‹ Histoire de Louis XIVChapitre 9 sur 19 · DE LA MORT DE MAZARIN A LA PAIZ D'A!Z-LÊ- CHAPELLE · texte numérisé non relu

DE LA MORT DE MAZARIN A LA PAIZ D'A!Z-LÊ- CHAPELLE

AZARiN mort, les ministres cherchaient

entre eux qui serait son héritier et gouver-

,^ nerait à sa place un jeune roi dépourvu d'ei-

'"'•%. périence. « A qui nous adresserons-nous? »

demandèrent-ilsàLouisXIV. « A moi! » répondit ce prince , et il se montra digne de cet engagement avec le devoir.

La cour et le peuple , également lassés du règne des favoris , regardèrent comme une sorte de liberté de ne plus recevoir d'autres ordres que ceux du roi , et de n'être plus avilis par l'obéissance. Cependant on se défiait encore des résolutions d'un prince de vingt-deux ans , environné de flatteurs et accessible aux séductions de la volupté. Mais Louis XIV justifia cette parole que Hazarin avait dite au maréchal de Grammont en parlant de son souverain : * Il y a en lui de l'étoffe pour faire quatre « rois et un honnête homme. » On le vit avec étonnement

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prendre des heures réglées et invariables pour le travail , lire toute requête avec une attention vraie, s'exprimer avec précision, énergie, démêler les problèmes les plus difficiles , soumettre à l'ascendant de son caractère encore plus qu'à son autorité absolue des hommes forts de gloire , de savoir et d'intelligence. Il y avait quelque temps qu'il consultait ses forces et qu'il essayait en secret son génie pour régner. Il commença par régler les attributions des divers ministères , donnant à ses secrétaires d'État toute la confiance nécessaire à l'exercice de leur administration , et veillant sur eux pour les empêcher d'en abuser; le temps qu'il consacra aux affaires fut de huit heures par jour.

Sous le ministère de Mazarin, Fautorité royale avait pris des accroissements considérables. Le mauvais succès des derniers troubles et le triomphe du ministre avaient disposé les esprits à la soumission. Ce n'était pas que la servitude ne rencontrât dans les mœurs du pays aucune opposition sourde , aucune protestation chagrine : au fond de la société, et malgré le calme officiel de la surface, vivaient encore des traditions contre lesquelles le despotisme royal avait à se tenir en garde. Les salons du Marais boudaient la cour ou se dédommageaient par des moqueries clandestines de la contrainte imposée par la force; la brillante marquise de Sévigné, frondeuse mal convertie , attendait , pour pardonner au roi les vieux griefs du parti féodal , que Sa Majesté daignât danser avec elle ; et , si sa tête légère tournait à une si haute faveur, les anciens habitués de T hôtel de Rambouillet se montraient plus difficiles ou plus exigeants.

Louis XIV eut d'abord quatre ministres : le chancelier Séguier, ayant dans ses attributions la justice;

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Lionne, les afEaires extérieures ; Le Tellier, la gaerre ; et Fouqaet, les finances, avec le titre de surintendant. Celui-ci était un homme habile , mais dissipateur et dissolu. « Savant dans le droit et même dans les belleslettres, sa conversation était légère, ses manières assez nobles; il écrivait bien, et ordinairement à la bougie, dans son lit, sur son séant , les rideaux fermés : il disait que le grand jour lui donnait de perpétuelles distractions. Il se flattait aisément, et, dès qu'il avait fait un petit plaisir à un homme, il le mettait sur le rôle de ses amis , et le croyait prêt à se sacrifier pour son service : cette pensée le rendait fort indiscret. ... Il prétendait être le premier ministre , sans perdre un moment de ses plaisirs. Il faisait semblant de travailler seul dans son cabinet, à Saint-Mandé, et, pendant que toute la cour, prévenue de sa future grandeur, était dans son antichambre, louant à haute voix le travail infatigable de ce grand homme, il descendait par un escalier dérobé dans son petit jardin.... Il se flattait d'amuser Louis XIV par des bagatelles , et ne lui proposait que des parties de plaisir. . . ce qui déplut au roi...» Il donnait pour quatre millions de pensions à ses amis de cour qu'il croyait ses créatures.... (1)» Mais, pendant qu'il prodiguait aux grandes dames de la cour et à ses partisans le trésor de l'État, il songeait largement à sa propre fortune : il avait dépensé des sommes énormes à son château de Vaux , dont la magnificence effaçait celle des résidences royales; son château de Belle-Ile , en Bretagne, était fortifié et garni d'artillerie. Pour dissimuler ses prodigalités , il ne présentait au roi que des comptes fort exagérés quant aux

