CHAPITRE X
DK LA LIGOE D'ADOSBOURG A LA PAIX DE KISWICK.
ous allons reprendre le récit des événements I généraux du règne de Louis XIV au moment où se formait un nouvel orage contre ce monarque et contre la France.
Le prince d'Orange convoitait depuis longtemps le trône d'Angleterre, mais il avait bien vu qu'il ne parviendrait jamais à mettre sur sa tète la couronne des Stuarts tant que Louis XIV serait libre de contredire ce plan ambitieux : il entreprit donc , afin d'assurer la réussite de ses intrigues du côté de la Grande- Bretagne , de susciter au roi de France toutes les entraves qui pourraient absorber ses forces. Par malheur, les prétextes ne lui manquaient pas : les conquêtes poursuivies par Louis XIV en pleine paix inquiétaient toutes les nations de l'Europe et les portaient à opposer des garanties mutuelles à ce système d'envahissement continu ; les me-
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sures violentes prises à l'égard des calvinistes français intéressaient tous les gouvernements protestants dans' leur querelle ; la hauteur et la fierté intolérables de Louis XIV achevaient d'aigrir contre sa personne les rois étrangers et de faire fermenter envers la France les plus amers ressentiments. Ce fut à Augsbourg, en 1686, que les ennemis du roi posèrent les bases d'une nouvelle ligue destinée à humilier son orgueil , et dès Tannée suivante cette coalition fut définitivement arrêtée à Venise.
Louis XIV surveillait sans crainte les entreprises de ses adversaires, mais il en comprenait toute la gravité. Sa politique était d'ailleurs tracée. Il importait à la France que la maison de Stuart et le roi catholique Jacques II ne fussent pas détrônés pour faire place au protestant Guillaume. Entre les mains d'une dynastie favorable à l'Église romaine , le gouvernement de la Grande-Bretagne était l'allié naturel de celui de Louis XIV; remis au stathouder, l'irréconciliable ennemi de ce roi , il ne pouvait que réserver à la France des luttes dangereuses et acharnées. Cependant le roi Jacques ne paraissait point initié aux obstacles de sa situation : catholique plein de zèle, mais roi d'un peuple profondément imbu de l'hérésie , il abordait de front , avec plus de dévouement que d'habileté , la difficile mission d'établir en Angleterre la liberté de conscience et l'égalité des citoyens sans distinction de culte. Les haines ardentes de toutes les sectes anglicanes se préparaient à traverser l'exécution d'une pensée qui, si juste qu'on la suppose, n'a point encore pleinement triomphé sur le sol anglais. La famille des Stuarts nourrissait d'ailleurs la volonté persévérante d'abolir par la ruse ou par la force les franchises politiques de la nation et tout ce qui portait ombrage au pouvoir absolu: cette double
entreprise contre les préjugés religieux et contre les droits du pays ne devait point tarder à amener une révolution populaire.
Marie, fille de Jacques II , attachée à la religicm protestante , avait épousé Guillaume d'Orange , et le stathouder se trouvait ainsi le gendre du roi qu'il voulait renverser. Le parlement anglais avait rendu une loi qui déclarait les catholiques incapables d'exercer ancun emploi public ; elle servit de prétexte aux projets de Guillaume et de Marie. Malgré la naissai^ce d'un prince de Galles , légitime héritier du trône d'Angleterre , le stathouder éleva la prétention de succéder à son beau-père, et bientôt après il arma pour assurer le succès de ses espérances. Louis XIY ne pouvait laisser tranquillement s'accomplir cette usurpation : il j allait de la prépondérance du peuple français en Europe. Seignelai , qui avait succédé à Golbert, son père, lui conseillait d'envoyer cinquante mille honmies sur les frontières de la Hollande, et de contraindre ainsi le prince d'Orange à ajourner toute tentative contre T Angleterre; Louvois , qui désirait ardenmient la guerre , parce qu'elle était nécessaire à son influence, engagea Louis XIV à. ouvrir la campagne de l'autre côté du Rhin. Seignelai avait bien deviné ; mais Louis XIV, qui depuis trente ans convoitait pour lui l'empire d'Allemagne, préféra suivre les plans de Louvois. Cette fiausse démarche, au lieu d'empêcher la révolution d'Angleterre, l'accéléra. Guillaume d'Orange n'eut pas plutôt vu le roi engagé contre des ennemis capables d'occuper ses armes , qu'il se hâta de cingler, avec vingt mille hommes , vers les côtes de la Grande-Bretagne. Le 1 5 novembre il débarqua à Torbay , et, le 23 décembre suivant, Jacques II, abandonné de tous, trahi, fugitif, détrôné
sans avoir pu combattre , obtenait par grâce la permission de s'embarquer pour la France (1688).
