‹ Histoire de Louis XIVChapitre 7 sur 19 · AU · texte numérisé non relu

AU

Boyal , au milieu des imprécations et des menaces du peuple. Tandis qu'ils essayaient d'obtenir de la reine la liberté des prisonniers , le jeune roi se livrait dans la cour aux jeux de son âge , ce qui fit dire au président de Mesmes : « Pendant que cet enfant joue là- bas, il perd une couronne !....» Cette sinistre prophétie et les instances de la reine d'Angleterre , épouse de Charles P' , déterminèrent enfin Anne d'Autriche et le conseil à donner satisfaction au parlement et à la multitude. Dès que le peuple eut ainsi conquis la liberté de Broussel , il s'empressa de poser les armes et de porter en triomphe son idole le long des rues pacifiées et à travers les barricades détruites.

Tel fut ce mouvement révolutionnaire qui eut un long retentissement. La victoire des bourgeois et des faubourgs ne mit pas fin à toutes les inquiétudes de ceux qui redoutaient une revanche de la cour et du cardinal. Pendant la nuit qui suivit la journée des barricades, le peuple monta la garde dans les carrefours ; il y eut plusieurs alertes, de nouveaux attroupements séditieux se formèrent, en dépit des efforts des échevins, du prévôt des marchands et des chefs de la bourgeoisie, qui siégeaient à l'Hôtel-de-Ville. On répandait dans la foule le bruit que des troupes allaient cerner Paris; il fallait beaucoup de peine à l'autorité pour calmer les esprits et dissiper les craintes.

Au fond ces méfiances n'étaient point entièrement chimériques : la reine avait sur le cœur la contrainte qu'on lui avait fait subir ; le cardinal ne cherchait qu'à gagner du temps et à résoudre , par ruses et faux -fuyants, des diflicultés qu'il n'osait guère aborder de front. Le peuple n'avait point d'ailleurs éprouvé impunément la conscience de sa force; il entrevoyait, dans un prochain avenir, d'autres

luttes et de plus sérieux résultats. Le coadjuteur n'était pas homme à le laisser au repos tant que son ambition ne serait pas pourvue , sa vanité satisfaite. Quant au parlement, il était glorieux d'avoir servi de médiateur; ses destinées s'agrandissaient à ses yeux autant que son rôle ; quoique sans racine dans les institutions, il aimait à s'entendre dire qu'il était établi, « comme autrefois les éphores , pour modérer l'extrême puissance des rois et pour s'opposera leurs dérèglements....» On chatouillait agréablement ses espérances en lui répétant : « Que depuis quelques années les ministres de France étaient persuadés que c'est régner précairement que de n'étendre leur empire que sur les choses permises; que les derniers rois leur avaient si fort abandonné la conduite de l'État, qu'ils s'étaient rendus la proie de leurs passions; que les lois étaient étouffées par la crainte , et la justice par la force; que le temps était venu de rétablir l'ordre ancien et de remettre sur pied cette relation harmonique qui doit être un commandement légitime et une obéissance raisonnable ; que pour cet effet les peuples réclamaient leur justice , comme le seul asile pour prévenir leur dernière oppression; qu'une si sainte mission , étant approuvée du Ciel et suivie des acclamations publiques , les mettait à couvert de la crainte (t)....»

Cette puissance politique , ces droits tribunitiens que réclamait le parlement de Paris ne reposaient, comme on l'a vu , sur aucun titre légal , sur aucune charte authentique; le parlement , si formaliste lorsqu'il s'agissait des actes de l'autorité ou des justiciables, aurait été fort en

(i) Paroles de Fayocat général Talon. (Voir les registres du parlemeat de Paris, année 1648)

<a^ 46 lSte>

peine de montrer le texte à Faide duquel il s'arrogeait la faculté d'intervenir dans les grandes affaires de l'État et de juger entre le roi et ses peuples. Mais , à défaut de règles écrites , ce corps invoquait des traditions et des précédents; il se disait héritier des états généraux du royaume et leur fondé de pouvoirs tacite. La cour, qui plus d'une fois avait fortifié ces prétentions exagérées , commençait à ne leur opposer que des protestations stériles, démenties au besoin par des concessions; et quant au peuple, il se montrait fort peu scrupuleux en matières de ce genre, il était même tout disposé à reconnaître à messieurs du parlement plus de prérogatives qu'ils ne s'en attribuaient ; sa seule inquiétude était qu'on n osât pas davantage , et il paraissait craindre plus encore l'inaction ou la timidité de la magistrature que ses envahissements dans le domaine de l'autorité royale.

Les deux partis en étaient venus à s'observer , attendant chacun un prétexte : seulement le cardinal avait profité de ces moments de répit pour emmener le jeune roi hors de Paris ( 1 3 septembre). La reine régente, retirée à Saint -Germain, avait repris courage; justement indignée des insolences que la populace se permettait librement à son égard , et des termes de mépris dont certaines gens de bas étage l'apostrophaient dans les rues de Paris , elle méditait les moyens de faire rentrer dans Tordre ces brouillons et ces factieux (ainsi les nommait- elle) , qui osaient s'en prendre à la majesté du trône. Les conseils de Mazarin la déterminèrent à exiler Chàteauneuf et à envoyer Chavigny à Vincennes ; c'étaient deux Frondeurs accrédités dans le parti. Ce coup d'autorité ranima le feu qui couvait sous la cendre; le parlement s'en émut, les principaux rebelles s'agitèrent; le coadjuteur, qui depuis

<a® 47 Se>

six mois n^avait rien épargné pour capter la faveur du peuple (1), fit ouvrir au parlement, par le président Viole , ami de Chavigny , l'avis de renoi;iveler l'arrôt donné contre le maréchal d'Ancre en 1617 , et qui défendait aux étrangers de s'immiscer dans le gouvernement de l'État. C'était briser judiciairement le pouvoir aux mains de Mazarin, Italien d'origine; cette résolution hardie trouva des approbateurs, particulièrement dans les rangs des jeunes conseillers , qui dominaient la sagesse des anciens. « La barbe du premier président, si vénérable , dit Monglat , ne pouvait les retenir. » On en serait venu aux dernières extrémités , si le prince de Coudé , que son ambition séparait de Mazarin , mais qui cherchait à concilier les partis, n'eût proposé entre les princes et le parlement une conférence dont on eut soin d'exclure le cardinal ; c'était le principe féodal cherchant à s'accommoder avec le principe parlementaire, en dehors des intérêts de la masse , et pour des satisfactions de vanité. L'issue de cette conférence fut favorable aux prétentions de la magistrature. Le roi revint à Paris , et Chavigny fut remis en liberté, mais exilé (4 octobre). Cet expédient ne produisit qu'un calme trompeur. Le coadjuteur ne s'arrangeait point du retour de l'ordre et multipliait les intrigues. Comme un édit venait d'autoriser le roi à emprunter sur les tailles à dix pour cent d'intérêt, Paul de Gondi convoqua une assemblée de théologiens , et fit condamner cette mesure du gouvernen^ent comme un acte usuraire prohibé par TÉglise. On fut obligé dç retirer redit. Cependant la licence ne connaisi^ait plus de bornes :

(1) Il avait dépensé trente-six mille écusen aumônes et en libéralités, cal> culées , non sur les besoins des pauvres , mais sur la nécessité de se Taire des i clients et des partisans.

<« 48 îSb>

de part et d'autre on se déchirait par des chansons et des libelles ; la reine et le ministre étaient l'objet des attaques les plus passionnées. Ce fut alors que la cour rechercha enfin les moyens de réduire les mutins par la force : divers moyens, plus ou moins violents, furent proposés dans le conseil ; Mazarin les combattit et fit adopter l'avis de Le Tellier, d'après lequel on devait affamer Paris et en faire le blocus. Qu'est-il besoin de mêler à ces événements d'un ordre si grave les petites querelles de la cour et des princes? Tantôt le duc d'Orléans et le prince de Condé se montraient unis, tantôt ils se disputaient la popularité : le chapeau de cardinal, sollicité par Gaston pour l'abbé de La Bivière , son secrétaire , était en même temps réclamé par la maison de Condé pour le prince de Gonti. Mazarin se servait de ces inimitiés étroites et de ces prétentions inopportunes pour tenir en présence et en guerre les rivalités et les jalousies des princes : étrange situation que celle de cet homme , réduit à disputer l'influence aux courtisans, le gouvernement aux princes , sa liberté , sa vie peut-être , au parlement et au peuple , et qui, pour moyens de lutte, n'avait que l'esprit de ruse et la subtilité des combinaisons.

