‹ Histoire de Louis XIVChapitre 15 sur 19 · IS · texte numérisé non relu

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Il n'éprouvaitpas le besoin d'être aimé du peuple , mais il voulait se sentir obéi et admiré; l'amour de ses sujets lui eût semblé une sorte de familiarité qu'il ne fallait pas encourager; dans ses relations avec les puissants étrangères il se montrait fier et irascible, et toujours peu sou-/ cieux d'offenser ou de déplairi^; en face des Français il tempérait l'éclat de son rang par une bienveillance froide et digne.

Dans sa jeunesse , son goût pour les plaisirs , trop favo* risé par Mazarin , l'avait emporté au delà des bornes de cette réserve royale dont il se fit plus tard une loi sévère. Alors il dansait dans les divertissements de la cour et acceptait un rôle dans les carrousels ; mais , ayant un jour assisté à la représentation de Britannicus , il fut frappé de ces vers :

« Pour toute ambition, pour vertu singulière » « Il excelle à conduire un char dans la carrière, « A disputer des prix indignes de ses mains , « A se donner lui-môme en spectacle aux Romains. ■

Il prit la leçon pour lui , et évita désormais de paraître sur les planches d'aucun théâtre.

Pour avoir été trompé, il devint soupçonneux et crut difficilement à la probité; le nombre de ses favoris fut rare , ou plutôt il n'en eut aucun , et se borna à admettre dans son intimité quelques courtisans privilégiés , tels que Yivonne, Gréqui, de Lude, Lauzun et le fils du duc de La Rochefoucauld , Fancien frondeur.

Il donnait à ses grâces , à ses relations et même à ses refus un tour exquis de politesse et de prévenance qui prouve qu'il y avait deux personnages en lui : le roi de tbéàtre, lequel apparaissait d'ordinaire , et l'homme de cœur, dont les manifestations étaient plus rares. « M. le

maréchal, dit-il un jour au maréchal de Bellefonds, je veux savoir pourquoi vous voulez me quitter. Est-ce dévotion? est-ce amour de la retraite? est-ce accablement de vos dettes? Si c'est ce dernier, j'y veux mettre ordre et entrer dans le détail de vos affaires. » Le maréchal avoua que c'étaient ses dettes , et le roi y pourvut libéralement (1). Dans une circonstance analogue il dit au duc de La Rochefoucauld, qui se plaignait d'être pressé par ses créanciers : « Que ne parlez- vous à vos amis? » et il lui envoya de quoi les satisfaire (2).

On a retenu quelques-unes de ses phrases nobles , courtes , spirituelles et obligeantes. Au duc de La Rochefoucauld , en lui annonçant par lettre qu'il le faisait grand maître de la garde-robe : « Je me réjouis comme votre ami du présent que je vous ai fait comme votre maître. » Au marquis d'Uxelles , honteux d'avoir rendu Mayence après plus de cinquante jours de tranchée ouverte : « Vous avez défendu la place en homme de cœur et vous l'avez rendue en homme d'esprit (3). » Le marquis du Plessis regrettant de ne pouvoir prendre part à la guerre contre la Hollande et d'être condamné au repos par son âge , Louis XIY le consola en l'embrassant et en lui disant : « M. le maréchal , on ne travaille que pour approcher de la réputation que vous avez acquise (4). « Et comme un de ses valets de chambre , le priant de recommander au premier président un procès qu'il soutenait contre son beau-père , insistait en disant : « Ah ! Sire , vous n'avez qu'à dire une parole , » il répondit : « Si tu étais à la place de ton beau-

Ci) Madame de Sévigaé^ tome i, page 362.

(2) Choisy, tome i , page 33.

(3) Ghoisy, tome i , page 32.

C4) Madame de SévigDé.

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père, voudrais-tu que Je la dise, cette parole (1)? » Ua jour qu'un autre de ses domestiques, Tajàut fait attendre , allait être sévèrement réprimandé : « Laissez-le, dit le roi; il est assez fâché. » Mieux inspiré encore, il dit à une princesse de la cour de France , alors fort jeune , qui tournait en raillerie un vieil o£dcier sur sa laideur : « Je le trouve un des plus beaux hommes de mon royaume, car c'est un des plus braves. »

Si avide de louanges que fût ce prince , il lui arriva plus d'une fois d'imposer silence à la flatterie quand elle voulut faire fumer en son honneur un encens trop grossier. L'Académie française ajant mis au concours cette question : « Quelle est de toutes les vertus du roi celle qui mérite la préférence, » il rougit et ne permit pas qu'un pareil sujet fût traité. Il aimait peu qu'on lui résistât en face, mais il eut le bon goût de souffrir que Boileau fit ouvertement , en sa présence , la critique de certains vers qu'il trouvait bons ; et comme le satyrique ajoutait : « Je m'y connais mieux que le roi! >» Louis XI Y se contenta de dire : « Il a raison. »

Un jour qu'il jouait au tric-trac , il y eut un coup douteux ; les courtisans qui se trouvaient là affectaient d'hésiter et de paraître incertains. Louis XIY, interpellant alors M. de Grammont , qui se trouvait à une autre extrémité de la salle , l'invita à venir juger par lui-même. « Sire, lui cria le comte , c'est vous qui avez tort. — Mais , dit le roi, vous n'avez encore rien vu. — Eh! qu'importe, reprit M. de Grammont , ne savez- vous pas que , pour peu qu'il y eût matière à quelque incertitude , tout le monde vous aurait donné gain de cause?» Cette franchise spirituelle ne déplut pas au monarque.

(1) Choisy, tome i, page 82, ciié par Anquetil^

On pourrait, au besoin, étendre ces anecdotes et en citer d'autres qui ne seraient pas sans charme; mais elles sont rares pour un règne dont nous envisageons en ce moment Tensemble , et qui dura soixante-douze ans. Le récit des désordres et des adultères de Louis XIV tiendrait plus de place, mais les mémoires du temps sont entrés à cet égard dans une foule de détails qu'il serait hors de propos de reproduire : il nous suffira de mentionner, parmi tant d'affligeants scandales, ceux qui exercèrent une sérieuse influence sur l'esprit de la cour et sur la moralité du gouvernement : par là ils appartiennent à 1 histoire et imposent à l'écrivain la pénible mission de les retracer.

