CHAPITRE XL
GDKRRE DE LA SDCGESSION.
■«•V-IIIS.
EPORToiHSUii moment nos regards sur la
' situation de l'Europe pendant cette courte
trêve qui fut appelée la paix de Biswîck; on
comprendra mieux les intérêts politiques
idont le conflit ^isauglanta plus tard le vieux
continent et les deux mers.
Le roi de Suède , Charles XI , venait de mourir, après avoir servi de médiateur entre la France et les puissances liguées contre elle ; son fils , Taventureux Charles XII, à peine âgé de treize ans, méditait de jouer le rôle d'Alexandre et mesurait déjà des yeux de pro* chaines et chimériques conquêtes. La Bussie,,80us l'inspiration d'un grand homme , commençait à se dépouiller de ses mœurs barbares et à demander timidement une place au fojer domestique du monde chrétien; le jour
devait venir plus tard où les nations occidentales chercheraient autour d'elles, sans la trouver, une barrière à opposer à ce nouveau venu parmi les peuples civilisés. Et d'ailleurs la Bussie poursuivait déjà ce système d'envahissement continu qui menace d'une nouvelle invasion les empires formés des ruines de l'empire romain : éternelle question qui ne cesse d'être débattue entre saint Léon et Attila. La Pologne formait alors une république immense, appujée au midi sur l'empire turc, au nord sur la mer Baltique; mais ce n* était là que l'apparence d'un peuple, tant celui ci était victime de sa liberté et dupe de ses lois. Aux mains de Jean Sobieski , la Pologne avait refoulé au delà du Danube la puissance ottomane, alors si menaçante , aujourd'hui objet de pitié : problème qu'on cherche à résoudre pour d'autres , prétexte d'empire qu'on ne respecte que pour s'éviter l'embarras d'un partage. La Pologne avait déjà été entamée par la Bussie du côté de l'Ukraine et du Wolga, et le secret de sa faiblesse s'était révélé à l'Occident. Gomme elle élisait ses rois, les nations rivales entrevoyaient le moyen de la subjuguer par des influences , et cette étrange république se trouvait partagée entre deux candidats au trône , le prince de Gonti, de la maison de Bourbon, et Auguste II , électeur de Saxe. Ge dernier avait pour lui des troupes, de l'argent, et les intrigues de l'Empire; l'autre s'était concilié le parti national; réduit à cette seule ressource, il échoua, et depuis lors ce fut le sort de la Pologne de ne devoir ses rois qu'aux manœuvres et aux armes de l'étranger.
Les Turcs entreprenaient pour la dernière fois la conquête de cette Europe qui assiste aujourd'hui, et depuis bientôt un siècle , à l'agonie de leur empire. Professant
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une foi aveugle dans le système de la prédestination , cramponnés à de stupideis lois , enflés encore par le succès de leurs anciennes invasions, ils poursuivaient, sans aucun plan arrêté, leurs hostilités contre la Moscovie, la Pologne et la Hongrie , et vingt ans ne s'étaient pas écoulés, qu'ils avaient eu la puissance de donner un roi à cette dernière contrée dans la personne du comte Tékéli. Au moment où cette histoire en est venue , le sultan Mustapha II reprenait l'œuvre commencée par les grands vizirs Kara-Mustapha et Kimpruli-Sf ustapha; mais il avait à combattre, dans la personne du prince Eugène de Savoie ( 1 ) , le plus habile général de ce siècle depuis la mort de Turenne , un adversaire qui savait tour à tour le contenir et le vaincre. Pierre le Grand de Russie lui portait d'ailleurs de rudes coups : tantôt il s'emparait d'Azow , tantôt, par le traité de paix de Carlowitz , de la Transylvanie et de tout le pays situé entre le Danube et la Theis. Pour comble de disgrâce, une révolte des janissaires détrônait le belliqueux sultan et lui donnait pour successeur l'indolent Achmet , entre les mains de qui la puissance mahométane devait arriver à son déclin le plus rapide.
L'empire d'Allemagne ne devait pas se remettre de
(1) François-Ëugëne de Savoie, fils d'Eugène-Haurice de Savoie, comte de SoisBons , connu d'abord sous le nom d'abbé de Carignan , quitta l'habit ecclésiastique, auquel il avait été voué , sur le refus que fit le roi de lui donner une abbaye. Ayant pris ensuite le parti des armes, il demanda un régiment, qui lui fut pareillementrefUsé par les conseils de Louvois. Piqué de se voir méprisé à ce point, il alla servir en Allemagne contre les Turcs, avec les princes de Gonti, disgraciés comme lui , et s'attacha au service de l'Empereur, qui rendit plus de justice à son mérite en lui donnant un régiment de dragons. Louis XIV, apprenant qu'il ne devait point revenir , dit à ses courtisans : « Que vous en semble ? N'ai-je pas fait une grande perte? » et les courtisans de rire aux dépens du petit abbe. L'événement ne tarda pas à prouver, ainsi qu'on le verra, que la perte était plus grande que ne le croyait le roi.
rébranlement que lui avait causé la guerre de Trente- Ans : il était épuisé par une lutte soutenue contre la France, par la nécessité de résister aux attaques des grands vizirs , par la séparation de la maison d'Autriche en deux branches indépendantes , Tune trônant à Vienne, et l'autre à Madrid; mais Tévénement qui surtout menaçait pour l'avenir la puissance des césars germaniques , c'était la transformation de l'électorat de Brandebouif; en un royaume destiné à devenir plus tard le centre d'attraction et d'unité de tous les peuples allemands. Seul parmi les hommes d'État qui veillaient à la gloire de l'Autriche , le prince Eugène avait prévu les dangers que réservait à l'Allemagne du midi l'ambition encore naissante de la Prusse; à Vienne , on se faisait illusion et l'on s'inquiétait peu des projets d'un royaume sans frontières naturelles et sans marine.
La Hongrie subissait avec impatience la domination autrichienne : le magnat Tékéli , descendu du trône où ses alliés les vizirs l'avaient fait monter, vieillissait dans la misère (1); mais Léopoldfiagotzi avait rallié de nombreux mécontents à la cause de l'indépendance , et l'argent du roi de France soldait clandestinement leur rébellion. Louis XIV pouvait mieux avouer les liens qui l'unissaient à la Bavière, et qu'il avait resserrés, depuis vingt ans , par le mariage de son fils avec une princesse palatine. La Bavière , entre la Prusse et l'Autriche , qui tendent à absorber , chacune pour elle , la domination exclusive de l'Allemagne , a plus d'une fois compris que ses intérêts particuliers de nationalité doivent lui rendre chère l'amitié de la France. Louis XIV accordait un subside annuel au souverain de cette contrée ; il s'était également concilié
(1) U tenait un cabaret à Gonstantinople.
les sympathies de Félecteur de Cologne , frère du duc de Bayière. La Bavière, comme centre d'opérations militaires contre l'Empire , est un point d'une haute importance que la France ne saurait impunément négliger (1);
L'Empire avait, en revanche, au cœur même de la France un allié naturel de sa politique et de ses projets : c'était le duc de Lorraine , si souvent dépossédé , et dont les Etats, soumis à des servitudes militaires, étaient, depuis la conquête de l'Alsace , enclavés en quelque sorte au milieu des terres françaises. Les descendants de Gérard d'Alsace venaient à peine d'être remis en possession de leur apanage, et il faut dire , à la louange du duc Léopold , fils de Charles IV, qu'il était digne de régner sur un peuple dont il ne recherchait que le bonheur. Il avait trouvé la Lorraine ruinée et dépeuplée; il s'appliquait à lui rendre sa prospérité première. Cette conduite le signalait à la jalouse surveillance de Louis XIV.