Les circonstances devenaient assez graves : la cour était impatiente de dompter Paris et de réaliser les projets qu'elle avait formés contre la Fronde ; elle venait d'ailleurs de s'assurer de l'appui du prinoe de Condé, et dès lors eUe n'hésitait plus à s'éloigner de la capitale pour en faire le blocus. Le 6 janvier 1649, elle prit la fuite et se retira nuitamment à Saint- Germain : quelques chevaux sellés à la hâte , des mules , deux carrosses fermés avaient suffi pour la transporter. Ce départ avait été si précipité, qu'en arrivant à Saint-Germain il ne se trouva de lits que pour

<« 49 iSo

le roi et sa mère : les dames et seigneurs couehèrenl sur la paille : toutefois , malgré ce dénûment , la cour ne doutait pas du succès réservé à ses efforts ; elle comptait sur douze mille hommes de bonnes troupes, sur Pépée de Rocroi et de Lens , et sur les régiments que la paix de Westphalie ramenait d'Allemagne en France.

La nouvelle du départ du roi ne tarda pas à se répandre dans Paris; les échevins et le prévôt des marchands se réunirent à l'Hôtel-de- Ville pour aviser aux besoins de la sécurité et de la police ; pendant qu'ils délibéraient , le peuple, de lui-même et sans ordre, se saisit de la porte Saint-Honoré , par laquelle le roi était sorti; de son côté, le parlement , sous la double impression de la haine et de la peur, s'assembla au lieu ordinaire de ses séances. Deux partis s'agitaient dans son sein : l'un qui voulait se soumettre, l'autre qui poussait à la résistance. Ce dernier l'emporta et fit rendre un arrêt par lequel il fut ordonné que les bourgeois prendraient les armes , que l'on garderait les portes de la ville , et qu'enfin le prévôt des marchands et le lieutenant civil pourvoiraient au passage des vivres. Une disposition de cet arrêt enjoignait à tous les gouverneurs , capitaines , maires , échevins , baillis et sénéchaux , et à leurs lieutenants des villes , bourgs , bourgades , ponts et passages à vingt lieues à la ronde de Paris , de laisser passer librement les denrées et objets d'approvisionnement destinés à la ville , et de se refuser à recevoir garnison ou gens de guerre. C'était se préparer aux éventualités du blocus.

Le gouvernement de la régente , pour toute réponse, adressa au parlement une lettre de cachet qui lui prescrivait de se transporter à Montargis et d'y attendre les ordres du roi : ce coup de vigueur consterna la compagnie ,

qui , malgré les avis de Broussel et de quelques autres, se borna à rendre un arrêt par lequel elle assurait la reine de son obéissance et la suppliait de lui permettre de se justifier. Deux autres lettres de cachet intimaient à la chambre des comptes et au grand conseil de se rendre , l'une à Orléans, l'autre à Mantes : la chambre des comptes adressa à la cour d'humbles remontrances ; les membres du grand conseil se soumirent, mais l'Hôtel-de- Ville leur refusa des passe-ports , et ils ne purent partir.

Cependant l'agitation croissait dans Paris : les échevins et les gens du roi se voyaient déjà débordés ; le coadjuteur soufflait partout l'esprit d'émeute, tout en affectant vis-àvis de la régente de faux semblants de fidélité. A la faveur de l'émotion populaire toujours croissante, les quarteniers firent prendre les armes et demandèrent à assumer sur eux la garde de Paris; le conseil de ville, quoique moins impatient, se vit forcé de suivre de loin cette impulsion , et de commettre le commandement des diverses portes de Paris à des officiers dignes de la confiance des Frondeurs. Soudain on apprit que la reine , conseillée par Mazarin, avait refusé d'entendre une députation du parlement qui s'était rendue à Saint-Germain pour obtenir des conditions plus douces; cet acte d'autorité, empreint d'une dignité mesquine, tourna contre ses auteurs ; le parlement, la veille encore disposé à se soumettre, se réfugia tristement dans la rébellion ; il rendit alors contre Mazarin l'arrêt célèbre qui le déclarait perturbateur du repos public et lui enjoignait de se retirer de la cour dans la journée (9 janvier), et de sortir du royaume dans la huitaine , faute de quoi il était ordonné à tous les sujets du roi de lui courir sus, sans qu'il fût permis à personne de le recevoir. Le même arrêt prescrivait une levée dip troupes destinée à assurer la dé-

fense de la capitale et l'exécution des volontés de justice. C'était décréter la guerre.

Le parlement avait affaire à forte partie ; trouvant en face de lui le grand Gondé et les armées royales , et ne voyant dans la soumission que la ruine entière de ses espérances , il se détermina à accepter la lutte ; appuyé d'un côté sur la bourgeoisie et la multitude, il avait de l'autre, dans les rangs de la noblesse et jusque parmi les princes du sang , des adhérents dont l'appui venait encore le fortifier. Le prince de Conti , frère de Condé , aussi jaloux de son aîné qu'incapable de régaler, était venu, l'un des premiers, offrir ses services à la Fronde ; le duc de Longueville, beau-frère de ces deux princes, s'était laissé faire, par les conseils de sa femme , Fun des chefs de la révolte ; à leur suite et à leur exemple venaient le duc d'Elbeuf, prince de la maison de Lorraine ; le duc de Bouillon et son frère le vicomte de Turenne, qui faisait ainsi défaut à la gloire, mais qu'égarait une passion insensée j les ducs de Nemours et de Vendôme ; mesdames de Montbazon et de Chevreuse , de longue main habituées aux intrigues ; et à la tête de tous , on ne sait trop pourquoi , le duc de Beaufort; c'était un étourdi, sans portée d'esprit, un fanfaron assez brave , chose rare , mais hors d'état d'asseoir et de conduire une entreprise : « comme il était petit-fils de Henri le Grand , qu'il parlait le langage des halles , ce qui n'est pas ordinaire aux enfants de Henri le Grand, et qu'il avait de grands cheveux bien longs et bien blonds (1), » il plaisait aux gens de la rue et menaçait de remplacer la popularité du vieux Broussel par une popularité non moins éphémère. Au milieu de ces meneurs de toute condition ,

(0 Uémoires du cardinal de Reiz.

réunis sans trop savoir pourquoi , prêts à se séparer au premier triomphe , s'agitait et se remuait sans cesse le coadjuteur , épris du seul désir de jouer un rôle et de faire pencher sous le poids de sa vaniteuse importance la balance où se pesaient les intérêts de la France et les choses publiques.

Quatre éléments principaux étaient entrés dans la Fronde : le peuple proprement dit , qui , par des instincts à peu près analogues à ceux du coadjuteur , voulait se révolter contre l'autorité , quelle qu'elle fût , et dans les rangs duquel éclataient déjà des espérances anarchiques ; la bourgeoisie, moins déterminée, moins agissante , et plus timide , qui aurait bien voulu humilier le pouvoir sans le détruire , et qui d'ailleurs craignait plus encore le pillage et les excès de la guerre civile qu'elle ne détestait Mazarin ; représentée , ou à peu près , par le prévôt des marchands et les échevins, elle ne s'engageait qu'à contre-cœur dans les extrémités de la lutte ; venaient ensuite les princes et les seigneurs , qui , poussés par le vertige de l'amour-propre et de la jalousie , s'imaginaient de bonne foi que le salut de la France était compromis dans le conflit de leurs prétentions : ils étaient prêts à faire la guerre, à nourrir les hostilités jusqu'au moment où il plairait à la régente de leur sacrifier le ministre , de leur abandonner les grâces de la cour et de se mettre sous leur tutelle : quand ce moment serait venu , ils étaient fort disposés à laisser là la cause des bourgeois et des robins ; le dernier parti , le plus formidable , parce qu'il calculait ses démarches et avait une arrière- pensée, se composait du parlement et de son entourage. Il paraît prouvé que , sous l'impression des événements d'Angleterre , le parlement entrevoyait pour lui la possibilité et le droit de

se substituer aux anciennes assemblées nationales et de s'ériger en chambre des communes. Cet espoir flattait son orgueil , et, comme entre le rôle passif que lui avait imposé Richelieu et la grande mission qu'il rêvait il ne voyait d'autre obstacle qu'un favori, d'autre moyen qu'une victoire, c'était lui qui maintenant poussait à la résistance et à la guerre. Cette esquisse serait incomplète si l'on ne tenait compte des passions romanesques , des enthousiasmes frivoles et de l'entraînement de la mode , qui eurent beaucoup de part à la persévérance et à la gravité des événements. Beaucoup que le sentiment du devoir eût retenus dans la soumission se liguèrent par galanterie derrière le char des duchesses de Montbazon et de Longueville ; ils firent la guerre au roi , ils Vauraient faite aux dieux pour un regard et un sourire : une fleur et une écharpe distribuées par de belles mains paraissaient à ces nobles hommes le salaire plus que suffisant de la révolte ou de la trahison. Au fond , tout en dévouant à la honte les fautes de cette génération coupable, la société moderne, qui se fait si sévère, n'aurait qu'à jeter les yeux sur elle-même et à voir que l'humanité, en prenant plus d'hypocrisie peut être, n'est pas devenue plus généreuse et plus irréprochable. Le mobile des actions mauvaises est changé , et voilà tout. La guerre une fois acceptée, il fallait la soutenir. Chacun se taxa pour lever des troupes. Les magistrats donnèrent l'exemple. La grande chambre , les enquêtes , les requêtes, la chambre des comptes, la cour des aides, après avoir tant crié contre les impôts faibles et nécessaires à l'État, fournirent une somme dix fois plus forte pour le service de la Fronde: le peuple est ainsi ; il ne mesure pas le murmure au sacrifice , mais le sacrifice aux sympathies : les corporations et les maîtrises levèrent un régi-

<ag| 54 !St>

ment à leurs frais; vingt conseillers nouveaux, institues par Bichelieu , et que le parlement ne subissait qu'à regret, les accablant de dédains et de déboires, donnèrent quinze mille livres par tête pour racheter leur nomination aux yeux de la compagnie. Enfin le coadjuteur arma un régiment h ses frais.

