‹ Histoire de Louis XIVChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

MllIISTERE DU CARDINAL MAZARIH

^J^ES troubles de la France avaient favorisé les ï entreprises des ennemis du dehors , tantôt ! en détournant l'armée de sa mission ordi- JJnaire, qui est la défense du pays, tantôt en secondant les intelligences que les chefs du parti frondeur entretenaient avec les Espagnols. Plusieurs villes fortes de France , des Pays-Bas et de Catalogne étaient tombées au pouvoir de l'étranger, et nos alliés d'Italie avaient subi des revers. Les Espagnols s'étaient successivement rendus maîtres d'Ypres , de Saint- Venant , du Catelet , de la Capelle , de Mouzon et de Bar-le-Duc; ils étaient entrés dans Barcelone, après un siège de quinze mois; deux importantes places du nord , Dunkerque et Gra vélines, étaient tombées entre leurs mains; Vervins et Rethel avaient été pris et repris : Coudé, qui avait accepté de l'Espagne, armée contre la France , l'odieux honneur du suprême

commandement militaire, s'était emparé de Saint- Menehould , de Boye et de cette ville de Bocroi dont le nom rappelait au prince une gloire plus pure.

Les agents de ce prince , et avec eux Gonti et la duchesse de Longueyille , avaient réussi à retenir dans la révolte l'importante ville de Bordeaux. Le peuple des faubourgs, rangé sous les ordres d'un simple artisan surnommé Dure- Tête , s'ameutait contre les partisans du roi et du cardinal , et se livrait envers eux à de nombreux sévices; la bourgeoisie opposa à cette sanglante cabale une association formée dans son sein , et qui prit le nom de société du Chapeau-Rouge. Ces deux partis se faisaient entre eux une guerre inégale, mais sanglante. Enfin, après une longue anarchie , Bordeaux rentra dans le devoir et fit sa soumission au roi. Vers le même temps , le parlement de Paris rendit un arrêt par lequel le prince de Condé était condamné par défaut à perdi*e la vie, comme criminel de lèse-majesté.

Cependant la pacification des discordes civiles allait permettre au gouvernement de Louis XIV de donner tous ses soins à la guerre (1653).

Mais d'abord Mazarin jugea prudent d'effacer jusqu'au dernier vestige de l'esprit de révolte en faisant sacrer le jeune roi. Cette auguste cérémonie devait cimenter le retour de l'ordre et l'obéissance du peuple.

Louis XIV avait alors quinze ans , et , quoique majeur, . selon la loi du royaume , il n'en demeurait pas moins étranger à la conduite des affaires. Par un sentiment de respect pour sa mère et d'estime pour les talents du cardinal, il continuait de leur abandonner le soin du gouvernement. Son éducation , assez négligée à cause des troubles , exigeait encore de sa part et de celle de ses maîtres une

<« 86 sa^ application assez longue. Ce prince montrait peu de dispositions pour les études sérieuses ; il avait néanmoins appris le latin, et parlait avec facilité l'italien et l'espagnol. On lui avait donné pour précepteur l'un des hommes les plus distingués de cette époque , Péréfixe , évêque de Rodez. Ce prélat écrivit pour Tinstruction de son royal élève sa Vie de Henri IV y monument naïf et justement remarqué de la littérature nationale. Il grava dans le cœur de Louis XIV enfant des principes de morale et de religion, que les passions de la jeunesse et de l'âge mûr, et surtout les vanités de la gloire, altérèrent dans la suite, sans pouvoir entièrement les effacer.

Le jeune roi , doué de toutes les grâces et de tous les dons extérieurs, réussissait mieux dans Véquitation , dans l'escrime , aux jeux du mail et de la paume , qu'aux patientes recherches de l'esprit et des sciences. Les sociétés polies , les cercles brillants , où la reine sa mère introduisait les agréments et la galanterie de Thôtel de Rambouillet , moins l'affectation précieuse et le savoir pédant, l'habituèrent de bonne heure à un tact délicat et à ce sentiment des convenances que depuis il unit si bien à Fart de régner. Sérieux , timide , docile et bienveillant , il apprit à écouter sans dédaigner de plaire , et la conversation devint pour lui un utile supplément à des études imparfaites (I).