Au midi , l'Italie occupait une place importante dans les destinées et l'équilibre de l'Europe : elle était le foyer d'intérêts politiques de nos jours effacés ou amoindris. Toutefois, à l'exception des États du pape, demeurés indépendants sous la protection et le respect de tous les rois de l'Europe , les autres portions de la péninsule hes« périque n'étaient guère que de grands appoints ajoutés à la puissance de certaines cours , particulièrement de celle d'Espagne. Nous en excepterons les provinces soumises à la maison de Savoie , dont le chef habile , Victor-Amédée , était allié par le sang à la famille des Bourbons et par les
(0 Napoléon le sentit bien dans les campagnes de 180S el de 1809 , et ce tni lorsqu'il acheva d'humilier l'Autriche qu'il réalisa la pensée d'ériger la Bavière en royaume. Il y a dans l'histoire des intérêts permanents et qui se représentent sans relâche.
intérêts à l'empereur d'Allemagne. Exercée et digciplinée, l'armée des ducs de Savoie était pour les ennemis de la France une avant-garde naturelle ; sans cesse menace par l'ambition de la France, les princes de cette maison ne souhaitaient rien tant que raffaiblissement de l'influence de Louis XIY et l'humiliation de ses armes. Quant aux républiques de Gènes et de Venise , elles étaient descendues au rang des puissances de troisième ordre; la première portait encore le poids de Tinsulte subie par elle dans la personne de son doge , fastueusement mandé à Versailles; l'autre , momentanément maîtresse de la Morée , reprise aux Turcs , ne s'était point relevée depuis la perte des iles de Chypre et de Candie. Enfin, dès cette époque , la Suisse n'était plus qu'une nation destinée à fournir des soldats auxiliaires aux cours assez riches pour les payer , et toutefois , par la nature même des choses présentes et des traditions , ses craintes étaient du côté de l'Allemagne, ses sympathies vers la France; mais pour ce dernier royaume la neutralité des Suisses suffisait ; il ne demandait à ces peuples que de ne point découvrir nos frontières.
L'Angleterre et la Hollande se trouvaient momentanément réunies sous la main de Guillaume d'Orange , ici roi , là stathouder. Jamais d'ailleurs l'Angleterre ne s'était laissée aller plus franchement à sa jalousie contre la France : l'hérésie et les soins de sa propre grandeur lui montraient dans cette nation une rivale perpétuelle qu il fallait à tout prix humilier et abattre; le parlement et le peuple s'associaient au ressentiment de Guillaume, et ne demandaient avec lui qu'un prétexte pour abaisser en la personne de Louis XIV le plus redoutable ennemi du calvinisme : tous ensemble ne faisaient trêve à ces haines
que poar sévir contre le papisme irlandais et noyer dans le sang des prêtres fidèles ce qui restait du culte et des souvenirs catholiques. La Grande-Bretagne était d'ailleurs parvenue à un degré inouï de prospérité : elle couvrait les mers de ses navires; elle développait un système colonial destiné à ne laisser sans emploi aucune des forces exubérantes de la métropole ; puis , réfugiée sur son rocher, et en quelque sorte inaccessible aux vengeances de ses ennemis , elle pouvait à son gré allumer on éteindre en Europe des incendies qui n'allaient pas jusqu'à elle.
Et cependant tous les regards, toutes les préoccupa > tions du moment se tournaient vers la monarchie espagnole : des deux tronçons de Tempire de Charles-Quint, l'Espagne était encore , sinon le plus vigoureux , du moins le plus large. Le valétudinaire Charles II , souverain de ce pays , s'éteignait sans postérité , et ne savait à qui léguer les nations confiées à sa tutelle , les couronnes d'Espagne de Naples et de Sicile , la souveraineté de la Flandre et d'une portion de l'Italie, plusieurs archipels de l'Océan et de la mer des Indes , et les deux empires du Mexique et du Pérou. Les grandes puissances de l'Europe convoitaient chacune ce vaste héritage. Louis XIV s'apprêtait à le revendiquer au nom du Dauphin son fils, né de l'infante Marie-Thérèse. La loi salique n'existant point en Espagne, la prétention du roi de France semblait fondée , et l'on ne pouvait lui opposer, que la renonciation faite par Marie-Thérèse, dans son contrat de mariage, tant pour elle que pour ses descendants , aux droits de succession qu'elle tenait de sa naissance; mais, en France, cette renonciation , dont la validité avait été attaquée lors de la guerre qui suivit le traité des Pyrénées , était re-
gardée comme nulle ou non avenue. On remarquait d'ailleurs qu'elle ne pouvait porter préjudice aux enfants de Marie-Thérèse, parce qu'ils ne tenaient pas leurs droits de leur mère , mais de la loi fondamentale qui les appelait à succéder à l'extinction de la branche masculine régnante. L'empereur d'Allemagne, de son côté, invoquait les pactes de famille de la maison d'Autriche, d'après lesquels les héritiers mâles de l'une des branches de cette maison venant à s'éteindre , leur succession devait être dévolue de plein droit à ceux de l'autre branche; l'empereur revendiquait en outre la monarchie espagnole du chef de sa mère , Marie-Anne , sœur de Philippe III et tante du roi régnant. Un troisième prétendant était le prince électoral de Bavière, fils de l'archiduchesse Marie- Antoinette et arrière-pelit-fils de Marie- Anne d'Autriche, mère du roi d'Espagne Charles II. Cette dernière princesse avait obtenu de son fils , en faveur du prince de Bavière, un testament secret que l'empereur réussit à faire annuler.
L'Angleterre redoutait également que la couronne d'Espagne fût léguée à T Autriche ou à la France : dans l'un ou Fantre cas elle entrevoyait des dangers pour son avenir et la rupture de l'équilibre introduit par le traité de Westphalie ; elle redoutait de relever l'empire de Charles-Quint plus puissant et plus compacte que jamais. Et qui, dans le monde, eût osé entreprendre de disputer la prépondérance à la monarchie française , du jour où elle se serait agrandie des incommensurables possessions de la couronne d'Espagne !
Les gouvernements ont parfois l'intelligence de faire taire leurs ressentiments pour s'occuper de leurs intérêts. Louis XIV et Guillaume III cherchèrent à s'entendre
contre l'empereur; ils stipulèrent, le 11 octobre 1698, qu'à la mort du roi d'Espagne ses États seraient distribués entre le Dauphin , l'archiduc Charles , fils puîné de Léopold , et le prince de Bavière , et qu'au besoin on assurerait par la guerre l'exécution de ce partage. Ces conventions étaient prématurées : le roi d'Espagne ajant appris avec un vif mécontentement qu'on s'était arrogé le droit de disposer sans lui de son héritage , institua de nouveau pour son successeur le prince royal de Bavière. La question semblait ainsi résolue , lorsque le jeune enfant désigné roi mourut à Bruxelles à l'âge de six ans (8 février 1699).
Les ambitions s'agitèrent de plus belle dans toutes les cours de l'Occident : la France et l'Angleterre arrêtèrent les bases d'un second partage , auquel l'Empereur refusa d'accéder. Le malheureux roi d'Espagne assistait, vivant encore , aux arrangements destinés à mettre en lambeaux sa monarchie. Il cherchait à se soustraire à ces convoitises ardentes en désignant pour héritier l'archiduc Charles ; mais le peuple espagnol se voyait avec déplaisir près de retomber sous le joug d'un prince autrichien : Charles II consulta le pape , qui , suivant en cela la politique tracée aux souverains pontifes depuis les Hohenstauffen, émit un avis favorable à la France contre l'Empire. Ce fut ainsi qu'après bien des retards , le roi d'Espagne fit un troisième testament par lequel , reconnaissant les droits de Marie-Thérèse, sa sœur, à la monarchie espagnole, il nommait Philippe, duc d'Anjou, second fils du Dauphin, héritier légitime de tous ses États. Ce testament célèbre , qui substitua sur le trône d'Espagne la maison de Bourbon à la maison d'Autriche, porte la date du 2 octobre 1700. Le 1" novembre suivant, le débile
Cliarles II mourait, léguant à l'Europe le germe de convulsions prochaines.