Pour compléter encore cette esquisse rapide, il est juste de dire que Tesprit français ne perdit pas ses droits : dans notre pays on se bat , on tue , on meurt , mais surtout on cherche à mettre de son côté le bon goût et la grâce. Ce caractère dislinctif de la nation commence , il est vrai , à s'eflFacer ; les habitudes du gouvernement parlementaire assombrissent les mœurs et alourdissent les esprits ; au temps dont nous parlons , la gaieté ne connaissait encore ni frein ni limites. On chansonnait l'ennemi, on décochait contre lui autant d'épigrammes que de balles ; et, quand les ridicules de Mazarin ne fournissaient plus à la plaisanterie que des textes vieillis , on s'en prenait à ses propres amis, aux chefs eux-mêmes de la Fronde. Ainsi le régiment du coadjuteur était dérisoirement nommé le régiment de Corinthe , parce que ce prélat était archevêque titulaire de cette ville ; cette troupe ayant, dès le début, été mise en fuite, on appela cet échec la première aux Corinthiens, Les vingt conseillers qui avaient chacun fourni quinze mille livres furent désignés à la ville soiis le nom de Quinze- Fing^f s. Le duc de Beaufort, au langage populacier, porta le surnom de Roi des Halles. Ajoutons que les historiens ont généralement envisagé trop exclusivement ce point de vue plaisant de la Fronde, et qu'ils en ont bien facilement conclu , à tort selon nous, que cette époque n'eut rien de très-sérieux et de très* grave. Que sous Louis XIV et sous Louis XV on ait ainsi

rapetissé les faits à des proportions de comédie , cela était bon pour le pouvoir d'alors , qui devait tendre à livrer aux sarcasmes et aux mépris les tentatives de ce genre ; aujourd'hui l'histoire est Ubre de reprendre toute l'indépendance de ses jugements.

Cependant l'exemple du parlement de Paris fut un moment contagieux ; le premier qui le suivit fut le parlement d'Aix en Provence : cette dernière cour fit arrêter le comte d'Alais , gouverneur de la province ; le parlement de Rouen se souleva à son tour ; les villes de Reims , de Tours et de Poitiers se soulevèrent et prirent les armes ; le duc de La Trémouille fit des levées de gens de guerre pour le service de la Fronde ; le Mans chassa son évéque et la maison de Lavardin , qui était attachée à la cour ; Bordeaux et Toulouse manifestèrent des dispositions hostiles.

Les événements furent de médiocre portée : Coudé n'avait sous ses ordres que huit mille hommes ; c'était trop peu pour prendre Paris de vive force; la Fronde disposait d'une armée considérable, mais elle se composait de bourgeois sans discipline et inhabiles au métier delà guerre. Ces gens-là faisaient des sorties pour favoriser l'entrée des convois de vivres , et la plupart du temps ils étaient battus et mis en fuite ; tout se bornait à des escarmouches et à des affaires d'avant -postes. Coudé s'étant rendu maître de toutes les avenues de la capitale , à l'exception de Brie-Comte-Robert et de Charenton , ce dernier point fut le théâtre d'une aflfaire assez sérieuse : malgré les efforts de trois mille hommes chargés de sa défense par le prince de Conti, le village de Charenton fut pris et demeura au pouvoir des troupes royales. Turenne, récemment nommé maréchal de France , commandait alors l'armée d'Allemagne ; dans le désir de plaire à la duchesse

deLongueville et de recouvrer la principauté de Sedan, patrimoine de sa famille , il donna à ses soldats l'exemple de la désertion .et passa sous les drapeaux de la Fronde ,* mais Tarmée, plus généreuse que son chef, demeura fidèle au devoir.

Durant ce blocus, qui fut signalé de part et d'autre par de petits succès et de petites défaites , les habitants de Paris manifestèrent d'abord un enthousiasme assez prononcé pour la révolte ; s'ils n'aboutirent qu'à de minces résultats , c'est que , les mœurs et l'habitude des armes leur faisant défaut, ils n'avaient guère d'autres ordres à suivre que les inspirations timides du parlement. Cette compagnie tenait chaque jour séance , déUbérant sur les affaires de la guerre et de la police ; mais , comme on doit l'attendre de gens de robe, très- formalistes et très-minutieux par tradition , les conseillers perdaient un temps considérable à traiter des questions frivoles que des hommes pratiques auraient résolues en un quart d'heure. Celui des meneurs que son intelligence mettait à même d'apprécier la portée de cette conduite , l'archevèquecoadjuteur, la jugea ainsi : « Cet entêtement pour des bagatelles , joint à Tacharnement que l'on avait à ne se point départir des formes en des affaires qui y étaient directement opposées, me fit connaître de très- bonne heure que les compagnies qui sont établies pour le repos ne peuvent jamais être propres au mouvement. » Cette vérité, aujourd'hui triviale, semblait alors assez hardie.

La cour ne manquait point à Paris et dans le parlement de gens fort disposés à servir ses intérêts : les uns demandaient ouvertement qu'on entrât en accommodement avec la reine , les autres inondaient la ville et les lieux pubUcs de pamphlets, de chansons et de caricatures destinés à

paralyser le mauvais effet des publications de ce genrâ qu'autorisait ou laissait faire la Fronde. Bien de ce qui a été vu de nos jours ne surpasse la révoltante grossièreté de ces dessins et de ces attaques.

Mais le peuple , comme il arrive toujours quand Témeute se prolonge au delà d'une certaine durée, com* mença à s'ennuyer d'une révolte en quelque sorte sta* gnante : messieurs du parlement n'annonçant aucun plan futur d'organisation sociale, et ne mettant en avant aucune idée pour laquelle on se dévouât sans regret à la mort, on finit par se demander ce qu'on pouvait gagner à faire la guerre : en général les milices bourgeoises, très-peu désireuses de rechercher les occasions de danger, évitaient avec soin l'occasion de se trouver en face de l'ennemi, et se lassaient vite de parader dans la boue et dans la neige de la banlieue. Quand le soir arrivait, quand les colonnes de volontaires envoyées en reconnaissance au dehors de la viDc rentraient dans leurs fojfers , souvent battues , toujours découragées et chansonnées, elles se demandaient si ces luttes sans issue n'auraient pas un terme, et si la paix ne renverrait pas bientôt les citadins à leurs loisirs et à leurs affaires domestiques. Ces symptômes d'accommodement mécontentaient la faction parlementaire , qui , poussée par Broussel et Grandméml , rêvait peut-être une révolution au bout d'une résistance; mais surtout ils inquiétaient ceux des princes et des seigneurs dont la Fronde servait les intérêts et les vanités. Ces derniers, alors, n'épargnaient rien pour donner des gages au peuple; tantôt c'était madame de Longueville , la sœur du grand Gondé, qui , avec sa fille, venait à titre d'otage prendre logement à l'Hôtel-de- Yille de Paris, et tantôt messieurs les échevins obtenaient

rhonneur de tenir sur les fonts baptismaux ^ au nom de la cité , le prince que madame de Longueirille mettait au monde : ces jours-là l'enthousiasme se ranimait, les dames de la halle pleuraient de joie; les forts et les harengères couvraient de fleurs le perron qui s'avance sur la Grève , et les orateurs du parlement comparaient la princesse à ia mère desGracques. Le lendemain les illusions s'effaçaient, et l'on se trouvait en présence de la cherté du pain , de la crise du commerce et des rudes coups de hallebarde.

Cependant la cour avait aussi ses tribulations et ses motifs de crainte : les nouvelles des provinces étaient peu rassurantes , et Ton apprenait chaque jour les progrès de l'agitation frondeuse ; on s'indignait d être à la merci de Condé , protecteur aujourd'hui, demain, peut-être, adversaire; enfin, la catastrophe qui venait de coûter la vie à Charles I*''' donnait à penser aux plus intrépides.

