DU GOUVERNEMENT ET DE L'ADMINISTRATION DE LOUIS IIV
Tv^ ouïs XIV , dans tous les actes de son règne , '^ i poursuivait raccomplissement d'une pensée I fixe : il voulait faire de la France une mo- 1^^ narcbie absolue qui , par son unité , devint le centre et le cœur de l'Europe. Sous lui, donc, la royauté ne fut pas seulement le premier des pouvoirs , tous les éléments de la société durent être abfiorbés par elle ; toute justice , toute faveur, tout privilège émanèrent du trône ; la France se personnifia en un seul homme ,. l'obéissance passive fut érigée en axiome politique , la servitude transformée en dogme, le roi exalté comme un dieu.
Ces derniers mots n'ont pas seulement une valeur de comparaison et d'image ; mais , sans qu'il soit possible de les prendre dans un sens rigoureux , ils tendent à exprimer que , d'après le système monarchique de Louis XIV, la royauté fut un pouvoir presque divin , ayant droit à U]ie soumission aveugle , considérant le doute et l'examen
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comme un commencement de rébellion. Le roi , désormais , fut Tâme de l'État , et ne tint que du Ciel l'exercice du sacerdoce militaire dont il s'attribua la plénitude. Il ne reconnut aucun privilège conmie préexistant au sien , pas même celui de propriété , et l'on sait qu'il ne reculait pas devant les conséquences de cette idée : « Tout ce qui se trouve dans nos États , écrivait-il pour l'instruction de son successeur, de quelque nature qu'il soit, nous appartient à même titre. Les deniers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent entre les mains des tré* soriers et ceux que nous laissons dans le commerce de nos peuples doivent être par nous également ménagés (1).» Plus loin il ajoutait : « Voas devez donc être persuadé que les rois sont seigneurs absolus , et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens d'église que par les séculiers, pour en user en tout temps comme de sages économes (2). » Ce n*était point encore assez : la vie même de ses sujets entrait, à ses yeux, dans le nombre des choses dont il avait la disposition pleine et libre, et il ne connaissait , au point de vue humain, d'autre limite à l'exercice de cette prérogative absolue que le risque dommageable qu'on encourt en diminuant son avoir ; c'est ainsi qu'il disait : « Gomme la vie de ses sujets est son propre bien , le prince doit avoir bien plus de soin de la conserver (3).» Maxime dont la conclusion est humaine, mais qui , par son point de départ , révèle une prétention intolérable au droit de vie et de mort.
Si l'on veut bien connaître la formule de la royauté de
(i) Mémoires et Instructions de Louis XIV pour le Dauphin , tom. ii , p. 93.
(2) Idem, page 121 ; édition de 1816.
(3) Idem , page 30t .
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Louis XlV , on la trouvera écrite dans le cours de droit public que ce prince avait fait composer pour le duc de Bourgogne , son petit-fils et son héritier présomptif : « La France , y est-il dit , est un État monarchique dans toute l'étendue de l'expression. Le roi y représente la nation entière , et chaque particulier ne représente qu'un individu envers le roi. Par conséquent toute puissance, toute autorité résident dans les mains du roi , et il ne peut y en avoir d'autres dans le royaume que celles qu'il établit. Cette forme du gouvernement est la plus conve- •nable au génie de la nation, à son caractère, à ses goûts et à sa situation. Les lois constitutives de TÉtat ne sont pas écrites , ou du moins le plus grand nombre ne l'est pas. La nation ne fait pas corps en France; elle réside tout entière dans la personne du roi (l).»
Louis XIY était plus explicite encore et non moins exact, lorsque, dans l'enivrement de sa puissance et dans le mépris de toute volonté contraire, il résumait ainsi la constitution de la France : lÊtat, c'est moi.
Durant tout son règne , cette fiction hardie fut une vérité, et elle pénétra si avant dans les mœurs de la France , que , pendant le dix-huitième siècle et jusqu'à nos jours , cette définition du principe monarchique a été acceptée , d'abord par le pays , plus tard par une grande école politique. D'une nouveauté qui , sous Henri IV et saint Louis , eût révolté le sentiment public et les divers ordres de la nation , la longue habitude du commandement et de l'obéissance fit la règle commune et la loi ordinaire de la France. Le despotisme commencé par Richelieu , continué par Mazarin et légué au grand
(1) Manuscrit composé sous l'inspection de M. de Torci , et cité par Le. montey.
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roi , fut le triomphe du fait sur le droit , consacré par la subordination et la crainte. En présence d'un passé qui , sans doute , n'appartint point à la liberté , mais durant lequel la royauté ne cessa de reconnaître des limites et des bornes; en face des souvenirs qui nous rappellent les privilèges du tiers état, de la noblesse , du parlement et du clergé , malgré ce qu'ont eu de confus et de variable des traditions plusieurs fois modifiées par la force, nous ne craignons pas de dire que l'établissement monarchique imaginé par Louis XIY , et nécessaire un moment à la prospérité de la France , fut une usurpation manifeste et flagrante.