Louis XIV avait deux partis à prendre, on d'accepter le testament, ou de s*en tenir au partage précédemment intervenu entre lui et le roi Guillaume. Dans cette dernière hypothèse, le Dauphin aurait eu le royaume de Naples, la Lorraine, une partie de la Toscane et la province de Guipuscoa ; l'Espagne aurait appartenu à l'archiduc. Louis XIV, sur l'avis de son conseil, préféra accepter le testament , sauf à braver ensuite les inimitiés de l'Europe et à leur tenir tète. Il fit plus : le testament de Charles II avait mis, pour condition nécessaire de l'élévation au duc d'Anjou , que les couronnes d'Espagne et de France ne pourraient être réunies sur une même tête; Louis XIV, par des lettres patentes, réserva à son petit-fils ses droits éventuels au trône de France ; plus tard il se fit attribuer , par le conseil de Madrid , un droit de protectorat et d'initiative dans les affaires qui intéresseraient la monarchie espagnole. Aux mains de Louis XIV , ce droit ne devait pas demeurer inactif. Le roi n'en fut pas plutôt investi, qu il fit occuper par ses troupes les places des Pays-Bas, sous le prétexte, d'ail- . leurs fondé, que les Hollandais menaçaient ces possessions du roi d'Espagne.
Quand le duc d'Anjou quitta Versailles pour aller occuper en Espagne le trône inespéré qui l'attendait, Louis XIV lui adressa ces paroles mémorables : « Il n'y a plus de Pyrénées. »
Les conseils que Louis XIV donna à son petit-fils sont justement admirés ; nous ne pouvons résister au désir d'en citer quelques passages : « Mon fils, ne manquez à aucun de vos devoirs , surlout envers Dieu; conservez-
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vous dans la pureté de votre éducation; faites honorer Dieu partout où vous aurez du pouvoir,- procurez sa gloire , donnez-en l'exemple : c'est un des plus grands biens que les rois puissent faire ; déclarez- vous en toute occasion pour la vertu contre le vice... Aimez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes et à votre personne ; ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus ; estimez ceux qui pour le bien hasarderont de vous déplaire : ce sont là vos véritables amis. Faites le bonheur de vos sujets, et, dans cette vue, n'ayez de guerre que lorsque vous y serez forcé et que vous en aurez bien considéré et bien pesé les raisons dans votre conseil; essayez de remettre vos finances. Veillez aux Indes et à vos flottes; pensez au commerce; vivez dans une grande union avec la France , rien n'étant si bon pour nos deux puissances que cette union, à laquelle rien ne pourra résister. Si vous êtes contraint de faire la guerre , mettez-vous à la tête de vos armées... Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir... Quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous les avis et tous les raisonnements de votre conseil. . . Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours Espagnols ; traitez bien tout le monde ; ne dites jamais rien de fâcheux à personne, mais distinguez les gens de qualité et de mérite... Tenez tous les Français dans l'ordre; traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas trop de familiarité, et encore moins de créance; servez-vous d'eux tant qu'ils seront sages ; renvoyez-les à la moindre faute qu'ils feront , et ne les soutenez jamais contre les Espagnols... N'oubliez jamais que vous êtes Français... Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires -que vous trouverez ; ne vous en moquez point : chaque pays a ses manières parti-
culières, et vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d'abord le plus surprenant. Évitez autant que vous pourrez de faire des grâces à ceux qui promettent de Taisent pour les obtenir. Donnez à propos et librement, et ne recevez guère de présents, à moins que ce ne soient des bagatelles ; si quelquefois vous ne pouvez éviter d'en recevoir, faites-en de plus considérables à ceux qui vous en auront donné, après avoir laissé passer quelques jours... Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner : ne vous laissez pas gouverner; n'ayez jamais de favori ni de premier ministre; écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi , vous donnera les lumières qui vous sont nécessaires tant que vous aurez de bonnes intentions. »
Cette dernière réflexion atteste que dans la pensée de Louis XIV la royauté n'avait point cessé d'être une sorte de sacerdoce d'institution divine; elle n'enlève rien d'ailleurs à la majestueuse et touchante dignité de ses conseils : on peut seulement considérer que plusieurs renfermaient la critique sévère du règne même et de la vie de Louis XIV. Le jeune prince pour la conduite duquel ils avaient été formulés ne s'en montra pas toujours digne : ce fut moins la faute de son cœur que celle de cette éducation que lui rappelait son illustre aïeul , et qui n'avait point été propre à former un roi. Louis XIV, par l'effet de ce système ombrageux et fier qui lui faisait craindre de trouver trop de grandeur dans sa lignée et répandait autour de lui le sentiment de la crainte , n'avait fait de son petit-fils qu'un jeune homme doux et honnête, mais timide et sans volonté. Aussi la branche des Bourbons fut-elle loin de tenir les promesses qu'elle avait faites à
TEspagne , et ravénement du duc d'Anjou ne ralentit en aucune façon le dépérissement de ce royaume.
Louis XIV , ayant jeté le gant à l'Europe , se crut dès lors dispensé de garder des ménagements envers Guillaume. Le roi Jacques II étant venu à mourir à Saint-Germain , Louis XIV salua son fils , le prince de Galles , du titre de roi d'Angleterre. Cet hommage , rendu en vertu du principe de la légitimité, mécontenta vivement le roi que la révolution de 1688 avait appelé au trône. Louis XIV répondit en établissant une distinction entre le fait et le droit , qu'il déclarait reconnaître simultanément; mais Guillaume se vengea en obtenant de l'Empereur la promesse formelle qu'aucune paix ne serait désormais accordée à la France tant qu'elle n'aurait pas réparé l'outrage dirigé contre lui par la proclamation du droit des Stuarts (1701).
Au mois de mai 1702, la Grande-Bretagne, la Hollande, l'Empereur, les souverains des cercles du Rhin, de Franconie, de Souabe et de Westphalie, le roi de Prusse et le roi de Portugal déclarèrent solennellement la guerre à la France; le 16 août 1702 et le 25 octobre 1703 , le roi de Suède et le duc de Savoie entrèrent à leur tour dans la coalition. La mort de Guillaume III , qui périt (1) à la suite d'une chute de cheval (19 mars 1702) , n'avait point suspendu les préparatifs de l'Europe , armée contre la France. L'Angleterre se borna à appeler au trône, demeuré vacant, Anne, belle-sœur de Guillaume
(1) Voici le jugement que Voltaire porte de ce prince : « 11 laissa la rèpuw talion d'un grand politique, quoiqu'il n'eût point été populaire, et d'un gé- « néral assez à craindre , quoiqu'il eût perdu beaucoup de batailles. Toujours
• mesuré dans sa conduite et jamais vif que dans un jour de combat 11 afTec-
« tait de Tuir les éloges et les flatteries, peut-être parce que Louis XIV semblait « trop les aimer. •
et fille de l'infortuné Jacques II. Cette princesse , qui professait aussi la religion protestante , continua dans le gou- Ycrnement la politique, les maximes et les projets du dernier roi. Surveillée de près par les whigs , qui l'accusaient d^étre en secret favorable à son jeune frère exilé , le prince de Galles, elle ne fut que le docile instrument de la révolution de 1688 , et confia le soin de ses armées à lord Marlborough, homme habile au conseil et à la guerre. De leur côté, les états généraux de Hollande confièrent à Marlborough le titre de géuéralissime de leurs troupes ; les armées d'Autriche marchaient sous la conduite du prince Eugène.
Louis XIV, pour résister à cette ligue formidable, ne s'appujait que sur un peuple ruiné et las de batailles- Madame de Maintenon , qui dirigeait ses choix , n* avait placé autour de lui que des ministres médiocres dont elle n'aurait pas à redouter l'influence , et c'est ainsi qu'elle était parvenue à confier à Ghamillart , sa créature , homme honnête, mais borné, les deux portefeuilles qu'avaient à peine pu porter Louvois et Colbert. Cependant il fallait compter pour beaucoup le sentiment national de l'Espagne en faveur de sa nouvelle dynastie, disons mieux, cet insatiable amour de la gloire qui soutient la France dans ses plus rudes épreuves. La France , pour résumer sa situation, était à la fois épuisée par la guerre et résignée à la recommencer contre le monde, pourvu que l'Espagne fût toujours le prix de ses fatigues. C'était d'ailleurs le temps où la sauvage lutte des Cévennes absorbait dans des combats sans illustration une partie importante des forces du roi.
