‹ Histoire de Louis XIVChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

LITTÉRATURE. — ARTS. — SOIBWCES.

; ES conquêtes de l'intelligence ne font point I couler les pleurs des mères, l'histoire se ! plaît à les célébrer; elles purifient les grands

f^^^ règnes de la gloire des armes ; elles sont la protestation vivante de la pensée contre la force; elles aplanissent les barrières qu'élève la guerre entre le vainqueur et le vaincu. Heureux le prince qui attelle à son char ces généreuses captives qu'on appelle l'éloquence et la poésie; en échange de quelques sourires faciles, il obtiendra d'elles un nom destiné à traverser les âges, et l'époque de sa vie sera pour la littérature et les arts comme une nouvelle ère de laquelle ils recommenceront à compter.

C'est par là que le siècle de Louis XIV prit place au rang de ceux qu'honorent les noms de Périclès y d'Auguste et de Léon X. Singulier privilège du génie et du goût ! L'œuvre monarchique du grand roi est tombée sous

^l 197 ISe>

les rëyolutions , sa puissance militaire a été abaissée de son vivant, et cette immortalité, que n'ont pu lui donner ses institutions , ses troupes , son orgueil , quelques écriyains perdus dans la foule de ses courtisans ou de ses sujets, des orateurs et des statuaires la lui ont conquise à jamais. Grâce à eux , le règne de Louis XIY est devenu le point de départ de la civilisation moderne , le digne objet de l'admiration des peuples.

Cette période littéraire avait d'ailleurs été suffisamment préparée : après le seizième siècle , illustré par des prosateurs féconds et naïfs , par des poètes qui ne furent pas toujours dépourvus d'inspiration ou de verve , Malherbe était venu, et Bacan ne s'était point montré indigne disciple de ce maître; Régnier, esprit inculte et grossier, mais incisif, énergique, et docile encore aux traditions de la muse gauloise, avait publié au commencement du siècle des satires que Boileau, plus chaste et plus correct sans doute, ne sut point toujours faire oublier ; Balzac , malgré les abus et les fautes de goût qui déparent sa diction , venait de donner au style une élégance et une harmonie jusque alors inconûues ; l'Académie française , instituée depuis un petit nombre d'années, s'était attribué pour mission de recueillir et de conserver les règles de l'art; de patients efforts , des essais souvent entachés de ridicule, néanmoins consciencieux dans leur but, avaient jeté la poésie et la prose dans des voies qui semblaient nouvelles et qu'avaient cependant parcourues les impérissables modèles de l'antiquité : c'était donc, en dépit du joug tyrannique de Richelieu y ministre aussi petit dans le» lettres que grand dans les affaires de l'État, c'était pour la France un moment de transition durant lequel le génie, cherchant sa route, s'étonnait que l'in-

strument, la langue nationale, ne répondît pas encore à ses légitimes et laborieuses espérances.

Pierre Corneille résume en lui les imperfections et les grandeurs littéraires de cette période ; c'est un de ces colosses qu'il faut voir de loin , parce que l'ouvrier de génie qui a taillé leurs vastes membres n a pas eu le temps de donner la dernière main à son œuvre. Lorsqu'on relit , de nos jours , les tragédies de cet homme illustre , on s'étonne que la même main ait laissé de son talent des empreintes si fort inégales. Qu'importe, au surplus, le flot des vers boursouflés ou médiocres échappés à Corneille? la postérité n'a voulu tenir compte que des beautés : par respect pour une gloire si haute , elle a jeté le voile sur les tentatives informes que le poëte essaya à son début et à son couchant; elle a pieusement évité d'élever de froides chicanes sur les détails secondaires et sur des ornements choisis peut-être sans délicatesse de goût. Lorsque la gloire de la patrie est identifiée à la renommée d'un homme, c'est pudeur que de ne pas amoindrir l'une en voulant , même avec justice , chercher des ombres à l'autre.

Lorsque Louis XIY , encore enfant , monta sur le trône. Corneille avait déjà doté la scène tragique de ses plus remarquables chefs-d'œuvre. Le Cid , les Hortices, Cinna, enfin Polyeucte, le drame chrétien par excellence^ avaient été successivement représentés sous Tadministration du cardinal de Bichelieu, et le ministre n'avait pas rougi d'être jaloux du poëte; du fond de son cabinet, où de plus dignes soins auraient dû l'absorber, RicheUeu avait ourdi contre le Cid une cabale formée de plusieurs misérables auteurs que Tenvie, aussi bien que les excitations du cardinal, réunissait contre la gloire de Cor-

neille. Scudérise chargea d'assumer sur lui la responsabilité des premiers coups ; il publia contre le Cid une fastidieuse critique , où l'esprit de dénigrement s'allie merveilleusement avec l'orgueil du pédautisme. Corneille répondit, et Richelieu, pour humilier dans les règles le poëte dont la célébrité l'importunait , prescrivit à l'Académie française de s'ériger en tribunal dans cette étrange cause. L'Académie, quoique placée sous la suzeraineté du cardinal, s'honora par l'indépendance de son jugement. Tout en appréciant d'une manière étroite , autant que le permettait la portée d'esprit de ses membres, le drame de Pierre Corneille , elle fit la part de l'éloge assez grande pour que la gloire du poëte fût mise à l'abri de toute agression. L'académicien qui dirigea cette sentence était ce même Chapelain que Boileau a trop souvent bafoué, et qui, bien que versificateur dur et médiocre, jugeait sainement le talent d'autrui et possédait à un degré peu commun les qualités du critique. Les lettres durent beaucoup à Chapelain; il eut Thonneur de désigner à Colbert ceux des écrivains dont le talent .devait être encouragé, et il fut assez honnête homme pour appeler sur ses propres ennemis les faveurs et les pensions du pouvoir.

A l'époque où parut le Cid, notre littérature cherchait des idées et des modèles dans les ouvrages de l'école espagnole. Sous les deux reines que la race des Médicis avait données à la France , il avait été de mode de s'inspirer aux sources italiennes; le mariage de Louis XIII avec une infante , fille de Philippe III , la régence d'Anne d'Autriche, les rapports politiques devenus plus fréquents entre la France et l'Espagne depuis les guerres de la Ligue , mirent en honneur la littérature castillane et les

imbroglios dramatiques de Gervantes et de Lopez de Vega. On parlait l'espagnol dans les cours de Vienne , de Madrid et de Bruxelles , et la grande prépondérance que la maison d'Autriche avait acquise sous Charles-Quint et ses fils , avait popularisé cet idiome sonore dans les pays policés de FEurope. Le Cid n'emprunta à son origine espagnole que le sujet et certaines scènes qui s'y rattachent mal et font languir l'action : les comédiens les ont supprimées , et rien ne dépare désormais, au point de vue de la forme , ce drame fondé sur une situation neuve et puissamment tragique. Lorsque les spectateurs français virent pour la première fois le spectacle de Ghimène luttant entre sa passion et son devoir, et demandant la tète de Rodrigue en tremblant d'être exaucée, ils furent subitement initiés aux merveilles de l'art , et s'éprirent d'une soudaine admiration. Pendant longtemps ce fut une façon proverbiale que de dire : « Beau comme le Cid. *

Deux routes se présentaient dès lors à Gorndlle : encouragé par son dernier succès , il pouvait^ extraire de nouveaux trésors de la littérature espagnole, encore en friche ; il lui était loisible de demander à Shakespeare , trop peu connu de lui d'ailleurs, le secret de ces grandes terreurs qui remuent Tâme , de cette audace qui brise les règles convenues de l'art et légitime sa révolte par des beautés inattendues ; il refusa de faire un choix , et trouva plus sûr de s'ouvrir un chemin entre ces deux voies offertes à son talent ; ce fut alors qu'il demanda aux traditions de l'antiquité , à la simplicité de la muse grecque des inspirations qui lui suffirent. Pierre Gorneille était assez fort pour doter la France d'une littérature nationale , dans laquelle on eût retrouvé les souvenirs de l'école naïve du seizième siècle épurés à la flamme d'un goût plus sûr; il

<& 201 lSr>

recula devant cette épreuve, et, après avoir donné à deux reprises , dans le Cid et Polyeucte , la mesure de ce qu'il aurait pu tenter, il se réfugia dans le cadre classique du drame ancien , imitant d'ailleurs à sa manière , c'est-à-dire en poëte qui crée. Les Horaces^ quoique péchant par le manque d'unité , étincellent de passages sublimes ; Cinna, qui fut représenté la même année , provoqua une admiration unanime : aucune pièce tragique ne l'emporte sur celle-ci parla vigueur du style, la sobre énergie des ressorts et l'imprévu du dénouement: « Votre Cinna, mandait Balzac à l'illustre tragique , guérit les malades. Il fait que les paralytiques battent des mains. Vous nous montrez la Rome de Tite-Live aussi pompeuse qu'elle l'était au temps des Césars , et ce que vous prêtez à l'histoire est encore meilleur que ce que vous empruntez d'elle. » L'aunée suivante (1640) Polyeucte vint enlever de nombreux transports et imposer plus que jamais silence à l'envie. Déjà cependant on commence à pressentir que le poëte va bientôt atteindre le versant de son génie. Les beautés sont plus apparentes , plus sublimes , mais les taches se sont en même temps élargies. Pour comprendre le sacrifice de Polyeucte, pour reconnaître ce qu'il y a de généreux dans le rôle de Pauline , pour rendre justice à ce dénouement miraculeux où la grâce divine relève Félix de son juste opprobre, il faut croire, penser, aimer en chrétien. Ce fut pour cela que l'hôtel Rambouillet douta du succès de cette pièce admirable , et que le peuple , fortement imbu de sa foi, vengea le poëte des craintes d'un aréopage de précieuses.

La Mort de Pompée et Rodogune, la première de ces deux tragédies , malgré le beau rôle de Cornélie ; l'autre, en dépit de son cinquième acte , le plus terrible qui soit à

<« 202 as^

la scène , attestent à des degrés inégaux les symptômes de la déchéance de Corneille. Déjà le poëte a renoncé à la simplicité de ses premiers plans, pour multiplier les incidents et remplacer par des effets mal calculés ce qui manque au style du côté de la pureté et de la pompe. Ces défauts éclatent surtout dans Héraclius , et c'est à peine si les invraisemblances dont cette tragédie est surchargée sont balancées par la redoutable situation qui place le tyran Phocas entre deux ennemis parmi lesquels il hésite à deviner son fils et à choisir sa victime : là encore on retrouve Corneille; il est aussi, avec ses mâles allures, dans quelques scènes de Nicomède, de Sertorius, de SophronUbe et d'O^Aon ; Attila renferme encore un petit nombre de vers marqués à l'empreinte du génie , et particulièrement la scène où le fléau de Dieu délibère s'il doit s'allier à la puissancede Rome, déjà déchue, ou rechercher l'amitié des Francs , encore jeunes à la gloire ; mais ce sont là de derniers et de bien rares éclairs d'un génie fatigué ou égaré dans ses sentiers. L'âge n'avait point autant affaibli Corneille que le faux goût qui, malgré l'autorité de son talent^ se faisait jour dans la littérature et dans les mœurs. I^ fière liberté du langage romain déplaisait à cette cour, qui repoussait par instinct tout sentiment contraire à la servitude; on avait un roi adolescent qui dansait dans les ballets et acceptait des rôles imaginés par Benserade : à quoi bon faire entendre à cette orgueilleuse majesté des maximes bonnes tout au plus à nourrir les espérances du parlement et de la Fronde? Borne sentait le collège , et l'on trouvait plus digne des loisirs du prince de remplacer ses consuls un peu anarchiques par les amours de Psyché et les machines d'indromède. Et ce qu'il y eut de malheureux , c'est que le

g^nie de Corneille ne le garantit point de ce ridicule engouement : le grand homme se fit petit pour plaire à son publie, et n'eut pas même la consolation d'être dédommagé par les applaudissements de la cour du temps qu'il perdait à des œuvres indignes de lui.

