‹ Histoire de Louis XIVChapitre 16 sur 19 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DÉCLARATION DD CLEKGé. — ÉGLISB OALLIOANB. — RÉVCX3ATI0N DE L'ÉDIT DB NÂNTB8. — JANSÉNISME. — PORT-ROYAL. — QUIÉTISMB.

^S^^^'ï^ E règne de Louis XIV fut troublé par de Çj^^K^pi graves conflits religieux qui intéressèrent à { ^^^^ 'JS l* f'ois Tindépendance de TÉglise , la paix du ^^^^Srfe royaume, la liberté de conscience et la l^^g pureté de la doctrine catholique. Avant d'aborder ^^S ^^ questions du passé , qui sont encore ardentes , twi? ^''listorien devra se recueillir en lui-même et se ^^ bien tenir en garde contre les opinions accréditées, les idées reçues , l'empire des préjugés invétérés : c'est à la recberdie de la vérité seule qu'il s'attachera sans s'inquiéter de plaire, cherchant à peser devant Dieu et devant sa conscience, sans faiblesse et sans passion, la valeur des vieux mensonges érigés en axiomes. Ainsi, du moins , avons-nous compris le sacerdoce de l'histoire. Depuis les mémorables luttes de la papauté et de l'Ëin-

pire , depuis ce Grégoire YII « qni avait baï Finiquité et mourut pour la justice, » jusqu'à ce Boniface YIII qui, lui aussi, périt à la tâche , les rois de France ont souvent cru nécessaire à l'immunité de leur couronne de réclamer des garanties contre ce qu'ils ont appelé les envahissements de la puissance spirituelle. Us ont vu plus d'une fois avec stupeur l'Église , immuable , se maintenir sans altération au milieu des révolutions humaines qui Pont assiégée. Ce pouvoir mystérieux transmis à quelques vieillards, successeurs de Pierre, et que les orages de tant de siècles ont respecté , ils ne l'ont pas considéré sans effroi et sans jalousie se dressant entre eux et les âmes. Ils se sont demandé s'il était possible, dans les limites du dogme, de s'isoler de l'action et de la surveillance des souverains pontifes , et de conduire le grand troupeau des peuples sans avoir à relever de celui qui a reçu pour la suite des temps l'héritage de la houlette sacrée.

Qui oserait nier les droits de César? Le Sauveur des hommes les a lui-même proclamés , il y a dix-huit siècles, en donnant le précepte de la soumission. A Dieu ne plaise que nous refusions le denier, et que nous méprisions l'autorité de ceux aux mains de qui a été remis le glaive ; mais cette autorité , qui a ses règles et ses limites , s'arrête impuissante devant le domaine de la conscience; mais, lorsque le corps obéit à César dans les choses légitimes , lorsque César obtient de l'âme de justes respects et de justes prières , le corps et l'âme ne cessent pas pour cela d* appartenir à Dieu , notre créateur, et à l'Église, la mère spirituelle de tous les fidèles.

Durant les siècles qui s'écoulèrent de Tibère à Constantin , rÉglise avait été à la fois persécutée et libre : persécutée dans ses membres , qu'on livrait aux juges et aux

bourreaux ; libre dans sa hiérarcbie et dans so»n administration, dont les césars ne s'inquiétaient pas. Elle ayait formé un État dans l'Etat, s'agrandissant par le proséljtisme et le dévouement, et n'ayant dans la société aucune existence officielle , aucun rapport régulier avec le pouvoir temporel; en un mot, elle était hors la loi et presque toujours réduite à cacher son action et son influence*

Dès que Constantin eut embrassé la foi chrétienne, l'Église eut plus rarement à endurer les persécutions ouvertes dirigées contre elle par la puissance temporelle; elle fut reconnue par l'État, et en quelque sorte associée à l'Empire.

Mais , tant que dura cette deuxième période de son existence, sa situation fut précaire, sa liberté mal définie. Dans la partie occidentale de l'empire romain , comme dans la partie orientale, l'Église fut contrainte de se plier aux formes extérieures des gouvernements , de subsister sous leur police; elle dut alors subir malgré elle une oppression administrative qui plus d'une fois osait afficher la prétention inique d'intervenir dans le dogme : on sait quelle protection plusieurs empereurs accordèrent aux erreurs d'Anus et de quelques autres hérésiarques; aussi, sourdement attaquée et contraria dans son action , la religion chrétienne ne parvenait que très -lentement à régénérer le monde latin et byzantin.

Cependant les destinées de l'Église n'étaient point pareilles en Orient et en Occident : à Constantinople, le clergé se résignait au joug de la cour, et trop souvent participait à ses scandales ; à Bome, la hiérarchie se maintenait pure et chrétienne : là siégeaient les papes, successeurs de Pierre, et le monde spirituel, dédaignant Gonstanti-

<«i 285 iSB>

nople et Ravenne , ces deux capitales politiques de l'Em-. pire , ne reconnaissait de métropole suprême que la cité reine d'où le père des fidèles parlait urbi et orbi.

L'invasion des barbares affiranchit l'Italie et l'Occident tout entier de la domination décrépite des empereurs : une société jeune et forte s'installa sur les ruines qu'elle avait faites; elle répandit dans les veines du corps social épuisé un sang vigoureux dont l'énergie le ranima. Les souverains pontifes n'eurent garde de laisser comprendre l'Église dansla conquête : pouvaient-ils ne point se montrer soucieux de Timpérissable dépôt que Dieu leur avait confié ? Ils conférèrent aux Francs la dictature de l'Occident et posèrent sur le front d'un barbare , du glorieux Charlemagne, la couronne impériale des anciens césars. Dès ce moment , l'alliance de la papauté et de la société nouvelle fut de nouveau consacrée ; le monde vit s'installer à ses deux sommets le pape et l'empereur, la tête dn pouvoir spirituel et celle de la puissance temporelle.

Les jours d'épreuve n'étaient point finis : ils dureront pour l'Église jusqu'à la consommation des siècles. Délivrée du joug byzantin et de la crainte prolongée par l'état précaire dont la papauté venait de sortir (au point de vue temporel), l'Église rencontra dans les tendances delà société des obstacles et des dangers non moins graves. Les césars d'Allemagne et la féodalité dans toutes les sociétés chrétiennes menaçaient son indépendance : on voulait la ranger, même pour le spirituel , au nombre des fiefs. L'État s'incorporait FÉglise ; l'empereur intervenait violemment dans le choix de ses chefs; la féodalité réagissait sur sa discipline. Sous le grand pontificat de Grégoire VII , l'œuvre de la hiérarchie fut accomplie, l'émancipation consolidée : l'Église devint libre, non-seu*

lement en esprit, comme elle Tavait toujours été, mais dans son corps.

Alors fut soulevée la redoutable question de la responsabilité des rois envers Dieu. Le grand principe de la biérarchie féodale reçut sa plus large application. De même que le serf avait au-dessus de lui son seigneur, celui-ci reconnaissait pour suzerain un plus noble feudataire , et d'échelon en échelon on remontait au roi : dans l'ordre des faits religieux , et pour la défense des biens temporels et spirituels de l'Église, les rois avaient pour suzerain le pape, vicaire de Jésus- Christ et son représentant visible. Chaque fois donc que les rois attentaient aux immunités de l'Église , entreprenaient contre le dogme ou donnaient aux peuples l'exemple du crime et du mépris des choses saintes, le souverain pontife intervenait à son tour contre eux , les retranchant de la communion des fidèles , et , au besoin , déliant leurs sujets du serment de fidélité.

Les rois et les empereurs se soumirent plus d'une fois à cette autorité qui s'exerçait au nom du Seigneur, et par laquelle l'Église se posait comme médiatrice entre l'oppresseur et l'opprimé, entre le prince et le peuple; mais ils s'enhardirent insensiblement à résister, et ils nièrent le droit que s'attribuaient contre eux les souverains pontifes.

Vinrent pour Rome des temps plus mauvais ^ie(»re, le grand schisme d'Occident, le triomphe des hérésies, la séparation de l'Angleterre , et d'autres douleurs dont rénumération serait longue; aussi, dans l'intérêt delà paix de l'Église , et pour ne. pas soulever d'autres orages , la papauté s'abstint de revendiquer Texerciee de celte suprême suzeraineté qui était entrée dans le droit puUic

<® 287 la^

du moyen âge : elle laissa sommeiller ce formidable privilège dont elle avait nsë contre la maison des Hobenstanfen, et, sans renoncer au droit nécessaire de considérer les empereurs et les rois , en tant qu'hommes et pécheurs , comme des membres de l'Église , snjets à ses lois et à ses foudres, elle c^ssa de les dépouiller de leurs couronnes et de déposséder leur race de la puissance temporelle.

ImitonS'la dans sa prudence , et ne soulevons pas sans nécessité des questions qui ne trouveraient point d'application actuelle. Puissent-elles, pour le bonheur des rois et des peuples , n'appartenir jamais qu'à l'histoire du passé ! La puissance que les papes ont exercée au moyen âge sur les têtes couronnées est un fait qui a cessé d'être, c'est un droit que les royautés modernes dénient et qu'elles repousseraient par la force : rendons grâces à Dieu de ce que ces tempêtes sont épargnées à la barque de Pierre. Les papes, quand le moyen âge reconnaissait le principe catholique pour la loi commttne , étaient pour les nations souffrantes et pour la vérité en péril des protecteurs naturels qui souvent, sans secousses et sans convulsions sociales , étendaient sur les rois la Justice de Dieu ; les rois se sont affranchis de cette surveillance gênante , ils n'ont prétendu relever que de leur glaive et de leur droit , et au bout de cette voie nouvelle , comme pour justifier Bome, ils ont trouvé deux abîmes qui s'appellent la souveraineté du peuple et la puissance brutale des révolutions. Les rois seuls peuvent nous racmiter ce qu'ils ont perdu au change; l'histoire dira si les nations y ont gagné.

Louis XIV, quoique sincèrement attaché au dogme catholique , n'était que trop porté , par les conseils de son ambition et de son orgueil, à s'isoler de Rome et à oher-

cher défi garanties contractes prétentions qui ne le menaçaient pas. Il rêvait rétablissement d'une église nationale , ne relevant de la papauté que par son institution, et demeurant placée , quant à sa discipline et à son administration , sous la surveillance du pouvoir temporel et sous la direction de synodes particuliers. En d'autres termes , il cherchait à imiter Henri VIII , moins l'hérésie : problème diificile et dangereux. En attendant, il n'épargnait au pape ni les humiliations ni les répressions violentes , et l'on a vu plus haut comment il avait tiré vengeance des insultes dirigées par la garde corse contre son ambassadeur à Borne.