Louis XIV comptait sur le concours de la maison de Bavière et du duc de Savoie. La Bavière devait, en effet,
<« 369 ^ par sa défiance instinctive contre F Autriche , s'associer à sesefibrts dès le but de la guerre; mais le duc de Savoie avait deux motifs pour se joindre à la coalition : il comptait sur les avantages que Louis XIV lui assurerait pour l'en détacher , et , au besoin , il attendait de l'Europe une part dans les dépouilles prochaines de la France , la Provence et le Dauphiné. Il est vrai que , de ses deux filles l'une était mariée au duc de Bourgogne, héritier présomptif de la couronne de France; l'autre au duc d'Anjou , le roi d'Espagne qu'il s'agissait de détrôner ; mais la politique faisait taire la voix du sang , et Viclor-Amédée ne pouvait souffrir que les armées delà France occupassent le Milanais et les Alpes , et enveloppassent ses États comme ceux du duc de Lorraine. Cette considération mit donc un terme à ses doutes , et il se déclara ouvertement pour la coalition. Ainsi l'adhésion de la Savoie aux projets de l'Europe allait permettre à la grande-alliance d'intercepter les communications entre le Milanais et la France , pendant que , de son côté , le Portugal , ouvrant ses ports à l'ennemi , livrait les routes de l'Espagne aux armées combinées de Hollande et d'Angleterre.
La grande-alliance fit précéder la guerre générale par la reconnaissance solennelle des droits de l'archiduc Charles au trône occupé par Philippe V (le duc d'Anjou ), et le fils de l'empereur Léopold fut proclamé , par les armées étrangères . roi légitime d'Espagne et des Indes , sous le nom de Charles III.
Les hostilités avaient commencé en Italie dès l'année 1701. Le prince Eugène, ayant pénétré dans cette contrée , à la tête d'une armée impériale , s'était emparé de tout le pays situé entre l'Adige et l'Adda. Catinat , malheureux au combat de Carpi (9 juillet), avait été rem-
placé par Villeroi , présomptueux favori qui usurpait par la flatterie la confiance de Louis XIV et le commandement des armées. En arrivant en Italie il disait tout haut : « Le temps de la prudence est passé , je ne me pique pas d'être circonspect. » L'événement ne tarda pas à prouver qu'il parlait juste. L'incapable général livra bataille au prince Eugène , contre l'avis de Catinat , et fut battu à la journée de Chiari , dans laquelle Catinat donna l'exemple du plus généreux dévouement. Cet échec termina la campagne.
Elle fut rouverte en 1702, par une tentative des Impériaux sur Crémone. Villeroi se laissa surprendre et fut fait prisonnier; mais les officiers et les soldats, s'étant courageusement ralliés , taillèrent en pièces l'ennemi et demeurèrent maîtres de la ville (2 février). Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, et doué des vertus et des vices de son aïeul , fut envoyé à Farmée d'Italie pour réparer les fautes de Villeroi; le 26 juillet il défit le général Visconti à Santa- Vittoria ; le 1*"^ août il contraignit le prince Eugène à lever le siège de Mantoue; le 15 fut livré la bataille de Luzara , où le roi d'Espagne assista en personne : les deux partis s'attribuèrent la victoire. Le 9 septembre , Philippe V s'empara deGuastalla après cinq jours de tranchée ouverte , et le duc de Vendôme s'avança vers le pays de Trente.
Dans les Pays-Bas , le duc de Bourgogne , l'élève de Fénelon , battit la cavalerie ennemie près de Nimègue ( 10 juin) ; sur le Bas-Rhin, Marlborough s'empara de Venlo, de Kuremunde et de la citadelle de Liège; en Allemagne, les ennemis s'emparèrent de Kayserwert; la garnison de cette ville avait supporté cinquante-neuf jours de tranchée et perdu sept mille hommes ; Landaw se défendit durant quatre mois , et se rendit le
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11 septembre aux armées étrangères, cette perte fut compensée par la prise d'Ulm , dont s'empara le duc de Bavière. Le 1 4 octobre , le marquis de Villars défit à Fridlingen Tarmée impériale commandée par le prince Louis de Bade; les soldats , fiers de la victoire , proclamèrent leur général maréchal de France , et Louis XIV confirma cette acclamation. Le comte de Tallard prit Trêves le 25* octobre , et, peu de jours après , la ville et le château de Traerback ; le 3 octobre Frédéric de Brandebourg leva le siège de Bhimberg , défendu par le marquis de Grammont ; le 3 décembre les Français entrèrent dans Nancy , et se mirent en devoir d'interdire aux armées impériales les routes de la Lorraine. Cependant Villars manœuvrait pour opérer sa jonction , par les vallées de la Forêt-Noire , avec l'armée du duc de Bavière. Ce dernier prince , à la vue de ses États entourés de nos ennemis , se préparait à faire la paix avec l'Autriche; mais Louis XIV et Philippe V , en lui faisant don des Pays-Bas espagnols , le rattachèrent à la cause de la France. Sur mer, les flottes d'Angleterre et de Hollande firent une entreprise sur Cadix , et furent forcées de se retirer après avoir perdu deux mille hommes ; mais cet avantage fut bien compensé par la désastreuse rencontre dans laquelle le duc d'Ormond et l'amiral Rook détruisirent dans le port de Vigo la flotte du comte de Ghâteaurenaud , qui escortait les gallions du Mexique. Cette même année le célèbre Jean Bart mourut à Dunkerque.
L'année suivante (1703), le roi créa dix maréchaux de France, et le principal théâtre des hostilités fut porté en Allemagne. Le maréchal de Villars , s'étant rendu maître des villes d'Offembourg et de Bastadt , prit le fort de Kell ,
et joignit à Datlingen l'électeur de Bavière, qui, de son côté i vainqueur à Passaw et à Burglenfeldt , avait pris Batisbonne. Le projet de l'électeur était de s'emparer du Tyrol, sur lequel il avait d'anciens droits; tandis que le duc de Yendôme entrerait dans le pajrs de Trente pour ouvrir une communication du Milanais avec la Bavière , et couper les passages à l'armée impériale : il prit Kustein le 18 juin, et Inspruck. le 26 ; Vendôme , de son côté , força le passage des montagnes ; mais là s'arrêtèrent leurs avantages , et les mesures défensives prises par l'ennemi, aussi bien que la défection du duc de Savoie , forcèrent les ducs de Vendôme et de Bavière de se réplier, le premier sur l'Italie ,rautre sur la Souabe. Le 7 septembre près Donawert , le duc de Bourgogne força Brisach à se rendre en treize jours de tranchée ; le 20 le duc de Bavière et le maréchal de Villars battirent, à Hochstedt , Tarmée impériale , qui eut dix mille hommes tués , blessés ou faits prisonniers. Le 1 5 novembre , Tallard gagna la bataille de Spire sur le prince de Hesse-Gassel : les ennemis perdirent neuf mille hommes tués ou pris, leur artillerie, vingt-huit drapeaux, trente-trois étendards; et le général vainqueur écrivit à Louis XIV : » Sire, votre armée a pris plus d'étendards et de drapeaux qu'elle n'a perdu de soldats. » Le lendemain Landaw , assiégé depuis le 28 octobre, se rendit aux Français ; le 1 4 décembre , Augsbourg tomba au pouvoir du duc de Bavière.
Dans les Pays-Bas , Villeroi , à qui la Uberté avait été rendue , força la place de Tongres; Broon et Hui tombèrent au pouvoir de Marlborough. Les ennemis s'emparèrent de Limbourg et de Gueldre. En Italie , Berzello se rendit au duc de Vendôme, et ce général fit poser les
armes aux troupes du duc de SaToie. Sur mer, les Anglais échouèrent devant la Guadeloupe et firent sans succès quelques tentatives du côté de la Bretagne. Le marquis de Coëtlogon prit ou détruisit une escadre composée de cinq vaisseaux anglais et hollandais ; M. de Saint-Pol battit au nord de l'Ecosse une autre escadre qui protégeait le commerce hollandais. Cette même année vit substituer dans notre infanterie l'usage de la baïonnette à celui des piques.
La campagne s'ouvrit en 1704 par de nouveaux succès en Italie : le duc de La Feuillade, étant entré, au cœur de l'hiver, sur les terres du duc de Savoie, s'empara de tous les États de ce prince au delà des Alpes; le 12 juin il prit la ville et le château de Suze; le duc de Vendôme , qui avait appuyé ces opérations , enleva à son tour Yerceil et Yvrée. En Allemagne, le duc de Bavière se rendit maître de Passaw.