Ainsi des deux côtés, à l'exception d'une poignée d'hommes qui se croyaient intéressés à la durée de la lutte, on désirait, sans oser le dire, une prompte et honnête pacification ; ce qui , pour les gens sages , en hâta le terme fut la faiblesse ou la coupable condescendance qu'eurent les chefs de la Fronde, et particulièrement le coadjuteur, de négocier avec l'Espagne et de réclamer les secours de l'étranger. Ce n'était pas la première fois que la haine contre Richelieu ou Mazarin engageait les mécontents dans ces errements; mais le sentiment national, encore mal défini sans doute, quoique sérieux, condamnait l'emploi de ces ressources impies.

De part et d'autre on n'avait déposé aucun ressentiment et aucune prétention, mais on était en proie au malaise et aux inquiétudes. Les paix qui se font sous l'empire de ces situations réciproques ne reposent, pas plus

qae les guerres pareilles à la Fronde, sur des principes certains et sur des bases durables. On s'accommode sans trop saToir pourquoi , on se combattait de même. Un traité fut conclu à Buel le 1 1 mars 1649, qui remit les choses comme elles étaient ayant la fuite du roi et ue satisfit aucun des deux partis. La régente consenra son ministre , et le parlement son autorité : ce fut d'ailleurs cette compagnie , d'accord en cela avec la bourgeoisie , qui fit les premières ayances. Les seigneurs et les princes du sang qui avaient embrassé la cause de la Fronde , dans l'intérêt de leurs vanités ou de leurs rancunes, se plaignirent d'avoir été oubliés dans le traité de Ruel; on eut égard à leurs réclamations , et , par des articles additionnels signés à Saint-Germain , chacun de ces mécontents stipula le prix de son retour à l'obéissance. Il y eut d'ailleurs une amnistie générale , à la faveur de laquelle le coadjuteur obtint son pardon. La rentrée du roi à Paris était une des conditions de la paix , mais la reine témoigna le désir de ne point revenir de sitôt habiter Paris. Mazarin, qui craignait pour sa propre sûreté, contribua par ses conseils à tenir la cour éloignée de la capitale. Enfin , le 18 août 1 649 , le jeune roi rentra à Paris , en grande pompe , ayant dans son carrosse le cardinal-ministre et le prince de Condé , et la tranquillité publique parut raffermie.

Elle ne devait Tètre que pour peu de temps : dès le lendemain de la conférence de Buel, le prince de Condé avait compris l'importance du rôle qu'il venait de jouer et proportionné dans ses désirs sa récompense à la grandeur du résultat. Or Mazarin n'avait pas vaincu le parlement pour céder l'influence au prince; il résista, et Anne d'Autriche soutint son ministre. Les chefs vain*-

eus de la Fronde, le prince de Gonti, madame de Lon-* gueville et leurs adhérents entretinrent ayee adresse les ressentiments de Gondé. Gelui-ci, fier et intraitable, redoubla d'exigences et de prétentions; autant il avait servi la cour, autant il affecta de la mépriser. Le moindre retard mis à satisfaire ses demandes lui paraissait une offense préméditée , et sa hauteur s'Sxhalait en reproches insupportables. Peu à peu les mécontents se rallièrent autour de sa personne. U ne s'agissait plus de querelles politiques et de préséances parlementaires; on laissait en dehors de cette cotterie les hommes de loi et les intérêts municipaux; on se contentait d'opposer au parti de Mazarin et de la régente celui des princes de Gondé et de Gonti, misérable lutte dans laquelle le bien public n'était pas même invoqué comme prétexte. Ainsi ^ Gondé et ses adhérents formèrent un nouveau foyer d'opposition que l'opinion publique désigna sous le nom de parti des petits-maîtres. Ges mots, petits-maîtres et frondeurs , sont restés dans la langue pour désigner les hommes trop sûrs de leurs mérites et les brouillons systématiques ; c'est à peu de chose près ce que la France a gagné à ces querelles.

La cour ne se faisait point illusion sur les dangers dont la menaçait, pour un prochain avenir, cette attitude malveillante des princes du sang ; les choses en vinrent à ce point qu'on se demanda d'où partiraient les premiers coups. Mazarin , avec son adresse ordinaire , comprit bientôt que Gondé ne jouissait pas d'une grande popularité et qu'on pouvait beaucoup oser contre lui. La Fronde n'avait pas encore pardonné au vainqueur de Bocroi le blocus de Paris; c'était autour du duc d'Orléans, oncle du roi , prince faible, mais de mœurs assez douces, et ton-

jours éloigné des partis extrêmes, que commençaient à se rallier les magistrats da parlement et de THôtel-de- Ville. Ainsi, isolé dans son orgueil et dans son entourage de gentilshommes mécontents, Gondé se trouvait affaibli à son insu. La régente et Mazarin mirent à profit ces circonstances favorables : on entama des négociations secrètes avec le coadjuteur, auquel on fit espérer le chapeau de cardinal; puis le 18 janvier 1650, comme les princes de Gondé , de Gonti et de Longueville s'étaient rendus au Palais-Royal pour assister au conseil, ils furent tous trois arrêtés et conduits sous escorte au château de Yincennes. On avait pris des précautions contre le peuple ; mais le peuple, au Ueu de délivrer les prisonniers , alluma des feux de joie.

Pendant que les citadins de Paris voyaient avec plaisir humilier Tennemi de la Fronde, le parti des princes et les derniers chefs de la féodalité sentaient bien que c'en était fait pour toujours de leurs prétentions, si le ministre pouvait impunément atteindre de si hautes têtes. La noblesse de province , les possesseurs de fiefs et de villes éprouvèrent en même temps le besoin de se Uguer et de faire une dernière tentative contre le système monarchique imaginé par Bichelièu et continué par Mazarin. Le régime de grande aristocratie avait encore dans le pays de profondes racines : la France, qui forme aujourd'hui un corps homogène, organisé, et fonctionnant sous la main du pouvoir, se composait alors de nationalités rivales , distinctes et puissantes ; Bichelièu avait abattu les chefs , mais l'esprit provincial était encore vivace : c'est ce qui servait merveilleusement les projets des princes et des grands. Le duc de Larochefoucauld , le vicomte de Turenne , les princesses de Gondé et de Longueville ,

d'autres ancieas ou nouveaux Frondeurs saisirent avec audace Toccasion de réyolte que leur offi*ait Mazarin. Larochefoucauld, retiré dans son gouvernement d'Angoumois, leva des troupes contre le ministre; madame de Longueville fomenta des intrigues en Normandie; la princesse de Gondé fit soulever Bordeaux; Turenne, plus dangereux et plus coupable, se joignit aux Espagnols et envahit avec eux la France : ce premier orage fut plus menaçant que dangereux. Les provinces qu'on agitait furent sans grande diiBculté replacées dans le devoir, et Turenne fut vaincu à Bhetel par le maréchal Duplessis- Praslin (15 décembre 1650). Mazarin avait contribué à la répression des rebelles, il avait lui-même envahi la Normandie et assiégé Bordeaux ; la Bourgogne, qui avait pris part au mouvement , se vit comprimée.

Ces événements ayant retenu hors de Paris, pendant plusieurs mois , la cour et le cardinal-ministre, les Frondeurs saisirent cette conjoncture favorable pour travailler Fesprit du peuple et ourdir de nouvelles menées. On se lasse vraiment à suivre ces fluctuations de l'esprit public ; la cendre des feux de joie allumés pour célébrer l'arrestation de Gondé fumait encore, que déjà les bourgeois se rappelaient avec remords que ce prince avait naguère sauvé la France : mille pamphlets répandus dans Paris représentaient Gondé comme victime de son amour pour le peuple et de l'ambition du ministre détesté. Aujourd'hui l'opinion publique change et flotte au vent des journaux ; à cette époque les journaux étaient rares , mais les pamphlets nombreux , et ils agitaient profondément les masses plus ou moins aveugles. Le coadjuteur, mécontent de s'être laissé prendre aux vaines promesses de Mazarin, usait de son crédit et de son influence pour

aigrir la multitude. Avec le secours de la princesse pa* latine, Anne de Gonzague, il forma une coalition entre les débris de la Fronde et le parti des princes : le parlement s'entendit avec eux; Gaston d'Orléans leur, prêta le concours de son nom , toujours traîné à la suite des intrigues , et néanmoins toujours respecté , tant était haute la position de l'oncle du roi. Tous ensemble se liguèrent contre Mazarin pour obtenir la déUvrance de Condé et de ses compagnons de captivité. Cette ligue , d'abord sourde et inaperçue, devint en un moment si formidable , que Mazarin , tout vainqueur qu'il était des révoltés de Normandie et de Guienne, ne se crut point assez fort pour lui tenir tète. Le 6 février 1651 , à huit heures du soir, le ministre quitta furtivement Paris et chercha un refuge à Saint-Germain ; le 1 3 , apprenant que Condé et les princes , qui, pour plus de sûreté, avaient été transférés au Havre , devaient être prochainement rendus à la liberté, il se rendit dans cette ville et ouvrit lui-même aux détenus les portes de leur prison : réparation tardive qui ne désarma pas la colère du prince de Condé (1). Cependant, n'ayant plus rien à espérer, Mazarin se retira à Bruhl, chez l'électeur de Cologne, son ami. Mieux inspiré que ses adversaires de la Fronde , il avait refusé l'asile que lui offraient les Espagnols. On a peine à comprendre comment le pouvoir se trouvait si promptement réduit à ces extrémités , et l'on se rend très-difScilement compte de ce qui faisait alors la faiblesse ou la force des partis ; mais les faits sont là pour convaincre ceux qui se refuseraient à admettre qu'un premier ministre, appuyé par la régente, et dispen-

(1) Le prince disait lui-même qu'il était entré innocent dans sa prison, et qu'il en sortit coupable. Lliisioire se montrera encore plus séTére.

sateur des ordres et des faveurs du gouvernement , se soit trouvé réduit à fuir obscurément à l'étranger sans qu'aucune lutte sérieuse eût été engagée entre lui et ses^ ennemis.