Nous avons dit comment Louis XIY avait séduit madame de La Yallière, et comment, après une liaison coupable qui dura dix ans , Louise de la Miséricorde expia dans le couvent des Carmélites de la rue Saint- Jacques les longs égarements qu'avait tant de fois troublés le remords. On lui avait proposé de choisir, en prenant le voile , un ordre où elle pourrait parvenir aux dignités que le cloitre n'exclut pas; elle répondit modestement que, « n'ayant pas su se conduire elle-même, elle ne devait pas songer à conduire les autres. » Entrée à l'âge de trente ans dans un monastère , elle y vécut trente-six ans dans les exercices les plus exacts et les plus pénibles de la vie religieuse.

Elle laissa une fille, mademoiselle de Blois, mariée depuis au prince de Gonti , et un fils , Louis de Bourbon , comte de Yermandois, qui mourut en 1683, d'une maladie aiguë , pendant le siège de Gourtrai. Quand sa mère repentante apprit sa mort , elle versa d'abondantes larmes, puis se les reprochant comme une faute de plus :

« C'est assez , dit-elle , de gémir sur la perte d'un fils dont je n'ai pas assez pleuré la naissance.»

Longtemps avant de se retirer du monde , madame de La Vallière savait déjà que le roi , ajant cessé de l'aimer, lui avait donné pour rivale la trop célèbre Âtbénaïs de Mortemart, duchesse de Montespan. Celle-ci remplissait Toffice de dame d'honneur de la reine; elle était remarquable par sa beauté et par les grâces de son esprit , mais fière et impérieuse , et trop disposée à tirer parti , pour le triomphe de son ambition , de la faveur dont elle jouissait au prix de sa honte. Elle suivait le roi dans ses campagnes, sous prétexte des fonctions qui l'attachaient au service de la reine, et l'épouse de Louis XIV, la pieuse petite-fille de Charles- Quint , était réduite à être témoin de rinfidélité publique du roi. Dans une si insolente élévation , madame de Montespan avait aussi à endurer, pour elle-même, le supplice de la jalousie. De fréquentes rivales lui disputaient souvent avec succès le cœur du roi, et ces criminels attachements faisaient pour la cour et la ville un continuel sujet de commentaires. La jalousie inspira à madame de Montespan une précaution qui fut diversement appréciée : on supprima les filles de la reine, demoiselles de compagnie choisies dans les premières familles du royaume, et dont la vertu, dans un paj^s comme la cour, était entourée de trop de pièges. Elles furent remplacées par des dames d'honneur, et si le vice ne disparut pas, il prit un masque.

La faveur dont madame de Montespan était si fière faillit lui échapper pour toujours, et mademoiselle de Fontanges réussit à la faire oublier ; mais elle fut elle même frappée de la main de Dieu , et mourut au milieu de ses désordres à Tâge de vingt ans. Louis XIV ne lui accorda

que des regrets stériles, et reprit ses indignes chaînes.

L'exemple de l'adultère, si souvent donné, pendant vingt -quatre ans, du haut du trône, corrompait le peuple et introduisait dans les mœurs de la cour un triste relâchement. Les courtisans sont d autant plus prompts à se former sur lé modèle du maître , que ce dernier les encourage , par sa conduite , à l'oubli des devoirs et au mépris des liens conjugaux. Il faut que la vertu soit forte pour ne pas être ébranlée quand le vice est un moven de plus d'être en faveur et de plaire, et quand des faiblesses, ouvertement affichées autour du roi, lui annoncent que ses propres fautes sont déjà érigées en coutumes. Et quel est le frein qui sera assez vigoureux pour contenir le vice , lorsque la bouche du roi a perdu le droit de rappeler au devoir? Les désordres de la vie publique de Louis XIY disposèrent donc la noblesse et la bourgeoisie à renchérir sur les dérèglements du souverain , et cette complicité morale du peuple et du roi sema dans les âmes des germes de mépris pour le trône ainsi abaissé , et pour les supériorités sociales volontairement dégradées.

Mais on se tromperait si Ton voulait assimiler les scandales de cette époque, qui s'essayait en quelque sorte à braver la loi de Dieu , à cette dépravation à la fois morale et sensuelle qui fut le caractère général du dix- huitième siècle, et même à l'insouciance qui signale, de nos jours , les désordres de la société.

Alors le péché remuait la conscience, et celui qui tombait en faute avait toujours les yeux ouverts sur Tabîme : il était coupable, mais souvent il frappait sa poitrine et cherchait à se soustraire au joug de ses passions. Cette lutte de la foi chrétienne et du monde,

<« 259 »> engagée dans le cœur et le remplissant tout entier , attestait que le sentiment du bien n'était pas absolumcRt éteint, et le remords préparait le repentir, La cour avait donc beau se laisser aller à de déplorables exemples , elle n'osait s'affranchir des liens religieux , elle se serait fait horreur à elle-même en oubliant les sentiers du temple. Aussi , quand arrivaient ces temps périodiques où l'Eglise convie ses enfants à faire pénitence, on se rendait au pied des autels , on allait écouter la parole de Bourdaloue , on lavait encore par coutume les pieds des pauvres, et l'on regagnait ses foyers en emportant avec soi quelques bonnes résolutions et beaucoup de crainte.

Louis XIV en était là; et quand madame de LaVallière revêtit la bure pour dire un éternel adieu aux joies de la terre , il approuva cette résolution , sans avoir la force d'en tirer des fruits pour lui-même. Chose étrange ! le dernier repas que madame de La Vallière prit dans le monde fut le souper que , la veille de son entrée en religion, elle partagea avec madame de Montespan, à laquelle elle abandonnait le cœur du roi. Ce qui surprendra davantage encore , c'est que madame de Montespan elle-même allait souvent aux carmélites visiter sœur Louise de la Miséricorde et lui demander d'utiles conseils. Elle observait scrupuleusement l'abstinence et le jeûne aux jours prescrits. Plus d'une fois, aux approches de la fête de Pâques , on la vit quitter le roi pour chercher une retraite dans quelque asile éloigné; souvent alors le roi, qui cédait au même cri de la conscience, prenait de son côté des résolutions pareilles; puis , lorsque la voix du prêtre tonnait avec de moindres menaces en apparence , quand les solennités pascales étaient passées, la pénitence paraissait trop lourde aux

deux coupables, et la religion s'attristait encore. Mais déjà madame de Montespan avait trouvé, dans une femme justement célèbre , une rivale assez habile pour lui enlever l'affection du roi , assez honnête pour ne point obtenir ce triomphe aux dépens de la vertu : c'était Françoise d'Aubigné, petite-fille de Théodore- Agrippa d'Aubigné , et veuve du poëte Scarron.