Le plan de campagne combiné à Versailles était vaste et hardi : le duc de Bavière et Vendôme , cherchant toujours à se joindre par les vallées du Tyrol, du côté de Trente, devaient ensuite marcher sur Vienne et détacher un corps en Hongrie pour y favoriser les soulèvements dont ce pays était le théâtre. L'armée d'Allemagne, ainsi aventurée le long du Danube, aurait été soutenue parle corps de Villeroi, qui guerroyait dans les Pays-Bas. La ligue offensive devait donc s'étendre de la Flandre aux Alpes tyroliennes, et jusqu'aux frontières de Bohème. Évidemment c'était présenter aux coups de l'ennemi une surface trop peu profonde pour l'empêcher de Tentamer sur plusieurs points à la fois , et de compromettre ainsi le succès de la campagne.
Marlborough avait trop l'expérience de la guerre pour
ne point mettre à profit oette circonstttDce favoraUe : d'une part , Yilleroi n'oserait tenir tète à son armée et accepter une bataille avec des forces inégales; de l'autre, le Tyrol était trop bien défendu pour être forcé, et Yendôme n'était point en mesure de le franchir. Il s'agissait donc de gagner du temps sur Yilleroi, et de se jeter rapidement en Allemagne contre l'électeur de Bavière , le seul dont les opérations inquiétassent sérieusement la capitale de l'empire. Aussi , tandis que Yilleroi , en retard de six jours de marche , se mettait inutilement à la poursuite des alliés par la Forét-Noire , et que Yendôme éparpillait ses troupes à réduire les châteaux du Tyrol , Marlborough et le prince Eugène , agissant dans le même sens, portèrent tout le poids de la guerre en Bavière. Quelque zèle que mit l'armée française à déconcerter les projets de ces deux généraux, elle ne put réussir à empêcher la jonc> tion de leurs forces respectives.
Le maréchal de Tallard et le duc de Bavière commandaient l'armée franco-bavaroise : Eugène et Marlborough n'hésitèrent point à leur livrer bataille avant l'arrivée des renforts qu'aurait amenés Yilleroi. Le 1 3 août , dans ces mêmes plaines d'Hochstedt qu'une victoire récente avait illustrées, un combat furieux s'engagea de part et d'autre: les ennemis , ayant franchi un marais qu'on jugeait impraticable , tombèrent sur l'aile droite , où combattait Tallard , la mirent en déroute et pénétrèrent jusqu'au centre; après une résistance meurtrière, la cavalerie française fut enfoncée à son tour, et rien ne put soustraire l'armée au malheur d'une défaite. Tallard , ayant dégarni sa ligne en jetant vingt-sept bataillons dans le village de Blenhem , pour s'opposer à un mouvement du prince Eugène , se vit hors d'état de résister à Marlborough ; il fut
blessé et pris, et, pour comble de reters, les yingt-sept bataillons par lui placés à Blenhem eurent la faiblesse de se rendre sans combattre : conduite honteuse , que cent ans plus tard y dans les mêmes contrées , devaient renouveler, à l'opprobre de rAutriche, les trente mille hommes de Mack. Ainsi le désastre fut sans égal. L'armée française avait perdu douze mille morts , quatorze mille prisonniers, douze cents officiers , son général , et une quantité prodigieuse de drapeaux et d'étendards. Après cette défaite la Bavière était perdue, et la ligne d'opérations reportée de cent lieues en arrière , du Danube sur le Rhin. Un avantage signalé que remporta la flotte française sous les ordres du comte de Toulouse et quelques succès obtenus en Espagne par Philippe Y ne compensèrent point ce grave échec.
Le pays et le roi n'en furent point ébranlés ; ils s'apprêtèrent à redoubler de sacrifices et de dévouement. Le soin des côtes et la garde des provinces furent conmiis aux milices; on convoqua le ban et l'arrière-ban de la noblesse. D'immenses préparatifs occupèrent Fhiver. Le duc de Vendôme eut ordre de défendre le Milanais et de couvrir le Piémont ; Yillars , que la pacification des Gévennes permettait d'employer contre Tennemi du dehors, alla prendre la direction de l'armée de la Moselle, avec ordre de disputer à Marlborough le passage duBhin; Yilleroi prit le commandement des réserves en Alsace; Boufflers fut chargé de défendre les places de la Flandre et d'appuyer sa droite sur l'armée de Yillars. Trente mille hommes 9 sous la conduite de Tessé, continuèrent de servir en Espagne. Ainsi la France avait deux cent dix mille soldats présents sous les drapeaux, sans compter la milice et les troupes de la marine.
Cependant les allies menaçaient nos frontières, et Harlborough était élevé jusqu'au ciel par l'Angleterre, sa patrie, et par rAutriche, qu'il avait sauvée. Les efforts de Tennemi , dès l'ouverture de la campagne de 1705 , se reportèrent sur les Pays-Bas : Villeroi reçut l'ordre de contenir les mouvements des corps d'armée que le comte d'Ouverkerk et le maréchal de Spar dirigeaient contre Bruges et Namur ; il parvint d'abord à refouler l'ennemi jusqu'aux frontières de Hollande, et l'armée de Marlborough , rassemblée dans les lignes de l'électorat de Cologne , eut en face d'elle le maréchal de Villars, retranché dans des positions très-fortes. Yillars se tint habilement sur la défensive , et couvrit l'Alsace , évitant avec soin l'occasion de livrer bataille. Marlborough ayant dû se porter vers les Pays-Bas pour contenir Villeroi , le maréchal de Yillars quitta le commandement de l'armée de la Moselle pour aller reprendre celui de l'armée du Rhin et s'opposer aux mouvements du prince de Bade, qui, de son côté, entrait dans la Basse- Alsace. Le 93 mai, jour de la Pentecôte, l'armée française , commandée par Villeroi, attaqua de front à Bamillies, sur la Méhaigne, les troupes ennemies , commandées par le duc de Marlborough et le duc de Wurtemberg. Jamais défaite ne fut plus honteuse et plus complète. Au bout d'une demiheure de combat, les Français et leur incapable général prirent la fuite , abandonnant à l'ennemi un champ de bataille couvert de morts , et perdant d'ailleurs plus de monde dans le désordre de la retraite que dans la chaleur de l'action. Les vainqueurs se rendirent maîtres du Brabant et de la plupart des villes qui avaient appartenu aux Espagnols : Bruxelles, Louvain , Bruges , Gand, Ostende, Menin et Ath. Villeroi, objet des malédictions de la
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France , fut rejeté sur Lille avec les débris de son armée ; mais Louis XIV, voulant épargner à ce favori les justes reproches qu'il avait mérités , se borna à lui dire : « Monsieur le maréchal , on n'est pas heureux à notre âge. »
En Italie , Vendôme obtint quelques avantages , et disputa vaillamment au prince Eugène le passage de l'Adda ; à la sanglante bataille de Gassano , où les Français demeurèrent maîtres du terrain , Yendôme se signala par son courage, et le prince Eugène fut blessé. En Espagne , le maréchal de Tessé fut obligé de lever le siège de Gibraltar ; les Portugais s'emparèrent de plusieurs places fortes, et l'archiduc Charles, que les alliés avaient proclamé roi d'Espagne, se rendit maître de Gironne et de Barcelone. La même année mourut l'empereur Léopold; sa mort ne changea rien aux affaires : Joseph T**, son fils , hérita de ses domaines et de sa politique.