Mais gardons- nous d'accorder aux mots une valeur que les choses contrediraient : de ce que Louis XIV consolida le despotisme et en fit la base d'une nouvelle organisation sociale, il ne s'ensuit pas que cette entreprise doive soulever la réprobation qui semble devoir s'y attacher. On ne juge pas avec les idées du temps présent les choses qui , pour être sainement appréciées , veulent être envisagées d*un autre point de vue.
La puissance monarchique de Louis XIY, dans sa plus grande extension , n'eut jamais rien de cette brutalité et de cette grossièreté capricieuses qui rendent si lourd le joug des souverains de l'Orient. Sans doute , le principe fut le même, et l'on sait que Louis XIV avait envoyé le célèbre voyageur Bernier étudier le despotisme à sa source , dans le palais du Grand-Mogol ; personne n'ignore aussi que plusieurs autres de ses agents furent chargés de parcourir la Turquie et la Perse, pour y recueillir soigneusement toutes les traditions du pouvoir absolu ; mais là s'arrêtèrent ces tentatives , qui, pour aller plus loin , devaient rencontrer dans les sentiments du
pays des obstacles insurmontables. Les idées cbevaleresques dont le roi était imbu, modifièrent d'ailleurs et adoucirent les principes dont il ayait puisé le modèle dans les États de F Asie. Les mœurs de la France et de la cour tempérèrent dans son application ce despotisme d'in- Ycntion nouvelle, qui ne pouvait prendre racine en Occident , à deux pas de l'Angleterre et de la Hollande. Les qualités du roi, la part de gloire qu'il faisait rejaillir sur le pays, exerçaient sur l'imagination des peuples une légitime influence qui porta la France à accepter un régime contre lequel elle eût protesté s'il eût été sans éclat et sans bonneur. Aux mains de Louis XIY , ce régime n'avait rien de dur, rien d'acerbe , rien d'exclusif.
Mais ce régime, pour n'être qu'une nécessité de transition , n'en était pas moins une nécessité , et peu de gens s'inquiétaient de sa durée. Les peuples, pas plus que les rois , ne vont au delà des besoins d'une situation donnée : ils renvoient volontiers au lendemain les soins qui le concernent ; à cbaque jour sufSt son œuvre.
L'histoire de toutes les nations nous montre pour chacune d'elles des périodes où , épuisées par les luttes et les sacrifices , toutes les forces de la société se reposent et semblent abdiquer ; c'est surtout pour le peuple de France , celui de tous qui se lasse le plus promptement d'attendre et qui sait le moins bésiter entre les partis extrêmes, que cette vérité s'est manifestée dans toute son énergie. La France ne demande trop souvent à la liberté que des prétextes d'anarchie , et quand le désordre la fatigue , elle confond le droit et l'abus , et se surprend à faire amende honorable du crime d'avoir été libre. Quand ce dégoût la possède, elle éprouve le besoin de fie livrer h un maître et de se sentir gouvernée. Pour un
peu de gloire il n'est pas un roi qui ne se fasse suivre d'elle à travers les rudes épreuves du pouvoir absolu : et toutefois son grand et noble peuple est le seul troupeau qui préfère au berger pacifique le pasteur armé du glaive , à la monotonie du bonheur les émotions aléa* toires des combats , à la liberté impuissante une chaîne d'or.
Louis XIY, ayant commencé à régner durant l'un de ces accès fiévreux d'anarchie, inaugura le despotisme comme un remède et un moyen; on ne discuta point, on crut sur parole. La France , travaillée par un siècle de convulsions politiques et religieuses , avait soif d'ordre et de renommée : les partis s'étaient usés par la guerre ou le frottement; le protestantisme était humilié, l'aristocratie déchue, la féodalité détruite , Fétranger vaincu ; mais toutes ces victoires avaient été obtenues au prix des plus douloureux sacrifices , et il y avait au dedans plus de ruines éparses que de véritables éléments de prospérité. Les classes moyennes, agricoles, conunerciales et professionnement libérales avaient bien vu renverser tout ce qui dépassait leur niveau ; mais elles ne pouvaient tirer de leur propre sein un pouvoir ou un principe capable de les sauver ou de les diriger ; leurs intérêts , éveillés et impatients , cherchaient un représentant , et n'en trouvaient pas d'autre possible que la couronne ; le peuple abdiqua donc volontairement en faveur de Louis XIV, et quand ce monarque osa dire : L'État , c'est moi , il ne fit que résumer les mœurs et les faits politiques de son siècle.