Elle avait été élevée dans le calvinisme, et, dès sa plus tendre jeunesse , elle avait connu l'abandon , la misère et les mauvais traitements (1) : on la convertit à grand'peine à la religion catholique. Elle était âgée de seize ans, en 1651 (2), lorsque, ne sachant comment se soustraire aux angoisses de la pauvreté, elle consentit à épouser Scarron , poëte burlesque, accablé d'infirmités et impotent: Scarron se trouvait lui-même réduit à de très-minces revenus. Sa jeune épouse lui prodigua des soins affectueux. Gomme il recevait chez lui une société fort aimable attirée par son inépuisable gaieté , madame Scarron doubla par son esprit, par son savoir et par ses rares qualités le charme de cette compagnie d'élite. Les personnes les plus distinguées de la littérature et de la cour fréquentaient ce salon. Ce genre de vie dura dix ans , au bout desquels le poëte paralytique mourut, laissant sa veuve sans fortune, et, pour comble de chagrin, affligée d'un nom que le burlesque rendait à demi ridicule.

La veuve Scarron présenta des placets au cardinal Mazarin pour demander le rétablissement d'une pension

(1) « Tous les malins, un loup (sorte de masque) sur le visage pour conserver le plus beau teinldu monde, un chapeau de paille sur la tète , un panier dans le bras, une gaule à la main, elle allait garder les dindons, avec ordre de ne loucher au panier oA était le déjeuner, qu'après avoir appris cinq quatrains de Pibrac. » (Mémoires du temps cités par Anquetil. )

(2) £tant née en 1635 , trois ans avant le roi.

qu'avait eue son mari, mais elle fut toujours refusée. Ses amis lui obtinrent quelques secours de la reine mère , et de longues années se passèrent pour elle dans les alternatives d'une subsistance étroite et d'une extrême détresse. Elle continuait d ailleurs à voir beaucoup de inonde, et entre autres la fameuse Ninon de Lenclos, qui recevait chez elle une société nombreuse, et jouait au dix-septième siècle le rôle de l'antique Âspasie. Ninon , tout immorale qu'elle était, rendait justice à la vertu de madame Scarron : « J'aurais voulu Ven guérir, disaitelle dans son langage presque cj nique; mais elle craignait trop Dieu. » Précieux reproche, qui renferme un hommage.'

Madame Scarron , qui cherchait des appuis , écrivit à madame de Montespan une lettre trop flatteuse pour être vraie, et dans laquelle elle l'appelait « la merveille de la France. » Ce compliment si peu mérité, et qu'avec un sentiment plus sérieux de l'honnête, madame Scarron n'aurait jamais dû faire , valut à la pauvre veuve les bonnes grâces de la favorite. Madame de Montespan intercéda pour madame Scarron auprès du roi , sur l'esprit duquel elle possédait tant d'empire. « Encore la veuve Scarron! s'écria Louis XIY. — Sire, répondit madame de Montespan , il y a longtemps que vous ne devriez plus en entendre parler : il est étonnant que Votre Majesté n'ait point encore écouté une femme dont les ancêtres se sont ruinés au service des vôtres. » Ce reproche toucha le roi, et la pension tant de fois sollicitée fut enfin accordée.

Madame de Montespan ne borna pas là les effets de sa protection : elle cherchait une gouvernante pour les enfants qu'elle avait donnés au roi, et' madame Scarron lui

parut très-propre à remplir cette charge fort délicate. Madame Scarron , avant d'accepter , exigea que Tordre exprès lui en fût donné par Louis XIV.

La TeuTC Scarron se condamna dès lors ( 1670) à une Tic retirée et laborieuse, yeillant avec une sollicitude vraiment maternelle «ur les enfants que le roi et madame de Montespan lui avaient confiés. Louis XIV la surprit un jour soutenant d'une main le duc du Maine , qui avait la fièvre , berçant de l'autre mademoiselle de Nantes , et tenant sur ses genoux le comte de Yexin , qui donnait. Il fut touché de sa peine et lui donna cent mille francs. « Nous avons soupe hier avec madame Scarron , écrivait madame de Sévigné à sa fille. Nous trouvâmes plaisant d'aller la reconduire , à minuit , au fond du faubourg Saint-Germain , quasi auprès de Yaugirard , dans la campagne , à une belle et grande maison où l'on n'entre point. 11 y a de grands jardins , de beaux et grands appartements. Elle a un carrosse, des gens et des chevaux. Elle est habillée modestement et magnifiquement , comme uue femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité. Elle est aimable , belle , bonne et négligée. On cause fort bien avec elle. »

Au bout de quelques années , madame de Montespan voulant avoir ses enfants sous ses yeux, madame Scarron fut appelée à la cour et y eut une situation assez douteuse. Confidente de madame de Montespan , elle avait cependant le courage de lui parler quelquefois le langage de la vertu. Le roi le voyait avec déplaisir ; il aimait peu à se rencontrer avec ce témoin silencieux , mais improbateur de ses scandales. Il reprochait à madame Scarron d'être une précieuse. Insensiblement, néanmoins, il s'habitua à la voir et à souffrir ses remontrances.

En 1 674 , le roi lui fit présent de la terre de Maintenon, dont elle prit le nom. Il y a peu d'exemples d'une fortune échafaudée lentement et pièce à pièce comme le fut la sienne. Le roi passa successivement à son égard d'une aversion involontaire à une bienveillance dont il s'étonnait lui-même, et de ce dernier sentiment à une sympathie beaucoup plus prononcée. Elle le devait aux charmes de son esprit et à la grâce inépuisable de sa conversation. Madame de Montespan ne tarda pas à s'en apercevoir, et en fut jalouse.

En 1680, madame de Maintenon fut nommée dame d'atours de la Dauphine : le temps de son assujettissement aux caprices d'autrui était enfin passé. Alors commencèrent entre elle et madame de Montespan d'interminables débats dont les détails ne trouveraient pas ici leur place , et qui réagissaient sur le roi. Ce prince était las de l'humeur caustique et de la jalousie insultante de madame de Montespan. Madame de Maintenon saisissait avec adresse ces moments de dépit pour rappeler au roi , avec l'autorité delà vertu , les devoirs qu'il méconnaissait et la nécessité de s'affranchir de liens indignes. Elle trouvait moyen de lui faire entendre, avec le ton de l'amitié , des vérités sévères et de justes reproches.