L'élégant, l'harmonieux Racine luttait avec succès, dès ses premiers pas, contre ce vieil athlète aux bras épuisés. Les deux premières tragédies du rival de Corneille appartiennent, conmie les tentatives surannées de l'auteur d'Agésilas, à une période d'affadissement dramatique dont MoUère parvenait seul à consoler le public. Déjà ce^ endant plusieurs vers de la Thébaide et quelques scènes d'Alexandre annonçaient à la France un poète aussi pur que ravissant. Andromaque tint ces grandes promesses, et notre patrie put s'enorgueillir de son Euripide, elle qui, dès le jour où le Cid avait paru sur la scène, s'était justement vantée de compter un Eschyle au nombre de ses enfants. Andromaque j malgré quelques taches qu'il faut imputer plutôt au siècle qji au poète , est Tune des pièces qui transporte au plus haut degré le spectateur par la pitié , l'effroi , l'inattendu ; la passion y éclate avec une aveugle fureur dont la nature possède seule le secret ; l'amour maternel y déploie cette chaste énergie qui éveille au fond del'àme desémotions toujours prévues, mais toujours neuves. Par l'un de ces efforts victorieux qui n'appartiennent qu'au génie , le poète qui venait de faire passer sur notre théâtre une délicieuse poésie empruntée à Virgile se montra subitement, dans Brilannicitë, l'émule de Tacite et de Salluste. Corneille s'était plu à peindre les Romains, mais il avait grandi leurs proportions et ajouté à leur gloire une pompe de convention , une enflure dont la vérité s'accommode mal. Racine

se montra plus sobre et plus fidèle : il dessina avec une effrayante exactitude les caractères de Néron, de Narcisse et d'Agrippine; il étala sous les yeux de la \ille et de la cour le tableau de la Rome impériale , livrée par ses lâchetés, et plus encore par le juste arrêt de la Providence, aux colères des Césars et à Tayarice des affranchis.

Racine fut moins heureux que Corneille : l'auteur du Cid n'avait eu contre lui que la jalousie d'un ministre , et sa gloire avait sans peine prévalu; Racine, malgré la faveur de Louis XIV et le mérite incontestable de son talent, fut exposé à des cabales et trop souvent aux dédains du pubUc. Britannicus fut peu goûté de la foule, mais le suffrage de Boileau dut consoler le poëte méconnu. Bajazel plut davantage à ce parterre qui ne comprenait rien à la sévérité du drame antique , et qui battait des mains en voyant des guerriers mahométans soupirer à la façon des habitués de l'hôtel Rambouillet. Ces contre-sens, qu'imposèrent à Racine les mœurs de la cour, n'empêchent point que Bajazet ne brille par des beautés du premier ordre : on admire avec raison le caractère d'Acomat et la sauvage jalousie de Roxane. Mithridale présente, à un degré plus élevé , les mêmes qualités et les mêmes fautes : si ce grand caractère est rapetissé par une passion ridicule, au point de vue historique , rien n'égale la grandeur de ses projets et de sa haine, et la scène française compte peu de passages aussi sublimes que celui où le vieux roi de Pont, vaincu et mis en fuite, médite les moyens d'aller porter sa vengeance au sein même de Rome; le rôle de Monine est d'ailleurs tracé avec une délica- . tesse pleine de charmes; ce serait le profil le plus exquis d'une figure grecque, si Racine ne se fût surpassé

encore dans Tphigénie: cette dernière tragédie étonne par la majesté du stjle , la touchante simplicité du récit et le pathétique des situations. Des cabales lui firent un moment préférer une pièce du même nom composée de compagnie par « Leclerc et son ami Goras. » Racine is'en irengea par une mordante épigramme , mais il eut plus d'injustice encore à subir lorsqu'il donna au théâtre sa tragédie de Phèdre, à laquelle une coterie qui comptait dans son sein madame Deshoulières et le duc de Nevers opposait l'œuvre misérable du poëte Pradon. Tout n'est pas à louer dans Phèdre : la fausse galanterie du jour ose s'; produire face à face avec la passion puissante dont Phèdre est animée , et cette autre passion , dangereuse de vérité et d'énergie , emporte la pensée dans une sphère où ne réside plus la pudeur : c'est un spectacle où la part n^est pas faite aussi grande à la vertu qu'à la honte , et où le remords emprunte à la faute une expression qui le rend crimineL Phèdre est le chef-d'œuvre de l'art profane ; mais c'est en s'arrètant devant ce tableau , où la nature païenne n'est que trop fidèlement copiée , qu'on sent ensuite tout le prix d^Esther, cette création mélodieuse et chaste que le repentir chrétien du poëte, après un silence de douze ans , crut devoir exhaler comme une tardive expiation.

Racine atteignit dans Athaliele^ dernières limites de l'art : tout est beau , tout est grand , tout est sublime dans cette tragédie; les caractères y sont fortement accusés, le style s'y montre revêtu d'une pureté merveilleuse; le poète a des accents lyriques empreints d'une majesté jusque alors étrangère à notre langue ; mais Dieu, qui donne de loin en loin quelques parcelles de génie à sa créature , 'sait lui faire payer , par beaucoup d'amertumes et beau-

<« 206 Ste^

coup de larmes , cette redoutable faveur. Racine était un de ceux que leur propre intelligence dévore , et qui, par cela seul qu'ils ont reçu la gloire de sentir davantage , ont dû recevoir, mille fois plus que le vulgaire , le don de souffrir. Athalie fut sous ses yeux l'objet des injustes mépris du dix-septième siècle : le théâtre la repoussa ; les salons s'imposèrent pour pénitence de la lire , et Racine , en mourant, le cœur brisé parle dédain de Louis XIV, douta de son œuvre et de lui-même.

Pierre Corneille et Racine dominent seuls dans la nomenclature des auteurs tragiques de cette période ; mais il serait injuste d'oublier Rotrou, l'auteur de VenceslaSj et Thomas Corneille , poète que la gloire de son frère semblait paralyser , mais qui , dans Ariane et le Comte d*EsseXy ne se montra pas entièrement indigne d'un nom si difficile à porter. L'Absalon de Duché, le Manlius de Lafosse et la Médée de Longepierre offrent des scènes qu'on dirait empruntées à des maîtres plus illustres.

Pierre Corneille, après avoir composé pour notre naissant répertoire Mélite, la Place - Royale , la Suivante et quelques comédies plus médiocres encore , avait enfin donné le Menteur ; celte pièce ouvrit la route à Molière.

Molière appartient au dix-septième siècle par le génie , au seizième par la pensée philosophique : nous reconnaissons, à l'enthousiasme qu'il soulève dans la portion antireligieuse de la littérature , combien , quoi qu'on en dise, il contribua de Tautorité de son exemple et de son talent à battre en brèche ces principes éternels sur lesquels sont assises la société, la vertu , la famille et la foi conjugale. Ce qui distingue la grande famille littéraire du règne de Louis XIV, c'est qu'elle est profondément chrétienne ,

c'est qu'elle se met avec la certitude et Thumilité de sa ^oi au service de la religion éternelle : c'est à ces stigmates qu'on reconnaît Bossuet et Bourdaloue, les deux géants de la chaire, et, après eux, Fénelon, si pieux et si charitable, Fléchier, Mascaron, d'Urfé, Despréaux , Racine , Corneille, Descartes, La Bruyère , et tant d'hommes illustres dont nous aurons encore plus d'une fois à caractériser les efforts. Les erreurs dans lesquelles tomba l'école de Port-Royal ne nous dispensent pas de payer un tribut de reconnaissance et d'éloges à ce qu'il y eut de sincère et de dévoué dans le zèle de plusieurs de ses membres , et nous ne saurions effacer de la liste des auteurs chrétiens Pascal et NicoUe, et plusieurs autres dont nous signalerons ailleurs les remarquables travaux. Mais Molière et, à un degré moins apparent, Jean de La Fontaine suivirent une pensée différente.

Élève de ce Gassendi qui avait entrepris de réhabiliter la philosophie toute sensuelle d'Épicure , Molière se rattache par son maître au scepticisme de Montaigne, à Rabelais, à Régnier; par la finesse de son esprit, il se distingue de la tourbe des écrivains vulgaires, des Bois- Robert, des Ménage, des Saint- Amand, qui ont, avant lui , matérialisé l'art et consacré leur fade poésie à exalter de grossières jouissances ; par la mélancolie chagrine et méditative de son humeur, par ses études réfléchies, il suit une autre route que Saint-Évremond, Ghàulieu et Chapelle : il est de cette école qui hante les salons de Ninon de Lenclos et cherche à débarrasser la vertu humaine de la sanction de la prière et de l'appui de la grâce. Ce n'est pas qu'il soit directement hostile à la religion , il veut tout simplement s'en passer et s'en tenir aux principes de la morale naturelle et de l'honneur. C'est une

transition , un point de départ vers la philosophie railleuse et ouvertement athée de VEnq/clopédie et du baron d'Holbach. Celle-ci viendra à son heure, quand l'indifférence et le doute auront préparé ses voies, et c'est sous plus d'un rapport la mission qu'a remplie Molière. Quand le don Juan qu'il a mis au théâtre disait à un pauvre : « Tu passes ta vie à prier Dieu , et tu meurs de faim ; « prends cet argent, je te le donne pour l'amour de « l'humanité (l), » l'écrivain se cachait derrière cette impiété, laissant à son personnage l'odieux du blasphème, et au public le soin d'en retenir le sens. Quel chef-d'œuvre que Tartufe , si , sous le masque transparent de l'hypocrisie la plus infâme, on ne fournissait aux passions impies le prétexte de souffleter le vrai chrétien ! Au fond , nous ne pensons pas que ce fut là le but de Molière , nous croyons qu'il voulut se borner à flétrir un vice de plus , et le plus lâche des vices , parce qu*il échappe souvent à la justice de l'homme; mais Molière, peu soucieux des intérêts de la foi , oublia volontairement qu'il est de ces maux que la pudeur force de cacher, et sa comédie fut une action mauvaise. Que ceux-là qui se révoltent contre notre jugement interrogent leur propre cœur et se demandent le secret de leur enthousiasme pour Tartufe. Nous les dispenserons de répondre à haute voix , parce que le respect d'eux-mêmes les forcerait au mensonge ; mais leur conscience leur dira si, dans les huées dont ils poursuivent l'hypocrite, ils ne comprennent pas aussi tous les hommes pieux dont la ferveur leur est une menace ou un remords.

Molière sentait sa force et son talent , il comprenait les misères de ses contemporains , il en subissait les ridi-

(1) Molière fut forcé par l'indigaation du public de supprimer ce passage.

<m 209 iSB>

cules. Valet de chambre du roi , il ne trouvait que difficilement d'autres domestiques de Louis XIV qui consentissent à s'abaisser jusqu'à l'aider à faire le lit de Sa Majesté : ces valets se croyaient gens de trop haute compagnie pour ouvrir leurs rangs à un homme dont la postérité admire le génie, et que les siècles élèveront par- dessus toutes les vanités féodales. Quand de tels hommes se trouvent en face de pareils obstacles , ils ont besoin d'un secours surnaturel pour ne point se révolter contre l'ordre social : Molière consacra sa vie à ruiner ces travers qui le maintenaient sous le joug, et sans cesse, comme le Misanthrope qu'il a peint d'après sa propre nature, il dépassa dans ses ouvrages la limite qui sépare la vertu du vice. Il allait donc fauchant dans les ridicules de la ville et de la cour, rétablissant à sa manière l'égalité des conditions , livrant la vieillesse et Géronte aux mépris de Mascarille et du public , faisant rire aux dépens de Georges Dandin et du mariage , flétrissant la noblesse dans ses marquis , la classe moyenne dans ses bourgeois-gentilshommes , les salons de Paris dans ses précieuses, la province dans Pourceaugnac , Fart de guérir dans tous les médecins mis au théâtre, et toujours se montrant peu soucieux des mœurs, de la chasteté, des apparences, prenant son siècle et son parterre avec la crudité de leur langage et retardant ainsi la proscription de mots grossiers qu'il aurait dû laisser à Tabarin.