(i) mémnires de Choisi,

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Louis XIV diez Fouquet .

recettes , et fort au-dessous de la réalité pour les dépenses, ignorant que Louis XIY contrôlait ces comptes avec la plus minutieuse sévérité, et que Colbert, de son côté, en relevait soigneusement lesjerreurs. A ces fautes si graves il en ajoutait une plus sensible peut-être au cœur du roi , celle de tendre des séductions à madame de La Yallière. Enfin, pendant que Louis XIV n'attendait qu'une occasion de sévir, ce ministre infidèle courut lui-même à sa perte en se laissant aller à un excès de vanité irréfléchie. Le 20 août 1 66 1 il donna au roi , en son château de Yaux , une fête dont la magnificence inouïe laissait bien loin le faste des divertissements de la cour. Louis XIV, considérant à quel indigne usage passait l'argent du peuple , eut alors la pensée de faire arrêter Fouquet ; mais Anne d'Autriche donna à son fils le sage conseil de s'abstenir de cette sévérité, qu'on eût pu qualifier de trahison; la vengeance du roi, pour être différée, ne fut que plus implacable. On supposait à Fouquet la force de résister à l'autorité souveraine, et, pour prévenir toute tentative de ce genre, le roi envoya des troupes en Bretagne. Cependant Fouquet et Colbert accompagnèrent Louis XIV jusqu'à Nantes. Ce fut dans une maison de plaisance , qu'il possédait aux abords de cette ville , que Fouquet fut arrêté par des mousquetaires , et conduit sous bonne escorte au château d'Angers. En même temps on fit partir des courriers pour se saisir de ses papiers , mais ses amis , prévenus à temps , firent disparaître ceux qui auraient pu davantage le compromettre. Une instruction rigoureuse, dont Colbert augmentait encore la sévérité, fut suivie pendant près de deux ans , durant lesquels le misérable qui en était l'objet fut transféré de prison en prison , et enfin à la

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Bastille. La procédure dura huit ans. Les procureurs généraux Talon et Ghamillard avaient conclu à la peine capitale pour crime de péculat et de lèse-majesté. Sur vingt-deux Juges , neuf opinèrent pour la mort , treize au bannissement perpétuel. Le roi aggrava cette condamnation en la coomiuant en une prison perpétuelle : Fouquet fut donc transféré à Pignerol , et y mourut en 1 68 1 , après vingt ans de captivité. Quels que fussent ses torts , l'opinion se montra indulgente pour lui et se révolta > contre la justice royale. Des gens de cœur et d'intelligence, et parmi eux Pélisson, dont la fidélité fut si touchante , le savant Lefèvre , père de madame Dacier , mademoiselle Scudéri, Hainault, Jean Lozot, le médecin Piquet, madame de Sévigné et La Fontaine (1) s'honorèrent en gardant à leur bienfaiteur malheureux un dévouement qui les signala à la haine ou aux soupçons de Louis XIV.

La charge de surintendant des finances fut supprimée ;

(1) Citons ces passages de l'épttre de La Fontaine aux nymphes de Vaux :

Nymphes qui lui derex ros pliu charmants appas ,

Si , le long de ros bords , Louis porte ses pas ,

Tâches de l'adoucir» fléchissez son courage ,

Il aime ses sujets, il est juste, il est sage {

Du titre de clément rendez-le ambitieux ,

C'est par U que les rois sont semblables aux dieux.

Du magnanime Henri qu'il contemple la rie :

Dès qu'il put se venger, il en perdit l'enrie.

Inspirez à Louis cette même douceur :

La plus belle victoire est de vaincre son cœur.

Oronte est à présent un objet de démence;

S'il a cru les conseils d'une ateugle puissance ,

Il est assez puni par ion sort rigoureux t

Et c'est être innocent que d'être malheureux.

Les apologies de Pélisson, écrites avec un remarquable Ulent, contri- |>uërent beaucoup à concilier à Fouquet la commisération publique-

Golbert, homme dur, travailleur infatigable, organisateur puissant, remplaça Fouquet sous le titre de contrôleur général. Ses manières froides intimidaient les solliciteurs et rebutaient les intrigants , mais le peuple y gagna; pendant que les gens de cour déclamaient contre Tinflexibilité du ministre, le lourd impôt des tailles était diminué de trois millions. Fils d'un marchand, Golbert rassurait, par sa présence au pouvoir, les intérêts du commerce et les inquiétudes toujours vaniteuses de la bourgeoisie.