Il se forma contre elle des cabales , mais elles tournèrent à son honneur. Son crédit était déjà si assuré, qu'il faisait pâUr la faveur de Louvois et celle de madame de Montespan. Elle s'en montra digne en déterminant le roi à redoubler d'égards et d'attentions envers la reine , qu'il avait trop longtemps oubliée.

Sur ces entrefaites , cette reine pieuse , dont le cœur avait été navré par tant d'outrages , fut enlevée presque subitement par une courte maladie (1683).

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Bossuet, qui prononça l'oraison funèbre de Marie- Thérèse d'Autriche, lui fit Tapplication de ces paroles de l'Apocalypse : Il y a dans V Église de Sardis un petit nombre de fidèles qui n'ont pas souillé leurs vêtements... Ils marchent avec moi, revêtus de blanc ^ parce qu'ils en sont dignes. Le grand orateur ajouta ensuite: « Elle est sans reproche devant Dieu et devant les hommes : la médisance ne peut attaquer aucun endroit de sa vie depuis son enfance jusqu'à sa mort, et une gloire si pure, une si belle réputation est un parfum précieux qui réjouit le ciel et la terre. » Et avec quelle raison Bossuet n'avait-il pas le droit de s'écrier: « Ceux que vous voyez revêtus d'une robe blanche, ceux-là, dit saint Jean, viennent d'une grande affliction , de tribulatiowe magit a ; afin que nous entendions que cette divine grandeur se forme ordinairement sous la croix... »

Elle avait été pesante , en effet , la croix de cette femme, si longtemps délaissée et si mal payée de la perte du cœur de son époux par quelques stériles hommages accordés à son rang ; mais elle dévora en secret ses amertumes et les offrit à Dieu. Humble et timide, elle n'osait aborder le roi qu'en tremblant , et jamais elle ne lui fit entendre la plus légère plainte : la pompe du siècle la gênait, et aucune modestie n'était égale à la sienne. « Elle sut pourtant se prêter au monde avec toute la dignité que demandait sa grandeur. Les rois , non plus que le soleil , n'ont pas reçu en vain l'éclat qui les environne : il est nécessaire au genre humain, et ils doivent, pour le repos autant que pour la décoration de l'univers , soutenir une majesté qui n est qu'un rayon de celle de Dieu. Il était aisé à la reine de faire sentir une grandeur qui lui était naturelle. Elle était née dans une cour où la

majesté se plaît à paraître avec tout son appareil , et d'ua père qui sut conserver avec une grâce, comme avec une jalousie particulière , ce qu'on appelle en Espagne les coutumes de qualité et les bienséances du palais; mais elle aimait mieux tempérer la majesté et l'anéantir devant Dieu que de la faire éclater devant les hommes. Ainsi nous la voyons courir aux autels, pour y goûter avec David un humble repos , et s'enfoncer dans son oratoire , où , malgré le tumulte de la cour, elle trouvait le Carmel d'Élie , le désert de Jean et la montagne si souvent témoin

des gémissements de Jésus

«... Marie-Thérèse attira par la prière toutes les vertus dans son âme. Dès sa première jeunesse elle fut, dans les mouvements d'une cour assez turbulente , la consolation et le seul soutien de la vieillesse infirme du roi son père. . . Quel cœur, quel respect, quelle soumission n'a-t-elle pas eue pour le roi? Toujours vive pour ce grand prince, toujours jalouse de sa gloire , uniquement attachée aux intérêts de son État, infatigable dans les voyages , et heureuse pourvu qu'elle fût en sa compagnie ; femme , enfin , où saint Paul aurait vu l'Église occupée de Jésus-Christ et unie à ses volontés par une éternelle complaisance!.... Parlerai-je des bontés de la reine tant de fois éprouvées par ses domestiques?. . . Et vous, pauvres de Jésus-Christ, pour qui seuls elle ne pouvait endurer qu'on lui dît que ses trésors étaient épuisés; vous premièrement, pauvres volontaires, victimes de Jésus-Christ, religieux, vierges sacrées, âmes pures dont le monde n'était pas digne; et vous , pauvres , quelque nom que vous portiez , pauvres connus , pauvres honteux , malades impotents , estropiés, restes des hommes, pour parler avec saint Grégoire de lïazianze , car la reine respectait en vous tous les carac-

tères de la croix de Jésus-Christ ; vous donc qu'elle assistait avec tant de joie , qu'elle visitait avec de si saints empressements , qu'elle servait avec tant de foi , heureuse de se dépouiller d'une majesté empruntée et d'adorer dans votre bassesse la glorieuse pauvreté de Jésus- Christ, quel admirable panégyrique prononceriez- vous par vos gémissements à la gloire de cette princesse !... Que dirai- je davantage? Écoutez tout en un mot : fille, femme , mère , maîtresse , reine telle que nos vœux l'auraient pu faire , plus que tout cela , chrétienne , elle accomplit tous ses devoirs sans présomption , et fut humble , non-seulement parmi toutes les grandeurs, mais encore parmi toutes les vertus (1).«

L'histoire n'a rien à retrancher de ces louanges lorsqu elles se rattachent à la piété de la reine : c'est une touchante figure que celle de cette noble fille de la maison d'Autriche retirée dans son oratoire et confiant à Dieu ses douleurs; c'est un rôle sublime que celui qu'elle remplit au chevet du pauvre, assistant de ses royales mains le Fils de Dieu fait homme dans la personne de ces petits qu'il a voulu nous léguer pour être ses vivantes images ; mais , comme reine , comme épouse du glorieux Louis XIV, la douce et résignée Marie-Thérèse n'eut point un caractère et un esprit aussi élevés que sa fortune. Elle manquait de discernement, de tact, et surtout de cette intelligence active qui n'est point un mérite aux yeux de Dieu, mais qui permet de comprendre les événements, les situations et les hommes. Elle aimait à passer sa vie avec ses servantes espagnoles et une négresse naine et hideuse. Louis XIV dut plus d'une fois se sentir mal à l'aise et presque humilié , en voyant assise à ses côtés, sur

(0 BoBBuet. Oraison funèbre de Hahe-Tbérèse d'Autriche.

le trône de France, une compagne si peu capable de lui offirir un conseil et d'entrer dans ses desseins. Sans doute , avec la générosité d'un chrétien , celle qui lui manquait le plus , il aurait dû compatir à cette nature faible et ignorée , et la respecter lui-même autant qu'il exigea (c'est une justice à rendre à ce prince) qu'elle fût respectée des autres. Quand elle mourut, le roi son époux s'écria à haute voix : « Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné. » C'est peut-être là un de ces mots que les courtisans arrangent^ et dont ils font honneur à leur maître; mais , si Louis XIY rendit ce témoignage à Marie-Thérèse , que de reproches ne dut-il pas se faire en portant le regard sur son propre passé ?