Ces réserves faites , et c'était pour nous un devoir, nous rendrons justice à l'originalité du talent de Molière , et nous proclamerons que , par la verve , l'imagination et la forme , il a le droit d'jètre placé au premier rang des hommes célèbres d'un siècle qui compta tant de grands

hommes. L'antiquité et les âges modernes peuvent opposer à nos illustrations des renommées non moins considérables. Sophocle et Euripide balancent la gloire de nos tragiques , aucun de nos historiens ne peut être comparé à Tacite , nul de nos poètes ne s'élève à la hauteur de Virgile et d'Homère; nos Turenne et nos Napoléon trouvent leurs maîtres dans Alexandre et César, mais Molière ne rencontre chez aucun peuple et dans aucune littérature un rival digne de lui; Molière et La Fontaine partagent cet insigne honneur d'avoir atteint, chacun dans son genre, les bornes les plus reculées de l'art.

Louis XIY demandait un jour à Boileau de lui nommer celui qui d'entre les écrivains de son règne obtiendrait le mieux les suffrages de la postérité , et le critique désigna Molière. Nous qui sommes de la postérité, nous n'en appelons pas de cet arrêt. Molière possédait une finesse d'observation qui ne laissait échapper à ses yeux aucune nuance du cœur, aucune variété du ridicule ; par un rare privilège du génie qui convertit en or les choses vulgaires, il copiait souvent sans scrupule des scènes entières empruntées aux farces de la foire , et, en les copiant , il les inventait encore. Sa poésie est pleine de négligences volontaires; on sent qu'il a dédaigné des règles que son refus de s'y asservir a pour ainsi dire condamnées; on devine que la rime lui est venue sans effort, et qu'il était aussi bien maître de son vers que de sa pensée; pas un mot chez lui qui ne révèle une réflexion , et pas un aussi qui laisse entrevoir le travail.

Quand il mourut, ce comédien que le grand Gondé appelait à ses fêtes , ce valet de chambre que Louis XIY, pour le venger des avanies dont il était l'objet de la part

de la domesticité royale , voulut faire asseoir à sa table et servir lui-même; ce philosophe qui avait analysé tant de vérités et avait eu le cœur oublieux de celles que la religion enseigne, l'Église, qui pèse dans la même balance le pauvre esclave et l'homme de génie , et ne voit en eux que des âmes rachetées par le sang de Jésus, rÉglise demanda au poëte , comme à tous les fidèles , s'il s'était repenti à sa dernière heure, et elle hésita longtemps avant de lui accorder la sépulture. Dieu , qui donne Tintelligence pour qu'on l'emploie à sa gloire, juge autrement que les multitudes d'ici-bas : à ceux qui n'ont consacré leur talent qu'à amasser beaucoup de renommée, il laisse cette vaine poussière qu'on nomme la gloire, et malheur à eux, parce qu'ils ont eu leur récompense en ce monde; à ceux qui ont séché, pour l'amour de lui, une seule larme du pauvre , il ouvre les trésors de sa miséricorde et les portes étroites du royaume du ciel : le jugement n'appartient qu'à lui.

Regnard se montra le digne disciple de Molière, et la France le considère encore comme le second de ses poètes comiques. Vers la fin du règne de Louis XIV, la comédie du Joueur, chef-d'œuvre qui n'a point été surpassé, donna des espérances que Regnard ne put justifier jusqu'au bout, mais qui ne furent point entièrement déçues lorsqu'on vit successivement paraître le Légataire et les Ménechmes. Boursault, qui se montra étroitement jaloux de Molière , donna au public le Mercure galant y qui est resté au théâtre; Brueys et Palaprat s'associèrent pour composer r Avocat patelin : ce fut le dernier éclat de rire de cette franche gaieté gauloise dont la tradition s'est effacée de nos mœurs.

La Fontaine appartient à cette école : plus encore que

os 212 »>

Molière, il est issu en droite ligne du génie naïf et si peu chaste de Marot et de Babelais. Comme conteur, il offre à l'imagination des scènes qui offensent la pudeur et font regretter l'abus d'un talent inimitable ; comme fabuliste , et pour ainsi dire en se jouant , il laisse échapper de sa plume des peintures précieuses de grâce , de naturel' et de poésie. « Ne nous moquons pas du bonhomme, disait « Molière, il vivra plus que nous tous.»

C'est encore là un talent épicurien qui ne demande aucune inspiration aux croyances religieuses : on n'y retrouve aucune trace de foi ; il est sensuel et mal à son aise dans cette société chrétienne qui le surveille : du reste point du tout méchant par le cœur, et si bêle (pour emprunter les expressions bien connues de la gardemalade qui ferma les yeux à La Fontaine) , que le siècle se demande si ce vieil enfant a eu toute la conscience de ses fautes. Ne nous occupons pas de sa vie privée , qui ne correspondit que trop aux maximes licencieuses de ses contes , et qu'il essaya vainement de justifier par lapologue de Belphégor; rendons justice au charme inimitable de ces fables que toutes les littératures de l'Europe nous envient.

Quand on les compare aux vers de Corneille, à la prose de Pascal , aux illuminations de Bossuet , on s'étonne que la langue française ait pu être assez souple pour servir d'instrument à tant de majesté, d'une part, à tant de familiarité, de l'autre. Mais qu'est-il besoin de les opposer à ces œuvres étrangères , et ne suffit-il pas de les rapprocher entre elles pour trouver qu'elles réunissent toutes les qualités de Tart, grandeur, éloquence, grâce , vérité, simplicité ? La poésie de La Fontaine revêt successivement toutes les allures ; elle peint à désespérer

le pinceau des grands maîtres, elle raisonne à morfondre pour jamais la philosophie : quelle délicieuse élégie que celle des deux pigeons, et combien celui qai a retracé la fable des deux amis n'étaitil pas digne d'attendre des généreuses sympathies de Hervart et de La Sablière les sacrifices que l'amitié reçoit ou s'impose avec un visage^ égal ! Mais à quoi bon prolonger des applications que tout le monde a su faire ? est-il une àme à ce point desséchée y qu'elle demeure insensible au charme de cette sublime poésie de coin du feu ? « La Fontaine , dit La Harpe , a écrit avec la simplesse et la naïveté du parler d'autrefois; il amuse parce qu'il s'amuse lui-même de ce qu'il dit; en le lisant, on croit le voir et Fentendre, on croit écouter un récit du vieux temps,... et, dans l'illusion que causent le naturel et la facilité de l'auteur, on est près de s'écrier, comme les châtelains qui avaient donné asile à un troubadour ou à un trouvère, doué du talent d'enchanter les cœurs et les oreilles : « l'aimable hôte ! ô le bon compagnon ! ô l'agréable conteur! Gardons le plus longtemps possible ce grand amuseur, nous ne trouverons peut-être jamais son pareil. »

Il a été de mode, depuis un siècle, de déprécier Boileau et de réduire son rôle à celui d'un critique étroit et sans cœur. Il est certain que les préceptes concis et fermes que ce poète a formulés ont trop condamné les écarts et le mauvais goût de l'imagination, pour que les auteurs froids et incorrects n'aient pas essayé de protester à leur manière : les niveleurs sociaux s'attaquent d*abord à la religion et à la famille , comme aux premiers obstacles ; les révolutionnaires en littérature en veulent surtout à ceux qui ont promulgué les règles de l'art.

Us ont fait un crime à Boileau de n'avoir point consa-

^1 214 lSe>

cré son talent à chanter Tamour, comme si le génie avait nécessairement besoin de manquer à la chasteté ou de se réchauffer à la flamme des passions impures ; ils Font blâmé outre mesure d'avoir méconnu la verve lyrique de Quinault , comme si de nos jours la poésie de ce faiseur d opéras, toute remarquable qu'elle est par le rhythme, pouvait être bien sérieusement réhabilitée. Ils ont , sans doute avec plus de justice , reproché au célèbre critique de n'avoir rien dit de La Fontaine ni de ses fables; mais le blâme ne devait s'adresser ici qu'au courtisan , et non au poëte : Louis XIY ne pardonna jamais à La Fontaine sa vieille reconnaissance pour Fouquet, et Boileau n'osa pas heurter de front la répugnance du roi, dont il était rhistoriograplie.

Quoi qu'il en soit , Boileau est un modèle exquis de pureté et de goût; T élégance, chez lui, le dispute à la correction ; ses vers ont le privilège de se graver dans la mémoire comme autant d'axiomes ; le premier, avec MoUère, il eut l'honneur de faire justice des faux ornements dont la coterie de l'hôtel Rambouillet embarrassait notre littérature. Le fouet vengeur qu'il promena sur les méchants poètes fit disparaître ces renommées usurpées dont plusieurs , comme celle de Chapelain , avaient trompé le pays pendant un quart de siècle; il encouragea le taleut de Molière de son estime , il soutint Racine contre ses propres dégoûts et contre l'ignorance de ses contemporains. De pareils services rendus aux lettres n'auraient point dû être récompensés par tant d'injustice.

Jean - Baptiste Rousseau appartient au siècle de Louis XIV; son talent lyrique contribua beaucoup à illustrer la vieillesse du grand roi. Nous louerons la pompe de ses odes , Tharmouie de ses psaumes , la ca-

deBce si heureusement soutenue de ses cantates. Que sert ensuite de parler de La Mothe, son froid et méthodique rival y de ce rimeur de commande qui , secrètement averti de son impuissance , travailla à faire aboUr la poésie en imaginant de lui substituer Tusage exclusif de la prose? cette tentative ridicule nuisit à la réputation d'un écrivain qui n'était point sans quelque mérite.

Le cadre trop restreint que nous nous sommes imposé ne nous permet que de mentionner à la hâte les poésies pastorales de Fontenelle, de Segrais et de madame Deshoulières : de ces trois noms, le premier échappa à l'oubli par la prose; le dernier, parce qu'il appartient à une femme, et qu'on le juge sans trop de sévérité; celui de Segrais , parce qu'il se rattache à des essais qui ne furent pas tous sans chaleur et sans grâce. Le père Lemoine défigure un talent réel par l'abus des faux brillants et du mauvais goût. L'esprit , genre dont on a beaucoup abusé, fait le seul mérite des poésies légères de Chapelle et de Bachaumont. Les vers négligés de Saint- Aulaire, de Chaulieu et de Lafare annoncent, sans trop d'inégalité, la poésie épicurienne et incrédule que Voltaire ne tardera pas à mettre à la mode.

Le seizième siècle avait eu ses Montaigne et ses Amjot, écrivains dont l'originalité naïve et le st vie gracieux plaisent toujours , eu dépit des progrès de la langue : on retrouve chez eux ces charmes inimitables de la première enfance , cette ingénuité de l'intelligence au berceau qui offrent un si doux spectacle aux personnes dont l'âge a mûri les habitudes et la pensée ; mats leurs œuvres n'étaient encore que de capricieuses ébauches ; il était réservé aux prosateurs du dix-septième siècle de fixer la langue et d'en faire le plus pur instrument de la raison et du génie : j'ai nommé Biaise Pascal.

Enfant , il avait deviné comme par instinct les voies obscures de la géométrie ; d'une vérité à l'autre , il était arrivé jusqu'à la trente - deuxième proposition d'Euclide (1); à seize ans, il publiait un traité des Sections coniques; plus tard il inventait des machines, il résolvait des problèmes, il intéressait à ses recherches tous les savants de l'Europe, il faisait sur le Puy-de-Dôme ces belles expériences qui ont servi de point de départ à la physique moderne, en permettant de constater, d'apprécier avec certitude les phénomènes de la pesanteur de l'ascension de l'eau. Si la science se fait de nos jours orgueilleuse à rencontre de ces découvertes , dont les résultats sont acquis et ont facilité sa route , la reconnaissance lui impose le devoir d'honorer cet Archimède français, qui devança les méthodes et les formules.