Louis XIY, entrevoyant sa gloire prochaine, tournait déjà contre les têtes royales cet orgueil qui Tavait naguère poussé à gourmander le fouet à la main le parlement de Pans. L'impérieux monarque , apprenant que l'ambassadeur d'Espagne à Londres avait, dans une cérémonie oflBcielle , pris le pas sur le comte d'Estrades , ambassadeur de France , demanda au roi Philippe IV , son beau-père , une réparation publique. Le descendant de Charles-Quint n'osa point s'y refuser, et les cours de l'Europe en furent instruites , pour qu'il ne leur arrivât pas de s'exposer aux mêmes humiUations. Quelque temps après , les Corses de la garde du pape oubUèrent que l'ambassade du roi de France était, à Rome, investie de l'étrange privilège de servir d'asile inviolable aux malfaiteurs. Le duc de Créqui, par une morgue déplacée , faisait sentir tout ce que ce droit d'asile avait de dangereux. Il arriva un jour que les gardes du saint-père poursuivirent des perturbateurs que les gens de M. de Créqui leur enlevèrent, sous prétexte qu'ils étaient Français. Les Corses, pour se venger, firent feu sur le carrosse de l'ambassadrice de France , tuèrent un page , et blessèrent plusieurs domestiques. Le duc de Créqui sortit de Borne

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et demanda justice. La réparation que le pape accorda fut suffisante , puisqu'il fit pendre deux des coupables et destituer de ses fonctions de gouverneur de Rome le cardinal Impérial!. Louis XIY se montra plus exigeant ; il s'empara d'Avignon et du Comtat , et donna ordre à l'une de ses armées d'entrer en Italie. Le souverain pontife crut devoir céder à la force ; il consentit à subir les dures conditions que lui imposa le roi : il exila l'un de ses frères , Mario Chigi, général de ses armées; il cassa la garde corse , et envoya en France le cardinal Flavio Chigi , son autre frère, présenter au roi ses excuses ; il fit plus, il accorda à Louis XIV qu'une pyramide serait élevée à Rome en mémoire de ce triste événement, et qu'elle servirait à perpétuer la mémoire de l'offense et de la réparation. Ainsi se manifestait aux puissances temporelles et au monde chrétien tout ce que le cœur de Louis XIV renfermait de vaine gloire (1662).

Le faible Gaston était mort dans l'obscurité de sa disgrâce , et après avoir joué durant sa vie le triste rôle de factieux sans dignité , sans esprit et sans courage; sa fille, la célèbre Mademoiselle , rappelait mal par sa conduite la résolution de caractère et la fermeté rare qui l'avaient conseillée durant les troubles de la Fronde , soit que son orgueil eût choisi une autre route, soit que le théâtre manquât à son ambition. Gaston n'ayant laissé aucun fils , son titre de duc d'Orléans passa à Monsieur, frère de Louis XIV. Ce jeune prince , qui fut la tige de la branche aujourd'hui régnante, avait montré dans son enfance plus de dispositions que le roi son frère : La Mothe-le- Vayer, chargé de son éducation, s'acquittait de cette tâche avec zèle et discernement; mais on assure que Mazarin lui dit un jour : « De quoi vous avisez- vous de faire

un habile homme du frère du roi ? S'il devenait plus savant que le roi , il ne saurait plus obéir. » On ajoute que l'astucieux ministre ne fut que trop obéi , et Philippe de France cessa d'être élevé comme il convenait au premier prince du sang. « Ce prince , disent les Mémoires de madame de Motteville , eut de l'esprit aussitôt qu'il put parler. La netteté de ses pensées était accompagnée de deux belles inclinations qui commençaient à paraître en lui , et qui sont nécessaires aux personnes de sa naissance : la libéralité et l'humanité. Il serait à désirer qu'on lui eût ôté les vains amusements qu'on lui a soufferts dans sa jeunesse. » Dès son enfance, le frère de Louis XIV recherchait la compagnie des dames de la cour ; il se plaisait à les parer et à les coiffer ; il savait ce qui seyait à l'ajustement mieux que les femmes les plus empressées d'inventer de nouvelles parures. « On n'a jamais vu , 'dit la princesse palatine , deux frères plus différents que le roi et Monsieur : le roi était grand et cendré ; il avait un ail* mâle et une belle mine ; Monsieur était très-petit ; il avait les cheveux et les sourcils très-noirs ; de grands yeux d'une couleur foncée , un visage long et assez étroit , un ' grand nez , une bouche trop petite , et de vilaines dents ; il n'aimait qu'à jouer , tenir un cercle , bien manger , danser et se parer , en un mot tout ce qu*aiment les femmes. » A la mort de Mazarin , le duc d'Orléans épousa la princesse Henriette d'Angleterre , fille de Charles F' ; cette union fut promptement troublée par la jalousie et par rinconduite du duc d'Orléans.