Les désordres qui entourèrent les débuts de son règne contribuèrent puissamment à former son caractère. 11 apprit à aimer le pouvoir absolu de toute la peine qu'il prit ou vit prendre à son gouvernement pour résister aux envahissements contraires. Il ne pardonna jamais à Paris

(1) Lacretelle.

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et au parlement les inquiétudes de son enfance, le dépit et les alarmes de sa mère , l'exil royal imposé par la rébellion. Le spectacle de Tanarchie , ou pour mieux dire celui de la confusion des prérogatives , lui inspira la plus vive répugnance pour tout système de gouvernement qui ne reposait pas sur l'unité de la volonté et de l'impulsion. Des résistances qu'il trouva dans l'esprit provincial se forma chez lui le désir ferme et résolu de soumettre à une énergique centralisation les éléments divers de son empire ; des dangers dont l'avait menacé la noblesse il conclut sans peine qu'il fallait absorber dans la couronne cette institution si puissante ; et plus le peuple s'était montré turbulent et dévoré d'une activité insatiable , plus il sentit qu'il fallait donner un aliment à cette dévorante énergie lorsqu'il ne serait pas possible de la comprimer par la force. On dit que dès son enfance il montrait une pénétration remarquable , une connaissance réfléchie de sa situation.

Ainsi , lorsque fut reçue à Paris la nouvelle de la victoire de Lens , Louis XIV aurait compris que cette heureuse journée , en fortifiant le trône d'un surcroit de gloire, contrarierait les vues secrètes de ses rivaux : « Voilà, aurait-il dit, une victoire qui va bien chagriner messieurs du parlement. » Ce mot échappé à un enfant de dix ans ne fut peut-être que la répétition d'une remarque semblable faite par Anne d'Autriche , par de vieux courtisans , et que le jeune roi se serait naïvement appropriée. Il ne faut pas exagérer la valeur des faits de ce genre.

Quoi qu'il en soit, pendant que le roi s'attachait à réparer le temps perdu pour son instruction dans les troubles de la Fronde , Mazarin le conduisit à Reims pour y être sacré dans la vieille basilique.

L'auguste cérémonie eut lieu le 7 juin 1654 (1), en présence des pairs laï,ques et ecclésiastiques et des principaux personnages du temps , parmi lesquels on remarquait le duc d'Anjou , plus tard duc d'Orléans , et frère de Louis XIV ; les ducs de Vendôme , d'Elbœuf , de Caudale et de Beurnonville; les maréchaux de France ; MM. de l'Hôpital, d'Estrées, Duplessis-Praslin et d'Aumont ; le cardinal de Mazarin; les archevêques de Rouen et de Bourges ; le cardinal Grimaldi , grand aumônier de France; les évêques de Beauvais , de Cbàlons , de Noyon , et l'éyèque ds Soissons , qui donna au jeune monarque l'onction sainte.

Mazarin voulut ensuite que le roi apprît l'art de la guerre. Les fêtes du sacre étaient à peine terminées, que Louis XIV se rendit à l'armée de Turenne et assista, aux côtés de Fabert, aux opérations du siège de Stenai. Pendant le cours de cette campagne , le jeune roi fit noblement le métier de soldat , partageant les privations et les dangers de ses troupes , et donnant à propos l'exemple du courage.

Condé ayant tenté de s'emparer d'Arras , Turenne entreprit de délivrer cette ville. Il se dirigea rapidement sur l'Artois. Comme il arrivait vers Arras, la place était déjà cernée par Condé , ayant sous ses ordres une forte armée espagnole , et avec elle l'archiduc et le comte de Fuensaldagne. Turenne força les ennemis dans leurs lignes le 25 août. Cette affaire coûta aux Espagnols plus de huit mille hommes, tant tués que prisonniers, avec tout le canon et le bagage. Condé sauva le reste de l'armée par une savante retraite , et ce fut alors que le roi d'Espagne

(1 ) La médaille du sacre porte la dale du 3. Elle avait été frappée à l'avance^ mais un contre-temps obligea de différer la cérémonie de quatre jours.

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lai écrivit : « Mon coasiu , j'ai appris que tout était « perdu, et que Votre Altesse a tout sauvé.» Cependant Louis XTV, qui de Sedan s'était rendu à Stenai et s'était emparé de cette dernière place, fit son entrée à Arras au bruit des acclamations du peuple et de la fidèle garnison.