La question de la régale fut le terrain qu'il choisit pour faire valoir ses prétentions, imitant en cela les plus absolus de ses prédécesseurs. La régale était le droit que s'attribuaient les rois de France de percevoir les revenus des bénéfices ecclésiastiques pendant la vacance des sièges ; ils alléguaient que la régale leur appartenait universellement dans tous les archevêchés et tous les évèchés du royaume , terres et seigneuries de leur obéissance , à l'exception des diocèses qui en étaient exempts à titre onéreux (l) ; un édit fut donné à ce sufel et vérifié par la cour des comptes; plusieurs évêques s'y soumirent, d'autres virent dans cette condescendance Tabolition des principes les plus sacrés , et se crurent obligés de les défendre: ces prélats courageux furent les évêques d'Aleth et de Pamiers; ils en appelèrent au saint- siège, seule autorité compétente pour décider des droits et des obligations de l'ÉgUse ; l'évêque de Pamiers fit plus : il excommunia les membres de son chapitre que le roi venait de pourvoir en régale , attendu que l'évêque n'avait point

(1) Déclaration du iB avril 1678 et du 3 avril i«75;

^m 289 ^s> encore fait enregistrer son serment. L'autorité civile appela comme d'abus. Innocent XI, qui occupait alors la chaire pontificale, écouta la plainte des évèques et adressa au roi une bulle qui contenait des avertissements paternels, mais sévères. Le pape y déclarait que le mal allait toujours en empirant, et que, sous prétexte de la régale, la collation des bénéfices et des institutions canoniques était empêchée , les droits de l'épiscopat méconnus. « Nous sommes mus , ajoutait le saint-père , de Taffection intime de notre àme et par les entrailles de Jésus- Christ , à prier Votre Majesté que, se souvenant de ce que le Sauveur a dit au chef de TÉglise : « Celui qui vous écoute m'écoute, » elle prête l'oreille à nous, qui lui servons de père, et de père très-affectionné. »

Le parlement, avide de grandir son rôle, et toujours animé de vieilles rancunes, ordonna, par un arrêt, la suppression de la bulle du pape comme contraire aux franchises et aux privilèges de l'Église gallicane; les jansénistes , qui , pour se fortifier dans leurs erreurs , avaient besoin d'un point d'appui contre la papauté, applaudirent à cette résistance des gens de loi; mais les évêques, généreusement rebelles , ne se soumirent pas davantage aux abus de la régale ; pour en finir, Louis XIY eut recours à un moyen qui lui parut solennel : il convoqua une assemblée générale du clergé , qui se réunit pour la première fois le 9 novembre 1681 ; elle était composée de trente -cinq prélats, des deux agents généraux du clergé, et de trente -cinq députés du second ordre: Bossuet fit le sermon d'ouverture, et prit pour texte la merveilleuse unité de l'Église.

L'illustre orateur et l'assemblée se trouvaient placés entre deux opinions extrêmes : parmi les prélats , les nus

ne se prêtaient que difficilement aux vues du roi ; les autres , plus courtisans que pasteurs , allaient au delà de la pensée de Louis XIV , et ne se sentaient pas éloignés d'un ordre de choses qui assignerait à l'Église de France un caractère particulier dans le sein de l'Église universelle. Entre la séparation d'avec Borne et la soumission absolue au père commun des fidèles, on pouvait choisir un moyen terme, un accommodement qui laissât subsister encore des liens et des rapports de l'Église de France à Rome : ce fut l'expédient auquel s'arrêta Bossuet, soit par conviction, soit qu'il jugeât prudent d'épargner à l'Église les dures extrémités dont le parti de la séparation et l'emportement du roi paraissaient la menacer. Bossuet posa les termes d'une transaction qui réunit les suffrages et fut formulée en quatre articles encore appelés aujourd'hui Libertés de V Église gallicane : ils constituent la célèbre déclaration du clergé de France du 1 9 mars 1682 , et portent en substance :

1 " Que saint Pierre et ses successeurs , vilcaires de Jésus- Christ, et que toute l'Église même n'ont reçu de puissance de Dieu que sur les choses spirituelles et qui conéement le salut , et non point sur les choses temporelles et civiles ; que les rois et les souverains ne sont soumis à aucune puissance ecclésiastique par l'ordre de Dieu dans les choses temporelles ; qu'ils ne peuvent être déï)osés ni directement ni indirectement par l'autorité des clefs de l'Église ( auctoritaie clavium Ecde^œ) ; que leurs sujets ne peuvent être dispensés de la soumission et de l'obéissance qu'ils leur doivent , ou absous du serment de fidélité;

2" Que la plénitude de puissance que le saint-siége apostolique et les successeurs de saint Pierre , vicaires

de Jésu^-Ghrist , ont sur les choses spirituelles est telle que néanmoins les décrets du sadnt concile œcuménique de Constance contenus dans les sessions quatrième et cinquième (1) demeurent dans toute leur force et toute leur vertu , et que l'Élise de France n'approuve pas l'opinion de ceux qui donnent atteinte à ces décrets ou qui les affaiblissent en disant que les Pères de Constance n'ont parlé que pour un temps de schisme ;

3** Que l'usage de la puissance apostolique doit être tempéré par les canons et par les usages reçus par les Eglises particulières ;

4"* Que , quoique le p^pe ait la principale part dans les questions de foi , et que ses décrets regardent toutes les Églises et chaque Église en particulier, son jugement n'est pourtant pas irréfbrmable , à moins que le consentement de l'Église n'int^vienne.

Les parlements triomphèrent ; les protestants regrettèrent qu'on se fût montré si timide et qu'on n'eût point osé , en contestant au pape son infaillibilité et ses prérogatives spirituelles, faire un pas plus audacieux dans la voie de la séparation, f^our le roi , satisfait de la docilité du clergé , il fit enregistrer les quatre articles et ordonna qu'ils seraient spécialement enseignés dans les écoles de théologie. Le pape, de son côté, pour garantir intacte l'autorité du saint- siège, crut devoir refuser des bulles à tous ceux qui avalent été membres de l'assemblée du clergé de 1682. Soit que le roi n'eût pas nommé d'autres sujets aux évéchés vacants, soit que ceux qui n'en avaient pas fait partie et qui furent nommés eussent défense de se pourvoir de bulles avant les autres , il résulta de ce

(1) On sait que ces décrets déclarèrent que le concile général était au-dessus du pape.

conflit entre le pape et le roi qu'à la mort d'Innocent XI il y avait trente-cinq sièges priv^ de pasteurs. Cependant les éTÔques nommés par le roi administrèrent leurs diocèses , mais en vertu des pouvoirs que les chapitres se crurent en droit de leur conférer : cet autre expédient fut encore suggéré par Bossuet.

Ainsi s'envenimait la querelle que les prétentions du roi avaient soulevée , et qui menaçait l'Église de France d'un schisme long et douloureux.

Les libertés de VÊglise gallicane, dont on parle beaucoup et qu'on étudie fort peu, sont l'ensemble des garanties souvent réclamées par les rois et les parlements, et dont le pouvoir de Louis XIV chercha à se fortifier contre Aome. Sous ce point de vue, ce roi se félicita de les avoir posées en principe; il crut que désormais sa couronne était à l'abri des prétentions de l'Église, il s'applaudit d'avoir proclamé ces maximes, et maintenant encore la loi du royaume prescrit leur ensei* gnement.

Par cela seul que les libertés de l'Église gallicane semblaient profiter à l'autorité de Louis XIV contre TÉglise, elles plaçaient le clergé sous la dépendance plus ou moins directe de l'autorité civile. Tout ce que le clergé de France, par la déclaration de 1682, avait entendu retrancher à l'autorité du pape , il n'avait pu le faire que pour accroître, en matière ecclésiastique, le pouvoir de la couronne. En effet, d'une part la célèbre déclaration de 1 682 niait le droit du pape sur le temporel des princes ; de l'autre, elle subordonnait l'adminisûration et les décisions du souverain pontife, quant au spirituel, aux canons , aux usages des Églises particulières , et enfin aux conciles œcuméniques.

<« 293 lac.

Or, si les rois ne devaient plus répondre qu'à Dieu de leurs entreprises contre le clergé et l'Église , si les nsages des Églises particulières enchaînaient le pape, si les décisions du souverain pontife étaient réformables par les conciles, les rois, grâce à Tinfluence que leur donnaient la désignation des évéques, la force, les menaces ou les promesses , pouvaient désormais , à l'aide d'une politique hardie et persévérante , isoler de plus en plus de Rome les Églises de leurs royaumes , et de quelque façon qu'on envisage ce fait, il sera contraire à l'évidence d'en conclure que les Églises dont il s'agit dans cette hypothèse auraient gagné en liberté. Qu'on juge dès lors du véritable nom qu'il conviendra de donner aux maximes contenues dans la déclaration du clergé.

L'assemblée de 1682 eut peur du roi lorsqu'elle ne se laissa pas entraîner à la peur du schisme. Donnons maintenant quelques détails sur l'opposition qu'elle rencontra àBome.

Quant à la maxime qui affiranchit le temporel et les droits politiques des rois des entreprises du pape et de l'Église, elle ne fut, au fond , l'objet d'aucune discussion. Rome demeura fidèle à la réserve qu'elle s'était imposée dans une question aussi difficile. Elle laissa dormir les faits du passé; toutefois elle déclara que, comme il s'agissait en cette matière d'une doctrine qui touche aux droits de TÉglise universelle, le clergé particulier d'un royaume, qui n'est qu'une fraction de l'Église, n'avait pas eu le droit de résoudre la difficulté et de formuler une loi. Elle pensa que le clergé de France, lorsque rien ne menaçait de près ou de loin la puissance temporelle de Louis XIV, aurait dû éviter de jeter un germe funeste de défiance contre les papes et de diminuer ainsi l'obéissance,

la vénération et la confiance pour le chef de TÉglise , sentiments que le devoir des évéques est de iiortifier.

Quant aux autres maximes qui se rattachent, les nnes aux droits du pape dans Tadministration de TÉglise, tes autres à l'infaillibilité de ses décisions , Rome protesta contre l'interprétation que le clergé de France avait donnée aux canons et aux actes des conciles. £lle se plaignit, parce que les coups portés à Tautorité du pape retombent toujours sur l'Église même , et que tels étaient les effets inévitables de la déclaration de 1682. Elk s'étonna qu'on eût jugé convenable de prendre contre l'infaillibilité du pape une précaution injurieuse, lorsqu'il était impossible de mentionner une seule circonstance où des erreurs se seraient introduites ou auraient été soutenues dans l'Église en vertu d'une dédsion du pape.

Les souverains pontifes ont succédé à saint Pierre, et l'Église upiv«rselle reconnaît qu'ils sont aussi les héri< tiers de ces promesses que le Sauveur a faites au chef des apôtres : « Et je te donnerai les clefs du royaume des « eieux , et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans « les cieux , et tout ce que tu délieras sur la terre sera « délié dans les cieux.» Bpme conclut à juste titre de ce magnifique engagement que le pape , la pierre angulaire de l'édifice catholique, ne peut chanceler, et que l'administration et le gouvernement de TÉglise sont remis en Fcs mains. Elle sait d'ailleurs que si Jésus-Christ a fait de Pierre le possesseur des clefs et le pasteur de tout le troupeau , il a également fait aux évéques (en parlant aux apôtres) de grandes promesses qui consacrent leqr pouvoir particulier et les associent à Pierre, leur chef et leur prince, dans la conduite des fi<]èles. Les évéques sont établis par le Saint-Esprit pour gouverner l'Église sous

<& 295 çso

la suprématie du pape , et cette suprématie n'est-elle pas sufBsamnient établie par cette parole que le divin Maître a adressée à Pierre lorsqu'il lui dit, parlant à lui seul : « Paissez mes agneaux, paissez mes brebis? »

Quant à la doctrine de l'infaillibilité , Rome la défend et la propage en s'appuyant toujours sur les promesses étemelles du Christ : « Sur cette pierre je bâtirai mon « Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas « contre elle.» Or cette parole affermit à la fois la pierre et l'édifice, puisque, si la pierre venait à chanceler, l'édifice qui repose sur elle serait ébranlé; et si le pasteur s'égarait, faudrait^il demander le chemin aux agneaux et aux brebis qu'il est chargé de conduire ?

