
« armée où le roi est en personne » elles quatre on cinq cents sont des troupes « épouvantées, etc. » Il est vrai que ce récit, plus conforme à la vérité , déplut fort au grand roi , et contribua à prolonger la disgrâce de Bussy.
clémence de Louis XIY des concessions moins impitoyables; l'autre n'espérait plus qu'en elle-même et en son droit. Par malheur pour les deux frères de Witt , le premier grand pensionnaire , l'autre amiral de la Hollande , ils étaient tous deux du parti de la paix , et d'une paix nécessairement honteuse.
Leur crime , trop commun dans les États où le pouvoir est livré à la concurrence , fut d'avoir plutôt peur de leurs adversaires du parti contraire que de l'étranger lui-même. Parce qu'ils avaient administré vingt ans leur pays avec gloire et dévouement, ils oublièrent qu'ils n'étaient rien que par le pays , et qu'aucun état de service , si honorable qu'on le suppose , ne permet à un citoyen d'isoler ses intérêts de ceux de la patrie , de stipuler pour lui-même. C'était malgré eux que la faction contraire avait porté au commandement de l'armée le jeune prince d'Orange , rejeton des anciens stathouders; les frères de Witt, ennemis jurés du gouvernement déchu , redoutaient moins le triomphe de Louis XIV que celui de Guillaume, leur rival. Cette crainte impie causa leur ruine. Le peuple se souleva contre ses magistrats et massacra sans pitié le grand pensionnaire. Sous un prétexte choisi au hasard, il livra au bourreau le frère de cette victime. On assure que dans les tourments Corneille de Witt récita l'ode si connue du poète latin qui commence par ces mots : Justum ac tenacem propositi virum. Que cette pensée le consolât de sa disgrâce , c'était là le propre d'une âme forte; mais la révolution qui rétablit le stathoudérat , dans la personne de Guillaume d'Orange , n'en contribua pas moins à sauver la Hollande.
Par les conseils du stathouder et sous Finspiration d'un noble patriotisme , la Hollande prit le parti de s'ensevelir
sons les eaux. Les écluses furent partout ouvertes , les digues percées, et la campagne inondée : grâce à ce dévouement qui sacrifiait les récoltes , les bestiaux , les villages , et tant d'éléments de richesse , Amsterdam et les autres villes offrirent l'image d'autant de citadelles en- Tironnées de l'Océan et protégées par des vaisseaux de guerre. L'armée de Louis XIV, surprise comme le pays par le débordement des eaux, se vit subitement hors d'état de continuer ses conquêtes.
Le roi n'en voulut pas moins jouir des vaines ovations que sa vanité s'était promises. Laissant à Turenne le soin de continuer la guerre , il revint à Paris se faire décerner des fêtes pompeuses' et recevoir des hommages déjà démentis par les événements. L'orgueil des Français était d'ailleurs complice de celui de leur monarque ; on croyait à la grandeur des victoires et des résultats , et les villes qu'on se flattait d'avoir conquises , et dont on enchaînait les images sous un arc triomphal (1), voyaient mourir au pied de leurs fossés les efforts impuissants des armées françaises.
Sur mer, les Hollandais commandés par Bujter obtinrent plusieurs avantages signalés et rendirent l'espoir à ce peuple : mais déjà se formait contre Louis XIY une nouvelle coalition européenne.
Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, et chef de ce pays qui depuis , sous le nom de royaume de Prusse, a occupé une si grande place dans l'histoire , fut le premier à se déclarer contre le roi de France. Intéressé par ses possessions de Gueldre aux événements de la guerre , il entra en Hollande avec vingt-cinq mille hommes , et se mit en devoir de repousser l'invasion française. Turenne,
(1) L« porta Saint-DeDis.
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qui n'avait sous ses ordres que seize mille hommes ^ marcha à la rencontre de ce nouvel adversaire.
L'électeur reçut un double renfort. C'étaient d'abord les troupes que lui amena le duc de Lorraine , dont Louis XIV avait enlevé les provinces ; ce fut ensuite un corps d'armée que conduisait au secours de la Hollande le célèbre M ontecuculli, l'un des généraux de l'Empereur. Ce dernier souverain, renonçant à l'espoir d'obtenir quelques débris de la monarchie espagnole, venait d'adopter d'autres yitérêts et de se liguer contre Louis XIV avec l'électorat de Brandebourg et la Hollande : de son côté, l'Espagne faisait marcher des troupes dans les Pays-Bas.