Pascal apporta dans sa forme littéraire la précision d'un mathématicien , la lucidité d'une intelligence qui a pour habitude de chercher et de vérifier; sa phrase, nette et sobre d'ornements , n'en parut que plus serrée et plus éloquente : méthode juste et naturelle, pompe dans l'imagination et froideur dans les mots , profondeur du raisonnement et clarté de la pensée , ce furent là les qualités que Pascal introduisit à un degré éminent dans la prose française. Son style est l'un des plus remarquables modèles qui nous soient restés de cette école du dix -septième siècle. Pascal , le premier, eut l'honneur de fixer la langue et de lui assurer cette simplicité lumineuse qui lui donne le rang le plus distingué entre tous les idiomes

(1) Il élail, dit-on, parvenu à découvrir que la somme de trois angles d'un rectangle se mesure par une demi -circonférence, ou bien est égale à deux angles droits. — On croit cependant plus communément qu'au lieu d'avoir obtenu à cet égard une solution , il la cherchait. C'était beaucoup pour un enfant de douie ans.

de l'Europe et en fait rinstrument le plos pur de la ciTilisation, de la raison et du goût.

Cet hommage rendu à l'écrivain, au grand prosateur, ne doit point nous faire dissimuler les reproches que Pascal mérite comme penseur et comme philosophe.

Soit l'effet d'une nature orgueilleuse, d'un génie qui s'exagérait sa force , soit le résultat d'un de ces accidents dont le contre-coup dérange ou affaiblit la raison humaine (1), Pascal, si lucide dans l'explication des phénomènes de la physique, fit plus d'une fois fausse route dans ses écrits et dans l'emploi de son talent. U était doué d'une de ces âmes chagrines que la contradiction irrite et qui ont un étrange besoin de combat; bon et charitable dans ses actes , il avait les lèvres trop souvent ouvertes pour laisser tomber sur ses rivaux l'amertume de la parole et l'àpreté du sarcasme ; il abandonnait aux autres la douceur et l'humilité , pour se réserver la mission de frapjper fort et de démolir , faisant de la patience et de la lutte deux parts , dont il choisissait la seconde pour être à son usage. Quand de tels hommes entrent dans l'arène , malheur à leurs adversaires ; mais quelquefois aussi malheur à eux , car ils se contemplent souvent euxmêmes, car, nouveaux TertuUiens (2), le bruit qu'ils font les étourdit, et la poussière de leurs victoires le aveugle.

Pascal ne saurait être assimilé , même dans ses erreurs à l'apologiste déchu de si haut dont nous venons de prononcer le nom, à cette lampe du sanctuaire qu'éteignit

(1) Pascal avait failli périr vicUme d'un accident en traversant le pont de Neuilly : on a dit que ses facultés mentales s'en étaient ressenties.

(2) Le triste exemple de M. de Lamennais est de ceux que nous ne devons cesser de méditer. Qu'on nous pardonne d'avoir fait allusion à lui.

pour réternitë le vent de Torgueil. Dieu l'a jagé, et nous ne tenons pas la balance ; nous ne sommes point faits pour condamner lorsque nous ignorons la part de Terreur involontaire et le secret caché des consciences. Mais Pascal, ni dans ses Lettres Provinciales ^ ni dans ses Pensées, ne doit être choisi pour guide : les liens intimes qui le rattachèrent à Técole du jansénisme , ses attaques contre une société célèbre qu'il calomnia , l'austérité dure et désolante de son humeur religieuse, pour ne pas dire de sa conduite, l'emportent à nos yeux sur la confiance qu'appellent d'ailleurs des vertus incontestables et des services qu'il serait injuste d'oublier ou de méconnaître. L'œuvre des Provinciales^ remarquable par l'abus du talent, a été jugée par Yoltaire de la manière suivante : « Tout le livre portait sur un fondement faux. On attri- « buait adroitement à toute la Société les opinions extrait vagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On « les aurait déterrées aussi bien chez des casuistes domi- « nicains et franciscains , mais c'était aux seuls jésuites « qu'on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de « prouver qu'il y avait eu dessein formé de corrompre les « mœurs des hommes , dessein qu'aucune secte , aucune « Société n'a jamais eu et ne saurait avoir. Mais il ne « s'agissait pas d'avoir raison , il s'agissait de divertir le « public (I). >» Un livre écrit sous une semblable inspiration est donc une longue et haineuse moquerie dont l'autorité ne saurait être sérieusement invoquée. Au dixseptième siècle , beaucoup en furent dupes , et , au lieu de distinguer entre le génie de l'écrivain et la mauvaise foi de ses attaques , ils enveloppèrent le tout dans une admi-

(1) Siècle de Louis XIV.

ration commune , contre laquelle proteste notre époque, mieui avisée et plus réfléchie.

Dans le livre des Pensées , qui se compose de lambeaux détachés et inachevés pour le fond , mais complets comme œuvre de style et d'art; dans ce livre, monument justement respecté de la prose française , on a cherché tout ce qu'on a voulu y voir , et les uns y ont trouvé la foi, les autres le doute. Et pourquoi , en tenant compte du caractère de Pascal , le doute et la foi n'y subsisteraient-ils pas ensemble? Et si la part de cet ouvrage dans laquelle l'écrivain semble hésiter et délibérer ne peut , quoi qu'on fasse , amoindrir la puissance des arguments que , mieux inspiré, il amasse en faveur de nos croyances, en serace assez pour juger sans retour un ouvrage que la mort a interrompu, et que Pascal, dont la main avait réuni ces matériaux , n'a pu ni refondre ni revoir? Là où nous trouvons en faveur de notre religion ces preuves lumineuses qu'une inflexible logique fortifie , acceptonsles comme des armes dont nous avons le droit de nous servir; là où l'auteur semble errer dans les obscurités de l'incertitude, croyons, avec des esprits judicieux, que Pascal , voulant donner à son livre la forme de discussion philosophique, avait jugé utile d'exposer les arguments mal fondés qu'il se proposait de réfuter, que souvent même il a su détruire : et, si enfin cette explication fort naturelle ne pouvait être admise, reconnaissons sans crainte et sans inquiétude que Pascal n'arrivait au doute que pour avoir voulu donner une part trop large et trop orgueilleuse à cet instrument limité qu'on appelle la raison humaine, à cette lampe qui, pour éclairer d'une flamme pure , doit s'alimenter sans relâche au foyer de (a foi.

Quoi qu'il en soit , l'idée dominante du livre des Pensées de Pascal , « c'est celle de l'abaissement et de la misère de l'homme quand il est seul, quand Dieu lui manque, quand il se débat par ses propres forces contre la nature et contre lui-même. » Cette donnée suffirait à elle seule pour livrer le secret de ces phrases dont une école philosophique cherche aujourd'hui à se prévaloir, en en dénaturant l'esprit : elle suffit peut-être pour rattacher Pascal, malgré ses fautes , à la liste des grands écrivains catholiques du dix-septième siècle.

L'autorité du talent de Pascal et, dans un ordre littéraire bien inférieur, les efforts souvent trop dépréciés de Voiture et de Balzac , la sévère législation de Vaugelas avaient enfin fixé les conditions de la langue française ; vint Bossuet, le génie le plus imposant de ce siècle, qui en développa toutes les richesses et toutes les magnifia cences sans rien lui faire perdre de sa clarté et de sa précision.

Cet homme illustre plana par-dessus toutes les gloires rivales : philosophe , orateur , historien , il atteignit d'un seul bond la place la plus haute , soit qu'il se laissât emporter sur les ailes de son imagination hardie , soit qu'il portât la discussion sur le terrain des preuves arides, soit que , dépouillant de leur linceul les siècles morts, il osât nous faire assister , s'il est permis de le dire , aux conseils de cette Providence qui mène les événements et Thomme ; partout, dans ses livres, dans ses discours, dans ses recueillements , il est demeuré pour nous le modèle humain du grand , du beau , du subUme. Ce n'est point ici le Ueu d'apprécier le rôle qu'il joua dans les questions politiques et religieuses de son siècle, nous n'envisageons en ce moment que l'écrivain et , pour ainsi dire,

^^ 221 !Si>

le poëte , car à qui mieux donner ce nom qu'à ce prêtre inspiré et infatigable ?

Nous resterions au-dessous de notre tâche s'il nous fallait caractériser dignement les travaux de Bossuet ; ses ouvrages sont aux mains de tous, et le plus répandu d'entre eux, parce qu'il offre à l'enseignement des modèles qu'on aime à proposer, le livre des Oraisons funèbres ^ malgré la pompe du style et l'élévation des images , est loin d'être le premier titre de gloire de son auteur. Sans doute on n'y sent point le travail académique , Bossuet a su éviter cet écueil vulgaire; mais on n'y découvre point assez la vérité , et les grandes leçons que l'orateur donne aux vivants , pour peu qu'ils ne soient pas rois , sont un peu altérées par les éloges versés abondamment sur des morts dans la vie desquels il y avait moins de choses à exalter et souvent beaucoup plus à reprendre. C'est d'ailleurs la faut^. du genre et non celle de l'écrivain ; mais elle subsiste , et nous ne pouvons tenir compte à l'éloquent prélat de ce qu'il a été gêné par son auditoire. Que si l'on veut connaître Bossuet , il faut le suivre dans ces Méditations sur VÊvangile qui respirent une foi si fervente , une si généreuse charité 5 il faut se perdre avec lui dans ces Élévations sur les Mystères qu'on dirait plus d'une fois échappées à l'apôtre qui avait entrevu un rayon de la splendeur des saints et des anges ; il faut enfin dérouler les pages rapides de ce Discours sur rhistoire universelle , œuvre merveilleuse dont l'auteur a volontairement négligé les proportions , et qui , en cela, ressemble aux prophéties qu'elle sert à faire comprendre.

Le beau livre de Y Exposition avait été écrit par Bossuet pour venger la doctrine catholique des attaques de

<« 222 iSo

r hérésie, et ce ae fut pas pour ce grand homme une gloire médiocre que de ramener Turenne à TÉglise. La Connaissance de Dieu et de soi-même , ouvrage empreint d'une haute portée philosopliique , brille par la Tariété et rétendue des connaissances , autant que par la profondeur du style et la sohdité du jugement. VHistoire des Variations et V Avertissement aux Protestants , deux titres qui recommandent Bossuet à l'impérissable reconnaissance du peuple chrétien, manifestèrent en lui le dialecticien puissant et l'apologiste familiarisé avec tous lus secrets de la science religieuse. Notre faiblesse s'étonne à la vue de ces monuments d'un autre siècle ; ceux qui les ont élevés nous apparaissent si hauts, que nous n'osons mesurer leur taille , et l'on peut dire d'eux et de nous ce que déjà disait Homère des hommes dégénérés de son temps, qui se mettaient douze pour. remuer la pierre que le seul Ajax avait lancée sur l'ennemi.

Et quel ne doit pas être notre étonuement lorsque nous considérons que Bossuet , dont la patience suffisait à tant d'écrits d'histoire, de piété et de controverse; qui, durant un quart de siècle, lutta contre le calvinisme et le jansénisme ; qui mêla son nom et ses travaux aux grands événements du siècle de Louis XI V, et se montra l'infatigable défenseur de la foi ; que ce même Bossuet, disons -nous, trouvait le temps de remplir tous les devoirs de son ministère et de veiller avec la solUcitude la plus scrupuleuse sur le troupeau dont il avait la conduite? C'est qu'alors on ne connaissait pas ces lâches ménagements dont on se comptait aujourd'hui à s'entourer. Bossuet asservissait son corps à son àme, et retranchait à cet esclave , si facilement rebelle , tout ce qui aurait pu 1 énerver et l'amoUhr. Il travaillait une

partie de la uuit , et dès quatre heures du matin il se dérobait au sommeil pour reprendre ses études. Voilà par quel secret les hommes à qui le Père de famille a confié le redoutable dépôt du génie se mettent en mesure de rendre compte de leur gestion et d'être loués comme de bons et fidèles serviteurs: ce fut ainsi que Bossuet, qui avait laissé bien loin de lui la gloire de Démosthène , mérita Tinsigne honneur de clore la liste des Pères de l'Eglise. Ajoutons, comme un trait digne de remarque ^ que cet illustre écrivain maîtrisait la'langue et se souciait peu des règles étroites que déjà les grammairiens ayaient promulguées : il était de ceux dont les négUgences font autorité , et dont l'exemple tient lieu de loi.