Charles II , qui régnait en Angleterre , était un prince voué au* plaisirs et recherchant avec sollicitude l'argent nécessaire pour subvenir à ses folles dépenses. Il vendit à Louis XIV y pour une somme de cinq millions , la ville

de Dankerque , qui depuis lors n'a point cessé d'appar* tenir à la France. Par le même traité, le roi occupa Mardick et tous les autres postes que les Anglais possédaient sur les côtes de Flandre (1662).

Le duc de Lorraine voulait retenir Marsal, après l'avoir cédée à Louis XIV par un traité. Le roi se rendit lui-même au siège de cette ville et y fit son entrée en personne. Le duc de Beaufort, envoyé avec une flotte pour réprimer les Algériens, qui infestaient les côtes d'Italie et de Provence , défit ces pirates le 10 septembre 1663 , les contraignit pour quelque temps à se renfermer dans leurs repaires. La même année , le roi reçut une ambassade de treize cantons suisses, et signa avec leurs députés un nouveau traité d'alliance. Inspiré par les conseils de Golbert, il créa F Académie des inscriptions et des belles-lettres. Vers le même temps il aidait de ses armes et de ses trésors la maison de Bragance à maintenir contre l'Espagne l'indépendance du Portugal.

On vient de voir quel affront l'impérieux Louis XIV avait infligé au souverain pontife. Cette victoire , remportée sans dangers , était peu digne du fils aîné de l'Église, mais le roi ne tarda pas à employer sa force à un soin plus généreux : il envoya du secours à l'Empereur contre les Turcs, qui venaient de se répandre dans la Hongrie, et dont l'invasion menaçait déjà les murs de Vienne. Par les ordres de Louis XIV , six mille Français se rendirent en Allemagne, sous le commandement des comtes de Coligni et de La Feuillade ( 1 664). A la journée décisive de Saint-Gothard, où le célèbre Montécuculli , général de l'Empire, défit complètement le grand-visir , l'expédition française eut la gloire de contribuer au succès et d'écraser le corps des janissaires. L'Empereur

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reconnut mal ce service : les secours de la France lui inspiraient moins de gratitude que de crainte.

Le duc de Beaufort continua à sévir contre les pirates : il les battit , au mois d'avril 1 665 , à la hauteur de Tunis, et, le 24 août, devant Alger. En 1664, T Académie de peinture et de sculpture avait été établie ; deux ans après, en 1666 , le roi fonda l'Académie des sciences. La même année vit commencer les travaux du port de Cette , et mourir Anne d'Autriche , enlevée à ses enfants par une cruelle maladie. Après avoir surmonté , sinon avec intelligence , du moins avec opiniâtreté et courage , les troubles de la Fronde , cette princesse consacra le reste de ses jours à des œuvres de charité et de religion. Louis XIY lui de* vait beaucoup ; jusqu'au dernier moment il lui rendit les devoirs d'un fils soumis et affectueux (1).

La guerre s'alluma entre l'Angleterre et la Hollande : Louis XIY, qui voulait créer la puissance maritime de la France , voyait sans déplaisir les flottes de ses voisins se détruire l'une par l'autre sur l'Océan. En vertu de traités qui le liaient à la Hollande , il se vit dans l'obligation de déclarer la guerre aux Anglais j mais ce fut pour la forme , et ses amiraux ne prirent aucune part aux hostilités. Le prince de Beaufort et ses galères continuèrent de cingler dans la Méditerranée et de réprimer les Barbaresques, pendant que le duc d'Yorck, le pripce Bobert et le duc d'Albemarle, du côté des Anglais; Opdam, Corneille, Tromp et le célèbre Buy ter , pour les Hollandais , prolongeaient entre eux une lutte fertile en dévouements hé-