La mort de la reine introduisit peu de changement à la cour : Louis XIV se montra plus grave et plus réservé , les gentilshommes l'imitèrent par hypocrisie. Pour plaire à ce prince, et plus encore à madame de Maintenon, que la confiance du roi rendait toute-puissante , ils simulèrent une dévotion et une régularité de mœurs apparentes.

Dans la situation où se trouvait Louis XIV, il ne pouvait se passer d'avoir auprès de lui une personne propre à tenir la cour. La Dauphine refusant de s'assujettir à ce soin , madame de Maintenon semblait pouvoir, mieux que toute autre , subir la gène de l'étiquette et la monotonie fastidieuse de la représentation ; mais sa vertu et son ambition conspiraient tout ensemble à ne lui faire accepter, auprès du roi , qu une position honorable. Louis XIV hésitait à l'épouser : son orgueil n'osait consentir à descendre à une sujette ; mais sa vive affection combattait en lui les répugnances de l'orgueil. Madame de Maintenon , bien supérieure au roi par la finesse de

son esprit, mettait en œuvre toute l'habileté de son caractère pour vaincre les obstacles que le monarque puisait dans le sentiment de sa dignité. Yingt-deux mois se passèrent dans ces luttes ; elles se terminèrent enfin par un compromis qui a acquis une sorte de certitude historique. Ce fut un mariage secret , contracté, dit-oa , en 1685, et qui fut célébré par l'archevêque de Paris : cette union , par des raisons d'État faciles à comprendre , ne fut jamais rendue publique; mais elle eut, dans le sein de la famille royale , toute la notoriété dont madame de Maintenon avait besoin pour le soin de son honneur et le repos de sa conscience. Dès cette époque , Louis XIV montra une grande sévérité de mœurs et une grande fidélité aux observances de la religion.

Madame de Montespan supporta sa disgrâce avec fermeté : elle quitta la cour et se retira dans ses domaines. Les princes ses fils restèrent à la cour, et Louis XIV, faisant plier sous ses ordres la loi et la vérité, obtint du parlement un arrêt qui déclarait légitimes ses enfants issus de l'adultère.

L'humeur du roi devenait chaque jour plus grave , et la cour perdait peu à peu les traditions des plaisirs. L'étiquette s'élevait comme un mur entre le souverain et le peuple : Louis XIV, imbu des usages qu'avait apportés en France ta reine sa mère , avait introduit dans son palais la sévérité des règles de la cour d'Espagne. Les moindres détails étaient prévus et déterminés avec un soin minutieux, et il n'était donné à personne de s'en affranchir. Les princes du sang, moins que tout autre, avaient conservé un peu de cette aisance et de cette liberté honnête qui doublent le prix des vertus.

Madame de Maintenon portait la première la peine de

ce superbe ennui : le roi , se tenant de plus en plus à l'écart de ses entourages , n'avait d'autre distraction que de rechercher sa société , et la monotonie de ses entretiens parvenait difficilement à abréger le cours des heures. Voici ce que madame de Maintenon écrivait à ce sujet à Tune de ses confidentes : « Que ne puis-je vous donner toute mon expérience? Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées ? Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer, et qu'il n'y a que les secours de Dieu qui m'empêchent d'y succomber? J'ai été jeune et jolie, j'ai goûté des plaisirs, j'ai été aimée partout ^ dans un âge plus avancé , j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit, je suis venue à la faveur, et je vous proteste que tous les états laissent un vide affreux , une inquiétude , une lassitude , une envie de connaître autre chose , parce qu'en tout cela rien ne nous satisfait entièrement. »

Madame de Maintenon, pour se distraire de l'insupportable gène de la cour, allait passer des journées entières à Saint-Cyr, maison royale que, d'après ses conseils , Louis XIV avait fondée pour assurer l'éducation d'un grand nombre de jeunes filles nobles et pauvres. Françoise d'Aubigné avait tous les jours devant les yeux le souvenir de la détresse qui avait assiégé ses premières années , et elle voulait généreusement épargner à d'autres d'aussi pénibles angoisses.

Douée d'une pénétration vive , d*un cœur froid , d'une tète libre et merveilleusement disposée à gagner par la ruse ou le calcul ce qu'il eût été par trop hasardeux de rechercher en face, madame de Maintenon en était venue à exercer la plus haute influence sur le gouver-

nement de l'État , et Louis XIY le soupçonnait à peine : les Mémoires de Saint-Simon nous initient aux moyens qu'elle employait pour parvenir à ses fins et aux pi^es qu'on tendait à Louis XIV : « Quand on voulait l'amener à une opinion , les ministres et madame de Maintenon convenaient ensemble avant le travail. Si c'était pour une place ou un emploi, le ministre proposait ou bien montrait une liste. Lorsque le roi s'arrêtait par hasard, du premier coup d'œil , à celui qu'on désirait , on s'en tenait là , et l'on faisait en sorte de ne pas aller plus loin. S'il s'arrêtait à quelque autre , le ministre proposait de parcourir ceux qui étaient inscrits, laissait dire le roi, et profitait de ses réflexions pour donner du dessous au premier. Rarement proposait-il expressément celui auquel il en voulait venir, mais il en avait toujours plu* sieurs qu'il tâchait de balancer également pour embarrasser le roi. Alors Louis XIV lui demandait son avis. Il reprenait encore les prétendants, disait quelques raisons pour et contre , et tombait enfin sur celui qu'il voulait. Le roi presque toujours hésitait et finissait par demander à madame de Maintenon ce qu'elle en peasait. Elle était presque toujours à lire ou à filer dans un coin , comme si elle ne se fût mêlée de rien. Sur la question du roi, elle semblait revenir de la rêverie, souriait, faisait rincapable , disait quelquefois un mot de quelque autre , puis revenait sur celui que le ministre avait appuyé, et y déterminait presque toujours le roi. »

Malgré les précautions dont s'entourait madame de Maintenon pour cacher au public, à la cour et au roi lui-même l'empire qu'elle exerçait sur Louis XIV, ses adversaires révélaient trop de secrets intimes, la malignité et la jalousie recueillaient trop de rumeurs pour