Louis XIY, en exaltant les volontés despotiques de ce malheureux roi , était entré pour beaucoup dans les causes de sa chute : il ne voulut rien omettre pour adoucir cette disgrâce, qui devait désormais durer autant que la race malheureuse des Stuarts. L'Europe fut témoin d'une scène auguste d'hospitalité : Louis XIV vint au-devant des illustres bannis , il leur promit d'employer sa puissance à relever leur grandeur déchue, il honora leur royale misère par la plus noble assistance. Par ses ordres , Jacques II jouit à Saint-Germain de tous les privilèges de son rang ; Louis XIY lui donna une partie de ses gardes , pourvut à ses dépenses par une liste civile qui , évaluée de nos jours, dépasserait quinze cent mille livres ; il embellit de ses dons multipliés l'exil de son hôte , et , dépassant encore la mesure de ses promesses, prépara à grands frais une expédition destinée à reconquérir aux Stuarts leur couronne royale. La cause de ces princes était populaire par toute la France : l'usurpation impie de Marie et de GuiUaume soulevait une réprobation unanime dans les esprits ; c'était à qui s'enrôlerait pour prendre part à l'expédition d'outre-mer.
Mais si la gloire du roi gagnait à ce dévouement mis au service du malheur, elle fut flétrie par les nouvelles calamités dont le Palatinat devint encore le théâtre. On ordonna aux infortunés habitants de cette contrée de fuir à la hâte , avec ce qu'ils pourraient emporter , et leurs maisons, leurs bourgades, leurs villes , leurs campagnes furent livrées à la démolition et à l'incendie. Quarante cités et tous les villages pillés et brûlés , les cendres des morts dispersées , les sépultures des anciens
empereurs germains outragées , ce furent là des attentats qui répandirent dans le monde civilisé une horreur profonde, et donnèrent une énergie nouvelle aux ennemis de Louis XIY . Ce prince était d'ailleurs demeuré étranger aux ordres féroces qui avaient régularisé la destruction du Palatinat ; mais l'Europe le rendit responsable des barbaries de Louvois. L'Allemagne mit sur pied trois armées, et la ligue d'Augsbourg se fortifia encore de l'adhésion de plusieurs puissances.
Sur ces entrefaites , Louis XIY eut encore une occasion nouvelle de faire peser sur le pape , considéré comme souverain temporel , l'oppression de la force et de l'orgueil.
Les franchises dont jouissaient à Rome les hôtels des ambassadeurs des différentes couronnes , dérobaient souvent les malfaiteurs à la sévérité des lois. Innocent XI , justement blessé de cet odieux privilège, entreprit de Tabolir et lança, en 1687, une bulle portant menace d'excommunication contre tous ceux qui refuseraient de s*7 conformer. La vanité de Louis XIY s'indigna de cette mesure , d'ailleurs si nécessaire à la sécurité des habitants de Rome et si conforme aux notions de l'équité. M. d*£strées, son ambassadeur à Rome, étant venu à mourir, le marquis de Lavardin fut envoyé pour le remplacer, avec ordre de maintenir les franchises dont ses prédécesseurs avaient joui. Il fit son entrée dans Rome le 16 novembre , et notifia , en prenant possession de son palais , les ordres dont il était chargé. Le pape, ainsi bravé dans sa capitale, refusa d'admettre en sa présence l'ambassadeur de France ) comme ayant encouru l'excommunication. L'ambassadeur, pour le braver, affecta, le jour de Noël , de communier dans l'église de Saint-Louis , qui fut interdite le lendemain.