Les événements de la guerre ne répondirent pas d'abord à l'attente de l'Europe : la campagne de 1673 ne fut signalée par aucun événement bien remarquable. MontecucuUi ne secondait Télecteur de Brandebourg qu'avec une lenteur calculée, ne voulant pas donner à ce prince l'occasion de rendre à la Hollande de trop grands services. Turenne passa le Bhin au mois de janvier, et, après avoir soumis plusieurs places de Westpbalie , contraignit l'électeur à demander une trêve. Louis XIV s'empara de Maëstricht, après seize jours de tranchée ouverte ; il entra ensuite en Alsace , et contraignit Strasbourg à demeurer neutre : vers le même temps , les Hollandais , sous la conduite du prince d'Orange , reprirent Naarden , et les Français , obligés de concentrer leurs forces pour faire face à l'Empereur et à l'Espagne , abandonnèrent leurs conquêtes de Hollande. Le 12 novembre , le prince d'Orange se rendit maître de Bonn; le 15, le marquis de Bochefort s'empara de Trêves : les revers et les avantages se balançaient. Les gelées d'hiver ayant permis d'o-
pérer dans les portions marécageuses des Pays-Bas, le maréchal de Luxembourg et une armée de douze mille hommes s'aventurèrent audacieusement sur les glaces de la Hollande. Ce pays fut de nouveau fatal aux Français. Un dégel qui survint les contraignit de se jeter sur une digue étroite et fangeuse; beaucoup y périrent; le reste de l'armée y eût trouvé la mort si le commandant d'un fort, qui pouvait fermer la retraite aux Français, eût fait son devoir. L'armée réussit donc à se retirer, mais après avoir exercé dans le pays des représailles sauvages et impolitiques qui soulevèrent de longs ressentiments.
Lorsque s'ouvrit la campagne de 1674, la face des choses avait bien changé pour la France : l'ambition de Louis XIY et l'inflexible hauteur de son caractère avaient rallié contre notre pays les cabinets et les peuples de l'Europe ; le monde avait hâte d'humilier cette grandeur de théâtre , qui insultait aux faibles et foulait aux pieds les notions de l'humanité et de la justice.
L'Empire et l'Espagne s'armaient et combattaient pour les intérêts d'une république si longtemps ennemie de la maison d'Autriche. Le roi d'Angleterre cherchait vainement à maintenir son alliance avec Louis XIY; l'opinion et le parlement le contraignirent de renoncer à cette poUtique détestée du peuple. Tous les autres souverains que Louis XIY avait gagnés à sa clause en furent détachés par les négociations habiles du prince d'Orange. La Suède seule demeura neutre.
L'orgueil de Louis XIY ne se démentit pas; il accepta toutes les nécessités d'une lutte aux dangers de laquelle la France entière s'associait. Il entra dans la Franche- Comté, dont ses lieutenants avaient déjà commencé la conquête : neuf jours de siège et la science de Yaub^^n
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contraignirent Besançon à se rendre ; les autres villes se soumirent en six semaines. Turenne , posté vers Montbéliard avec une armée , mettait obstacle au passage des secours que le duc de Lorraine, campé à Bhinfeld, cherchait à faire passer en Franche-Comté. Tant d'efforts réunis assurèrent la soumission de cette province , qui, depuis lors , n'a cessé de faire partie du royaume.
Le prince de Coudé , à la tète d'une armée que divers renforts venaient de porter à quarante-cinq mille hommes, couvrait les frontières du nord déjà menacées par le prince d'Orange : Tarmée du stathouder, grossie par la réunion des Espagnols et des Impériaux , s'élevait à quatre-vingt mille combattants. Condé résolut de se^ tenir sur la défensive et de couvrir Charleroi.
L'armée française occupait une position très-forte près du village de Senef : le prince d'Orange essaya vainement de l'en faire sortir. Comme il désespérait d*en venir à bout, il se replia sur Ath, à travers plusieurs défilés dangereux qui donnaient un grand avantage à Condé. Ce dernier en profita pour battre l'arrière-garde du stathouder; elle se composait d'Espagnols et de Hollandais, qui laissèrent sur le champ de bataille deux mille hommes tués , trois mille prisonniers , leurs bagages et la caisse militaire.
Ce n'était là qu'un échec partiel et qui laissait à l'armée ennemie toute la supériorité du nombre ; le prince d'Orange n'hésita point à en profiter pour revenir à la charge ; il fit occuper quelques hauteurs et attendit son adversaire. Des deux côtés , la bataille s'engagea avec un incroyable acharnement. Condé donna l'exemple de la plus rare intrépidité. Il se montra prodigue de son sang et de celui de ses soldats ; le carnage fut horrible. Lorsqu'à minuit(l 1 août 1674) les deux armées, épuisées
de fatigue et cniellement décimées , furent obligées de suspendre le combat, vingt^sept mille cadavres couvraient le sol, sur deux lieues d'espace. Ce champ de bataille, pavé de morts, resta aux Français; ce fut à peu près le seul signe qui les déterminât à s'attribuer la victoire de Senef : le prince d*Orange la rendit presque inutile par de savantes opérations. Il assiégea Oudenarde, que délivra Gondé ; en revanche, Grave, Dinan et Hui tombèrent au pouvoir de Tennemi. Lorsque , au retour de cette campagne meurtrière , Gondé , souffrant de la goutte et se traînant avec peine sur le grand escalier du château , vint rendre hommage de sa victoire à Louis XIV : « Mon « cousin , lui dit le roi en faisant allusion à la lenteur « de sa marche , quand on est chargé de lauriers comme « vous , on ne peut que difficilement monter. »
En Allemagne , le vicomte de Turenne passa le Rhin à Philisbourg, le 12 juin; voulant combattre le duc de Lorraine et le comte de Caprara avant qu'ils eussent reçu des renforts , il les attaqua , le 16 juin , à Sintzheim , petite ville du Palatinat , entre PhiUsbourg et Hailbronn ; les deux armées étaient égales en nombre , mais les Impériaux occupaient une position formidable qu'on ne pouvait aborder que par un défilé fort étroit. Turenne s'empara de Sintzheim et en délogea l'ennemi , après lui avoir tué deux mille hommes, et fait six cents prisonniers. Ge premier avantage lui assura la victoire, et les débris de l'armée vaincue se replièrent derrière le Necker.