Ce qui contribua davantage à faire entrer le despotisme de Louis XIV dans les habitudes et les institutions du pays , c'est que l'origine du pouvoir absolu fut en
même temps celle de cette civilisation française qui n'eut jamais d'égale en Europe , et dont la nation était orgueilleuse. On relégua dans l'histoire de la barbarie, en même temps que le vieux langage et la simplicité inculte des manières, les résistances légales des pouvoirs, les prétentions , régaliennes de la noblesse , l'opposition des parlements et les traditions municipales de la bourgeoisie ( I ). Tout cela était passé de mode ; le bon goût était d'obéir au roi , de lui sacrifier sa personne et ses biens , de se former, autant que possible, sur Texemple de la cour et du maître. Et n'était-ce pas cette cour brillante que les puissances voisines nous enviaient , qu'on imitait si gauchement à l'étranger, et qui, mieux que nos armes , étendait au dehors l'influence et le nom de la France? Quand le danger de se montrer Frondeur n'en eût pas ôté le désir, comment aurait-on pu être assez ingrat pour chicaner un pouvoir éminemment civilisateur et séduisant, qui nous élevait si haut dans notre propre vanité? L'oppression féodale n'était pas encore si loin de nous, qu'à cette dure et pesante oligarchie on ne préférât l'autorité d'un seul , sous le sceptre duquel toutes les têtes étaient pareillement abaissées , pareillement hautes ? Ajoutons à cela que Sa Majesté ne pardonnait à aucun des auteurs de l'ancienne révolte : le grand Coudé luimême était reçu froidement à la cour, les registres de l'Hôtel-de-Yille , dressés pendant la Fronde , avaient été honteusement lacérés par ordre du roi, et la littérature, si populaire , si remarquable , si bien faite pour réagir sur l'opinion , n'avait de bouches que pour encenser le
(i) Le cardinal de Retz , rédigeant ses Mémoires plusieurs années aTaol la paix de Nimègue , se croit obligé d'expliquer que la France n'a pas toi^ours 6lé soumise au despotisme, et. que ce régime est nouveau.
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monarque et livrer au mépris les souvenirs de Tépoqui où Louis XIY enfant avait fui devant des sujets rebelles. C'est à ce point de vue que ces questions étaient jugées.
Si Louis XIV eût eu l'intelligence des besoins de l'avenir, s'il se fût montré mieux éclairé sur ce qui fait la force des trônes dans les limites où l'humanité se remue , il eût peut- être cherché à asseoir son édifice monarchique sur des bases plus larges que le pouvoir d'un seul et l'inviolabilité du despotisme. Sans doute il fit quelque chose de semblable en identifiant , autant que possible , la doctrine de la fidélité aux ordres du roi et de l'obéissance passive des sujets avec les préceptes saints de la religion ; sans doute la politique lui conseilla de présenter aux peuples le régime de la royauté absolue comme un dogme, nécessairement lié à la fortune de l'Église catholique; mais cette tentative, plusieurs fois essayée par ses prédécesseurs, et toujours sans succès durable, ne pouvait tromper les esprits que pour un temps. La vérité religieuse est seule immuable, seule elle a pour eile les temps et les lieux, seule elle demeure. Voilà pourquoi la religion du despotisme n'a que des destinées variables, pendant^que TÉgUse catholique subsiste pour jamais.
Louis XIV abolissait de fait l'ancienne constitution française, la monarchie des états généraux et des parlements. : il 7 substituait l'autorité d'un seul homme , s'exerçant sans contrôle , sans autre responsabUité que celle dont Dieu est juge.
L'histoire du passé protestait contre cette usurpation : de Clovis à Richelieu , qui le premier y avait aspiré , personne n'avait pu l'accomplir jusqu'au bout.
Les Mérovingiens étaient des chefs militaires qui gou-
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Ternaient, au moins de droit, de concert avec les assemblées nationales représentant les hommes libres. Sous les Garloyingiens , le pouvoir des souverains était contrebalancé par la double influence de la noblesse et du clergé. Sous les premiers Capétiens, les rois n'étaient que les chefe de la hiérarchie féodale , les possesseurs du plus illustre des fiefs , ayant droit à tribut et à hommage, et à qui le premier venu des grands vassaux pouvait demander : jQui fa fait roi ? Quand ils voulurent résister à la féodalité, ils n'invoquèrent point un principe d'obéissance passive que chaque feudataire eût repoussé, ils se firent des points d'appui dans la nation en hâtant l'émancipation des classes bourgeoises. De cette quadruple existence des rois, des seigneurs, du clergé et des communes, naquit le régime des états généraux , et , jusque sous Louis XIII, c^tte forme de gouvernement fut légitime et nationale. À Louis XIV seul appartint d'obtenir, par la force et la séduction , ce que tant de Capétiens avaient inutilement essayé avant lui, l'établissement du pouvoir monarchique absolu.