La nouvelle de ce qui se passait à Rome étant arrivée en France I le procureur général du parlement appela comme d'abus, le 22 janvier 1688 , de la bulle du pape au sujet des francbises. Le 7 octobre suivant, le roi se saisit du comtat d'Avignon. Cette situation violente du roi vis-à-vis des souverains pontifes se prolongea durant quelques années, au bout desquelles Louis XIY, cédant à des conseils plus dignes de sa gloire , se désista d'une prétention abusive et contraire au droit des gens. D'autres soucis appelèrent d'ailleurs son attention.
Le 12 mai 1689, l'empereur Léopold et les états généraux de Hollande conclurent une alliance offensive et défensive; Guillaume III (le prince d'Orange), roi d'Angleterre, j accéda le 20 décembre, et Charles II, roi d'Espagne, le 6 juin de l'année suivante. Les confédérés résolurent de faire de concert la guerre à la France, et de ne conclure de paix avec elle qu'après lui avoir enlevé les provinces qu'elle avait conquises depuis la paix des Pyrénées. Ils convinrent aussi de procurer au duc de Lorraine la restitution de ses États. Enfin il fut arrêté que la succession d'Espagne , déjà convoitée par Louis XIY pour le Dauphin son fils , en cas de décès du roi Charles II , serait assurée à l'empereur et à ses héritiers. La haine aveuglait assez l'Angleterre pour lui faire désirer de reconstituer contre la France le redoutable empire de Charles-Quint. Cependant Yictor- Amédée, duc de Savoie , adhéra à son tour à la coalition, dans l'espérance d'agrandir ses frontières en y ajoutant le Dauphiné et la Provence. Enfin les rois de Suède et de Danemarck et la plupart des princes d'Allemagne entrèrent dans la ligue , et la France ne compta dans le monde aucun allié qui osât prendre sa querelle.
Louis XTV vieillissait ; Turenne et Gondé étaient morts; Golbert n'était plus là pour subvenir, par les ressources de la richesse publique fortement développée, aux nécessités dévorantes de la guerre ; mais la France conservait assez de vigueur pour tenir tête à l'Europe ; elle se dévoua à la lutte avec la confiance que lui donnaient ses victoires passées.
La prudence conseillait à Louis XIV de se borner à garder la défensive sur les côtes et sur les frontières , pour n'agir, avec toutes ses armées offensives, que sur un seul point , soit du côté de l'Empire où la guerre était déjà commencée, soit contre l'Angleterre , le foyer le plus dangereux de la ligue ennemie. Louvois, organisateur habile , mais imprévoyant et audacieux dans l'exécution de ses desseins , détermina le roi à entreprendre à la fois deux expéditions et à partager ses forces : ce système imposa au royaume des sacrifices exagérés et rendit par avance les revers plus irréparables.
La guerre avait été ouverte, en 1688, du côté du Rhin. Louis XIV , selon sa coutume , avait préféré porter les premiers coups , et ne pas attendre que ses ennemis se fussent mis en mesure de l'attaquer. Les prétextes ne lui manquaient pas ; celui qu'il fit valoir dans son manifeste fut l'élection ou la postulation de l'archevêché et de Félectorat de Cologne, que le pape Innocent XI, mécontent des entreprises hautaines de Louis XIV contre Home , avait conféré au prince de Bavière, malgré la demande que le roi en faisait pour le cardinal de Furstemberg. Le roi ajoutait d'autres griefs plus justes : l'invasion inopinée de l'Angleterre par le stathouder, et les armements publics de la ligue d'Augsbourg contre la France.
Le marquis de BoufiDers prit Kaysersiautern le 20 septembre 1688, et s'empara ensuite de Greutznach et d'Oppenheim ; d'Euxelles se rendit maître de Neustadt ; Hailbronn, Heidelberg, Mayence, Trêves, Spire et Worras tombèrent an pouvoir des Français ; Montclar investit Pbilisbourg, et le Dauphin, fils de Louis XIY, ayant sous lui Duras et Tauban , vint commander le siège de cette ville. Après dix-neuf jours de tranchée , cette place importante ouvrit ses portes , et le Dauphin s'empara de Hauheim et de Frankendal. La même année , le maréchal d'Estrées fit subir aux Algériens un nouveau bombardement qui les réduisit pour longtemps à respecter le pavillon de la France.