Le P. Bourdaloue, de la Compagnie de Jésus, se montra dans la chaire chrétienne le digne rival de Bossuet : ces deux talents si divers concoururent merveilleusement au même but, celui de rappeler les hommes au sanctuaire et de toucher les cœurs par le sentiment , par la science et par la crainte. Autant Bossuet parle aux imaginations éblouies, autant Bourdaloue dédaigne les artifices de l'éloquence et s'adresse à la seule raison. Le monde n'étourdit pas l'austère Bourdaloue , il se met peu en peine de louer et de plaire , surtout il écarte de son discours ces ménagements qui ne permettent pas aux pécheurs de se reconnaître dans les effrayantes peintures étalées sous leurs yeux. Théologien inflexible, il expose le dogme dans sa simpUcité , sans couvrir de fleurs le Ut de la croix, sur lequel doit s'étendre le chrétien. On sent que Dieu jugera ce ministre de sa parole et que d'avance l'orateur se prépare à répondre de ses enseignements Tandis que Bossuet, parlant à Louis XIV et à sa icour, enveloppe les reproches rigides sous le manteau

de la loaange , Bourdaloue s'adresse au roi comme à un simple fidèle, et si son langage est parfois plus séyëre, c'est lorsqu'il a sous les yeux des auditeurs dont les scandales sont d'autant plus dangereux qu'ils émanent du trône. Toujours calme comme la vérité, Bourdaloue fait aux rois et aux serviteurs une obligation étroite des devoirs que la religion impose , et c'est de lui que Louis XIY n'a pu s'empêcher 4e dire : « Quand je sors de ses sermons, je suis toujours mécontent de moi-même. »

Dans un ordre inférieur , mais toujours élevé. Massillon réunira à la phrase éloquente de Bossuet la grave sévérité de Bourdaloue , et c'est à lui qu'il appartiendra, devant le cercueil de Louis XIV, de déshériter l'homme de toute grandeur. Fléchier, trop élégant et trop didactique , s'éloignera encore davantage de ces grands modèles , et néanmoins ne laissera pas que d'être un écrivain digne d'éloges. Son exorde de l'oraison funèbre de Turenne est justememt admiré , mais il est regrettable que le travail académique s'y fasse trop sentir, et que, là où l'on ne voudrait trouver que l'inspiration , on soit forcé de reconnaître la trame laborieusement tissue de l'ouvrier. Plus justement admiré , le cygne de Cambrai, le doux Fénelon , donnera à la langue la suave simplicité, la gracieuse harmonie qui, non moins que la clarté et la pompe, sont au nombre des attributs qu'elle peut justement revendiquer. Dans son Traité de V existence de Dt'eu, la métaphysique emprunta à l'imagination et au cœur des forces inattendues et un précieux secours ; plus tard, le livre de Télémaquej en condamnant l'orgueil et l'humeur belliqueuse de Louis XIV , renfermera de graves enseignements politiques, fort peu médités d'ailleurs, et ajoutera un chef-d'œuvre de plus à la littérature du grand siècle.

. <^ 225 iat>

Gardons-nous de passer sous silence Mascaron, qui défigure un vrai talent par Tabus des métaphores, et La Bue, orateur spirituel qui manque de mesure et de goût.

Après ces noms qui appartiennent à la littérature sacrée, nous inscrirons ceux des moralistes, des historiens et des philosophes ; la liste en serait longue s'il fallait compléter jusqu'au bout cette énumération. La Bruyère eut le rare bonheur de faire un livre de circonstance qui est devenu classique avec le temps; les peintures des grands maîtres ont seules le privilège d'être plus admirées à mesure qu'elles vieillissent. La Bruyère avait pris pour modèle l'Athénien Théophraste, mais les aspects étaient si changés , les ridicules si étrangement rajeunis , que l'écrivain français ne put emprunter au grec d'autre idée que celle de son livre. On doit considérer La Bruyère comme moraliste et comme écrivain; sous le premier rapport il brille par la sagacité des remarques et la finesse des aperçus, mais son observation est plus souvent superficielle que profonde. Il n'a point étudié l'homme en soi, à l'exemple de Montaigne; il a laissé à La Bochefoucaald le soin de rapporter à un seul principe , à l'égoïste amour du moi , le ressort ordinaire des actions humaines. La probité chrétienne de La Bruyère lui a permis de se tenir en garde contre le doute aventureux de l'un, contre le désenchantement exagéré et injuste de l'autre ; mais il n'a copié qu'une partie du cœur, se bornant à peindre les différences que les passions , les habitudes et les besoins introduisent dans les mœurs et les caractères. La satire ingénieuse qu'il a faite des vices et des ridicules de son temps s'applique bien souvent encore à ceux de notre époque , et sert toujours de point

de coipparaison et d'étude lorsque les modèles ont vieilli. Ua autre mérite incontestable de La Bruyère est la vivacité du style : en s'affranchissant de la nécessité des transitions, bonheur particulier qui n'appartient pas à tous les genres, il a su rencontrer des images pittoresques , des expressions soudaines , une concision inattendue que peu d'écrivains ont possédées à un degré pareil. Les mêmes qualités se font remarquer chez La Rochefoucauld, mais ici quelle philosophie chagrine et désespérante , et combien l'homme , dont les travers nous ont fait rire dans La Bruyère , prête au dédain et au mépris dans le livre des Maximes.

Pélisson fut un écrivain d'un rare mérite : son style, trop peu étudié de nos jours , rappelle la manière des historiens et des orateurs de la belle époque latine; Fontenelle , au contraire , conteur aimable et moqueur, philosophe épicurien et sceptique, prosateur élégant et poète au-dessous du médiocre, fut le principal anneau qui rattacha l'école du dix-septième siècle à la httérature dégénérée de Marmontel et de Marivaux. Charles Perrault prit le parti des modernes dans la dispute que plusieurs jsoulinrent contre les admirateurs exclusifs de l'art antique; il protégea les gens de lettres, il aida Golbert à fonder les Académies de sculpture et d'architecture. Le cardinal de Betz, réduit au devoir et contraint de se courber sous l'autorité royale, se consola de son inaction en rédigeant des mémoires qui flétrissent eu lui l'homme d'État et le prêtre, mais qui sont un chefd'œuvre remarquable de narration et de style.

Madame de Sévigné , douée d'une imagination capricieuse et d'un talent d'autant plus vrai qu'il s'ignorait lui-même, a créé, eu se Jouant, l'un des monuments

impérissables de notre littérature; chaque jour, duraot trente ans, elle se plut à y ajouter une page, sans se douter que la postérité entrerait de moitié dans les épancliements de son amour maternel. Entre Balzac et Voiture , qui tous deux avaient essayé le genre épistolairc , elle se fit une route à part, dégagée d'enflure et d'afféterie, et seulement frayée par la nature et le sentiment. Ses Lettres , toutes chatoyantes sans que le lapidaire y ait porté le ciseau, étincellent par les mille faces de l'esprit, de la raison, de la simplicité, deTéloquence et du goût. Ce sont autant de modèles inimitables qu'un peu plus de réflexion eût gâtés , et dont le laisser-aller fait surtout le charme. Le nom de madame de Sévigné doit être mis au rang de ceux des Molière et des La Fontaine , parce qu'il rappelle aussi un genre que l'Europe nous envie, et une gloire involontaire qui n'a pas été surpassée.

Entre cette mère si charmante , cette femme de cour au partage si gracieux , cette chrétienne si naturellement fervente , entre elle et madame Dacier, qui traduisit Homère et se fit un nom dans la science des érudits, madame de Lafayette et peut-être aussi (en dépit de ses défauts) mademoiselle de Scudéri doivent prendre place et recueillir quelques hommages. Kommons aussi, un peu à hâte, la comtesse de La Suze, madame de Villedieu, madame de La Sablière, la marquise de Lambert, et, après ces femmes d'un talent varié, mais inégal, des littérateurs , des orateurs et des poètes qui ne furent pas sans mérite et sans louanges : Amelot, d'Ablancourt, Brébœuf , Patru, Galland, Polignac, l'abbé de Saint-Pierre, Yaliucourt, le P. Jouvency, le P. Du Cerceau, Longepierre, Ménage, le P. Brumoy, Campistron, Dacier, Dangeau , et avec eux, comme bien digne d'une meu-

tioD spéciale , l'abbé Fleury, auteur de la grande histoire de l'Église.

J'ai nommé Bossuet pour l'histoire ; parmi les nombreux historiens et érudits qui écrivirent à cette époque, les plus recommandables se bornèrent à amasser des matériaux immenses , à fouiller avec une merveilleuse patience dans les archives des siècles morts. Qu'est-il besoin de parler des bénédictins que chacun nomme , de ces Pezron, dé ces Habillon et de ces Hontfaucon , dont la science pieuse confond nos débiles esprits; de ces jésuites qui fournirent aux lettres et aux études tant d'hommes patients et laborieux , tels que les PP. Bouhours , Buffier, Gommire, Jean Hardouin, Philippe Labbé, Longueval, Maimbourg, d'Orléans, Pardies, Pétau et Sirmond; de ces oratoriens , de ces minimes, tels que les PP. Sénaut , Lami, Lelong et Mersenne; de tant d'autres enfin non moins dignes de notre reconnaissance, et dont ce siècle oublieux et frivole , sous ses apparences de justice et de gravité , méconnaît aujourd'hui les œuvres et les services?

Où en serait la science historique , si vaine des progrès récents qu elle s'attribue, si Baluze, si Henri et Adrien de Yalois , Duchesne et Du Gange n'avaient pas consacré leur vie à des travaux d'érudition dont notre siècle a perdu le secret? Les deux Glossaires de Du Gange (1), pour ne parler que de ces seuls ouvrages , furent accueillis par les applaudissements de l'Europe savante : entreprises colossales et qu'un seul homme conduisit à terme; encyclopédies qui semblaient réclamer à elles seules la patience d'une génération de bénédictins. Du Gange ne

(1) Glossarlum ad scriptores mediœ et infimœ latinUatis, etc., S vol. iofolio, 1678. -^Glossarlum ad scriptores mediœ et infimœ grœcitalis, etc-, 3 vol. in-folio, 1688.

se barne pas à eipliquer les mots dont la signification a été détournée par la barbarie des temps, ni à inter* prêter les termes étrangers que les Grecs et les Latins ont naturalisés par le droit de conquête; ces mots donnent lieu, de sa part, à de véritables dissertations étendues, approfondies et complètes sur la théologie et la jurisprudence , sur les mœurs du moyen âge , sur le caractère des peuples, des coutumes et des institutions. Cet homme illustre ne fut pas même admis à siéger à l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres , et le gouvernement se crut quitte à son égard en lui accordant une pension de huit cents livres , dont il jouit durant les deux dernières années de sa vie.