* Cependant Louis XIV devait prévoir que le principe qu'il posait serait un jour dangereusement battu en brèche. Il eût été prévoyant de sa part de chercher une combinaison gouvernementale moins exposée aux attaques de l'avenir par cela seul qu'elle aurait eu plus de racines dans le passé.
Toute brisée et déchue que fût l'antique noblesse française , elle n'avait pas en vain possédé le sol et la prépondérance pendant huit siècles : ces précédents lui avaient créé des droits et des titres, ils l'avaient rendue, même après sa chute, un élément considérable de la force du pays. Louis XIV en fut jaloux. Il suivit à son ^rd un sjs-
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tème de dépossession continue ^ de cette brill&nte chevalerie il peupla ses camps et ses antichambres , la décimant par la guerre , la dégi^adant par la domesticité , la ruinant systématiquement par les carrousels et la représentation théâtrale. Or, nous ne craignons pas de TafiSrmer , il eût été plus sage et plus moral d'agir autrement avec elle , et d'utiliser, au profit du trône et de la France , ce principe aristocratique encore viyace. Sans doute il ne pouvait être question de lui rendre ses prérogatives , dont il avait tant abusé; mais on pouvait donner une direction réguUère à son activité et à son énergie : nous croyons que le moment était mûr pour constituer dans le gouvernement français une chambre haute , un conseil consultatif élu dans le sein de la noblesse , et qui eût hérité des attributions que cet ordre avait eues dans la composition des états généraux : la chambre des lords d'Angleterre offrait un modèle qu'on eût pu suivre avec prudence , et autant que le permettait la diversité des mœurs.
Quelques développements feront encore mieux connaître notre pensée.
Ce ne fut pas en un jour que les nobles et les seigneurs quittèrent leurs manoirs et déposèrent leurs rancunes pour passer du rôle de quasi-souverains à celui de courtisans idolâtres de la royauté. En ces temps où l'aristocratie pouvait se sufSre à elle-même, beaucoup de ses membres , particulièrement dans les provinces éloignées, gardèrent avec un profond respect pour le roi le sentiment non moins vif de leur propre importance. Ces résistances toujours silencieuses ne laissèrent que peu de traces dans les souvenirs , et comme le glorieux règne de Louis XIY devait durer autant que deux générations , les éléments féodaux se détachèrent l'un après l'autre de leur
principe ; mais la révolution fut plus lente qu'on ne pense à s'accomplir.
L'attrait du plaisir, l'ardeur du luxe, la concurrence perpétuelle des vanités , ce furent les moyens qu'à l'inûtation de Mazarin , et plus heureusement que lui , Louis XIY employa. pour appeler et retenir à la cour l'élite de cette noblesse dont il redoutait les droits. En cela il agit moins par calcul que pour satisfaire ses goûts personnels, mais ses penchants le servirent , et , en amollissant l'aristocratie par l'exagération de la politesse , du faste et des dépenses , il la réduisit insensiblement à acheter les faveurs et les emplois qui descendaient du trône, par le sacrifice de sa force et de son indépendance politique. L'empire des femmes , dont la puissance se développe avec tant de succès au sein d'une société lasse de luttes, cette domi> nation qui énerve le courage et séduit les âmes , cette galanterie encore décente dans ses formes extérieures , et qui dégénéra, dans le siècle suivant, en une corruption honteuse, c'est par ces voies que Louis XIY désarma les résistances de la noblesse et lui fit mépriser ses prérogatives comme autant de préjugés condanmés par le bon goût. Ou se tromperait d'ailleurs, et ce que nous venons de dire aurait dépassé notre pensée , si l'on pouvait croire que de cet état de choses , si nouveau et si bien fait pour porter à l'oubli des devoirs sérieux, était résulté pour la noblesse l'abandon complet des vertus et des généreux instincts. On n'en était point venu là, quoique sur la route , et l'on essayait seulement de concilier par de tristes capitulations de conscience le devoir et le plaisir , la religion et le monde. On faisait du mal et du bien , le bien , s'il était possible, pour se faire pardonner le mal. A la place des antiques sentiments chevaleresques, on met-
tait Inexactitude rigoureuse à maintenir le point d'honneur , et de toutes les idées féodales on en conservait au moins une , la seule qu'agréât Louis XIV, un dévouement complet et aveugle à la personne du roi.
L'erreur de Louis XIV fut de croire que cette vertu monarchique suflSrait ; il ne vit pas que ses successeurs ne parviendraient jamais à la maintenir dans son exaltation et sa pureté premières ; que , d*ailleurs, un assemblage de courtisans , si fidèles qu'on les suppose , peut bien constituer une maison militaire, mais jamais une aristocratie, jamais une force assez tenace pour garantir le trône et les institutions des envahissements de la démocratie et des classes moyennes. Et cependant, à voir ce qui se passait dans les autres sphères de la société , il était temps de songer à des garanties plus sérieuses.