Mazarin n'eut pas plutôt mis le pied hors de France , que le parlement rendit un arrêt qui le bannissait à perpétuité du royaume , lui et sa famille , et ordonnait qu'il serait procédé contre lui et qu'on rechercherait son administration. Gondé et les autres princes rentrèrent dans Paris, et le peuple, qui est toujours disposé à allumer des feux de joie , éclata en transports et en réjouissances. Le 1 1 mars, le parlement donna arrêt portant qu'il serait informé des déprédations que le cardinal avait commises dans les finances; le 19 avril, une déclaration rojale, provoquée par les Frondeurs alors en force, interdit l'entrée du conseil aux étrangers, et même aux cardinaux français , comme attachés par serment à un autre prince que le roi. Ainsi se révélait , comme à ses premiers symptômes , cet esprit d'opposition que le gouvernement de Louis XIY devait plus tard manifester contre le pape. Pour le moment, la déclaration du roi mécontenta le coadjuteur, qui rêvait le chapeau de cardinal et sacrifiait tant de devoirs augustes à cette ambition. Le clei^é réclama contre une semblable mesure de défiance, mais la déclaration du roi n'en eut pas moins les honneurs si souvent contestés de l'enregistrement.

Mazarin exilé , ce fut au duc d'Orléans et au parlement que remonta Tinfluence; le faible Gaston , toujours désireux de la popularité , pourvu qu'elle ne fût pas trop compromettante, affectait d'assister aux audiences, et la magistrature se sentait plus vaine et plus forte par la présence du premier prince du sang. La cour, qui subis-

Bait à regret la prépondérance croissante du parlement, se tenait renfermée au Louvre et concentrait des troupes autour de Paris. EUe entretenait d'ailleurs avec Mazarin une correspohdance très-active et mettait à profit les conseils de l'habile cardinal.

Pour l'emporter dans cette lutte sourde, mais continue, le duc d'Orléans et le premier président Mathieu Mole s'avisèrent de faire déclarer majeur le jeune Louis XI Y : ce prince venait d'atteindre ses treize ans révolus , et, aux termes des ordonnances de Charles Y II , il était entré dans sa majorité officielle. Il se rendit donc au parlement, suivi d'un grand cortège , de la reine mère et des ducs et pairs , et, après que chacun eut pris place, parla de la sorte : « Messieurs , je suis venu en mon parlement pour « vous dire que, suivant la loi de mon Etat, j'en veux « prendre moi-même le gouvernement , et j'espère de la « bonté de Dieu que ce sera avec piété et justice. » Anne d'Autriche prit la parole à son tour et, s'inclinant légèrement devant son fils , s'exprima en ces termes : « Mon- « sieur, voici la neuvième année que , par la volonté « dernière du roi défunt, mon très-honoré seigneur, j'ai « pris soin de votre éducation et du gouvernement de « Totre État, Dieu ayant par sa bonté donné bénédiction « à mon travail , et conservé votre personne qui m'est si « chère et si précieuse , et à tous tos sujets , à présent que « la loi du royaume vous appelle au gouvernement de « cette monarchie , je vous remets avec grande satisfaction « la puissance qui m'avait été donnée pour le gouverner ; « j'espère que Dieu vous fera la grâce de vous assister de « son esprit de force et de prudence pour rendre votre « règne heureux. > Louis XIY répondit : « Madame, je « vous remercie du soin qu'il vous a plu prendre de mon

<« 66 is^

« éducation et de l'administration de mon roj^aume; je « vous prie de continuer à me donner vos bons avis , et je « désire qu'après moi vous soyez le chef de mon conseil. » La reine s'étant levée pour saluer le roi , son fils descendit du lit de justice , et embrassa sa mère ; il reçut ensuite les serments et les hommages des princes du sang , des magistrats , des maréchaux , des officiers de la couronne , et de tous les pairs, laïques ou évéques, présents à la cérémonie (7 septembre 1651).

Un enfant de treize ans, quoique investi nominalement de la puissance royale , n'en demeure pas moins en réalité sous la tutelle d'un conseil : aussi , malgré la déclaration de majorité , Anne d'Autriche continua de gouverner le royaume et le roi. Gomme elle n'entreprenait rien d'important avant d'avoir pris l'avis du cardinal exilé, elle parvint, malgré la médiocrité de son esprit, à tenir en échec la résistance du parlement et des princes. Mazarin lui avait fait comprendre qu'il serait adroit de mettre en présence les magistrats , toujours fermes sur leurs prétentions et sur les formes, et le prince de Gondé, avide de gouverner militairement et dédaigneux des entraves de la loi ou des coutumes. Gette tactique consistait , en un mot , à attendre et à se tenir prêt. Or Mazarin n'avait pas inutilement compté sur les jalousies et sur les fautes de ses adversaires : le parlement tint bon ; la reine , docile aux conseils de son favori, n'accorda à Gondé que des honneurs et aucune faveur réelle. Gondé, en quelques mois, se brouilla avec les gens de robe, dont les prétentions révoltaient son orgueil, et avec la cour, qu'il persistait à taxer d'ingratitude. Quand la reine vit ce prince privé de l'appui des Frondeurs , elle crut que le moment était favorable de provoquer de non-

^® 67 ^B> veau son arrestation , afin de mettre un terme à ses bravades ou à ses entreprises; mais Ck)ndé fut secrètement averti de cette résolution, et, pour s'y soustraire, s'éloigna à la hâte de Paris. Aucun événement n'ayant justifié ses craintes, il rentra dans la capitale, et ce fut pour y organiser un nouveau plan de rébellion ; Tagitation alla toujours croissant; Anne d'Autriche, pour mortifier Gondé , affecta d'entourer de distinctions le coadjuteur, qu'elle détestait au moins autant que M. le Prince (1) : de part et d'autre on se bravait , on se menaçait , on se tendait des pièges , et le coadjuteur faillit un jour être tué par les gens de M. de la Rochefoucauld, qui avait pris parti pour Gondé : il en fut quitte pour la peur, mais sa peur fut grande. D ne s'en vengea , du moins en apparence, qu'en donnant sa bénédiction à Gondé et à M. de la Rochefoucauld, un jour où ces deux illustres personnages se trouvèrent sur son passage. Que faire contre un adversaire méprisable par sa conduite , mais qui s'abritait derrière la sainteté du caractère ecclésiastique? Gomment réduire la reine à plier tant qu'on aurait contre soi la cour et le parlement? Gondé essaya d'entraîner dans ses ressentiments le vicomte de Turenne, et cette ressource lui manqua ; Turenne , mieux éclairé sur ses devoirs, demeura fidèle au service du roi. Gondé quitta de nouveau Paris , mais cette fois en assurant qu'il n'y rentrerait qu'à main armée. Il partit pour aller soulever la Guienne, le Poitou et l'Anjou, et mendier contre la France le secours de ces Espagnols dont il avait tant de fois vaincu les armées. Son départ inquiéta la reine, qui dépécha au prince un courrier avec des propositions de paix. Le

(0 Oo appelait ainsi le prince de Gondé.

coarrier se trompa de route y la lettre de la reine parvint trop tard, et Gondé se trouva trop engagé pour revenir sur ses pas.

Pendant que le premier prince du sang préparait la guerre civile, Mazarin levait, avec le fruit de ses extorsions , une petite armée de six mille hommes destinée à favoriser son retour en France. Le roi et sa mère approuvèrent cette entreprise , et Mazarin pénétra de nouveau dans le royaume. Mais le parlement maintint ses arrêts de proscription , et , après avoir déclaré criminel de lèsemajesté le prince de Condé , il mit à prix la tête du cardinal , promettant une récompense énorme à qui le livrerait mort ou vif. Le roi et sa mère venaient de se*diriger vers le Poitou, avec des troupes, pour remettre sous l'obéissance cette province que Condé avait soulevée : leur départ fournit aux Frondeurs une occasion favorable d'organiser la lutte; le parlement fit vendre aux enchères publiques l'hôtel , le mobilier et la bibliothèque de Mazarin ; le duc d'Orléans ordonna des levées d'hommes dans Paris : aucun principe , aucune idée ne servait de prétexte à la querelle des parlements et des princes contre la cour, et l'on se disposait à combattre pour de misérables intérêts de personnes.