(i) Anne d'Aulriche était d'une délicatesse singulière sur tout ce qui concernait le soin de sa personne. On avait peine à trouver de la batiste assez fine pour lui servir de linge. Mazarin, la plaisantant sur ce défaut, lui disait que, • si elle était damnée , son enfer serait de coucher dans des draps de toile de Hollande. »

roïques. Buyter remonta la Tamise jusqu'à quatre lieues de Londres, et Corneille de Witt incendia, sous les murs mêmes de cette orgueilleuse capitale, plusieurs vaisseaux portant pavillon anglais. Cependant, l'évêque de Munster ayant menacé les Hollandais sur leur frontière allemande , Louis XIY les aida à se défendre contre ce prince étranger. Ces expéditions amenèrent en 1667 la paix de Bréda , qui termina des hostilités entreprises sans motifs; La France gagna à ce traité la possession de l'Acadie.

Louis XIY ambitionnait de plus sérieuses conquêtes. Depuis quelques années il cherchait un prétexte pour envahir la Flandre et la Franche>Comté , deux possessions encore espagnoles. Par égard pour sa mère et par déférence pour son beau-père, Philippe IV, il ajournait ses projets de guerre. Anne d'Autriche étant morte et Philippe lY rayant suivie de près au tombeau , le roi de France cessa de se contraindre. La dot de la reine, quoique de peu de valeur, n'avait point encore été soldée par r£spagne, et Louis XIY, quiavait sesdesseins, s'était bien gardé d'en hâter le paiement. Comme pour s'indemniser de ces retards» le roi marcha sur la Flandre, emmenant avec lui Turenne , Louvois et Yauban , la meilleure infanterie, les plus habiles ingénieurs, et la plus redoutable artillerie de l'Europe. Louis XIY se fit suivre de sa jeune épouse et de sa brillante cour : il semblait vouloir rassembler de nombreux témoins pour des triomphes faciles.

L'Espagne, affaiblie par de longs sacrifices et tout entière occupée à soutenir contre la maison de Bragance ses prétentions à la souveraineté du Portugal, était alors dans l'impossibilité de résister à Louis XIY. Les villes menacées n'avaient pour se défendre que des garnisons

dépourvues de ressources de guerre et sans espoir d'être secourues. Elles se rendirent successivement et sans exercer beaucoup le courage du roi. La prise de possession de la Franche-Comté fut plus facile encore. Au mois de janvier 1668 , le prince de Coudé entra dans cette province à la tête de vingt mille hommes ; en deux jours il prit Besançon ; le roi, qoi survint à son tour , se rendit maître de Dôle après quatre jours de siège : deux semaines ne s'étaient pas écoulées depuis la prise de cette place, que déjà la Franche-Comté, .plutôt achetée que conquise , était mise sous Fobéissance du roi. La cour d'Espagne, étonnée et indignée de cette invasion si promptement accom[)lie, écrivit au gouverneur de la Franche-Comté que « le roi de France aurait dû envoyer ses valets de pied prendre possession de la province , au lieu d'y venir luimême. »

L'impuissance de l'Espagne et l'esprit envahisseur de Louis XIV inquiétèrent l'Europe. Les Hollandais , enorgueillis de leur lutte récente contre la Grande-Bretagne , se demandèrent si le roi de France , devenu maître des Pays Bas espagnols , n'était pas un voisin trop redoutable. L'Angleterre , de tout temps disposée à se préoccuper de notre influence sur le continent, négocia alors avec la Hollande et la Suède une ligue dont le but était d'arrêter les progrès de Louis XÏV, et de rendre à l'Espagne ses provinces des Pays-Bas. Ce traité, qui fut conclu à la Haye , porta le nom de triple alliance,

Louis XIV , quoique vivement irrité de cet obstacle, n'eut pas la témérité de le braver. La voie des ouvertures pacifiques était encore ouverte , il en profita pour se soustraire à une guerre qu'il ne voulait entreprendre qu'après avoir désuni ses adversaires et mis sa marine sur un

pied respectable. La triple alliancen'étaitpasencoresi sûre de vaincre qu'elle ne consentit à ajourner les hostilités : ces dispositions amenèrent de part et d'autre des concessions favorables au maintien de la paix. Louis XIY rendit la Franche-Comté à l'Espagne , l'Europe lui laissa ses conquêtes de Flandre , et ces stipulations nouvelles formèrent la base d'un traité qui fut signé , le 2 mai 1668 , à Aixla-Chapelle. C'était là, dans la gloire de. Louis XIY , un premier temps d'arrêt que ce prince mit à profit pour accroître les ressources de son royaume et la force de ses armes.