Louis XIV s'imaginait qu'à l'aide de certains palliatifs il viendrait à bout de rendre impossible tout danger politique de ce genre; il croyait avoir fait assez en donnant un moment le change à l'ambition et aux inquiétudes de la bourgeoisie , en tournant vers la richesse et le commerce cette activité remuante dont elle avait fourni trop de preuves sous la Fronde. Pendant qu'il offrait à la noblesse l'appât des honneurs de cour , il prenait la bourgeoisie par l'amorce des intérêts ; et comme cette classe de la société, lorsqu'une fois ses intérêts sont à couvert, éprouve plus que toute autre peut-être le besoin des distinctions vaniteuses , Louis XIV recruta souvent dans son sein de nouveaux nobles : en agissant ainsi il enlevait à l'aristocratie une partie de son prestige , et à la bourgeoisie quelques-unes de ses humiliations. Le tiers , qui déjà sous le règne de Henri IV avait été l'objet de la protection royale, fut tout particulièrement favorisé sous Louis XIV,
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qui s'enorgueillissait avec justice de la splendeur du commerce et de la grandeur des entreprises de ses sujets.
La bourgeoisie allait d'ailleurs d'elle-même à la servitude comme sous un abri nécessaire. Ce corps, essentiellement jaloux des supériorités vraies où fausses dont rédat le mécontente, se réfugie volontairement sous le pouvoir absolu , pourvu du moins que les grands aient leur part de l'abaissement commun. La bourgeoisie avait aimé Louis XI parce quil subjuguait les nobles aussi bien que les gens du peuple; elle se passionna pour Louis XIY, qui, plus humain et plus digne des hommages publics, élevait le tiers état au rang de nation et portait de rudes coups au principe féodal. Elle lui pardonnait son despotisme, et, pour mieux dire, elle l'approuvait. On avait trop souffert des secousses de la révolte et du désordre. L'industrie avait chômé , le commerce s'était ralenti, et voilà que, grâce au triomphe de }a royauté et au rétablissement de la tranquillité publique, les affaires avaient repris un cours prospère et reçu une impulsion inaccoutumée. Qu'avait-on besoin de contrarier Texercice d'un pouvoir dont l'action était si bienfaisante? Vivait- on de phrases creuses et d'arrêts du parlement? N'avait-on pas sous les yeux, par l'exemple de l'Angleterre, la preuve terrible des malheurs auxquels on s'expose en entrant dans la voie de la rébellion ?
Ce fut encore là des sentiments dont Louis XIV se montra dupe , parce qu'il ajouta foi à leur perpétuité. 11 ne vit pas que , les intérêts matériels se trouvant assouvis et repus , la bourgeoisie ne se contenterait pas de la part qui lui était faite, et qu'elle chercherait plus haut des satisfactions orgueilleuses; disons mieux, sons beaucoup de rapports l'exercice de droits légitimes , parmi lesquels
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se trouyerait en première ligne l'admission égale aux emplois civils , judiciaires et militaires ; il ne comprit pas que les résistances contre lesquelles ces prétentions allaient un jour se heurter , irriteraient les instincts politiques de la classe moyenne et la porteraient à envahir par la force ce qu'on lui refusait au nom des traditions. Quoique étouffés au profit de Tordre monarchique , les troubles de la Fronde et les orages de la Ligue avaient suffisamment révélé la force de la bourgeoisie et la puissance déjà menaçante du tiers état, pour que le gouifernement de Louis XIV avisât au moyen de discipliner cet élément et de lui tracer un lit : il était facile de prévoir que, faute de cette précaution , les classes auxquelles on fermait les avenues du pouvoir et qu'on cherchait à parquer dans Fobéissance muette, feraient un jour irruption et déborderaient violemment sur le pays. Au dix-septième siècle, la bourgeoisie, toute dévouée à Louis XIV , se serait trouvée fière et satisfaite qu'il plût au roi de rendre à ses fidèles communes les privilèges dont elles avaient joui sous le régime des états généraux , et de les faire entrer pour quelque chose dans le vote des subsides et la législation de la France. L'organisation d'une chambre basse n'eût présenté alors aucun danger, elle eût été, au contraire, un auxiliaire admirable pour la royauté , un intermédiaire puissant entre le trône et la double agression des grands et du peuple. Les temps étaient venus pour cette institution.