Rome, placée en face de l'assemblée* du clergé de France , ne pouvait admettre , avec la déclaration de 1682, que les évêques eussent un droit sur le pape. Elle ne trouvait, dans l'histoire de l'Église, aucun exemple qui prouvât l'exercice de ce droit. Quand le concile de Pise, pour éteindre le schisme, tenta de déposer les deux papes Grégoire XII et Benoit XIII, et fit élire Alexandre V par les cardinaux, il ne fit qu'ajouter à la confusion en mettant trois papes à la place de deux. Ne s'agissait-il pas , d'ailleurs, de papes dont les droits étaient douteux , et cet exemple pourrait-il être invoqué contre des papes régulièrement nommés? Les partisans de la doctrine de l'infaillibilité opposaient un pareil raisonnement aux arguments tirés du concile de Constance; ils ajoutaient que si le concile de Bâle avait cru pouvoir s'arroger le droit de déposer Eugène IV, celui-ci n'en avait pas moins continué d'être reconnu comme pape et de célébrer avec solennité le concile de Florence. Comment , disaient-ils, l'opinion gallicane peut-elle s'appuyer sur cet

exemple , puisque le concile de Bâle u'a fait qu'entrer dans le schisme en élisant Tanti-pape Félix Y ? et le concile de Constance , qu'on se plaisait si fort à citer, n'avait-il pas j dans la condamnation de Wiclef et de Jean Hus, considéré comme hérésiarque celui qui n'attribuait pas au pape Tautorité suprême dans l'Église (supremam aucîo^ ritaiem in Ecclesiam Dei)! Enfin, le concile de Trente n'avait-il pas proclamé à son tour qu'au pape ont été données la suprême autorité et l'administration univers selle de l'Église?

De leur côté, les gallicans afiBrmaient que leur doctrine était celle de l'Église prinutive; que le système contraire était nouveau et datait tout au plus de Grégoire VU. Ils aimaient à mentionner ce passage de l'épitre aux Galates dans lequel il est dit que saint Paul résista en face à Géphas (Pierre) , parce qu'il était répréhensihle. Ils 7 voyaient l'exemple d'un apôtre redressant son chef.

Mais leurs adversaires demandaient comment la doctrine de la suprématie et de l'in&illibilité du pape aurait pu s établir, au dixième siècle et depuis, dans l'Église , si elle eût été une nouveauté? Que d'orages cette prétention n'eût-elle pas soulevés dans le sein de l'Église ! et il ne s*en éleva point. Quant à l'exemple de saint Paul résistant à Géphas , dans lequel les galUcans et plusieurs autres voulaient reconnaître Pierre , les partisans de l'infaillibilité ne s'en laissaient point ébranler : ils établis^ salent qu'en cet endroit des Écritures il ne s'agit que de discipline et non de dogme. Ils pouvaient alléguer, au besoin , que le Géphas dont il est parlé dans l'épitre aux Galates n'était point le prince des apôtres et ne devait pas être confondu avec lui.

Enfin ils soutenaient que le pape ne peut faillir en

matière de foi et de dogme (le pape comme homme ne cessant d'être soumis aux infirmités de notre nature), parce qu'il lui a été dit , en la personne de Pierre : « J'ai « prié pour toi , afin que ta foi ne manque jamais ; après « ta conversion, tu dois affermir tes frères. »

Cependant l'assemblée du clergé de 1682 opposait à ces objections les précédents et les traditions de l'Église de France; mais c'était encore là un moyen de défense que le parti contraire ne laissait point sans réponse. Il s'attachait à prouver que la déclaration gallicane était opposée aux anciens principes qui avaient prévalu dans le clergé, soit en France, soit ailleurs.

Ainsi , en 1 439 , le concile général œcuménique de Florence, où se fit la réunion de l'Église grecque avec la latine , avait donné le décret suivant : « Nous définissons « aussi que le saint-siége apostolique et le pontife romain « a la primauté sur toute la terre, et que ce pontife « romain est le successeur de saint Pierre, le prince des « apôtres, et le ^rai vicaire de J.-G. ^ et le chef de toute « l'Église , le père et le docteur de tous les chrétiens ; et « que J.-G. notre Seigneur lui a donné dans la personne « de saint Pierre la pleine puissance de paître, de régir « et de gouverner l'Église universelle , comme il est aussi « contenu dans les actes des conciles œcuméniques et dans « les sacrés canons. »

Ainsi encore , en 1626 , les évèques de France s'étaient exprimés en ces termes : « Us respecteront aussi notre « saint-père le pape , chef visible de l'Église universelle , « vicaire de Dieu en terre , évêque des évèques , et pa- « triarche, en un mot successeur de saint Pierre , auquel « l'apostolat et Tépiscopat ont eu commencement , et sur « lequel J.-G. a fondé son Église, en lui baillant les clefs

« du ciel, avec Vinfaillibilité de la foi, que Ton a vue « miraculeusement durer dans ses successeurs jusques « aujourd'hui. »

Nous ayons dû entrer dans ces détails parce que la déclaration de 1682 est l'acte le plus grave du clergé de France sous Louis XIV, et parce qu'elle a eu sur l'avenir de l'épiscopat et de l'Église de ce royaume l'influence la plus considérable. Dès ce moment on ne pouvait plus appliquer à la France cette parole qui a été dite d'elle par un de ses plus illustres enfants (1) , que c'était une manarchie fondée par des èvêques. Le clergé de France, en effet, avait cessé d'être l'un des ordres de l'État : il se composait désormais d'hommes que le pouvoir temporel rangeait au nombre de ses fonctionnaires et dont il surveillait les allures et les tendances. Il entrait, soit volontairement , soit par peur , dans le droit commun des sujets de Louis XIV, et ce droit commun était la servitude. Il serait d'ailleurs injuste de dire qu'il se résigna à la situation qu'il s'était faite dès qu'il en entrevit les conséquences et dès qu'il connut bien que Rome le blâmait; mais il avait lui-même concouru à son abdication , et il était destiné à en subir les suites. Au surplus , du vivant même de Louis XIV , et douze ans après la célèbre assemblée de 1682, la plupart des évêques qui y avaient pris part obtinrent du roi la permission de rentrer en paix avec Rome. Ils écrivirent séparément au souverain pontife qu'ils étaient douloureusement affligés des procédés dont l'assemblée du clergé de France avait usé à Fégard du saint-siége , et qu'ils tenaient pour non avenu tout ce qui avait pu être statué au préjudice de sa légitime autorité. Le roi, de son côté, depuis longtemps inquiet du blâme

(1) Bosauet.

que ses résistances ayaient soulevé à Borne , adressa au pape une soumission analogue. Les cardinaux d'Estrées et de Janson ménagèrent cet accommodement, ou pour mieux dire ce désaveu, et le pape Innocent XII cou* sentit à expédier les bulles que ses prédécesseurs avaient dû refuser aux évêques. Nonobstant la double rétractation du roi et des prélats , les parlements continuèrent de reconnaître pour bases fondamentales des droits de rÉglise de France les quatre articles de la déclaration de 1682, et il existe encore dans le clergé et dans le corps des fidèles français un parti considérable qui persiste à les proclamer. De plus, les lois civiles qui régissent la France ont or(^ nné que ces maximes seraient enseignées dans les facultés de théologie. Quant à Aome , pour ne point réveiller des querelles qui tourneraient au détriment de la religion et de la paix publique, elle s'abstient d'intervenir, autrement qu'elle ne l'a fait, dans le conflit des deux opinions : eUe n'a entendu ni abdiquer ses droits, ni consacrer des prétentions mal fondées; eUe s'est bornée à ne point condamner ceux qui, partageant de bonne foi les théories de 1682, n'entendent pas en provoquer une application malveillante contre le saint-siége. Et c'est ainsi que pour la France, malgré les efforts du schisme et de l'hérésie, les catholiques de toutes les nuances ne cesseront pas de faire un seul troupeau sous un seul pasteur.

Les entreprises du gouvernement de Louis XIV contre le calvinisme, furent plus décisives et plus absolues. Ici se place le souvenir de l'acte royal qui révoqua l'édit de Nantes, accordé par Henri IV aux protestants, et qui interdit violemment en France l'exercice de tout autre culte que la religion catholique.

C'est surtout en ce moment qu'il faut se reporter par la pensée à l'époque où fut accomplie une semblable mesure. Pour bien juger la révocation de l'édit de Nantes , il est indispensable de se placer au niveau des manifestations de l'opinion publique sous Louis XIY. Qui tenterait de juger le gouvernement de Glovis ou de Hugues- Gapet à la mesure de notre charte constitutionnelle ne tomberait pas dans une erreur plus grave que celui qui voudrait apprécier la révocation de l'édit de Nantes en partant des idées qui , de nos jours , sont en possession de plaire aux esprits. C'est pourtant dans cette fausse balance qu'on pèse l'événement le plus important du règne de Louis XIY.

Sans doute , il est de ces idées qui ont pour elles les temps et les lieux , et qui , immuables de leur nature , ne peuvent souffrir aucune contradiction : on les reconnaît lorsqu'elles sont conformes à la morale éternelle, à l'ordre de Dieu , et alors elles ont pour elles l'assentiment des hommes justes de tous les siècles. Mais l'histoire de toutes les nations et l'observation des faits actuels nous démontrent que ce qu'on appelle la liberté des cultes n'est point du nombre de ces idées. On citerait à peine un seul peuple, une seule législation des temps passés qui Tait admise , et , de nos jours , nous ne savons pas si , en dehors de la France, des États-Unis et de quelques portions assez restreintes de l'Allemagne, il est possible de trouver un coin de terre où la tolérance religieuse, prëchée par l'école de 1 789 , existe dans toute sa plénitude. Disons même, quant à la France et à l'Allemagne, que cette Uberté trouve dans la loi et dans la surveillance assidue de l'autorité des restrictions dont se plaignent à haute voix les minorités dissidentes, et parfois aussi les majorités.

^^ 301 iS»

Quoi qa'il en soit de ces réclamations , la liberté des cultes est une idée dont la France moderne fait l'expérience ; Tavenir instruira les peuples de la valeur réelle de ce système encore nouveau ; mais nous serions injustes envers nos pères si nous les blâmions de ce qu'ils ne l'ont point connu. £t toutefois , comme la miséricorde et la justice sont des vertus dont il n'est permis à aucun homjne et à aucun peuple de se dispenser , alors même que nous éviterons de juger le principe qui dirigea le gouvernement de Louis XIY dans ses mesures contre les huguenots , nous n'hésiterons pas à condamner ce qu'il y eut de cruel et de tyrannique dans l'application qu'on en fit. Il est juste de distinguer entre une idée et les passions qui la dénaturent.

La société actuelle, en France, est régie par des codes rationalistes. Le législateur, ayant à résoudre le difficile problème de faire vivre pacifiquement , l'un auprès de l'autre, plusieurs cultes qui s'excluent et s'anathématisent, a pris le parti de ne s'identifier avec aucun et de leur accorder à tous une protection et une indifférence égales : protection qui se manifeste par Fappui de l'autorité dans les choses qui touchent à l'exercice extérieur des cultes ; indifférence qui signifie que le dogme d'aucun d'entre eux ne sert de règle à la loi de TÉtat. S'il accorde à la religion de la majorité des sympathies spéciales, telles que l'interdiction du divorce et la solenmsation de certaines fêtes , ses préférences ne vont pas au delà. Tous les cultes ne sont peut-être pas également respectables aux yeux de l'État, niais tous ont, en vertu des lois, un droit égal à sa protection et à ses rémunérations, une part égale dans les mesures de pénalité et de surveillance. La loi , pour s'accommoder avec une situation dans

«Si 302 ®^

laquelle la vérité et Terreur religieuses sont confondues avec une même indifférence, a dû s'isoler de tout dogme et de toute communion , n'envisageant que les rapports matériels de l'homme avec l'homme, se bornant à réglementer les corps , et reléguant dans un autre ordre d'idées la conduite des âmes. Elle a pris contre les cultes et pour les cultes des précautions de police , et leur a prescrit à tous de vivre tranquilles , en faisant le moins de bruit possible et en évitant avec soin de troubler l'ordre matériel. C'est dans ce sens qu'on a osé proclamer, avec trop de fondement peut-être , cette opinion douloureuse , que la loi s'était faite athée. Or une loi qui n'accepte aucun dogme en particulier et qui ne repose sur aucune conviction religieuse fortement arrêtée ne saurait être ni intolérante ni persécutrice : au nom de qui proscrirait-elle une doctrine fausse , et que lui importera plus ou moins d'hérésie? Sous l'empire du principe d'indifférence, le sentiment religieux pourra s'énerver ou s'affaiblir, le matérialisme entrer dans les calculs , la corruption dans les mœurs; mais les ennemis de la foi n'auront rien à craindre et pourront saper à leur aise la pierre angulaire du devoir. Telle est la condition légale des religions en France; mais cette condition ne date que d'hier, que d'un demi-siècle au plus , et nos pères ont vu le temps où elle était bien différente.