Au mois de mars 1689 , une flotte française , commandée par Gabaret , transporta le roi Jacques II en Irlande, où ce prince ralHa à sa cause de nombreux partisans. Soutenu de leur fidélité , il réussit sans peine à se soumettre une grande partie de File. Au lieu de passer sur-le-champ en Ecosse , ob les montagnards du nord s'étaient soulevés ' en sa faveur , il perdit un temps précieux au siège de Londonderry, dont il ne put s'emparer, malgré les renlotts qui lui furent envoyés de France. Le 12 mai 1689, le comte de Chèteaurenaud lui amena sept mille Français, après avoir battu, près de la baie de Bantry, Tescadre anglaise qui s'opposait à son passage. De nouveaux secours lui furent envoyés des ports de Toulon , de Brest et de Roehefort. Enfin, le 10 juillet 1690, Tonrville, vice-amiral de France , remporta , à la hauteur de Dieppe, une victoire signalée sur les flottes anglaise et hollandaise. Les confédérés y perdirent dix vaisseaux de ligne, et l'armée navale de Louis XIY domina librement sur les mers. Cependant les revers de Jacques en Irlande
<& 344 »> rendirent inutiles les victoires de ses alliés. Le 1 1 juillet 1690, ce malheureux roi rencontra à la Boyne Tannée d'Angleterre, commandée par Guillaume III et le calviniste Schomberg. Ce dernier , Tun des plus habiles généraux de Louis XIY, avait pris du service à Tennemi après la révocation de Tédit de Nantes; il fut tué dans le combat, mais la victoire se rangea sous les drapeaux protestants , et Jacques se vit encore réduit à chercher un refuge en France. Depuis ce jour funeste à la cause catholique , la plus affreuse oppression pesa sur l'Irlande, et la révolution de 1688 prévalut sans obstacle dans les trois royaumes. Le bruit de la mort de Guillaume III s'étant répandu à Paris , on s'y laissa entraîner à des démonstrations de joie plus honorables pour ce prince que pour ses ennemis.
La guerre était partout allumée. Dans le Canada, les Anglais faisaient sur Québec une tentative que les Français repoussaient avec avantage; nos troupes chassaient les Iroquois au delà des limites de leur patrie ; les An^ glais , en revanche , s'emparaient de la portion française de l'île de Saint- Christophe. Dans les Pays-Bas, le maréchal de Luxembourg , ayant passé la Sambre le 30 juin, attaqua les ennemis à Fleurus, et remporta sur eux une victoire mémorable : plus de six mille soldats étrangers restèrent sur le champ de bataille. En Italie, le célèbre Catinat força l'armée du duc de Savoie dans un poste trèsavantageux et la défit entièrement à Staffarde, près Saluées, le 18 août. Le lendemain, Saluées se rendit aux Français , et plusieurs villes du Piémont ne tardèrent pas à se soumettre. Le 12 novembre, Catinat, poursuivant le cours de ses succès, força les retranchements des ennemis du côté de Suse , s'empara de cette ville , de la
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citadelle et du fort Jalcasse. LouTois le récompensa de ces victoires en lui adressant la lettre suivante : « Quoique TOUS ajez fort mal servi le roi dans cette campagne , Sa Majesté veut bien vous conserver votre gratification ordinaire. » C'est ainsi que Finjustice d'un ministre haineux trouvait le moyen de calomnier la gloire; mais €atinat , formé à l'exemple des guerriers antiques , était aussi modeste que brave , et rien ne le décourageait du devoir. Tandis qu'il envahissait le Piémont , M. de Saint- Buth s'emparait de la Savoie. Ces divers événements avaient rempli le cours de l'année 1690.