C'était donc lorsque Louis XIV jouissait de la plénitude de sa puissance , lorsqu'il avait affranchi de tout obstacle le développement du principe monarchique, qu'il était possible de prévoir et d'empêcher la révolution de 1789. PQur le faire il ue s'agissait point d'innover ,
mais de se servir des ressources qu'on avait sous la main y pendant que l'on organisait tous les rouages de l'administration, il était facile de régulariser le mécanisme des états généraux et de mettre cette institution en harmonie avec les besoins présents. Ainsi la France, déjà mûre pour lexercice des droits dont elle avait été primitivement investie, serait entrée sans secousse dans la voie de la monarchie tempérée , la prudence de son roi l'aurait sauvée de la sanglante crise dont nos pères ont été témoins et victimes. Louis XIV ne le pressentit point ; il ne vit pas qu'il léguait à ses héritiers un trône qui devait être souillé par le bourreau. Ne nous en étonnons point trop longtemps : si haut placés que soient les hommes , leur mission est bornée , et c'est déjà beaucoup s'ils savent répondre aux nécessités contemporaines; n'est-ce pas être bien exigeant que de leur demander de disposer d'avance de l'avenir ?
On se ferait d'ailleurs une idée inexacte de l'état social de la France sous le règne de Louis XIY , si l'on ne voyait dans ce pays qu'une noblesse déchue en tant que puissance, mais consolée par les honneurs, placée en face d'une bourgeoisie riche et considérée , et fonctionnant , l'une et l'autre , sous l'abri du pouvoir royal : cette situation était celle de Paris et des villes, mais les grands ministres qui avaient réprimé la féodalité dans son action contre la monarchie , l'avaient laissée libre d'agir contre les habitants des campagnes. Ceux-ci étaient encore livrés sans défense à l'arbitraire des seigneurs et réduits à une assez humble condition ; mais Louis XIV, en prenant en main les rênes du gouvernement , écouta les sages conseils du ministre Golbert ^ et se mit en devoir de protéger le pauvre peuple contre la tyrannie des
fieigneurs qai abusaieat de leurs privilèges. Il le fit par le sentiment de la justice, et surtout par ce besoin d'ordre et de centralisation qui sans relâche le tourmentait. Et maintenant un mot sur la situation de l'habitant des campagnes.
Grâce aux, affranchissements successifs provoqués ou opérés depuis cinq siècles, il y avait alors très- peu de localités où le paysan fût encore serf, et , quand il s'obligeait à un service, c'était par suite de concessions de terre. Presque toute la campagne se composait de communaux payant une redevance fixe , et ne dépendant que du bailli pour les causes judiciaires , et en dernier ressort du parlement. Le système féodal, en tant que gi*ande organisation militaire, n'existait plus; mais la terre était encore soumise à la juridiction que la féodalité avait introduite. Il y avait des fiefs, des francs-alleux, et cette hiérarchie obligeait à des devoirs et à des redevances le plus souvent en argent, en nature, d'autres fois à des obligations corporelles , telles que la corvée ou le service de la milice. Le seigneur avait haute et basse juridiction dans ses domaines, mais les limites de son pouvoir judiciaire variaient selon les lieux et les coutumes. Les nobles seuls avaient droit de chasse , et ils l'exerçaient sur les terres de leurs vassaux ; le braconnage était puni de mort ou des galères. La grande lutte de franchise durait encore depuis Louis le Gros; les paysans se débattaient pour acquérir ou conserver quelques parcelles de terre; pour l'emporter sur leurs seigneurs , ils s'associaient en communes ; ils en appelaientau parlement chaque fois que se trouvaient menacés ou méconnus les droits de vaine pâture, d'exemption de fouage, et généralement tous ceux dont l'exercice rendait leur position plus tolérable.
' Deux faits se produisaient alors dans la sociëté, qui préparaient inévitablement l'émancipation des classes roturières et la fasion entre les divers états.
D'un côté , l'instruction pénétrait peu à peu dans tous les rangs ; la politesse et les belles manières cessaient d'être l'apanage des gentilshommes ; les salons de la noblesse s'ouvraient aux bourgeois de bonne compagnie : de l'autre , par le seul résultat du déplacement des capitaux , les gens de finance formaient comme une classe intermédiaire entre le peuple et la noblesse de robe ou d'épée ; ce ne fut point assez pour eux , et bientôt ils s'allièrent aux familles illustres qu'une ruine prématurée mettait hors d'état de soutenir leur rang ; les nobles ^ en méprisant les maltôtiers, ne laissèrent pas d'épouser leurs filles richement pourvues. Il y eut en cela beaucoup d'intrigues d'une part et de ridicule de l'autre ; mais l'impulsion était donnée, et l'on pouvait dès ce moment prévoir une transaction entre les anciens ordres du royaume.
