TROISIÈME PARTIE
de Jà mille services remarquables de fiefs imposés à plusieurs comtes, marquis ou barons qui avaient implore le patronage des chanoines1.
Les historiens racontent qu'aussitôt que les suzerains laïques ou spirituels et leurs nobles vassaux eurent senti les avantages réciproques de la manière de posséder les fiefs, elle parut si commode pour les uns et pour les autres, que, non seulement les terres, mais les rentes casuelles, comme les droits d'excisé et de péage , les salaires ou émolumens des offices (usage que nous avons fait observer dans le livre précédent) , et les pensions mêmes furent accordées ou tenues à titre de fiefs; et, en conséquence , on promettait et l'on exigeait respectueusement le service militaire :. « Quelque absurdité, ajoutent-ils, qu'on « puisse trouver à accorder et à tenir comme fiefs
1 Nous regrettons que les bornes dans lesquelles nous sommes forcés de nous resserrer ne nous permettent pas de faire usage complètement des matériaux nombreux trouvés dans les archives municipales pour faire l'histoire de la féodalité à Lyon pendant le treizième et le quatorzième siècle. Les rapports du gouvernement théocralique avec le système féodal sont très remarquables. Pour se former une idée de ce période de notre histoire , il faut consulter 1° plusieurs passages épars dans le grand Recueil des liistoriens de France ; 2° Acla ai chiepiscoporum Lugd., manuscrit delà Bibliothèque de Lyon, n°I257; 3° Testamenta pro ccclcsia Lugd. , manuscrits, 15 vol. in-folio, n°I263 , Chorier, Histoire du Dauphin é ; 4° Guichenon, Histoire de la Bresse, et la Généalogie des sires de Bcaujen ; 5° les manuscrits du père Bullioud déposés à la Bibliothèque de Lyon ; 6° ['Histoire consulaire de Lyon, par le père Meneslrier ; les Tsotcs très intéressantes qui servent de preuves à l'introduction de Y Histoire de Charles v, par Robertson.
a Recueil des Historiens de France.
« de semblables possessions précaires et casuelles, « il y avait cependant des tenures féodales encore « plus singulières : le produit des messes dites à « un autel n'était proprement qu'un revenu ec- « clésiastique appartenant au clergé qui les faisait « célébrer; mais des barons puissans s'en empa- « raient quelquefois , et afin d'affermir leurs droits « sur ce revenu , ils le tenaient des arcbevêques « ou du cbapitre , et devenaient leurs vassaux « pour le produit d'une messe. »
La manière de vivre des seigneurs feudataires de l'église de Lyon n'était pas la même ; sans entrer dans l'intérieur des manoirs, quelques détails sur les chefs sont utiles. Les uns vivaient en barons maraudeurs comme plusieurs comtes de Forez, certains sires de Beaujeu , et les seigneurs de Miribel; les autres vivaient en patriarches dans leurs châtellenies sous la protection des archevêques; et un assez grand nombre allaient faire pardonner leurs péchés dans la Terre-Sainte, après avoir testé en faveur de l'église. Nous avons déjà parlé du caractère pillard et entreprenant des comtes de Forez, nous nous occuperons bientôt des rapines de la famille de Miribel. Quant aux nobles vassaux pasteurs, ils se livraient avec zèle à l'éducation des bestiaux; leur manoir représentait l'âge d'or de la féodalité ; ils cultivaient euxmêmes leurs riches domaines; les serfs et les vilains y étaient assez heureux, et la chapelle du hameau y était toujours remarquable parles pro-
ductions de la terre qu'on y portait en offrandes.
Le seul exercice un peu violent que se permettaient ees patriarches, était la ehasse au milieu des forêts , quand la guerre ou les besoins du chapitre n'exigeaient pas leurs services. On conserve plusieurs testamens dans lesquels ces propriétaires paisibles lèguent aux monastères des prairies ou des brolteaux plus ou moins étendus pour faire paître le bétail; ils lèguent aussi en dot à leurs propres filles, des moutons, des \aclies , des bœufs et même des veaux. 11 existe un acte du chevalier Humbert, par lequel il donne son cbeval noir avec le palefrenier à l'église de Saint-Michel , la métairie des Trois-Prés à l'église de Saint-Nizier, celle de Floriac à l'abbaye de l'île Barbe, les bonnes vignes de Murath au chapitre de Nantua; il donne de plus à son écuyer Albert sa maison de Trescort et son grand manteau gris. Mais on trouve surtout le caractère, les usages, les mœurs de chaque seigneur de nos contrées , dans les testamens que plusieurs faisaient avant leur départ pour la Terre-Sainte. Le clergé encourageait ces pieuses et folles entreprises , parce qu'il y gagnait beaucoup. Aussi les seigneurs croisés, après avoir faif don de toutes leurs propriétés au chapitre, étaient mis par lui ou par le souverain pontife à l'abri de toute poursuite pour dette pendant le temps qu'ils restaient enrôlés dans la guerre sacrée; ils étaient même exempts de payer l'intérêt de l'argent qu'ils avaient cm-
prunté pour leur expédition; ils pouvaient aliéner leurs terres sans le consentement des suzerains laïques de qui ils relevaient. Leurs personnes et leurs effets étaient sous la protection de saint Pierre. L'église leur permettait' de torturer les juifs pour en extorquer de l'argent. Ils jouissaient de tous les privilèges des ecclésiastiques : par conséquent ils n'étaient point obligés de comparaître dans les tribunaux civils, et n'étaient soumis qu'à la juridiction spirituelle. Le prélat lançait ses anathêmes « contre tous ceux qui voulaient « les molester ou leur chercher querelle pendant « tout le temps qu'ils seraient occupés près du « tombeau de Jésus-Christ». Ils obtenaient des indulgences plénières, ou l'entière rémission de leurs péchés, et les portes du ciel leur étaient ouvertes sans qu'on pût exiger d'eux d'autre preuve de leur pénitence que leur enrôlement dans cette expédilion , qui satisfaisait en même temps leur passion pour la guerre et la cupidité insatiable du clergé.
Cependant l'église ne réussissait pas toujours à se débarrasser des seigneurs turbulens; elle avait quelquefois des combats à soutenir contre ses propres vassaux ou contre les seigneurs puissans dont elle était entourée. Les principaux de ces derniers étaient les sires de Beaujeu , les dauphins de Vienne, les comtes de Savoie et ceux
1 Avant le concile de Tours.