Le 6 septembre, Turenne prit le Quesnoy sans coup férir; le 24 novembre, le maréchal de la Ferté se rendit maître de Glermont : la campagne , longtemps interrompue par l'hiver, ne fut rouverte , en 1655 , qu'à une époque de l'année déjà fort avancée ; en Flandre , Turenne s'empara des villes de Landrecies , de Gondé et de Saint- Guillain ; le prince de Conti prit le cap de Quiers et Castillon ; le marquis de Mérin ville fit lever aux Espagnols le siège de Solsonne ; le duc de Vendôme mit en fuite la flotte espagnole devant Barcelone. Ce furent les principaux événements militaires de cette année; Louis XIV n'y prit aucune part : le cardinal Mazarin l'avait rappelé à Paris, ne voulant pas qu'il exposât davantage sa personne , à laquelle était attaché le repos de la France.

Ce fut vers ce temps que le jeune roi, à peine âgé de dix-sept ans , révéla , par une démarche hautaine et impérieuse qu'on lui a justement reprochée, ce que plus tard la France et l'Europe devaient attendre de son gouvernement. Ayant appris que le parlement voulait encore s'as- . sembler au sujet de quelques édits , il partit de Vincennes en habit de chasse , suivi de toute sa cour ; entra au parlement en grosses bottes et le fouet à la main, et adressa à ce corps cette dure apostrophe : « On sait les malheurs « qu'ont produits vos assemblées , j'ordonne qu'on cesse « celles qui sont commencées sur mes édits. M. le pre- « mier président , je vous défends de souffrir de telles « assemblées , et à pas un de vous de les demander.» Sa

taille déjà majestueuse , la noblesse de ses traits , l'accent significatif de sa parole imposèrent une prompte et timide soumission , et depuis ce jour, pendant tout le règne dont la durée fut si longue , le parlement n'osa jamais sortir du cercle de ses attributions judiciaires.

Olivier Gromwell gouvernait alors la république d'Angleterre : cet homme , si tristement fameux , avait réussi , par la fermeté de ses actes et la grandeur de ses entreprises , à se concilier de la part de l'Europe un respect mêlé de crainte. L'Angleterre, subjuguée, mais en même temps vivifiée par son génie , esclaye au dedans , triomphante au dehors, régnait sur toutes les mers par la double puissance des armes et du commerce. Les cours de France et d'Espagne , mettant en oubli la tache de sang qui souillait la' main de Gromwell, s'efforçaient l'une et l'autre de se concilier les secours et Talliance du régicide protecteur. Cromwell , qui convoitait la conquête des colonies espagnoles» se décida à armer en faveur de la France contre la cour de Madrid. Ses flottes s'emparèrent de la Jamaïque , qui depuis lors (mai 1655) n'a cessé d'appartenir aux Anglais. Cette rupture avec l'Espagne fut suivie d'un traité d'alliance et de commerce conclu à Westminster entre l'Angleterre et la France. Cromvy^ell traita d'égal à égal avec Louis XIV et le força de lui donner dans ses lettres le titre de frère : on reconnaît à cette concession l'esprit souple et maniable de Mazarin , aussi disposé à faire bon marché de l'honneur de la couronne que Richelieu des intérêts catholiques, lorsque les besoins du moment et la réussite de ses desseins paraissaient le commander. Mais là ne s'arrêtèrent pas les exigences de Gromwell : il fallut que , pour lui complaire et calmer sa défiance , le gouvernement de

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Louis XIV consentit à faire sortir du royaume les deux fils du malheureux Charles P', tous deux cousins germains du roi et petits-fils de Henri IV. Plus tard , en reconnaissance de ces actes plus complaisants que courageux, Cromwell s'engagea à prêter à Louis XIV Tappui de ses armées et à attaquer les Espagnols en Flandre et dans les Pays-Bas.