La campagne suivante fut signalée par quelques avantages : Gatinat fit tomber au pouvoir des Français Yillefranche et son château, Nice avec sa citadelle, les forts de Hontalbano et de Sant-Ospizio , Yeillane et Montmélian. Il se rendit maitre de Carmagnole , que les ennemis reprirent ; l'armée du roi fut également contrainte de lever le siège de Goni. Dans les Pays-Bas, Louis XI Y fit en personne le siège de Mons , et força cette place de capituler , le 9 avril. Le 1 8 septembre le maréchal de Luxembourg gagna contre le prince de Waldeck le combat de Leuze , où vingt-huit escadrons de la maison du roi et de la gendarmerie défirent soixante-quinze escadrons de l'armée ennemie. En Irlande, les partisans de Jacques II, malgré la fuite de ce prince, et forts de l'appui des corps auxiliaires français , combattaient encore pour sa cause perdue. En 1690 ils avaient forcé Guillaume III de lever le siège de Limerick; mais en 1671 , et le 22 juillet, la bataille de Kilkonnel , gagnée par les Anglais , décida du sort de l'Irlande. Limerick se rendit, et la capitulation permit à tous les Irlandais qui voulaient rester fidèles au roi Jacques de se retirer en France. Près de quinze mille
hommes s'embarqaèrent sur les vaisseaux de Châteaurenaud , qui les transportèrent à Brest.
Cette même année, TorgueiUeux Louvois mourut près* que subitement. Cet homme, qui, pour satisfaire soa ambition inflexible, avait provoqué des attentats injustes et fiiit verser des flots de sang; ce ministre , dont le nom seul faisait trembler la cour, la noblesse et Tarmée, ne put supporter un seul moment le dédain de Louis XIY : sa disgrâce fut immédiatement suivie de sa mort. Malgré les reproches que la postérité doit faire â sa mémoire , on ne doit point oublier qu'il fut le restaurateur de la discipline militaire. C'est à lui que les troupes doivent les uniformes , qui distinguent les régiments ; les étapes , qui leur fournissent la subsistance dans les marches; les magasins , qui assurent les vivres de l'armée, et l'hôtel des Invalides , où le vétéran mutilé trouve un généreux et glorieux repos. Le roi l'avait toujours plus apprécié qu'aimé ; mais le poids du joug que ce prince s'était imposé en laissant prendre trop d'ascendant à son ministre avait fini par lui devenir de jour en jour plus insupportable. Beaucoup de personnes attribuèrent sa mort au poison , et les soupçons se portèrent sans preuves sur deux princes étrangers. « Il eût été à souhaiter, dit le président Hénault, qu'il n'eût pas porté trop loin le zèle pour la gloire de son maître, et que, se contentant de voir le roi devenu l'objet du respect de l'Europe, il n'eût pas voulu encore qu'il en fût la terreur. » Le marquis de Barbésieux, son fils, lui succéda au ministère; mais, aussi livré à ses plaisirs que son père l'était au travail, il ne tarda pas à mécontenter le roi par son insouciance et sa légèreté.
L'année fut encore signalée par quelques événements du côté de l'Espagne ; le duc de Moailles prit la Seu d'Ur-i
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gel le 1 1 juillet; c'était la clef de T Aragon. Sur nn autre point de la Péninsule, le comte d'Ëstrées bombarda Barcelone le 1 août ; le 22 il fit subir le même sort à Alicante. La cause de Jacques Stuart était celle des rois absolus et en même temps des nations catholiques. Loais XIY ne renonça point à relever le trône de ce prince mal^ lieureux; dans les projets du roi, une flotte composée de soixante-dix-neuf vaisseaux de guerre, rassemblés entre Cherbourg et La Hogue , et placés sous les ordres de Tourville et de d'Estrées, devait protéger une descente en Angleterre. La partie de la flotte que commandait le comte d'Estrées avait été équipée au port de Toulon; les vents contraires la retinrent dans la Méditerranée. Louis XIV, impatient d'en finir, ordonna à Tourville de chercher Tennemi et de lui livrer bataille saus attendre la division de d'Estrées. Cette confiance lui fut fatale. Tourville, avec quarante-quatre vaisseaux, attaqua les flottes réunies d'Angleterre et de Hollande, fortes de quatre-vingt-huit voiles. Le 29 mai 1692, après un combat acharné qui dura tout un jour , la flotte française fut détruite ou dispersée sur les côtes de Bretagne et de Normandie. Cette désastreuse bataille, livrée à la hauteur du cap de La Hogue, porta le coup le plus funeste à la puissance maritime de la France , et c'est à ce jour que remonte pour l'Angleterre l'origine de cette tyrannie qu'elle exerce sur les mers. Louis XIV imita la grandeur d'àme du sénat romain lorsqu'il vint féliciter le consul vaincu qui n'avait point désespéré de la patrie, et, pour honorer la défaite de Tourville , il lui donna le bâton de maréchal de France (1).