Mais ce roi , d'un cœur si haut , et plus coupable par cela même , commençait à donner à ses peuples l'exemple d'un scandale public, d'une inconduite qui, à force de braver le blâme, s'érigeait aux yeux du monde en situation régulière et convenue. Il avait puisé dans les traditions de son aïeul Henri IV le mépris de la chasteté et l'oubli des devoirs conjugaux. Ni les douces vertus, ni la piété modeste de la reine , ni les leçons que sa mère avait gravées dans son cœur ne pouvaient le retenir sur la pente fatale des voluptés ; et , comme le remords aurait pu troubler ses plaisirs, il prenait à tâche de se dérober au remords en faisant parade de ses faiblesses : pouvait-on attendre de la cour qu'elle n'irait pas au devant de la pensée du roi en légitimant de ses adulations et de ses lâches complaisances ces crimes que la religion flétrit avec une sévérité égale dans le maître et dans l'esclave ?

Le nom de La Vallière rappelle à la postérité le souvenir de fautes graves que sœur Louise de la Miséricorde (1) expia saintement et ne fit point oublier. Elle

(1) C'est le nom que madame de La Vallière repentante prit en entrant aux Carmélites.

était demoiselle d'hoanear de Madame, belle-sœur de Louis XIY : la passion qu'elle inspira au roi commença peu de temps après la mort de Mazarin , et fut d'abord entourée de mystère; pendant deux ou trois ans, mademoiselle de La Yallière devint l'objet caché de toutes les fêtes qui se donnaient à la cour, soit chez la reine, soit chez Madame. Ces divertissements, ces ballets, embellis par la pompe royale , par la richesse et l'élégance des costumes , étaient mêlés d'intermèdes pour lesquels les poètes du temps composaient des devises, des madrigaux, des allégories, où perçaient toujours des allusions qu'une seule personne pouvait encore interpréter. Le fameux carrousel de 1662 , qui eut lieu devant le château des Tuileries, dans une enceinte aujourd'hui fort élargie ) fut un hommage du roi à mademoiselle de La Vallière. Deux ans après , Louis XIV, cherchant toujours à lui plaire , la fit assister aux splendides fêtes de Versailles , dont la magnificence ne fut jamais surpassée. Cependant La Vallière , honteuse de ses faiblesses , luttait contre son propre coeur et redoutait d'en triompher. Se réfugiait -elle généreusement chez les Bénédictines de Saint-Cloud , demandait- elle un asile aux filles de Sainte- Marie de Chaillot , le roi , sûr de sa puissance et entouré de ses soldats, faisait ouvrir ces saintes retraites, et menaçait de livrer aux flammes les couvents qui lui déroberaient plus longtemps la déplorable complice de ses égarements. 11 feisait plus : foulant aux pieds la vérité, comme si elle pouvait obéir à la force , il déclarait légitimes et comme tels princes du sang les tristes fruits de l'adultère royal. Pour La Vallière, qui n'avait que trop accepté la dégradante faveur de la cour, elle n'usait point avec orgueil et dureté de son empire sur le roi. Mais,

quand madame de Sévigné put dire d'elle : « Cette petite violette qui se cachait sous l'herbe,... jamais il n'y en aura sur ce moule , » c'est que déjà la punition avait cornmencé pour la coupable, et que les dédains du roi, venant en aide à ses propres mépris , lui permettaient d'entrevoir Tabîme. Madame de Montespan avait pris sa place dans le cœur de Louis XIV . Après avoir dévoré de longues et justes amertumes, La Yallière sentit enfin que le temps de la pénitence ne pouvait plus être ajourné : ce fut pour la cour de Louis XIV une épreuve solennelle , et pour la rivale préférée un terrible avertissement , que le jour où , soutenue par les conseils de Bossuet et changée par la grâce de celui qui pardonne, elle s'agenouilla publiquement aux pieds de la reine , qu'elle avait tant offensée , et reçut ensuite le voile des mains de la pieuse Marie- Thérèse. Mais cette cour, qui versait alors d'abondantes larmes , ne devait pas tarder à s'étourdir dans l'adulation de scandales plus grands encore ; elle allait renouveler pour beaucoup d'années , et sans remords, ces joies maudites qu'à deux pas de là sœur Louise pleurait sur la cendre.

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