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qu'on ne lui imputât pas d*ètre cause des misères publiques et des fautes du gouvernement. Il faut toujours au peuple un ennemi , plus imaginaire que sérieux , qui porte le poids des haines et soit le point de mire des plaintes. Golbert était mort détesté, malgré ses services ; madame de Maintenon fut après lui, dans l'opinion, le fléau de la France et le mauvais génie du roi. L'histoire a vengé Golbert de ces récriminations iniques , mais madame de Maintenon a moins facilement trouvé grâce devant la postérité : on lui a reproché d'avoir , par un zèle imprudent , développé autour d'elle l'hypocrisie , mieux encore que la sincérité des conversions ; on a mis sur son compte, parfois avec raison , des mesures exagérées de rigueur qui portèrent une empreinte de tyrannie ou de violence : il est certain que , sous son influence , le règne de Louis XIV commença à devenir moins heureux, sinon moins glorieux. La pensée s'attriste involontairement en se reportant sur ce grand roi, la terreur de l'Europe, qu'une femme déjà avancée en âge gouvernait par la domination de l'habitude et par de petites finesses dont lui seul était dupe. Ce n'était plus le brillant monarque dont une cour idolâtre encensait les caprices, et qui prenait, sans qu'on osât s'en étonner, le soleil pour emblème de sa puissance : c'était un homme d'un tempérament affaibli , sujet à des infirmités prématurées, et marchant vers la vieillesse sous la double escorte des remords et de l'ennui.

Il était entouré d'une nombreuse famille qu'il se plaisait à maintenir dans une sorte de nullité respectueuse.

Louis XIY avait confié à Bossuet l'éducation du Dauphin son fils ; l'élève ne fut point digne du maître : c'était un prince assez ignoré, même de son vivant, et que la

gloire de son père rejetait dans Tombre : Louis XIV trouvait son compte à l'obscurité de son fils. Quant à celui-ci, timide devant son père, et ayant la conscience de son ignorance , il osait à peine s'entretenir des affaires du royaume et s'exposer à déplaire pour vouloir s'instruire avant le temps. Le roi, de son côté, n'omettait rien pour entretenir et prolonger cette crainte : toujours roi et presque jamais père avec son fils , il lui échappait rarement quelques traits de tendresse familière sans mélange de contrainte majestueuse. Le courtisan le plus novice était moins humble devant le monarque que son fils, et en était plus favorisé. Non-seulement ce prince ne jouissait d'aucun crédit, mais encore, quoique né au pied du trône et destiné, selon toute apparence, à y succéder à son père , il n'avait pas même l'ombre de quelque influence. C'était une mauvaise recommandation que la sienne pour obtenir une faveur, et lui-même se résignait à le proclamer. Aussi demandait-il rarement pour les autres ; mais , si peu qu'il osât le faire , il se voyait encore refusé. On sent tout ce qu'une semblable façon d'être devait placer de gêne entre le père et le fils. Ce fut pour ce prince , ainsi relégué dans l'exil, quoique toujours présent à la gloire de son père, que Bossuet écrivit son célèbre Discours sur l'histoire universelle y et que l'on entreprit la belle collection des auteurs latins appelée Ad usum Delphini.Tl n'en avait point fait usage, et les efforts que firent ses maîtres pour les lui faire lire ne servirent qu'à augmenter son dégoût. « Faitesvous des thèmes? disait- il un jour à une dame qui lui exposait ses infortunes. — Non, Monseigneur, réponditelle. — Eh bien ! répliqua le prince , vous n'avez qu'une idée imparfaite du malheur. »

Il montra , comme toas les princes de sa race , une bravoure militaire, un courage personnel qui lui valurent Festime de Tarmée ; mais Louis XIV ne tenait point à le mettre en évidence et à lui concilier une popularité importune. « On voyait, dit un historien, un Dauphin « de France âgé de plus de quarante ans, honoré de « quelques succès à la guerre, élève de Bossuet et de « Montausier, né avec quelques dispositions, mais d'un « caractère faible , conduit par degrés et retenu dans une « sorte d'anéantissement à la cour; un fils du roi de « France , père du roi d'Espagne , n'osant prétendre à la « plus légère grâce pour lui ou pour les autres , et décou- « ragé par le sévère despotisme du roi ; passant des jour- « nées entières appuyé sur ses coudes , se bouchant les « oreilles, les yeux fixés sur une table nue, ou assis sur « une chaise, frappant ses pieds du bout d'une canne « toute une après-dînée. «

Il avait épousé Marie-Anne-Christine de Bavière , princesse mal douée des avantages de la figure , mais distinguée par les grâces de son esprit et la bonté de son cœur. On connaît la réponse spirituelle qu'elle fit à Louis XIV, un jour où ce prince lui disait : « Vous ne m'aviez pas dit , Madame , que madame de Toscane , votre sœur , était extrêmement belle. — Puis- je. Sire, lui répondit -elle, me souvenir que ma sœur a toute la beauté de la famille , pendant que j'en ai tout le bonheur. » Ce bonheur lui parut moins grand en réalité qu'elle ne le représentait par convenance de langage : il lui fut pénible d'assister aux humiliations qu'on imposait au prince son époux , et elle vécut autant que possible dans la retraite. Saint-Simon, avec son exagération mordante, assure « qu'elle soulagea, en mourant , mari et beau-père. » Comme elle était près

d'expirer, on voulut engager Louis XIV à se retirer: « Non, non, dit-il, il est bon que je voie comment meurent mes semblables. »

Elle laissa plusieurs fils : l'aîné , duc de Bourgogne , fut l'élève de Fénelon; l'autre, le duc d'Anjou, régna dans 'a suite sur l'Espagne. Mais c'est assez anticiper sur les événements.

Le grand Condé était mort en 1 686 : il y avait huit ans qu'il coulait des jours tranquilles dans sa délicieuse retraite de Chantilly , entouré de gens de lettres , d'artistes, de savants et de poètes. Ce vieux soldat venait rarement à la cour, il redoutait la froideur et l'accueil sévère d'un roi qui n'avait jamais pu se résoudre à oublier les égarements de la Fronde. Ses deux fils, le duc de Bourbon et le prince de Conti , avaient consenti à épouser deux filles légitimées de Louis XIV; sa petite-fille épousa le duc du Maine, fils de madame de Montespan et du roi. Ce fut elle qui, sous la régence, obtint une si grande célébrité par la conspiration de Cellamare.