L'année se terminait, et, malgré les désastres de Bamillies , la France sei trouvait en état de faire face à l'ennemi sur toutes ses frontières. Les États de Savoie étaient occupés par nos troupes; le prince Eugène repoussé au delà du Milanais; Vendôme couvrait l'ItaUe, Villars, les provinces du Bhin, opposant Tun et l'autre à Eugène et à -Marlborough des adversaires dignes d'eux. Mais Louis XIV ne se faisait point illusion sur les dangers de la situation qui se préparait : il savait que les Impériaux, victorieux en Allemagne , allaient concentrer leurs principales forces au nord sur le Bhin , au midi sur l'Adige. Villeroi , vaincu à Bamillies , n'offrait point assez de garanties pour la défense des Pays-Bas ; Vendôme le remplaça dans le commandement de son armée , et le duc d'Orléans, neveu de Louis XIV , alla en Italie prendre la direction de la guerre. On s'étonna à la cour de ce que
Louis XIY , qui , par système , avait retenu son frère loin des combats, consentait à fournir une occasion de gloire au chef de la branche cadette , dont il suspectait la fidélité et les intentions. Villars prit le commandement de l'armée d'Allemagne et dut défendre avec elle la ligne du Bhin. L'armée du midi , qui opérait en Espagne par corps détachés , fut mise sous les ordres du maréchal de Berwick , fils de Jacques II.
Le principal théâtre des hostilités fut d'abord la Flandre : l'armée de Marlborough prit Malines , Gand et Courtrai; mais elle n'osa point forcer le duc de Vendôme , qui , retranché dans les lignes de Waterloo , nom funèbre dans notre histoire , s'obstinait à éviter la bataille. Yendôme y en temporisant ainsi , voulait seconder les plans de Yillars et favoriser par une diversion utile les opérations de Tarmée d'Allemagne. Cette manœuvre, habilement concertée , eut un plein succès , et Yillars , profitant de l'éloignement de Marlborough , força les lignes de Stolhoffen , et pénétra rapidement en Bavière par le Wurtenberg. Marlborough,. pressé de secourir la Bavière, fut réduit à détacher une partie de son armée qu'il envoya , dans ce pays , soutenir les alliés ; mais , affaibli par cette diversion , il ne se vit plus en état de lutter contre Yendôme, et la campagne de Flandre fut manquée pour l'ennemi (1706-1707).
Les armées du roi furent moins heureuses en Italie : partagées en deux corps, elles opéraient simultanément pour couvrir FAdige et le Piémont; le duc d'Orléans voulait les réunir en un faisceau, de peur qu^elles ne fussent battues Tune après l'autre par le prince Eugène ,* mais son conseil persista à maintenir le premier plan de campagne : il craignait avec raison de dégarnir les États
du duc de Savoie et de couper ainsi à l'armée ses communications avec la France. Il fallait d'ailleurs continuer le siège de Turin » seule place du Piémont qui tint encore pour l'ennemi.
Le prince Eugène, à la tète des forces impériales , descendit par le Tyrol jusque dans la vallée de l'Adige. Le maréchal de Marsin, qui était chargé de défendre le passage de ce fleuve, fut tourné dans ses positions et tout à la fois battu et tué à Lucenta : cette défaite fit perdre le Milanais aux Français. En môme temps un corps d'armée autrichien les contraignit à abandonner le siège de Turin. L'armée française se replia sur Pignerol , ayant à sa tète dans cette retraite dangereuse le duc d'Orléans , atteint de cinq coups de feu. Ainsi une seule campagne avait amené les ennemis du pays de Trente à notre frontière des Alpes ; le Piémont était reconquis sur la France , le Milanais enlevé à la maison de Bourbon , le royaume de Naples envahi par les armées de l'Empire.
Cependant la campagne d'Allemagne, commencée par d'éclatants succès , ne s'était point heureusement terminée. Yillars , après avoir mis à contribution tout le pays situé depuis le Bhin jusqu'à Nurenberg, et battu l'ennemi dans plusieurs rencontres , fut à son tour repoussé par le jeune électeur d'Hanovre, et obligé de se retirer sur le Rhin. L'Allemagne échappait à Louis XIV en même temps que l'Italie.
Nos armées eurent plus de succès en Espagne. Le 25 avril 1707, le maréchal de Berwick , qui les commandait, remporta sur les Anglais et les Portugais réunis la célèbre bataille d'Almanza , qui affermit la couronne de Philippe V et replaça l'Aragon et Valence sous la puissance de ce roi. Philippe Y, que l'ennemi avait chassé de Ma-
drid , rentra dans sa capitale aux acclamations du peuple espagnol. Yers la fin de Tannée, le duc d'Orléans, qui avait été envoyé dans la Péninsule , s'empara de la ville et de la citadelle de Lérida.
Au midi , le prince Eugène et le duc de Savoie avaient franchi le Yar et pénétré sur le territoire français : leurs armées assiégèrent Toulon; mais la maison d'Autriche , depuis Charles-Quint , n'était point heureuse dans ses entreprises contre la Provence. Le peuple de cette province se souleva généreusement aux approches de l'ennemi , et les ravages que les Impériaux exercèrent n'eurent d'autres résultats que d'exaspérer Tardeur patriotique des paysans. Le maréchal de Tessé, s'étant avancé à la tète de ces braves milices jusqu'au Beausset , près des gorges d'OUiouIes , contraignit les ennemis de repasser le Var. Cette aventureuse expédition leur coûta treize mille hommes.
L'année 1708 s'ouvrait sous de fâcheux auspices, et l'Europe s'applaudissait déjà d'avoir humilié la puissance de Louis XI Y. Il fallut augmenter les charges qui pesaient sur le royaume et pourvoir en même temps aux vides des cadres de l'armée et à ceux du trésor. Le roi demeura ferme en face de ces grandes diiBcultés ; non-seulement il veilla à la défense des frontières de la France , il fit plus : il osa préparer une expédition destinée à porter la guerre dans la Grande-Bretagne. Huit vaisseaux de ligne, soixante-dix bâtiments de transport furent réunis à Dunkerque , et un corps d'armée fit voile vers les rivages d'Ecosse pour y conduire le légitime héritier des Stuarts , le prétendant Jacques UI. L'Angleterre , prévenue à temps , réussit à faire échouer cette aventureuse entreprise.
Pendant que Yillars protégeait le Dauphiné contre les attaques du duc de Savoie , Louis XTY envoya son petit-
fils , le duc de Bourgogne , combattre à l'armée du nord , où déjà commandait Vendôme. Ce fut un malheur : des rivalités entre le grand capitaine et le jeune prince empêchèrent de donner une direction utile aux opérations de la guerre.
Eugène et Marlborough profitèrent habilement de cette situation fausse , et , quoique inférieurs en nombre , attaquèrent Tarmée française devant Oudenarde. Leur victoire fut complète , et nos troupes perdirent encore plus de monde pendant la retraite que durant le combat ( 1 1 juillet). Les régiments français , livrés à une sorte de panique, fuyaient au hasard , sans recevoir aucun ordre et sans sa'voir où se rallier. L'ennemi les poursuivit jusque sur le territoire du royaume , et mit le siège devant Lille. Le maréchal de BoufELers, qui s'était jeté dans la place et qui s'attendait chaque jour à être secouru , résista pendant quatre mois , et fut noblement secondé par la population. L'armée française, qui occupait encore une partie des Pays-Bas , n'osa point entreprendre de faire lever le siège : Boufflers capitula le jour même où , pour toute provision , il ne resta dans la citadelle qu'un quartier de cheval, qu'il invita le prince Eugène à venir partager avec lui. Ce prince, digne vainqueur de Boufflers , lui accorda une capitulation honorable, et lui adressa cette parole flatteuse : « Je suis fort glorieux d'avoir pris Lille, mais « j'aimerais encore mieux l'avoir défendue comme vous. » Le 30 décembre, il ne restait plus aux Espagnols, dans les Pays-Bas, que Nieuport, Mons et Luxembourg. Jamais, depuis un siècle, la monarchie française ne s'était vu porter de si rudes coups : l'ennemi s'était enhardi jusqu'à lancer des corps de partisans aux portes mêmes de Versailles ; la conslernation régnait dans Paris , l'indisci-
pline dans les camps , le découragement se montrait partout.