Autrefois la société française était profondément ancrée sur la religion ; alors la doctrine catholique , proclamée comme la seule base des droits et des devoirs , animait et pénétrait les lois , l'opinion , les idées. L'Église, avec l'adhésion de l'État, prenait l'homme à son berceau , le dirigeait dans toutes les phases de sa vie , honorait ou flétrissait sa sépulture : le législateur aurait

<& 303 !St>

considéré comme une impiété d'autoriser ce qu'elle condamnait , de ne point lui venir en aide par les règlements civils , de séparer le corps et l'àme , réunis tous deux par la création et réagissant l'un sur l'autre. La puissance civile croyait d'une ferme foi que le glaive lui avait été remis pour la défense de l'autel , et l'on considérait comme coupable au premier chef contre la société celui qui inventait ou propageait un principe destiné à perdre les âmes. Si par hasard quelques voix s'élevaient pour réclamer la tolérance des cultes , on s'épouvantait de cette complicité morale avec l'hérésie, et l'on demandait à Dieu « qu'il nous gardât de la messe de Monsieur le chancelier (1). »

Et d'ailleurs ils n'étaient point oubliés les jours des luttes sanglantes. Les générations gardaient encore les haines héréditaires et implacables que Thérésie allume et que le désespoir entretient. Les catholiques parlaient donc avec une généreuse horreur des outrages jadis prodigués à leur foi par les armées protestantes ; ils énuméraientles églises brûlées, les michelades, les tabernacles souillés , les hosties saintes profanées , les reliques des martyrs et des confesseurs traînées dans la fange des places publiques , les populations livrées à l'épée et au gibet. Les calvinistes, de leur côté, racontaient à leurs enfants les massacres ordonnés par Catherine de Médicis , les bûchers allumés par les Valois, l'aflfreux supplice de l'estrapade, les prêches troublés, les assemblées protestantes dispersées, les soi-disant prophètes réduits à se cacher dans les antres sauvages pour se soustraire aux atteintes de Babylone (2).

(1) L'Hospilal.

(2) Il appelaient de ce nom injurieux la sainte Église catholique.

Et qu'on 'ne dise pas qae Fintolérance était alors le principe exclusif des catholiques , tandis que les autres cultes leur donnaient Texemple de la mansuétude et de la pitié: les gouvernements protestants se montraient implacables envers les fidèles de l'Église romaine : à Genève, les catholiques n'avaient pas même le droit de cité; en Hollande , ils réclamaient en vain le droit de pratiquer en secret leur religion ; la Suède était encore inondée du sang des paysans de la Dalicarlie mis à mort pour la foi par le roi même à qui leur courage avait conquis le trône ; les lois sanglantes d'Elisabeth étaient en vigueur en Angleterre ; l'Ecosse était le foyer des massacres et des égorgements de toutes les sectes rivales, qui, sur les ruines des églises, se livraient encore d!horribles combats; l'Irlande, enfin, ce peuple ilote à qui Dieu a donné de porter la croix la plus lourde , Tlrlande , toute catholique , était courbée sous la législation la plus atroce qui , depuis Dioclétien , ait été imposée à une race chrétienne.

Sous quelque drapeau qu'on essaie de l'abriter , nous avons horreur de l'injustice, et nous sommes bien éloigné de penser que Louis XIV, au nom du principe catholique, dût user de représailles sanglantes vis-à-vis des protestants de son royaume , lorsque du moins ceux-ci se montraient observateurs des lois et de la paix publique; mais nous tenons à honneur de renvoyer aux cultes dissidents ce reproche de persécution et d'intolérance dont ils se montrent si peu avares envers le nôtre. Il a été de mode de parler des attentats que nos guerres de religion ont enfantés ; mais le voile complaisant de la philosophie a trop longtemps caché dans l'ombre les massacres auxquels présida l'hérésie ; et , puisqu'il est vrai

qu'aux jours où régna Louis XIV la religion catholique était persécutée dans tous les États protestants, de quel droit semble-t-on concentrer sur la tête de ce roi toutes les attaques qu'on dirige contre l'intolérance? Conçoiton qu'on reproche avec tant de hauteur aux catholiques de France d'avoir travaillé par la force à éteindre le calvinisme dans leur pays , lorsqu'on applaudit à cette révolution de 1688 , qui , en Angleterre , chassa du trône les Stuarts par cela seul qu'ils tendaient à faire prévaloir le principe de liberté de conscience et de tolérance religieuse? Mais c'est assez mettre à nu les inconséquences de l'esprit de parti.

L'édit de Nantes avait été donné par Henri IV pour pacifier le royaume , troublé depuis quarante ans par des guerres cruelles. Il porte la date du 1 5 avril 1 598. A cette époque , les calvinistes formaient à peu près la douzième partie de la population française. Il y avait parmi eux des seigneurs redoutables ; des villes entières étaient protestantes 9 et les calvinistes étaient maîtres d'un certain nombre de places de sûreté par eux arrachées à la faiblesse des derniers rois. Dans la seule province du Dauphiné, ces places s'élevaient à quatorze. A l'intérieur du royaume et dans le midi , les protestants possédaient Montauban , Saumur, La Rochelle. L'édit de Nantes confirma ces dangereux privilèges : il accorda aux calvinistes le libre exercice de leur culte dans les lieux et les villes où cet exercice avait déjà été établi, et, en outre, dans le faubourg d'une ville ou d'un village par bailUage. Il permit aux protestants de bâtir des temples et d'élever leurs enfants dans leur religion ; il les assujettit à payer la dîme , à chômer extérieurement les fêtes catholiques , à n'imprimer et à ne répandre leurs livres de religion que

dans les lieux où ils jouissaient du droit d'exercer leur culte : en revanche, il les déclara admissibles à toutes les charges et à toutes les dignités de TÉtat, sans être tenus de prêter d'autre serment que celui de fidélité au roi et d'obéissance aux lois. Des chambres mixtes, composées de protestants et de catholiques, furent instituées dans plusieurs parlements, et les places de sûreté dont les protestants s'étaient rendus maîtres leur furent couserrées pour huit ans. Les églises des calvinistes étaient au nombre de sept cent soixante, leurs universités au nombre de quatre.

Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit plus haut des luttes politiques soutenues par la royauté contre le calvinisme durant le règne de Louis XIII. On sait que les protestants , abusant des prérogatives que leur a^ait reconnues l'édit de Nantes, avaient conçu le projet de changer la monarchie en une république féodale et fédé> rative , composée de huit États, dont chacun aurait pour chef un seigneur huguenot. Déjà même ils avaient divisé la France en dix-huit provinces ou Églises ; à la tète de chacune se trouvait un général pour commander la force armée, avec un conseil pour l'assister. Le roi ayant rétabli la religion catholique dans le Béarn , la guerre civile éclata : Louis XIII échoua devant Montauban, et fat réduit à traiter de la paix avec le duc de Rohan , chef des rebelles. Cette transaction , arrachée par la force, ne fut respectée de personne : la guerre éclata de nouveau , et les huguenots furent battus sur terre et sur mer. La ruine de La Bochelle mit fin à ces révoltes sans cesse renaissantes , et le parti protestant posa les armes ( 1 628- 1 629). Au mois de juillet 1630, Louis XIII publia à Nîmes un édit de grâce. Les fortifications de Sauve, Audoze,

Mimes, Uzès , Milhau, Castres , Montauban, et de toutes les yilles précédemment insurgées, furent rasées; du reste, les protestants se virent maintenus dans le libre exercice de leur religion, et Bichelieu laissa subsister redit de Nantes.

Les choses en étaient là à l'avènement de Louis XIV, et c'est une chose digne de remarque que les protestants , à Texception d'un certain nombre de seigneurs turbulents, ne participèrent point aux troubles de la Fronde. Le cardinal Mazarin , pour les retenir dans ces dispositions pacifiques, nomma des conmiissaires , choisis en nombre égal dans les deux religions , pour visiter toutes les provinces et remédier aux infractions faites à l'édit de Nantes ( 15 avril 1661). Pendant les premières années qui suivirent la mort de ce ministre, les huguenots ne se virent l'objet d'aucune mesure de réaction , mais insensiblement le gouvernement de Louis XIY travailla à restreindre leurs privilèges et à contrarier le développement de leur culte.

Au fond il existait entre les hommes des deux religions une haine profonde dont la crainte tempérait seule l'expression, et qui se manifestait , non plus comme autrefois par la guerre déclarée, mais par des vexations sourdes, par une malveillance assidue et jalouse. Les catholiques , ayant la force en main , et étrangers , comme on l'a dit plus haut, à ces idées de tolérance universelle dont notre génération se croit imbue , cherchaient par tous les moyens possibles à comprimer l'hérésie et à la dépouiller de ses privilèges. Les protestants , réduits à l'impuissance comme parti militaire , abandonnés des seigneurs qui, l'un après l'autre, par lassitude, conviction ou calcul , avaient abjuré l'hérésie , cherchaient en vain

les moyens de se défendre contre les enyahissements de leurs rivaux , et ne trouvaient plus sous la main les armes qui auraient pu encore les.faire craindre. C'était d'ailleurs moins Fenvie que le moyen de nuire qui leur manquait, et leur soumission , en dépit des apparences , n'était ni sincère ni sérieuse. Le vieux cri : « Malheur aux vaincus ! » pesait sur eux comme une menace permanente et faisait fermenter l'espoir de la révolte dans leurs cœurs. On peut s'en faire une idée en lisant le passage suivant extrait d'un mémoire que rédigea à ce sujet le duc de Bourgogne, élève de Fénelon et petit-fils de Louis XIV : ft II est vrai qu'ils ont causé (les protestants) moins de désordres sous le règne actuel que sous les précédents, mais c'était moins la volonté de remuer qui leur manquait que la puissance. Encore se sont-ils rendus coupables de quelques violences et d'une infinité de contraventions aux ordonnances, dont quelques-unes ont été dissimulées , les autres punies par la suppression de quelques privilèges. Malgré leurs protestations magnifiques de fidélité et leur soumission en apparence la plus parfaite à l'autorité, le même esprit inquiet et factieux subsistait toujours et se trahissait quelquefois. Dans le temps que le parti faisait au roi des offres de service , et qu'il les réalisait même , on apprenait par des avis certains qu'il remuait sourdement dans les provinces éloignées , et qu'il entretenait des intelligences avec l'ennemi du dehors. Nous avons en main les actes authentiques des synodes clandestins dans lesquels ils arrêtaient de se mettre sous la protection de Gromwell, dans les temps où l'on pensait le moins à les inquiéter ; et les preuves de leurs liaisons criminelles avec le prince d'Orange subsistent également. L'animosité entre les catho-

liques et les huguenots était aussi toujours la même

« On n'entendait parler dans le conseil que de leurs démêlés particuliers : les catholiques ne Toulaient point admettre les huguenots aux assemblées de paroisses ; ceux-ci ne voulaient point contribuer aux charges de fabrique et de communauté ; on se disputait les cimetières et les fondations de charité; on s'aigrissait, on s'insultait réciproquement. Les huguenots , dans les campagnes où ils n'avaient pas de temple, affectaient, dans le désœuvrement des jours de fête, de troubler l'oflBce divin par des attroupements autour des églises et par des chants profanes. Les^ catholiques, indignés, sortaient quelquefois du lieu saint pour donner la chasse à ces perturbateurs , et , quand les huguenots faisaient leurs prêches , ils manquaient rarement d'user de représailles. Il arriva un jour que les habitants d'un village de la Saintonge, tous catholiques, mirent le feu à la maison d'un huguenot qu'Us n'avaient pu empêcher de s'établir parmi eux , donnant pour raison qu'il ne fallait qu'un seul homme pour répandre peu à peu l'hérésie dans tout le village. Les protecteurs de la réforme firent grand bruit de cette affaire, où il s'agissait d'une chaumière estimée 460 livres, et il en fut question dans le conseil. Le roi, en condamnant les habitants du lieu à dédommager le propriétaire de la maison, ne put s'empêcher de dire que ses prédécesseurs auraient épargné bien du sang à la France s'ils s'étaient conduits par la poUtique prévoyante de ces villageois, dont l'action ne lui paraissait vicieuse que par le défaut d autorité.»