Mazarin rejoignit la cour dans le Poitou , et le maréchal de Turenne fut investi du commandement de Tarmée royale (avril 1652). U était temps. Condé, par une manœuvre habile , avait réussi à rattacher sa cause à ceUe du duc d'Orléans; ce dernier, ne pouvant quitter Paris, où sa présence était nécessaire aux intérêts de la Fronde, venait d'envoyer mademoiselle de Montpensier, sa fille unique , à Orléans, pour faire entrer cette ville importante dans le parti de la rébellion. Cette expédition aventureuse ,

qai n'ayait pour la diriger qu'une princesse de yingt-trois ans et deux dames d'honneur, eut un plein succès.

Le 6 avril, le prince de Gondé, qui du fond de la Guienne s'était rapidement porté vers la Loire, enleva plusieurs quartiers au maréchal d'Hocquincourt, à Bleneau ; l'arrivée du maréchal de Turenne sauva le reste de Tarmée royale, et peut-être le roi lui-même, qui était à Gien , et que M. le Prince voulait enlever. Peu de jours après , les deux partis se rencontrèrent à Étampes , et l'avantage demeura encore à Turenne. Gondé , serré de près par son infatigable rival , se dirigea sur Saint-Gloud , puis sur Gharenton , et enfin au pied des murs de Paris. Le 2 juillet, Louis XIV, âgé de quinze ans, vit pour la première fois, de la hauteur de Gharonne , où Turenne l'avait fait camper, le spectacle d'une bataille , si l'on doit donner ce nom à rengagement meurtrier dont le faubourg Saint- Antoine fut ce jour-là le théâtre. On se battit de part et d'autre avec un égal acharnement , et déjà la supériorité du nombre était sur le point d'assurer la vic^ toire à Turenne , lorsque Mademoiselle , fille du duc d'Orléans, prenant le parti de Gondé que son père n'osait défendre , fit tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille (1). Gette résolution hardie contraignit Turenne à abandonner l'attaque.

Paris était de nouveau en pleine révolte. Le parlement et Gaston d'Orléans , l'Hôtel-de-Ville et Gondé , le peuple des halles , les corporations , les métiers , le duc de Beaufort , le clergé lui-même , se concertaient pour résister à Mazarin et aux armées royales. Gependant les magis-

(i) Ce canon-là vient de tuer son marif dit Muarin, en parlant de celle princesse, qui désirait un établissement digne de sa qaissance, et qui, dè() lors, fut perdue dans resprit du roi.

trats manicipaux , les écheyios entre antres, snbissaient en ceci la contrainte et la pear plutôt qu'ils n'agissaient spontanément; c'est pourquoi ils continuaient d'entretenir avec le quartier général du roi et la cour des intelligences que les Frondeurs Yoyaient avec déplaisir. Sous l'empire de ces défiances , les bourgeois s'armaient , les gens du peuple s'attroupaient, et le parlement ne réussissait qu'à grand'peine à contenir la multitude dans l'ordre.

Le 4 juillet , deux jours après le combat du faubourg Sainte Antoine , et pendant que les magistrats de la bonne ville de Paris écrivaient au roi pour protester de leur soumission , les princes , le parlement , les membres de la cour des aides , messieurs des requêtes , douze bourgeois et artisans de chaque quartier, et enfin les délégués du clergé et des paroisses , tinrent une grande assemblée à l'Hôtel-de- Ville, et délibérèrent sur les mesures qu'il convenait de prendre. Cette réunion n'eut d'autre résultat que de mettre au grand jour la timidité des uns, l'ambition vaniteuse des autres. Le peuple , qui avait fondé quelque espoir sur l'assemblée, la voyant se dissoudre sans qu'elle eût réalisé une seule promesse, s'attroupa sur la place de Grève, s'empara du palais municipal et en chassa les échevins; pendant cette sédition, qui dura environ neuf heures , bon nombre d'hommes parmi les insurgés se bornèrent à piller et à voler; les autres, à coups de mousquetons et d'arquebuses, mirent à mort quelques magistrats et deux échevins signalés comme autant de partisans d'un accommodement avec la cour; d'autres livrèrent des maisons aux flammes et répandirent une profonde terreur dans les quartiers de Paris. Ces scènes odieuses furent imputées à Gondé et aux prin-

<« 71 îsb>

ces; sans doate ils ne les dirigèrent pas , mais ils ayaient ya ayee plaisir le peuple se sooleyer contre le prévôt des marchands et les écheyins , et tout porte à croire qu'ils contribuèrent à fomenter une irritation qui devait aboutir à des massacres . Enfin, après une nuit entière passée dans les alarmes , Fintervention active du prince de Beaufort et de Mademoiselle parvint à arrêter la fureur populaire : on se rendit maître du feu qui dévorait déjà THôtel-de- Yille , et une tranquillité douteuse succéda aux inquiétudes de l'émeute. Tout ce que gagnèrent le peuple et la Fronde à cette insurrection, fut de faire décerner au vieux Broussel le titre de prévôt des marchands.

Le 29 juillet , date qui apparaît si souvent dans notre histoire révolutionnaire , le parlement et le peuple consommèrent l'œuvre de l'insurrection en décernant au duc d'Orléans le titre de lieutenant général du royaume , et au prince de Gondé le commandement suprême des forces militaires de la Fronde. On ordonna de nouvelles levées d'argent et d'hommes , et l'on se prépara à continuer la guerre.

La cour ne se laissa point abattre par ces provocations ; elle y répondit au contraire avec énergie. Gomme elle résidait à Pontoise , appuyée par l'armée de Turenne qui s'était repliée jusque-là , elle conserva dans ses revers une attitude à la fois haute et digne. Le 6 août , un ordre émané du roi cassa tout ce qui s'était fait en l'Hôtel-de- Yille et au parlement, et manda ce corps à Pontoise pour y tenir séances : quelques magistrats , en petit nombre , obéirent; mais, si les autres persistèrent dans leur résistance , ils ne se virent pas moins avec inquiétude déclarés , par lettres royales , « désobéissants et rebelles , atteints et convaincus du crime de lèse-majesté » . Leur

résolution s'affaiblit, en dépit des conseils des princes et des murmures du peuple.

D'autres déclarations du gouyemement annulèrent tous les actes de THôtel-de- Ville , notamment Félection de Broussel et la levée des taxes de guerre. Ces mesures , fermes et décisives , prises en face de Paris révolté, pouvaient avoir deux résultats bien différents , l'un d'irriter, l'autre d'intimider la Fronde : or, comme la bourgeoisie avait vu avec une terreur mêlée de remords les massacres du 4 juillet, les actes de pillage et d*incendie qui en avaient été la suite , elle recommençait à se séparer de l'émeute et à regretter la paix; que pouvaient les chefs de la Fronde, la plupart princes du sang, lorsque le découragement gagnait les classes moyennes? il ne leur restait guère pour instruments que les égorgeurs du 4 juillet et les incendiaires des faubourgs. Ils devinèrent sans peine que leurs espérances étaient bien compromises. Le vieux Broussel , renonçant le premier à son héroïsme d'emprunt , donna humblement sa démission de prévôt des marchands, et toutefois il fut réélu bien malgré lui. Malgré cette nouvelle bravade du parti des exaltés, il devenait évident que la résistance , confiée désormais aux mains timides d'un magistrat septuagénaire, ne devait pas durer bien longtemps. Et d'ailleurs il s'était formé entre la cour et Paris , par les soins de la fraction du parlement qui siégeait à Pontoise , un parti de transaction dont Mathieu Mole était le chef. Ceux qui dirigeaient cette opinion intermédiaire s'engageaient à faire rentrer dans le devoir les corps constitués et le peuple , à la seule condition du renvoi de Mazarin et d'une amnistie : la cour, si fière qu'elle fût sur le terrain des principes, n'en était pas à oublier sa récente défaite et à

<« 73 {go

se faire illusion sur les autres obstacles ; éloigner Mazarin, ce n'était alors que gagner du temps ; elle ne tarda pas , en conséquence, à se résigner à cet expédient. En cédant ainsi aux circonstances, la cour se réservait de rappeler plus tard le cardinal , dès que les préventions de la multitude seraient affaiblies ou effacées.