Un renfort de Hongrois, placé sous les ordres du duc de Bournonville , vint rejoindre l'armée des cercles, commandée par le comte de Gaprara. Ges deux généraux se retranchèrent sur le Necker et attendirent^ pour prendre
l'offensive , que de nouvelles troupes , levées dans les cercles, fussent venues les joindre. Turenne ne leur en laissa pas le temps. Quoique inférieur à l'ennemi par le nombre de ses soldats , il marcha à sa rencontre , et le rejeta de l'autre côté du Mein.
Ce fut alors que Turenne , tristement docile aux ordres de Louvois , livra à la dévastation et à l'incendie le territoire , les villages et les villes du Palatinat : rigueur barbare, qui souille d'une tache de sang le règne de Louis XIV , et que ne commandaient ni les nécessités de la guerre , ni la défense du royaume. Le duc de Lorraine et Boumon ville, voulant tirer vengeance de ces cruelles exécutions , dirigèrent leur marche sur l'Alsace et envahirent quelques portions de cette province. Turenne les suivit sur ce terrain , et manœuvra pour empêcher leur jonction avec l'électeur de Brandebourg. On ne vit jamais une campagne défensive conduite avec une science plus profonde : il s'agissait pour Turenne de tenir en échec, avec vingt- quatre mille hommes, une armée de soixante- dix mille Impériaux; mais le génie d'un seul homme semblait avoir doublé le nombre de ses soldats et multiplié les efforts de leur courage. Soutenus par l'exemple de leur chef, ils accomplissaient sans murmure des marches pénibles, des évolutions savantes dont ils pressentaient le but; l'art de la guerre obtenait son plus beau résultat, qui est de sauver la patrie en ménageant le sang de ses défenseurs , et l'orateur chrétien , contemporain de ces merveilles, pouvait s'écrier avec un juste enthousiasme : « Yilles , que nos ennemis s'étaient déjà partagées , vous êtes encore dans l'enceinte de notre empire. Provinces , qu'ils avaient déjà ravagées dans le désir et dans la pensée, vous avez encore recueilli vos moissons.
Vous dorez encore , places , qae l'art et la natare ont fortiiiées , et qu'ils avaient dessein de démolir ^ et vous n'avez tremblé que sous des projets frivoles d'un vainqueur en idée, qui comptait le nombre de nos soldats et qui ne songeait pas à la sagesse de leur capitaine (1).»
Louvois, organisateur habile, mais ministre timide lorsqu'il s'agissait de plans qu'il n'avait pas conçus , jugea que, malgré la résistance des armées françaises, il était plus dangereux qu'utile de défendre l'Alsace. Il prescrivit à Turenne d'abandonner ce pays, et de se replier en arrière pour arrêter avec plus de sûreté les progrès de l'ennemi. Turenne, mieux inspiré cette fois que lorsqu'il s'était agi de livrer le Palatinat aux flammes , refusa d'obéir, en assurant qu'il prenait toul sur lui et se chargeait des événements. Sa confiance ne fut pas trompée : les Impériaux , chassés de quartiers en quartiers, furent vaincus à Mulbausen le 29 décembre; moins de huit jours après (5 janvier 1675) Turenne les battit encore à Turckein , et les contraignit de repasser le Rhin. L'Alsace était délivrée.
L'année qui venait d'expirer avait été signalée par d'autres événements militaires. Dans le Boussillon, les Espagnols s'étaient emparés du château de Bellegarde , et avaient fait prisonniers quinze cents hommes du corps du lieutenant général Le Blet; l'arrivée de Schomberg sauva le reste de l'armée. Sur mer, l'amiral Tromp, commandant la flotte hollandaise , échoua en vue de Belle-Ile, sur les côtes de Bretagne ; Buyter ne fut pas plus heureux dans la Martinique. En Sicile, Louis XIY envoya des secours aux habitants de Meçsine, qui avaient secoué le
(I) fUchier. — Oraiscn funèbre*
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joug de l'Espagne , et les insurgés le proclamèrent solennellement roi de Sicile.