(1) Une médaille précédemment n-appée à l'honneur du roi portait celte inscription fastueuse : Ivperium pelagi. Les Hollandais, après la bataille de
Sur le continent, la campagne de 1692 fat onyerte par la prise de Namur, dont le roi se rendit mattre; Guillaume III et l'électeur de Bavière voulurent en vain secourir cette place; ils furent contenus par Luxembourg. Trompé par de faux avis , ce maréchal se laissa surprendre à Steinkerque le 3 août. Pour comble de malheur, il était malade : le danger le ranima , quelques moments lui suffirent pour improviser un plan de bataille et faire face à Tennemi. Le carnage fut grand de part et d'autre , mais la victoire demeura aux Français , elle excita dans tout le royaume un long enthousiasme, et Luxembourg» par allusion aux drapeaux qu'il avait enlevés à l'ennemi, et dont s'était parée la vieille métropole de Paris , fut appelé le tapissier de Notre-Dame.
L'année 1693 s'ouvrit par la prise de Fumes , où quatre mille Anglais se rendirent à M. de BoufDers (6 janvier) ; deux jours après, Tallard leva le siège de Bbinfelds; au mois de mai , le maréchal de Lorges s'empara de la ville et du château d'Heidelberg : l'armée du roi y commit beaucoup de cruautés et profana les tombeaux des électeurs palatins. On ne sait si ce fut là une revanche des affreux ravages que le duc de Savoie avait exercés dans le Dauphiné; mais l'histoire doit flétrir les auteurs de lâches et inutiles représailles.
Louis XIV , étant parti pour commander les opérations en Flandre , tomba malade au Quesnoi et revint à Versailles* Ce fut sa dernière campagne. Le 15 juillet, une
La Hogue, en firent frapper une autre à leur tour. On y voyait Neptune, irrité, poursuivant les vaisseaux fï'ançais , avec cette légende tirée de Virgile . Fuyez , et dites à votre roi que l'empire de la mer ne lui appartient pas.
MATURATE FUGAN, REGIQUE H^G DICITB VBSTRO :
NOll ILLI INPERIUN PELAGI
tentative dirigée contre Maëstrich n'eut aucun succès ; le 24 , la ville d'Hui fut prise par Villeroi. Le roi , jugeant que des renforts étaient nécessaires à ses troupes d'Italie et d'Allemagne , fit marcher de ce côté deux corps d'armée, dont l'un était sous les ordres du Dauphin.
Le 29 juillet, Luxembourg mit le sceau à sa gloire en remportant sur le roi Guillaume la célèbre bataille de Nerwinde. La perte des Français fut considérable; mais les alliés laissèrent vingt mille hommes sur le champ du combat, et en outre leur camp et leur artillerie. Gatinat, le digne émule de Luxembourg, gagna sur le duc de Savoie la bataille de la MarsaiUe (4 octobre). La campagne de Turin fut livrée au fer et aux flanunes , et Tennemi fut contraint d abandonner le blocus de Casai et de Pignerol. Du côté des Pyrénées, la ville de Roses , doublement assiégée par la flotte du comte d'Estrées et l'armée du maréchal de Noailles, se rendit à l'armée française (9 juin). Sur mer , les Anglais , ayant fait une descente à la Martinique , en furent chassés avec perte le 5 avril. Le 27 juin le maréchal de Tourville attaqua , entre Lagos et Cadix , le vice-amiral Rook, qui escortait la flotte de Smyrne, lui brûla quatre vaisseaux de guerre , et prit , brûla ou coula à fond plus de quatre-vingts vaisseaux richement chargés. Cependant les Hollandais s'emparèrent de Pondichéry , qu'ils gardèrent près de six ans , et les Anglais bombardèrent sans résultat la ville de Saint-Malo , en Bretagne (29 novembre).