La grande Mademoiselle , la fille du timide Gaston d'Orléans, cette princesse qui , dans Sa jeunesse, avait pris une. part si active aux troubles de la Fronde et fait tirer sur l'armée du roi le canon de la Bastille , mademoiselle de Montpensier traînait alors à la cour une vieillesse sans dignité et sans gloire. Elle s'était éprise de Lauzun, l'un des courtisans de Louis XIV, gentilhomme égoïste, vaniteux et insolent. Vaincu par les obsessions d'une princesse qui avait refusé des alliances royales et qui, à un âge déjà mûr , ne craignait pas de poursuivre de ses vœux un mariage si fort au-dessous de son rang, Louis XIV avait un moment consenti à cette union. Nous rendrions mal rimpression que cette étrange nouvelle produisit à la

cour, et nous aimons mieux citer ici la lettre d'ailleurs si connue de madame de Sévigné à M. de Coulanges : « Je m'en vais vous mander la chose la plus surprenante , la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus imprévue, la plus incroyable , la plus grande , le plus petite , la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui , la plus brillante , la plus digne d'envie ; une chose que nous ne saurions croire à Paris , comment le croiriez- vous en province? une chose qui se fera dimanche , où ceux qui le verront n'en croiront pas leurs yeux ; une chose qui se fera dimanche , et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis la dire, devinez- la.... Eh bien! il faut donc vous la dire. M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre ,.... devinez qui ; je vous le donne en quatre , je vous le donne en six, je vous le donne en cent. Voilà, dit madame de Coulanges , qui est bien facile à deviner : c'est madame de La Vallière. Point du tout, madame. Cest donc mademoiselle de Retz? Point du tout. Vous êtes bien provinciale. Ah! vraiment, nous sommes bien simples, dites-vous: c'est mademoiselle Colbert. Encore moins. C'est assurément mademoiselle de Créqui. Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse dimanche au

Louvre, avec la permission du roi. Mademoiselle,

Mademoiselle, la grande Mademoiselle, Mademoiselle, fille de feu Monsieur, Mademoiselle, petite- fille de Henri IV, Mademoiselle d'Eu, Mademoiselle de Dombes, Mademoiselle de Montpensier , Mademoiselle d'Orléans , Mademoiselle, cousine germaine du roi. Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Mon-

sieur... Voilà un beau sujet de s*écrier ; si vous le faites, si vous vous mettez hors de vous-même , si vous dites que cela est faux , qu'on se moque de vous , que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer ; si enfin vous nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison : nous en avons fait autant que vous. »

Mais Louis XIV s'étonna lui-même du consentement qu'il s'était laissé arracher, et pendant que mademoiselle de Montpensier recevait des compliments naturellement peu sincères, pendant qu'elle se dépouillait de quatre duchés ou comtés en faveur de Lauzun , survint un ordre formel du roi qui mettait obstacle au mariage. Mademoiselle éclata en plaintes amëres , et Lauzun , qui d'abord garda un silence affecté , ne tarda pas à se montrer si ouvertement contraire aux bienséances , que le roi , choqué de sa conduite , le fit conduire à la Bastille et de là dans la citadelle de Pignerol , où il fut enfermé sous une basse voûte. Il y trouva Fouquet qui, depuis longues années, subissait sa captivité îivec une résignation chrétienne ; et quand il raconta son aventure au malheureux surintendant , celui-ci le crut fou et refusa de l'écouter davantage. La détention de Lauzun dura dix ans. Au bout de ce terme, et grâce à Mademoiselle, qui se dépouilla d'une partie de ses apanages en faveur des fils naturels du roi, Lauzun obtint sa liberté, et il lui fut permis d'épouser secrètement la petite-fille d'Henri IV. Celle-ci avait alors cinquante-deux ans. Lauzun eut la lâcheté de se montrer ingrat envers elle au point de lui faire subir des [traitements indignes qu'elle supportait avec la patience d'une femme soumise. Mademoiselle de Montpensier a laissé des Mémoires utiles à consulter pour l'histoire de la Fronde et du règne de Louis XIV.

Ces abaissements de personnes rojales indiquent trop que la société française de ce temps sentait fermenter en elle les gQrmes de dépérissement et de déchéance. L'oubli des mœurs était assez général dans les classes supérieures, et les débauches passaient souvent pour des faiblesses aimables que de hauts exemples légitimaient aux yeux de la cour. Quand le roi réforma sa conduite, il contraignit le vice à se cacher et à être honteux : le mal était trop grand pour y porter un remède plus eflBcace , et la corruption subsista, quoique cachée.

Le gouvernement rencontra de nombreux obstacles aux améliorations qu'il cherchait à introduire : « On réforma cependant, disent les Mémoires de l'époque, un grand nombre d'abus qu'on n'avait encore pu corriger. L'un des plus considérables était la tyrannie des grands seigneurs envers leurs vassaux ; la plupart tranchaient du souverain. Les sujets étaient accablés, et personne n'osait se plaindre; la justice était encore plus mal administrée : on se la faisait à soi-même , et on la refusait aux autres. Les cabales, les animosités, l'avarice décidaient dans les tribunaux, et le sanctuaire de la justice était devenu le théâtre de l'injustice même. . . On punit les coupables : il en coûta la vie à plusieurs , quelques autres eurent leurs châteaux rasés , et ceux d'entre les juges qui , sans être criminels, avaient laissé par faiblesse les crimes impunis, furent dégradés et destitués de leurs places. »

Un témoignage irrécusable du triste tableau qu'offrait alors la cour (et cette peinture est de tous les temps) est celui que nous fournissent les lettres de madame de Maintenon elle-même : « Je ne suis point portée à la défiance , dit -elle, et j'aurais vécu longtemps sans croire les hommes aussi mauvais qu'on le dit : mais la cour change

les meilleurs Presque tous noient leurs parents,

leurs amis , pour dire un mot de plus au roi et pour lui montrer qu'ils lui sacrifient tout. . . Ce pays est effroyable ; il n'y a point de tête qui n'y tourne... Je vois, j'entends des choses qui me déplaisent ou qui m'indignent. Nous avons des assassinats de sang-froid, des envies sans sujet, des rages, des trahisons sans ressentiments, des avarices insatiables, du désespoir au milieu du bonheur , des bassesses qu'on couvre du nom de grandeur d'âme. Je me tais; je n'y puis penser sans emportement (1). »

Un trait donnera une idée de l'abaissement auquel certains courtisans s'étaient réduits: un homme de qualité maltraitait un valet de Louis XIV; ce prince, entendant des cris derrière son carrosse , demanda ce que c'était : « Ce n'est rien , Sire , répondit cet homme de .qualité , ce sont deux de vos gens qui se battent. » Ce vil courtisan, dit Sainte-Foix, méritait que Louis XIV le dégradât de sa noblesse. D'autres gentilshommes et des dames d'un haut rang ne se faisaient aucun scrupule, même à la cour , de voler et de tricher au jeu.