Le jeune prince qui traça ce tableau eut sous la main des documents qui lui permirent d'asseoir ses convictions, mais peut-être tous les éléments nécessaires

<aSl 310 ®^

pour bien apprécier la question en elle-même lui manquèrent-ils. Ce qu'il en dit, néanmoins, donne une idée assez exacte de la situation des deux cultes avant la révocation de l'édit de Nantes, et de la rivalité ardente qui subsistait entre les populations catholiques et huguenotes.

Les catholiques formaient Fimmense majorité, et leur voix parlait plus haut que celle des protestants. Ceux-ci ne réussissaient par leurs protestations qu'à importuner leurs ennemis et à aiguillonner l'opinion publique contre la réforme : on disait tout haut qu'il était temps de prendre une revanche décisive des concessions de Henri IV et de compléter Tœuvre de Richelieu. Citons comme au hasard quelques autorités que l'école actuelle ne suspecte pas :

« Il ne faut pas croire que cette mesure de la révocation de redit de Nantes inspira aux générations contemporaines les sentiments de réprobation générale qui plus tard éclatèrent : la société vit proscrire les protestants sans regret. Telle est toujours la tendance du parti dominant : il est sans entrailles pour toutes les opinions qui nuisent à sa quiétude. Prenez une société monarchique, elle verra proscrire les républicains sans leur donner la moindre plainte, le plus petit sentiment de pitié. U en fut de même alors pour les calvinistes : il y eut peu de remontrances en France ; par contraire , la joie fut naïve; tous les monuments contemporains sont remplis d'éloges,de pompeuses déclamations sur la grande mesure qui ramène l'unité dans la monarchie catholique. Jamais il n'y eut plus entière unanimité dans les chants, les odes, les épitres.... Il y a sans doute pour toutes les mesure^ de violence et de terreur des chants ofSciels qui exaltent le pouvoir ; mais , lorsqu'une certaine unanimité se ren-

contre, lorsque les livres, les publications d'an temps se réunissent pour louer un acte , on peut conclure qu'il ne soulève pas dans les esprits une réprobation unanime. Il faut le répéter sans cesse, une grande opinioii voit presque toujours disparaître sans regret la minorité de résistance qui gène ses sentiments et ses allures (1). »

« Il parait certain qu'après la mort de son premier ministre, Louis XIY n'avait aucun plan adopté pour l'extirpation de l'hérésie. On peut juger, au contraire, par les mémoires qu'il a laissés, qu'il ne songeait à réduire les huguenots par aucune rigueur nouvelle : il voulait observer, dans les bornes d'une justice étroite, les édits qu'ils avaient obtenus de ses prédécesseurs , et ne rien leur accorder au delà; récompenser ceux qui se convertiraient, animer les évoques à travailler à leur instruction. — Gomment naquit dans les conseils de Louis XIV ce projet de détruire les calvinistes en France ? Fautril le dire ? l'oppression de l'hérésie était demandée par l'opinion publique : tous les ordres de l'État, depuis le clergé jusqu'aux classes populaires , déclamaient contre les protestants , et leur attribuaient tous les malheurs qui arrivaient (2).»

Louis XIV fut donc entraîné vers cette mesure de révocation par les réclamations de ses contemporains : s'il se trompa, la France tout entière fut complice de son erreur, et il ne fit que se rendre l'instrument de l'opinion publique. On voit toutefois qu'il procéda avec une lenteur circonspecte fort éloignée de l'emportement de son caractère absolu. De 1665 à 1685 il y eut un édit,

(0 M. Gapefigue : Louis XIV et son gouvernement, etc. (2) Du Rosoir.

vingt-deux déclarations et vingt-huit arrêts du conseil donnés tour à tour pour miner lentement le calvinisme. Ces actes divers portent l'empreinte des mœurs judiciaires d'une époque où la répression était cruelle, la prévention farouche ; le pouvoir s'y trouvait froidement en guerre contre une portion du peuple. Le prosélytisme, en religion comme en politique , cède à des entraînements dont aux époques de calme ou d'indifférence on se rendrait à peine compte : le gouvernement de Louis XIV, acceptant la mission de convertisseur, chercha à faire des catholiques par tous les moyens dont usent les gens imbus de convictions inexorables : menaces , promesses, récompenses , châtiments , il ne négligea rien. C'est la marche ordinaire du zèle que la résistance irrite , et nV vons-nous pas vu , depuis un demi-siècle , les partis qui ont tour à tour dominé en France employer, pour propager leurs principes, la force, qui impose le silence et commande la résignation ?

Parmi les ordonnances de Louis XIV rendues contre le calvinisme, les unes privaient les protestants détentes fonctions administratives , les autres leur enlevaient leurs temples , leurs ministres , les moyens même de baptiser leurs enfants selon leur foi et d'assister à leurs prêches. Les calvinistes ayant commencé à émigrer pour se soustraire à ce régime, Colbert fit rendre, au mois d'août 1 669, un édit qui leur défendait, sous peine de mort, de sortir sans permission du royaume. Au mois de mai 1682 , on décerna contre ces fugitifs la peine des galères perpétuelles. Au mois de juin de la même année , il fut défendu aux pères et aux mères , sous peine des galères, de donner leur consentement au mariage de leurs enfants réfugiés à l'étranger. Un autre édit promit aux dénonciateurs

la moitié des confiscations imposées aux émigrants. Dès le mois de mai 1 679 , une loi ayait banni à perpétuité du royaume les relaps ; en 1 68 1 , une déclaration du conseil porta qu'il serait permis de recevoir les abjurations des enfants de sept ans ; ceux-ci furent autorisés à quitter la maison paternelle et à intenter procès à leurs pères, à leurs mères ou à leurs tuteurs pour les obliger à leur faire une pension. Une déclaration du mois de juillet 1685 défendit, sous peine de bannissement , aux parents protestants d'un enfant né d'un père protestant et d'une mère catholique de veiller sur lui en qualité de tuteurs. Au mois d'août de la même année , cette défense fut appliquée aux parents protestants des enfants dont les pères et les mères étaient morts dans le calvinisme. Au moins de septembre 1684, un arrêt du conseil interdit aux protestants de retirer dans leurs maisons aucun pauvre calviniste. Plusieurs arrêts successifs leur défendirent d'embrasser les professions de médecin , avocat , imprimeur, libraire , chirurgien , apothicaire , orfèvre , droguiste , sage-femme. Défense fut faite à tous gens de justice, sous peine d'amende, de prendre un clerc protestant 5 à tous ecclésiastiques de donner leurs terres à bail à des fermiers protestants ; aux artisans protestants de prendre des apprentis de leur secte. A ce système de compression exercé envers les calvinistes demeurés fermes dans leur hérésie, on en joignit un autre tout de récompense en faveur de ceux qui auraient abjuré : à ceux-ci on accordait des exemptions de tailles, de tutelle et de contributions locales ; des surséances pour le payement des dettes ; la permission de se marier sans le consentement de leurs parents huguenots ; des préférences pour l'admission aux charges et aux emplois de robe, de finances et de com-

merce , et même pour les grades militaires. Un protestant converti, le célèbre Pélisson, fut chargé, dès 1775, d'opérer des conversions avec de l'argent , et les fonds qui passèrent entre ses maijis pour cet emploi ne reçurent pas tous la destination que Louis XIY aurait voulu leur attribuer.

Cependant le conseil , persévérant dans la voie qu'il avait choisie, supprima les chambres mixtes que Tédit de Nantes avait accordées aux protestants. De plus, il retrancha non-seulement aux officiers, mais aux veuves et à leurs enfants opiniâtres , les pensions, les honneurs, le droit de noblesse, et les autres distinctions précédemment attachées à ces faveurs. On défendit aux pasteurs protestants de s'occuper d'affaires publiques, de s'intituler ministres de la parole de Dieu ; d'appeler leur religion réformée sans ajouter le mot prétendue ; d'entrer chez les malades, de visiter les prisons, de rien laisser échapper dans leurs sermons contre la religion catholique. D'autres mesures répressives furent prises à l'égard des consistoires et des synodes : on transporta aux hôpitaux catholiques les legs et les donations qui se faisaient aux consistoires ; défense fut faite aux protestants d'enseigner les langues , la philosophie , la théologie ; le célèbre collège mixte de Sedan fut supprimé. Avant la révocation de Tédit de Nantes , plus de sept cents temples calvinistes avaient été abattus.

Enfin, le 22 octobre 1685, Louis XIV mit le sceau à ces diverses mesures de son gouvernement en déclarant pour jamais abolies les concessions que son aïeul Henri IV avait faites aux huguenots en 1598. L'édit de révocation contint onze articles.

Tous les privilèges et tous les droits dont les protestants

jouissaient encore dans le royaume étaient pour jamais supprimés : Texercice de leur religion était interdit par tout le royaume sans exception ; les ministres de ce culte étaient condamnés à sortir de France sous quinzaine ; des pensions et des récompenses étaient accordées à ceux gui se convertissaient ; il était défendu aux huguenots de tenir des écoles ; il était enjoint aux parents et aux tuteurs de faire élever leurs enfants ou leurs pupilles dans la religion catholique; amnistie et restitution de biens étaient promises à ceux des émigrants qui rentreraient en France dans le délai de quatre mois ; les peines afflictives prononcées contre les relaps étaient maintenues ; enfin il était permis aux calvinistes de demeurer dans leurs maisons, de jouir de leurs biens , de faire leur commerce sans qu'on pût les inquiéter sous prétexte de religion, pourvu qu'ils ne s'assemblassent pas* pour l'exercer.

Cette dernière concession ne touchait pas à la liberté privée de conscience , et, sous ce rapport, les huguenots étaient encore moins rigoureusement traités en France que ne l'étaient les catholiques dans certains pays protestants. Il est vrai de dire que cette disposition de l'édit ne tarda pas à être ouvertement violée par le zèle outré des préposés chargés d'en assurer l'exécution. Les gouverneurs, les intendants et les commandants militaires dans les provinces se crurent autorisés à employer la violence pour contraindre les calvinistes à se convertir , et leur excès de zèle ne fut point désavoué. Telle fut l'origine des dragonnades, expéditions qui consistèrent à envoyer des dragons dans les campagnes et à entreprendre un système de conversion par les vexations ou le sabre. Désobéi pour la première fois, le gouvernement montra une ardeur farouche qui se communiqua à ses agents , à ses soldats

et à ses ofSciers. Chaque jour empira la situation des malheureux qui se voyaient placés entre leurs croyances ou les galères, et qui n'avaient pas même la triste ressource de pouvoir fuir du royaume : les lois les plus dures punissaient rémigration. A chaque page de cette législation on rencontre la peine de mort, Tinfamie , la confiscation des biens ; mais ces précautions barbares étaient éludées par le désespoir , et plus de deux cent mille calvinistes de tout âge et de tout sexe parvinrent à sortir de France .