Mais les brillantes victoires de nos généraux ne décidaient rien, et le génie de Guillaume, fertile en expédients, rendait stériles les sacrifices de nos armées. Déjà la France était à bout de dévouement et d'efforts : l'argent et les recrues commençaient à manquer; un hiver rigou-
reux fat suivi ^d'une année de famine. Pour surcroit d epreuves , la mort enleva à la France le maréchal de Luxembourg. Gomme le vieux capitaine était sur le lit d'agonie, on l'entendit regretter amèrement d'avoir mieux sarvi le roi de la terre que le roi du ciel , et préférer à toute une vie de victoires un verre d'eau donné à un pauvre pour l'amour de notre Seigneur Jésus-Christ : juste et terrible appréciation de la gloire humaine (1).
En 1694, le maréchal de Noailles, secondé du côté de la mer par le maréchal de Tourville, poursuivit le cours de ses succès en Catalogne. Il passa le Ter, à la vue des Espagnols , et battit leur armée le 27 mai ; le 7 juin il emporta d'assaut la ville de Palamos ; le 29 juillet , l'anniversaire de Nerwinde fut généreusement signalé par la prise de la forte place de Gironne ; peu de jours après , le château d'Ostalrie fut pris, malgré les sept retranchements que les Espagnols avaient élevés l'un sur l'autre par le seul endroit qui pût être accessible. Le 8 septembre, Noailles s'empara de Castel-FolUt, et termina la campagne en faisant lever le siège d'Ostalrie au duc d'Escalonne.
L'armée du nord , par une marche forcée de quarante lieues en quatre jours , garantit nos frontières du côté de l'Escaut et de la Lys; mais le roi Guillaume se rendit maître d'Hui le 28 septembre. Sur mer les ennemis firent, le 18 juin, une descente à Brest, d'où ils furent chassés avec perte; le 22 juillet ils bombardèrent Dieppe et la réduisirent en cendres; le 24 ils bombardèrent le Havre; mais les dommages furent moins graves. Deux tentatives incendiaires dirigées sur Dunkerque échouèrent successivement. Le brave Jean Bart, enfant de cette ville, fut
(1) Luxembourg mourut le 4 janvier 1695.
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plus heureux : il détruisit, à la hauteur du Texel, une escadre hollandaise, et ramena dans nos ports un convoi chargé de grains que le roi faisait venir de la Baltique, ^ucun événement mémorable ne se passa en Allemagne et en Italie.
Villeroi avait remplacé Luxembourg dans le commandement de Tarmée du nord^ mais il était peu digne de ce difficile héritage. Il laissa le roi Guillaume reprendre Namur , et s'en vengea en bombardant Bruxelles , inutile cruauté qui ne pouvait qu'exaspérer les esprits contre la France (1695). Les Français rendirent Casai au duc de Savoie. La campagne de 1696 n'offrit de remarquable que la prise de cinq vaisseaux de guerre hollandais et de cinquante vaisseaux de la même nation par Jean Bart. Les alliés bombardèrent Calais , l'île de Bhé et les Sablesd'Olonne. M. de Vendôme, qui en Catalogne avait remplacé le maréchal de Noailles, contraignit l'ennemi à lever le siège de Palamos et battit la cavalerie du prince de Darmstadt (1695-1696). Dans le Canada, M. de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, fit une expédition contre les Iroquois et préserva Québec et la colonie des entreprises de ces barbares.
Cependant , grâce à la guerre, le trésor et l'armée toml)aient dans un égal dépérissement. Pour subvenir aux dépenses militaires on avait refondu les monnaies, en attribuant une plus grande valeur aux écus de la nouvelle fabrication : cette opération avait produit en quatre ans, sur la masse de l'ancien numéraire, un bénéfice de qua^rante miUions. On y ajouta une nouvelle ressource qui ne devait durer que jusqu'à la paix : c'était la capit^tion , ainsi nommée de ce qu'elle était établie sur la tète de tous les chefs de famille, répartis, pour son assiette,
en Tingt-deux classes. Nul privilège n'en exempta, et le roi lui-même voulut s'y soumettre.