Mazarin s'achemina donc de nouveau vers la frontière du nord , et se retira à Sedan ; le parlement de Paris , qui n'attendait que ce prétexte pour faire sa soumission , se hâta de remercier le roi, et les royalistes, qui étaient fort nombreux dans la capitale , s'enhardirent peu à peu, jusqu'à se montrer publiquement ennemis de la Fronde et partisans d'une prompte réaction en faveur de l'ordre; la présence du duc d'Orléans et du prince de Gondé donnait encore quelque consistance à l'esprit de révolte , mais ces deux princes manifestaient sinon le désir sincère, du moins l'apparence du retour au devoir; des pourparlers, qui duraient depuis bientôt deux mois, s'étaient engagés entre les débris de la Fronde et les membres du conseil royal , séant à Pontoise : les premiers réclamaient une amnistie pleine et entière ; les autres voulaient éviter pour l'autorité du roi les stipulations et les conditions qui pouvaient en amoindrir le principe. Broussel, qui avait fait une tentative vaine pour réunir les principales villes de France à Paris, dans une communauté d'efforts et d'intérêts , prit de nouveau le parti de se démettre de sa charge de prévôt des marchands.

La cour quitta Pontoise pour Compiègne , d'où elle se rendit plus tard à Saint- Germain : là, les négociations recommencèrent ; le coadjuteur ayant été nommé cardinal, faveur que sa vanité avait si longtemps convoitée, tantôt par l'intrigue , tantôt par la révolte , cet

homme remuant asa de son influence sur le clergé pour l'engager à prêcher au peuple des paroles de soumission et de paix. Il n'y eut point d'amnistie générale, mais un engagement d'oublier les excès d'une guerre civile y et , quand tout fut disposé pour recevoir le roi dans sa bonne ville, le conseil fixa le 21 octobre 1652 pour le jour où Louis XIV reviendrait à Paris. Ce jour-là , une immense aifluence de peuple se rendit au devant de ce prince et de sa mère. Le jeune roi , monté sur un cheval gris , et à la lueur de cinquante torches de cire , fit son entrée dans sa capitale : la marche de son cortège, retardée par la foule et par d'inévitables harangues , dura cinq heures depuis Ghaillot jusqu'au Louvre ; arrivé aux portes de son palais , le roi fut reçu par le cardinal de Retz , suivi d'un grand nombre de prélats et de gentilshommes ; mais les princes frondeurs ne s'y trouvèrent pas.

Le lendemain fut réservé à la justice : les ducs d'Orléans, de Beaufort et de Rohan reçurent l'ordre de partir pour l'exil ; Mademoiselle fut invitée à se rendre à Saint- Fargeau. Il fut enjoint à plusieurs magistrats du parlement et à quelques meneurs de la Fronde de quitter Paris et de n'y plus rentrer sous aucun prétexte : Broussel refusa seul d'obtempérer à la volonté du roi , et se cacha dans Paris , disant qu'il n'avait point de maison de campagne , et qu'on lui ferait plaisir d'adoucir ses peines en abrégant sa vie ; pour Gondé, il ne se montrait nullement disposé à se courber sous sa disgrâce ; aussi ne tarda-t-il pas à mettre le comble à ses égarements, et, oubhantses devoirs de Français et de prince du sang , il offrit ses services aux Espagnols , qui les acceptèrent.

Quelques jours après, quand le repentir ou la crainte

<ag| 75 ISo

eut pacifié Paris , le cardinal de Betz fut arrêté par ordre du roi et conduit au château de Vincennes (1).

Mais là ne devait point s'arrêter la réaction : le roi se considérait comme vaincu tant que durait Teiil de Mazarin ; sans s*inquiéter des murmures ou des menaces que cette résolution hardie pourrait soulever , et toujours guidé par les conseils de sa mère, Louis XIV invita Mazarin à rentrer à Paris et à revenir prendre sa place au conseil. Les esprits étaient si las de la révolte, la bourgeoisie tellement fatiguée de l'état de guerre , le commerce si avide de sécurité et du repos , la cour , enfin , si déterminée à user de rigueur , que le cardinal exilé ne rencontra de Sedan à Paris, ni opposition , ni obstacle, et qu'il reprit les rênes du pouvoir et les tint jusqu'à sa mort sans qu'il fût désormais , de la part du parlement ou du peuple, l'objet d'aucune agression; nous ajouterons même, ce qui serait incroyable pour quiconque ne se rend pas compte de la haine ou de la faveur des masses , que le ministre vit succéder aux proscriptions dont il avait eu à se garantir une sorte de popularité et d'engouement (1653).

Ainsi se terminèrent les longues agitations de la Fronde ; elles ont été diversement appréciées dans leurs résultats et leur principe. Au risque donc de paraître trop insister sur une pensée qui, peut-être, a été suffisamment comprise , nous allons , aussi rapidement que possible , chercher à reconnaître et à constater le caractère de ce mouvement. Il nous a paru qu'on adoptait ,

(1) Le clergé et le gouvernement pontifical firent des remontrances sur l'emprisonnement ducoadjuleur; Mazarin lui-même demanda sa liberté comme cardinal , mais il ne put l'obtenir. Au bout de deux ans, Paul deGondy Ait transféré dans les prisons de Nantes . d'où on le laissa s'échapper.

en général, trop facilement à ce sujet des idées convenues , qu'il appartient à l'histoire de contrôler , tant il est difficile de se dépouiller des impressions qu'ont laissées des mémoires frivoles, rédigés par des Frondeurs évincés , et qui n'avaient retrouvé dans cette période si obscure que des querelles suscitées au profit de leurs ambitions étroites. A ce point de vue personnel , ils ne nous ont fait envisager que le côté puéril ou ridicule de la Fronde; il sera plus digne de nous d'apprécier ce qu'elle eut de sérieux et de réfléchi.

Un roi contraint de quitter plusieurs fois sa capitale et d'aller chercher ailleurs un asile plus sûr , la guerre civile organisée et poursuivie avec opiniâtreté , l'insurrection des corps constitués fortifiée par l'émeute de la rue ; des combats , du sang versé , des pillages , le déchaînement inouï d'une presse pamphlétaire ou politique , les armées du souverain tenues en échec par celles de ses vassaux ou de ses sujets , les principes contestés ou battus en brèche, ce sont là, si nous ne nous trompons pas, les symptômes certains d'une grande perturbation sociale. Les faits suffisent donc pour asseoir un jugement , sans qu'il soit besoin de les accroître ou de les diminuer.

La Fronde fut une révolution avortée. Si elle ne répondit point à l'impatience de ses auteurs , elle augmenta la puissance de la couronne de tout le terrain perdu par ses adversaires. Le mouvement, au lieu de tourner au profit de la révolte , donna gain de cause au pouvoir : c'est le propre de toutes les agitations politiques que ne couronne point le succès. Mais que la partie soit ou non gagnée par le peuple , l'événement ne change pas la nature de la crise.

Quatre éléments sont en lutte dans la Fronde, et l'un

d*eux , le pouvoir royal , se défend contre les trois autres : l'aristocratie, la bourgeoisie et la démocratie. Le parlement cherche en vain à résumer en lui seul ces trois forces agressives ; comme en réalité il ne combat qu'en vue de sa propre extension , il demeure isolé et succombe.

La royauté absolue triomphe : elle est un besoin de l'époque. Ce n'est pas sans nécessité , et pour la satisfaction de sa vanité personnelle , que Richelieu a entrepris de mettre tout à fait le roi hors de page : il a compris que c'est là un moyen de comprimer énergiquement les obstacles qui s'opposent au retour de l'ordre , d'abattre le parti des grands et de tenir dans le devoir la faction protestante : telle est son œuvré.

Mazarin hérite du devoir de la continuer , mais , comme au début de son administration il semble hésiter et détendre les rênes du pouvoir, tous les principes vaincus, moins celui du protestantisme, regimbent contre lui avec l'opiniâtreté du désespoir. La féodalité sent que le moment est venu pour elle de livrer une dernière bataille , et toutes ces têtes à demi coupées se groupent autour des princes. Le parlement et la* classe bourgeoise considèrent avec des yeux d'envie ce qui se passe en Angleterre : le premier rêve des droits législatifs ; l'autre a le sentiment confus que son jour est proche , et s'agite sans bien savoir pourquoi (l'histoire le sait) ; quant à la démocratie, comme le géant de la fable , toujours enchaînée , toujours absente des grands drames et toujours secouant la montagne qui pèse sur sa poitrine , elle gronde et se démène à la suite de tout ce qui peut ouvrir une digue à ses eaux , sans se demander si le chef dont elle se fait moins une idole qu'un moyen est armé d'une épée ou d'une balance, s'il siège dans la grande chambre ou à Fhôtel de ville : ses

instincts lui apprennent que , pour le moment , tout chef lui est bon , et c'est pourquoi aussi aucun de ces chefs qu'elle se donne et qu'elle se réserve de déborder ne veut combattre pour elle et avec elle.