La campagne de i 675 s'ouvrait sous des auspices favorables : pendant que Turenne , encouragé par les acclamations de la France et l'admiration de l'Europe , repoussait en Allemagne les généraux et les armées de l'Empire , soixante mille Français , sous les ordres du roi , du prince de Gondé et des maréchaux de Gréqui et de Luxembourg, couvraient la ligne qui s'étend du Brabant à la Moselle. Leur intention était de marcher en avant et de neutraliser les forces du prince d'Orange sur Maëstricht ; mais , pour enlever Liège , Dinant , Huy et Limbourg , il leur fallut de longs efforts et de rudes fatigues. Ges succès ne répondant point à l'attente du roi, Louis XIY, qui s'ennuyait des lenteurs d'une guerre défensive , revint à Paris , laissant à Gondé le commandement de l'armée du Nord et la conduite des opérations contre le prince d'Orange. En Catalogne, le comte de Schomberg prit Figuières, Baschara, le fort Jouy , Ampurias et quelques autres places ; il battit le duc de Saint-Germain , général des Espagnols , et emporta Bellegarde après cinq jours de tranchée.
Cependant, depuis quelques mois , l'attention publique se portait tout entière sur la rive droite du Rhin , que Turenne et MontécucuUi, illustres et dignes émules, faisaient servir de théâtre à une lutte savante. Le premier avait réussi à couvrir Strasbourg ; il avait jeté deux ponts sur le Rhin , et trouvé le moyen d'occuper chaque jour de nouveaux points sans en abandonner aucun à l'ennemi. MontécucuUi , moins heureux , mais aussi prévoyant , s'était retranché aux environs de Bade , ayant sa droite appuyée sur le village de Salsbach , à l'entrée des montagnes. C'était une position avantageuse d'où Turenne comptait bien le chasser.
Le 27 juillet 1675, jour de deuil pour la France, Tureune se leva de bonne heure, fit célébrer la messe et communia (1); ensuite il disposa son ordre de bataille , et, s'étant mis à considérer l'ordonnance de l'ennemi , il ne put s'empêcher de s'écrier : * Je les tiens , et je vais recueillir les fruits d'une si étonnante campagne.» Quelques moments après il se porta sur la droite , pour y surveiller des mouvements de troupes. Gomme il arrivait sur une éminence , un coup de canon tiré à l'aventure par l'ennemi l'atteignit à la cuirasse et le jeta mort à vingt pas du lieu où il avait été frappé. Le boulet emporta le bras du lieutenant général Saint-Hilaire , né plébéien , qui était chargé de commander l'artillerie. Le fils de Saint-Hilaire se jeta alors au cou de son père en poussant des cris, mais l'héroïque blessé lui dit , en lui montrant le corps de Turenne : «< Ce n'est pas moi , c'est ce grand homme qu'il faut pleurer. » Oraison funèbre aussi grande que Turenne ! l'antiquité n'a pas de parole plus digne de louange.
Cet homme illustre fut pleuré de la France et salué des regrets de ses ennemis (2). Louis XIV, Thonorant comme un nouveau Du Guesclin, le fit ensevelir à Saint- Denis, dans les caveaux réservés aux cendres des rois ; et , aujourd'hui encore , c'est sous le dôme des Invalides , près de la tombe de Napoléon , que sa glorieuse dépouille est déposée. Turenne s'était lentement formé à la science des combats , mais il avait gagné en audace après avoir commencé par la prudence. Ami et père du soldat,
(1) Il avait depuis sept ans abjuré le calvinisme. Bossuet l'avait instruit dans la foi catholique.
(2) Montécuculli écrivit à l'Empereur que Turenne faisait honneur à Tea^ péce humaine.
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il avait fait entrer en ligne de compte le dévouement et l'intelligence qu'il communiquait à ses troupes. Il ne livrait rien au hasard, mais beaucoup au courage. Il possédait à fond l'art des campements et celui de tirer parti d'un terrain. Gomme il opérait avec des masses petites , mais bien disciplinées , il ne se laissait surpasser par personne dans l'habitude de dérober ses projets à Tennemi , et de viiincre en détail , après avoir su les isoler, les diverses fractions d'une puissante armée, trop forte pour être abordée réunie. Bien n'égalait sa vertu militaire , sinon sa modestie et sa bonté ; et, comme il attendait tout de Dieu , rien de lui , Dieu se plaisait à bénir ses entreprises.
Turenne mort, la France se trouvait découverte du côté du Rhin , bien qu'elle y conservât encore une armée. Les troupes, veuves de leur chef, durent combattre pour s'assurer la retraite sur la rive française : leur dévouement triompha des obstacles qui s'y opposaient; mais MontécucuUi les suivit de près et entra de nouveau en Alsace par le pont de Strasbourg.
Louis XIV se hâta d'envoyer Gondé reprendre l'œuvre qu'avait laissée interrompue la mort de Turenne : cette mission était faite pour lui , et il s'en montra digne ; après avoir délivré Saverne et Haguenau , il contraignit de nouveau Montécuculli à repasser sur les terres d'Allemagne. Ainsi finit la campagne de 1675 ; elle eut cela de particulier, que les trois plus grands généraux de l'Europe y terminèrent leur carrière militaire : Turenne , en perdant la vie sur le champ de bataille ; Gondé et Montécuculli , en rentrant dans le repos que leur imposaient les infirmités et la vieillesse.