Ces qualités d'érudition qui distinguent le P. Daniel, dont la savante compilation a été plus souvent copiée que louée par les écrivains modernes, manquaient à Thistorien M^zeray. Ce dernier eût été digne de vivre de nos jours , parce qu'il recherchait plutôt la popularité, dont la foule n'est point avare envers ses flatteurs, que le mérite de la profondeur des vues et de l'exactitude des détails. La vérité, la couleur locale, la reproduction consciencieuse des faits le touchèrent peu. Il se servit de l'histoire comme d'un prétexte pour battre en brèche les institutions et les hommes de son temps , et nous savons jusqu'à quel point on a depuis lors abusé de cette méthode. Si l'on cherchait dans Mézeray la juste appréciation des choses et des personnes , on regretterait de ne rencontrer à la place de l'historien sérieux qu'un parlementaire boudeur et un ami caché de la Fronde. Ces dispositions bien connues appelèrent l'attention du public sur l'homme qui « fit de l'histoire une tribune pour plaider la cause du parti politique toujours le meilleur et le plus malheureux,

de ce parti qiii jamais ne triomphe (1);....» mais, en revanche, elles déterminèrent Louis XIV et Golbert à punir par une disgrâce les allusions par trop hardies de Mézeray.

Vertot, écrivain habile et historien peu véridique, traite les faits sans beaucoup de façons , et cherche surtout à donner à ses peintures l'attrait du style et l'animation du drame. On peut le lire avec fruit, sinon pour l'exactitude , du moins pour la couleur et l'élégance de sa narration. Les mêmes qualités et les mêmes défauts distinguent l'abbé de Saint-Réal , que Voltaire ne craint pas d'élever au-dessus de Salluste.

Un mouvement philosophique digne d'attention s'opéra dans les esprits durant le siècle de Louis XIV : l'idéalisme prévalut lentement, mais d'une manière victorieuse , sur le réalisme et le scepticisme. Entrons ici dans quelques détails.

Deux écoles de philosophie, depuis l'origine des sociétés humaines, se disputent, sous mille formes diverses, la possession intellectuelle du monde : Técole religieuse et l'école rationnelle; l'une qui fait Dieu le principe et la fin de tout; l'autre qui remplace Dieu par l'homme et l'univers. A l'époque païenne, Platon et Aristote représentèrent chacune de ces deux écoles : le premier continua, en la développant, non sans se laisser aller à de grossières erreurs, la doctrine spiritualiste de Socrate; l'autre fut le premier apôtre du sensualisme.

Aristote avait rejeté l'idéal de la doctrine professée par Platon , et concentré toute réalité dans les objets indivi-

(1) Ces expressions sont empruntées à M. Augustin Thierry, qui . lui aussi , a fait plus d'une fois do l'histoire un moyen d'opposition libérale.

duels. Selon lai , les points de vne sous lesquels ces objets peuvent être envisagés se réduisent aux suivants : les éléments dont une chose est composée , sa nature intime ou son essence, sa cause et le but vers lequel elle tend, d'où la distinction des quatre principes , la matière , la forme , la cause efficiente et le principe final , principes qui doivent se retrouver partout et que la philosophie a pour mission de déterminer. En psychologie , Aristote s'attache à classer les facultés de Tâme, et considère l'âme elle-même comme la puissance cachée qui produit et maintient l'organisation ; en théodicée , il fonde la démonstration de l'existence divine sur la continuité du mouvement , et présente Dieu comme la fin ou le but du monde, comme le centre auquel tout aspire; dans l'art, il ramène le beau à l'imitation de la nature; dans l'ordre moral , il fait consister la vertu dans l'équilibre des passions.

Cette doctrine différait beaucoup de celle qu' Aristote avait apprise de Platon, son maître. Platon, en effet, admet, comme principes des choses, Dieu d'abord, la matière ensuite , et enfin certains types éternels qui ont servi de modèles à la formation des êtres , et qu'il appelle idées. Dans ee système , les idées ont seules une existence réelle et absolue; les choses individuelles n'en sont que les ombres ou les copies; les notions que l'esprit forme en sont de pâles reflets. Les sens ne saisissent que le particulier, l'individuel; quant aux idées , elles sont perçues par une faculté supérieure , la raison , si même elles ne sont pas les réminiscences d'une vie antérieure. Les idées résident en Dieu, qui est leur substance commune. Il y a pour le beau et pour le bien un idéal auquel doivent tendre l'artiste et l'homme moral. En politique, la loi

d' AriBtote est Tutilité commune ; la loi sociale de Platon est le gouvernement par la raison et la justice.

La doctrine d'Aristote est donc celle de la sensation; elle fait dériver de la sensibilité toutes les idées de l'bomme : rejetant les idées éternelles de Platon, les traditions et les croyances religieuses de ce maître , elle prétend tirer toute la science du mot humain en rapport avec la nature , au moyen du bon sens et de la spéculation. Les données du sens commun et l'observation lui fournissent les principes; les conséquences naissent du raisonnement. Elle réduit en quelque sorte toute la science à la logique. Une pbilosopbie assise sur ces bases purement rationnelles parait entraîner l'analyse et l'induction jusqu'à se passer d'un principe intellectuel distinct de la matière; elle fraie les voies au matérialisme : les idées platoniciennes, au contraire, partant de l'intuition intérieure et du principe d'intelligence qui est en nous, semblent devoir porter aux contemplations sublimes et nous rattacher à un Dieu infini et immatériel, suprême arbitre de Tunivers.

Ce n'est pas que ces conséquences extrêmes résultent nécessairement des deux points de départ. La philosophie péripatéticienne fut en honneur au moyen âge, et , certes , saint Thomas d'Aquin , Albert le Grand, Pierre Lombard n'y cherchaient qu'une méthode et n'en voulaient pas faire un point d'appui contre la foi. C'est tout au plus si l'on peut leur reprocher d'avoir voulu faire du catholi* cisme avec Aristote ; mais ni eux ni leurs pieux disciples ne peuvent être accusés d'avoir voulu mettre une confiance abusive et orgueilleuse dans les forces humaines.

Quoi qu'il en soit, depuis la découverte de l'imprimerie

et le mouvement imprimé aux idées à l'époque de la renaissance , cette doctrine avait été vivement combattue. Pendant qu'en Italie on essayait de réhabiliter le platonisme, en France, le célèbre Bamus se mit au nombre des adversaires de la philosophie péripatéticienne, mais il succomba à la tâche. Vint ensuite le chancelier Bacon , l'un des pères de la philosophie moderne , et Tun de ceux qui terminèrent l'empire d'Aristote. L'idée philosophique de tous les travaux de Bacon est de faire , comme il le dit, une restauration (tm^atira^toma^na) de toutes les sciences, particulièrement des sciences naturelles , et de substituer, aux hypothèses et aux argumentations qui étaient de son temps en usage dans l'école , l'observation, les expériences qui découvrent les faits, et une induction qui découvre les lois de la nature , en se fondant sur le plus grand nombre possible de comparaisons et d'exclusions : il est le père de la philosophie expérimentale (1).

Dans cette lutte engagée entre le réalisme et l'idéalisme , une place était à prendre : le scepticisme fut mis à la mode par Montaigne , et en même temps par Charron et La Béotie , ses disciples , qui , adoptant le doute du maître , s'affranchirent pourtant de ce que la pensée de Montaigne avait d'épicurien.

L'épicurisme, cette secte contre laquelle la justice des siècles avait protesté , trouva un partisan habile dans Gassendi. Celui-ci attaqua en face et avec énergie la doctrine d'Aristote (2), et, sans réhabiliter les dogmes impies d'Épicure, il emprunta à ce philosophe une sorte de morale éclectique, dont le sensualisme était la base.

(1^ M. Bouillet.

(2) ExerciuuUmes paradoxicœ adversm ArUtotelem, (Grenoble . 1624. )

<« 234 !ai>

Il attaquait la doctrine des idées innées et enseignait que toutes nos idées Tiennent des sens , les unes immédiatement 9 les autres médiatement. Peu d'hommes ont joui de leur vivant d'une renommée et d'une influence morale pareilles à celles de Gassendi : ami de Galilée , de Grotius, de Pascal , admiré de ceux-là mêmes qui redoutaient les conséquences de ses fausses doctrines , ce philosophe fut honoré des prévenances les plus hautes , et il ne tint qu'à lui que l'éducation de Louis XIY lui fût confiée. La reine Christine lui écrivait : « Je vous « consulterai comme Toracle de la vérité , pour m'éclai- « rer de mes doutes; et, si vous voulez prendre la peine « d'instruire mon ignorance , vous ne ferez autre chose « sinon d'augmenter le nombre de ceux qui savent vous « estimer dignement. »

La morale de Gassendi et de ses disciples n'est point animée de l'esprit du christianisme, c'est la conscience réduite au raisonnement : lorsqu'elle rend hommage à la religion, c'est un hommage stérile, une formule de convention qui ne pénètre pas dans le fond de la pensée; elle fait de l'épicurisme l'àme de la vie , et laisse subsister le christianisme à la surface; sous ce rapport, la philosophie de Gassendi n'a pas été étrangère au développement de la philosophie de Locke ; c'est à elle aussi que remonte le mouvement intellectuel, indifférent, sceptique, railleur, qui, sous le règne de Louis XIV, se prolongea avec Bernier, Saint- Évremont , Ninon de Lenclos , Chaulieu , Lafare , Molière et La Fontaine, jusqu'aux jours de la Régence et du triomphe de la philosophie de Voltaire.

La philosophie s'était faite expérimentale avec Bacon et Galilée, sceptique avec Montaigne et Charron, épica-

rienne avec Gassendi^ autour de ces maîtres ou de leurs écoles s'agitaient des disciples sans nombre.

Descartes, esprit sérieux et méditatif, que tant de solutions diverses du même problème ne pouvaient satisfaire , imagina de chercher lui-même la voie philosophique par laquelle il arriverait à la connaissance de la vérité. Ne voyant autour de lui, dans les systèmes de ses devanciers ou de ses contemporains, que des pierres d'attente ou des ruines , il ne recula pas devant l'idée de chercher d'abord une vérité incontestable qui pût lui servir de base , et de laquelle il remonterait d'échelon en échelon jusqu'à la certitude de la science. « Je rejetai , dit-il , comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations , et enfin , considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons, étant éveillés , nous peuvent venir aussi quand nous dormons , sans qu'il y en ait aucune pour lors qui soit vraie , je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées dans l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes ; mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux , il fallait nécessairement que moi qui le pensai fusse quelque chose ; et , remarquant que cette vérité , je pense, donc je suis j était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. » £t un peu plus loin il ajoute ; « Faisant ensuite réflexion que je doutais, et que par conséquent mon être n'était pas tout parfait, car je voyais clairement que c'était une plus grande perfection de connaître que de clouter, je m'avisai de chercher d'où j'avais

appris à penser quelque chose de plus parfait que je n'étais , et je connus évidemment que ce devait être de quelque nature qui fût plus parfaite. »

Tel est le célèbre doute de Descartes, et c'est ainsi qu'il passe sans intermédiaire de la notion certaine de son existence comme corps et âme , c'est-à-dire comme être composé , à celle de l'existence nécessaire et souverainement évidente d'un être créateur, indépendant et parfait, qui est Dieu.

Au fond , la philosophie entrait avec Descartes dans une nouvelle phase du rationalisme : elle avait parcouru la première avec Aristote; Descartes lui ouvrait la seconde; plus tard elle devait, sous l'inspiration deKant, aborder la troisième période de cette doctrine.

C'est de Descartes que la philosophie reçut la plus forte impulsion qui lui fût imprimée au dix-septième siècle : ce métaphysicien, prenant l'évidence pour mesure de la vérité , accoutuma les esprits à penser par eux-mêmes et à n'admettre , parmi les opinions reçues , que celles qu'ils auraient envisagées sous toutes les faces et reconnues comme vraies. Cette méthode hardie porta le dernier coup à la philosophie péripatéticienne, que le parlement voulut en vain défendre en confondant , par une opiniâtreté ridicule , les intérêts de la foi et les idées d' Aristote. La scolastique cessa de dominer, les éléments delà science furent simplifiés et dégagés de tout alliage inutile. Pour Descartes , il lui fut réservé de prouver par lui-même que sa méthode , en apparence si claire et si bien faite pour conduire à la vérité, ne suflSt pas pour entraîner l'esprit vers la certitude. Ce philosophe , en eflet, confondit souvent de vaines apparences avec Févidence véritable , et , pour se rendre compte des fonctions de l'âme et des phé-

nomènes de la nature extérieure , imagina souvent des systèmes qui ne supportent pas l'examen. Le doute méthodique par lequel il procède est d'ailleurs une hypothèse plus spécieuse qu'admissible en saine philosophie. Quoi qu*on dise , il y a quelque chose d'orgueilleux dans cette recherche où l'homme s'engage en ne s'appuyant que sur lui-même , et peut-on espérer qu'en s'aventurant ainsi, comme un aveugle qui n'avance d'ailleurs que lentement et en interrogeant pas à pas les diflScultés du chemin , on n'arrive promptement au point où les sentiers se croisent, et où le voyageur sent le besoin d'un guide plus sûr et plus lumineux que sa propre raison ?