Les révolutions ne sont durables que lorsque , avant de se faire dans les choses, elles sont depuis longtemps entrées dans les mœurs et dans les idées. Or la Fronde n'en était point là : du côté des princes et de l'aristocratie il n'y avait qu'une réaction contre un passé gênant, mais irrévocable ; quant au parlement, pour s'ériger en corps souverain , pour être régulièrement investi de la puissance publique , il lui fallait des racines plus profondes dans les institutions du royaume. Hors d'état de pouvoir assigner une origine légale à ses prétentions , ne représentant rien dans le pays , ni la noblesse , ni la bourgeoisie , ni le populaire, il n'agissait que pour ses prérogatives, et ce n'était guère la peine de l'assister sur ce terrain. Voilà pourquoi , bien que la multitude battît des mains à ses entreprises, aucune des grandes classes de la société ne se dévoua pour les soutenir. La noblesse se sentait peu de goût pour ériger en tuteur des rois , en modérateur des querelles qui se vident par le fer entre le monarque et les gentilshommes, un tribunal, fort respectable d'ailleurs, de gens de robe et de présidents à mortier , toujours intraitables sur la coutume et sur les formes. Au besoin , les grands consentent à se courber sous un chef, mais ils se croient humiliés lorsqu'il faut plier devant une toge, et ils étaient toujours prêts à rallumer les germes d'irritation que , depuis saint Louis et Philippe le Bel , la création d'une justice régulière , prenant partout la place des justices seigneuriales et citant à sa barre les plus puissants f eudataires , avait

introduits entre le parlement de Paris et la noblesse de France.

La bourgeoisie , comme à toutes les époques de son histoire, ayaitdes instincts moins politiques que municipaux. Ce qu'il lui fallait, à elle, c'étaient des garanties préservatrices de ses intérêts de propriété et de commerce. Exclue de la jouissance des droits publics , elle s'en yengeait en tournant en ridicule les pouvoirs placés au-dessus d'elle , et , au fond , elle aimait le roi : c'était chez elle souvenir et coutume. Mais le dogme de la responsabilité des ministres , qu'on s'imagine avoir découvert de nos jours , était plus sérieux et mieux pratiqué alors qu'à cette heure. Le bourgeois, surchargé de taxes, battu par les courtisans , rançonné par les traitants de toute nature , se contentait de dire : « Ah ! si le roi le savait ! » et cette consolation monarchique entretenait au fond de son cœur le respect et les sympathies pour la personne du prince. Puis, quand c'était jour de fête, dimanche. Saint- Jean ou Pàque-Fleuri , le bourgeois, revêtu de ses habits de gala , hantait les villages de la banlieue , conduisant sa femme ou sa fille , aux goûts modestes, et se trouvait heureux de plaisirs tranquilles, ne demandant autre chose à Sa Majesté que de vivre longtemps pour le bonheur de son peuple, et de se montrer parfois à sa bonne ville , afin de faire admirer son air affable, son beau carrosse et son cortège magnifique de drap d*or et de plumes blanches. Ce n'est pas que le bourgeois fût insensible aux privilèges de la cité ; il y attachait au contraire beaucoup d'importance , il aimait à se garder lui-même ; il mettait cpielque orgueil à parvenir aux distinctions municipales, il honorait le haut grade d'échevin et la dignité de prévôt des marchands ;

<^ 80 mB>

sartoat il concentrait une grande partie de ses vanités dans les fonctions de marguiller et dans l'organisation des confréries. On agissait prudemment de ne point le relancer dans ces sanctuaires privilégiés , parce qu'alors il avait la réclamation bruyante , et paraissait très-déterminé au besoin à tendre des chaînes et à jouer de l'arquebuse. Bavard et vaniteux» et au demeurant « bon compère » et ami serviable , il se mettait peu en peine des intérêts généraux de la France, pourvu qu'on ne touchât point à ses usages et à ses délassements.

La révolution de Naples , si promptement comprimée, ne lui avait apparu que comme une révolte de bas peuple dont il fallait sérieusement se garder , crainte du pillage des boutiques; d'un autre côté , si la révolution d'Angleterre, bien autrement grave , avait comme éveillé en son sein des appétits de révolte, dans cette querelle soulevée entre les protestants et un roi animé de dispositions favorables à l'Église , la bourgeoisie française avait pris parti pour le roi; et pourtant, au bruit de la chute d'un trône voisin , elle songeait de temps à autre que les trônes sont assez fragiles.

Les classes ouvrières, le prolétariat, le peuple enfin n'ai/aient point alors et surtout ne croyaient point avoir désintérêts différents de ceux de la bourgeoisie; la lutte du pauvre et du riche n'existait pas brûlante comme aujourd'hui, et dans l'organisation de la société de ce temps, si la hiérarchie était presque inaccessible, si chacun se trouvait muré dans sa condition , cette condition , pour les subalternes , était plus tolérable et plus digne qu'elle n'a été faite depuis cette époque. L'ouvrier devenait très-rarement maître et fabricant, mais il avait des garanties contre le maître, et le maître ne considé-

rail pas l'ouvrier comme une chose , mais comme un frère. Dans le régime de corporations, de maîtrises, de jarandes , dans cette organisation du travail que , sous beaucoup de rapports , on trouve avec raison fautive et inintelligente, le double principe de la charité et de l'association mettait à couvert les classes laborieuses des conséquences que le régime de l'isolement et de la concurrence absolue entraîne sous nos yeux. Le travail était peu rétribué , mais l'existence était à bas prix , mais les machines n'avaient point encore été substituées aux bras, et la répartition des salaires était plus égale , plus juste ; l'industrie semblait y perdre , l'homme y gagnait. Dans cet état de choses, il n'y avait pas, comme dans nos sociétés modernes, entre la bourgeoisie et le peuple, cet abîme que Tenvie ou la faim mesure avec des yeux menaçants, et que la défiance ou la cupidité creuse de jour en jour davantage. La bourgeoisie craignait le pillage , parce qu'elle ne disposait pas des moyens de sécurité qui l'entourent aujourd'hui , et que , dans toute population , il y a une écume d'hommes sans aveu qui n'appartiennent à aucune catégorie sociale ; le peuple aimait le désordre et l'agitation , parce qu'il lui faut de pareils spectacles , et que le changement , ne compromettant pas toujours ses intérêts immédiats , lui fait toujours entrevoir la chimère d'un avenir meilleur.

Bien ne ressemble d'ailleurs aux barricades contemporaines et aux émeutes que nous avons traversées , comme ces barricades de 1649 , comme ces soulèvements' si fréquents de la Fronde. Déjà même l'idée de la république semblait se faire jour , et les Mémoires du cardinal de Betz nous apprennent que ce mot inattendu était prononcé alors dans les groupes populaires; mais

de la pensée qui commençait à poindre , à l'application politique et réelle, il y avait une distance énorme : c'est tout au plus si l'on peut admettre dans ces premières velléités républicaines le pâle reflet des événements dont l'Angleterre était alors le théâtre : la question n'était donc pas entre la république et la royauté, pas davantage entre le prolétariat et la bourgeoisie.

Ainsi il y eut alors comme une dernière convulsion du régime féodal, dépossédé pour jamais du pouvoir, et comme une première tentative de la classe moyenne pour conquérir et absorber le gouvernement. La couronne résista; elle prévalut contre le principe du passé , parce qu'il avait fait son temps, et contre le principe de l'avenir, parce que son heure n'était pas encore venue. Toute la moralité de la Fronde peut se résumer en ce pe;u de lignes.

Les événements ne se trompent pas de date , l'histoire ne remonte pas vers sa source : non que le genre humain soit condamné à suivre une route inévitable , fatale , nécessaire; c'est Dieu qui l'entraîne, et ce guide éternel se plaît à confondre les arrangements et les calculs de notre raison ; mais c'est ce même Dieu qui semble avoir voulu assigner une succession naturelle aux idées ; c'est lui qui , si notre faible intelligence ne nous trompe pas, a jugé bon de prescrire aux peuples un développement légitime et progressif (toujours limité) , qui ne peut être interrompu ou méconnu sans perturbation et sans misère. Il était naturellement impossible qu'au règne de la féodalité succédât, sans transition , la domination ou la prépondérance de la bourgeoisie; la royauté s'était jadis unie aux communes pour contenir ses grands vassaux et amoindrir leurs privilèges : pendant la Fronde , la bourgeoisie cher-

cha à intervertir les rôles , et , trouvant désormais la noblesse assez comprimée , elle ne craignit pas de lui prêter la main pour opposer de concert des obstacles aux envahissements de la couronne. Cela devait être dans leurs instincts, mais les classes nobles et bourgeoises s'avisaient trop tôt ou trop tard de se coaliser : disons mieux , elles ne se réunissaient qu'en vue d'une lutte éphémère , d'un intérêt momentané , et , comme ni l'une ni l'autre n'entendaient faire de cette adhésion d'un moment une organisation stable et durable , toutes deux agirent faiblement, sans ténacité, et furent vaincues. Elles le furent pour des siècles, tant doit peser sur les peuples le châtiment du désordre et de la révolte, ces deux avant-coureurs ordinaires du pouvoir despotique.

Page 1