Des succès, souvent mêlés de revers, signalèrent la campagne de 1656 : don Juan d'Autriche, prince royal d'Espagne , et avec lui le marquis de Caracenas avaient remplacé l'archiduc et le comte de Fuensaldagne , qui étaient en complète mésintelligence avec Coudé. Ce dernier, toujours investi du grade de généralissime , se porta sur Valenciennes , et, profitant habilement d'une faute commise par le maréchal de la Ferté , réussit à battre l'armée de Turenne. L'illustre vaincu fit une savante retraite et sauva les débris de ses troupes. L'année suivante (1667) ^Turenne échoua devant Cambrai, défendue par le prince de Condé ; les Espagnols prirent Saint-Guillain, et furent repoussés devant Calais; la Ferté s'empara de M ontmédi après cinquante jours de siège ; Turenne , de son côté , prit Saint- Venant , délivra Ardres , investie par l'armée ennemie , et se rendit en quatre jours maître de l'importante place de Mardick ; le 27 septembre, il s'empara de La Chapelle. En Italie , après soixante~dix-neuf jours de tranchée ouverte, Valence, sur le Pô, se rendit aux ducs de Hodène et de Mercœur. En Catalogne , le marquis de Saint- Abre contraignit les Espagnols à lever le siège d'Urgel.

La campagne de Flandre, en 1658, fut un enchaînement de succès pour la France. Vers la fin de mai , Turenne assiégea Dunkerque : le prince de Condé et don

Juan d'Autriche, à la tète de l'armée espagnole, entreprirent de secourir cette place importante : le 1 4 juin ( 1 ), ils présentèrent la bataille à Turenne dans la plaine des Dunes. Gondé, voyant que, malgré lui, les généraux espagnols s'opiniàtraient à prendre de mauvaises dispositions, ne put s' empêcher de dire au duc d'York, depuis roi d'Angleterre sous le nom de Jacques II : « Ne TOUS ètes-YOus jamais trouvé à aucune bataille ? — Non , répondit le duc. — Eh bien! répondit Gondé, dans une demi-heure vous allez voir comment on en perd une.» L'événement suivit de près cette parole, mais Dunkerque ne se rendit que le 25 juin : conformément au trtuté fait avec Gromwell , cette ville fut remise aux Anglais. La prise de Dunkerque fut suivie de celle de quelques autres places importantes , Bergues , Saint- Vinox, Furnes, Dixmude , Gravelines , Oudenarde , Ménin , Ypres. En Italie , les ducs de Modène et de Navailles battirent l'ennemi sur TAdda, passèrent le Tésin , et entrèrent à Mortare après dix-sept jours de tranchée.

Sur ces entrefaites , Louis XIV faillit être enlevé à la France par une maladie grave qui décourageait les soins des gens de l'art : un remède, alors peu en usage (2), et qu'un médecin d'Abbeville prit sur lui d'ordonner, sauva les jours du jeune roi. La joie que son rétablissement causa dans tout le royaume fut égale à la consternation qu'avait répandue le danger de le perdre.

La cour ne tarda pas à prendre sa revanche des eïinuis que lui avait suscités la Fronde. Pendant que le cardinal se livrait, avec les secrétaires d'État, aux soins des af-

(i) Dale si souvent célèbre dans nos fasles militaires : c'est le 14 juin que furent livrées les baUilles de Marengo et de Friediand. (3) VCméliqm.

faires publiques , le roi et les jeunes seigneurs créaient sans cesse des distractions nouvelles , et organisaient les plus splendides fêtes. C'étaient chaque jour au palais royal ballets ou représentations scéniques : la comédie , encore à son enfance , et que Molière allait élever aux plus hautes limites de l'art ; la tragédie , déjà illustrée par Rotrou et Pierre Corneille ; l'opéra italien, récemment introduit en France par Mazarin , fournissaient tour à tour une ample moisson de plaisirs : les jeux et les bals se succédaient comme sans relâche; des intermèdes faisaient trêve aux émotions du théâtre ; et alors le roi lui-même, magnifiquement vêtu, remarquable par la dignité et la grâce de ses manières , dansait au milieu des seigneurs, et ne craignait pas d'accepter des rôles imaginés par Benserade ou Molière. C'était tantôt sous la forme des Jeux et des Ris , tantôt sous celle d'Éole ou de la Bravoure , que Louis XIV apparaissait à sa cour , au son des instruments de musique, au retentissement des airs inventés par LuUi. Quelques gens austères faisaient bien de temps à autre entendre des remontrances , mais la cour , affamée de joie , fermait l'oreille aux graves conseils : c'était d'ailleurs favoriser les vues de Mazarin que de distraire dans l'étourdissement des fêtes l'activité respectueuse, mais peut-être un peu impatiente , du roi . Dans cet intervalle , le ministre gouvernait et pourvoyait au delà de toute mesure aux besoins de sa famille : rien de plus fastueux que la maison de ce cardinal, elle effaçait en éclat la cour elle-même. Du reste , personne ne murmurait : on se trouvait bien du repos ; de guerre lasse , on se plaisait à admirer le pouvoir de l'homme qu'on avait combattu avec tant d'énergie. Ces réactions en faveur de l'ordre et du pouvoir sont lentes , mais sûres.