Pendant que, sous les auspices du plus absolu des rois, l'égalité se plaçait d'elle-même au sein de la société française, une aristocratie jusque alors ignorée, et bien puissante de nos jours, commençait à surgir et à rayonner : c'était la noblesse de l'intelligence et du talent. La classe des gens de lettres prenait peu à peu dans l'opinion une position fort élevée, non qu'elle fût afiFranchie du dédain que l'ignorance titrée déversait encore sur elle, mais parce que ce besoin profond de civilisation , d'atticisme et de politesse qui se faisait partout sentir, forçait la société de se retourner vers le point d'où descendait la lumière, vers ceux qui , après le roi , étaient le mieux en demeure de breveter la gloire. Louis XIV, comme Auguste , se montrait fier de ces talents qui devaient rehausser l'éclat
de son règne ; il s'environnait de leur cortège , et ne lais^ sait jamais sans récompense des adulations destinées à donner le change à la postérité. Ce moyen d'agir sur l'opinion était trop puissant pour qu'il hésitât à s'en servir : c'était par là qu'il encourageait à l'idolâtrie pour sa personne , et qu'il achevait de ruiner sous le ridicule les institutions qu'il battait en brèche par son pouvoir. Pense- t-on que, sans son aveu, celui de ses valets de chambre qui s'appelait Molière eût osé Uvrer aux huées des tréteaux les rejetons de la féodalité vaincue?
Unité de pouvoir, centralisation, ces mots résument le système auquel Louis XIY ne cessa de tendre : il y fit concourir toutes les forces dont les éléments se trouvaient sous sa main. Aux yeux de ce puissant logicien , ce n'était point assez de briser le passé, il fallait organiser pour l'avenir. C'est à cette œuvre qu'il consacra son génie , et les résultats qu'il obtint nous confondent d'étonnement , nous qui cependant avons vu Napoléon construire un édifice analogue.
Avant toute chose il fallait à Louis XIY un instrument , un levier capable de répondre à sa pensée et d'as* surer l'obéissance à sa volonté souveraine ; cet instrument fut celui dont les rois disposent toujours, mais qui, employé mal à propos, trompe souvent leur espérance : est-il besoin de désigner autrement l'armée?
L'introduction d'une force militaire permanente , accomplie par les efforts de Charles YII , avait mis un terme aux désordres commis par les bandes qui, sous les prédécesseurs de ce prince, composaient l'armée française; ces troupes sans frein furent assujetties à une discipline sévère. Mais , en même temps que la féodalité et les communes se virent dispensées de soudoyer à grands frais
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ces ayenturiers audacieux et pillards, elles furent pri- Tées d'un moyeu de résistance et de conservation qui garantissait leurs privilèges contre la couronne. Les rois eurent désormais des troupes régulières payées et noarries aux frais du trésor, et singulièrement propres à assurer le maintien de Tordre. Jusque alors l'infanterie n'avait été considérée que comme un auxiliaire de pea d'importance, mais les longues luttes entreprises pendant le seizième siècle contre l'Italie et l'Espagne avaient enfin éclairé la France sur la puissance de cette arme. L'infanterie suisse , dont chaque État réclamait le secours et le soldait chèrement, avait vu se former à son exemple la redoutable infanterie espagnole. La France et l'Allemagne cherchèrent bientôt à entrer dans cette voie , et l'on vit paraître sur les champs de bataille de gros corps de Gascons, d'Italiens et de Lansquenets (landes knechts); l'emploi des armes à feu et les changements qu'il introduisit dans l'art de la guerre ne tardèrent pas à exiger que le soldat et l'officier se formassent par une longue et patiente discipline au rude métier des combats; sous Louis XIY enfin, la baïonnette remplaça la pique, l'uniforme fut substitué à la diversité des vêtements de guerre , l'administration des vivres et des subsistances reçut une organisation régulière, et le soldat, mieux entretenu , mieux armé , mieux instruit , se voua , comme un instrument aveugle , au service du roi son maître. Dès ce moment , l'armée formait dans la société un élément à part et distinct , destiné autant à comprimer au dedans qu'à combattre au dehors.
Par une singulière anomalie, ce qui, dans l'organisation de cette armée , devait paraître surtout injuste et oppressif, la dévolution presque entière des grades miU-
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taires aux fils de la noblesse , fut cependant Ton des motifs qui ne permirent pas à Louis XIY d'abuser de la force militaire placée sous son commandement suprême. La j
noblesse , quoique sous le joug de la discipline , n'en con- i
servait pas moins une haute influence sur le soldat et un '
sentiment très- exagéré de sa propre dignité; elle servit le roi avec amour et dévouement , parce qu'il n'exigea d'elle rien de contraire à l'antique loyauté française , et tout porte à croire qu'elle n'eût point consenti à se faire un instrument aveugle de tyrannie, soit contre le tiers état, soit contre les cours judiciaires, soit contre les droits du clergé. Des créatures que le roi eût prises à son gré dans les rangs subalternes de l'armée pour les élever aux premiers postes se fussent montrées plus complaisantes et moins scrupuleuses.