Turenne était devenu général par l'étude et par l'expérience des choses de la guerre, mais Gondé le fut
d'inspiration et avant d'avoir atteint l'âge d'homme. La bataille de Rocroi , son plus brillant fait d'armes , fut la porte par laquelle il entra dans la gloire ; les autres combats qu'il eut à livrer, les victoires de Lens , de Nordlingue et de Fribourg , la sanglante affaire de Senef ne firent que lui maintenir dans l'admiration des hommes la place que son premier pas lui avait assignée. Inférieur à Turenne dans le plan d'une campagne , fort au-dessous de lui dans la science des campements et des retraites , il le surpassait dans ces moments où la victoire , demeurée douteuse, dépend d'une illumination soudaine. Le soldat était fier de vaincre sous un tel général , mais il ne l'aimait pas , à cause de la dureté de son commandement et du peu de cas qu'il faisait de la vie des autres. Cet homme , si grand en face de l'ennemi , se montra faible et vaniteux dans la vie ordinaire. Il eut l'ambition d'un chef de parti sans en avoir les talents. Le crime qu'il commit en se mettant à la tête des troupes espagnoles contre sa patrie, s'il peut trouver quçlque atténuation dans les habitudes du droit féodal , n'en ternit pas moins sa mémoire : conspirateur sans dignité , Condé flatta le peuple pour gagner le pouvoir, et s'humilia plus bas qu'il ne convenait à son génie pour ramasser les honneurs et le pardon de la cour. Au reste , il ne vint au monde ni à son temps ni à son heure. Né plus tôt, il eût été sans peine un héros d'Homère ; il eût tout naturellement rempli le rôle de Charles le Téméraire ou de Charles Martel : élevé dans une société qu'absorbait déjà le principe monarchique et qui avait soif de hiérarchie , il ne fut qu*une sorte de terme moyen entre le connétable de Bourbon et Warwick. Turenne, au contraire, même dans ses fautes, appartint toujours à son époque; il fut le guerrier modèle dans ce
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siècle qui s'enorgueillissait de Gustave- Adolphe , de Wallenstein et de Moutécuculli , et qui devait plus tard se glorifier de Marlborough et du prince Eugène.
La Suède, ayant renouvelé son alliance avec Louis XIV, fit entrer une armée dans les provinces de Brandebourg. L'électeur marcha à la hâte au secours de ses États, et défit complètement l'armée suédoise près de Ferhbellin (18 juin). Si cette diversion fut fatale au roi de Suède et lui coûta des places fortes en Poméranie , elle fut utile à la France en écartant du théâtre des opérations militaires un ennemi dangereux. Le vieux duc de Lorraine, dépossédé par Louis XTY, étant mort sur ces entrefaites, son neveu, Charles Y, lui succéda, au moins de nom et en espérance. L'Empereur n'eut pas de plus grand général ni d*allié plus fidèle. La même année, Louis XIY créa huit maréchaux de France ; on les appela , avec cet esprit français qui se raille de tout , la monnaie de M. de Turenne.
La guerre ne fut point interrompue en 1676, bien que des négociations eussent commencé à Nimègue. La marine française triompha de la flotte hollandaise dans un combat mémorable livré en vue de Messine , et qui coûta la vie à Ruyter. Sur le Rhin et dans les Pays-Bas , la campagne se réduisit de part et d'autre à des sièges. Le prince Charles de Lorraine , à la tète de l'armée impériale, investit Philisbourg, et s'en rendit maître le 17 septembre. Les Français s'emparèrent des villes de Condé, de Bouchain et d'Aire, dans les Pays-Bas. Le prince d'Orange assiégea Maëstricht; cette place était défendue par Calvo, Catalan d'origine: « Messieurs, dit-il « aux ingénieurs , je n'entends rien à la défense d'une « ville ; tout ce que je sais , c'est que je ne veux pas me * rendre. * Et il tint parole : après quarante jours d'ef-
forts et de combats, le prince d'Orange fut obligé de lever le siège , le 25 août , à l'approche du maréchal de Schomberg. Le 1 4 décembre , un détachement envoyé par le maréchal de Luxembourg s'empara de Montbelliard. Le même corps prit ensuite position sous Brisach ; sa bonne contenance, jointe à la fidélité des habitants de Bâle , qui refusèrent des passages au duc de Lorraine, empêcha ce prince de passer le Rhin , et d'exécuter les projets qu'il pouvait avoir sur la Franche-Comté et sur les an* ciennes possessions de sa famille. En Amérique , le comte d'Estrées reprit Cayenne aux Hollandais, qui depuis six mois s* en étaient rendus maîtres (20 décembre).
La campagne suivante (1677) fut plus décisive. Pendant que Luxembourg investissait Valenciennes , le roi vint en personne assister au siège de cette ville. Dans la nuit du 9 au 10 mars, la tranchée fut ouverte, et le 17 , les mousquetaires s'étant emparés de la contrescarpe , les autres ouvrages furent emportés , et la place capitula. Dans les premiers jours d'avril , le roi se rendit maître de Cambrai.