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Cependant la France et l'Espagne, fatiguées Tune et l'autre d'une guerre de vingt-cinq ans , commencèrent enfin, vers le milieu de l'année 1659 , à parler sérieusement de conclure la paix ; l'Espagne surtout ne pouvait prolonger les hostilités sans compromettre sa propre existence : hors d'état de résister à la France et à l'Angleterre , réunies pour la combattre , elle voyait encore le cardinal Mazarin au moment de s'allier avec la Hollande. En présence de ces éventualités menaçantes, elle dut céder à la force et soumettre son orgueil. Des négociations furent ouvertes à Madrid entre le marquis de Lionne, envoyé extraordinaire de la France, et le célèbre don Luis de Haro , qui gouvernait l'Espagne sous Philippe IV ; les pourparlers qui furent échangés à cette occasion n'amenèrent aucun résultat définitif; cependant l'Espagne , qui craignait de voir Louis XIV épouser une princesse de la maison de Savoie , prescrivit à don Antonio Pimantel de se rendre à Lyon , où se trouvait alors la cour de France , et d'y entamer de nouveau les grandes questions de la paix. Les principales bases du traité furent arrêtées dans ces entrevues secrètes. Quelques mois plus tard, Mazarin et don Luis de Haro s'abouchèrent dans l'île des Faisans (1), située entre la France et l'Espagne, au milieu de la Bidassoa. Là, ces deux plénipotentiaires , après vingt-quatre conférences , durant lesquelles les intérêts de l'Europe furent plus d'une fois pesés , arrêtèrent le célèbre traité qui porte dans l'histoire le nom de paix des Pyrénées (7 novembre 1659).

Il y eut de part et d'autre beaucoup de restitutions de villes et de provinces. Du côté des Pays-Bas , la France

(i) Depuis lors appelée lie de la Conférence.

acquit Arras et une portion considérable de rArtois y de la Flandre , du Hainaut et du Luxembourg ; vers les Pyrénées, elle ne garda que Perpignan , Gonflans et le Roussillon ; la Catalogne rentra de fait sous l'obéissance des rois d'Espagne. Le duc de Lorraine, qui avait pris parti contre la France , et avait eu à s'en repentir , fut rétabli dans ses États, à l'exception de Moy envie, du duché de Bar et du comté de Glermont , qui furent incorporés à la couronne de France. Il fut plus difScile d'obtenir la grâce de Coudé , et Mazarin s'y refusa longtemps; mais TEspagne, ayant exprimé l'intention de donner à ce prince un établissement indépendant dans les Pays-Bas, Mazarin, qui redoutait pour la France un voisinage si dangereux, consentit à approuver les propositions d'amnistie qui lui étaient soumises. Coudé , si longtemps coupable, obtint de rentrer en France et d'y jouir de ses anciennes dignités. La nation, qui n'avait point oublié la gloire de Rocroi, dei'ribourget de Lens, ratifia le pardon du roi , et Coudé se montra dans le reste de sa vie digne de cette unanime indulgence.

L'article le plus important du traité des Pyrénées fut celui qui stipulait le mariage de Louis XIV avec l'infante d'Espagne, Marie-Tbérèse, fille de Philippe IV. Le cardinal désirait que cette princesse reçût pour dot la Franche- Comté et les Pays-Bas , mais on ne lui assigna par le contrat de mariage que cinq cent mille écus d'or, et encore ne furent-ils jamais payés. L'infante renonça formellement , pour elle et pour ses descendants , à toute succession aux États d'Espagne.