Quand les hommes ne suflBsent pas pour abattre la France, rhiyer se joint à eux contre elle. Le 5 Janvier 1 709, le froid sévit avec une rigueur si cruelle, que tous les fruits et toutes les semences de la terre périrent; le fléau de la famine se joignit donc aux désolations de la guerre et aux extrémités de la froide saison : les serviteurs du roi se virent réduits à mendier; madame de Maintenon , plus que septuagénaire, mangea du pain bis ; tout ce qui restait de vaisselle dans les châteaux de Louis XIY fut porté à la Monnaie; les populations , chassées par la faim , s'assemblèrent en suppliantes dans les villes ou sur les routes. Louis XIV, consterné de cette misère universelle , se vit réduit à solliciter la paix et ne put l'obtenir. On ne se contenta pas de l'humilier, on osa chercher à l'avilir, on lui proposa , pour condition dernière , d'employer ses armées à détrôner son petit-fils , le roi d'Espagne ; mais le grand roi, réduit à cette extrémité, retrouva toute son énergie : « Puisqu'il faut faire la guerre , répondit-il , « j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfants. » Et comme il préféra se confier à la France , la France s'apprêta à lui donner une dernière preuve de fidélité et de dévouement; la famine s'était d'ailleurs chargée de recruter des soldats en poussant aux armées , comme dans un refuge, les honmies en état de combattre.
Sur ces entrefaites, le pape Clément XI, que l'empereur Joseph I«' accusait d'être trop favorable à la France , avait eu à souffrir pour cette cause , de la part de ce prince , d'injustes agressions , et s'était vu forcé de déclarer la guerre à l'Allemagne. Les troupes pontificales furent dispersées par une armée protestante commandée
par le prince de Hesse-Cassel : les impériaux prirent Bologne et menacèrent la capitale du monde chrétien. Clément XI se Tit forcé de céder aux menaces de l'Empereur : il accorda un libre passage aux Impériaux par les terres de l'Église et reconnut l'archiduc Charles pour roi d'Espagne. L'Empereur, maître de Tltalie, mit au ban de FEmpire le duc de Mantoue, Charles IV , comme coupable de félonie, pour avoir embrassé les intérêts de l'Espagne et de la France. Ce prince étant mort quelques jours après sans postérité, Joseph l" confisqua le duché de Mantoue; la même année, il accorda au duc de Savoie l'investiture de différents États d'Italie, tels que le Montferrât , les provinces d'Alexandrie et de Valence , le pays entre le Tanaro et le Pô , pour les posséder, lui et ses descendants mâles, à titre de fief relevant de l'Empereur et de l'Empire .
Villars avait pris le commandement de l'armée chargée de contenir en Flandre les progrès d'Eugène et de Marlborough ; il manquait de vivres et se trouvait hors d'état , faute de magasins , de suivre les mouvements d'un ennemi supérieur en nombre. Le quartier général des alliés était à Lille; les lignes de Villars s'étendaient de Saint- Venant à Douai et se rattachaient à la Sambre. La frontière française se trouvait donc couverte , mais il avait fallu abandonner à leurs propres forces les places des Pays-Bas espagnols. Les alliés s'emparèrent de Tournai, et le 5 septembre ils formèrent le siège de Mous. Villars, s'étant avancé pour secourir la place, eut à combattre à Malplaquet l'armée ennemie, commandée par Eugène et Marlborough : les soldats français , qui depuis un jour manquaient de pain , venaient à peine de recevoir leur ration , qu'ils la jetèrent pour courir plus vite au
combat : ce dévouement ne fut pas récompensé. Les deux armées étaient à peu près en nombre égal , celle des Français moins forte de quarante-deux bataillons ; rartillerie des alliés dépassait de soixante pièces de canon celle du maréchal Yillars. Marlborough commandait Taile droite , où étaient les Anglais et les troupes allemandes à la solde de TÂngleterre ; Eugène était au centre ; les Hollandais formaient la gauche. Villars opposa BoufQers à cette dernière aile , et se chargea d'attaquer Marlborough. On assure qu'il affaiblit trop son armée au centre. Quoi qu'il en soit , jamais bataille ne fut plus chaudement disputée ; on se battit de part et d'autre avec un incroyable acharnement ; les Hollandais furent enfoncés et poursuivis à la baïonnette , et Yillars contint les efforts des Anglais. Hais Marlborough dirigea sur le centre une attaque qui fut heureuse : les retranchements de l'armée française furent emportés , et Villars , au moment où il accourait pour rétablir les affaires sur ce point , reçut un blessure qui , en privant l'armée de son général , assura la victoire à l'ennemi. Par une singulière conjoncture, que les événements de la journée expliquent, les vaincus perdirent à peine huit mille hommes , tandis que la perte des vainqueurs fut de vingt-un mille soldats tués ou blessés. Mais à la guerre l'avantage se mesure moins par les hommes que l'on tue que par le terrain que l'on gagne. L'armée française fit sa retraite sur le Quesnoy, ne laissant au pouvoir de l'ennemi ni canons, ni prisonniers, ni drapeaux : jamais défaite ne fut plus glorieuse.
Les tentatives des alliés contre l'Alsace furent déjouées par le comte du Bourg , qui mit en fuite à Bumershein le comte de Merci (26 août). Les avantages se balancèrent en Espagne : le duc d'Orléans avait reçu de Louis XIY
Tordre de quitter ce pays ; le roi avait appris avec déplaisir que ce prince, dominé par des vues ambitieuses , avait noué des intrigues pour se faire déclarer roi d'Espagne , dans le cas où Philippe V aurait été contraint d'abandonner ce royaume.
Dans les Pays-Bas, la campagne de 1710 se borna à quelques sièges de villes fortes. Les alliés prirent Douai, Béthune, Aire et Saint- Venant. En Espagne , Philippe V fut vaincu à Almenara le 27 juillet , et se retira vers Saragosse ; une seconde défaite plus sanglante et plus meurtrière le contraignit de chercher un refuge à Madrid. L'archiduc Charles l'y poursuivit à la tête de ses armées victorieuses; à l'approche de son rival, Philippe V abandonna une seconde fois sa capitale , et transféra le siège du gouvernement à Yalladolid. Charles fit son entrée dans Madrid le 28 septembre; mais la réception qu'il y reçut de la part du peuple lui prouva combien grande était Fantipathie de TEspagne pour la domination autrichienne. Bientôt après , l'archiduc se rendit maître de Tolède et d'une partie de l' Aragon ; mais , n'ayant point été soutenu à temps par les Portuguais , il se vit réduit à abandonner ses conquêtes. Philippe V reçut de France des renforts commandés par le duc de Vendôme. Ainsi secouru , il reprit Toffensive, rentra solennellement dans Madrid et se mit à la poursuite des Impériaux. Le 9 décembre , ayant passé le Tage, il prit d'assaut la ville de Brihuega et fit prisonniers cinq mille Anglais que le général Stanhope avait conduits dans cette place. Le lendemain, le roi d'Espagne livra au général Staremberg la célèbre bataille de Villaviciosa. Ce prince commandait Taile droite, ayant sous ses ordres le marquis de Valdecanas^ le duc de Vendôme avait pris le commandement de la
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gauche ; le comte de las Torres était au centre. La journée fut sanglante , Tavantage longuement disputé ; mais vers le soir l'ennemi se retira en bon ordre , laissant ses bagages et vingt pièces de canon sur un champ de batailJe couvertde morts. Cette victoire fut suivie de la soumission de plusieurs places, et les affaires prirent unefacenouvelle.
Sur mer , une flotte ennemie de vingt-cinq vaisseaux de guerre parut à la hauteur de Cette et fit une descente non loin de cette ville. Le duc de Boquelaure , qui commandaiten Languedoc, se retira sur Frontignan avec trois compagnies de cavalerie , seule force dont il ait pu disposer ; mais le duc de Noailles, accouru du Boussillon avec neuf cents chevaux et mille grenadiers , battit l'ennemi près de Cette , et le força de renoncer à s'emparer de la ville d'Agde. Cette expédition fut importante en ce qu'elle déjoua le plan qu'avaient formé les alliés d'appuyer ou de fomenter une nouvelle rébellion protestante dans le Vivarais et dans les Cévennes.
Le 24 janvier 1711 , le duc de Noailles prit d'assaut l'importante place de Gironne; le 23 février, les Allemands abandonnèrent Balaguier , et les lieutenants de Philippe V achevèrent de soumettre FÀragon.