Le plus illustre disciple de Descartes fut Malebranche. Celui-ci conserva les doctrines de son maître sur la méthode, sur la nature de l'âme et sur les animaux (que Descartes considère comme de simples machines) , mais il refusa d'admettre les idées innées : « Toutes nos idées , dit-il , se trouvent dans la substance efiBcace de la Divinité , qui , en nous affectant , nous en donne la perception : notre yolonté n'est que le mouvement que cette substance efficace noas imprime par Iqs idées vers le bien (1). » Ce n'est point ici le lieu de discuter cette théorie , que son auteur soutint avec une conviction ardente et pieuse , et qui, néanmoins , trouva dans Bossuet et dans le père Du Tertre de redoutables contradicteurs, à l'autorité desquels nous croyons qu'il est prudent de se rendre j Malebranche fut surnommé le Platon chrétien.

C'était le temps où l'Anglais Hobbes , ennemi déclaré de la foi, cherchait vainement à la société une base en dehors des vérités religieuses, et n'en trouvait d'autre

(1) Recherches de la vérité, liv. m, chap. 6.

<« 238 iSB>

que la force absolue des princes , en laquelle résidaieat selon lui le juste et l'injuste; le temps où Locke, inclinant malgré lui vers le fatalisme, s'attachait yainement à expliquer toutes les idées par l'expérience, et semait les germes du système malérialiste que devait plus tard développer Condillac; où Bayle enfin, réfugié en Hollande , déversait la calomnie et l'outrage sur les dogmes catholiques , et se déclarait l'apôtre d'un scepticisme qui, chez lui , servait de masque ou de transition à la doctrine désespérante des athées déjà prèchée par Spinosa. La société française, encore profondément chrétienne, voyait se révéler, sans trop s'émouvoir, ces tendances vers l'incrédulité ; elle se détournait de ces scandales qui ne l'agitaient qu'à la surface et passaient ignorés du plus grand nombre ; mais il était réservé à ces semences de mort de porter des fruits dans un prochain avenir.

Quand on réfléchit sur ce mouvement philosophique qui préoccupa si fort les esprits à la suite de Bacon, de Gassendi , de Descartes , et de tant d'autres dont nous avons cité les noms, on reconnaît avec surprise que de si grands efforts , tentés par de hautes intelligences , n'aboutirent qu'à de faibles résultats. Alors, de quelque part qu'on se tourne, on n'entrevoit que systèmes incomplets ou problèmes demeurés sans solution , et l'on se demande ce qu'il est permis de conclure de cette continuelle incertitude. Serions-nous trop aventureux de dire, à notre tour, que ces tentatives infructueuses ou inachevées prouvent seulement combien la raison humaine est faible lorsqu'on cherche pour elle des routes en dehors de celles de la révélation et de la foi ? Quel est le simple et pieux fidèle qui ne plaindra ces génies philosophiques de l'obscurité dans le sein de laquelle ils

se traînèrent? Quel est celui qui ne possédera mieux qu'ils ne l'obtinrent pour eux-mêmes , si du moins il est humble et soumis de cœur, le flambeau qui éclaire l'homme sur sa mission, sur son devoir, sur le vrai bonheur? vanité de la science! ô félicité réservée aux petits!

Terminons : deux philosophes jouirent sous Louis XIV d'une réputation exagérée que la postérité n'a point voulu reconnaître : Ârnault, qui fut surnommé le Grand, consacra à la défense du jansénisme une longue vie et un talent de dialecticien dont il aurait pu faire un meilleur emploi; Pierre NicoUe, son ami, et membre comme lui de la société de Port- Roy al, a conservé la réputation d'un écrivain clair, élégant et méthodique; ses Essais de Morale étaient pour madame de Sévigné une lecture habituelle ; ils sont aujourd'hui assez oubUés : c'est encore là une de ces intelligences dont le jansénisme a usé les forces sans profit et sans avenir.

Lorsque s'ouvrit le règne de Louis XIV , la peinture, la statuaire, l'architecture et tous les arts d'imitation avaient acquis un développement remarquable. La gloire de l'TtaUe nous réchauffait de ses rayons : nous avions cessé de demander à cette terre privilégiée ses peintres., ses ciseleurs, ses ouvriers de génie; nos artistes grandissaient par l'émulation et le goût, et, si, dans le domaine des choses politiques, les reines et les favoris venus d'Italie avaient malheureusement dénaturé nos mœurs et nos traditions, comme pour se faire pardonner leur fâcheuse invasion, ces étrangers avaient contribué à doter la France de palais, de monuments et de tableaux ; leurs mains , enrichies à nos dépens , avaient encouragé le zèle des peintres et l'audace généreuse des sculpteurs.

D'un autre côté, le goût flamand avait déjà exercé une utile influence sur les productions dB nos artistes. Une grande école nationale s'était formée.

Au nombre des peintres célèbres qui avaient déjà acquis la maturité de leur talent, nous citerons Nicolas Poussin et Eustache Lesueur. Leurs noms su£Ssent et dispensent de l'éloge : aucun peintre français n'a encore égalé Poussin et Lesueur , mais le caractère fier de ces deux artistes, la vie retirée qu'ils menèrent, les rendirent peu propres à transmettre les secrets de leur art. Ils n'ouvrirent pas d'écoles et ne formèrent pas de disciples. Claude Gelée, dit le Lorrain, ne connaît point de rival dans le paysage. Les graveurs respectent encore le mérite incontesté de G. Dupré et de Jean Warin. La • renommée de François Mansard n'est point de celles que le temps diminue. Mais ces illustrations appartiennent surtout à la période de Richelieu et de Louis XIIL

Ce qui distingue éminemment les œuvres d'art du règne de Louis XIV, c'est leur caractère d'homogénéité, c'est leur ensemble et leur harmonie; on voit qu'elles se rattachent toutes à une même pensée , un peu théâtrale dans sa grandeur, un peu froide dans sa régularité, mais pensée d'ordre , de haute convenance et de dignité: les hommes du siècle de la renaissance produisaient avec une inspiration plus heureuse , l'imagination apparaissait davantage dans leurs ouvrages, on reconnaît qu'ils avaient plutôt soif de bien faire que de faire vite. De là , dans les détails , une variété et une richesse de formes qu'on regrette de ne pas rencontrer au même degré dans les choses d'art léguées par le XVII* siècle.

Mais les monuments de cette dernière époque gardent un caractère de régularité grandiose qui les fait concourir

à la gloire du règne. On ne peut les considérer sans être frappé de cette majesté grave , et cependant assez triste, que le roi lui-même portait empreinte sur sa figure , et quMl a imposée à toutes les œuvres de son temps : dans la pensée de Louis XIV, les choses de Tart devaient contribuer à l'honneur de la monarchie ; elles devaient être politiquement dignes du souverain et du pays par leur destination et leur aspect, et plus admirées de la foule que de ceui dont le talent consiste à apprécier le fini des accessoires. Dans ce système , la grâce résultait plus des j)roportions et de l'harmonie des parties principales que delà profusion et de la coquetterie des ornements. Sans doute, quand l'artiste passait devant les sculptures de Jean Goujon et de Germain Pilon , un sentiment profond du beau s'éveillait en lui et le portait à juger avec dédain les travaux entrepris sous Louis XIV ; mais , en revanche, le peuple , qui a ses instincts particuliers , se sentait fier de ces palais et de ces jardins si splendidement monotones qu'on élevait à Paris ou à| Versailles pour la gloire du maître; il relevait la tête en entrant dans l'hôtel des Invalides, en mesurant des yeux la colonnade du Louvre, en retrouvant partout l'image classique de son roi , reproduit sous les traits d'Hercule , et foulant aux pieds les nations enchaînées par ses victoires.

Jaloux de donner aux arts une puissante impulsion, Louis XIV avait institué l'académie des belles-lettres , et successivement deux académies de peinture, l'une à Paris , l'autre à Bome. 11 avait fondé à Paris la manufacture des Gobelins, dont les tapisseries, véritables chefs-d'œuvre , n'ont point encore été égalées par les industries rivales établies en Europe. Parmi les artistes dont il encouragea le mérite et les efforts, on doit citer

ea première ligne le peintre Charles Le Brun. Louis XLV le chargea de représenter les principaux éTénemeats de son règne. Sous d'ingénieuses allégories, Le Brun sut marier la fable à l'histoire , et , par un assemblage heureux, former une sorte d'épopée des actions du roi, poëme dont les pages se déroulèrent splendidement dans la galerie de Versailles. Il peignit ensuite , dans la galerie d'Apollon , au Louvre , les Batailles d'Alexandre, compositions remarquables par leur étendue et leur riche simplicité. Ses autres tableaux de piété et d'histoire , dont rénumération ne peut trouver ici sa place , sont généralement estimés des connaisseurs ; le plus célèbre est celui qui représente la Famille de Darius : cette belle page historique passe pour un des chefs-d'œuvre de l'école française. Le Brun, qu'on accuse, peut-être à tort, d'avoir été jaloux de ses confrères , les artistes dont il fut le contemporain , eut pour rival Pierre Mignard , le peintre si connu de la Vierge à la grappe et de la Sainte- Cécile: celui-ci, coloriste fort remarquable, a mérité le reproche d'avoir exagéré la grâce et le fini de ses peintures ( I ). Ce fut lui qui peignit à fresque la coupole du Yal-de-Gràce et l'une des galeries de Versailles : après la mort de Le Brun , il avait été nommé premier peintre du roi et directeur de l'académie de peinture.

On cite avec éloge les peintures de Bourdon et du Valentin , celles de Parossel et de Jean Jouvenet , malgré la singulière teinte jaune. qu'ont celles de ce dernier maitre. Les plus belles compositions de Jouvenet sont VEsther , la Descente de Croix et la Pêche miraculeuse ; étant devenu paralytique du côté droit , il peignit de la main

(1) D'où esl veuu 1« genre appelé ffUgnardise*

<aei 243 »>

gauche son tableau du Magnificat, qui fut placé dans le chœur de l'église de la Visitation. Le tableau à! Adam et d'Eve et celui de la Sainte- Thérèse, ce dernier trop dépourvu d'une inspiration chaste et chrétienne, sont dus au pinceau habile de Santerre. Nous mentionnerons encore La Fosse, les deux frères Boulogne, Raoux, Bigaut, Case et de Troie. Ces noms ne sauraient être justement tenus dans l'oubli. Enfin François Le Moine et Yatteau appartiennent à la vieillesse de Louis XIV. Le premier peignit le Salon d'Hercule à Versailles, et, se croyant mal récompensé de ses travaux, devint fou et se donna la mort; l'autre, doué par la nature du plus heureux talent , en fit le plus triste usage , et mit l'art au service d'un goût corrompu et d'une société en décadence.