Ce traité des Pyrénées , le chef-d'œuvre de Mazarin et son plus grand titre de gloire, compléta, du moins sans préjudice pour les intérêts catholiques , l'œuvre du traite

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de Westphalie : il assura l'abaissement de la maison d'Autriche, et donna à la France le rang qu'avait eu l'Espagne sous Charles-Quint ; il ouvrit dignement la grande époque que le monde désigne sous le nom de siècle de Louis XIV, et plaça enfin, entre la France et l'Espagne, le double germe d'une alliance politique et d'une communauté d'intérêts. Ainsi se termina cette longue rivalité , commencée sous François I**" et Charles-Quint , et qui plus d'une fois exposa la France à la ruine de sa nationalité et de sa dynastie. Au sortir de cette lutte sanglante qui, durant cent quarante ans, avait troublé l'Espagne et la France , les deux nations se considérèrent comme sœurs. Leurs mains se rencontrèrent audessus des Pyrénées , et depuis lors , sauf quelques temps d'arrêt amenés par la guerre, l'Espagne a gravité autour de la France comme vers un centre naturel : daigne vouloir Dieu notre Seigneur , pour le bonheur et l'indépendance mutuelle des deux peuples , qu'il en soit toujours de même !

Louis XIV , qui s'était épris d'une vive passion pour Marie Mancini, nièce de Mazarin, avait laissé entrevoir son intention de faire un mariage indigne de son rang illustre et contraire aux intérêts de la France. On dit que le cardinal, qui déjà avait marié l'une de ses nièces au prince de Gonti, frère de Coudé, favorisait en secret les projets du jeune roi. Anne d'Autriche ne put supporter l'injure de ces prétentions , et le cardinal dut renoncer à l'alliance que sou orgueil avait rêvée. D'autres, mieux instruits peut-être , révoquent en doute cette imputation , qui s'ac corde peu, en effet, avec la correspondance de Mazarin et avec les démarches que fit ce ministre pour ménager le mariage du roi et de l'infante d'Espagne. Louis XIV

céda, mais à contre-cœar. Quoi qu'il en soit, Marie de Mancini reçut ordre de quitter la cour, et obéit en adressant à Louis XIY ces mots si connus que Bacine a reproduits dans sa Bérénice (1) : « Vous m'aimez, vous êtes roi , et je pars ! *

Au mois de janvier 1660, Louis XIV partit pour aller, sur la frontière des Pyrénées , contracter l'union que la politique et les traités conclus avec l'Espagne lui prescrivaient d'accomplir. Au lieu de se rendre directement à Saint-Jean-de-Luz, et pour ne pas exposer la princesse sa fiancée à un voyage d'hiver, Louis XIV prolongea son excursion en visitant le Languedoc et la Provence. Il lui parut bon de montrer aux peuples de ces contrées , dans l'appareil de la puissance et de la force , la puissance qu'ils avaient souvent offensée ou méconnue. C'est en conquérant et non en roi qu'il traversa les villes où les anciennes traditions municipales et parlementaires étaient demeurées assez fortes pour lui porter ombrage. Lorsqu'il se présenta devant MarseilUe , rien ne s'opposait à ce qu'il entrât : les portes étaient ouvertes ; la foule s'apprêtait à saluer son glorieux hôte ; mais Louis XIV aima mieux faire abattre à coups de canon un pan des murailles et pénétrer dans Marseille par une brèche : c'était de sa part comme une menace symbolique dirigée contre cette ville à l'esprit remuant et frondeur. Il fit plus, et comme on s'étonnait devant lui du beau spectacle que présentaient les maisons de plaisance éparses autour de cette grande cité , il annonça qu'il aurait désormais aussi ses bastides à Marseille, et, pour imprimer plus de crainte à cette ville, il fit construire les deux forteresses qui la ' commandent. Ainsi se révélait le cœur impérieux de ce

(1) Adieu ! vous êtes roi , vous m*aimez et je pars!

prince : il tenait en cpielque sorte la promesse qu'il avait faite dès l'âge de dix-sept ans , le jour où , le fouet à la main , il avait interdit au parlement de Paris toute oontradiction à la volonté royale. Dès ce jour-là, les coutumes de la monarchie avaient été frappées de prescription et d'interdit ; le pouvoir absolu était inauguré en France par la triple abolition des résistances féodales, parlementaires et municipales.