Monsieur, frère de Louis XIV, à qui le roi donnait rarement occasion de se distinguer , reçut Tordre de suivre avec vigueur le siège de Saint-Omer : le prince d'Orange entreprit de faire lever le siège de cette ville ; il fut vaincu à la bataille de Cassel , où Philippe de France donna de grandes preuves de valeur. La conduite de ce prince contrastait avec les habitudes de mollesse qu'on lui avait suggérées. On dit que Louis XIV en fut jaloux , et qu'il évita à l'avenir de fournir au duc d'Orléans de nouvelles occasions de signaler son courage et de révéler en lui un petit-fils de Henri IV.
Le maréchal de Créqui , à la tête de l'armée du Rhin ,
manœuvrait sur la Sarre et la Moselle , pour couvrir Met/ et la Lorraine , alors menacées par le prince Charles. Ce dernier, plusieurs fois vaincu en détail , se vit forcé de repasser le Rhin avec les débris de ses troupes. Le corps commandé par le duc de Saxe, qui était resté en Alsace, fut encore plus maltraité : le duc , pour se replier derrière le Rhin, eut besoin d'un passe-port que Créqui lui fit délivrer. Le 7 octobre, le maréchal de Créqui gagna sur l'ennemi la bataille de Cokesberg ; quelques jours après il se rendit maître de Fribourg, capitale du Brisgau. La prise de cette ville termina la campagne sur les frontières allemandes.
Du côté des Pyrénées , le maréchal de Na vailles avait repoussé les Espagnols , pendant que le comte d'Estrées , après avoir livré à l'ennemi , dans les Antilles , un combat naval qui coûta quatorze vaisseaux à la Hollande , s'emparait de Tabago et soumettait Tîle entière à l'obéissance du roi.
Louis XIV sentait sa puissance affaiblie parles sacrifices qu'imposait la guerre : il essaya de rattacher à son alliance le jeune prince d'Orange , en lui faisant offrir, par forme d'insinuation , la main de mademoiselle de Blois , sa fille naturelle. Guillaume refusa avec une juste fierté cette proposition inattendue ; il répondit qu'une fille légitime de Louis XIV ne serait pas trop pour lui. Cl fit plus, et obtint en mariage la princesse Marie, fille du duc d'Yorck, nièce de Charles II , et héritière présomptive du trône d'Angleterre. Cette union fut à la fois fatale aux Bourbons et aux Sluarts , mais elle servit merveilleusement l'ambition du prince d'Orange. Dès le premier jour elle détermina le roi d'Angleterre à prendre parti pour la Hollande dans sa lutte contre la France (1678).
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Les Français abandonnèrent Messine, et Louis XIY renonça à sa royauté imaginaire de Sicile. En revanche, le roi se porta en Lorraine , puis en Flandre. En quelques jours il s'empara de Gand et d'Ypres. Ces avantages, obtenus dès l'ouverture de la campagne , donnèrent à la Hollande de nouveaux sujets de crainte, et les négociations pour la paix , commencées sans résultat l'année précédente , furent de nouveau reprises de part et d'autre.
L'Angleterre , à peine engagée dans le conflit , voyait avec peine ces ouvertures pacifiques : le prince d'Orange, de son côté , n'épargnait rien pour les traverser ; mais l'Europe avait besoin de repos , et n'envisageait qu'avec inquiétude les longues éventualités de la guerre. Le 10 août 1678, un traité fut signé entre les plénipotentiaires de France et de Hollande, à des conditions honorables pour les deux pays. Quatre jours après, le prince d'Orange, qui ne pouvait ignorer ces conventions et qui aurait dû les respecter , eut Todieuse pensée de livrer encore une bataille aux armées de Louis XIV , espérant qu'en cas de succès de sa part tout serait rompu. Ce prince avait besoin de la guerre pour satisfaire ses rancunes personnelles et pour accroître son importance. H attaqua donc par surprise le maréchal de Luxembourg, qui comptait sur la paix et avait cessé de prendre les précautions qu'exige le soin d'une campagne. Guillaume, contre son attente, fut honteusement vaincu , et il ne lui resta que le remords d'avoir sans nécessité , et pour la seule cause de ses intérêts , sacrifié la vie de plusieurs milliers d'hommes.
L'Empire ne tarda pas à entrer dans la voie des négociations où l'avait précédé la république de Hollande ; le Danemarck et l'électorat de Brandebourg y furent également contraints par les victoires du maréchal de Gréqui ,
et alors les ferments de haine et d'hostilité qui troublaient le continent furent encore une fois comprimés.
La paix de Nimègue, qui fut glorieuse pour la France, assura à Louis XIV la possession de ses conquêtes d'Alsace : en Flandre , un grand nombre de places furent rendues aux Espagnols ; mais le roi garda Gondé , Bouchain , Ypres , Yalenciennes , Cambrai , Maubeuge , Gharlemont, Saint- Orner et Gassel; la Franche-Comté fut réunie à la France et ne cessa plus d'en faire partie ; Louis XIY resta maître de la Lorraine, qui ne lui fut point cédée, mais qu'il ne rendit pas. De toutes ses conquêtes sur les Impériaux, il ne garda que Fribourg. La Hollande reprit la forte place de Maëstricht. Les di£fé* rents princes d'Allemagne firent entre eux , en vue de la paix , des arrangements particuliers dont Louis XIY fut l'arbitre : par la permission de Dieu , le dévouement de la noblesse et les sacrifices du peuple , cette longue guerre avait étendu les limites de la puissance du roi ; les entreprises faites pour Fabattre étaient demeurées stériles ; FEurope se taisait et craignait, et la France, toujours éprise de la gloire des armes et disposée à se soumettre au joug lorsqu'il est illustre , décerna à Louis XIY, d'une voix unanime , ce surnom de Grand que la postérité n'a point dédaigné de reconnaître.