Mais, si Louis XIV n'osait déshériter la noblesse du monopole des grades , si même il repoussait comme indigne de sa grandeur et de sa dignité tout ordre de choses qui eût investi des roturiers , gens abjects à ses veux (1), de l'honneur de conduire ses armées, la discipline qu'il introduisit porta une grave atteinte aux
(j) Ces mots ne sont que trop exacts ; on peut s'en assurer en lisant plusieurs ordonnances émanées de Louis XIV, et notammenl l'article 16 de son édit contre les duellistes. Voici dans quels termes le roi s'exprime à l'occasion des gens du tiers état qui provoqueraient des nobles en combat singulier : « D'autant qu'il se trouve des gens de naissance ignoble , et qui n'ont jamais porté les armes , qui sont assez insolents pour appeler les gentilshommes lesquels refusant de leur faire raison i cause de la différence des conditions, ces mêmes personnes suscitent contre ceux qu'ils ont appelés d'autres gentilshommes , d'où il s'ensuit quelquefois des meurtres d'autant plus détestables, qu'ils proviennent d'une cause abjecte, nous voulons et ordonnons qu'en tel cas d'appel et de combat^ principalement s'ils sont suivis de quelque grande blessure ou de mort, lesdits ignobles ou roturiers.... soient sans rémission pendus et étranglés.,.; et quant aux gentilshommes qui se seraient ainsi battus pour des sujets et contre des personnes indignes , nous voulons qu'ils souffrent les mêmes peines, etc. «
traditions de la féodalité, en leor substituant une hiérarchie purement militaire. Louis XJY ordonna que le grade prévaudrait contre le titre , et dès lors le duc ou le marquis, servant en qualité de colonels ou de capitaines, durent obéir en frémissant à un maréchal de camp, simple baron, ou à tout autre supérieur auquel ils n'auraient jamais voulu céder les honneurs du pas et les prérogatives les plus minces de la cour. Nous ne craignons pas de dire que cette égalité devant la discipline et devant le ministre Louvois servit de transition entre le régime féodal et celui sous l'empire duquel toutes les tètes s'abaisseraient également sous ia loi. Ces résultats s'accomplirent d'eux-mêmes, et Louis XIY ne les pressentit que fort imparfaitement, mais il est des avantages et des conquêtes inséparables de Tordre et de l'unité.
Louis XIY fit élever des citadelles qu'il destina à tenir en respect les villes dont l'esprit remuant lui donnait des inquiétudes : ce système porta ses fruits , et peu de populations entreprirent de réclamer par l'émeute des droits que la loi qualifiait désormais de rébellion. Avant ce roi, les gouverneurs des provinces avaient tendu à se faire des provinces soumises à leur direction autant de petites royautés indépendantes. On avait vu l'un d'entre eux, le maréchal de Lesdiguières , déclarer la guerre au duc de Savoie sans en avoir reçu la permission de Henri lY; les autres levaient arbitrairement des troupes et disposaient des récompenses. C'était un retour au régime de Charles le Chauve ; Louis XIY y mit bon ordre. Il déclara que les gouverneurs n'exerceraient que pendant trois ans , sauf à être continués dans leurs fonctions , et il se réserva à lui seul les nominations et l'a-
yancement dans l'armée. Le titre de connétable , quoique depuis longtemps devenu sans valeur réelle , lui fit ombrage , et cette charge ne fut jamais rétablie.
L'armée, considérée comme moyen de répression, agit avec un appareil trop rigoureux pour ne pas laisser dans l'esprit des peuples des ressentiments et des désirs de réaction qu'il est prudent de ne point éveiller sans nécessité ; Louis XIV n'ignorait pas que cet instrument redoutable s'use à la longue, et d'ailleurs il n'entrait pas dans ses idées, naturellement humaines, d'avoir trop souvent recours à la force des armes , dans les conflits de son gouvernement, contre les bourgeois et les paysans. D'un autre côté, la justice lui paraissait avoir les inconvénients contraires : à ses yeux elle procédait avec trop de lenteur, ne punissant que le fait matériellement prouvé et non l'intention de nuire, et souffrant dans les mailles de son réseau trop de lacunes pour ne pas assurer quelquefois l'impunité du coupable : entre ces deux pouvoirs , également utiles et incomplets , Louis XIV en maintint un autre dont il se servit plus souvent et avec plus de succès, parce que son action est surtout préventive. La police reçut de lui une organisation vaste , dont le système, quoique étudié à Venise, n'inspirait encore aucune crainte. Le peuple n'entrevoyait guère que les bienfaits de ce pouvoir, et ce fut sous cet unique point de vue qu'on s'appliquait à le lui faire envisager, tant le gouvernement dissimulait avec soin sa surveillance sous les prétextes de réformes et d'améliorations désirées. Gomme la police occulte, en même temps qu'elle tenait en respect les mécontents politiques, contraignait les coupeurs de bourses à renoncer à leur industrie et diminuait considérablement le nombre des vols et des