Mais la paix était un moyen plus sûr de soulager le fardeau qui pesait sur les peuples. Louis XIY le sentait bien , et , tout en continuant les armements , il ouvrait en secret avec quelques puissances des négociations utiles. Aussi, de part et d'autre, la guerre était poursuivie mollement; partout, d'ailleurs, l'épuisement était le même, et le roi Guillaume, toujours ardent à soulever contre Louis XIV les ressentiments et les craintes de l'Europe , commençait à être moins écouté. En 1 696 , un traité particulier fut conclu à Turin entre la France et la Savoie, pour stipuler la neutralité de l'Italie dans la lutte qui durait encore. Six semaines après cette convention, le duc de Savoie se déclara pour Louis XIV, et son adhésion imprévue contribua à intimider les alliés. Un des articles du traité fut le mariage de la princesse Marie-Adélaïde, fiUe aînée du duc de Savoie, avec le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.
La valeur française eut encore à se signaler en 1697. Dans les Pays-Bas , Gatinat prit la ville d'Ath en quatorze jours de tranchée. En Gatalogne, Vendôme assiégea Barcelone et s'en re^^dit maître , malgré les efforts du prince de Darmstadt , qui résista pendant cinquante-deux jours. Sur mer. Du Guay-Trouin enleva la flotte hollandaise venant de Bilbao , et le marquis de Nesmond captura trois vaisseaux anglais richement chargés. Dans l'Amérique méridionale, M. de Pointis s*empara de Garthagène , en fit raser les fortifications , et revint à Brest avec une prise de dix millions.
Mais Louis XIV n'en persistait pas moins à rechercher la paix : il entrevoyait dans un prochain avenir l'ou-
verture de la succession au trône d'Espagne , et il sentait bien qu'au milieu des conflits armés qui troublaient l'Europe , il ne lui serait pas possible de recueillir pour sa race ce grand et glorieux apanage. Enfin, grâce à la médiation du roi de Suède, Charles XI, toutes les puissances posèrent les armes , et la paix tant désirée intervint , à Riswick , entre la France , l'Espagne , l'Angleterre , la Hollande et l'Empire (20 septembre — 30 octobre 1 697 ).
Elle fut dure à Louis XIV, qui se vit contraint de rendre la Lorraine au duc Léopold et de reconnaître Guillaume III comme roi d'Angleterre. De plus il accorda aux Hollandais divers privilèges, et restitua au roi d'Espagne la plus grande partie des villes qu'il lui avait enlevées dans les Pays-Bas, en Catalogne. La France fut confirmée dans la possession de Strasbourg, mais elle abandonna à l'Empire Kélh, Philipsbourg , Fribourg, Brisach et toutes les réunions hors de l'Alsace ; elle se soumit en outre à raser les fortifications d'Huningue et de Neuf brisach , sur la rive droite du Bhin ; enfin elle rendit à l'électeur palatin «t à l'électeur dei Trêves les provinces dont elle les avait dépouillés.
Cette paix humilia la France; on s'indigna d'avoir subi des conditions qu'on n'impose d'ordinaire qu'aux nations vaincues , alors pourtant que pendant huit ans nos armées avaient glorieusement contenu toutes les forces de l'Europe. Mais les négociateurs avaient moins considéré les avantages passés et les victoires remportées que les inquiétudes réservées à l'avenir et la misère présente du peuple. Quoi qu'il en soit , la puissance de Louis XIV, même affaiblie par les stipulations de Biswick, demeurait encore assez forte pour imprimer la crainte et le respect; le but de la ligue d'Augsboarg était
manqué. C'était beaucoup pour un prince déjà fatigué par les années, et pour un royaume qui semblait vieillir avec son roi. Tout le monde se disait , d'ailleurs , en Europe et en France , qu'une paix conclue sans autre raison que la lassitude de combattre ne tarderait pas à être rompue au premier choc, et l'événement devait bientôt justifier ces prévisions.
C'est pendant le cours des guerres dont nous venons d'indiquer les principaux événements que Louis XIV institua, en 1693, l'ordre royal et militaire de Saint- Louis.