L'entrevue de Louis XIV et du roi d'Espagne eut lieu dans l'Ile des Faisans , au même lieu où avait été stipulée la paix des Pyrénées. Louis XIV, qui avait voulu voir l'infante sans être connu d'elle , la considéra à son aise en se mêlant dans un groupe de jeunes seigneurs. L'infante était vêtue à la mode d'Espagne , et d'une façon si étrange, que, malgré les grâces de sa personne, elle déplut assez au jeune roi : le mariage fut célébré le 9 juin : i'évèque de Baïonne donna aux deux époux la bénédiction nuptiale. Ce jour-là Louis XIV, qui aimait le faste et la représentation , était richement vêtu d'un manteau de brocart d'or. L'infante portait un manteau royal de velours violet, semé de fleurs de lis d'or et doublé d'hermine; une couronne de diamants posée sur sa tète rehaussait sa beauté : Marie-Thérèse d'Espagne, désormais reine de France , était un modèle exquis de pudeur et de vertus. L'éclat du premier trône de l'Europe n'éblouit jamais la timidité de son âme, et, quand rindifférence ou l'abandon du roi la pénétra des plus dures angoisses , sa patience et sa douceur angélique surpassèrent encore ses amertumes.

Le cardinal Mazarin ramena le roi et la nouvelle reine à Paris. Pendant une grande partie de la route on yit Louis XIV suivre ou précéder la voiture de sa jeune

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épouse y à cheval et chapeau bas : c'était ainsi que les femmes étaient respectées. Paris salua sa reine par de grandes fêtes : le pouvoir municipal avait à cœur de se faire pardonner la Fronde. Le passage suivant , extrait des écrits de ce temps , donnera une idée du goût qui présidait à ces fastueuses démonstrations. ^ On avait construit un arc de triomphe au cimetière Saint- Jean , où l'on voyait le Parnasse avec les neuf Muses et leur ApoUon , et les portraits du roi et de la reine dans un même tableau. Un autre au pcmt Notre-Dame , qui , à chaque côté du portique, avait une colonne teinte de lapis, soutenue de son piédestal avec des ornements d'or et des corniches dont la frise était chaînée de trophées d'Amours , et au milieu étaient élevées plusieurs figures : l'une représentait l'Honneur , une autre la Fécondité , et au haut un grand tableau où la reine mère représentait Junon dans les nues, qui ordonnait à Mercure et à Iris de porter à THymen les portraits du roi et de l'infante d'Espagne. Au Marché-Neuf l'on voyait l'arc de la Paix : le roi y était peint sous la figure d'un jeune Hercule dépouillé de la peau du lion par de petits Gupidons , et couronné par les mains de la Vertu d'une guirlande de myrte et d'olivier ; on y voyait une Pallas , sous la figure de laquelle la reine , présentant une branche d'olivier , montrait plusieurs nymphes qui marquaient les villes demeurées à la France par le traité de paix. A la place Dauphine était le dernier arc de triomphe : le roi était sur un char traîné par un coq et par un li(m , qui signifiaient la France et l'Espagne réunies. En haut on voyait un Atlas avec des armes renversées sous ses pieds , et sur ses épaules il portait un globe d'azur orné de trois fleurs de lis d'or; au-dessous, une Renommée avec

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deux trompettes publiaient l'alliance de la France avec l'Espagne (1). »

L'éclat de ces réjouissances ne fut pas tel qu'on ne pût remarquer la pompe insolente que déploya le cardinal Mazarin. Entouré de ses gardes et d'un corps nombreux de mous€[uetaires , il ne craignait pas d'afiecter les airs d'un triomphateur et d'étaler, sous les yeux du peuple, les richesses dont la France aurait pu à bon droit lui demander compte. Le roi supportait ce luxe orgueilleux ; il était , auprès du ministre , ce qu'est un pupille en face de son tuteur : impatient de ce joug volontaire , il s'y soumettait par estime et par reconnaissance. Mazarin usait largement des respects dont le roi honorait sa vieillesse ; sa vanité contraignait à la soumission les premiers princes du sang; la reine mère, elle-même, n'avait de crédit que par le cardinal , et , par une distinction jusque alors réservée aux tètes royales, le parlement et les autres cours souveraines avaient été en corps complimenter l'orgueilleux ministre.

Mais la santé du cardinal dépérissait de jour en jour. Vers la fin de février 1661 il se fit transporter à Vincennes , où était la cour , et , après quelques jours de grandes souffrances causées par une hydropisie de poitrine, il expira le 9 mars, plus flatté que regretté, et laissant aux siècles le soin de résoudre l'énigme de son élévation , de son caractère et de ses talents. Avant de mourir , et pour apaiser les scrupules de sa conscience , il légua au roi Timmense fortune qu'il avait si rapide-

(I) « Les cérémonies et embellissements faits par la ville de Paris lors de l'entrée de Sa Majesté en icelle, avec une description des principales réjouissances. • Paris, Jean Saturnin » à la montagne Sainte-Geneviève, 1660. — Citée par M Capeflgue.