Hâtons-nous de le dire encore, pour justifier, s'il est possible, la mémoire de Louis XIV de ces rigueurs odieuses : il fut facilement induit en erreur. Ce prince ne consentait qu'à regret à fortifier l'exécution de ses lois par des mesures violentes et par l'effusion du sang ; mais on le rassurait en lui faisant accroire que ces mesures , par le seul effet de la menace , contraindraient tous les dissidents au devoir , et qu'il ne serait pas nécessaire de les pousser jusqu'aux dernières extrémités. On le trompait en mettant sous ses yeux de longues listes de convertis , dont la plupart se hâtaient de retourner à l'hérésie dès qu'ils croyaient pouvoir le faire sans danger. On abusait de sa confiance en lui présentant comme sérieuses ces abjurations à six francs par personne, qu'il payait de ses deniers et qui ne servaient qu'à alimenter des trafics hypocrites. Quand par hasard le cri des protestants parvenait jusqu'à lui, il s'indignait des excès commis en son nom , il en punissait les auteurs ; mais le châtiment ordinaire des rois absolus est de ne connaître la vérité que par ceux qui ont intérêt à la dissimuler. Voici , à l'appui de ce que nous disons , comment Louis XIV explique lui-même dans ses Mémoires sa politique à l'égard des calvinistes: « J'ai cru que le

<^ 317 iS^

meilleur moyen de réduire peu à peu les huguenots de mon royaume était de ne les point presser du tout par aucune rigueur nouvelle contre eux , de faire observer ce qu'ils avaient obtenu sous les règnes précédents , mais aussi de ne leur accorder rien de plus , et d'en renfermer l'exécution dans les plus étroites bornes que la justice et la bienséance le pourraient permettre.... Quant aux grâces qui dépendaient de moi seul , je résolus, et je Fai assez ponctuellement observé depuis , de n'en faire aucune à cette religion , et cela par bonté , non par aigreur , pour les obliger par là à considérer de temps en temps d'eux-mêmes, et sans violence, si c'était par quelque bonne raison qu'ils se privaient volontairement des avantages qui pouvaient leur être communs avec mes autres sujets. Pour profiter cependant de Tétat où ils se trouvaient d'écouter plus volontiers qu'autrefois ce qui pouvait les détromper, je résolus aussi d'attirer, mais par des récompenses, ceux qui se rendraient dociles, d animer autant que je le pourrais les évêques , afin qu'ils travaillassent à les instruire et leur ôtassent les scandales qui les éloignaient quelquefois de nous ; de ne mettre enfin dans les premières places , ni dans toutes celles dont j'ai la nomination , que des personnes de piété , d'application et de savoir, capables de réparer, par une conduite toute contraire, les désordres que celle de leurs anciens prédécesseurs avait principalement causés dans l'Église. » Ajoutons d'ailleurs que ces paroles modérées devancèrent de plusieurs années l'édit de Nantes , et que Louis XIV, lorsqu'il eut pris le parti d'en finir avec le calvinisme, consentit à des mesures bien autrement décisives et sévères. On remarqua même que, de 1665 à 1685, sa rigueur à regard des protestants s'accrut à mesure que le sentiment

de ses égarements et de ses désordres lui causa de plus vifs remords : on eût dit que, pour étouffer le cri de sa conscience, et , s'il est permis de parler ainsi , pour donner des garanties à l'Église , trop souvent attristée par ses scandales, il croyait nécessaire de sévir avec plus d'énergie contre les ennemis de la foi.

Les calvinistes, frappés au cœur, retrouvèrent pour lutter contre les édits du gouvernement royal cette obstination et cette fureur qui, sous les derniers Valois, avaient abreuvé de tant de sang le sol de la France. Traqués et surveillés dans les villes , ils cherchèrent , pour s'y réunir , des lieux incultes , des bois épais , des retraites inaccessibles, où leurs ministres , bravant les supplices, venaient recommencer le prêche et recommander la persévérance. Ces assemblées du désert (elles furent ainsi désignées) se multiplièrent dans les provinces éloignées de la capitale , et le gouvernement n'osa s'y opposer avec une trop grande sévérité : appelé de nouveau à soutenir la guerre contre l'Europe (1), il ne voulut pas ajouter aux nombreux embarras de cette situation ; mais , lorsque la paix de Biswick, en 1697 , lui permit de sévir contre les dissidents qui ne craignaient point d'exercer leur culte proscrit par les lois , une lutte cruelle et sauvage s'engagea entre les armées du roi et les protestants du midi. Les montagnes du Languedoc et les contrées voisines furent le théâtre de ce sanglant conflit qui porte dans l'histoire le nom de guerre des Camisards (2).

(0 Voir dans les chapitres qui vont suivre les longues guerres qui suivirent la ligue d'Augsbourg et occupèrent les dernières années du règne de Louis XIV. Avant de les raconter, nous avons cru devoir anticiper sur les événements ei réunir ici toutes les luttes auxquelles donna lieu l'abolilion du calvinisme en France. La clarté du récit nous a paru commander de suivre cette marche.

(2) Parce que les premiers rebelles , pour se déguiser et cacher leurs armes , mettaient par-dessus leurs vêtements une chemise ou une blouse blanche.

De prétendus prophètes étaient à la tête du mouvement et l'excitaient par leur fanatisme : une femme , une jeune fille, un paysan se sentait-il trembler, il attribuait ce frisson à la présence du Saint-Esprit , et se mettait à annoncer la ruine de Babylone et le rétablissement de Jérusalem. Le gouvernement redoubla de rigueur : ceux qui , au mépris de ses ordres , avaient assisté à des assemblées calvinistes , furent envoyés au gibet ou aux galères; les plus compromis, et parmi eux les ministres protestants, expiraient sur la roue ou dans les flammes ; mais les tortures et les supplices étaient impuissants à vaincre le zèle de ces malheureux , à épouvanter leurs amis et leurs coreUgionnaires. Exaltés par de faux prophètes et sous l'empire d'une frénésie ardente, ils se soulevèrent sur plusieurs points, brûlèrent les églises, pendirent ou égorgèrent les prêtres , et firent couler des flots de sang dans les retraites des Cévennes. Les lieutenants et les juges du roi ne s'en montrèrent que plus implacables. L'imagination recule d'horreur devant le récit des attentats et des représailles ; elle n'ose envisager de sang-froid ces multitudes de misérables rompus vifs ou étranglés , ces prisonniers massacrés ou passés par les armes , ces villages incendiés , ces égorgements sans cesse renouvelés, et dont chaque parti renvoyait à l'autre la responsabilité alTreuse. Le nombre des camisards devint si considérable , que le roi se vit contraint d'envoyer contre eux une armée commandée par le maréchal de Montrevel ; mais cet officier , plus zélé qu'habile , éprouva des revers et ne servit, par sa rigueur et ses violences, qu'à exaspérer davantage la révolte. Ce fut une guerre d'extermination qui rappela les temps douloureux de la croisade contre les Albigeois. Les rebelles cachés dans des

bois , au fond des cavernes , au milieu des rochers , tombaient à l'improviste sur les troupes , les dispersaient au premier choc, et se retiraient ensuite dans leurs repaires inaccessibles à d'autres (1701)— (1703). Au maréchal de Montrevel succéda, en 1704, le maréchal de Villars. Celui-ci s'attacha à faire rentrer les rebelles dans le devoir autant par l'emploi de la douceur que par celui de la force. Il leur fit proposer une amnistie, et l'on vit le guerrier qui bientôt devait sauver la France à Denain , entrer en négociations avouées avec un pauvre garçon boulanger nommé Jean Cavalier, naguère désigné par une des prophétesses comme le libérateur d'Israël, et devenu depuis le chef de l'insurrection. Cavalier n'était âgé que de vingt -trois ans; c'était un hdmme d'un talent remarquable , et profondément doué du génie de la guerre, tel qu'il en surgit parfois dans les grandes agitations où participe le peuple ; il avait pour auxiliaires d'autres chefs renommés, fanatiques non moins ardents et non moins audacieux ; on les nommait Catinat , Bavenel et Boland : ce dernier occupait les montagnes : Cavalier s'était établi dans la plaine. Tous ses compagnons lui étaient dévoués à la vie et à la mort; il les soumettait au joug d'une sévère discipline et faisait mourir ceux qui osaient s'en affranchir.

Cavalier traita avec Villars à peu près comme ce chef de bande lusitanien qui força jadis les généraux de Rome à signer « qu'il y aurait paix et amitié entre le peuple romain et Viriate. »» Il obtint une amnistie pour lui et ses compagnons , et se retira en Angleterre , puis en Espagne (1). En 1706, le maréchal de Berwick vint remplacer Villars et essayer , après lui , de pacifier les

(1) 11 mourut étant gouverneur de Jersey.

Cévennes. Cependant les rebelles, secrètement alliés avec la Hollande et FAngleterre , formèrent le projet de saisir , dans Nîmes , Berwick et l'intendant du Languedoc, Basville, dont les cruautés les avaient exaspérés; ils devaient ensuite livrer aux ennemis de la France les provinces du Dauphiné et du Languedoc. La conspiration fut découverte, et plus de deux cents personnes expirèrent dans d'affreux supplices. Le duc de Berwick fit exterminer sans pitié tous ceux de ces misérables qu'on put trouver ; le reste passa soit en Angleterre , soit en Hollande. En 1711, par l'extermination et la fuite des protestants du Languedoc , se termina l'horrible guerre des Cévennes. Là où ils avaient établi la solitude, pour employer l'énergique expression de Tacite, les lieutenants de Louis XIV disaient qu'ils avaient mis la paix , mais c'était la paix des tombeaux.

Au milieu des crimes que la fureur ou le fanatisme engendrèrent de part et d'autre , il est consolant de trouver des hommes qui se distinguèrent par la miséricorde et la charité. Fléchier, évèque de Nîmes, sur le théâtre même des excès commis par les camisards, intercéda auprès de Louis XIV en faveur de cette malheureuse portion de son troupeau. Fénelon, dans le Poitou, assisté de l'abbé de Fleury, ramena à la foi catholique, par la douceur et la mansuétude de son zèle , des multitudes de paysans calvinistes. Il détourna d'eux les rigueurs militaires et les sauva des dragonnades , ne voulant rien obtenir que de la persuasion , du dévouement et de la prière. Partout où ces moyens que le Sauveur a prescrits lui-même furent employés , les conversions furent nombreuses et sincères, tandis que la persécution par le glaive n'engendra que l'hypocrisie et la vengeance. Les

descendants des calvinistes qui périrent sur la roue ou dans les bûchers des Gévennes ont gardé au fond de Fâme le ressentiment des souffrances de leurs ancêtres, et les sanglantes réactions de 1792 ont été, par eux, opérées sous l'impression de ces rancunes héréditaires ; mais ceux qui furent ramenés par la charité de Fénelon eurent pour postérité ces paysans de la Vendée qui , sous le règne de la Convention, moururent en martyrs pour la foi catholique. Il y a dans cet enchaînement de faits et de conséquences des enseignements qu'on ne saurait trop méditer.

Malgré les édits qui punissaient des galères la tentative d'émigration et frappaient de confiscation les biens des fugitifs , un nombre considérable de calvinistes réussirent à sortir du royaume. Il est impossible d'évaluer ceux qui eurent ce triste privilège j chaque parti a donné ses chifires, variant, selon les opinions, de cinq cent mille à cinquante mille. Un écrivain moderne , qui parait avoir consulté des documents assez précis , assure que la population protestante exilée peut être évaluée à deux cent trente mille Français, parmi lesquels on compte quinze ou seize cents ministres, quinze mille gentilshommes , et le reste composé de toutes les classes de la société. On sait également que pendant les années 1685 et 1686 les registres de confiscation portèrent à dix-sept millions de livres les propriétés réunies au domaine. C'était peu , en comparaison des pertes immenses que cette émigration causa à la richesse et à l'industrie nationales. Les fugitifs allèrent porter chez les étrangers les secrets de nos manufactures et les procédés de notre commerce : les ennemis s'enrichirent de nos arts; la fabrique française , jusqu'alors sans rivale, descendit, au

profit de l'Angleterre, du haut degré de fortune où l'avait élevée Colbert. Cet ébranlement imprimé à la prospérité commerciale et industrielle de notre pays n'a point: encore été entièrement réparé.