Le plus célèbre sculpteur dont s'honore le siècle de Louis XIV est ce même Pierre Puget , de Marseille , qui , après avoir commencé par construire des galeries et peindre des tableaux à l'huile, finit par employer son talent à donner la vie au marbre et à la pierre. La ville de Gênes, qui pendant plusieurs années disputa Puget à la France, conserve encore trois de ses chefs-d'œuvre : V Alexandre Sauli^ le Saint-Sébastien et le Saint-Philippe Néri; mais la France n'a pas le droit de se montrer jalouse : elle a retenu pour sa part les bas- reliefs de VAssomptionei delà Pestede Milan ^V Andromède^ etsurtout le Milon de Cro<onc,qu'on dirait taillé par un ciseau antique.

Jacques Sarrasin , Le Gros et Théodon travaillèrent plus encore pour l'Italie que pour la France ; François Girardon se montra moins oublieux de ce qu'il devait à sa patrie : on admire encore , parmi ses ouvrages, V Hiver , V Apollon chez Thétis , le Pluton enlevant Proserpine , et les deux mausolées de Louvois et de Bichelieu. Nous

ne passerons pas sous silence les noms de Coysevox et de Coustou , dont les œuvres embellissent encore plusieurs de nos monuments et de nos jardins publics. Nous ne serons point ingrat non plus envers les deux Mansard , architectes célèbres qui nous ont légué de grandes œuvres ; envers ce Perrault qui , pour se venger du mépris si peu mérité de Boileau, traça le plan et les dessins de la colonnade du Louvre. Enfin nous nous souviendrons que l'une des gloires artistiques de ce siècle , qui en posséda de si nombreuses, lui vint des travaux de ses graveurs en taille- douce : les œuvres des Callot , des Mellan , des Nanteuil , des Israël Sylvestre , des Masson , des Poilly, des Pesne, des Edelinck et des Drevet, n'ont point encore rencontré de rivales en ce genre, et l'Europe nous envie à juste titre ces monuments de patience et de génie. Terminons cette nomenclature, qu'il n'a pas dépendu de nous de rendre moins aride, en inscrivant ici les noms de Le Nôtre et de La Quintinie , qui créèrent en France l'art des jardins.

La musique marchait à la suite de Lulli dans la route du progrès : quelques essais avaient eu lieu , sous les règnes précédents , pour adapter des airs profanes à des paroles religieuses , ou pour ajuster des psaumes sur des airs de noëls; mais la symphonie n'était pas encore en usage pour la musique d'église ; d'un autre côté , l'opéra n était point connu.

On chantait dans les salons , mais sans étude ; l'exercice de la musique instrumentale n'était point considéré comme un art, mais comme un métier subordonné à la profession, alors assez estimée, de maître de danse. Les instruments favoris des amateurs étaient le luth , la vielle, le clavecin , le théorbe. On abandonnait à l'humble

ménétrier le violon , dont les maîtres surent tirer depuis de si prodigieux effets.

Le cardinal de Mazarin , ainsi que nous Payons remarqué plus haut , appela en France , pour servir aux plaisirs de la cour, une troupe de chanteurs italiens , qui donnèrent devant le roi et sa mère (l) une comédie lyrique de Giulio Strozzi, ayant pour titre : La Festa teatrale délia fintapazza. Deux ans plus tard, les mêmes acteurs représentèrent VOrfeo de Zarlino , qui obtint beaucoup de succès. Quelques compositeurs français , voulant rivaliser avec les artistes d'Italie, firent jouer des opéras et des pastorales , et l'opéra français de Pomone fut la première pièce de ce genre qui ait été mise à la scène. La musique était de Cambert, les paroles de Perrin, les ballets de Beaucbamp (1669).

Trois ans plus tard, LuUi, qui avait commencé par être marmiton dans la cuisine de Mademoiselle , et dont l'instinct musical avait été remarqué , donna au théâtre les Fêtes de V Amour et de Bacchus, opéra dont Quinault composa les paroles. L'année suivante (2), Louis XIV ayant donné à Lulli et à sa troupe la salle du Palais-Royal, le célèbre musicien y fit représenter Cadmus. En 1 681 , il donna au public son opéra intitulé le Triomphe de VAmour, et pour la première fois des danseuses parurent sur la scène dans les ballets, où jusque alors les hommes seuls avaient eu la permission de remplir un rôle. Cette innovation, qui rencontra dans les spectateurs une approbation facile , favorisa plutôt Fart chorégraphique que les mœurs et la décence. Lulli était d'ailleurs un violoniste habile et qui formait avec succès un orchestre : on

(0 En 1645.

(2) En 1673.

peut le regarder eomme le premier qui ait fait usage des instruments à vent et de percussion.

Louis XIV cultivait avec goût la musique , composait des airs de chant et de danse , et donnait d'utiles conseils à ses maîtres de chapelle. Ces derniers se refusaient à introduire Torchestre dans la chapelle du roi^ mais leurs scrupules ne prévalurent point contre la volonté de ce prince lorsque LuUi eut fait exécuter à Fontainebleau un Te Deum à grand chœur et symphonie. Ce maître écrivit la musique de seize opéras, de vingt-cinq ballets, et plusieurs morceaux de musique religieuse. L'opéra à'Armide, aujourd'hui relégué dans l'oubli, fut son triomphe. Parmi les compositeurs qui obtinrent, à un degré inférieur, l'approbation de la foule , on peut citer Colasse , Gervais , Destouches , et avec eux Campra , Mouret d'Avignon et Montéclair : celui-ci fut le premier qui ait joué de la contre-basse à l'orchestre de l'Opéra (1).

Tous les arts, la poésie, la peinture, la statuaire, la musique, rivalisaient, envers Louis XIV, de soumission et de flatterie : par l'expression d'un enthousiasme trop peu libre pour être toujours sincère , ils récompensaient le roi des encouragements qu'ils tenaient de lui , et cette complaisance les rendait en quelque sorte les brillants auxiliaires du pouvoir absolu. Ce qui nous est resté de leurs œuvres montre qu'ils épuisèrent toutes les formules de l'adulation, et se dégradèrent trop souvent jusqu'à diviniser de tristes faiblesses. Combien furent clair-semés les hommes au cœur fier et généreux qui demeurèrent fidèles à la dignité de leur talent ! Le livre que Mézeray écrivit sur les économies royales lui fit ôter par Colbert la pension que lui avait accordée Sully ; Chapelain , honnête homme

(0 En 1700

d'ailleurs, fut préféré à Corneille pour la distribution des récompenses ; La Fontaine se vit fermer, presque jusqu'à sa mort, les portes de l'Académie française, tant le roi lui pardonnait peu d'avoir supplié pour Fouquet.

Ajoutons qu'on doit beaucoup rabattre des largesses dont Louis XIV, s'il faut en croire une opinion trop facilement accréditée, favorisa sous son règne l'essor des lettres et les travaux des poètes. Dans l'année où les libéralités de ce roi furent le plus considérables , la dépense ne s'éleva pour cet objet qu'à 100,866 livres; savoir, 53,200 livres en pensions pour les nationaux, 16,300 pour les étrangers , et le reste en gratifications. Les courtisans du roi lui coûtèrent plus que les lettres , les sciences et les académies ; les sciences surtout , qui faisaient moins de bruit , n'inspirèrent plus d'intérêt à la mort de Colbert. En 1694, on réforma la très-mince dépense que causaient l'académie des sciences et une autre petite académie créée pour le perfectionnement des arts et métiers ; mais , quelque temps après , on regrette d'avoir à le dire , la meute du cerf fut doublée. Henri lY pensait autrement quand il disait : « Que l'on retranche de ma table pour payer mes lecteurs (l). »

Les sciences furent donc trop oubliées , soit qu'elles fussent peu louangeuses , soit que le roi , dont l'éducation avait été fort négligée , ne se rendît pas assez compte de leur utilité et de leur mérite; mais le vrai savoir se produit toujours, et, si l'indifférence des grands ou du peuple retarde sa route, cependant il marche.

Les sciences ne restèrent donc pas entièrement en dehors du mouvement : la physique avait dû à Pascal les expériences qui complétèrent les découvertes de Torri-

(0 Lemontey.

<^ 248 iSB>

celli et permirent de déterminer la pesanteur de Tair; grâce aux travaux de Galilée et de Descartes , cette science était devenue plus féconde , sa marche plus rapide et plus rationnelle , ses phénomènes constatés et mesurés avec plus de certitude. Cependant Descartes simplifia Talgèbre et en fit le premier l'application à la géométrie : « ce fut une idée des plus vastes et des plus heureuses que l'esprit humain ait jamais eues, et qui sera toujours la clef des plus profondes recherches , non-seulement dans la géométrie sublime, mais encore dans toutes les sciences physico-mathématiques (1). » Dans son Traité de la Dioplrique , Descartes se montra digne de sa méthode; mais son Traité des Météores fut audessous de cette vaste intelligence et fort en arrière des découvertes de Galilée. Quoi qu'il en soit , la science ayant reçu de Descartes une impulsion droite et vigoureuse , Pascal, Huygens, Fermât, Leibnitz, Newton (car nous ne devons pas restreindre cette esquisse aux seuls noms qui honorent la France) brillèrent au premier rang comme géomètres; Samson et Delille réformèrent la géographie, jusque alors pleine d'erreurs et couverte de ténèbres ; Cassini se distingua par ses travaux dans les diverses branches de l'astronomie et de la géographie ; Nev^ton opéra une révolution dans l'astronomie physique; Louis XIY fit mesurer la méridienne de Paris, et ce fut là la base du plus beau travail géographique coanu dans l'histoire ; les écoles de médecine furent perfectiounées; on y ajouta de nouvelles chaires, et la dissection, flambeau de l'anatomie , donna aux études une direction plus certaine; grâce aux travaux de Tournefort, la botanique fut enrichie; le père. Sébastien construisit pour

(0 C'est le jugement porté par d'Alembert.

les besoins de Tindustrie et des manufactures, des machines aussi étonnantes dans leur simplicité que dans leurs effets; la science hydraulique fit des progrès qui ont été surpassés de nos jours , mais dont il est juste de ne point perdre le soutenir; enfin, comme pour manifester la puissance déjà acquise aux sciences sous le règne glorieux de Louis XIY , Riquet creusa au milieu de tous les obstacles ce canal du Languedoc qui réunit la Méditerranée et rOcéan au pied des Pyrénées. Cette colossale entreprise, dont nous avons déjà parlé en rendant hommage au génie de Colbert et à la protection que Louis X TV étendit sur les arts utiles , épargna aux navires du commerce un circuit de douze cents lieues autour de TEspagne. La distance qui sépare les deux mers , la nature du terrain , l'absence apparente des eaux , et surtout leur conduite aux pierres de Naurousse , élevées de plus de six cents pieds au-dessus des deux mers, avaient fait regarder rétablissement d'un canal comme impossible. Riquet ne se découragea point devant tant de difficultés amoncelées. Secondé par Colbert et par les états du Languedoc , il procéda aux études et aux travaux , mais il mourut avant d'avoir vu son œuvre achevée : sa famille la continua avec succès , et la France se vit dotée d'une rivière factice longue de cinquante-quatre lieues , la plus précieuse artère de son commerce du midi.

Ce fut ainsi que le nom de Louis XIV, déjà illustré par des conquêtes , rayonna de tout l'éclat que font resplendir les arts , les lettres , les découvertes du génie ; mais si la postérité a justement blâmé le conquérant de ses injustes entreprises , elle n'a pas trouvé pure de tout reproche la grandeur pacifique de ce roi. Elle a condamné ce faste orgueilleux , cette pompe qui appauvrirent le

peuple et ruinèrent le laboureur. Les générations ont passé , et le temps a emporté les malédictions du pauvre ; mais que de plaintes ne durent pas soulever les folles dépenses trop souvent entreprises sans nécessité et pour satisfaire l'orgueil d'un seul homme ! La mendicité est une lèpre qui se développe sous les portiques de marbre, et nous dirons ailleurs ce que coûtèrent les inutiles splendeurs de Marly et de Trianon. Cherchez partout , et nulle part vous ne trouverez de gloire humaine qui n'ait ses faces mauvaises, de soleil si lumineux qu'il ne soit possible de compter ses taches.

Page 1