Triste grandeur cependant que celle qui prend pour base les hécatombes de la guerre et les désespoirs maternels ! Le jour devait venir où , devant un pompeux cénotaphe, en face des ossements de ce roi que la multitude avait voulu profaner, sous les yeux d'un pays appauvri par les combats et désolé par l'ambition d'un seul homme, l'orateur chrétien devait faire justice de cette fausse grandeur que l'homme admire, et renvoyer à Dieu seul, qui
fait et défait les rois, le principe de toute élévation , de toute louange et de toute gloire.
Cependant la paix ne devait pas être de longue durée, et Louis XIV semblait en avoir le pressentiment : l'Empire , la Hollande et l'Espagne , cédant à la nécessité , licencièrent leurs troupes de guerre ; mais le roi de France maintint son état militaire , et l'Europe comprit qu elle avait tout à craindre d'un homme qui se résignait si mal à modérer sa fortune. C'est qu'il était déjà venu pour liouis XIV, ce moment dangereux, l'écueil accoutumé des conquérants, où, parce qu'on a vaincu, on s'imagine pouvoir tout oser. Contre les maîtres de la terre , aussi bien que pour les esclaves , la justice arrive , et si elle a le pied boiteux, sa marche est sûre.
Les traités de Westphalie , d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue avaient donné à la France un grand nombre de Tilles et de districts , avec leurs dépendances. Ces mots étaient vagues , et par cela même ils prêtaient merveilleusement à rinterprétation du plus fort. Louis XIV, pour examiner la nature et l'étendue des cessions faites à la France , institua en 1680 , dans les parlements de Besançon et de Metz , et dans le conseil souverain d'Alsace , séant à Brisach , des chambres dites de réunion. Elles établirent que tout ce qui avait dépendu des pays en question dans les temps antérieurs , devait y être de nouveau incorporé. Cette logique de la justice , au service de la victoire , pouvait mener fort loin , et l'on ne tarda pas à s'en convaincre. Louis XIV s'en servit pour se rendre maître des duchés de Veldens et de Deux-Ponts, des principautés de Saarbruck, de Saarwerdcn et de Montbelliard. Strasbourg avait conservé l'existence d'une ville impériale. L'or de Louis XIV suscitait depuis longtemps
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des agitations dans le sein de cette république , et il se formait un parti qui réclamait la réunion à la France. Louvois conduisit ayec adresse une négociation dont le résultat devait être la reddition de Strasbourg; Fhabile ministre en rédigea la capitulation le 30 septembre 1681 avec le baron de Monclar, commandant l'Alsace en Tabsence du duc de Mercœur. Strasbourg continua de former une république sous la souveraineté de la France : les habitants conservèrent leurs privilèges, droits et coutumes , tant ecclésiastiques que politiques , conformément au traité de Westphalie et aux règlements de Tannée décrétoire. En 1683 et 1684, les places de Courtrai et de Dixmude furent remises à Louis XIV : les armées de ce roi s'emparèrent ensuite , après un long blocus et un formidable bombardement , de l'importante place de Luxembourg. On était encore , du moins officiellement, en paix avec l'Europe; et ce qui rendait la prise de Luxembourg plus odieuse, c'est que l'empereur d'Allemagne, dont Louis XIY envahisssait les possessions , était alors exposé à l'agression des Turcs ,• contre lesquels il appelait à son aide tous les princes chrétiens. Sobieski, roi de Pologne, et le prince Charles de Lorraine, dépossédé de ses États par Louis XIV, répondirent dignement àl'appel de l'Empereur et contribuèrent à repousser l'invasion des barbares. Les querelles du jansénisme et du quiétisme préoccupaient alors les esprits. Nous nous bornons à les indiquer ici, nous réservant d'y revenir très-prochainement et d'entrer dans de plus amples détails (1).