Des crimes extraordinaires préoccupèrent à deux reprises l'attention pubUque : on eut à se défendre contre l'atroce manie des empoisonnements. Marie- Marguerite Dreux-d' Aubrai , marquise de Brinvilliers, acquit dans ce genre une effroyable célébrité. Cette femme, de concert avec un aventurier qui se faisait appeler le chevalier de Sainte-Croix , se livra à la fabrication des poisons les plus subtils et les plus dangereux. Elle préluda dans la carrière du crime par le parricide : son père, son frère et un de ses enfants furent victimes. Enhardie par l'impunité , elle

(1) Lettres de madame de Maintenon , tomes ii , iv et v.

se mit à essayer ses poisons sur les malades qu'elle visitait dans les hôpitaux , car, pour écarter d'elle les soupçons , elle affectait les dehors de la piété et de la charité. Elle tenta d'empoisonner son mari pour épouser son complice Sainte-Croix ; mais celui-ci , qui se souciait peu de se marier avec une femme si habile à se défaire des gens , administrait un contre-poison au marquis de Brinvilliers chaque fois que la marquise essayait de le faire mourir. Sainte-Croix étant mort subitement en préparant ses poisons 5 on découvrit dans ses papiers la preuve des crimes de madame de Brinvilliers. Celle-ci fut condamnée à la peine capitale : le jour où elle fut exécutée et où son corps fut livré aux flammes , beaucoup de gens cherchèrent ses os , affirmant que c'était une sainte.

Après son supplice , les empoisonnements se multiplièrent , et le gouvernement , pour mettre un frein à cet horrible fléau , établit à l'Arsenal une chambre de justice dont la mission dut consister à rechercher les crimes commis par le poison. Cette précaution ne fut pas vaine. En 1680, la Vigoureux et la Voisin, deux femmes du peuple , renouvelèrent avec éclat les terreurs répandues par les attentats de la marquise de Brinvilliers. Ces femmes vendaient des breuvages , des essences , des pommades, se mêlaient de deviner et de prédire l'avenir. Des personnes de qualité accoururent chez elles pour avoir recours à leurs secrets. La justice , pour en finir avec ces scandales, fit arrêter la Voisin et sa complice. Pour se soustraire aux rigueurs de la Chambre ardente (c'est ainsi qu'on nommait le tribunal institué contre les empoisonneurs) , les deux coupables firent de nombreuses révélations, la plupart fausses, et compromirent dans leur affaire un grand nombre de seigneurs et de dames

de la cour : le maréchal de Luxembourg , qui était innoceut, n'en fut pas moins mis à la Bastille, où il resta deux ans. La comtesse de Soissons , qui avait tenu le premier rang à Versailles , et que le roi avait honorée d'une grande faveur, fut plus sérieusement impUquée dans cette affaire. Le roi lui fit dire que , si elle était coupable , il lui laissait la liberté de fuir hors de France , et que , si elle se sentait innocente, elle n'avait rien à craindre. Elle répondit en protestant de son innocence, et ne laissa pas que de sortir du rojaume, pour traîner dans diverses cours une existence méprisée. La comtesse de Soissons était l'une des sept nièces du cardinal Mazarin ; elle avait épousé un prince de la maison de Sa\oie , et fut mère du célèbre prince Eugène. On lui impute d'avoir empoisonné la reine d'Espagne , fille de l'infortunée Henriette d'Angleterre; mais rien de moins prouvé que ce crime.

Des écrivains modernes, tristement jaloux de toute grandeur qui se produit dans un siècle monarchique , se sont plu à mettre en relief ces traits honteux , à recueillir et à ajuster, tant bien que mal, ces débris épars de scandales, et il ne tiendrait pas à leur étroit patriotisme qu'on ne considérât le palais de Louis le Grand comme une caverne d'escrocs ou un lieu déshonnête. On ne saurait trop se tenir en garde contre ces exagérations plus odieuses que ridicules ; et sans doute , à l'époque où régna Louis XIV, la société avait gardé des mauvaises traditions des Médicis une légèreté de mœurs que les désordres d'une époque plus récente sont parvenus à faire oublier ; sans doute , aussi , les classes nobles , ne se trouvant point encore , comme aujourd'hui , réduites à gagner l'honneur et la renommée à la sueur de leur front, et se sentant à l'aise avec des privilèges que nul ne contestait ou

ne menaçait , s'inquiétaient moins de s'en rendre dignes et se contentaient trop souvent de la noblesse du sang ; mais ces exceptions, si nombreuses qu'on les suppose, ne furent point assez générales pour déshériter de la reconnaissance et du respect des générations actuelles la vieille et belliqueuse aristocratie du dix-septième siècle : elle donna de brillants exemples de courage, d'abnégation et de dévouement. On peut compter, à la rigueur, les fautes et les désordres de ceux que l'effervescence des passions traîna en dehors des sentiers du devoir; mais qui pourrait énumérer ces saintes œuvres dont Dieu fut témoin, et dont le souvenir est empreint à chaque pas dans notre histoire ? C'est du siècle de Louis XIV que datent les fondations pieuses dont les catholiques se montrent avec raison si jaloux pour la gloire de leur Église : ce fut sous ce roi que mourut le vénérable Vincent de Paul , le plus sublime héros de la charité, léguant au monde ses fils etses filles en Jésus-Christ, race que le dévouement multiplie et qui est respectée du siècle à force d'avoir été bénie par le pauvre. Ne roublions pas, cette noblesse, trop de fois séduite par l'attrait du plaisir ou de l'orgueil , donnait aux soldats du roi Texemple du sacrifice : elle combattait et mourait sans ostentation et sans murmure ; cette bourgeoisie, dont on parle si peu, et qui occupait déjà une si large place , conservait pieusement dans son sein les notions héréditaires de la vertu, de la modestie, de la probité. Voilà aussi sous quel point de vue il conviendrait d'étudier la société du grand siècle , afin de lui rendre une justice qu'on lui refuse encore, et de la venger des calomnies des amateurs de scandales.

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