Mais les calvinistes , réfugiés au dehors , ne se bornèrent point à transplanter avec eux sur la terre ennemie les secrets de nos manufactures : ils emportèrent d'impitoyables ressentiments contre la patrie, et s'enrôlèrent avec un zèle honteux sous les drapeaux de l'Angleterre et de la Hollande. Des régiments entiers de réfugiés se mirent, contre la France, à la solde du prince d'Orange et du duc de Savoie , et contribuèrent aux désastres dont nous allons bientôt esquisser le récit.

Si Louis XIV eût pu prévoir les conséquences de la révocation de redit de Nantes , il est probable que la prudence, à défaut de tout autre sentiment, l'eût dissuadé de prendre une détermination si grave ; mais il n'entrevit qu'une faible partie de ces résistances et de ces rigueurs, et la vérité lui fut, depuis, si bien cachée, qu'il mourut avant de l'avoir connue. Ceux qui le trompaient se trompaient d'ailleurs eux-mêmes, et gardons- nous d'incriminer leurs intentions et leur bonne foi. Us crurent que la destruction entière de l'hérésie était une œuvre facile à accomplir ; ils poussèrent le roi dans une voie de rigueur qui leur parut la seule juste, la seule eflScace. A Paris, les calvinistes ne résistèrent point; dans le Béam, où le calvinisme avait jadis été imposé aux populations par la terreur, le peuple rejeta avec enthousiasme le joug de l'hérésie et revint sans secousse sanglante à la foi de ses pères. On crut qu'il en serait de même partout , et que l'or ou les menaces viendraient facilement à bout de ce qui restait de religionnaires. C'est le propre des convie-

tions ardentes de jamais supposer l'existence des convictions contraires , et de ne voir qu'un entêtement sans portée dans les résistances que leur oppose l'opinion qu'elles cherchent à détruire.

Mais ce ne furent pas là les seules agitations religieuses qui aient troublé le règne de Louis XIV : il en est d'autres que nous devons mentionner, bien que de nos jours elles aient cessé de préoccuper l'intérêt et la curiosité, tant les siècles ressemblent peu aux siècles. Nous voulons parler des querelles du jansénisme et du quiétisme.

Les jansénistes étaient une secte de puritains qui aflBchaient la prétention de former, dans le sein de l'Église catholique, une Église particuUère qu'ils présentaient comme plus rigide, plus sévère, plus affermie dans la foi et la morale. Corneille Jansen, fils de Jean Otto, et plus connu sous le nom de Jansénius, était né en 1585, près de Léerdam , en Hollande , et avait étudié la philosophie à Louvain. Les docteurs de cette école, héritière de la doctrine de Baïus , lui donnèrent le principe des erreurs qu'il développa dans ses écrits, et que fortifièrent ses relations avec Du Verger de Hauranne , plus connu sous le nom d'abbé de Saint- Cyran. Tous deux se mirent à étudier saint Augustin , moins pour y trouver la vérité que pour y chercher des passages favorables à leurs sentiments. Promu en 1636 à l'évêchéd'Ypres, Jansénius mourut de la peste en 1 638 . Il laissa , entre autres écrits , un livre intitulé Augustinus , qui lui avait coûté vingt ans de travaux , et qu'il prétendait renfermer la doctrine de saint Augustin sur les différents états de la nature humaine, soit avant, soit après le péché ; mais le nouveau système n'était qu'un fatalisme déguisé imité des erreurs de Baïus et de Calvin sur la grâce et le libre arbitre.

Ce livre n'eut pas été plutôt rendu public , qu'il donna lieu à de nombreux commentaires et à des ouvrages de controverse. Quatre-vingt-cinq évêques de France crurent alors devoir consulter le pape Innocent X , et lui demandèrent son jugement sur cinq dogmes ou propositions du livre qui étaient la matière des plus vives contestations. Nous les transcrivons ci-après :

r Quelques commandements de Dieu sont impossibles à des hommes justes , lors même qu'ils veulent les accomplir selon les forces présentes qu'ils ont : la grâce qui les leur rendrait possibles leur manque;

2*" Dans l'état de nature tombée on ne résiste jamais à la grâce intérieure;

S*" Pour mériter et démériter dans l'état de nature tombée, la liberté exempte de nécessité n'est pas requise en l'homme; il suflBt d'avoir une liberté exempte de coaction ou de contrainte;

4"^ Les semi-pélagiens admettaient la nécessité d'une grâce intérieure prévenante pour toutes les bonnes œuvres, même pour le commencement de la foi; mais ils étaient hérétiques en ce qu ils pensaient que la volonté humaine pouvait lui résister ou lui obéir;

5*" C'est tomber dans Terreur des semi-péîagiens que de dire que Jésus-Christ est mort et a répandu son sang pour tous les hommes.

Le pape , ajant examiné cette afiaire et fait tenir à ce sujet un grand nombre de congrégations , rendit enfin , le 31 mai 1653 , une constitution par laquelle il qualifiait ainsi chacune de ces propositions :

« Nous déclarons la première, quelques commandements ^ etc., téméraire, impie, blasphématoire, cou-

damnée d'anathème et hérétique, et comme telle nous la condamnons.

« Nous déclarons la seconde, dans Vélal^ etc., hérétique, et comme telle nous la condamnons.

« Nous déclarons la troisième, pour mériter, etc., hérétique , et comme telle nous la condamnons.

« Nous déclarons la quatrième, les semi-pélagietiSj etc. , fausse et hérétique , et comme telle nous la condamnons.

« Nous déclarons la cinquième, c'est tomber j etc., fausse , téméraire , scandaleuse; et en ce sens : que Jésus- Christ soit mort pour le salut seulement des prédestinés , nous la déclarons impie , blasphématoire , outrageante , dérogeante à la bonté de Dieu et hérétique, et comme telle nous la condamnons. »

Innocent X ajouta : « Qu'il ne prétendait pas approuver les autres opinions du livre de Jansénius. »

Le 16 octobre 1656, Alexandre VII, successeur d'Innocent X, donna une nouvelle constitution par laquelle , en confirmant celle de son prédécesseur, il déclara que les cinq propositions étaient tirées du livre de Jansénius intitulé Augustinus, qu'elles avaient été condamnées dans le sens de l'auteur, et il défendit la lecture de ce livre. Par une autre constitution, en date du 5 février 1664 , il ordonna la signature d'un formulaire qu'il dressa sur cette matière. C'était enlever aux novateurs les prétextes que l'esprit de ruse et de mauvaise foi leur avait suggérés pour échapper aux foudres de Bome.

Comme , par ce formulaire , on était obligé de déclarer que l'on condamnait les cinq propositions dans le sens du livre de Jansénius , les disciples de cet évèque firent diflSculté d'y souscrire purement et simplement. Ils prétendirent n'être obligés de le signer qu'avec la dislinc*

<aigi 327 îac>

tion du droit et du fait, c'est-à-dire qu'ils Youlaient bieu condamner les cinq propositions en elles-mêmes ; mais ils ne voulaient pas reconnaître que ces propositions fussent liérétiques dans le sens qu'elles avaient dans le livre de Jansénius , et ils continuaient à soutenir que la doctrine du livre de Jansénius était orthodoxe. Dans la suite, étant pressés de signer ce formulaire , ils enseignèrent qu'on n'était pas obligé de se soumettre à la condamnation du livre de Jansénius ; qu'il su£Ssait de garder un silence respectueux sur cette condamnation : ils soutinrent même qu'on pouvait signer le formulaire sans être persuadé que la doctrine du livre de Jansénius fût hérétique.

Les jansénistes , pour se soustraire à un arrêt dont les termes étaient si formels, eurent recours au moyen ordinaire que mettent en œuvre les novateurs : ils nièrent l'autorité qui les condamnait. Selon eux, l'Église, infaillible pour fixer le dogme , ne l'était pins pour juger les faits. Cependant le pouvoir royal intervint à son tour dans la querelle, et Lonis XIY menaça de saisir les revenus de tout bénéficier ecclésiastique qni refuserait de signer le formulaire. Ces mesures sévères amenèrent la division dans le parti janséniste. L'école de Port-Royal, ayant à sa tète le célèbre Arnaud , soutint qu'on ne pouvait, sans parjure, signer le formulaire; d'autres, plus timides, consentirent à signer avec restriction, prétendant se borner à une soumission purement extérieure et se retrancher dans le silence respectueux. De ce nombre furent les évèques d'Angers , de Beauvais , d'Amiens et d'Aleth. La doctrine du silence respectueux fut formellement condamnc^e, en 1703, par une constitution du pape Clément XI {Vineam Domini) qui renouvelait tous les

anathèmes déjà portés contre les erreurs de Jansénius. Le clergé de France accepta solennellement les constitutions du saint-siége , mais les esprits n'étaient point encore pacifiés. Le P. Quesnel, prêtre de l'Oratoire, ami et successeur d'Arnaud, reproduisit dans ses Réflexions morales sur le Nouveau Testament les erreurs qui avaient entaché la doctrine de Jansénius. De longues et vives disputes s'élevèrent à propos de ce livre , dont les évèques demandèrent au saint-siége la condamnation formelle. Cent et une propositions extraites de l'ouvrage du P. Quesnel furent anathématisées par une bulle du pape Clément XI, donnée le 8 septembre 1713 (I7nîgenitus). Cette constitution fut aussitôt acceptée par une assemblée de quarante évêques de France, acceptation que confirmèrent sept autres assemblées de l'Église galli> cane. Il y eut des opposants , et l'agitation soulevée dans les esprits par les doctrines de Jansénius et le livre du P. Quesnel se prolongea longtemps après la mort de Louis XIV, jusque vers la fin du règne de son successeur; mais le récit de ces résistances posthumes n'entre point dans le cadre que nous nous sommes assigné. Noas nous bornerons à citer le jugement que la philosophie voltairienne, si hostile d'ailleurs à notre foi, a porté ellemême sur le jansénisme. « Il ne s'agit dans ces opinions que de vérités abstraites , de subtilités qui passent de bien loin la portée du vulgaire, et que la plupart de ceux mêmes qui en disputent n'entendent pas. Loin d'adoucir le joug , on l'aggrave ; on fait du tribunal de la pénitence un tribunal de terreur ou de vengeance;.... on ne parle que de rigueur, que d'austérités, que de renoncements , en même temps qu'on cherche à prouver que toutes les bonnes oeuvres sont des dons de Dieu aussi

gratuits , aussi indépendants des dispositions de Thomme que la pluie Test par rapport à la terre ; on ne parle que de charité , que d'amour de Dieu, en même temps qu'on le représente comme un maître dur et impérieux , qui veut moissonner où il n'a pas semé, qui punit parce qu'il n'a pas reçu ce qu'il n'a pas jugé à propos de donner, ce qu'il a refusé , ce qu'il a même ôté , et on veut persuader que le plus grand effort et la perfection de l'amour est d'aimer celui sur l'amour duquel on ne peut compter ; on veut que l'homme se reproche avec amertume de cœur de n'être pas vertueux, lors même qu'on s'efforce de lui prouver que la vertu n'est pas plus en son pouvoir que la beauté ou la laideur de son visage , que la grandeur ou la petitesse de sa taille... Il est visible que ces opinions n'ont rien par elles-mêmes qui flatte et qui attire... »

Si vraie que paraisse cette dernière observation , elle fut démentie par l'événement. Les rigueurs du jansénisme captivèrent quelques âmes disposées à des entraînements mélancoliques et toujours avides de sévérité; elles séduisirent des hommes d'une intelligence puissante, mais orgueilleuse et pleine de sécheresse, du nombre de ceux qui cherchent toujours les voies difficiles et peu fréquentées , de crainte d'arriver au salut pêle-mêle avec le troupeau commun de l'Église. Elle serait longue , la liste des personnages célèbres qui se passionnèrent pour ces questions abstraites , s'obstinèrent à mettre leur raison à la place de l'autorité de l'Église , et se firent les apologistes, les martyrs, et plus tard les thaumaturges du jansénisme.