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ment acquise , et qui s'élevait , dit-on , à près de cinquante millions : c'était le reirenu annuel de TÉtat. Louis XIY eut la générosité de ne point accepter cette restitution sous forme de legs.

L'homme qui compléta la mission de Richelieu et apposa son nom aux traités de Westphalie et des Pyrénées, qui , trois fois exilé, chassé, proscrit, eut gain de cause au redoutable jeu des révolutions, qui garda plus de vingt ans le gouvernement des affaires , et qui , s'étant maintenu au pouvoir malgré tous les éléments du pays conjurés contre lui, se fit enfin pardonner sa fortune: cet homme ne fut point un ministre médiocre et indigne de sa gloire. Si son élévation n'eût été qu'une surprise faite par l'intrigue à la faveur , il serait tombé sous les rudes chocs qu'il lui fallut affronter ; jamais il ne serait parvenu à assurer l'abaissement de l'Autriche et à donner à la France le premier rang parmi les peuples , à la maison de Bourbon l'espérance de plusieurs trônes. De son vivant, chose rare, il imposa silence à l'envie , et se justifia des attaques de ses calomniateurs sans avoir besoin du secours de la postérité. C'est à ces signes qu'on reconnaîtrait la présence du génie , si Mazarin n'eût été bien souvent inégal à lui-même et à son œuvre. Mazarin, en effet, ternit par beaucoup de fautes Téclat de ses talents et de ses services ; il donna à sa politique le cachet de la duplicité et de la ruse , et, en cédant si souvent à ses ennemis , il ne le fit ni à propos ni avec honneur. Plus de fermeté de sa part eût comprimé l'orage de la Fronde , et il se montra faible et imprévoyant en face de la guerre civile. Ajoutons que, lorsqu'il entrepris le pouvoir, il ne se servit pas toujours de ce formidable instrument pour le bien pubhc et l'intérêt du pays ;

il s'enrichit au delà de toute mesure et laissa dépérir le commerce , les finances et la marine ; la France ne lui doit aucun établissement utile , aucune institution réclamée par le progrès des mœurs ou les besoins de l'avenir. A ces autres marques donc , et sans affaiblir les résultats qu'obtint la politique de ce ministre , on conviendra qu'il se trouva plutôt à la suite qu'à la tête des événements , et qu'il dut plus encore ses succès aux circonstances qu'à sa sagesse.

Quand Mazarin disparut de la scène du monde, la France ne voyait autour d'elle que des nations hors d'état de lui disputer , isolément du moins , la prépondérance européenne. L'Autriche et l'Espagne avaient de profondes blessures à cicatriser ; l'Allemagne se reposait, comme fatiguée de ses luttes religieuses ^ le Ncnrd était troublé par des guerres sans éclat ; la puissance des Pays- Bas avait encore besoin de s'affermir et de se développer par la paix.

L'Angleterre venait d'ailleurs d'accomplir sa restauration monarchique. Olivier Cromwell était mort depuis trois ans (1), au milieu des projets qu'il faisait pour la prospérité de son pays et la gloire du pouvoir. Il avait voulu qu'on respectât la république d'Angleterre comme autrefois l'avait été la république romaine , et il s'était vu arrivé presque au terme de ce souhait ambitieux. Souillé du sang de son roi , déshonoré par le massacre des populations catholiques d'Irlande, il avait dominé par le fanatisme et la crainte un peuple qui se croit fier et se dit libre. Son fils, Richard Cromwell, avait hérité sans contradiction du protectorat; mais il avait toute la douceur des vertus civiles , et rien du génie féroce d'Olivier : sans

(1) Le 13 septembre 16S8.

résistance, et comme heureux d'être déliinré d'un fardeau trop lourd pour ses forces , il se laissa dépouiller'de la souveraineté au profit de Charles II j et pendant que l'héritier des Stuart inaugurait son règne par de sanglantes réactions , le débonnaire successeur de Gromwell se consolait en voyageant sous le beau ciel du Languedoc. C'était le temps où Christine de Suède , après avoir volontairement abdiqué le trône , promenait de Fontainebleau à Paris et de Paris à Rome ses regrets cachés et sa philosophie vaniteuse.

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