TROISIÈME PARTIE
battre dans les tournois que pour porter la mitre et Ja crosse dans les processions. Mais l'orgueil de son père et la politique des chanoines l'avaient appelé à une place aussi éminente. C'était principalement dans l'intention de faire cesser les dissensions funestes qui existaient, depuis le commencement de la féodalité , entre les comtes de Lvon et les comtes de Forez. Les menaces toutes récentes des bourgeois rendaient la concorde nécessaire. Cependant on raconte que le chapitre avait remis le pouvoir d'élire l'archevêque à un certain nombre de chanoines; on leur fit jurer, sur la loi de Dieu et d'après leur conscience, que c'était bien d'un commun accord qu'ils proposaient le comte de Forez, et dans un but d'intérêt public ; alors l'un d'eux se leva , et dit : « Cette élec- « tion me plaît assez; pourtant, seigneurs cha- « noines, relevez-moi de mon serment : le comte « est un brave guerrier, capable de nous défente dre envers et contre tous, son apanage accroî- « tra le domaine de l'église; mais l'épée ne va pas « avec la crosse, et le casque avec la mitre; le « comte Renaud n'est pas un homme selon Dieu: « voilà la vérité. » On releva de son serment le chanoine trop scrupuleux, et il consentit comme les autres dans un but mondain.
L'église n'eut pas d'abord à se repentir d'un tel choix , mais le peuple lyonnais en gémit. Renaud gouverna le cloître, la cathédrale, administra enfin tout le diocèse en homme prudent et
sage, suivant le témoignage des contemporains.
Il enrichit surtout l'église de beaucoup de biens
et d'un grand nombre de châteaux. Quant au gouvernement temporel, il se comporta plutôt en prince séculier, en baron despote, qu'en prélat tranquille, doux et charitable.
Pour entretenir un luxe brillant dans sa cour. et suffire à toute l'avidité de ses valets, il accabla les citoyens d'impôts; il permit à ses propres officiers des exactions scandaleuses dont il profitait. On verra par ses nombreuses fondations les grandes rapines dont il dut se déshonorer, car les maux dont les tyrans orgueilleux accablent leurs peuples, sont souvent gravés sur les plus riches monumens. La colère du peuple punit toujours ces dilapidations de finances : aussi ce fut dans les premières années de l'épiscopat de Renaud que les bourgeois de Lyon fabriquèrent des armes, et songèrent à se fortifier sur la plaine du confluent. Ils s'appuyèrent en même temps sur l'autorité paternelle du roi de France, en promettant de devenir ses sujets. Renaud commit une autre imprudence : il partagea tous les domaines de la cathédrale entre les chanoines; il leur donna des manoirs, et en fit par là autant de petits despotes. C'était sans doute pour les remercier de son élection. Mais en les divisant, en les arrachant tout -à- (ait à la vie commune du cloître dont ils ne s'étaient que trop relâches, il les mettait à la merci des rois et du peuple. Chose
TROISIÈME PARTfK. I2J
remarquable ! pendant que les membres du chapitre rompaient entièrement leur communauté, la bourgeoisie se préparait à former la sienne.
Voici les autres suites de l'imprudence de Renaud, après la division des domaines, les nouveaux châtelains des chanoines ne se firent pas un scrupule de voler les commerçans sur les grandes routes, de les rançonner au passage des bacs, et de les poursimre jusque dans l'intérieur de la ville. Là commençaient d'autres persécutions pour le compte de l'archevêque ou du sénéchal. Le moment où l'industrie devenait très active, était celui où les fonctionnaires du chapitre troublaient la tranquillité publique. Pour concevoir les résultats de cette conduite bien maladroite et la fureur des bourgeois, il faut se transporter dans ces temps reculés, et assister en quelque sorte à la grande influence des croisades sur la ville de Lyon.
L'imagination ne peut se former une idée complète des changemens heureux qui s'opérèrent tout-à-coup dans les différentes branches du commerce. Lvon redevenait insensiblement un dépôt central de l'univers ; d'un autre côté, les papes qui portaient souvent les yeux sur cette ville comme vers un asyle assuré contre le ressentiment des empereurs, en faisaient le centre de la chrétienté. Le nom de Lyon était déjà répété de bouche en bouche jusqu'aux royaumes les plus éloignés. Quelques années plus tard, des ambasiii 9
sadeurs tartares y étalèrent dans la cathédrale de Saint-Jean les richesses variées de leur pays. Les voyageurs qui commençaient à braver les tempêtes, non seulement sur la Méditerranée, mais encore sur l'Océan, apportaient de Venise, d'Alexandrie, de Gênes, de Constantinople, à Lyon, toutes les productions de l'Inde, et surtout les belles soiries de la Grèce et de l'Italie.
Comme cette dernière marchandise composait déjà et compose encore la grande branche industrielle de la ville de Lyon, il n'est pas inutile de l'étudier dans ses commencemens, dans ses progrès, jusqu'au moment où Lyon, qui n'en était que le dépôt, essaya de la fabriquer lui-même. Nous la suivrons plus tard dans ses innombrables transformations, et nous verrons comment notre belle cité , par ses procédés ingénieux de fabrication, ses couleurs séduisantes, ses dessins plus magnifiques encore , a rendu le globe entier tributaire de son industrie. Il suffit d'étudier ici la part qu'eurent les croisades dans l'importation des soiries.
Les Romains, avec toute leur puissance, payaient un impôt aux habitans voisins de l'Inde pour se procurer les soiries si nécessaires à leur luxe. César dépensa des sommes énormes pour faire étendre des voiles de soie sur un cirque , et mettre les spectateurs à couvert du soleil pendant les jeux qu'il y donna. Caligula déploya le même genre de magnificence. Héliogabale fut le premier