(1) L'affaire des poisons, qui consterna la société en lui révélant ses plaies à la foi cachées et profondes , sera également l'objet d'un récit particulier. L'ordre et la clarté, dont nous avons voulu nous faire une régie, nous sembleut exiger que les actes généraux du régne et des guerres soient racontés
Le daaphin fils de Louis XIY épousa la fille de l'électeur de Bavière (1680): la même année, Arnauld de Pompone , ministre des affaires étrangères , fut disgracié , et son portefeuille donné à Croisy, frère de Golbert. Pompone était assez favorable aux jansénistes : cette tendance mécontentait le roi. Mais ce qui surtout déplaisait à Liouis XIY , c'est que son ministre se montrait par trop doux et modéré dans ses dépèches. « Tout ce qui passait par lui , dit Louis XIY dans ses Mémoires, perdait de la grandeur et de la force qu'on doit avoir en exécutant les ordres d'un roi de France qui n*est pas malheureux. »
Les pirates des côtes barbaresques infestaient la Méditerranée et mettaient des entraves au commerce. Louis XIY confia à Duquesne la mission de les répri> mer, et l'amiral châtia les corsaires de Tripoli (1681). L'année suivante, Duquesne bombarda deux fois Alger à l'aide des galiotes à bombe que venait d'inventer le chevalier Benaud : les Barbares se virent forcés de mettre en liberté les chrétiens qu'ils tenaient dans l'esclavage , et dont ils avaient déjà fsit périr un grand nombre en les attachant tout vivants à la gueule de leurs canons. Lorsque de nos jours on se promène devant ces bouches à feu qu'une conquête récente a livrées à la France, et qui défendent la large terrasse des Invalides, le cœur se serre quelquefois , ému d'une douleur religieuse, en se reportant par la pensée au sacrifice des martyrs qui peutêtre reçurent, liés à ce bronze, la mort et la couronne des saints (1682).
sans interruption. Cette mélhode, qui, sous plus d'un rapport, contrarie la marche ordinaire des dates , est la seule , peut-6tre , qui permette i l'iiistorien d'exposer les éyéuemeals sans confusion et de les placer en relief sans leur faire perdre de leur caractère : un livre d'histoire n'est pas soumis aux conditions étroites d'un journal
Le bombardement d'Alger porta ses fruits : les pirates respectèrent désormais notre pavillon , jusqu'au jour où , ayant osé s'affranchir de cette crainte , ils attirèrent sur eux la colère de nos rois et Tirent leur pays réduit au sort de colonie française.
La république de Gènes osabrayer Louis XIV et prendre parti pour les ennemis de ce roi. Le marquis de Seignelai, fils de Golbert et ministre de la marine , se présenta devant cette ville à la tête d'une escadre formidable , que Duquesne commandait sous ses ordres. Les magistrats de la république n'ayant point voulu se résigner à une humble et entière soumission , Gènes la Superbe fut bombardée durant dix jours, et vit s'écrouler une partie des édifices de marbre qui la rendaient si orgueilleuse (1684). La république avait compté sur l'appui de l'Espagne ; n'étant point secourue , elle ouvrit des négociations et rechercha auprès du roi la médiation du pape. Louis XIV exigea que le doge, assisté de quatre sénateurs , vint implorer sa clémence dans son palais de Versailles , et que la république rompit toute relation avec l'Espagne. Le doge impérial Lescaro se vit donc contraint de venir faire une amende honorable à Versailles : accueilli avec des égards mêlés de hauteur, il eut à se louer de la politesse du roi et à se plaindre du dédain de ses ministres. Gomme il se promenait dans les jardins et les appartements de cette pompeuse résidence, Seignelai lui demanda ce qui, au milieu de ces magnificences , lui causait le plus d'étonnement : « G'est de m'y voir, » répondit le doge;
Versailles ne tarda pas à contempler dans son sein des hôtes non moins inattendus. Ge furent les envoyés durci de Siam, qui vinrent offrir à Louis XIV les présents de l'Inde. On ne sait guère aujourd'hui ce qu'il faut penser
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de cette ambassade , qui rappelait , sur de moindres proportions, la visite de la reine de Saba à Théritier de David. Quelques-uns ont cru que les prétendus Siamois n'étaient en réalité que des Indiens recueillis parles vaisseaux français sur les côtes de Goromandel ou du Bengale, et que d'habiles courtisans déterminèrent à jouer le rôle d'ambassadeurs venus des extrémités de l'Orient pour encenser Louis XIV. On ne voit pas trop pourquoi ils se seraient exposés à cette coupable flatterie , qui pouvait tourner à la honte de leur maître et à leur propre châtiment. N'estil pas plus simple d'admettre que ces étrangers vinrent réellement de Siam , royaume que nos missionnaires parcouraient déjà pour y prêcher la foi et y semer, avec la rehgion, les germes d'une civilisation qui fut trop tôt étouffée? Quoi qu'il en soit, les envoyés de Siam furent pompeusement reçus , et l'on se plut à étaler sous leurs yeux toutes les merveilles de la France. Enfin , vers le même temps ( 1 686), le duc de Moscovie tint à honneur de députer des ambassadeurs à Versailles , et de se faire ainsi admettre au foyer des puissances européennes : quelques années de plus , et ces barbares , régénérés par le bras vigoureux de Pierre le Grand , allaient entrer de plein droit dans la famille des peuples civilisés. Mais alors personne ne soupçonnait leurs destinées futures et ne pressentait de quel poids ils pèseraient sur l'Occident.
Suspendons maintenant le récit des conquêtes et de la gloire de Louis XIV : recherchons si le règne de ce prince ne fut pas plus digne d'appeler les regards de la postérité par les institutions pacifiques et les manifestations d'intelligence dont il favorisa le développement, qu'il ne le fut par les usurpations entreprises à main armée sur les peuples et par les champs de bataille couverts de morts.