La célèbre abbaye de Port-Royal , située à Chevreuse , non loin de Paris, et appelée Port-Royal des Champs ( l ) ,

(1) Par opposition avec une maison du même nom établie i Paris, rue Saint- Jacques. Toutes deux dépendaient de l'ordre de Gtteaux.

fut comme le foyer ou l'asile de prédilection de cette école. Fondée en 1204, sous Philippe- Auguste, favorisée de dons et de privilèges par saint Louis et le pape Honoré III , elle avait vu peu à peu un esprit de relâchement et de tiédeur s'introduire dans ses murailles et affaiblir sa discipline. En 1 608 , une femme douée d'une force de caractère bien rare , même en ce siècle vigoureux , Jacqueline-Marie Ârnauld, connue en religion sous le nom de mère Angélique , entreprit et mena à terme la rude tâche de réformer ce monastère. Elle n'avait alors que dix-huit ans, ayant été religieuse à huit et abbesse à onze , comme cela se pratiquait quelquefois alors par abus. Elle était fille d'Antoine Amauld, avocat, que ses attaques contre l'ordre des jésuites avaient mis en faveur près du parlement. Il avait dix enfants. L'aîné , Arnauld d'Andilly, était lié d'amitié et de doctrines avec l'abbé de Saint-Cyran (Du Verger de Hauranne) , dont nous avons déjà parlé comme l'apôtre le plus ardent des erreurs de Jansénius; le plus jeune devint plus tard T habile écrivain, le sombre controversiste que les jansénistes surnommèrent le Grand Arnauld; l'une de ses filles , Jeanne Arnauld , sœur puînée de la mère Angélique, et appelée mère Agnès, composa un Chapelet secret du Saint -Sacrement, assemblage de prières mystiques qui donna lieu à des discussions théologiques , et que le pape supprima. Saint-Cyran prit la défense de ce petit ouvrage. Son intervention causa la joie de Port- Royal et lui valut d'être nommé directeur de cette maison, par Zamet, évêque de Langres. La mère Angélique et les autres religieuses , sous la conduite de Saint- Cjran, ne tardèrent pas à partager avec une conviction ardente les erreurs du jansénisme , dont leur sim-

plicitë et peut-être aussi leur yanité engagée dans le débat leur dissimulèrent le danger.

La mère Angélique était une de ces âmes qui s'abandonnent au sentiment de leur supériorité jusqu'à l'opiniâtreté la plus inflexible. L'écueil le plus terrible que ces âmes aient à craindre est celui de l'orgueil, et de ce genre d'orgueil qui se cache sous les apparences du dévouement, de la patience et de l'humilité : terrible épreuve que Dieu réserve à ces natures d'élite , et que beaucoup ne savent point traverser. Saint-Gjran, moins expansif et moins éloquent , mais inexorablement attaché à l'apostolat janséniste, contribua à égarer la conscience des sœurs de Port-Boyal en usant de l'ascendant que donnent l'austérité des mœurs et l'influence du ministère ecclésiastique; et plus il se montra dur et rigide , plus il fit avancer ses malheureuses pénitentes dans les voies de l'erreur dogmatique et de la fausse interprétation des textes saints.

Bichelieu , qui connaissait la mesure du pouvoir spirituel exercé par un tel homme , confié à cette volonté réfléchie et tenace , jugea qu'il était temps d'intervenir. Saint-Cyran fut mis à Vincennes ; les religieuses de Port- Royal furent dispersées.

Lorsque s'ouvrit le règne de Louis XIY, Jansénius et Saint-Cyran venaient de mourir; mais, ainsi qu'on vient de le voir, leurs doctrines avaient persisté et rencontré de fougueux disciples. Ce n'étaient plus seulement les religieuses de Giteaux , les trop crédules sœurs et compagnes de la mère Angélique, c'étaient encore des hommes de talent renommé , des savants illustres : Le Maistre de Sacy, Pascal, Nicolle, Lancelol; les apologistes ne leur manquaient pas , et les gloires littéraires de cette

<aSI 332 »>

époque j les Degpréaux , les Racine , d'autres encore , les entouraient ouyertement de leurs sympathies. Les caMnistes , retranchés derrière cette première ligne d'attaque, applaudissaient apx colères de la secte ; les gens du monde lui tressaient des couronnes ; la populace les considérait comme autant de saints ou de martyrs. Le pouvoir s'effiraya de ce foyer d'opposition : il intervint à sa manière dans la lutte, frappant d'exil les religieuses qui refusaient de signer le formulaire , et portant le marteau des démolisseurs sur l'édifice même de Port -Royal. La charrue passa sur le sol où les murailles de ce couvent s'étaient naguère élevées; les cendres des morts qui reposaient dans le cimetière du vieux cloître furent transportées dans d'autres tombes ; la force et la police achevèrent ce que la persuasion n'avait pu qu'ébaucher ; puis , après ces orages que leur obstination avait attirés, les malheureuses filles de Port-Royal en appelèrent des sentences de Rome au tribunal de J.-C, et s'éteignirent enfin dispersées ou captives. Ce n'était point là encore le dernier effort de l'erreur.

Vers le déclin du règne de Louis XIY, au sein d'une société profondément chrétienne, mais qui allait bientôt cesser de l'être , le mysticisme devait occuper une grande place. Le mysticisme est à la religion ce que l'imagination est à la raison, et Timagination se plait dans les sphères inaccessibles, dans les emportements les plus éloignés de la nature vulgaire. C'est assez dire à quels écarts dangereux peut conduire l'exaltation mystique lorsqu'elle s'abandonne , en dehors des sentiers de l'Église, à ses élans d'autant plus trompeurs, qu'ils sont plus déréglés. Un prêtre espagnol (l'Espagne est la terre où le mysticisme se développe avec le plus de sponta-

<a® 333 Se. \

néité), Michel Molinos, avait publié à Rome un livre intitulé Guide spirituel, dans lequel il parlait avec enthousiasme delà quiétude d'une âme toute dévouée àDieu. Cette quiétude n'était rien moins que la doctrine de l'extase continue : elle portait l'âme à se complaire dans un repos indifférent qui, bien que cherchant Dieu pour objet et pour délices , n'en établissait pas moins pour Tbomme un état d'illuminisme sous l'empire duquel il perdait de vue la nécessité du combat et du devoir, pour se réfugier dans une contemplation inféconde. Lorsque l'apôtre dit au Seigneur trans%uré sur le Thabor : « Nous sommes bien ici , dressons-y trois tentes , » il prenait ces courts instants de ravissement que Dieu donne à ses vrais disciples pour l'état ordinaire du chrétien , et il ne tarda pas à être détrompé. Le livre de Molinos fut condamné à Rome comme hérétique ; mais ce prêtre , qui rétracta ses erreurs , eut des partisans qu'on surnomma quiétistes (1). Au nombre des plus célèbres fut madame Guyon (2) , riche et belle veuve , qui reçut d'abord l'accueil le plus flatteur à la cour de Louis XIV . Sa conduite , ses écrits, les efforts de son confesseur Lacombe ne tardèrent pas à appeler sur elle l'attention de l'Église. On fut sur le point de la traiter comme folle lorsqu'elle prétendit être l'épouse dont parle l'Apocalypse (3). Son confesseur fut arrêté, et mourut en prison. Une commission ecclésiastique examina les livres qu'avait publiés madame Guyon : c'étaient un Commentaire sur le Cantique des Cantiques et un Moyen court pour faire oraison. Ces

(0 Déji, au quatorzième siècle, on avait donné le nom de quiétistes (hèsycliastes) à des sectaires qui vivaient sur le mont Athos et passaient les journées entières en prière.

(2) Jeanne-Marie Bouvier, veuve de la Mothe Guyon.

(3) Chapitre xii , v. 2.

<« 334 ISe>

ouvrages furent reconnus contraires à la doctrine de l'Église et condamnés comme tels. Cependant Fénelon ne partagea point cette opinion et se laissa entraîner, au delà de toutes bornes , vers ces idées de spiritualité tendre et d'amour dégagé de toute préoccupation personnelle. Sous rinfluence de ces sentiments exaltés , il publia une Eocplication des maximes des saints sur la vie intérieure (1 69 1 ), ouvrage qui favorisait le quiétisme et le fortifiait d'une haute approbation. Ce fut alors à Bossuet de prendre en main la défense du dogme et d'attaquer de front les erreurs de son illustre rival. Dans l'énergie de ses craintes ii fit taire la fausse charité , qui aurait pu nuire à la foi ; il déploya une ardeur et un zèle que des esprits étroits interprétèrent par la jalousie. Mais Bossuet sentait que l'hérésie, en se présentant avec Fautorité de Fénelon, devenait trop menaçante pour être épargnée. Ajoutons que ce qui à Fénelon , à madame Guy on et à d'autres âmes pieusement trompées, ne semblait qu'un mysticisme généreux et honnête , paraissait bien autrement grave à Bossuet. L'illustre évêque de Meaux n'ignorait pas, en effet, que Filluminisme de madame Guyon, qui s'alliait chez elle avec une grande sévérité de mœurs , servait de prétexte , chez quelques-uns de ses partisans , à des abus d'une gravité extrême et qui rappelaient l'ancien gnosticisme. C'est la certitude acquise de ces coupables interprétations qui donnait à Bossuet cette ardeur de latte que beaucoup lui ont reprochée, et dont on affecte de se plaindre au nom de Fénelon. La discussion en vint à ce point , que Rome dut intervenir à son tour et condamner solennellement vingt -trois propositions erronées extraites du livre des Maximes des saints. Fénelon donna l'exemple de la soumission la plus humble : il prêcha

<aS3 335 !Sb>

contre lui-même en anathématisant devant son troupeau les fausses doctrines par lesquelles il avait eu le malheur de se laisser séduire ; il fit ensuite présent à son Église d'un calice sur lequel étaient représentés des anges foulant aux pieds des ouvrages hérétiques , et parmi ces derniers figurait le livre des Maximes des saints. Ainsi TÉglise fut consolée, le peuple fut averti.

Nous avons dû dérouler ce tableau rapide des difficultés religieuses qui troublèrent la France dans le grand siècle. Les problèmes de dogme et de foi, ceux qui se rattachent à l'éternité, occupèrent alors la place qui est digne d'eux et que notre génération voudrait en vain leur disputer. Au fond , sous les faces diverses par où passa la question , elle ne cessa d'être la même et d'être débattue entre la révolte et la soumission. L'esprit humain, perpétuellement tiré en sens contraire , solUcité par le monde et par la religion, tel est, sous les noms divers qu*emprunte le débat, liberté, indépendance, progrès, autorité, rébellion , droits et devoirs , tel est , disons -nous , le spectacle unique que nous offrent l'histoire des peuples et l'histoire du cœur de Thomme. Apprenons donc, lors même qu'il s'agit de querelles en apparence oubliées ou iricillies , à apprécier la juste portée de ces discussions et de ces différends qui préoccupèrent les générations mortes : sinon, notre dédain s'appellerait ignorance , et notre indifférence, folie.

Page 1