En Flandre, le comte d'Harling s'empara, le 28 mai, des écluses de Harlebeck, sur la Lys, au-dessous de Courtrai. Marlborough passa l'Escaut en présence de Yillars et s'empara de Bouchain. Vers le même temps Da Guay-Trouin, qui depuis plusieurs années se signalait par ses aventureuses entreprises sur l'Océan , s'empara de Kio Janeiro, au Brésil , et fit éprouver aux Portugais un dommage de vingt-cinq millions. En Allemagne , aucun événement mémorable ne fut à signaler. Smr ces entrefaites, Louis XIV ayant ouvert des négoeiatioiis
•^joojitavec l'Angleterre, les deux puissances posèrent de cou- ; mais F^ cert les premières bases d'une paix prochaine ,. et les ant sesl Anglais se retirèrent de la coalition.
L'Angleterre fut amenée à cette détermination inespérée par l'un de ces événements dont les pays soumis au régime représentatif sont si souvent le théâtre. Les whigs qui, depuis 1688, dominaient dans les deux chambres , perdirent la majorité , et l'influence passa aux tory s. Cette réaction fut hâtée par la reine Anne , qui supportait impatiemment la tyrannie des whigs ; Marlborough , l'homme le plus considérable de ce parti , fut disgracié et dut subir l'ascendant exercé dans les affaires par le vicomte de Bolingbroke , ennemi déclaré de la guerre. La mort de l'empereur Joseph I**^ , survenue au mois d'avril 1711 , acheva de confirmer le ministère anglais dans ses dispositions pacifiques.
Cet événement était en effet d'une haute importance pour l'Europe : il dérangeait les plans , le principe et l'équilibre de la coalition. Joseph I«' étant mort sans enfants , la couronne impériale passait à l'archiduc Charles , déjà reconnu par les alliés roi de toute la monarchie espagnole, et l'Europe, en continuant de soutenir ses prétentions, n'aboutissait qu'à restaurer l'empire de Charles- Quint , dont les souvenirs l'avaient armée depuis dix ans contre Louis XIV. L'Angleterre se demandait dès lors si elle devait beaucoup gagner à refaire , au profit de l'Autriche , la politique qu'elle travaillait à détruire au détriment de la France. Ne lui suffisait- il pas désormais d'obtenir de cette dernière puissance , des garanties contre les agrandissements exagérés et, de plus, la reconnaissance formelle des droits de la reine Anne au trône des Stuarts?
L'Emperear et ses alliés essayèrent de traverser les négociations commencées entre Louis XIV et la reine Anne ; le prince Eugène fut envoyé en Angleterre pour qu'il eut à se concerter, dans ce but , avec Marlborougli et les whigs. Le ministère anglais, pour paralyser cette tentative, frappa un coup décisif en destituant Marlbo* rough de toutes ses charges et en le remplaçant par le duc d'Ormond dans le commandement général des forces de terre delà Grande-Bretagne.
Cependant , malgré la suspension d'armes accordée par l'Angleterre , et qui ne tarda pas à être définitivement ratifiée , Louis XIV et la France se trouvaient placés sur le penchant de leur ruine : le vieux roi , que la mort dépouillait successivement de ses fils et de ses petits-fils, conduisait lentement le deuil de sa famille ; la France, épuisée d'hommes et d'argent, envisageait avec effroi les chances d'une guerre qu'elle était réservée à subir entre le règne d'un vieillard éteint et celui d'un enfant encore au berceau : le sentiment de Thonneur la soutenait seul dans une lutte poursuivie sans espérance. C'était sous de pareils auspices que venait de s'ouvrir l'année 1712.
liOuis XIV se montra plus grand que son infortune; il ne fléchit point devant le danger. Une armée lui restait encore , il la mit sous les ordres de Villars. « Vous voyez mon état, M. le maréchal, lui dit-il; il y a pea d'exemples de ce qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa fille et leur fils, tous de grande espérance et bien tendrement aimés. Dieu me punit , je Tai bien mérité.... Je vais vous apprendre ma pensée.
« Presque tous les courtisans veulent que je me retire à Blois , en cas de défaite , et que je n'attende pas à Paris
les approches de l'année ennemie ; mais je ne consentirai
jamais à laisser menacer ainsi ma capitale. En cas de malheur, TOUS rallierez les débris de mon armée derrière la Somme. Je connais cette rivière ; elle est difficile à passer, et il s'y trouve des places qu'on peut rendre bonnes. Partez donc, et si vous êtes vaincu, j'irai avec ce qui me restera de troupes fidèles faire un dernier effort avec vous, et m'ensevelir, s'il le faut, sous les.ruines de l'État. »
, Telle fut la généreuse résolution du vieux monarque; mais
. • il n'eut point à l'accomplir jusqu'au bout. - Yillars trompa l'ennemi par de savantes manœuvres
: et remporta sur les Impériaux, le 24 juillet 1712, la célèbre bataille de Denain. Cette victoire contraignit Eugène d'abandonner le siège de Landrecies et amena la délivrance successive de plusieurs villes fortes ; Marchiennes , Douai , Bouchain et le Quesnoy. L'Europe reconnut alors combien la monarchie française était puissante dans ses convulsions; elle ne voulut pas la réduire au sublime désespoir dont avait parlé Louis XIV. La plupart des alliés de l'Empereur l'abandonnèrent et se montrèrent favorables à la paix.
Elle fut signée à Utrechtle 11 avril 1713. Les con-
' ditions en furent pénibles pour la France. L'électeur de
. Brandebourg fut reconnu roi de Prusse , et l'on stipula qûè,ie cas de vacance de l'une des deux dynasties sur-
; ven^ant, Philippe V et ses héritiers, Louis XIV et sa descendance renonceraient à réunir sur une même tète les couronnes de France et d'Espagne. Dunkerque fut démantelé, et la France abandonna à l'Angleterre une partie de ses colonies; elle conserva Landau et rendit plusieurs places importantes de la Flandre et du Rhin ,. àû Portugal; elle reconnut en toute propriété et en toute souve-
raineté les deux bords de la rivière des Ainazones ; ao roi de Pmsse elle céda , au nom du roi d'Espagne , la Haute- Gueldre et le pays de Kessel; elle consentit à ne plus lui contester la principauté de Neufchàtel et le Yalentin; an duc de Savoie elle restitua la Savoie et Nice , et céda cinq vallées piémontaises en échange de celle de Barcelonnette; elle lui garantit de plus la possession de la Sicile avec le titre de roi. La Hollande rendit à la France Lille, Orchies, Béthune, Aire , Saint- Venant et le fort François; Louis XIY, de son côté, accorda à cette république, comme barrière , Tournai , Tpres , Menin , Furnes , Warneton , Warwick , Gomines et le fort de Knock.
L'Empereur seul ne fut pas compris dans ces arrangements : les avantages que lui offrait Louis XIY pour le déterminer à la paix ne lui paraissaient pas assez grands , et la guerre continua durant quelques mois encore sur le Rhin et en Catalogne. Elle fat suivie avec succès par les généraux de Louis XIV, qui s'emparèrent de Fribourg et de Barcelone. Ces succès désabusèrent enfin l'Empereur, et ce prince consentit à poser les armes. Les préliminaires de la paix furent arrêtés à Bastadt, entre Villars et le prince Eugène, et devinrent définitifs le 7 septembre 1 7 1 4 , à la suite du congrès de Bade, en Argovie. L'Empereur obtint de nombreuses concessions en Italie et dans les Pays-Bas ; la France lui restitua le Vieux-Brisach , Rehl et Fribourg; elle garda Strasbourg, Landau , Neufbrisach , Huningue et la souveraineté de l'Alsace. Enfin , les deux fidèles alliés de Louis XIV, les électeurs de Cologne et de Bavière , furent rétablis dans leurs États. Il suffira d'un mot pour caractériser ces divers traités de paix : bien qu'imposés par la force, ils laissèrent la France plus puissante en Europe que la guerre ne l'avait
trouvée. L'Espagne était acquise à la famille de Bourbon , et le monde avait appris qu'il existait dans le beau royaume de Louis XIY assez d'énergie et de ressources pour tenir tète à toutes les nations civilisées. Un pareil ennemi est du nombre de ceux qu'on estime autant qu'on le redoute, et désormais, parmi les rois de l'Europe , il ne s'en trouvait point qui osât sans nécessité se mesurer contre lui.